‹ Séjour chez le grand-chérif de la MekkeChapitre 5 sur 6 · wv · texte numérisé non relu

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nahabile et le plus beureox dans c^le guerre était Medbaifé, son pro(M% beaii-firère, qa'il haïssait, et dont il eut l'indignité de mettre la tète à prix« Medhaîfé luifutliYré par trahison, et il se hâta de l'envoyer en triomphe à Constantinople, où le vaillant Arabe fut décapité. En même temps que Ghaleb satisfaisait sa haine, il espérait par là sans doute se concilier les Turcs. Cétail les mal connaître, et son illusion dura peu.

Il était allé recevoir à Djeddah Méhémet-Ali à son arrivée au He^jaz, et ils étaient revenus ensemble à la Mekke. Là, ils avaient juré solennellement sur le Koran, dans la grande mosquée du Prophète, qu'ils n'entreprendraient jamais rien l'un contre l'autre et qu'ils vivraient en parfaite union. Le pacha d'Egypte , en Daiisant ce serment, ne songeait, en vrai Turc, qu'à le violer. Le chérif , au contraire, tint le sien fidèlement, et ses ennemis les plus acharnés ne l'accusèrent jamais d'avoir eu même la tentation d'y manquer. Telle est la différence des deux races : l'Arabe respecte la foi jurée; le Turc ne respecte rien.

Le chérif habitait, à la Mekke, un château bien fortifié, défendu par une garnison de 800 hommes et par une artillerie qui le rendaient imprenable. Ne pouvant l'y surprendre et n'osant se saisir de lui au milieu de la suite nombreuse qui l'accompagnait toujours lorsqu'il sortait, Méhémet^iU lui dressa

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toutes sortes d'embûches qui n'eurent d'abord aucun succès. Il l'aurait même arrêté dans la mosquée, si le cadi n'eût fait respecter l'inviolabilité du lieu saint. Enfin il imagina un guet-apens si artistement, si artificieusement combiné, que Ghaleb s'y laissa tomber et fut fait prisonnier avec une insigne perfidie. Il se contenta de dire avec mépris : « Si j'étais un traître» ceci ne serait point arrivé. » D supporta son revers avec une grande dignité et une fermeté d'âme qui ne se démentit jamais. Déporté à Salonique par le Sultan, il y mourut de la peste dans l'été de 1816. Avec lui finit le gouvernement chérifal. Tous les chérifs-émirs nommés après Ghaleb le furent par la Porte t et réduits à un traitement fixe payé par elle, comme aux autres fonctionnaires de l'empire ; ils ne jouirent que d'une indépendance fictive et d'une autorité nominale. Ils sont bien toujours considérés conmie chefs des tribus du Hedjaz , et on continue à les choisir dans l'ancienne famille régnante ; mais ils ne sont en réalité que les agents du gouvernement} qui les nomme et les paye au même titre que le vizir et les pachas. Le premier chérif nommé par Méhémet-Âli fut Yahya, parent de Ghaleb, un homme entièrement nul et parfaitement approprié à sa condition^ Le pacha , voulant détruire dans sa racine l'ascendant séculaire et traditionnel des pe- * tits-fils du Prophète, en exila trois cents en Egypte^ et ne laissa aux autres que des emplois subalter-

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nés, comme, par exemple, celui de ^de dai armée.

L'emprisonnement de Gbaleb et l'ignoble trs dont il avait été victime soulevèrent contre les Tindignation de tous les Arabes. Les Mekl eux-mêmes en furent consternés. Jamais les 1 bites ne s'étaient rendus coupables d'une tell( fidie ; ils en étaient incapables , et la compai étant tout à leur avantage, la faveur public; prononça pour eux. Méhémet-Ali expia sa trs par une suite de revers qui le mirent à deux de sa perte. Le premier fut l'entière défaite, raba , de ses meilleures troupes , commandée son fils Tousoun ; elles furent taillées en pièci les Arabes Begoum , cultivateurs et pasteurs , duits ou du moins inspirés par une femme noi Ghalié. Cette Jeanne d'Arc du désert était le table cheik de sa tribu , et les Turcs la regan naturellement comme une sorcière dont le chantements rendaient invulnérables ceux q favorisait. Deux échecs non moins sanglants 1 lièrent les armes ottomanes dans le Zohran Gonfodé , une des cinq villes du Hedjaz. Méh< Ali en fut bientôt réduit à ne pouvoir sorti murs de la Mekke , et les communications Djeddah étaient môme souvent interrompues armée se trouvait dans le plus fâcheux état chameaux manquaient pour les transports ;

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périt plus de trente mille dans celle guerre. Les vivres étaient si rares sur tous les points, qu'ils alteignaient des prix exorbitants; les soldats, mal payés ou pas payés du tout, ne pouvaient se procurer qu'à grand'peine les choses de première nécessité ; ils murmuraient haulement, désertaient en masse, et les recrues n'arrivaient plus.

Méhémet-Ali seul ne désespérait pas. Bien convaincu que la perle du Hedjaz entraînerait pour lui celle de l'Egypte, il déploya, pour s'y maintenir, des ressources extraordinaires et une fermelé peu commune. Malheureux par les armes , il se rabattit sur les négociations , en entama d'abord avec les tribus des environs de la ville sainte, et s'en attacha plusieurs à prix d'argent ; son or pénétra jusqu'au cœur du Wahabisme. Il affecta pour les Bédouins une sympathie et une partialité qui lui firent parmi eux beaucoup d'amis ; il les accueillait familièrement, se laissait traiter par eux avec leur sans-gêne habituel, les comblait de cadeaux, payait généreusement tout ce qu'ils fournissaient à l'armée, et, dans toutes les contestations , il leur donnait invariablement raison contre ses propres soldats. Il poussa la politique jusqu'à faire la cour aux habitants de la Hekke, et, quoique franc-maçon dans le sens arabe, c'est-à-dire incrédule et athée affiché, il jouait le zèle et la dévotion , honorait et pensionnait les ulémas, réparait les lieux saints, fréquen-

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tait les mosquées, accomplissait strictement les minutieuses et ennuyeuses cérémonies de la kaaba, remplissait, en un mot, tous les deTOirs d'un musulman modèle. Quand, par ces moyens et d'autres semblables, il pensa avoir rétabli ses affaires, il entreprit avec toutes ses forces, augmentées d'un corps de cavaliers bédouins recrutés dans les déserts de Libye , une nouvelle expédition contre les Wahabites concentrés à Bisel, village à l'est de Taîf, et remporta en personne une victoire complète au mois de janvier 1815.

Saoud était mort à Deraïeh l'année précédente, et le pouvoir suprême héréditaire dans sa famille avait passé à son fils Abdallah-Ibn-Saoud, supérieur à son père par la valeur militaire, qui chez lui était éclatante , mais bien moins habile à manier les tribus, à ménager et concilier leurs intérêts respectifs. Les débuts de son règne furent troublés par des dissensions intestines nées dans sa propre famille, et qui s'étendirent de proche en proche dans plusieurs tribus. Les grands cheiks affectaient une indépendance qu'ils n'auraient pas osé seulement rêver sous le précédent émir, dont la main était plus ferme et raùtorité plus universellement acceptée. Ces débats intérieurs relâchèrent la discipline, si nécessaire pendant la guerre, et ne furent pas étrangers au désastre de Bisel. Les dernières paroles de Saoud mourant à son fils Abdallah avaient été pour lui

recommander de ne jamais combattre les Turcs en plaine ; et c'est pour n'avoir pas suivi cette instruc-* tion suprême que ce désastre avait eu lieu. Abdal«* lab, ce jour-là, ne commandait pas en personne « se trouvant à la tète d'un corps de réserve destiné à protéger un autre point de ses frontières. Les troupes campées à Bisel étaient sous les ordres de son frère Falsal.

Les Turcs usèrent et abusèrent de la victoire avec leur férocité accoutumée. Trois cents prisonniers à qui l'on avait promis la vie sauve furent empalés par les ordres de Mébémet-Ali : cinquante à la porte de la Mekke, autant à celle de Djeddab, et le reste le long de la route qui sépare ces deux villes. Les corps de ces vaillants fils du désert demeurèrent exposés jusqu'à ce que les vautours et les chacals en eussent &it leur p&ture. Cette atrocité sufQt pour faire deviner les autres. De Bisel, le pacha prit la route de l'Yémen, où les Wahabites étaient fort nombreux, et où il espérait faire un buthi consid^ rable, cette province passant en Orient pour renfermer d'immenses richesses ; mais les troupes eurent tant à souffrir dans leur marche, qu'arrivées à moitié chemin, elles se mutinèrent et refusèrent d'aller plus loin : force ftit donc de les ramener à la Mekke, d'où elles furent renvoyées en Egypte pour être remplacées par de nouvelles. Cette campagne avortée n'en fournit pas moins à Méhémet •* Ali

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l'occasion de signaler sa perfidie et d'exercer sa cruauté sur quelques chefs importants, dont la trahison l'avait rendu maître. U en fit massacrer un sous ses yeux par ses propres gardes, en recommandant aux soldats de le frapper à petits coups, pour que son supplice dur&t plus longtemps. L'intrépide Arabe, nommé Bakroud, expira dans les tourments sans avoir laissé échapper une seule plainte. Satisfait de son succès de Bisel, et jugeant en avoir fait assez pour sa gloire et son intérêt en délivrant les Villes Saintes , Mébémet-Âli proposa des conditions à Abdallah et se rendit à Médine pour y attendre le résultat de ses ouvertures pacifiques.

Tousoun-Pacha l'avait précédé dans cette ville, et se trouvait alors engagé dans une expédition contre le Kassim, l'une des provinces de la domination wahabite , où il conclut la paix en son nom avec l'émir de Deraïeh. Pendant ce temps, son père, qui ne l'avait secouru ni d'hommes ni d'argent , s'élail rembarqué précipitamment pour l'Egypte , qu'il croyait, sur de faux rapports , menacée par une flotte du capitan-pacha. A la réception du traité conclu par son fils , il ne refusa pas précisément de le ratifier, mais l'ambiguïté de son langage prouva aux moins clairvoyants qu'il avait sur l'Arabie des vues ultérieures. Il y envoya en effet, en 1816, Ibrahim-Pacha, son fils aîné, avec une nouvelle armée destinée h la conquête de Deraïeh et à la destruction com-

plète du gouvernement wahabite. Ibrahim déploya, dans cette circonstance, un courage, une capacité incontestables, et fit preuve d'une ténacité que le succès couronna. Après deux ans d'efforts constants et de luttes incessantes, en septembre 1818, il finit par s'emparer de Deraïeh, qu'il détruisit de fond en comble, forçant les habitants à chercher un refuge ailleurs. Il soumit le Nedj tout entier, et, ravitaillé par le pacha de Bassora, porta ses armes victorieuses jusqu'au delà du mont Chamar, dans la direction de Bagdad.

Abdallah-Ibn-Saoud défendit sa capitale avec une grande résolution, une grande bravoure; mais il ne fut pas soutenu dans sa résistance par la population épuisée, découragée par un long siège, et qui préféra, connaissant mal les Turcs, les chances d'une capitulation aux horreurs d'un assaut, si bien qu'aux derniers moments l'émir ne pouvait plus compter que sur sa garde, composée de quatre cents nègres prêts à mourir pour lui jusqu'au dernier. Quand tout espoir fut perdu, il aurait pu s'échapper et se réfugier au fond du désert, pour y attendre de meilleurs jours ; il aima mieux se rendre et s'en remettre à la magnanimité du vainqueur, comme si un Turc pouvait être magnanime! Après quelques jours de préparatifs ou d'hésitations, il se vint livrer de lui-même à Ibrahim, bien jeune encore, qui le reçut dans sa tente avec la plus grande distinction.

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« Je vois bien , dit le prisonnier en èUmffiint ses larmes , que Dieu n*a pas béni ma cause et qtfil a voulu m*humilier. » Le jeune pacha lui répondit, pour le consoler, que les plus grands hommes avaient éprouvé les vicissitudes du destin» et qu'il devait compter sur la clémence du Sultan. Cette scène pathétique eut un afEreux dénoûment. Envoyé au Caire avec une suite peu nombreuse, et du Caire à Constantinople , Abdallah apprit à connaître la clémence de Mahmoud, qui régnait alors. Pendant deux jours, le fier et valeureux émir fut promené, chargé de chaînes, dans toutes les rues de la ville ; le troisième, il fut décapité sur la place de Sainte- Sophie, et son corps fut abandonné à la populace, afin qu'elle pût assouvir sur ces tristes restes son fanatisme et sa vengeance. Cette exécrable âaturnale se célébrait à la fin de i818. La famille d'Abdallah demeura en Egypte, où ses enfants furent élevés, ainsi que je l'ai dit précédemment, par les soins de Mébémet-Àli.

Les Wahabites ne se sont jamais relevés du coup qui a détruit leur capitale et renversé leur gouver^ nement. Mais s'ils n'existent plus à l'état poUtiqae et comme puissance indépendante, ils n'en sont pas moins encore très-nombreux en Arabie , SQ^ tout dans le midi, jusqu'aux frontières de Mascat; ils y occupent à peu près seuls le vaste désert de Nahman, à cinquante journées de la Mekke, et

payent ou «ont censés payer à la Porte un tribut annuel de dix mille talaris. Ils reconnaissent toujours pour chef un membre de la famille de Saoud; le dernier dont j'ai entendu parler est Faïs^il , cousin de Kaled-Bey , un fils ou un neveu du Faïsal qui commandait les Wahabites à. la désastreuse journée de Bisel. Quelques familles wahabites émigrèrent sur les côtes de Barbarie, et y forment encore aujourd'hui , notamment dans la régence de Tripoli, des espèces de colonies estimées pour l'austérité de leurs mœurs , et qui ne sont pas sans rapports avec les Moraves de l'Europe septentrionale.

Ainsi périrent l'un après l'autre, et Ton peut dire l'un par l'autre, les deux gouvernements véritablement nationaux de l'Arabie, le Wahabisme et le Chérifat : le premier n'est plus qu'une secte , le second n'est plus qu'une ombre. Il ne fut pas difficile à la Porte de profiter de leur imprudente rivalité et de s'établir sur leurs ruines. Si, au lieu de se diviser , comme ils le firent , au début de la guerre, les deux émirs de la Mekke et de Deraieh se fussent , au contraire , alliés étroitement et franchement contre l'ennemi commun , sauf à régler ensuite leurs intérêts respectifs, jamais les Turcs n'eussent mis le pied dans le Hedjaz , ou , s'ils y eussent fait quelques pas , il n'en fCii pas sorti un seul. L'Arabie serait indépendante aujourd'hui, et à

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jamais purgée de la lèpre ottomane ; tandis que, pour avoir manqué une occasioq si favorable, l'œuvre de sa délivrance est à recommencer sur de nouveaux frais. La faute en est principalement à Ghaleb, qui n'aurait jamais dû, dans son intérêt même, pactiser avec les étrangers , ni prêter la main à leurs pro* jets. Il faillit dans cette circonstance à rhabileté dont il avait donné jusqu'alors des preuves, et l'on a lieu de s'en étonner, car il ne fallait certes pas une sagacité bien pénétrante pour prévoir le résultat définitif de sa conduite ambiguë et impolitique. Il perdit tout pour avoir voulu tout sauver, et il entraîna dans sa chute la seule barrière qui pût, avec son aide , arrêter les ennemis de sa patrie et préserver sa nationalité.

De Djeddah à Taif.

Le 22 février, Mustapha-Effendi , le vekhil du Grand-Chérif, vint nous dire que les dromadaires et les gens envoyés par ce prince pour nous conduire à Taïf étaient arrivés. Un homme considérable du pays, chérif lui-même et gouverneur civil ou préfet de la Mekke , avait reçu l'ordre de nous accompagner, et ne nous quitta qu'à notre retour à Djeddah.

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C'était plus qu'une attention, c'était un honneur extraordinaire, vu l'importance du personnage. Chérif Hamed (c'était son nom) nous fit la première visite quelques heures après son arrivée, escorté de cinq ou six Arabes bien vêtus et armés jusqu'aux dents. Il portait un gros turban blanc , un djubbé écarlate, et un riche yatagan brillait à sa ceinture. Ses gardes et lui étaient nu-pieds , et je ne lui ai jamais vu aucune chaussure. Agé seulement de vingt-sept ans, et d'un brun très-prononcé , il avait de grands yeux noirs très-vifs et très-doux , des dents éblouissantes de blancheur, la voix jeune et fraîche, un sourire charmant. Nous le reçûmes avec toute la distinction due à son rang et à la dignité du prince qui l'envoyait; mais il n'ouvrit pas la bouche pendant toute la visite, ce qui d'ailleurs n'est pas rare en Orient , où l'on ne se dit rien quand on n'a rien à se dire. Son silence pourtant m'étonna; je dirai plus, il me choqua. Était-ce timidité? était-ce orgueil? je ne savais à laquelle de ces deux causes attribuer un mutisme si obstiné. Dans le doute, mon jugement fut sévère , et j'avoue que la première impression fut loin de lui être favorable.

Le lendemain, nous lui rendîmes sa visite chez Mustapha- Effendi, où il était logé , et nous trouvâmes la maison pleine d'Arabes accourus pour saluer le chérif. Il nous reçut avec une courtoisie par-

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faite, et, sans 6tre communicatif , il fut cependani moins silencieux que la veille. A la pipe et au café succéda le sorbet, servi dans de grands verres dorés , après quoi des esclaves de la maison nous versèrent de Teau de rose sur les mains et sur nos habits, cérémonie usitée envers les personnes qu'on veut honorer d'une façon particulière et seulement à la fin de la visite. Le départ Ait fixé pour le jour même après la prière de TAsr.

Le consul de France avait, sur ma demande^ accordé à M. Dequié, son chancelier- drogman, Fautorisation de faire le voyage avec moi, et je n*eus qu'à m'en féliciter. J*eus en lui la société d'un homme serviable, attentif, et un in* terprète versé dans la langue , dans les usages et dans le cérémonial du pays* J'aurais dû sans lui recourir à mon compagnon de voyage , et j'aimais autant m'en affranchir. Comme ce dernier pariait arabe, qu'il voyageait dans TOrient depuis plusieurs années^ et qu'il avait de grandes prétentions à en connaître à fond et les hommes et les choses^ je lui avais abandonné , dès notre départ du Caire , l'administration matérielle de notre petite caravane, quoiqu'il la gouvernât assez mal et se montrlt plus important qu'entendu. Ce jour-là^ en particulier, il exerça fort ma patience et celle du chêrif Hamed, sans parler de M. Cole, son propre consul, qui était sur les charbons ardents. On devait partir à l'AsTi

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' mais à l'Âsr rien n'était prêt ; nous n'emportions cependant avec nous que le bagage strictement nécessaire à notre usage personnel. En agir autrement eût été manquer d'égard au prince hospitalier qui nous traitait d'une si noble façon et en<tendait nous défrayer complètement. Bref, nous ne partîmes guère qu'au mogreb , c'est-à-dire au soleil couchant. J'avais vu le moment où nous ne partirions pas ; or la chose eût été grave : il était im-* portant qu'on se mit en route ce jour-*là, et il n'avait pas été choisi sans intention, car c'était un jeudi, le jour de la semaine le plus favorable, aux yeux des musulmans, pour commencer un voyage. Le mardi est néfaste, et ils n'aiment pas le samedi, parce que c'est le jour des juifs, qu'ils méprisent profondément. Le dimanche et le lundi sont réputés assez bons ; le mercredi est indifférent^ et quant au vendredi, qui est leur jour saint, ils partent volon«* tiers après la prière de l'Asr.

