DÉPART DE DJEDDAH
indirectement il est vrai, par l'intermédiaire d'un de ses officiers, de me faire conduire' |i Bassora ou à Bagdad à travers le Nedj, si la suite de mon voyage me conduisait de ce côté. Malheureusement il me conduisait du côté opposé : je voulais repasser par l'Egypte et ne pensais me rendre dans ces deux villes, du moins dans la dernière, que beaucoup plus tard , par Damas , Alep et le grand désert de Mésopotamie, pour gagner ensuite Coih stantinople par la voie de Trébizonde. Je résistai donc à la tentation, çt m'en tins à mon plan primitif. Une violente dyssenterie dont je fus atteint l'été suivant ne me permit d'en réaliser qu'une faible partie, et la perte de ma vue m'en interdit pour toujours l'entière exécution.
Je pouvais retourner de Djeddah au Caire par mer comme j'en étais venu, et précisément alors Emin-Bey était au moment d'expédier un brick égyptien sur Kosseir, d'où je pouvais en quelques jours aller prendre le Nil à Kenné; il eut l'obligeance de mettre ce bâtiment à ma disposition; mais ce moyen, facile en apparence, me parut impraticable en y réfléchissant. D'abord il m'aurait fallu refaire en sens inverse le trajet de Djeddah ^ Yambo , et même plus loiiï , car les navires longent la côte aussi longtemps qu'ils le peuvent avant de se lancer dans la haute mer pom* gagner la rive égyptienne. Un voyage qui en venant n^avait de-
30r» DÉPART DE DJEDDAH.
mandé que peu de jours, grâce à la mousson du nord qui règne presque constamment sur le Golfe Arabique, en exige, au retour, cinq ou six fois autant, souvent davantage, et je reculai devant la perspective d'une traversée de trente à quarante jours. Je me décidai donc à passer la mér Rouge en ligne droite de Djeddah à Souakin. De là je comptais aller chercher le Nil, soit en Nubie, soit plus haut à Khartoum , et redescendre au Caire par la voie du fleuve. Emin-Bey, qui avait parcouru cette route, me donna siur le pays des renseignements détaillés, et, comme je devais camper tous les soirs dans ces déserts, je me pourvus d'une tente pour remplacer celle qui avait été brûlée à Suez. Mon compagnon de voyage ayant adopté l'itinéraire ci-dessus, M. Dequié nous fréta le même jour, pour la modique somme de cinquante piastres, un sambouk de Souakin prêt à retourner dans cette ville. Nous devions partir le 9 mars, mais notre départ fut ajourné jusqu'au 12 par une circonstance que je vais rapporter.
Le consul de France était alors , ainsi que je l'ai déjà dit, Rochet, soi-disant d'Héricourt, appellation de fantaisie qu'il avait ajoutée à son nom, afin de le rendre apparemment plus aristocratique. Il avait commencé par être tanneur, et rien en lui, ni le langage ni les manières, ne démentait ses débuts. Étant allé chercher fortune en Abyssinie, il avait
DËPART DE DJËDDAH. 307
poussé jusqu'au royaume de Choa, où il était retourné une seconde fois avec des présents du roi Louis-Philippe pour le roitelet abyssin. Une relation de ces deux voyages a paru sous son nom, sans qu'il en soit l'auteur : incapable d'écrire même une lettre, il avait emprunté la plume d'un écrivain que je pourrais nommer. C'est de là qu'il était parti pour être nommé consul de deuxième classe et chevalier, puis officier de la Légion d'honneur ; il n'en parut que plus tanneur encore. Privé de toute instruction, de toute éducation, il était peu fait pour donner de la France aux Arabes une idée favorable, et n'a laissé à Djeddah que d'assez tristes souvenirs. Sans famille, sans intérieur d'aucune sorte, il vivait absolument seul dans une grande maison du quartier de l'Yemen , et avait rendu la vie si dure à M. Dequié, le chancelier-drogman du consulat, que cet excellent homme avait dû quitter la maison consulaire, et s'établir à son particulier pour avoir un peu de paix et de liberté. De plus, il s'était mis sans raison en hostilité ouverte contre M. Cole, son seul collègue et le seul Européen fixé à Djeddah ; d'où les indigènes concluaient naturellement que la concorde est loin de régner entre les chrétiens, puisque les deux seuls étabhs à Djeddah vivaient en ennemis.
