‹ Selected poems from Premières et Nouvelles méditationsChapitre 9 sur 34 · SECONDES · texte numérisé non relu

SECONDES

MÉDITATIONS POÉTIQUES

LE CRUCIFIX

Toi que j'ai recueilli sur sa bouche expirante Avec son dernier souffle et son dernier adieu, Symbole deux fois saint, don d'une main mourante, Image de mon Dieu ;

Que1 de pleurs ont coulé sur tes2 pieds que j'adore, Depuis l'heure sacrée où, du sein d'un martyr, Dans mes tremblantes mains tu passas, tiède encore De son dernier soupir !

Les saints flambeaux jetaient une dernière flamme ; Le prêtre murmurait ces doux chants de la mort, Pareils aux chants plaintifs que murmure une femme A l'enfant qui s'endort.

MÉDITATIONS POÉTIQUES

De son pieux espoir son front gardait la trace, Et sur ses traits frappés d'une auguste beauté, La douleur fugitive avait empreint sa grâce, La mort sa majesté.

Le vent qui caressait sa tête échevelée Me montrait tour à tour ou me voilait ses traits, Comme Ton voit flotter sur un blanc mausolée L'ombre des noirs cyprès.1

Un de ses bras pendait de la funèbre couche ; L'autre, languissamment replié sur son cœur, Semblait chercher encore et presser sur sa bouche L'image du Sauveur.

Ses lèvres s'entr'ouvraient pour l'embrasser encore Mais son âme avait fui dans ce divin baiser, Comme un léger parfum que la flamme dévore, Avant de l'embrasser.

Maintenant tout dormait sur sa bouche glacée, Le souffle se taisait dans son sein endormi, Et sur l'œil2 sans regard la paupière affaissée Retombait à demi.

Et moi, debout, saisi d'une terreur secrète, Je n'osais m'approcher de ce reste adoré, Comme si du trépas la majesté muette L'eût déjà consacré.

LE CRUCIFIX. 63

Je Posais !... Mais le prêtre entendit mon silence, Et, de ses doigts glacés prenant le crucifix : " Voilà le souvenir, et voilà l'espérance : Emportez-les, mon fils ! "

Oui, tu me resteras, ô funèbre héritage ! Sept fois, depuis ce jour, Parbre que j'ai planté Sur sa tombe sans nom a changé de feuillage : Tu ne m'as pas quitté.

Placé près de ce cœur, hélas ! où tout s'efface, Tu l'as contre le temps défendu de l'oubli, Et mes yeux goutte à goutte ont imprimé leur trace Sur l'ivoire amolli.

O dernier confident de l'âme qui s'envole, Viens, reste sur mon cœur ! parle encore, et dis-moi Ce qu'elle te disait quand sa faible parole N'arrivait plus qu'à toi ;

A1 cette heure douteuse où l'âme2 recueillie, Se cachant sous le voile épaissi sur nos yeux, Hors de nos sens glacés pas à pas se replie, Sourde aux derniers adieux ;

Alors qu'entre la vie et la mort incertaine, Comme un fruit par son poids détaché du rameau, Notre âme est suspendue et tremble à chaque haleine Sur la nuit du tombeau ;

MÉDITATIONS POÉTIQUES

Quand des chants, des sanglots la confuse harmonie N'éveille déjà plus notre esprit endormi, Aux lèvres du mourant collé 1 dans l'agonie, Comme un dernier ami :

Pour éclaircir l'horreur de cet étroit passage, Pour relever vers Dieu son regard abattu, Divin consolateur, dont nous baisons l'image, Réponds, que lui2 dis-tu?

Tu 3 sais, tu sais mourir ! et tes larmes divines, Dans cette nuit terrible où tu prias en vain, De l'olivier 4 sacré baignèrent les racines Du soir jusqu'au matin.

De5 la croix, où ton œil sonda ce grand mystère, Tu vis ta mère en pleurs et la nature en deuil ; Tu laissas comme nous tes amis sur la terre, Et ton corps au cercueil !

Au nom de cette mort, que 6 ma faiblesse obtienne De rendre sur ton sein ce douloureux soupir : Quand mon heure viendra, souviens- toi de la tienne, O toi qui sais mourir !

Je chercherai la place où sa bouche expirante Exhala sur tes pieds l'irrévocable adieu, Et son âme viendra guider mon âme errante Au sein du même Dieu.