La caravane se composait ainsi qu'il suit : moi d'abord, s'il est permis de se. nommer le premier» mon compagnon de voyage et M. Dequié, suivis de aix domestiques, dont deux Européens, un Belge et notre cuisinier Gasparo ; puis le chérif Hamed avec un de ses parents, ensuite Âkhmet Amoudi, le chamelier en chef du Grand^hérif , et de plus une douzaine d'esclaves ou de domestiques de sa maison, habillés de neuf et armés tous de lances ^ de

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poignards , mais sans armes à feu. Nous pas cru devoir emporter les nôtres, afin ombre même de défiance n'eût pas Fair avoir traversé l'esprit : l'escorte envoyée prince devait suffire^ à nos yeux, pour non ger; et d'ailleurs, étant ses hâtes, il ne m pas permis de supposer seulement que ne sions faire quelque mauvaise rencontre* chameaux ou dromadaires suffisaient poui monde, parce que l'escorte marchait à piec vait, au besoin, monter en croupe derri gens.

Le hedjin qu'on m'avait destiné était i montures favorites du Grand-Cbérif, et noiéri préférence par la douceur de son allure e1 humeur ; il se nommait Sibabé, ou La Nué de mon compagnon se nommait Im-elmère de la canne à sucre, ne le cédait en mien et avait sur lui l'avantage de mie dans l'obscurité ; aussi le prince le montait nairement la nuit. Nos selles étaient magn chargées de glands, de pendeloques de tou leurs, et d'une si grande profusion d'ornen soie, en drap brodé d'argent, que l'animal , sa haute stature , en était couvert entièremt deux pommeaux de la selle étaient égalei argent, et la bride en cuir artistement tress montés et escortés avec un chérif en têti

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avions l'air de vrais Croyants parlant pour le pèlerinage. Un enfant rangé sur notre passage pour nous voir défiler s'y trompa. « Vois, dit-il à ses camarades, ils vont à la Mekke. — Allons donc, répondit un marmot plus clairvoyant, ce sont des chrétiens. »

Sortis par la porte de la Mekke , nous traversâmes le camp des Nubiens et le champ de foire établis hors des murs , puis une double rangée d'échopes et de cafés borgnes qui se prolongent des deux côtés de la route l'espace d'un kilomètre. Plusieurs de nos connaissances, M. Cole à cheval, Mustapha-EîTendi sur sa mule , les frères Sawa et d'autres encore nous accompagnèrent jusqu'à Reghamé, le premier des onze cafés échelonnés de Djeddah à la Mekke. Nous primes là tous ensemble le moka d'adieu, et il était nuit close quand nous nous séparâmes. Nous étions déjà en plein désert, et le sable assoupissait les pas de la caravane , au point que le silence de la nuit n'en était pas troublé. Non moins silencieuses que nous, de longues files de chameaux nous croisaient dans les ténèbres , sans que rien indiquât leur passage. Après quelques milles, on gravit un défilé resserré entre deux montagnes basses, sur le sommet desquelles les étoiles brillaient comme des feux. Au bas du revers opposé estBeiadhié, le second des cafés de la route. Notre intention était de pousser jusqu'au troisième et môme

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au delà ; mais je fus saisi d'un accès de fièvre si soudain , si violent , qu'il me fût impossible d'aller plus loin y et la caravane dut s'arrêter là pour la nuit , non sans que le chérif eût fait poser alentour des sentinelles de sûreté. Nous n'avions pas pris nos tentes ;* une natte fixée à quatre perches m'en tint lieu; je m'y couchai sur mon tapis » assez inquiet du contre-temps, et craignant que mon indisposition n'eût des suites. Les Arabes rattribuaieni à une tasse de café prise immédiatement après une tranche de pastèque , ce que jamais » suivant eux, on ne fait impunément. Que cette cause fût la véritable ou non, la nuit me guérit si bien, que le matin il n'y paraissait plus.

Les dromadaires n'ayant d'autre charge que leurs cavaliers , on fut bientôt prêt à partir , et le soleil en se levant nous trouva partis. La caravane ofirait le spectacle le plus pittoresque. Akhmed, le chef des chameliers , ouvrait la marche , monté sur un ex« cellent dromadaire. Venait ensuite Hamed, armé d'une petite baguette recourbée, appelée metrek, et qui sert en Arabie à diriger les chameaux de selle. Autrefois les chérifs seuls avaient le droit de la porter. Je me tenais à côté du chérif afin de causer avec lui par l'entremise de M. Dequié, qui lui transmettait mes questions et me traduisait ses réponses. Nos gens suivaient sur leurs chameaux , et les hommes d'escorte allaient à pied en éclaireurs ou en tirailleurs,

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tantôt d'un cdté , tantôt de l'autre. On chemina ainsi plusieurs heures dans une magnifique plaine environnée de montagnes de toutes parts et sans autre végétation que des ronces et quelques buis» sons d'épines. C'est là qu'était campée la cavalerie de Kurde-Osman-Âga ; nous vîmes de loin blanchir les tentes, et les chevaux paissaient en liberté les broussailles. La caravane avançait tranquillement , sous un beau soleil, quand, sur un signe du chérif, elle se mit au grand trot ; pendant une demi-heure que dura cette course au clocher , on gagna beaucoup de pays. Non moins véloces que les dromadaires, les piétons ne perdirent pas sur eux une semelle. Le chérif ne nous dit point la cause de cette rapide manœuvre, mais je la supposai : dans l'état d'hostilité où vivent les Turcs et les Arabes , et n'ignorant pas la haine que le sandjiak en particulier affichait contre le Grand-Chérif , Hamed pouvait craindre pour lui-même et pour nous quelque insulte de la part des bachi-bouzouks. Mais le mouvement que lui avait dicté la prudence avait été si brusquement exécuté, qu'il pensa m'être funeste; car, si je n'avais pas eu l'occasion de me familiariser avec le dromadaire pendant le voyage du Sinaï , j'eusse infailliblement mordu la poussière.

Nous arrivâmes, toujours trottant, au café de Haddah , le plus grand des onze et situé à peu près à mi*route entre Djeddah et la Mekke. Il se compose

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d*un haugar en nattes entouré de quelques autres plus petits , le tout sanctifié par la présence d'une mosquée. 11 se trouva là du lait » du riz , môme un mouton dont nous fîmes cadeau aux Arabes de notre escorte , et qui fut expédié par eux en un clin d*œil. La chaleur était ardente; nous prîmes à Fombre des nattes quelques heures de repos, et ne reparttmes qu'après ÎAsr.

Nous avions jusqu'à présent marché droit à Test dans la direction de la Mekke, dont nous. suivions la route. Ici on nous la fit quitter , et l'on inclina vers le sud afin d'éviter la ville sainte. Non-seulement il est interdit aux chrétiens d'y pénétrer, mais il ne leur est pas permis de Tentrevoir même à distance. 11 fallait donc louvoyer habilement pour nous en dérober la vue. On sait que la même interdiction subsiste pour Médine, et elle est encore plus rigoureuse , parce que la population de cette ville est plus fanatique et plus grossière. On y parle encore avec indignation d'un médecin italien qui , pendant la guerre des Wahabites , y passa quatre mois entiers , sous la protection spéciale de Méhémet-Ali. Des piliers élevés autour de la Mekke, d'espace en espace, marquent la limite de ce sol inviolable et sacré, où il n'est pas non plus permis de répandre le sang des hommes ni des animaux ; la chasse y est défendue , on n'y pourrait tuer un poulet. Telle est la rigueur de la consigne, qu'on ne

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nous laissa pas seulement apercevoir ces redoutables piliers, de peur qu'un regard furtîf n'allât plus loin. Il ne fut cependant pas possible de nous cacher le Mont-de-Ja-Lumière, Djebel-el-Nour, vaste cône au pied duquel la Mekke est bâtie. Nous l'avions en face de nous , bien digne alors de son nom , car il resplendissait de la lumière du couchant. La vaste et admirable plaine de Moebarreh nous séparait de lui ; des vautours plus heureux que nous la traversaient sur nos têtes et regagnaient la ville , où sans doute étaient leurs aires. Nous n'en étions qu'à une heure tout au plus , et son nom ne fut pas prononcé une seule fois. Au crépuscule on entra dans une seconde plaine, celle d'Okechié, où la nuit nous prit bientôt. On y marcha deux heures dans une profonde obscurité et dans un silence non moins profond. Personne ne chantait , personne ne parlait , personne ne semblait respirer ; on n'entendait que le craquement des herbes sèches écrasées sous le pied des dromadaires. Tout à coup la caravane s'arrête. On s'était égaré.

La route ordinaire de Djeddah à Taïf passe par la Mekke, et nos Arabes , depuis le chérif jusqu'aux esclaves , n'en avaient jamais suivi d'autre , vu que jamais avant nous ils n'avaient accompagné de chrétiens ni dû par conséquent éviter la ville du Prophète.. A force de la vouloir dissimuler à nos yeux, ils avaient dévié du bon chemin , et leurs pieuses

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circonvolutions nous l'avaient fait perdre. Hs firent de vains efforts pour le retrouver ; il leur fut impossible de s'orienter. Le chérif et le chef des chameliers tinrent alors conseil à voix basse , et aussitôt après le dernier partit de toute la vitesse de son dromadaire , pour aller à la découverte. Nous devions être en ce moment si près de la Mekke qu'il s'y rendit probablement. On mit pied à terre pour l'attendre.

Tai dit , au commencement de ce chapitre , que ma première impression n'avait pas été favorable au chérif Hamed , et que j'avais mal interprété son silence ; je ne tardai pas à revenir de ce jugement précipité et à me reprocher une prévention tout à fait injuste. Ce que j'avais pris pour de l'orgueil était de la timidité. On ne saurait imaginer les attentions dont il me combla pendant tout le voyage, les soins touchants qu'il m'avait prodigués lors de ma courte indisposition de la soirée précédente , et la sollicitude dont je fus l'objet de sa part ce soirlà, quand nous eûmes perdu notre chemin. Craignant que douze heures de dromadaire ne m'eussent fatigué , l'assurance réitérée du contraire ne parvenait pas à le tranquilliser. Il ne cessait de m'exprimer , dans les termes les plus gracieux et dans le langage le plus choisi , son inquiétude et ses regrets. II avait pri^ la bride de mon hedjin et le faisait marcher à côté du sien , de peur qu'il ne

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déviât dans Fobscurité ; tout cela fait de la manière la plus charmante et avec la courtoisie la plus raffinée.

Il y avait parmi les hommes de l'escorte un grand et beau nègre nommé Abou-Slacé , un esclave de confiance du Grand^Chérif, et qui semblait exercer sur les autres une sorte d'autorité. Il s'était montré pour nous , dès le départ, peu prévenant , fort peu soigneux , et rempUssait avec une mauvaise gr&ce manifeste la mission dont l'avait chargé son maître. Quand nous fûmes égarés , il se répandit en plaintes amères , en récriminations insolentes , disant que son maître en faisait pour nous beaucoup trop ; que nous n'étions , après tout , que des chrétiens et ne méritions pas tant d'honneurs ; que c'était offenser Allah que de traiter si bien des infidèles au ber** ceau même du Prophète , et qu'il s'en vengeait en nous perdant au milieu de la nuit. Le chérif le reprit avec douceur et lui fil sentir l'inconvenance de ses paroles : nous étions , lui dit-il , les hôtes du Grand-Ghérif ; ce titre nous donnait droit à son respect, et il manquait gravement à son maître par une conduite si peu conforme à ses intentions. L'hospitalité , ajouta-t-il , est le premier devoir des Arabes envers les étrangers , et le Prophète la recommande envers les infidèles eux-mêmes. Nous venions de bien loin pour visiter leur pays , et , de retour dans notre patrie , quel compte rendrions-*

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nous d*eiix à nos compatriotes, si nous ne trouyions pas en Arabie tous les égards qui nous étaient dus? M. Dcquié n'avait pas perdu une syllabe de cette conversation , et me la répéta mot pour mot à rinslant même. Abou-Slacé n'en fut pas plus attentif par la suite , mais il fut plus circonspect dans ses paroles et ne se permit à Taveuir aucune sortie semblable.

Akhmed repanit enfin et rapportait apparem* ment des informations précises, car la caravane reprit sa route sans aucune hésitation. Il lui fallut revenir quelque temps sur ses pas ; puis , tournant brusquement au sud , elle gravit une colline escarpée dont les détails m'échappèrent au milieu de la nuit. Une fois au sommet, on aperçut de la lumière dans l'éloignement , on entendit l'aboiement des chiens, et l'on traversa, quelques instants après, un grand troupeau de moutons. Les bergers , dont je ne distinguais que la silhouette noire , vinrent audevant de nous et saluèrent le chérif avec respect. Ils nous conduisirent près d'un vaste enclos formé de branches entrelacées, où nous fûmes reçus par Tahir-Efifendi, un des domestiques du Grand-Chérif ; j'emploie ici le mot domestique dans le sens qu'on lui donnait au xvu* siècle, pour indiquer une personne libre attachée à la maison d'un prince. Tahir-Effendi était venu de la Mekke dans la journée pour nous recevoir , et notre arrivée tardive le délivra d'une

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grande inquiétude : il était près de minuit , et il tremblait qu'il ne nous fût arrivé quelque malheur. 'Je ne fus pas médiocrement surpris envoyant porter à cet employé du prince de la Mekke le costume européen.

Introduit par lui dans le clos de Houssénîé, c'est le nom que porte cette propriété rurale ou pastorale du Grand-Chérif, j'assistai à une véritable scène de la vie arabe : solidement fermée de tous les côtés , reiiceinte était à ciel ouvert ; le foyer brûlait au milieu , et un immense chaudron de cuivre était posé dessus. Plusieurs serviteurs allaient et venaient , occupés aux soins de la cuisine ; les nôtres étaient déjà couchés autour du feu, fatigués d'une journée si laborieuse. Le clos était assez vaste pour contenir tout le monde; les dromadaires seuls étaient restés en dehors. Des branches de bois résineux , allumées en guise de torches , répandaient une forte senteur aromatique et des reflets rougeâtres du plus bel efifet. Le souper ne se fit pas attendre longtemps : un gros mouton bouilli tout entier, le mouton de l'hospitalité indigène, fut tiré des profondeurs de la chaudière et placé devant nous sur un madrier creusé en forme de plat ; un esclave noir l'ouvrit d'un coup d'yatagan ; nos doigts ensuite firent l'office de fourchettes. Chacun, maîtres et gens, eut sa part du banquet. Le repas ter* miné , on étendit des tapis sur la terre nue ; nous

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nous y couch&mes tout habillés, et nous endormîmes pèle-mële à la belle étoile.

Le lever ne fut pas moins pittoresque que le coucher, mais il ne fut pas matinal, et, quoique la toilette de tout le monde fût bientôt faite , le soleil brillait depuis longtemps quand on fut prêt à partir. Plusieurs nègres de la maison, ou , pour mieux dire , de l'enclos, avaient salué notre réveil enfrappant sur de petits tambours qu'ils portent toujours avec eux. En face de Houssénié s'élève une montagne, Djebel-Tor, où, accompagné d'Âboubekre son fidus Achates , Mahomet se tint caché dans une ca* veme, pour échapper à la poursuite des Mekkaouls. La légende locale veut que le roi-prophète Dayid soit enterré sur cette montagne, et diverses traditions y sont répandues. Son tombeau , ou ce qu'on appelle de ce nom , a une entrée si étroite , qu'un homme de moyenne taille n'y passe qu*avec peine : ceux qui y parviennent sont assurés de leur salut; les autres ne verront jamais le paradis. La même superstition s'attache à deux colonnes de la mosquée d'Amrou , au Vieux-Caire ; et le peuple égyptien raconte malignement à ce sujet qu'Abbas- Pacha, ayant voulu tenter l'épreuve, resta si bien pris' entre les piliers accusateurs, qu'il ne fut pas facile de l'en arracher; d'où l'on conclut naturellement qu'il recevrait dans l'autre vie la peine des crimes commis par lui dans celle-ci.

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Tahir-Effendi se joignit à la caravane , et , monté sur une mule , comme cela sied à un effendi , nous accompagna jusqu'à Taïf. On marcha d'abord dans une assez large vallée bordée de collines pierreuses et couverte d'un sable très-fin et très-blanc; des touffes d'herbe d'un beau vert en tempéraient réclat , et quelques arbres répandaient çà et là une ombre précieuse , car il faisait déjà très-chaud. Des conduits d'eau courante sillonnaient la terre et s'allaient perdre dans un réservoir creusé dans le sable pour la recevoir. Des troupeaux se pressaient alentour et s'y venaient abreuver : c'étaient des chèvres noires à long poil , de très-beaux moutons blancs à oreilles pendantes , des bœufs et des vaches â bosses , beaucoup plus petits que ceux d'Europe. Des enfants presque noirs et absolument nus se roulaient dans le sable au milieu des bètes. Des bergers tout aussi noirs et presque aussi peu vêtus complétaient , la lance à la main , cette bucolique arabe. Leurs tentes de couleur foncée , comme celles de tous les Bédouins , étaient disséminées en petit nombre au pied des collines. Ces pasteurs errants, venus de l'Est, n'étaient là qu'en passage. Ils nous offrirent du lait, que nous acceptâmes et ne payâmes que d'un : « Merci. » La plus grande injure qu'on puisse faire aux Bédouins est de les traiter en marchands de lait : ils donnent le leur , ils ne le vendent jamais.

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Le pays s'ouvre après quelques milles, et un vaste horizon de montagnes se déroule au loin. Il pouvait être midi quand nous atteignîmes le pied du mont Arafat , situé à huit ou dix lieues à l'est de la Mekke, et où se célèbre, ainsi que je Fai déjà dit, la cérémonie finale du pèlerinage. Deux grands piliers blancs élevés sur le sommet marquent la place où le Khatib de la Mekke , monté sur une chamelle blanche richement caparaçonnée , prononce le discours sacramentel qui termine le pèlerinage, et qu'il faut avoir entendu pour prendre le titre de hadji. Cette Sion de l'Islam, aride et déserte, offre ce jour-là un spectacle admirable. Un immense concours de Croyants s'y réunit à la fois, et les diverses nations musulmanes , Arabes, Turcs, Syriens, Persans, Indiens, Égyptiens, Mogrébins, Soudaniens même, ont chacune son camp séparé. Les Européens qui ont pu contempler ce grand spectacle affirment tous que rien n'en saurait donner Tidée. Ce mont sacré est sur le territoire de la tribu des Béni- Koreïsch, qui tire un grand lustre de cette circonstance et passe pour une des plus nobles de toute TArabie , quoiqu'elle soit aujourd'hui réduite à trois cents mousquets. Admirez l'inconséquence! Les musulmans, qui ne souffrent pas qu'un chrétien entrevoie seulement la pointe d'un minaret de la Mekke, le laissent gravir librement l'Arafat et l'explorer tout à son aise. Ayant signalé

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cette contradiction au chérif Hamed , il évita de me comprendre, et s'écria pom* toute réponse : « Allah est grand,et Mahomet est le prophète d'Allah I » Un tel argument ne souffrait pas de réplique.