J'avais peu de goût pour ce personnage et ne lui fis, pendant mon séjour, que de courtes visites de
30H DEPART DE DiEDDAH.
convenance. Il est vrai qu'il était fort malade et quittait peu son lit. A mon retour de Tatf , je trouvai son état tellement aggravé qu'il meparut toucher à ses derniers moments. Ces alarmants symptômes n'étaient qae trop certains : il mourut trois jours après, et je le mis dans sa bière. H. Dequié s*inr stoUa au consulat pour le gérer par intérim, et Fenterren^ent ftit fixé au lendemain. Le pacha avait promis d'envoyer un détachement convenable de troupe de ligne , outre un nombre de cawas suffisant pour ouvrir et fermer le cortège. Mais au dernier moment , il fit les choses de si mauvaise grâce et si mal, que nous fftmes d'avis, M. Cole etfnoi, de tout refuser, cawas et soldats. Je fus pour ma part très-choqué de ce manque d'égards d'un Turc pour un représentant de la France, dans un moment surtout où la France versait à flots son sang el son or pour la Turquie ; M. Cole, de son côté , était outré et déclarait hautement * que l'injure atteignait non-seulement la France, mais l'Angleterre elle-même, et rejaillissait sur la Chrétienté tout entière. Plainte fut portée, comme de droit, à Constautinople et à Paris; niais je ne sache pas qu'aucune réparation ait été faite depuis par le gouvernement turc.
Quoi qu'il en soit, les restes du consul de France furent portés à leur dernière demeure, comme ceux d'un simple particulier, sur les épaules de
DIÎPART DE DJËODAH. 309
quatre Arabes qui, suivant l'usage du pays, couvraient plutôt qu'ils ne marchaient. Nous les suivîmes, mon compagnon de voyage et moi, avec M. Cole, M. Dequié, les frères Sawa; et cette poignée de chrétiens réunis par le hasard autour d'on cercueil forma seule le convoi d'un chrétien expiré sous le ciel musulman. On nou& avait fait craindre le fanatisme de la population; elle se montra au contraire, sur notre passage, calme, décente et presque respectueuse. On sortit par lu porte de l'Yemen, et, après avoir traversé une plaine de sable où la mer entre à la marée haute, on atteignit un petit cimetière clos de murs, réservé aux Européens que la mort frappe sur ces lointains rivages. Cette cérémonie funèbre manqua de gravité et de recueillement. Le défunt n'avait été, durant sa vie, ni considéré ni aimé; et bien que la tombe épure les souvenirs, éteigne les ressentiments, son sort n'inspira pas au moment suprême la pitié qu'il méritait. Quelque rôle qu'on ait joué sur la terre, c'est toujours une triste destinée que d'aller finir ses jours si loin de sa patrie, si loin des siens, entouré d'inditTérents , d'étrangers et de se dire,*en expirant : « La main d'aucun ami ne me fermera les yeux. »
Le consul mourut le 9 et fut enterré le 10. Le 1 J , après lui avoir rendu les derniers devoirs , comme' il convenait à un compatriote, je m'embarquai à
310 BËPART DE DJEDDAH.
neuf heures du soir, avec mon compagnon de voyage, dans un bateau qui devait nous conduire au sambouck nolisé par nous, et mouillé très-loin en rade. Notre bagage et nos gens y étaient déjà. La mer était basse, si basse même que notre bateau s'ensabla au milieu des passes et qu'il fut impossible de le dégager ; si bien qu'il nous fallut rester là cinq ou six heures pour attendre la marée montante, dans une complète immobilité. La nuit était splendide, la lune radieuse, mais le froid tellement vif, que n'ayant ni manteau ni couverture, je fus obligé de m'envelopper dans la voile pour n'en pas trop souflrir. Nous n'atteignîmes le sambouck qu'à deux ou trois heures du matin ; à huit ou leva l'ancre et l'on mit à la voile pour Souakin.