LE CRUCIFIX

Ah ! puisse,1 puisse alors sur ma funèbre couche, Triste et calme à la fois, comme un ange éploré, Une figure en deuil recueillir sur ma bouche L'héritage sacré !2

Soutiens ses derniers pas, charme sa dernière heure ; Et, gage consacré d'espérance et d'amour, De celui qui s'éloigne à celui qui demeure Passe ainsi tour à tour,

Jusqu'au jour où, des morts perçant la voûte sombre, Une voix dans le ciel, les appelant sept fois, Ensemble éveillera ceux qui dorment à l'ombre De l'éternelle croix l

66 MÉDITATIONS POÉTIQUES

BONAPARTE

Sur un écueil 1 battu par la vague plaintive, Le nautonnier, de loin, voit blanchir sur la rive Un tombeau près du bord par les flots déposé ; Le temps n'a pas encor bruni l'étroite pierre, Et sous le vert tissu de la ronce et du lierre On distingue... un sceptre brisé.

Ici gît... Point de nom ! demandez à la terre ! Ce nom, il est inscrit en sanglant caractère Des bords du Tanaïs2 au sommet du Cédar,3 Sur le bronze et le marbre, et sur le sein des braves, Et jusque dans le cœur de ces troupeaux d'esclaves Qu'il foulait tremblants sous son char.

Depuis les deux 4 grands noms qu'un siècle au siècle annonce. Jamais nom qu'ici-bas toute langue prononce Sur l'aile de la foudre aussi loin ne vola ; Jamais d'aucun mortel le pied qu'un souffle efface N'imprima sur la terre une plus forte trace : Et ce pied s'est arrêté là.6...

BONAPARTE

Il est là !... Sous trois pas un enfant le mesure ! Son ombre ne rend pas même un léger murmure ; Le pied d'un ennemi1 foule en paix son cercueil. Sur ce front foudroyant le moucheron bourdonne, Et son ombre n'entend que le bruit monotone D'une vague contre un écueil.

Ne crains pas cependant, ombre encore inquiète, Que je vienne outrager ta majesté muette. Non ! La lyre aux tombeaux n'a jamais insulté : La mort de tout temps fut l'asile de la gloire. Rien ne doit jusqu'ici poursuivre une mémoire ; Rien... excepté la vérité !

Ta tombe et ton berceau sont couverts d'un nuage, Mais, pareil à l'éclair, tu sortis d'un orage ; Tu foudroyas le monde avant d'avoir un nom : Tel ce Nil, dont Memphis 2 boit les vagues fécondes, Avant d'être nommé fait bouillonner ses ondes Aux solitudes de Memnon.2

Les dieux étaient tombés, les trônes étaient vides ; La Victoire te prit sur ses ailes rapides ; D'un peuple de Brutus 3 la gloire te fit roi. Ce siècle,4 dont l'écume entraînait dans sa course Les mœurs, les rois, les dieux5..., refoulé vers sa source, Recula d'un pas devant toi.

Tu combattis l'erreur6 sans regarder le nombre ; Pareil au fier Jacob,7 tu luttas contre une ombre ;

MÉDITATIONS POÉTIQUES

Le fantôme croula sous le poids d'un mortel ; Et, de tous ces grands noms profanateur1 sublime, Tu jouas avec eux comme la main du crime Avec les vases de l'autel.

Ainsi, dans les accès d'un impuissant2 délire, Quand un siècle vieilli de ses mains se déchire En jetant dans ses fers un cri de liberté, Un héros tout à coup de la poudre3 s'élève, Le frappe avec son sceptre... Il s'éveille, et le rêve Tombe devant la vérité.

Ah ! si, rendant ce sceptre à ses mains légitimes,4 Plaçant sur ton pavois de royales victimes,5 Tes mains des saints bandeaux6 avaient lavé l'affront, Soldat vengeur des rois, plus grand que ces rois même, De quel divin parfum, de quel pur diadème La gloire aurait sacré ton front !

Gloire, honneur, liberté, ces mots que l'homme adore, Retentissaient pour toi comme l'airain sonore Dont un stupide écho répète au loin le son : De cette langue en vain ton oreille frappée Ne comprit ici-bas que le cri de l'épée Et le mâle accord du clairon.