Un courant d'eau fraîche et limpide, trésor inappréciable dans ce désert, coule au bas de la montagne et se rend à la Mekke par un canal couvert et construit en maçonnerie. On fait honneur de ce travail à la sultane Zubéida , l'une des femmes du calife Haroun-al-Rachid. Ayant dépassé la cité sainte, nous lui tournions maintenant le dos. Il y a des cafés de ce côté de la ville comme de l'autre. Après une courte halte à celui d'Arafat, situé au pied de la montagne dont il prend le nom, et où, chose rare, nous avions trouvé du laitage, nous poursuivîmes notre route à travers l'ouadi Noman, vallée sablonneuse et très-chaude, clair-semée d'arbustes épineux et d'une fort belle plante à feuilles épaisses, haule de six à huit pieds, et qui porte. une superbe fleur blanche et violette dont les pétales ont la douceur du velours. La tige, en se cassant, laisse échapper un lait qui passe, dans le pays, pour ôterla vue. J'ai oublié le nom que les Arabes donnent à cette plante; dans le Soudan, où elle est très-commune, on l'appelle ochar. Une hyène de la grande espèce, tapie derrière un buisson , s'enfuit à notre approche, et parut longtemps comme un point noir sur le sable étincelant du désert. On fit une seconde

±n DE DJEODAH A TAIF.

halte et une station prolongée au café de Chaddad, établi au pied du mont Karah, que nous avions eu devant nous toute la matinée et qu'il nous fallait maintenant traverser. Nous devions pour cela quitter les dromadaires, qu'on n'emploie pas au passage des montagnes, et qui , en efiTet, n'y sont pas propres. Les nôtres devaient regagner Talf en faisant un long détour. Le Grand-Cbérif nous avait envoyé , pour les remplacer, une quinzaine de mules qui nous attendaient au café. Pendant qu'on les préparait, des flots de sorbets circulaient à la ronde dans d'énormes sébilles de bois.

Le bruit de notre arrivée avait attiré des Bédouins du voisinage. Tous étaient vêtus d'une longue cheo mise bleue, serrée à la taille par une tresse de cuir qui fait douze ou quinze fois le tour du corps, et portaient en outre un baudrier chargé de petites plaques d'argent disposées les unes sur les autres en écailles de poisson. Le poignard recourbé, nommé par eux djaubié , était passé dans leur ceinture , et ils tenaient à la main de jolies lances dont le fer est très-long, très-effilé, très-poli, et la hampe entourée d'un fll d'archal artistement enroulé. Quelquesuns avaient des fusils à mèche, dont la crosse carrée était incrustée d'ivoire. Leur tête était couverte d'un keffieh bleu sur lequel reposait une couronne noire faite d'un mélange de cire, de beurre, de résine pétris ensemble, et dont le bord extérieur est orné de

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losanges en nacre. Tous ces hommes étaient grands et dégagés, avec les traits réguliers, la peau trèsbrune, et parmi eux se trouvaient de jeunes garçons de dix à douze ans, habillés, armés déjà comme les hommes, et d*uue beauté accomplie. Je fus frappé des manières Hères et en même temps polies des honunes aussi bien que des enfants : ils nous entouraient sans familiarité , nous parlaient sans em« barras. On sentait en eux une indépendance , une dignité, et je ne sais quelle noblesse natives que nul contact étranger n*est venu altérer au fond de leurs déserts. On ne saurait se représenter un tableau plus pittoresque, un spectacle plus attachant et plus inattendu. C'étaient les premiers Bédouins que je voyais dans leur véritable milieu , et je conçus dès lors pour eux une estime, une sympathie qu'une plus longue expérience n'a fait qu'augmenter.

Une tribu du voisinage en allant vers le sud , et dont je regrette d'avoir oublié le nom, a la préten-* lion justifiée de parler le meilleur arabe de toute l'Arabie.

Après avoir, à mou grand regret, échangé mon beau dromadaire contre une mule, ma selle de soie et d'argent contre une en cuir qui tenait beaucoup du bât, je me remis en route assez tard. Le terraiu n'était déjà plus le même : au sable mouvant avait succédé un sol dur et rocailleux, où le pas des mules rendait un son métallique. Après un mille au

ttk DE hjedoah a taIf.

plus, fait encore en plaine, on entre dans une gorge assez large d'abord, mais qui va bientôt en se rétrécissant et s* élève par degrés. De grands bancs de schiste porphyritique s'étendent d'un côté et de l'autre en couches horizontales. Le mont Karah, dont nous gravissions alors les premières pentes, dressait devant nous, comme pour nous défier, ses flancs crevassés , déchirés , ses crêtes nues, taillées en dômes et en aiguilles. Les montagnes de première création revêtent des formes beaucoup plus fières, beaucoup plus âpres que celles des époques postérieures. Squelettes du monde primitif, elles ont été, on le voit, agitées, tourmentées par des convulsions profondes, et dévastées par des révolutons effroyables. Tel est le caractère du mont Karah, masse granitique surgie au commencement, comme le mont Sinaï, des entrailles du globe. Le soleil , en se couchant , Tembrasa tout entier, et de brusques tons or et noir, d'un effet magique, en mirent toutes les saillies dans un relief encore plus frappant. Ce moment fut court, mais sublime. Le crépuscule envahissait déjà les parties basses, lorsqu'en me retournant je vis, bien loin derrière moi, une autre montagne isolée, immense, teinte encore jusqu'à sa base d'un rose très-vif. Cette montagne nommée Kabkab, est une des plus hautes de tout I Hedjaz.

La nuit vint jeter trop tôt son crêpe sur ce paysa/

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radieux, et nous prit dans la partie la plus âpre, la plus sauvage du défilé où nous étions engagés ; il était devenu si étroit qu'il n'y pouvait passer qu'une mule de front, et si escarpé qu'pn n'avançait que très-lentement. Il y avait de fort mauvais pas, rendus plus mauvais encore par l'obscurité. Nous atteignîmes néanmoins sans accident le café de Kour, une assez grande enceinte , en pierre sèche, au milieu de laquelle brûlait le foyer comme à Houssénïé; mais sur ce foyer point de marmite, et partant point de souper. Le chérif avait donné cependant des ordres pour que nous en trouvassions un ; mais, soit que le message eût été mal rempli ou ne l'eût pas été du tout , on ne nous avait pas préparé le plus petit mouton. J'ai toujours soupçonné le nègre Abou-Slacé de nous avoir servi ce plat de sa façon. Gasparo, qui, depuis Djeddah, n'avait eu qu'à se croiser les bras, dut ici rentrer dans l'exercice de ses fonctions, ce qui , à la vérité , ne lui donna pas grand'pelne , attendu qu'il fallut nous contenter de lait et de riz. Après ce repas d'anachorètes, chacun s'alla coucher sur son tapis , sous le dais étoile du ciel.

Étant arrivé à Kour pendant la nuit, je n'avais pu me rendre compte du lieu où nous nous trouvions. Le matin je vis que nous étions au fond d'un entonnoir évasé , dont les parois étaient à pic et les bords dentelés d'aiguilles plus ou moins aiguës.

2i6 DE DJEDDAH A TAIF.

Leurs poinles , quand nous partîmes , s'allumaient Tune après Taulre , suivant leur hauteur, au feu du levant, et quelques courants de lumière glissaient déjà le long des arêtes supérieures ; mais nous étions encore plongés dans les brumes du crépuscule , et il nous fallut plusieurs heures pour atteindre les régions éclairées par le soleil. Loin de nous en plaindre, nous dûmes bien plutôt nous en féliciter, car la montée est très-pénible, et elle Taurait été bien davantage si nous ne l'avions pas faite par la fraîcheur. C'est ce que le chérif Hamed avait exactement calculé. Quoique moins grandiose et moins terrible que le Sinaï , le Karah le rappelle par l'aspérité de ses lignes et par son aridité. 11 a dû, comme lui, être profondément bouleversé ; les larges déchirures qui le sillonnent et les décombres dont il est jonché sont des monuments sans réplique des commotions violentes qui l'ont ravagé. Je n'ai pas découvert un seul arbre dans toute son étendue; quelques arbustes épineux et des touffes de cyprès nain se font seuls jour de loin en loin à travers les rochers.

Le sentier est partout rapide , et si roide en quelques endroits, que, vu d'en bas, il paraît complètement inaccessible; on en vient à bout, toutefois, grâce au pied sûr des mules, et l'on comprend que les chameaux ne s'en tireraient pas. Pendant la guerre des Wahabiles , rartillerie de Méhémet-Ali

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)Ourtant escaladé ces pentes abruptes , et le chéri actuel porte encore les traces de quelques traiix faits à cette époque pour le rendre plus pratible. Il avait même été pavé sur quelques points , qui ne fait que le rendre aujourd'hui plus diffie : car déchaussés par le temps, par les pluies, et uais réparés, les pavés d'alors sont aujourd'hui 3 cailloux roulants et comme des chausse-trapes nées à dessein sous les pieds des montures. Les Acuités sont parfois telles, qu'il fallait mettre îd à terre , et que , même allégées de tout farau, les mules, cramponnées au sol, glissaient arrière et auraient inévitablement roulé dans les kîipices , si les muletiers ne les eussent retenues souvent portées. Pendant ce temps, les Arabes de jcorte, à pied et sans chaussure , volaient de roc roc comme des chamois, et nous auraient laissés m loin derrière eux s'ils n'eussent fait de fréentes poses pour nous attendre. Assis ou debout r la pointe des rochers, ils animaient ce paysage stère et n'en composaient pas le trait le moins iginal.

Après deux ou trois heures de cette ascension larieuse, on trouve, par forme de compensation et mme un dédommagement bien dû à tant de faties , une source délicieuse abritée sous de gros )cs de granit et environnée de menthe, d'absin- ;, de lavande et d'autres plantes avovcv^V\Q^^\.

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Nous ayant, contre sa coutume, devancés d'une centaine de pas , le chérif nous avait fait préparer là, avec cette gr&ce qu'il mettait dans tout , une collation rustique dont Teau fraîche et limpide de la source fut le digne assaisonnement. De ce point la vue plonge, en se reportant en arrière, sur l'immense abtme de pierre du sein duquel on arrive et dontrœil mesure avec effroi toute la profondeur : ce ne sont partout que pics décharnés, précipices incommensurables, escarpements prodigieux. Un vaste silence plane sur cette redoutable nature ; le cri lointain de quelques bergers invisibles en éveillait seul en ce moment les échos. Bien loin, vers l'ouest, et par delà tous ces pics, tous ces abîmes , se développait dans sa majesté, dans son isolement, ce magnifique mont Kabkab , qui , la veille au soir, m'était apparu teint d'un si beau rose. 11 était alors d'un bleu chatoyant, plus foncé que le ciel, et se dressait à l'horizon comme une muraille d'acier bruni. Le Kabkab est célèbre, dans cette partie de l'Arabie, par la quantité de léopards qui le peuplent, et qui souvent descendent dans la plaine pour attaquer les chameaux.

Le Karah est habité par des hôtes plus pacifiques, je veux dire par des singes. Tous ceux qu'on peut prendre sont portés à la Mekke , d'où les pèlerins les emmènent avec eux soit à Damas, soit au Caire, où yen avais vu arriver plusieurs au retour du dernier

DE DJëDDâU a TAlF. 220

pèlerinage. En revanche, je n'en découvris pas un seul à l'état libre et sauvage. On raconte à leur sujet une histoire plus ou moins authentique et qui amuse beaucoup les Arabes. Un marchand de tarbouschs , ayant eu sa marchandise mouillée par un orage , retendit au soleil pour la faire sécher ; aussitôt les singes d'accourir de tous les points de la montagne ; et qui fut bien étonné ? ce fut le marchand en les voyant gambader autour de lui coiflés chacun d'un de ses tarbouschs. Une facétie toute pareille court les ports de mer européens , à cette variante près , que les tarbouschs sont des bonnets de colon.

De la source au point culminant du Karah , le sentier est encore, s'il est possible, plus escarpé et plus périlleux. Enfin, après trois ou quatre heures de ce rude exercice, nous atteignîmes le sommet de la montagne et en même temps le soleil, dont nous avions été abrités jusque-là par la montagne elle-même. La première chose qui frappe la vue est un grand bassin d'eau limpide au bord duquel nous attendait une nouvelle surprise, un nouvel honneur. Un chérif de l'endroit , monté sur un dromadaire blanc, était là pour nous recevoir; un autre chérif, nommé Sélim , monté sur une jument blanche, nous y attendait également, envoyé de Taïf par le Grand-Chérif pour nous complimenter. Autour d'eux étaient groupés une soixantaine

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de Bédouins, de la yaillante tribu des Hodheïl, exactement velus conmie ceux de Ghaddad, et armés aussi de poignards, de lances et de fusils h mèche. Us passent pour les meilleurs tireurs de tous ces déserls. Ils se rangèrent sur notre passage ayec le respect dû aux hôtes de leur prince , mais sans ordre, sans discipline, et comme obéissant chacun à son inspiration, à sa volonté personnelles. Tout cela se passa dans le plus profond silence : les Bédouins ne poussèrent pas un cri; les deux chérifs ne pro* noncèrcnt pas un mot ; ils se contentèrent de nous adresser le salut des Orientaux en portant leur main droite à la poitrine, puis à la bouche, puis au front. Nous les saluâmes delà même manière; après quoi ils nous conduisirent , accompagnés des soixante Bédouins, à une maison voisine préparée pour nous.

Le lieu s'appelle Hada , et la maison a été bâtie, ou du moins occupée par un renégat moscovite, sur lequel je ne pus obtenir aucun renseignement Plus tard, j'appris par hasard au Caire» d'un Grec qui Tavait connu, que c'était un ancien oflQcier de la garde , compromis dans l'émeute militaire de 1825, lors de l'avènement de l'empereur Nicolas. Étant parvenu à s'échapper, il s'était réfugié à Constantinople ; mais là , réclamé impérativement par l'ambassadeur de Russie , et craignant que le faible Divan ne cédât aux injonctions réitérées de

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son puissant voisin, il s'était fait musulman, pour se soustraire à la vengeance du czar. Devenu inviolable par son apostasie, il s'était établi dans le Hedjaz, où il avait longtemps vécu, et avait fmi ses jours dans l'Asie Mineure.

Quoique habitée par un Européen , cette maison ne rappelle en rien l'Europe : elle est carrée , fort petite , construite en pierres brutes , terminée en terrasse et entourée de plusieurs cours sur lesquelles donnent les appartements. La pièce principale du rez-de-chaussée avait été couverte de tapis à notre intention, et j'y trouvai quelques heures de fraîcheur, sinon de repos; car on devine le mouvement, la confusion d'une si étroite habitation, en* vahie à la fois par près de cent hommes armés, Hs n'avaient pu tous entrer, et beaucoup étaient res^ tés dehors , couchés par terre ou accroupis sur les talons le long des murs. Les autres encombraient les cours sans pénétrer dans l'intérieur. Tout ce monde but et mangea tant bien que mal. Quant à nous, on nous servit d'abord du lait aigre ou leben, dont les Arabes font grand usage, et qui passe pour très-sain dans ces climats. Deux heiures après, on nous apporta une montagne de riz surmontée d'un énorme mouton rôti. Deux esclaves pUaient sous le faix, et le déposèrent à nos pieds. Nous invitâmes les deux chérifs à partager notre repas, et nous voilà tous assis en cercle et les jambes

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croisées autour de cette monstrueuse gamelle : nous étions sept, nous avions bon appétit, et, après ravoir satisfait tous les sept, la brèche paraissait à peine. Les reliefs du festin passèrent à qui de droit.

Il était près de trois heures lorsqu'on songea au départ ; il en fallait quatre au moins pour gagner Ta!f. Le chérif de la montagne et ses Bédouins ne nous accompagnèrent pas. Les adieux se firent de part et d'autre avec le cérémonial et le silence qui avaient présidé à l'arrivée. Chérif Sélim se joignit seul à nous, comme Tahir-Effendi l'avait fait la veille à Houssénîé : monté sur sa jument blanche, il prit la tète de la ligne , et nous édifia pendant la route par sa piété. Au coucher du soleil et deux heures après, c'est-à-dire au Mogreb et à l'Achia, il mit pied à terre, étendit son tapis au bord du chemin, s'agenouilla dessus, la face tournée du côté de la Mekke , et fit ponctuellement ses deux prières. A défaut d'eau, il fit ses ablutions avec du sable , comme le Koran y autorise les habitants du désert.

Le sommet du mont Karah est un plateau uni, hérissé, de distance en distance, de pyramides granitiques si nettes, si régulières, qu'on les dirait taillées par la main de l'homme. Des champs d'orge et de blé apparaissent de loin en loin; les arbres fruitiers de nos climats, notamment l'abricotier,

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le pêcher, l'amandier, y sont Irès-communs el y prospèrent ; mais on y chercherait en vain un dattier, un oranger : le Karah est trop élevé pour eux. La vigne pourtant y donne de bons el beaux raisins. Notre baromètre s'étant dérangé pendant le voyage, il ne me fut pas possible de déterminer à quelle hauteur de la mer nous nous trouvions ; mais, d'après la longue et rude ascension que nous avions dû faire , je ne crois pas exagérer en portant à seize ou dix-sept cents mètres l'élévation de ce point ; ce qui lui assure, à cette latitude, la température modérée de nos pays : aussi les habitants de la Mekke y viennent-ils, pendant l'été, chercher la verdure et la fraîcheur. Je lui ai trouvé une ressemblance frappante avec certaines parties intermédiaires des Alpes , du Faucigny , et avec le Grand-Rocher d'Italie, dans l'Abruzze.

On marche en plaine pendant quelque temps, puis le plateau s'ondule et s'accidente de plus en plus ; la terre végétale disparait pour faire place au sable ; sauf quelques touffes d'herbe qui y pointent avec effort, et que broutaient alors des moutons chétifs , la végétation finit par cesser entièrement. De grandes masses granitiques entassées les unes pardessus les autres annoncent la fin du terrain plat , et l'on commence à descendre ;^ mais, à l'exception de quelques pentes un peu roides, de quelques passages un peu difficiles, ce revers n'a aucun rap-

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|M)rt jivcc le revers opposé, et, comparé à lui, peul lasser pour un plan incliné. Les dromadaires se seraient retrouvés là sur leur terrain. Une .première descente est suivie d*un long défilé sablonneux , parfaitement uni , resserré entre deux collines basses , et au bout duquel s'élève un chàleau ruiné, destiné jadis à protéger les caravanes. Il ne sert plus aujourd'hui qu*à la décoration du paysage et aux oiseaux de proie qui y cachent leurs aires. Jusqu'ici l'horizon avait été fermé ; il s'ouvrit brusquement, comme par un coup de baguette. Une immense plaine circulaire se déroula devant nous, mais plus bas que nous, environnée de tous les côtés par l'aride chaîne des monts Ghazouan, de hauteur à peu près égale , mais variés dans leurs formes, et tous revêtus aloi*s de la pourpre du soir. Quelque chose de blanc apparaissait au milieu de la plaine : c'était Taïf.

Une seconde descente, plus douce et plus courte que la première, conduit dans la vallée de la Corne , ouadl Karn, tout émaillée de vergers, toute sillonnée de courants d'eau , et où de nombreuses sakies annoncent un peuple industrieux. Nous avions toute la soirée rencontré beaucoup d'Arabes armés dans la montagne ; nous en rencontrâmes encore plus dans la vallée, mais sans armes, et pacifiquement occupés à tirer de l'eau pour arroser leurs jardins ou pour abreuver leurs trou-

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peaux. Tous quittaient Touvrage à notre approche; tous venaient saluer les deux chérifs et nous-mè^ mes par contrci^îoup. Ces rustiques Bédouins, plus noirs encore que ceux de Hada et de Chaddad, avaient la tête nue; une courte chemise de toile grossière était leur unique vêtement. Tout accusait chez eux une vie champêtre et laborieuse, une grande douceur, une grande simplicité de mœurs et d'habitudes. Il y avait dans leurs yeux , en nous voyant passer, de Tétonnement, de la curiosité quelquefois, mais point de malveillance, encore moins d'hostilité , et pas l'ombre de fanatisme.

