‹ Selections from Les caractères of La Bruyère;Chapitre 13 sur 82 · DES FEMMES · texte numérisé non relu

DES FEMMES

I. Les hommes et les femmes conviennent rarement sur le mérite d'une femme; leurs intérêts sont trop différents. Les femmes ne se plaisent point les unes aux autres par les mêmes agréments qu'elles plaisent aux 5 hommes; mille manières, qui allument dans ceux-ci les grandes passions, forment entre elles Taversion et l'antipathie.

lo. Un beau visage est le plus beau de tous les spectacles ; et l'harmonie la plus douce est le son de voix de 10 celle que l'on aime.

i6. Les femmes s'attachent aux hommes par les faveurs qu'elles leur accordent: les hommes guérissent par ces mêmes faveurs.

29. Le rebut de la cour est reçu à la ville dans une 15 ruelle,^ oh il défait le magistrat, même en cravate et en

habit gris,^ ainsi que le bourgeois en baudrier,' les écarte et devient maître de la place : il est écouté, il est aimé ; on ne tient guère plus d'un moment contre une écharpe d'or* et une plume blanche, contre un homme qui parle 20 au roi^ et voit les ministres. Il fait des jaloux et des jalouses ; on l'admire, il fait envie : à quatre lieues de la,* il fait pitié.

30. Un homme de la ville est pour une femme de province ce qu'est pour une femme de ville un homme

25 de la cour.

49. Pourquoi s'en prendre aux hommes de ce que les femmes ne sont pas savantes?^ Par quelles lois, par quels édits, par quels rescrits leur a-t-on défendu d'ouvrir les yeux et de lire, de retenir ce qu'elles ont lu et

30 d'en rendre compte ou dans leur conversation, ou par

leurs ouvrages? Ne se sont-elles pas au contraire établies elles-mêmes dans cet usage de ne rien savoir, ou par la faiblesse de leur complexion, ou par la paresse de leur esprit, ou par le soin de leur beauté, ou par une certaine légèreté qui les empêche de suivre une longue étude, ou s par le talent et le génie qu'elles ont seulement pour les ouvrages de la main, ou par les distractions que donnent les détails d'un domestique,^ ou par un éloignement naturel des choses pénibles et sérieuses, ou par une curiosité toute différente de celle qui contente Tesprit, ou lo par un tout autre goût que celui d'exercer leur mémoire ? Mais à quelque cause que les hommes puissent devoir cette ignorance des femmes, ils sont heureux que les femmes, qui les dominent d'ailleurs par tant d'endroits,^ aient sur eux cet avantage de moins. 15

On regarde une femme savante comme on fait' une belle arme: elle est ciselée artistement, d'une polissure admirable et d'un travail fort recherché; c'est une pièce de cabinet, que l'on montre aux curieux, qui n'est pas d'usage, qui ne sert ni à la guerre ni à la chasse, non 20 plus qu'un cheval de manège, quoique le mieux instruit du monde.

Si la science et la sagesse se trouvent unies en un même sujet, je ne m'informe plus du sexe: j'admire; et si vous me dites qu'une femme sage ne songe guère à 25 être savante, ou qu'une femme savante n'est guère sage, vous avez déjà oublié ce que vous venez de lire, que les femmes ne sont détournées des sciences que par de certains défauts. Concluez donc vous-mêmes que moins elles auraient de ces défauts, plus elles seraient sages, 30 et qu'ainsi une femme sage n'en serait que plus propre à devenir savante, ou qu'une femme savante, n'étant

telle que parce qu'elle aurait pu vaincre beaucoup de défauts, n'en est que plus sage.

53. Les femmes sont extrêmes : elles sont meilleures ou pires que les hommes.

5 58. Un homme est plus fidèle au secret d'autrui qu'au sien propre ; une femme au contraire garde mieux son secret que celui d'autrui.

66. Il coûte peu aux femmes de dire ce qu'elles ne sentent point: il coûte encore moins aux hommes de 10 dire ce qu'ils sentent.

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