Superbe, et dédaignant ce que la terre admire, Tu ne demandais rien au monde que l'empire. Tu marchais... tout obstacle était ton ennemi. Ta volonté volait comme ce trait rapide

BONAPARTE

Qui va frapper le but où le regard le guide, Même à travers un cœur ami.

Jamais, pour éclaircir ta royale tristesse, La coupe des festins ne te versa l'ivresse; Tes yeux d'une autre pourpre aimaient à s'enivrer. Comme un soldat debout qui veille sous ses armes, Tu vis de la beauté le sourire et les larmes, Sans sourire et sans soupirer.

Tu n'aimais que le bruit du fer, le cri d'alarmes, L'éclat resplendissant de l'aube sur les armes ; Et ta main ne flattait que ton léger coursier, Quand les flots ondoyants de sa pâle crinière Sillonnaient comme un vent la sanglante poussière, Et que ses pieds brisaient l'acier.

Tu grandis sans plaisir, tu tombas sans murmure. Rien d'humain ne battait sous ton épaisse armure : Sans haine et sans amour, tu vivais pour penser. Comme l'aigle régnant dans un ciel solitaire, Tu n'avais qu'un regard pour mesurer la terre, Et des serres pour l'embrasser.

S'élancer 1 d'un seul bond au char de la victoire ; Foudroyer l'univers des splendeurs de sa gloire : Fouler d'un même pied des tribuns et des rois ; Forger un joug trempé dans l'amour et la haine, Et faire frissoner sous le frein qui l'enchaîne Un peuple échappé de ses lois ;

MÉDITATIONS POÉTIQUES

Être d'un siècle entier la pensée et la vie ; Émousser le poignard, décourager l'envie ; Ébranler, raffermir l'univers incertain ; Aux sinistres clartés de ta foudre qui gronde, Vingt fois contre les dieux jouer le sort du monde, Quel rêve ! ! ! et ce fut ton destin !...

Tu tombas cependant de ce sublime faîte : Sur ce rocher désert jeté par la tempête, Tu vis tes ennemis déchirer ton manteau ; Et le sort, ce seul dieu qu'adora ton audace, Pour dernière faveur t'accorda cet espace Entre le trône et le tombeau.

Oh ! qui 1 m'aurait donné d'y sonder ta pensée, Lorsque le souvenir de ta grandeur passée Venait, comme un remords, t'assaillir loin du bruit, Et que, les bras croisés sur ta large poitrine, Sur ton front chauve et nu que la pensée incline, L'horreur passait comme la nuit !

Tel qu'un pasteur debout sur la rive profonde Voit son ombre de loin se prolonger sur l'onde Et du fleuve orageux suivre en flottant le cours ; Tel, du sommet désert de ta grandeur suprême, Dans l'ombre du passé te recherchant toi-même, Tu rappelais tes anciens jours.

Ils passaient devant toi comme des flots sublimes Dont l'œil voit sur les mers étinceler les cimes:

BONAPARTE

Ton oreille écoutait leur bruit harmonieux ; Et, d'un reflet de gloire éclairant ton visage, Chaque flot t'apportait une brillante image Que tu suivais longtemps des yeux.

Là, sur un pont 1 tremblant tu défiais la foudre ; Là, du désert 2 sacré tu réveillais la poudre ; Ton coursier frissonnait dans les flots du Jourdain ; Là, tes pas abaissaient une cime 3 escarpée ; Là, tu changeais en sceptre une invincible épée. Ici... Mais quel effroi soudain !

Pourquoi détournes-tu ta paupière éperdue ? D'où vient cette pâleur sur ton front répandue ? Qu'as-tu vu tout à coup dans l'horreur du passé ? Est-ce de vingt cités la ruine fumante, Ou du sang des humains quelque plaine écumante ? Mais la gloire a tout effacé.

La gloire efface tout... tout, excepté le crime ! Mais son doigt me montrait le corps d'une victime, Un jeune homme, un héros d'un sang pur inondé, Le flot qui l'apportait passait, passait sans cesse ; Et toujours en passant la vague vengeresse Lui jetait le nom de Condé.4

Comme pour effacer une tache livide, On voyait sur son front passer sa main rapide ; Mais la trace du sang sous son doigt renaissait : Et, comme un sceau frappé par une main suprême,

goutte ineffaçable, ainsi qu'un diadème, Le couronnait de son forfait.