A partir de là, on n'eut plus à descendre; à peine le chemin s'ondule-t-il encore dans quelques endroits, mais il est très-mou : l'étroit sabot des mules entrait tout entier dans le sable, et notre marche en était fort ralentie. Une nuit profonde, quoique étoilée , nous enveloppa bientôt ; quelques buissons épineux clair-semés autour de nous prenaient au passage, dans leurs pointes acérées, nos burnous et nos abbayas. Enfin nous arrivâmes sous les murs de Taïf; il était sept heures; la porte était close, mais elle s'ouvrit à l'instant même et comme par enchantement, car personne ne parut. Chérif Sélim entra le premier et fut notre introducteur. Le corps de garde turc , composé d'une dizaine de fantassins de ligne, avait pris les armes et nous les présenta quand nous passa-

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mes. Dès que tout le moude fut enti'é , la porte roula de nouveau sur ses gonds » et se referma comme elle s*était ouverte. J*ai oublié de dire qu*à un mille environ de la ville, Tahir-Effendi avait pris les devants pour aller annoncer au Grand-Chérif notre heureuse arrivée et pour veiller, sans doute, à ce que les choses se passassent convenablement. Un vient de voir qu'elles s'étaient bien passées ; on verra dans le chapitre suivant qu'elles se passèrent encore mieux dans la suite.

Taïf,

Après avoir traversé une partie de la ville plongée dans le silence et Tobscurité, Chérif Sélim nous conduisit directement à la maison qui nous était destinée : des torches brillaient à la porte , et outre un cawas ou janissaire, muni d'une longue canne à pomme d'argent comme les suisses des églises ou des hôtels , on y avait placé une garde d'honneur formée de nègres de la maison du prince, vêtus, équipés et armés comme les hommes de notre escorte. Quand nous mîmes pied à terre, Ibrahim-Aga, trésorier du Grand-Chérif , vint nous recevoir de sa part jusque dans la rue , et nous

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introduisit dans un salon de plain-pied ouvrant sur la cour, et qui n'en était pour ainsi dire que le prolongement ; il ne s'en distinguait que parce qu'il était couvert, et plus élevé de quelques marches. La cour, pavée de grandes dalles , avait au milieu un bassin de marbre blanc, animé d'un jet d'eau ; une vigne grimpait le long des murs.

Le salon était garni d'un beau tapis rouge et noir ; des divans de soie verte brodée en fil d'or régnaient tout autour. Quatre lampes allumées pendaient au plafond, et deux énormes candélabres , hauts de huit à dix pieds , étincelaient de bougies. Deux noirs, richement habillés, balançaient gravement des encensoirs pleins de parfums, et nous enveloppèrent , quand nous entrâmes, d'un nuage embaumé ; ce qui ne se pratique qu'à l'égard des personnages considérables. Des fauteuils européens avaient été disposés pour nous. J'étais à peine assis sur le mien , que deux esclaves apportèrent Yabrik , ustensile à laver : tandis que Tun d'eux me versait, d'un vase élégant, de l'eau tiède sur les mains, l'autre, agenouillé à mes pieds, tenait devant moi une large aiguière à double fond, surmontée au centre d'une petite coupe pour poser le savon; le premier fond est percé de trous d'écumoire, pour laisser fuir et disparaître l'eau dans l'intérieur. On me présenta ensuite, pour m'essuyer, une longue serviette en toile, ornée de franges et bordée

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en or aux deux extrémités. Ces diters objets, aiguière, TQse, encensoirs, candélabres et lampes, étaient tous en argent massif artistement ciselé , et sortaient , comme tout le reste , de la maison du prince.

Quand on nous jugea suffisamment reposés, une porte s'ouvrit au fond du salon et laissa Toir une table servie à Teuropéenne avec des assiettes , des couverts , des couteaux , des sièges alentour, toutes choses inconnues en Orient, où Ton mange assis par terre, et où les doigts des convives font rofQce de tout le reste. Les fourchettes étaient en fer à manche d*ivoire , et les cuUlers en écaille incrustée d'arabesques d'or. Le souper était entièrement composé de mets indigènes. D*abord parut Tagneau sacramentel de l'hospitalité, rempli de riz, d'amandes et de pistaches. Vinrent ensuite des feuilles de vigne farcies , des kebab , petits carrés de viande rôtis à la brochette , des gelées à la rose faites avec de la poitrine de poulet ou de mouton , puis une grande variété de pâtisseries nommées foutir. J'en passe et des meilleurs ; tout cela assaisonné de flnes herbes hachées dans le vinaigre et d'ui\p sauce à la crème relevée de poivre, malgré l'horreur de Bedreddin-Hassan, le fameux pâtissier des Mille et une Nuits , pour un pareil mélange. Le pilau marque la fin du repas, servi avec beaucoup de précipitation. Un échansoti

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armé d'un goulet, ou plutôt koulé, plein d'eau fratchè, le fait circuler dans une tasse d'argent qui sert à tout le monde. Il va sans dire que le vin ne parut pas; mais connaissant Thabitude des chrétiens, on nous fit dire obligeamment de ne pas nous gêner si nous en avions apporté. Nous avions pris en effet cette précaution ; toutefois nous n'en usâmes, par égard pour nos hôtes, que dans notre appartement particulier, et jamais en leur présence. Le souper terminé, on repassa dans le salon, pour prendre le café et pour fumer. Vers dix heures, on ïious conduisit dans le harem situé au premier étage et où Ton nous avait dressé , par un excès d'attention, des lits européens. Les femmes l'avaient quitté dans la journée pour nous céder la place, et, quoique absentes, tout y rappelait encore leur présence. Cette maison, la plus belle de la ville, appartenait à un riche négociant d'origine indienne , Mohammed Saïd Chams , dont les affaires étaient à la Mekke, mais qui habitait alors Taïf. Il l'avait prêtée pour nous au Grand-Chérif , et s'était retiré dans une autre avec toute sa famille , composée de trois générations, son fils Abdallah et son petit-fils Abd-el-Kader, qui me rappela par son âge, sa figure et son costume, un autre jeune homme du même nom , le fils de Farradj lousef de Djeddah, Indien comme lui. Ce nom d' Abd-el-Kader, devenu célèbre en France, est celui d'un grand saint

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musulman , et il est très-commun dans tout TOrient. Les trois générations étaient réunies h notre arrivée , mais le fils seul accepta notre invitatioa k souper. Le grand -père, à cause de son âge avancé , et le petit-fils, à cause de sa jeunesse, se retirèrent de bonne heure tous les deux. Chérif Hamed soupa avec nous; mais Chérif Sélim, sa mission remplie, nous avait demandé la permission de s'aller reposer chez lui. A l'exception d'un ou deux domestiques qui étaient de la maison, tous les autres venaient de celle du prince , qui nous avait cédé son propre cuisinier et s'en priva pendant notre séjour à Taïf : c'était un artiste consommé , originaire de Constantinople , et Gasparo reçut de lui des recettes indigènes dont nous pro- ^fltdmcs pendant le reste du voyage. Notre table fut servie tous les jours comme le premier.

Le lendemain on vint prendre nos ordres pour déjeuner, absolument comme si nous eussions été chez nous et servis par nos propres gens. Sur notre réponse que le matin nous mangions peu, on nous servit, sur des assiettes de poupée, une collation légère , du beurre excellent , un fromage frais assez fade, des fruits, des olives, du miel exquis et des confitures de toute espèce , confectionnées dans le harem du Grand-Chérif et par ses femmes. Les esclaves de l'Orient, principalement les Abyssiniennes, sont très-habiles sur ce point, et leurs

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maîtresses président d'ordinaire à ces soins importants. C'est une de leurs manières les plus innocentes de passer le temps, et une affaire d'État pour ces dames oisives. Les harems rivalisent à cet égard avec certains couvents d'Italie, dont les religieuses font preuve en ce genre de talents transcendants et jouissent d'une célébrité* méritée. Celles entre autres de la Martorana, àPalerme, laissent de doux souvenirs dans la mémoire de tous les voya-' geurs. Les moines ont aussi leur spécialité, et beaucoup fabriquent, comme ceux de la Grande- Chartreuse de Grenoble, des rosolios inimitables. Le Grand-Chérif habitait, à une demi-heure de la ville , un palais qu'il s'est fait construire en plein désert et qu'il ne quittait guère. 11 nous envoya des chevaux pour nous y conduire. Le mien , nommé Assir, du nom de son pays, était un superbe étalon noir et plein de feu, plein d'ardeur et si doux, comme tous les chevaux arabes , qu'un enfant l'aurait monté. La selle, en drap bleu brodé en or fin, à la mode de Constantinople , était d'une magnificence vraiment princière et d'un prix considérable. Le cawas ouvrait le cortège avec sa longue canne à pomme d'argent, et une nombreuse garde à cheval et à pied nous accompagnait. Le sais du prince marchait devant moi dans son habit de cérémonie. Le sais arabe est im palefrenier d'un rang supérieur, et dont la principale fonction consiste à courii^ à

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pied devant le cheval ou le dromadaire de son maître ; quelque rapide que soit leur allure, il met son honneur à n*ètre jamais dépassé par eux.

Celui-ci courait des jours entiers devant lehedjindu prince. La vigueur de ces honunes est extraordinaire ; ils ont des jarrets et des poumons d'acier. On cite comme un exemple de force et de célérité un sais de Héhémet-AIi qui fit d'une seule traite, et 'courant toujours devant le dromadaire du pacha, la route du Caire à Suez. Il est vrai qu'il tomba mort en arrivant.

Nous traversâmes le bazar, où nous fûmes natn* rellcment l'objet de la curiosité générale. A l'exeep* tion d'un consul de France malade, renu à Taîf pour s'y rétablir, sur l'invitation du Grand-Chérif, nous étions les premiers Européens qu'on y vît paraître ouvertement. Au temps de la guerre des Wahabites il s'en trouvait bon nombre, médecins ou autres , au service du pacha d'Egypte , et leun divers emplois en amenèrent ici plusieurs à cette époque; mais ils portaient l'uniforme des Osmanlis et se confondaient avec eux. Quant à moi , je dissiinulais si peu ma qualité de chrétien , qu'au tarbousch prèSj j'avais conservé le costume européen; seulement j'avais mis par-dessus, afin de paraître plus étoffé , un ample abbaya noir dont j'avais feit l'emplette à Djeddah. Nous sortîmes de la ville par la porte appelée Bab-el-Rio, oà le poste turc nous

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rendit les honneurs militaire^, comme h mtXQ amk vée. A peine hors des murs » on marebe dans \^ décombres d'un ancien faubourg détruit @t jamais rebâti, puis le désert commença. Une mosquéf isolée et surmontée d*un minaret blano s'élèvQ soûle au bord du chemin.

Le palais du chérif a peu d'apparence et n'offre à l'œil aucune symétriç. Il n'est ni imposant ni élé^ gant. Ce n'est qu'un assemblage confus de construe-» tions irrégulières , b&ties sans plan les unes h côté des autres, mais réunies pourtant dans une enceinte commune. L'intérieur doit être vaste , h en juger par le grand nombre d'habitants qu'il renfermet Le prince n'a qu'une seule femme légitime, comme c*est la mode aujourd'hui parmi les musulmans; mais son harem est peuplé d'une soixantaine d'esclaves noires ou blanches. Il n'a guère moins de domestiques mâles , sanscompter une centaine d'esr elaves nègres, eunuques ou autres, affectés à différent tes fonctions. J'ignore le nombre de ses enfanta ; je n'ai fait qu'entrevoir un seul de ses âls^ alors âgé de dix à douze ans, mort depuis, et qui était vêtu d'une robe de soie jaune. Sa fortune est énorme, car il a recueilli toute celle de son père Ghaleb : on prétend qu'il a en cc^e cent millions de notre monnaie. De plus il recelait de Constantinople un traitement annuel qui, tout compris, dépassait 400 000 francs. En rebitissant le palais de son père, détruit par

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Méliémet-Âli , il a découvert un puits rempli d'or en roui là par son grand-père Chéri f Mesa'ad.

A noire arrivée au palais, plus de trois cents Bédouins s*y trouvaient rassemblés, tous couverts de la chemise bleue, qui est leur unique yètcment, et qui , chez la plupart , était rehaussée par une écharpe écarlate jetée sur l'épaule. Leurs ceintures de cuir , leurs baudriers à plaque d'argent , leurs couronnes ornées de nacre, étaient de tout point semblables à ceux des Hodhéils du mont Karah, et ils portaient comme eux des poignards recourbés, des lances , des fusils à mèche. Tous avaient les jambes nues et assez grêles, mais ils étaient généralement d'une stature élancée, bien découplés, taillés pour la marche et pour la fatigue. Il se trouvait parmi eux beaucoup de nègres , et il ne fallait rien moins que le voisinage de ces visages d'ébène pour empêcher ces Arabes de paraître eux-mêmes tout à fait noirs. Cette armée bigarrée , réunie là en notre honneur, se rangea sur notre passage, non avec Tordre de troupes régulières, mais avec la confusion d'hommes sans discipline. Nous leur rendîmes le salut à la manière du pays, sans porter la main jusqu'à la tète, parce qu'une. telle distinction n'est due qu'aux supérieurs ou aux égaux qu'on veut honorer. En Arabie, conrnie dans le reste de l'Orient, tout est réglé, fixé d'avance, tout est consacré par la coutume, et les moindres actes

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de la vie ont des nuances qu'il faut saisir pour s'y conformer.

On monte au palais par un petit perron de sept ou huit marches, au pied duquel nous fûmes reçus parIbraïm-Aga, que nous connaissions déjà, par le majordome et les autres officiers de la maison du prince. Nous retrouvâmes parmi eux notre vieil ami Tahir-Effendi, dont le costume européen contrastait d'une manière peu avantageuse avec les robes flottantes et les justaucorps éclatants que portaient tous les autres.

L'antichambre était pleine de domestiques ; nous y déposâmes nos chaussures, comme l'exigeait la politesse. Sur ce point l'étiquette orientale est régie par des lois absolument contraires aux nôtres : un homme qui, en Orient, se présenterait avec ses souliers aux pieds et la tète nue produirait le même effet que, si en Europe , il entrait dans un salon les pieds nus et le chapeau sur la tête. Mais en ceci je donne raison aux Occidentaux, qui découvrent la partie noble de leur personne et en cachent la partie basse.

On nous introduisit dans un petit salon assez simple, dont le plafond était ppint et les parois entièrement nues. Accroché à la muraille comme un tableau, un très-beau sabre turc enrichi de pierres précieuses, et donné auchérif par le Sultan, en formait Tunique ornement. Le tapis était riche^

i4d TAirr.

et les divans de soie trerte brodée en fit d*or, eomme

ceux de la maison occupée par nous , lesquels étridpnunent avaient la même origine. Lé prîtice n*était pas dans le salon quand nous y entrAmes, et voiei pourquoi. En sa qualité de Grand-Chérif Émir de la Mekke, il ne se lève pour personne, si ce n'eit pour le Grand-Seigneur, qui de son côté se lève pour lui. Veut-il honorer une personne qui lui rend visite? Le chérir a Tattention de ne point se trouver dans le salon où le visiteur est introduit, afin de ne pas le recevoir assis ; il n*y entre qu'après lui, satis^ foisant par ce moyen à la politessoi tout en ûminlenant son privilège. Ainsi en Usa^^t^il avec notis. Après quelques secondes, il sortit d'uno pièce tontlguê, accompagné de plusieurs chérifs qui s'assirent ainsi que nous, et le prince lui-même , sur des fau* tcuils européens, quelque peu déplacés, je l'avoue, en pareil lieu. En Orient, le début d'une visite est tou** jours silencieux. On entre, on s'assied, on salue, tout cela sans mot dire, et, le café pris, mais pas avant, on entamé la conversation par des complimenta réciproques, toujours les mêmes, et dont on ne saurait se dispenser sans manquer & la civilité. Ce premier chapitre épuisé, les chérifs Se retirèrent, et nous restâmes seuls avec le Grand-Chérif, fumant tous dans de longues pipes à bout d*ambfe , qu*on avait apportées après le café, sans préjudice dès sucreries qui le suivirent et circulèrent pendant toute la visite.

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Husséïn ilbdel MuUaleb , le Grand-^hérif , fils de Ghaleb, est un beau vieillard de soixante ans, grand, mince, noble de manières, distingué dans toute sa personne. Il a la peau très-brune , presque noire » Tœil vif , le nez droit > la barbe rare , la physionomie très-fine. 11 portait un turban de cachemire et une longue robe bleu clair ; un magnifique poi«gnard monté en or et tout brillant de pierreries étincelait à sa ceinture. Je commençai par le remercier de la noble hospitalité qu'il pratiquait enyers moi, et par rendre hommage aux procédés aimables du chérif Hamed ; sur quoi il me répondit gracieusement qu'il l'arait choisi parce qu'il le connaissait bien et savait d'avance que nous serions contents de lui. Il était déjà informé de la destitution de son ennemi, le pacha de Djeddah; du moins il n'ignorait pas que le bruit en courait, 6t je me mis fort bien dans ses papiers en la lui confirmant. Je ne pouvais lui faire mieux ma cour, et le hasard me servait à souhait. Quoique les Arabes soient maîtres d'eux et ne laissent rien lire sur leur figure, celle du prince s'anima à cette nouvelle d'un rayon de joie , et, qu'il voulût ou non laisser paraître sa satisfaction , elle éclata dans tous ses traits*

La conversation s'engagea ensuite sur les affaires du jouTi sur les prétentions de la Russie , sur les forces combinées de la France et de l'Angleterre ,

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sur r<ittitude de TEurope en général et de rAutriche en particulier. Il écouta avec une extrême attention tous les renseignements que je pus lui fournir , et me fit des questions qui toutes prouvaient sa connaissance des faits et son intelligence de la situation. Il me parut aussi éclairé qu'indépendant; et si j'avais un reproche à lui adresser, ce serait d'être trop civilisé, trop Européen. Il est vrai qu'il a passé vingt-quatre années de sa vie à Constantinople avant que la Porte se décidât à le laisser rentrer en Arabie et à le remettre en possession, du moins en partie, du titre, des biens et de l'autorité de son pèreGlialeb. Je n'oubliai point, en lui parlant et en l'écoutant, que j'avais affaire à un Arabe , non à un Turc ; qu'il ne pouvait en cette qualité faire des vœux bien sincères pour le triomphe des armes ottomanes ; qu'il avait au contraire tout à espérer de la ruine des conquérants de sa patrie; qu'il devait en un mot être plus Russe de cœur qu'Anglais ou Français. J'essayai quelques allusions indirectes et lointaines à sa position particulière et à celle de son pays : mais il ne voulut pas les saisir et se retrancha, à cet égard, dans une réserve dont il ne sortit pas un seul instant. Les faits ultérieurs ont prouvé que, malgré sa circonspection, son silence, j'avais bien jugé ses dispositions véritables.

Il n'était pas sans avoir entendu parler du coup d'État du 2 décembre, et il se montra fort

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curieux d'apprendre de moi , sur cet événement , des détails circonstanciés. Je satisfis sa curiosité en répondant à toutes ses questions, et en lui racontant, pendant deux grandes heures, en témoin oculaire, l'histoire à peu près complète de cet épisode contemporain.

Cette première visite terminée, nous retournâmes à Taïf comme nous en étions venus , recevant les mêmes honneurs des Bédouins rassemblés toujours autour du palais, et des soldats turcs de garde à la porte de la ville. Quant à ces derniers, je fus surpris de ceux qu'ils nous rendirent durant tout notre séjour; car ils dépendaient du pacha, non du chérif, qui évitait soigneusement tout rapport avec eux. Ce n'était donc pas lui évidemment qui leur avait donné ou fait donner le mot d'ordre à cet égard , et j'ignore à qui nous fûmes redevables d'une distinction à laquelle je n'avais aucun droit , aucune prétention.

La maison Chams, que nous occupions tout entière, est bâtie sur le modèle de celles de la Mekke, et, construite avec plus de solidité que d'élégance, elle n'a pas moins de trois étages. Le rez-de-chaussée, dont j'ai déjà fait connaître la disposition, sert, en temps ordinaire, à recevoir les visites; les femmes n'y descendent jamais. Les étages supérieurs , composés de pièces étroites et mal éclairées , sont exclusivement réservées au harem et à tout ce qui

iSSO TàlF.

en dépendi esclaves, domestiques, ete< Une terrasse environnée d*un mur d*appui en guise de balu8«> trade couronne la maison ; on domine de Ut toute la ville, qui n*est pas grand'chose. Quelques centaines de maisons, dont beaucoup à demi ruinées, sont jetées pèle-mèle autour d'une place en forme de carré long ; des sentiers poudreux décorés du nom de rues circulent à travers ce dédale irrégulier. Une seule maison, celle du précédent chérif, Dm Aoûne, qui vivait alors à Constantlnople, offre quelque ti*ace d'architecture, et» comparée à ce qui l'entoure, mérite presque le nom de palais. A l'une des extrémités de la place s'élève ua château carré, flanqué de tours aux quatre coins et qui , bâti par le chérif Ghaleb en vue de sa sûreté perscHmelle, servit de résidence , quelques années plus tard, à Méhémet*Ali, le destructeur de sa puissance.

Les jardins, qui font la célébrité de Taïf dans tout le Hedjaz, sont disséminés autour de la ville et apparaissent comme autant d'oasis au milieu des sables, lis sont, en général, petits, peu touffus, et ne doirent leur réputation qu'à la sécheresse universelle de la péninsule arabique. L'horizon est fermé de tous les côtés par une enceinte de montagnes dentelées» éçhancrées, et qui affectent toutes les formes, depuis la flèche aiguë des clochers chrétien! jusqu'au dôme arrondi des mosquées musulmanes. Voici les noms des plus apparentes, tels que mon hôte mé les

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a dkiés : à Toudst et au nord-*ouest , du côté de la Mekke et de Médine^ Sakara, El-Hèedd, Barad; et du ôôté opposé, Mâdjarr el Chach, El-Tomànô, et enfin Rou-el^^^hohada ou Col des Martyrs. L'enSem* ble de ce paysage est plus sévère que gracieux , et , nonobstant les jardins dont il est clair-semé , son caractère général est l'aridité. On n'y découvre pas un^ goutte d'eau é Taif est très-élevé, à en juger par la longue et rude montée du Djebel Karah , suivie d'utie descente si courte et si douce. Après avoir eu à souffrir de la cbaieur à Djeddah , trois semaines auparavant, je dus ici me précautionner contre le flroid.

Le nom de Talf veut dire, en arabe, ioumanty et, à propos de cette étymologie , il existe une légende locale quelque peu conftise, qu'on m'a racontée sur place, mais que je confesse avoir oubliée. Peu écouté à là Mekke au début de ses prédications , Mahomet vint tenter Taventure ici , mais il n'y trouva pas des oreilles plus ouvertes à sa parole; chassé par la moquerie et la menace , il dut retourner bien vite dans sa ville natale. A l'exception d'un petit nombre de familles étrangères, indiennes ou autres, la ville est peuplée par les Bédouins de la tribu de Thékir^ devenus sédentaires, même artisans et marchands. Ils fabriquent eux-mêmes la plupart des choses nécessaires à la vie commune, ainsi que leurs armes, leurs ceintures et baudriers de cuir, des tapis groteieri^ en

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poQ de domean, et les bijoux masâfe dont ils parent leiirs femmes. Tout cela ii*exige pas nn bien grand génie indastrid ni des procédés bien compliqués. Les boutiques sont misérables et tenues par des bommes, comme dans tout FOrient Je ne me rappelle pas avoir aperçu une seule femme pendant tout mon séjour à Taîf ; m'y tromant un jour de marché, j'eus Foccasion pourtant d'y yoir beaucoup de monde. Presque tout s*y Tendait à Fenchère, et j'achetai moi-même ou fis acheter de cette manière, . i titre de souvenirs, divers produits tout à fait rudimentaires de l'industrie indigène. Deux beaux nègres de la maison du chérif m'escortaient armés de lances, de poignards, et ne souffraient pas qu'on m'approchât de trop près. Les habitants, d'aiUeurs, n'étaient pas importuns. Je ne sais de quelle manière un chrétien réduit à lui-même serait traité par eux; mais ils respectaient en moi l'hôte de leur prince, et me témoignaient tous une bienveillance, ime considération marquée. Les marchands m'invitaient à m'asseoir dans leurs boutiques ; chacun répondait avec empressement à mes questions , et tout le monde me saluait avec politesse. Un jeune homme du bazar, et ce fut le seul , s'étant écarté à mon égard de la déférence universelle, y fut rappelé par un des nègres de ma suite de manière à n'y plus manquer à l'avenir.

Ayant poussé ma promenade jusque dans la cam-

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jagne , je remarquai une fort belle mosquée , qui .ouche presque aux murs, et dans laquelle on vénère e tombeau d'Âbdallah-Ben-Âbbas, cousin de Mahonet. Cette mosquée , qui donne son nom à la porte iroisine, est le seul édifice religieux de Taïf, le seul iu moins qui mérite quelque atlention. Les Wahabîtes l'avaient renversée, comme tous les monuments de ce genre élevés en l'honneur des saints E5t même du Prophète ; leur puritanisme , ainsi (ju'on Ta vu plus haut, ne souffre aucune représentation du monde invisible; il réprouve tous les symboles et proscrit rigoureusement le culte des saints. Dieu seul doit être adoré, et ne doit l'être lui-même qu'en esprit, jamais sous des formes matérielles. La mosquée d'Abbas a été relevée de ses ruines après la retraite des Wahabites ; mais, blanchie à la chaux du haut en bas, elle a pris un air de jeunesse qui est un anachronisme choquant , vu l'antiquité de sa fondation. Tout près de là est un monument d'une époque et d'une nature toutes différentes : c'est une pierre brute, mais arrondie par l'action du temps ou peut-être par la main de l'homme, et qui passe pour un fétiche des siècles de l'idolâtrie. Elle se nomme Lat, et non loin s'en trouve une autre, nommée Ezzé, consacrée par la même tradition. Hérodote dit, en effet, que les habitants de ces contrées adoraient des pierres du désert ; et ils étaient encore plongés dans cette supersti-

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tion grossière, quand Maliomet parut pour leur donner des notions plus saines de la divinité. Le Koran marque donc un progrès notable dans Thistoire du peuple où il fut écrit et qui le premier Tadopta.

Le lendemain , le Grand-Chérif nous envoya des chevaux et des gens pour visiter les environs. Notre suite n'était pas si nombreuse que pour nous rendre au palais ; mais le sais du prince et les deux nègres attachés spécialement à notre personne en faisaient partie. Nous primes de plus avec nous plusieurs de nos propres domestiques. Tant que dura notre séjour à Talf, nous vtmes peu le chérif Hamed; une fois dans cette ville, sa mission était terminée, ou du moins suspendue , et ne devait recommencer qu*à notre départ pour Djeddah. Il avait des amis à visiter, des affaires à expédier, et ne fut pas de la promenade. Nous eûmes à sa place ce même chérif Sélim , envoyé pour nous recevoir au mont Karah et chargé ensuite de nous faire les honneuhi de Talf. fai peu de chose à dire de ce chérif, n'ayant eu avec lui que peu de rapports : il se montra civil, mais peu communicatlf , et. me fit regi*etter Taménité, la grâce , les prévenances du chérif Hamed. D montait sa jument blanche, dont la présence inquiétait nos étalons et les rendit moins dociles.

Moi, je montais Assir et dus m'en féliciter, car sa vigueur me tira d'un mauvais pas. Comme nous suivions à quelque distance de la ville un étroit sentier

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bordé de chaque côté d'un fossé de six à sept pieds de profondeur, j'aperçus trop tard, quand j'en avais déjà les pointes dans mon keffieh , un gros arbre épineux qui me barrait le passage , et en voulant l'éviter, je tombai de Carybde en Scylia : un faui mouvement de ma part nous fit glisser mon cheval et moi au fond du fossé ; heureusement qu'il tomba sur ses pieds et que je n'avais pas perdu les étriers. Mais comment sortir de là ? Assir s'en chargea tout seul et s'en tira à son honneur sans l'aide de qui que ce soit, pas même de l'éperon. Se cramponnant au talus à pic avec les pieds de devant, il donna avec les jambes de derrière un coup de jarret si énergiquC) qu'en un bond nous étions sur le chemin^ La Joie du sais fut extrême et proportionnée à la peur qu'il avait eue : il m'avait cru tué, ou pour le moins estropié ; or, comme en vertu de ses fonctions il était responsable de ma sûreté, c^est à lui qu'on s'en fût pris s'il m'était arrivé malheur, et dans les dis« positions de son maître à mon égard , il eût payé Cher le plus léger accident.

Jusque-là nous avions marché dans le sable , an milieu d'une plaine stérile^ sans rencontrer ni eau ni verdure. On trouve enân l'une et l'autre en pénétrant dans l'ouadi Matnah; Des deux côtés s'élèvent des collmes dont la cime est nue , mais dont la base est couverte de jardins clos de murs; des ruisseauji s'en échappent a^itrès les avoir rafraîchis^ fécondés^

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cl les arbres qui les ombragent débordent par-dessus les clôtures. Une jolie mosquée marque et sanctifie l'entrée de ce riant défilé. Il s'ouvre dans une campagne couverte de nebeks , d'acacias , et serrée de près par des montagnes arides ; le sol en est trèsinégal , coupé de ravins profonds et tout hérissé de pentes escarpées. Un village bédouin, El-Ouaht, est dispersé sur ce terrain montueux et pierreux ; mais je n'y vis pas un seul habitant. Nous bornâmes là noire excursion et revînmes sur nos pas jusqu'au jardin d'El-Batiné, qui appartient au Grand-Chérif, cl où nous attendait un déjeuner champêtre. Ce lieu n'a de remarquable qu'une eau limpide et courante enfermée dans un canal de pierres, et des arbres fruitiers d'une belle venue , principalement les figuiers, qui là prennent de fortes dimensions et donnent d'excellents fruits. Les coings et les grenades | n'y sont pas moins bons, mais les fleurs y sont rares, à l'exception des roses, célèbres dans tout le Hedjaz. Un pavillon, composé de plusieurs pièces, permet au propriétaire d'y venir à ses moments perdus chercher le calme et la fraîcheur.

En face de ce jardin s'en trouve un autre absolument pareil, et nommé Charia. Il appartient également au Grand-Chérif et avait été, quelques mois auparavant, le théâtre d'une rixe sanglante ; voici à quelle occasion. Le pacha de Djeddah, étant venu visiter Taïf , s'était fait accompagner d'une escorte

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formée d*un détachement de baehi-bouzouks, qui se conduisirent avec leur arrogance habituelle. Une bande de ces maraudeurs, Arnautes pour la plupart, poussa jusqu'ici, volant tout ce qui leur tombait sous la main, particulièrement les fruits, dont les Turcs sont très-avides, et voulut entrer de force dans le jardin de Charia. Précisément alors des femmes du Grand-Chérif s'y trouvaient sous la garde de plusieurs eunuques. Les Âmautes ne tinrent pas plus compte de cette circonslance que de la qualité du propriétaire; et les eunuques, poussés à bout, opposèrent la force à la force ; il s'ensuivit un combat où le sang coula des deux côtés. Informés de l'outrage qu'on faisait à leur prince, les Bédouins du voisinage accoururent en armes, et pas un Arnaule n'aurait échappé, s'ils n'avaient pris la fuite au plus tôt de toute la vitesse de leurs chevaux. A cette nouvelle, le pacha, qui n'est pas brave, à ce qu'il paraît, fut saisi d'une terreur panique et s'enfuit de Taïf précipitamment, croyant ou feignant de croire à un soulèvement général des Bédouins. Rien ne put le décider à rentrer dans la ville ; les instances du Grand-Chérif lui-même furent • sans effet, et notre fuyard regagna Djeddah sans dé- . semparer. On pense bien que cet incident n'envenima pas peu l'inimitié déjà déclarée des deux ennemis.. Nous regagnâmes la ville par un autre chemin, afin de voir plus de pays. Un grand et beau verger,

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dos dHm irmr en^eire, attira toat d*abord mm attention. On ne fit malbeareusement que le cètoyer; mais la me seole en était rafratcfaissante » lant les arbres étaient touflîis , Tombre épaisse , la verdare loTiuriantc. Viennent ensuite des champs d*€Cge d de blé fort estimables mais peu pittoresques ; pœs Teinpire du saUe recommente et se prolonge jasqu*aux portes de la ville. Quelques chameam et quelques Bédouins forent les seules renoontres de la promenade. Deux autres points du territoire de Talf , rouadi Schémal et Touadi Selamé , ont des jardins semblables à ceux d*El-lfaitnah; et, pour dire la vérité, ni les uns ni les autres ne méritent leur réputation ; le contraste peut sent doRMr da prix à ces lieux trop vantés. Habitués à la midiié, à la désolation de leurs déserts, les Arabes exagèrent naturellement tout ce qui en repose leurs yeux : m filet d'eau est poor eux un fleu^ee , quelques brms d'herbe une prairie, un bouquet d'arbres une fertt Défiez-vous donc de leurs descriptions et nkattez hardiment d'une bonne moitié leurs hyperboles admira tives.

Le reste de cette journée se passa à recevoir des visites. Le trésorier, le majordome et d'autres officiers du Grand-Cbérif arrivèrent cbacmi à swatocfft soit de la part de leur maître , soit spoutanémcot Tinrent ensuite des amis et des voisins de Cbuns, et diverses personnes de la ville attirées par la co-

TAÏF. 259

rïosité. On se visite en Orient sans être présenté comme en Europe « et la plus grande facilité règne à cet égard. Souvent on ne se dit pas un mot; mais la politesse est faite, et Fidée ne viendrait à qui que ce soit de demander à un visiteur inconnu qui il est, ni pourquoi il vient. Le vieux Chams,et surtout son fils Abdallah » étalent chez boos plus souvent que chez eux , toujours prêts â nous rendre de bons offices, à nous donner les renseignements dont nous pouvions être curieux, cherchant, en un mot, toutes les occasions de n6us être utiles et agréables. Us avaient môme eu Tidée de nous amener un individu du voisinage qui jouait 1^ rôle de bouffon , dans Tespoir que ses sottises pourraient nous amuser. Les Arabes ont un goût prononcé pour cette espèce de divertissement , et se montrent peu difficiles sur le choix des plaisanteries , presque toujours licencieuses. Quant à moi, ce délassement me parut bientôt fastidieux, d'autant plus que les grosses facéties du bouffon portaient sur des personnes ou sur des choses qui m'étaient étrangères et n'étaient, le plus souvent , que des jeux de mots incompréhensibles pour moi dans l'original, et qui, traduits, perdaient tout leur seL Ayant ainsi fréquenté beaucoup d'indigènes , j'eus l'occasion de renouveler à Taïf une observation que j'avais déjà faite à Djeddah, à savoir, que les Arabes ont infiniment plus de vivacité, surtout ^s d'esprit que les Turcs, et qu'on ne trouve

260 TAÏF .

point chez eux , comme en d'kulres parties de FOrient, ces automates solennels et stupides qui mettent leur importance dans leiu* apathie.

Je rendis visite aux Chams dans la maison où ils s'étaient relégués pour nous abandonner celle qu'ils occupaient ordinairement ; elle me sembla bien petite pour une si nombreuse famille, et je n'en appréciai que davantage la gène qu'ils s'étaient imposée pour nous. Les maisons de Taïf n'ont point de rezde-chaussée comme celles de la Mckke, et Ton reçoit les visites au premier étage. Je n'ai pas besoin de dire Taccueil de mes hôtes, et les frais qu'ils firent en mon honneur. Le café , le sorbet , les sucreries se succédèrent sans interruption, et la plus belle pipe de la maison fut pour moi. Pendant que j'étais là, fumant et questionnant, il entra un personnage blanc de la tète aux pieds : barbe blanche, robe blanche, turban blanc, tout, en un mot, excepté la figure et les mains , qui étaient presque noires. C'était un homme grave et sentencieux , versé dans les écritures musulmanes et connu pour sa piété. Sa conversation n'était qu'une série non interrompue de versets du Koran et de maximes morales à l'usage de l'Orient. En voici une dont il me gratifia et qui pourra donner l'idée des autres : « La patience est amère comme son nom , mais les suites en sont douces comme le miel. » Or, pour saisir le trait de cet aphorisme, il faut savoir qu'il roule sur

TAÏF. 261

un jeu de mots : le mot arabe, qui veut dire patience^ saber^ signifie aussi je ne sais quelle drogue du pays, qui pourrait bien être la plante appelée vulgairement douce-amère.

La veille de notre départ, nous fîmes au Grand- Chérif notre visite de congé , et les choses se passèrent exactement comme la première fois , à cette différence près que Tfifrmée bédouine rassemblée autour du palais était moins nombreuse , et qu'on nous reçut avec moins d'apparat , quoique avec la même courtoisie et la même distinction. Le prince portait ce jour-là un magnifique abbaya vert en cachemire , bordé de palmes rouges. La connais- ,

sancc étant faite , la conversation fut plus intime. On s'entretint du choléra , qui a ravagé la Mekke , mais épargné Taîf; de l'Egypte et de Méhémet- Ali , dont le Chérif parla avec une extrême modération, bien que le gouvernement presque absolu de son père Gbaleb ait été renversé par ce pacha , devenu presque roi. Il se montra plus sévère pour Abbas-Pacha, dont il jugeait parfaitement les actes (privés et pubUcs. Il fut également question de la grande Exposition industrielle qui se préparait alors à Paris ; et comme je l'engageais à y envoyer des échantillons de l'industrie indigène , l'assurant qu'il ne pourrait manquer d'y obtenir du succès :

«Oui, répondit- il en riant, le succès dU ridicule. »

262 TAlF.

• Mu vue, presque entièrement perdue k Ybesan où je dicte cette relation de mon dernier voyage, était dans ce temps-là déjà profondément attaquée. Le prince me témoigna, dans les termes les plus vifs, les mieux sentis , sa sympathie et son mtMt, m'assurant avec bonté que mon état lui fendait le cœur. Il me dit, en manière de consolation, qwttme des plus jeunes femmes de son bareai était affigée du même mal , et qu'elle était bien phis à plaindre que moi , puisqu*il n*avait pas sous la msin , pour la faire soigner , . comme nous les avons es Europe, les ressources de Ywri et le secours d'habiles médecins. Il me fit promettre expressément de bi dUMnier de mes nouvelles et de lui écrire à bru retour en France , promesse que j'ai remplie fidèlement.

J'ajouterai , pour terminer le récit de cette dernière vi^te, que, pendent son long exil à Cowlaiitinople , Chérif Muttaleb avait en des relations suivies avec l'ambassadeur de la Grande-Bretagne, lord Stratford Canning, aujourd'hui RadclifTe : il en demanda des nouvdiles à mon compagnon ée voyage^ lequel, ainsi que je l'ai dit, était Anglais et affirmait connaître particulièrement ce difriomate : sur quoi le prince le chargea pour \m d'une lettre , que M. Cole aura Eût sans doute: parvenir à son adresse.