C'est pour cela, tyran, que ta gloire ternie Fera par ton forfait douter de ton génie ; Qu'une trace de sang suivra partout ton char, Et que ton nom, jouet d'un éternel orage, Sera par l'avenir ballotté d'âge en âge Entre Marius 1 et César.1

Tu mourus cependant de la mort du vulgaire : Ainsi qu'un moissonneur 2 va chercher son salaire, Et dort sur sa faucille avant d'être payé, Tu ceignis en mourant ton glaive sur ta cuisse, Et tu fus3 demander récompense ou justice Au Dieu qui t'avait envoyé !

On dit qu'aux derniers jours de sa longue agonie, Devant l'éternité seul avec son génie, Son regard vers le ciel parut se soulever : Le signe rédempteur 4 toucha son front farouche ; Et même on entendit commencer sur sa bouche Un nom... qu'il n'osait achever.

Achève... C'est le Dieu qui règne et qui couronne, C'est le Dieu qui punit, c'est le Dieu qui pardonne Pour les héros et nous il a des poids divers. Parle-lui sans effroi : lui seul peut te comprendre. L'esclave et le tyran ont tous un compte à rendre, L'un du sceptre, l'autre des fers.

BONAPARTE

Son cercueil est fermé : Dieu l'a jugé. Silence ! Son crime et ses exploits pèsent dans la balance : Que des faibles mortels la main n'y touche 1 plus Qui peut sonder, Seigneur, ta clémence infinie ? Et 2 vous, peuples, sachez le vain prix du génie Qui ne fonde3 pas des vertus !...

CHANT D'AMOUR

Si tu pouvais jamais égaler, ô ma lyre,

Le doux frémissement des ailes du zéphire

A travers les rameaux, Ou l'onde qui murmure en caressant ces rives, Ou le roucoulement des colombes plaintives

Jouant aux bords des eaux ;

Si, comme ce roseau qu'un souffle heureux anime, Tes cordes exhalaient ce langage sublime,

Divin secret des cieux, Que,1 dans le pur séjour où l'esprit seul s'envole, Les anges amoureux se 2 parlent sans parole,

Comme les yeux aux yeux ;

Si de ta 3 douce voix la flexible harmonie, Caressant doucement une âme épanouie

Au 4 souffle de l'amour, La5 berçait mollement sur de vagues images, Comme le vent du ciel qui berce les nuages

Dans la pourpre du jour :

CHANT U AMOUR

Tandis1 que sur les fleurs mon amante sommeille, Ma voix murmurerait2 tout bas à son oreille

Des soupirs, des accords Aussi purs que l'extase où son regard me plonge, Aussi doux que le son que nous apporte un songe

Des ineffables bords.

Ouvre les yeux, dirais-je, ô ma seule lumière ! Laisse-moi, laisse-moi lire dans ta paupière

Ma vie et ton amour :

Ton regard languissant est plus cher à mon. âme Que le premier rayon de la céleste 'flamme

Aux yeux privés3 du jour.

Un de ses bras fléchit sous son cou qui le4 presse, L'autre sur son beau front retombe avec mollesse,

Et le couvre à demi :

Telle, pour sommeiller, la blanche tourterelle Courbe son cou d'albâtre, et ramène son aile

Sur son œil endormi.

Le doux gémissement de son sein qui respire Se mêle au bruit plaintif de l'onde qui soupire

A flots harmonieux ; Et l'ombre de ses cils, que le zéphyr soulève, Flotte légèrement comme l'ombre d'un rêve

Qui passe sur ses yeux.

76 MÉDITATIONS POÉTIQUES

Que 1 ton sommeil est doux, ô vierge, ô ma colombe ! Comme d'un cours égal ton sein monte et retombe

Avec un long soupir !

Deux vagues 2 que blanchit le rayon de la lune, D'un mouvement moins doux viennent l'une après l'une

Murmurer et mourir !

Laisse-moi respirer sur ces lèvres vermeilles Ce souffle parfumé... Qu'ai-je fait? tu t'éveilles.

L'azur voilé des cieux Vient 3 chercher doucement ta timide paupière ; Mais toi... ton doux regard, en voyant la lumière,

N'a cherché que mes yeux.

Ah ! que nos longs regards se suivent, se prolongent, Comme deux purs rayons l'un dans l'autre se plongent,

Et portent tour à tour Dans le cœur l'un de l'autre une tremblante flamme, Ce jour intérieur que donne seul à l'âme

Le regard de l'amour !

Jusqu'à ce qu'une larme aux bords de ta paupière, De 4 son nuage errant te cachant la lumière,

Vienne 5 baigner tes yeux, Comme on voit, au réveil d'une charmante aurore, Les larmes 6 du matin, qu'elle attire et colore,

L'ombrager 7 dans les cieux.

CHANT D'AMOUR

Parle-moi, que ta voix me touche !

Chaque parole sur ta bouche

Est un écho mélodieux.

Quand ta voix meurt dans mon oreille,

Mon âme résonne et s'éveille,

Comme un temple à la voix des dieux.

Un souffle, un mot, puis un silence, C'est assez : mon âme devance Le sens interrompu des mots, Et comprend ta voix fugitive, Comme le gazon de la rive Comprend le murmure des flots.

Un son qui sur ta bouche expire, Une plainte, un demi-sourire, Mon cœur entend tout sans effort :

Tel,1 en passant par une lyre, Le souffle même du zéphire Devient un ravissant accord.

Pourquoi sous tes cheveux me cacher ton visage ? Laisse mes doigts jaloux écarter ce nuage : Rougis-tu d'être belle, ô charme de mes yeux? L'aurore, ainsi que toi, de ses roses s'ombrage. Pudeur, honte céleste, instinct mystérieux, Ce qui brille le plus se voile davantage ; Comme si la beauté, cette divine image, N'était faite que pour les cieux !

MÉDITATIONS POÉTIQUES

Tes yeux sont deux sources vives Où vient se peindre un ciel pur, Quand les rameaux 1 de leurs 2 rives Leur découvrent son azur.

Dans ce miroir retracées, Chacune de tes pensées Jette en passant son éclair, Comme on voit sur l'eau limpide Flotter l'image rapide Des cygnes qui fendent l'air.

Ton front, que ton voile ombrage Et découvre tour à tour, Est une nuit sans nuage Prête à recevoir le jour ; Ta bouche, qui va sourire, Est Fonde qui se retire Au souffle errant du zéphyr, Et, sur ces bords qu'elle quitte, Laisse au regard qu'elle invite Compter les perles 3 d'Ophir.

Tes deux mains sont deux corbeilles Qui laissent passer le jour ; Tes doigts de roses vermeilles En couronnent le contour ; Sur le gazon qui l'embrasse Ton pied se pose, et la grâce, Comme un divin instrument, Aux sons égaux d'une lyre

CHANT D'AMOUR

Semble accorder et conduire Ton plus léger mouvement.

Pourquoi de tes regards percer ainsi mon âme ? Baisse, oh ! baisse tes yeux pleins d'une chaste flamme

Baisse-les, ou je meurs.

Viens plutôt, lève- toi ! Mets ta main dans la mienne ; Que mon bras arrondi t'entoure et te soutienne

Sur ces tapis de fleurs,

Aux bords d'un lac d'azur, il est une colline Dont le front verdoyant légèrement s'incline

Pour contempler les eaux ; Le regard du soleil tout le jour la caresse, Et l'haleine de l'onde y fait flotter sans cesse

Les ombres des rameaux.

Entourant 1 de ses plis deux chênes qu'elle embrasse, Une vigne sauvage à leurs rameaux s'enlace,

Et, couronnant leur fronts, De sa pâle verdure éclaircit leur feuillage, Puis sur des champs coupés de lumière et d'ombrage

Court en riants festons.

Là, dans les flancs creusés d'un rocher qui surplombe, S'ouvre une grotte obscure, un nid où la colombe

Aime à gémir d'amour ; La vigne, le figuier, la2 voilent, la tapissent;

MÉDITATIONS POÉTIQUES

Et les rayons du ciel, qui lentement s'y glissent, Y mesurent le jour.

La nuit et la fraîcheur de ces ombres discrètes Conservent plus longtemps aux pâles violettes

Leurs timides couleurs ; Une source plaintive en habite la voûte, Et semble sur vos 1 fronts distiller goutte à goutte

Des accords et des pleurs.

Le regard, à travers ce rideau de verdure, Ne voit rien que le ciel et l'onde qu'il azuré,

Et sur le sein des eaux Les voiles du pêcheur, qui, couvrant sa nacelle, Fendent ce ciel limpide, et battant comme l'aile

Des rapides oiseaux.