Je ne puis m'empôcher de dire à quel point je fos

TAlF. 263

choqué, conune Européen et comme homme ^ de rhurai>le attitude de mon compagnon de voyage en pfésenee du prince : ce n'était pas , au surplus , la preottère fois que j'avais roccasloo de faire ime remarque semblable sur ses compatriotes et sur luimême. Il était convenu, dans le dernier siècle, de &ke des Âiikglais le type de laûerté , et J.-J. Rousseau iui-Biéme les a peints ainsi dans milord Edouard. Le temps et Texpérience ont fait justice de ce préjugé. J*ai connu, pour ma part, beaucoup d'Anglais de toutes les conditions, soit à l'étranger, soit chez eux , et partout je les ai vus prosternés aux pieds des puissances constituées par l'opinLoii, qu'elles soient usurpées ou légitimes. Us n'ont, à cet égard, mi indiép«iudance ni discernement, et professent dans toutes Les classes le culte des positions, snobisme au moins rîdkule et quelque peu servile dont leur propre compatriote Thakeray a fait justice et qu'il fustige ayec beaucoup d'humour dans la Foire aux Vanités. L'éducaition les Êdt sans doute ainsi , et la routine les maintient dans l'ornière. Nés et nourris sur uiie terre encore toute féodale , ils sucent avec le lait l'esprit d'hiérarchie qui est le principe et &it la base de leur constitutioa sociale. Avec une vanité égalç au moins à. celle d^ Français „ déclarés par Dante et par Machiavel le plus vain des peuples , les premières notions de l'égalité leur sont inconnues.

ii\k TAÏF.

Que j*aime bien mieux la dignité innée des Bédouins du désert » qui' abordent les plus grands personnages d*un air assuré , leur parlent avec aisance et ne se départent devant personne du léf^itiine orgueil qui sied à des hommes ! Tels ils se montrent avec les cheiks de tribus, et ils ne vont jamais ailleurs qu*à leur tente demander riiospitalité. Ils en usent tout aussi librement avec le Grand- Chéri r lui-même, regardant son palais comme leur propre maison , et ses greniers comme les leurs.

L* usage des cadeaux est répandu , comme on sait, dans tout TOrient. Chérir Muttaleb n'eut garde d'y manquer à notre égard, et nous en envoya par son trésorier. Je reçus pour ma part un magnifique abbaya blanc, fait en laine de Bagdad et richcnient brodé en or fin. M. Dequié en reçut un noir , et mon compagnon de voyage eut une garniture de selle brodée en argent. Nous fîmes de notre côté de grandes largesses à tous les gens de la maison du prince qui nous avaient rendu quel- (jues services , sans oublier, bien entendu , ceux de Chams ; car on suppose bien que tous les honneurs qu'on nous avait prodigués devaient, au quart d'heure de Rabelais, se résumer en bakchichs. M. Dequié tint là-dessus conseil avec Chérif Hamed , qui lit la part de chacun ; mais, quoique le chiffre fixé par lui fût raisonnable , je fus d'avis qu'il fallait le doubler, et mon compagnon, avec lequel

TAÏF. 265

je voyageais à frais communs, entra dans mes vues. Quelques sacrifices que nous imposât cette obligation , nous ne pouvions , pour l'honneur européen, déchoir de la position qu'on nous avait faite, et notre générosité devait, autant que possible , répondre à l'hospitalité dont nous avions été l'objet. Je puis dire sans aucune vanterie que , pour de simples particuliers, nous fîmes les choses grandement, et des Européens peuvent aller à Talf après nous sans avoir à rougir des souvenirs que nous y avons laissés.

N*ayant avec moi aucun objet propre à être offert en présent à Chams , je promis à son petit-fils Abd-el-Kader de lui envoyer pins tard un souvenir , et je tins ma parole en lui faisant parvenir d'Alexandrie, par l'aimable M. Outrey, envoyé quelque temps après à Djeddah en qualité de consul de France , une montre à répétition , qui me valut de son père une belle lettre de remercînient , dont je veux donner la traduction littérale, comme un échantillon du style épistolaire des modernes Arabes.

« Par la grâce de Dieu.

« l'œil des notables et la gloire de ses égaux , mon ami monsieur Charles Didier , que Dieu , trèshaut, le conduise dans le sentier du salut étemel !

« Après t'avoir présenté les respects dus à ton

S66 TAlF.

rang , je f informe que je ne cesse de àuBQKBâer de tes nouvelles.

« J'ai reçu une leUre de monsieur Dequié, ainsi que la monUre envoyée de la part à moa fils Âbd -el- Kader. Je la hn ai consgnée, et il l'a acceptée avec reconnaissance ; mais ks ehoses étant basées entre nous sur Tindulgence et l'absence de cérémonies, il ne fallait pas que tu prisses o^te peine.

« Enfin , j*ai jugé convenable de f écrire la présente lettre, pour te donner ces informations»

« Monsieur mon père et mon fils Abd-el-Kader saisissent cette oceasioa pour te pdrésenter leurs salutations respectueuses.

« Taïf , le MDjamaz el Ewal 1271 (15 février 1855).

^Siyné: ABDALIJkH-BKN-MOEAMEI)-SA]{i>-GjBUUf&-SL-DlMl."

De Taïi à OieddàlL

Nous partîmes de Taïf le 2 mars , à cinq heures du soir, pour retourner à Djeddah, par une autre route accessible aux dromadaires dans tout son pm-cours, et qui s*écarte de la Mekke beaucoup plus que la première. Cétait encore un jeudi, le jour de la semaine réputé le plus heureux, ainsi que je Tai dit précédemmeut. Notre caiavane était

os TAlF A DJEDDAH. i67

composée comme en venant : mêmes hedjins , mêmes sdSes, même escorte, moins toutefois le nègre AbourSIaeé, dont nous avions eu si peu h nous louer. H parait que plainte amt été portée contre lui à son maître, qui Téloigna de Taïf pendant notre séjom* dans cette ville et le remplaça au retour par deux autres nègres de sa maison , AH et Marzouk , qui, bien différents du premier, rivalisèrent, pencbnt tout le voyage, de soins, de prévenances ^ de bonne bumeur. Chérif Hamed et le chef des chameliers Akmed Amoudi avaient repris l'un et I^tre auprès de nous leurs fonctions respectives. Deux autres chérifs se joignirent à nous au moment du départ , Tun envoyé par le Grand pour réconcflier deux tribus en guerre ; l'autre, Abd-el- Huttaleb , un vieillard de soixante et quinze ans , qui retournait chez lui dans Touadt Fatma , que BOUS devions traverser. Us moulaient tous les deux des dromadaires , tiuidis que leurs juments trottaient en liberté au milieu de la caravane. On ne pouvait certes voyager en phis sainte compagnie sur le saint territoire du Prophète. Nous sortîmes de la ville par la p(Nrte opposée à celle par où nous étions entrés , et refûmes là pour la dernière fois , du corps de garde ottomain, les honneurs militaires.

A peine hors des murs , on laisse à droite im gmnd palais blanc, entouré d'un jardin vert et

iti8 DE TAlF A DJEDDAH.

toufTu , nommé Choûbra, comme celui de Halid- Pacha , à trois milles du Caire. On entre ensuite dans un vaste p&turage, où la nuit nous prit bieiitôt. Quelques bouquets de palmiers apparaissaient de loin en loin dans Tobscurité , et le bêlement des troupeaux se mêlait à Faboiement des chiens. On marcha ainsi jusqu'au village de Gouem, qui fut notre première étape. Un négociant de Taïf , ennemi des Chams , et nommé Kari , possède dans ce village une maison qu*il avait fait préparer pour nous , et où il était venu de la ville nous recevoir en personne avec quelques-uns de ses parents. Ses ennemis Chams nous ayant, à son grand déplaisir, hébergé à Taïf, il avait voulu, par forme de dédommagement, nous traiter dans sa maison de campagne. 11 remplit ce devoir avec beaucoup de politesse; et je ne lui adresse qu'un reproche, c'est de nous avoir fait attendre jusqu'à près de minuit le classique mouton de l'hospitalité. Il présida au souper, mais refusa de le partager: ainsi l'exigeait la civilité. Nous couchâmes en voyageurs , c'est-àdire tout habillés , dans une grande pièce du premier étage, tendue, à notre intention, de plusieurs tapis déroulés les uns sur les autres.

En mettant, le matin, la tête à la fenêtre, je veux dire, à la lucarne qui éclairait la chambre, mes yeux tombèrent sur une grande conserve d'eau entourée d'un b^eau jardin tout couvert de citron-

DE TAFF a DJEDDAH. 2fi0

niers , de grenadiers et de limoniers. On y servit le déjeuner dans un petit pavillon ouvert et noyé au sein de la verdure. Le charme de cette fraîche retraite nous retint plus qu'il ne convenait à des voyageurs, et nous partîmes tard. Il nous fallut tout d'abord traverser un pâturage , ou ce qu'on appelle de ce nom en Arabie , c'est-à-dire une étendue de sable clair-semé de touffes d'herbe à demi desséchées alors par le soleil ; des brebis et des chèvres y paissaient en liberté^ Çà et là s'élevaient quelques bouquets d'arbres verts et de hauts buissons épineux. Un village de pasteurs sédentaires est dispersé dans la plaine. Tout ce pays se nomme Hazm-el-Komée.

Bientôt il se ferme , et Ton entre dans une région montagneuse d'une aridité complète : c'est le val Taleh , suivi de l'ouadi El-Nobéyat. A mesure qu'on y pénètre , le site devient plus sauvage et plus désolé ; le chemin serpente entre des hauteurs granitiques absolument nues et calcinées par les feux du soleil ; le roc vif y revêt des teintes rougeâtres où le mica scintille comme des paillettes de diamant.

La gorge , quoique pierreuse , est assez facile au début , mais elle s'abaisse brusquement, et le sentier tombe à pic au fond d'un abîme. Ce passage , nommé W-el-Mohout , est court , grâce à Dieu , mais d'une excessive difficulté. Les chameaux s'en liraient fort mal et glissaient à chaque pas sur

270 l>£ TAÎF A IM£i>DAil.

les rochers saillants ou roulants. Je ne fis pourtant point à La Nuée — on se rappelle (jue c'était le nom de mon hedjin — Finjure de mettre pîed à terres je restai bravement en selle , et a'eus pas à m'en repentir. Nous arrivâmes tous les deux , sains et saufs , au bas du précipice. Le reste de la cayravane ne fut pas moins heureux, et, ce mauvais pas frandii , on entra dans le d^é plus hiumam d'El- Zallalé. Ce lieu était jadis la terreur des voyageurs, qui , d'ordinaire, y étaient attaqués et pillés par les Arabes Atéibé , tribu puissante et beUi(|ueuse répandue dans les montagnes au Jiord de Tatf jusqu'à liédine. Elle peut mettre en campagne justpi'à huit mille hommes tous montés , umés de mausquets pour la plupart , et fait sans cesse la guerre à ses voisins. Quoiqu'elle exige encore un tribut des caravanes qui traversent son territoire , eUe ne pousse plus guère jusqu'ici ses déprédations. L'idée d'une mauvaise rencontre ne me vint pas même à Tesprit , parce que , d'abord , nous étions en nombre, et que , hôtes du Grand-Chérif , sa protec&)a nous couvrait de. loin comme de près.

Le défilé débouche dans l'immense plaine de Sel , nue , sèche , sablonneuse et iM'ùlée par le scdeil. Une surprise m'y attendait : à peine y avait-on fait quelques milles sous un ciel de feu et une atmosphère étouffante, que je me ti*ouvai, saxis qu'^n m'eût prévenu, et comme par «nchante]»eBt« am l9ord d^wie

m. lAlF A DJ£i)DÂfl. 271

source abondante et limpide qui jaiUit du sable à gros bouillons et répand autour d'elle une fraîcheur délicieuse. Tout près est une large enceinte de rochers taillés à angles droits, presque à fleur de terre , et disposés symétriquement en gradins. On dirait que la main de Thomme a passé par là, et il serait facile , avec un peu d'imaginalion ou de bonne volonté , de voir dans ce cirque naturel l'œu- Tre de quelque race perdue de géants antédiluviens. On ne pouvait se dispenser de faire une halte dans un Heu si bien préparé : on la fit même un peru longue , et l'on déballa poi»r la première fois les provisions dont on nous avait chaînés à Taïf • A l'Âsr, les chérifs , à genoux sur leurs tapis et baisant la terre avec componction , ârent lems ablutions et leur prière au milieu de nous , absolument -comme s'ils eussent été seuls. Les musulmans n'ont pomt de fausse honte à cet égard : ils se livrent, partout où ils se trouvent et n'importe avec qui , à toutes les pratiques de leur religion. Aux deux chérifs partis avec nous de Taïf s'en était joint, je ne sais phis où, un troisième ftyrt jeune, presque un enfant , à peine âgé de quatorze ans ; il se nommait Ahmed et montait un joli cheval gris. Soit que mon titre de chrétien l'effarovchAt ou que ta timidité le tint à distance , je n'eus avec ce jeune homme aucune relation. Le vieil Abd^l-Muttaleb était bien moins sauvage ; nous ayant fiât promettre de nous

272 DE TAlF A DJEDDAH.

arrêter chez lui en passant*, il avait été convenu que nous resterions un jour dans sa maison , et il se proposait d'inviter en notre honneur plusieurs chérifs de son voisinage. Mais ce projet ne put s*exécutcr, comme on le verra tout à l'heure.

La plaine de Sel , environnée de montagnes dans toutes les directions, est bornée à l'ouest par me énorme pyramide de granit écroulée sur elle-même, et dont les rochers précipités les uns sur les autres gisent là depuis des milliers d'années , comme les ruines d'un monument gigantesque. Je vis en cet endroit la véritable pastorale du désert, c'est-à-dire un troupeau de chamelles avec leurs petits chameaux, dont l'un, nouveau -né du jour, était porté comme un enfant dans les bras d'un des bergers. Ces braves gens nous firent l'accueil le plus empressé et nous offrirent du lait en abondance dans des jattes de bois. Un Bédouin, lancé à cheval au milieu de la plaine, vint à nous bride abattue et s'approcha démon dromadaire, non pour me percer de sa lance, mais pour me toucher la main; je la lui donnai de grand cœur, et en la prenant, il me salua, nonobstant ma qualité d'infidèle, àiisalam-aleik que les vrais Croyants seuls échangent entre eux. Chacun , soit dit en passant , a déjà reconnu dans ces deux mots arabes l'étymologie du mot français salamalec.

On côtoyait alors lés bascb d'une montagne affreu-

DE TAÏF A DJEDDAH. 27^

sèment décharnée , le Djebel -Yassouinaïné , et une autre qui ne Tétait pas moins , le Djebel-Em-el- Khassaf, fermait devant nous rhorizon; mais on tourna cette dernière , et une immense vallée se déroula devant nous. Comme nous marchions au couchant et que le soleil était bas , nous l'avions dans les yeux, ce qui, malgré la protection de mon keffieh, était fort gênant pour moi, et je n'aspirais qu'au moment de le voir disparaître. 11 disparut enfln, et au crépuscule nous entrions dans l'ouadi Limoun , l'un des plus célèbres de cette partie du Hedjaz. Je ne pus juger dès l'abord s'il mérite sa réputation, car la nuit ne tarda pas à nous envelopper et ne me laissait voir que le profil sombre des montagnes sur le fond scintillant des étoiles.

Nous avions douze à treize heures de dromadaire ; hommes et bêtes commençaient à sentir le besoin du repos ; on s'arrêta pour la nuit près du village de Zema, dont rien, pas la moindre lueur ni le plus léger bruit, n'annonçait le voisinage. N'ayant pas de tentes, ou bivouaqua sur le sable , conune des soldats en campagne. Nos Arabes allèrent nous chercher du lait et en rapportèrent pour tout le monde. Gasparo se mit à l'œuvre pour la seconde fois depuis notre départ de Djeddah , et, grâce aux provisions apiportées de Taïf , le souper fut bientôt prêt. Peu d'instants après la caravane était endormie. Bien qu'il se trouvât là réunis, dans un très-petit espace,

Î74 1>E TÂtF A DJEDOAH.

une trentaine dliommes , seize diamean on dromadaires et trois à quatre chevaux , efaacim, sekm son espèce, reposait si profondément que le sitence étaK complet , et j'anrais pu me eroire seal dans la solitude. Couché sur mon tapis et roulé dans mon abbajra, je fus le dernier à m'endormîr* En attendant que le sommeil vint fermer aussi mes panp^es, je laissai ma vue errer en liberté dans la radieuse immensité du firmament , qui alors n*étitit pas enoitfe éteint pour moi, comme il Test aujourd'hui. Depuis que le ciel se ferme à mes yeux , à rheure où il s'ouvre pour tous les autres, je me reporte avec un charme plus vif, bien qu^avec tristesse , k oesindts d'Arabie dont les splendeurs m'ont ravi si souvent, et j'aime à revoir par la pensée ce je ne puis plus voir autrement. A jamais privé du spectacle le plus ma^iifique qu'il soit donné à l'homme de contempler, spectacle plus sublime encore sous ces hrtitades favorisées , je puise dans les souvenirs du. passé des consolations pour le présent, des compensations pour l'avenir, du courage et des forces pour ne point faiblir au milieu des ténèbres qui m'environnent et pour qu'y mourant, y vivant résidé , je puisse dire avec un poète :

Que plongé, qu'abtcné dans le monde iovisible, Puisque Tautre à mes yeux semble' à jamais fermé, Mon esprit sMUumine, et désormais paisible, Au terme de Tépreuve arrive transformé.

m TAlF A DJ£DDAH. 275

A Faube j'étais debout. Les premières clartés du malin me découvrirent le paysage que je n'avais pu voir la veille. Le fond de la vallée , fort étroite en cet endroit, est couvert d'un sable stérile, mais les bords sont planiés d'arbres et revêtus d'une riche verdure dans toute leur longueur; des sources en jaillissent sur plusieurs points et entretiennent des deux côtés la fraîcheur et la fertilité. Toute végétation cesse à la hauteur des arbres : les flancs et le sonunet des montagnes latérales sont d'une complète aridité. Isolées , séparées les unes des autres , €t dispersées sur les deux lisières de la région verte i de misérables huttes forment le village de Zema, peuplé d'Arabes sédentaires adonnés à la cul- , tare du sol végétal et au soin des troupeaux. Un château fort s'élève au-dessus du village, sur un promontoire de rocher; construit jadis pour la défense et Ja garde du pays , il est depuis longtemps en ruine et persoj^ne ne songe à le rebâtir.

A peine la caravane était-elle sur pied que le lait afflua de toutes parts , apporté par des Bédouins , même des Bédouines qui restèrent stricteiîient voilées par respect pour les chérifs ; sans leur présence, elles eussent été beaucoup moins rigoureuses et nous auraient montré leur visage sans difficulté . Mais je pense qpe nous perdions peu à ne le pas voir ; leur tournure n'annonçait pas la jeunesse, et la robe de coton bleu dont s'enveloppent toutes les

276 DE TAlF A DJEDDAH.

remnies de ces contrées est loin de donner de la grâce à leur personne. J*ai remarqué déjà plusieurs fois que l'esprit d'égalité règne parmi les Arabes ; j'en eus ici deux nouvelles preuves : la première, dans la façon libre et flère, quoique toujours polie, dont ces Bédouins abordaient les chérifs et nousmêmes; la seconde, dans le petit trait de mœurs que voici : Chérif Hamed mangeait ordinairement avec nous; pourtant il s'y refusait quelquefois; ce matin-là, par exemple, il déjeuna, avant de partir, avec Akmed Amoudi , le chef des ehameliers et autres gens d'une condition très-inférieure à la sienne. Or il n'agissait ainsi ni par une vaine ostentation, ni par une puérile recherche de popularité, mais le plus naturellement du monde, parce que la chose lui paraissait toute simple et qu'elle est dans les mœurs du pays.

Notre départ fut retardé par un triste incident : le vieux chérif Abd-el-Muttaleb avait été attaqué pendant la nuit d'une fièvre si violente, qu'il était hors d'état de partir ni même de quitter son tapis. L'altération de ses traits accusait un désordre profond dans les organes et les fonctions de la vie. Lui-même croyait toucher à sa dernière heure; mais résigné à son sort , il ne faisait entendre ni plainte ni murmure, et ne demandait au ciel qu'assez de force pour aller mourir au milieu dés siens.