L'oreille n'entend rien qu'une vague plaintive Qui, comme un long baiser, murmure sur sa rive,

Ou la voix des zéphyrs, Ou les sons cadencés que gémit Philomèle,2 Ou l'écho du rocher, dont un soupir se mêle

A nos propres soupirs.

Viens, cherchons cette ombre propice, Jusqu'à l'heure où de ce séjour Les fleurs fermeront leur calice Aux regards languissants du jour.

CHANT D'AMOUR

Voilà ton ciel, ô mon étoile !

Soulève, oh ! soulève ce voile ; Éclaire la nuit de ces lieux ; Parle, chante, rêve, soupire, Pourvu que mon regard attire Un regard errant de tes yeux.

Laisse-moi parsemer de roses La tendre mousse où tu t'assieds, Et près du lit où tu reposes Laisse-moi m'asseoir à tes pieds.

Heureux le gazon que tu foules, Et le bouton 1 dont tu déroules Sous tes doigts les fraîches couleurs ! Heureuses ces coupes vermeilles Que pressent tes lèvres, pareilles A l'abeille, amante des fleurs !

Si l'onde, des lis qu'elle cueille

Roule les calices flétris ;

Des tiges 2 que sa bouche effeuille

Si le vent m'apporte un débris ;

Si sa boucle qui se dénoue

Vient, en ondulant sur ma joue,

De ma lèvre effleurer le bord ;

Si son souffle léger résonne,

Je sens sur mon front qui frissonne

Passer les ailes de la mort.3

Souviens-toi de l'heure bénie Où les dieux, d'une tendre main,

MÉDITATIONS POÉTIQUES

Te répandirent sur ma vie Comme l'ombre sur le chemin.

Depuis cette heure fortunée, Ma vie à ta vie enchaînée, Qui s'écoule comme un seul jour, Est une coupe toujours pleine, Où mes lèvres à longue haleine Puisent l'innocence et l'amour.

Un jour le temps jaloux, d'une haleine glacée, Fanera tes couleurs comme une fleur passée

Sur ces lits de gazon ; Et sa main flétrira sur tes charmantes lèvres Ces rapides baisers, hélas ! dont tu me sèvres

Dans leur fraîche saison.

Mais quand tes yeux, voilés d'un nuage de larmes, De ces jours 1 écoulés qui t'ont 2 ravi tes charmes

Pleureront la rigueur ; Quand dans ton souvenir, dans l'onde du rivage, Tu chercheras en vain ta ravissante image,

Regarde dans mon cœur.

Là, ta beauté fleurit pour des siècles sans nombre ; Là, ton doux souvenir3 veille à jamais à l'ombre

De ma fidélité, Comme une lampe d'or dont une vierge sainte Protège avec la main, en traversant l'enceinte,

La tremblante clarté.

CHANT D'AMOUR

Et quand la mort viendra, d'un autre amour suivie,1 Éteindre en souriant de notre double vie

L'un et l'autre flambeau, Qu'elle étende ma couche à côté de la tienne, Et que ta main fidèle embrasse encor la mienne

Dans le lit du tombeau !

Ou plutôt puissions-nous passer sur cette terre, Comme on voit en automne un couple solitaire

De cygnes amoureux Partir, en s'embrassant, du nid qui les rassemble, Et vers les doux climats qu'ils vont chercher ensemble

S'envoler deux à deux !

MÉDITATIONS POETIQUES

ISCHIA

Le soleil va porter le jour à d'autres mondes ; Dans l'horizon désert 1 Phébé 2 monte sans bruit, Et jette, en pénétrant les ténèbres profondes, Un voile transparent sur le front de la nuit.

Voyez du haut des monts ses clartés ondoyantes Comme un fleuve de flamme inonder les coteaux, Dormir dans les vallons, ou glisser sur les pentes, Ou rejaillir au loin du sein brillant des eaux,

La douteuse lueur, dans l'ombre répandue, Teint d'un jour azuré la pâle obscurité, Et fait nager au loin dans la vague étendue Les horizons baignés par sa molle clarté.

L'Océan, amoureux de ces rives tranquilles, Calme,3 en baisant leurs pieds, ses 4 orageux transports. Et, pressant dans ses bras ces golfes et ces îles, De son humide haleine en rafraîchit les bords.

* Ile de la Méditerranée, dans le golfe de Naples.

ISCHIA

Du 1 flot qui tour à tour s'avance et se retire L'œil aime à suivre au loin le flexible contour : On dirait un amant qui presse en son délire La vierge qui résiste et cède tour à tour.

Doux comme le soupir de l'enfant qui sommeille, Un son vague et plaintif se répand dans les airs : Est-ce un écho du ciel qui charme notre oreille ? Est-ce un soupir d'amour de la terre et des mers ?

Il s'élève, il retombe, il renaît, il expire, Comme un cœur oppressé d'un poids de volupté ; Il semble qu'en ces nuits la nature respire, Et se plaint comme nous de sa félicité.

Mortel, ouvre ton âme à ces torrents de vie ; Reçois par tous les sens les charmes de la nuit : A t'enivrer d'amour son 2 ombre te convie ; Son astre dans le ciel se lève et te conduit.

Vois- tu ce feu lointain trembler sur la colline? Par la main de l'amour c'est un phare allumé ; Là, comme un lis penché, l'amante3 qui s'incline Prête une oreille avide aux pas du bien-aimé.

La vierge, dans le songe où son âme s'égare, Soulève un œil d'azur qui réfléchit les cieux, Et ses doigts au hasard errant sur sa guitare Jettent aux vents du soir des sons mystérieux :

MÉDITATIONS POÉTIQUES

" Viens ! l'amoureux silence occupe au loin l'espace ; Viens du soir près de moi respirer la fraîcheur ! C'est l'heure ; à peine 1 au loin la voile qui s'efface Blanchit en ramenant le paisible pêcheur.

" Depuis l'heure où ta barque a fui loin de la rive, J'ai suivi tout le jour ta voile sur les mers, Ainsi que de son nid la colombe craintive Suit l'aile du ramier qui 2 blanchit dans les airs.

" Tandis qu'elle 3 glissait sous l'ombre du rivage, J'ai reconnu ta voix dans la voix des échos ; Et la brise du soir, en mourant sur la plage, Me rapportait tes chants prolongés sur les flots.

" Quand la vague a grondé sur la côte écumante, A l'étoile4 des mers j'ai murmuré ton nom ; J'ai rallumé ma lampe, et de ta seule amante L'amoureuse prière a fait fuir l'aquilon.

" Maintenant sous le ciel tout repose ou tout aime : La vague en ondulant vient dormir sur le bord, La fleur dort sur sa tige, et la nature même Sous le dais de la nuit se recueille et s'endort.

" Vois : la mousse a pour nous tapissé la vallée ;

Le pampre s'y recourbe en replis tortueux,

Et l'haleine de l'onde, à l'oranger mêlée,

De ses fleurs qu'elle effeuille embaume mes cheveux.

ISCHIA

" A la molle clarté de la voûte sereine Nous chanterons ensemble assis sous le jasmin, Jusqu'à l'heure où la lune, en glissant vers Misène,1 Se perd en pâlissant dans les feux du matin."

Elle chante ; et sa voix par intervalle expire, Et, des accords du luth plus faiblement frappés, Les échos assoupis ne livrent au zéphire Que des soupirs mourants, de silence coupés.

Celui qui, le 2 cœur plein de délire et de flamme, A cette heure d'amour, sous cet astre enchanté, Sentirait 3 tout à coup le rêve de son âme S'animer sous les traits d'une chaste beauté ;

Celui qui, sur la mousse, au pied du sycomore, Au murmure des eaux, sous un dais de saphirs, Assis à ses genoux, de l'une à l'autre aurore, N'aurait pour lui parler que l'accent des soupirs ;4

Celui qui, respirant son haleine adorée, Sentirait ses cheveux, soulevés par les vents, Caresser en passant sa paupière effleurée, Ou rouler sur son front leurs anneaux ondoyants ;

Celui qui, suspendant les heures fugitives, Fixant avec l'amour son âme en ce beau lieu, Oublierait que le temps coule encor sur ces rives, Serait-il5 un mortel, ou serait-il un dieu?

MÉDITATIONS POÉTIQUES

Et nous, aux doux penchants de ces verts Élysées, Sur ces bords où l'amour eût caché son Éden 1 ; Au murmure plaintif des vagues apaisées, Aux rayons endormis de l'astre 2 élyséen ;

Sous ce ciel où la vie, où le bonheur abonde, Sur ces rives que l'œil se plaît à parcourir, Nous avons respiré cet air d'un autre monde, Élise3 !... Et cependant on dit qu'il faut mourir !

LES PRÉLUDES

LES PRÉLUDES

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