« Il y a, disait-il d'une voix éteinte, soixante et

DE TAÏF A DJEDDAH. 277

quinze ans que je suis sur la terre ; il est temps que j'aille rejoindre mes ancêtres. Il me serait doux de mourir sous mon toit, au sein de ma famille; mais s'il en doit être autrement, que la volonté d'Allah s'accomplisse! je me soumets à ce qu'il a décrété d'avance. De quelque lieu qu'on parte , on arrive toujours au paradis, quand on a réglé sa vie sur les préceptes du Koran. J'y ai conformé la mienne autant que la misère humaine me l'a permis; et si je les ai violés, c'est par faiblesse, jamais avec l'intention d'offenser Allah. J'espère donc qu'il aura pitié de moi , car il est le très-clément , le très-miséricordieux. »

Le malade ne prononça pas ces paroles de suite et sous forme de discours, comme je viens de les rapporter, mais il les prononça toutes, interrompu souvent par la souffrance. Nous l'entourions avec intérêt, mais privés de tout moyen de lui porter secours, n'ayant avec nous ni médecin ni pharmacie. Ce fut sans doute ce qui le sauva. La fièvre ayant un peu cédé, il fut possible de le placer sur son dromadaire et de l'y établir assez commodément pour qu'il pût supporter le voyage. Le jeune chéri f adolescent, qui, je crois, était de ses parents, l'accompagna avec quelques hommes de notre propre suite, et j'eus la satisfaction d'apprendre le lendemain qu'il était arrivé chez lui sinon guéri , du moins beaucoup mieux qu'il n'était parti. Ainsi tomba dans

278 DE TAlF A DIEDDAH.

Feau la visite que nous devions lui faire en passant. Le second chérif venu de Ta!f avec nous nous avait quittés pour aller remplir la mission conciliatrice dont l'avait chargé le Grand^hérif ; des quatre chérifs de la veille , il ne nous restait donc plus que le Adèle Hamed, qui se montra jusqu'à la dernière heure ce qu'il avait été depuis la première, courtois, gracieux , attentif, le plus charmant de; hommes.

Enfin la caravane partit, mais elle ne mardiapas longtemps , car après une heure tout au plus die s'arrêta i Soh , village mieux construit et mieux groupé qae celui de Zema. C'est là que commence l'ouadi Fatma, fameux dans tout le Hedjaz et qui produit les seuls légumes que l'on consomme à la Mekke et à Djeddah. Il est très-étendu et doit son nom à la fille de Mahomet, qui, à ce qu'on prétend, le lui avait donné en dot, en la mariant à Ali. Les chéri fs, étant issus d'elle par ses deux fils Hassan et Hussein, ont une prédilection toute particulière pour la riche et jffertile campagne qui la rappelle et lui emprunte son nom. Beaucoup y fout leur résidence , et de ce nombre était notre aimable chérif. On mit pied à terre à la porte d'une maison où nous étions attendus, mais où je n'entrai même pas, parce que Hamed me conduisit immédiatement dans un jardin attenant, nommé El-Noss, dont il m'avait ménagé la surprise.

Elle fut grande et des çtas agréables, car jamais

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spectacle ne fut plus inattendu, et je n'avais de longtemps rien vu de » délicieux : c'est bien ainsi que les mahométans doivent, sur la foi du Prophète, s€ représenter leur paradis. IL ne manquait à celui-là que des houris pour qu'il fût complet. Un ruisseau d^eau tive et limpide serpente à trayers ce ravissant Éden sur un fond de cailloux blancs, et ses gracieux méandres disparaissent en beaucoup d'^idroits sous les longues herbes entrelacées d*uu bord à l'aotre. Les citronniers , les palmiers , les bananiers et autres arbres des régions tropicales y prennent, un développement prodigieux et s'y marient étroitement; confondus^ tressés ensenûd^le, leurs ombrages sont si touffus , m impénétrables^ que les rayons les plus acérés du sûleiL caniculaire ne sauraient les percer , et qu'il y règne en {ricin nûdi un frais et dons crépuscule. Une fois baigné dans cet océan de verdure, rien ne put m'en arracher. Couché au bord du ruisseau, sous un bananier dont les larges feuilles s'épanouissaient en p»a9Ql sur ma tète et retombaient autour de moi conAne autant d'éventails, j'y voulus dtner et j'y restai toute la journée. A la vue de cet arbre in<* comparable, on comprend que les Hindous aient pour lui une profonde vénération ; qu'as acoom*^ plissent sous son ombre leurs mystères, lenrsf sacrifiées, qu'ils en fassent le sanctuaire de leur idole la pIus; révérée, ce Ganesha, leur grand tsn^

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qui , en même temps qu*il est le dieu des forêts, réunit en lui les attributs et cumule les fonctions de rApollon et du Mercure helléniques. De jeunes Arabes de douze à quinze ans, fils ou neveux du propriétaire, m'entouraient sans importunité, m'apportaient des oranges amères, les seules que donne le pays, faisaient rafraîchir l'eau dans des goiilets suspendus aux branches, me rendaient, en un mot, avec cette bonne humeur particulière à la jeunesse, tous les soins de la plus aimable hospitalité. Roidies par Faridité et la chaleur sèche du jour

précédent, toutes les fibres de mon corps se détendaient par degrés sous l'influence de cette atmosphère molle et vivifiante ; tous les ressorts de l'existence reprenaient en moi leur élasticité. Je respirais plus à l'aise ; mon sang circulait plus librement dans mes veines ; fatigués par l'éclat du sable et des rochers, mes yeux se reposaient avec bonheur sur les vertes draperies qui flottaient autour de moi; j'éprouvais, pour tout dire, un bienêtre physique et moral que je n'avais ou croyais^ n'avoir jamais connu. Grâce à un repos si absolu, à une immobilité si prolongée, et par la continuité, l'uniformité d'une sensation unique , toujours la même, j'avais fini par m'abîmer dans une rêverie profonde, dans un détachement, un oubli complet du monde extérieur, et par perdre le sentiment du temps et des lieux; à peine avais-je encore con-

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science de moi-même. D'où venais-je? Où étais-je? Où allais-je? Je ne m'en rendais compte que d'une manière vague et confuse.

Les scènes, les épisodes du voyage que je venais d'accomplir, les sites, les monuments, les personnes, passaient et repassaient devant moi comme les images d'un rêve, et je n'entrevoyais le retour que dans la brume ondoyante d'un lointain vaporeux. S'il m'arrivait par échappées de songer à l'Europe, à Paris, aux amis , aux ennemis que j'y avais laissés, aux luttes acharnées qu'il m'avait fallu naguère y soutenir, aux revers sans exemple, aux trahisons sans nom, aux catastrophes de tout genre dont j'y avais été la victime, toutes ces choses traversaient ma mémoire comme les réminiscences d'une vie antérieure à jamais finie : regrets, douleurs, passé, tout, jusqu'aux ressentiments les plus légitimes, s'éteignait dans l'ineffable paix où j'étais plongé.

Cette béatitude , ce keff, pour me servir de l'expression locale la plus propre à rendre l'état de corps et d'esprit où j'étais alors, dura sept heures entières, et ces sept heures avaient fui comme une seconde. Je fus rappelé à la réalité par l'annonce du départ, car enfin il fallait partir. Tandis que je m'oubliais dans les paisibles délices de cette Capoue champêtre, il se passait à quelques pas, devant la maison où nous étions descendus, une scène bien

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différente. Qnoiqiie son «nplc» F apfidtf à \tt Hekk» , le chérif Hamed habitait, comme je Fai déjà dit, Fouadi Fatma ; il y avait du moins sa maison, son harem, et il y passait tout le temps que hiiliôssaîent ses fbnctions. Il y était par consëquent foct ccmvo, considéré, aimé de tout le monde. A la nouvelle de son arriTée à Sola, les Bédouins du voisinage s'y étaient portés en foule, les uns seulement pour le saluer, les autres pour t'Mtnstenir de leurs afibires. Je le trouvai au milieu d'un grand cercle deBédouÎDS accroupis autour de kii, écoutant chacun avec amé* nité , ayant pour tout le monde de» paroles graidenses. Cette cour de justice en plein air était mh gulièrement pittoresque, le fus surtout frappé à^ la décence et de k tranquillitéqui régnaient dans uneassemblée si Bombi^Qse. ton» les assistants se lèverait à mon arrivée et me saluèi^entavec civilité. Le chérif étant mon répondant, la considération dont il était Tobjet rejaillissait sur moi, sans compter que j'étais toujours rhôte du Grand , dont la protecticm me couvrait à distance, et dont la réception était déjà connue bien loin à la ronde. Notre présence occupait l'imaginatiou des Arabes, et bien des verrons circulaient sur le but de notre voyage. J'appris, entre autres^ à mon retour à Djeddah, qu'en certains lieux on nous avait prisrpour deux pachas envoyés par le Grand-Seigneur pour arrêter le Grand-* Chérif. Quelques-uns de ces Béckmins nous^^ aceom^

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pagnèrent quand nous partîmes, et ils auraient prolongé beaucoup la conduite, si le chérif Hamed l'avait souffert.

Nous marchions dans une vallée semblable à celle du matin, bordée comme die des deux c6tés par des jardins et couverte au milieu d*un sable aride, clairsemé d'arbrisseaux. Rien ne donne mieux Tidée des vallées de ce genre qu'un large fleuve coûtent entre des bords verdoyants ; seulement l'eau est représentée ici par du sable. Il est inutile d'ajouter, ce serait une redite fastidieuse , que les montagnes latérales sont absolument nues. Elles se ressemblent toutes sur ce point. Dans le fond s'en élève une distincte par sa forme de toutes les autres : au lieu des pics et des coupoles qui les couronnent, le sommet du Djebel El Harrah, tel est son nom, est entièrement plat, et si étendu qu'il ne faut pas moins de quatre jours pour le traverser. On était reparti si tard que la nuit nous prit bientôt, une nuit se* reine et brillante, comme toutes les nuits de ce climat enchanté. Reposée par la longue halte de Sola^ la caravane marchait d'un pas rapide et léger ; tout le monde était dispos, et surtout le nègre Marzouk, qui nous amusait par son entrain et son inaltérable gaieté. Attaché spécialementà ma personne, il marchait à côté de mon dromadaire et je le faisais de temps en temps monter en croupe derrière moi, attention à laquelle il se montrait très-sensible et

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qo'il reconnaissait par un redoublement de soins à mon égard. Comme nous approchions de Rayan, village de Touadi Fatma, où demeurait notre chérif et où nous devions coucher, un cri modulé se fit entendre dans le lointain ; un cri semblable y répondit du sein de la caravane ; puis tout rentra dans le silence, et quelques instants après nous nous trouvâmes face à face avec une troupe de gens à pied et à dromadaire : c*étaient des parents et des domestiques du chérif Hamed qui venaient au-devant de nous, et nous ne tardâmes pas à arriver tous ensemble à sa maison.

Cette demeure était située dans un lieu fort peu pittoresque, et privée de toute espèce d'ombrage. A quelques pas se dressait un mont de granit sans aucune verdure et peuplé de vautours de la grande espèce. L'habitation était formée de plusieurs maisons carrées, très-basses, détachées les unes des autres et séparées par des cours et par des murs : l'une était occupée par les hommes de service; une seconde; beaucoup plus grande, renfermait le harem; une troisième servait de Divan, et c'est dans cette dernière que le maître du logis se tenait pendant la journée, recevait les étrangers, les visiteurs, et faisait ses affaires ; c'est celle-là qu'on avait préparée pour nous. Nous y couchâmes et y restâmes toute la matinée du lendemain. Cette maison se composait d'une seule pièce au rez-de-chaussée, et d'une terrasse

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par-dessus. Un divan régnait autour de la chambre. Quelques porcelaines et des bouteilles de verre blanc, de formes diverses, étaient exposées dans des armoires ouvertes pratiquées au cœur de la muraille. De riches et nombreux tapis étaient le seul luxe de l'appartement : je n'en comptai pas moins de quinze étendus les uns sur les autres. Cette pièce unique donnait sur une cour sablée et fermée par un mur sec. Les deux côtés de la porte étaient ornés à l'extérieur* d'une collection de goulets fort jolis, étages sur de légers supports en bois peints de couleurs vives. L'usage est de parfumer ces goulets avant de les remplir, raffinement assez mal entendu, car il communique à l'eau une saveur étrangère peu agréable au goût.

D'après ce que j'ai dit et si souvent répété de l'amabilité du chérif Hamed, on devine la manière dont il nous traita chez lui. Le premier devoir de l'hospitalité pour un Arabe est de faire manger beaucoup ses hôtes, et ceux-ci doivent répondre à la politesse en mangeant de tout ce qui leur est servi, dussent-ils commettre dix fois par jour le péché d'intempérance. Le chérif ne se conforma'que trop à la coutume. Le mouton farci de riz et d'amandes qui parut au souper était monstrueux ; ceux du déjeuner et du dîner ne le furent pas moins ; à quoi il faut ajouter quantité de plats indigènes, de pâtisseries , de confitures , le tout couronné d'un pilau

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gigantesque. Le moyen de JGedre honneur à de pareils festins? Les repas furent servis à la jBoûe du pays, c'eai-à-dire par ierr^ ou du moins sur une petite table ronde, hante de six pouces, et couverte d'un plateau de cuivre nommé êénieh; les convives s'accroupissent antonr, ce que je n'ai jamais su trouver commode, pas plus que l'obligation de manger avec les doigts, sans assiettes et sans fourchettes. L'abrik faisait régulièrement son office, car chacun se lave soigneusement les mains avant et après le repas. Je forçai notre hôte à manger avec nous, quoiqu'il s'en défendit, en sa qualité de maître de maison. Ses gens, esclaves et domestiques, avaient fort bon air; tous étaient très-propres^ très-hien habillés, et quelques-uns portaient, ioul; en fusant leur service, des poignards à la ceinture. Prenant es^mple sur leur maître, ils nous servaient avec un empressement tout particulier.

La matinée du lendemain fut très-chaude, et je la passai dans un repos complet. J'étais si près du harem que j*entendais distinctement le gazouillement des femmes, mais sans en apercevoir aucune. Le chérif ne dit pas un mot de sa famille. Les Arabes ne parlent jamais de leur intérieur, et il serait souverainement inconvenant de leur en parler. Je fis en revanche la connaissance de plusieurs chérie venus des environs pour nous visiter. Quelques-uns étaient fort jeunes, d'autres au contraù*e d'un âge

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fort ftYsanoé. L'on ^de ces dernieis avait une harbe blttBche des pkis vénérables et devait être un perionnage, à^ea juger par les respects dont il était l'objet. Je n'en tirai pourtant pas grand'chose, non pin» ^pie de ses confrères en MahomeL Les Arabes amù, si rjéservés avec les étrangers et même entre eoK, ^e notre conversatioa j>e sortit guère du éwnaiiie des compliments et d^ généralités. Sa- Ye»-vous ce qui Les frappa le plus en nous? Nos crayons qui écrivaient sans encre et nos allumettes cbimiques qui brûlaient sans feu.

^otre aimable hMe fit de grandes instances pour nous décider à rester, au moins jusqu'au jour suivant ; mais sa politesse commandait la discrétion, et j'insistai pour partir le jour même. ]ifous partîmes eu effet à deux beures» au moment de la plus forte ebaleur. Retenu ckw lui par des visites et par des affaires impérieuses, il ne put, lui, partir en môme temps que nous, et l'on convint qu'il nous rejoindrait au Mogreb.

Â. \jekke sorti de la juaison , on s'engage dans un défilé rapide et pierreux qui va se resserrant de plus en plus entre deux montagnes à pic. De gros blocs à ileur (fe iterre rendent le passage pénible et glissant. Au jour tombant on déboucha dans une immense plaine ddnt la réputation n'est pas bonne. Akmed Amoudi, qui, en l'absence 4u chérif resté en arrière, commandait la caravane, la âl rallier en

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approchant dn village d*Abou-Choueb, dont les habitants passent pour de tieffés voleurs. Il est, comme Zema, composé de cabanes éparses ,et dominé par un petit fort en ruine. Au bord du chemin est un puits en maçonnerie où des femmes puisaient de l'eau ; ce sont elles qui au désert sont chargées de ce soin, et l'on voit dans la Bible qu'il en était ainsi dès l'époque des patriarches. C'est au puits que Jacob rencontra Rachel , et Moïse Séphora. On n'eut pas d'autre apparition dans ce lieu suspect ; je n'aperçus pas un seul homme dansle village ni dans les environs. Après celui-là en vient un autre nommé Bougari, tout aussi mal famé, et où le chérif Hamed nous rejoignit de toute la vitesse de son dromadaire. Notre marche se prolongea fort tard, au milieu d'une obscurité que la lune naissante adoucissait de ses clartés mystérieuses, et l'on vint coucher au café de Hadda. Nous étions ainsi revenus au point de jonction des deux routes de Taïf et au terme du long circuit que la piété musulmane nous avait fait décrire autour de la Mekke pour en éviter la vue et l'approche.

Assiégé par les rats et autres visiteurs nocturnes non moins incommodes qui hantent les nattes du café, je dormis peu et j'entendis toute la nuit passer des caravanes, dont quelques-unes signalent leur présence par des sonnettes attachées au cou des chameaux, usage que je retrouvai plus tard à

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Smyrne, au temps des vendanges. Cette route, étant celle de Djeddah à la Mekke , est très-fréquentée, et les caravanes la font ordinairement la nuit. Comme elles s'arrêtent toutes, au moins quelques instants, à Hadda, il s'y trouvait au point du jour un grand concours de voyageurs, et parmi eux un détachement d'artilleurs turcs dont M. Dequié connaissait l'officier : je lui offris le café du matin, et j'appris de lui

qu'il se rendait à la Mekke afin d'y prendre une pièce de campagne qu'il devait conduire ensuite au Grand-Chérif , lequel l'avait réclamée du pacha pour mettre à la raison une tribu révoltée. Privé non-6eulement d'artillerie , mais de cavalerie et de troupe de ligne, ce prince est obligé, à son grand déplaisir, comme on le pense bien , de s'adresser à l'autorité ottomane toutes les fois qu'il en a besoin pour réduire à l'obéissance celles des tribus gouvernées ou censées gouvernées par lui qui résistent ouvertement à son autorité. Il en résulte qu'il ne recourt à la force qu'à la dernière extrémité , après avoir épuisé tous les moyens de conciliation.

Je me retrouvais en pays connu; la journée du lendemain m'offrit par conséquent peu d'intérêt. Je revis en passant les tentes des bachi-bouzouks, et nous tombâmes un peu plus loin au milieu d'une escouade de ces partisans qui retournaient à leur camp. Chérif Hamed se fût bien passé de leur rencontre; mais il était impossible de les éviter, et

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U rencontre d'ailleurs n'eut rien de fâcheux pour nous : eux si arrogants d'habitude, ils avaient l'oreille basse et se montrèrent presque polis. Cela voulait dire qu'ils venaient d'essuyer un échec. De fait nous apprîmes d'eux que leur sandjiak Kurde-Osman-Aga avait été révoqué; or, son hostilité contre les Arabes en général et contre le Grand-Chérif en particulier avait une telle publicité, que sa destitution était pour ces derniers un triomphe éclatant. La nouvelle se trouvait si exacte que nous rencontrâmes près du café de Beiàdhié, celui-là même où j'avais été pris de la fièvre au début du voyage, le successeur d'Osman qui se rendait à son poste au son du tablé, très-petit tambour dont les irréguliers font usage quand ils sont en marche. Une nombreuse et brillante escorte accompagnait le nouveau commandant.

A midi on aperçut la mer à l'horizon. Il faisait très-chaud, bien que le vent fût violent; loin d'apporter aucune fraîcheur, il nous soufflait au visage des bouffées de feu et soulevait autour de nous des nuages de sable. Quoique bien près de la ville, on fit une longue halte au café de Réghamé, où nous avions pris congé de nos amis de Djeddah douze jours auparavant. C'est un lieu fort triste et fort laid; mais le hasard nous y fit trouver pour nous rafraîchir du lait excellent. Un traînard irréguHery faisait reposer son cheval et nous combla, chose

DE TAlF A DJE[U)AI1. 201

miraculeuse , de raille attentions. Décidément la destitution de leur chef avait maté ces reîtrcs. A TAsr, le chérif fit religieusement sa troisième prière à côté de moi; ce devoir accompli, on se remit en route, et avant quatre heures nous rentrions à Djeddah par la porte de la Mekke.

Le lendemain, mon premier sohi fut naturellement d'aller rendre visile au chérif Hamed chez Mustapha-Effendi, le vekhil du Grand-Chérif, et ils acceptèrent l'un et l'autre un dîner d'adieux au logis avec M. Cole , M. Dequié et mon ami Khaled-Bey, que je revis avec un véritable plaisir. Gasparo fut chargé du menu , sauf l'agneau farci de l'hospitalité qu'il n'aurait pas su préparer convenablement , et qu'un cuisinier indigène , renommé à Djeddah pour son habileté en celte matière , apprêta chez lui et nous livra, à l'heure dite, parfaitement réussi. Ce mets, particulier aux Orientaux, se cuit à l'étuvée dans des fours creusés en terre à cet effet , et je dois avouer que la viande ainsi traitée acquiert un degré de perfection inconnu sur les tables de l'Occident. Notre dîner alla tout de travers. D'abord Khaled-Bey arriva les traits bouleversés et les yeux rougis par les larmes. 11 nous tut la cause d'un si profond chagrin, attendu qu'il s'agissait d'une peine domestique, et que les Arabes, comme je l'ai déjà dit, ne parlent jamais de ce qui se passe dans leur harem. Mais je savais d'une autre

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source réTénement qui raffectait si tristement; ? oici ce que j'avais appris. Dans une circonstance de sa vie que j'ignore, il avait été sauvé d'un grand danger par une femme arabe, dont le propre frère avait péri victime de ce dévouement. La gratitude de Khaled avait été sans bornes, et il avait épousé sa libératrice ; or, cette femme qu'il aimait tendrement était alors malade, et son état lui inspirait de vives inquiétudes. Faisant sur lui un effort puissant, il s'était pourtant rendu à mon invitation dans la crainte de me désobliger en y manquant. Je n'eus pas la cruauté d'abuser d'une politesse si héroïque, et m'empressai de lui rendre sa liberté, H en profita immédiatement pour retourner chez lui ; la poignée de main qu'il me donna en se retirant me dit assez combien il était sensible à mon procédé.

Ce premier contre-temps fut suivi d'Un autre : le chérif Hamed et Mustapha-Effendi se firent attendre deux heures entières, et lorsqu'enfin ils arrivèrent, ils étaient accompagnés de huit convives non priés, Akmed-Amoudi entre autres , ce qui ne laissa pas de produire dans le service une perturbation notable. Par suite d'un si long retard, le Mogreb nous prit au milieu du dîner, et nos pieux convives de quitter la table au premier cri du muezzin pour aller faire leur prière dans une pièce voisine. Bref, je n'ai vu de ma vie un repas plus décousu et plus

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désorganisé. Les choses ne vont bien que dans leur milieu naturel.

Le moment des adieux fut un nouveau quart d'heure de Rabelais. Le chamelier en chef et notre escorte, devant nous ramener à Djeddah, n'avaient pas reçu leur bakschich à Taïf. Nous leur fîmes une distribution de talaris proportionnée à la longueur , à la fatigue de leur service auprès de nous, et nous y joignîmes pour le premier un bénidie de drap rouge qui le combla de joie ; il s'en revêtit à l'instant et s'en alla courir le bazar pour le montrer à toute la ville. Nous ne pouvions faire moins que de laisser un souvenir au chérif Hamed lui-même; nous lui offrîmes à ce titre un beau turban en cachemire du prix de deux mille piastres, dont il se montra fort satisfait et qu'il nous promit de porter en mémoire de nous. J'eus le regret d'apprendre qu'il ne le porta pas longtemps; cet aimable homme, type accompli du gentleman arabe, mourut quelques mois après mon retour en France.

Quelques réflexions.

Je vÎCTis de raconter en détail , sans rien amoindrir et sans rien exagérer, la manière dont j'ai Hé

reçu par le Grand-Chérif. J'étais loin assurément de m'attendra à une réception qui rappelle les plus beaux jours de l'hospitalité arabe, lels qu'ils revivent dans les charmants contes des Mille et une Nuits. En Tenant à Djeddah, nous nous proposions de faire le voyage de Taîf conune nous avions de Tor fait celui du mont Sinaï, et si nous avions demandé ou fait demander au prince l'autorisation de visiter sa résidence, nous n'avions fait en cela que remplir une formalité indispensable, comme en Europe on fait viser son passe-port par les ambassadeurs des pays que l'on veut parcourir; nous avions compté ne recevoir pour réponse que cette autorisation pure et simple , sauf à nous d'en user à nos risques et périls , à nos frais et comme il nous conviendrait de le faire. On vient de voir que les choses s'étaient passées bien différemment. On m'a demandé quelquefois, et je me suis demandé moi-même à quoi nous avions dû , mon compagnon de voyage et moi, un si grand accueil ; car enfin le prince ne nous connaissait ni l'un ni l'autre , et en admettant qu'il eût voulu être agréable au consul qui lui avait transmis notre demande en traitant noblement ses recommandés , il eût atteint son but en en faisaût beaucoup moins. M. Cole lui-même fut surpris d'une façon d'agir si ^magnifique. A Dieu ne plaise que, pour me décharger des devoirs de la reconnaissance, je veuille en

rien atténuer le mérite d'une hospitalité si généreuse ; mais il n'y aura de ma part aucune ingratitude à en rechercher toutes les causes. Les Arabes sont défiants, surtout vis-à-vis des Européens, et supposent des motifs secrets à leurs actions les plus indifférentes. Or, dans l'état où les affaires politiques se trouvaient alors, le Grand-Chérif dut naturellement y rattacher la présence en Arabie d'un Anglais et d'un Français voyageant ensemble dans un pareil moment ; il put les croire envoyés l'un et l'autre par leurs gouvernements respectifs pour étudier l'état, du pays et s'assurer de ses propres dispositions envers la Porte. Une telle hypothèse, bien que purement gratuite et sans aucun fondement, n'avait rien d'invraisemblable ni de trop forcé, vu les circonstances , et dans le doute même il avait dû nous traiter comme si elle était fondée. Il en serait ainsi que ma reconnaissance , je le répète, n'en reste pas moins intacte.

11 eut beau , dans la conversation , ne laisser paraître aucune partialité en faveur de la Russie, se montrer à son égard sévère, hostile , agressif; il est. impossible qu'un Arabe , un Grand-Chérif, n'ait pas une sympathie secrète pour les ennemis de la Turquie. N'oublions pas que les Turcs n'ont pas plus de droit sur l'Arabie que l'Autriche , par exemple, n'en a sur l'Itahe, la Russie sur la Pologne, et qu'ils ne s'y maintiennent que par la force, après.

avoir renversé le gouvemement national des Chérifs ; que Ghaleb , le père de Muttaleb , fut de leur part Tictime d'une insigne trahison ; que , déporté par eux sur le territoire ottoman , il mourut dans Texil ; que son flls lui-même y passa vingt-quatre ans de sa vie , et que rendu enfin à sa patrie , à son titre héréditaire , il ne jouissait que d'un pouvoir borné , d'un simulacre d'autorité. Tout ce qui £^ib!it la Porte ne peut donc que plaire aux Arabes en général , et au Grand-Chérif en particulier , en leur inspirant de légitimes espérances. Tout ce qui la fortifie , au contraire, les contriste nécessairement en éternisant leur servitude.

Je ne vois pas pourquoi on aurait deux poids et deux mesures , pourquoi on réprouverait chez les Arabes des sentiments d'indépendance qu'on trouve justes chez les Italiens , chez les Polonais, dieztous les peuples de l'Europe foulés, écrasés par une domination étrangère. Un maître est toujours un mattre et n'est que plus odieux lorsqu'il est inférieur évidemment, par l'intelligence et par la moralité, à ceux qu'il tyrannise; quand réduit Inî-méme à l'épuisement, il ne se maintient dans son usurpation que par l'artifice , la corruption et le secours d'autrui. Telle est précisément la position des Turcs vis-à-vis des Arabes , comme aussi vis-à-vis des Grées , des Syriens , de tous les peuples , en un mot , que la conquête leur a jadis livrés. Us ne

peuvent plus se défendre eux-mêmes et ils oppriment encore les autres ; c'est là , quoi qu'on en puisse dire, une position fausse et forcée qui doit avoir un terme et ne peut durer longtemps ; tous les congrès, tous les protocoles ne ressusciteront pas la Turquie; elle est morte, et son nom serait depuis longtemps rayé de la carte, si l'on avait pu tomber d'accord sur le partage de sa succession. Tous les plans de réforme dont on fait étalage en ce moment dans un but intéressé ne sont que des chimères et des mensonges. Je pourrais citer tel grand dignitaire turc envoyé à Paris au congrès de la paix , lequel riait tout le premier du fameux hat-houmayoum du mois de févi'ier dernier, et le déclarait ouvertement inexécutable. On ne réforme pas ce qui est mort , on l'enterre; et si notre génération ne s'acquitte pas de ce devoir , la suivante s'en acquittera. Là est toute la question d'Orient posée déjà, traitée par Montesquieu, il y a plus d'un siècle , dans les mêmes termes qu'elle l'est aujourd'hui, et réservée par lui aux mêmes solutions. Les Turcs eux-mêmes , je parle du très-petit nombre de ceux qui comprennent quelque chose, ne se font aucune illusion sur la situation véritable de l'empire ottoman. Us savent parfaitement quel sort l'attend dans l'avenir et que la jalousie des puissances européennes le soutient seule dans une sorte d'équilibre artificiel que le premier choc con-

Î98 QUELQUES RËFLEXIONS.

cerlé entre elles détruira infailliblement. Aussi ne vous imaginez pas qu'ils aient pour la France et l'Angleterre la moindre reconnaissance : ils sont bien convaincus que c'est leur propre intérêt, non celui de la Turquie, qu'elles poursuivent dans la limitation de la puissance russe. Hs souffrent dans leur orgueil d'une protection r[ulles subalternise, et, si leur faiblesse les oblige à dissimuler leur haine , elle n'en est que plus profonde pour être impuissante et concentrée. Quant à la masse qui ne sait ni ne comprend rien , on l'abuse par des contes ridicules : on lui fait croire , par exemple , pour sauver l'honneur du Croissant, que le Sultan a forcé la France et l'Angleterre à lui prêter main-forte contre la Russie ; et j'ai entendu moi-même répéter cette ineptie non pas une fois, mais cent, sur tous les points de la Turquie que j'ai visités..

Supposez qu'au xvr siècle et plus tard au xvii% avant la victoire de Sobieski , les Osmanlis eussent conquis l'Europe et s'y fussent établis Comme à Byzance, de quelle manière auraient-ils traité nos pères? Us ne se fussent piqués , à coup sur , ni de modération ni de tolérance ; le cimeterre eût égorge la Chrétienté. La fortune des armes s'est déclarée contre eux , l'élément occidental a triomphé , et les Turcs sont aujourd'hui dans la main de l'Europe comme l'Europe eût été dans la leur si le Croissant eût vaincu la Croix. Je ne demande pas qu'on leur

applique la loi du talion, ni qu'on use de représailles à leur égard; de tels moyens ne sont plus conformes aux mœurs ni à Tesprit du temps , et l'humanité les réprouve. Mais sans les détruire par le glaive, comme ils ont sans scrupule détruit leurs ennemis et nous détruiraient nous-mêmes si nous étions à leur merci , ils ne méritent , après tout , ni tant de ménagement ni tant de longanimité; et puisque la Turquie n'est , comme on l'a dit avec raison , qu'un camp dans l'Europe , qu'elle plie ses tentes pour les aller dresser ailleurs : l'Asie est assez vaste pour lui offrir des compensations. Dès que le plus fort est devenu le plus faible, il est tout simple qu'il perde ce qu'il ne devait qu'à la force. Tout peuple incapable de se proléger soi-même n'a plus sa raison d'être ; il est condamné à périr. On recule trop de nos jours devant ces grandes mesures qui seules tranchent les grandes questions et que la nécessité rend indispensables. A force d'ajourner les solutions , on ne fait que les rendre plus difficiles , parfois plus terribles , et, pour n'avoir pas frappé en temps utile un coup décisif , on est forcé plus tard d'en frapper mille, qui manquent souvent le but et coûtent beaucoup plus cher..

La Grèce, ou du moins une faible partie de ce continent glorieux , a brisé sa chaîne aux acclamations sympathiques de l'Europe et avec son assislance. Les principautés Danubiennes sont bien près

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d'en Taire autant, en attendant que la Bôlgariey la Servie, la Thessalie, la Macédoine, et tois les audres pays usurpés par les Turcs, reconquièrent aussi leur nationalité.

Le tour de l'Arabie est à la fin venu.

Elle aussi doit reconquérir son individualité nationale, et personne assurément ne peut troinei mauvais qu'elle y travaille. La naUon arabe esl supérieure aux Turcs sous tous les rapports. Gorarac peuple conquérant, on sait jusqu'où elle a porti ses armes. Sans parler de l'Asie, l'Afrique septentrionale tout entière, la Sicile, l'Espagne, et méaic un instant le midi de la France, ont recoimu ses lois. Elle a fondé, im)pagé au loin une religion qui compte d^à douze siècles et qui n'est pas près de finir. Savante et lettrée, aussi éminente dans la science et dans l'art que dans les guerres , si long*temps heureuses, où l'enthousiasme religieux hi précipita, die a possédé de grandes écoles de médecine, d'architecture, de mathématiques, d'astronomie, où s'est instruit l'Occident, et a créé des monuments littéraires qui font encore aujourd'hui le charme de tous les esprits cultivés. Qu'est-ce que les Turcs ont à mettre en parallèle? L'ignorance et la brutalité.

Si du passé on se rabat sur le présent , la même supériorité frappe chez les Arabes, surtout du c6té moral. De grandes vertus, la bravoure, l'hospita-

Jité, la probité, sont pratiquées sous leurs tentes; ils font la guerre avec humanité, avec loyauté, ils respectent la foi jurée ; l'honneur, la concorde et la fidélité régnent au sein des familles. La servitude et la bassesse leur sont inconnues : chaque homme, quel que soit son état, y conserve en toute occasion le sentiment de sa dignité, et ses besoins sont tellement bornés, que la misère même ne saurait le dégrader. Le désert est le temple de l'égalité. Le seul défaut capital dii Bédouin est mi trop grand amour de l'argent, ou de ce qui le repré* sente ; mais sa pauvreté l'excuse ; et d'ailleurs il n'est pas un peuple en Europe chez qui la passion de l'or ne soit infiniment plus développée : la seule différence est qu'en Europe on filoute, on escroque, on vend sa conscience et son honneur, tandis que, si l'Arabe rançonne les caravanes et fait des razzias chez les tribus ennemies de la sienne, ces actes violents, accomplis par lui à force ouverte, au péril de sa vie, participent dans sa pensée des chances, des dangers, des droits de la guerre, et sont empreints par là même d'ime grandeur que les sourdes et basses rapines de l'Europe n'ont certes pas. Les Turcs n'ont à opposer à ces vertus, à €es défauts que des défauts pires et des vertus qui n'existent plus. Le courage qui a fait la force et les succès de leurs ancêtres n'est plus chez eux qu'une tradition; leur férocité n'épargné rien, et leur vior

lencc égale leur perfidie; leur corruption est sans frein : une rapacité insatiable, une vénalité sans pudeur, président à tous les actes privés et publics depuis le premier jusqu'au dernier fonctionnaire de Tempire. Us ne sont donc pas moins inférieurs aux Arabes par le côté moral que par Tintelligence , l'esprit et la culture.

Il n'est pas étonnant, d'après cela, que les Arabes souffrent doublement de leur dépendance, et parce que c'est une tyrannie étrangère, et parce qu'elle est exercée par des maîtres indignes. Ils ont tout récemment encore tenté de s'en afiranchir, mais l'entreprise a manqué d'ensemble et n'a pas réussi. On s'est battu à la Mekke, oii une centaine d'Arabes sont restés sur le carreau à la première rencontre. Les Turcs sont rentrés en possession de la Ville Sainte, ils ont repris Taïf qui s'était déclarée indépendante, et Dieu sait l'usage qu'ils font de leur victoire I Savez-vous qui était à la tète du mouvement ? Ce môme chérif Muttaleb , avec lequel on vient de faire connaissance , dont j'ai eu tant à me louer et dont j'avais pénétré, malgré sa réserve, les véritables dispositions. Convaincu de rébellion, il a été dépouillé de ses fonctions par le Grand- Seigneur et remplacé, il y a peu de mois, par Ibn- Aoune, qu'il avait remplacé lui-même il y a cinq ou six ans et qui habitait Constantinople. Tombé plus tard entre les mains des Turcs, et conduit à Con-

stanlinople, il vient d'être exilé à Salonique, où son père Ghaleb le fut avant lui , et mourut de la peste il y a quarante ans. Nul ne peut dire quel sort attend le fils sur cette terre étrangère; mais quel qu'il soit, que sa chute soit définitive ou que la fortune le ramène au pouvoir, je m'estimerais heureux qu'il pût savoir dans son exil la gratitude que je lui ai conservée , la sympathie que je lui porte, les vœux que je forme pour l'indépendance de sa nation, l'une des plus illustres qui aient pris rang dans l'histoire, et que j'ai appris à estimer en apprenant à la connaître.

Départ de Djeddah.

A mon retour à Djeddah, la révocation du gouverneur était un fait accompli, ou du moins public; mais il n'avait pas encore quitté son poste et devait l'occuper jusqu'à l'arrivée de son successeur. Sa disgrâce avait entraîné celle d'Osman-Aga , qui passait pour sa créature et l'était en efi'et. En sa qualité de premier pacha de l'empire Ottoman, Achmet-Izzet s'attribuait le privilège de ne rendre de visite à personne, pas même aux deux consuls d'Angleterre et de France , qui avaient la faiblesse

M)'^ DËPART DE DJEDDAU.

de s»oufrrir cette prétention. II ne m*avaU donc pas rendu la vbite que je lui avais faite en arrivant à Djeddab, et, durant tout mon séjoui* dans cette ville, je n'avais reçu de lui aucune politesse ; aussi me proposais-je bien d'en rester là et de partir sans retourner chez lui. Toutefois, comme il tenait sans doute à se montrer civil à mon égard , tout en maintenant son usurpation, il envoya chez moi, le lendemain de mon retour, un de ses parents pour me complimenter de sa part sur mon heureux voyage. Cette politesse changea ma première résolution, d'autant plus qu'il me' parut de bon goût de ne pas trop compter avec un fonctionnaire destitué. Je lui fis donc, accompagné de M. Dequié, une visilc de congé qui se passa comme la première , à cela près qu'il se montra encore plus empressé , plus démonstratif, et m'accabla de protestations dont je pris ce qu'il en fallait prendre. Il ne fut pas dit un mot de mon voyage à Taif , ni fait la moindre allusion au Grand-Chérif. Un tel silence prouvait mieux que tout le reste la haine implacable dont il honorait le prince de la Mekke.

N'ayant plus rien à faire à Djeddah, je ne songeai qu'à en partir au plus tôt , pour retourner au Caire; mais par quelle route? J'hésitai quelque temps, vu que le choix n'était pas facile. Je dois dire, à cette occasion, que j'avais eu àTaïf une tentation bien forte : le Grand-Chérif m'avait offert,

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