‹ Selections from Les caractères of La Bruyère;Chapitre 18 sur 82 · Il faut laisser parler^ cet inconnu que le hasard a · texte numérisé non relu

Il faut laisser parler^ cet inconnu que le hasard a

placé auprès de vous dans une voiture publique, à une fête ou à un spectacle; et il ne vous' coûtera bientôt pour le connaître que de l'avoir écouté: vous saurez son nom, sa demeure, son pays, Tétat de son bien, son emploi, 5 celui de son père, la famille dont est sa mère, sa parenté, ses alliances, les armes de sa maison ; vous comprendrez qu'il est noble, qu'il a un château, de beaux meubles, des valets et un carrosse.

iS. Il y a des gens qui parlent un moment avant que

lo d'avoir pensé. Il y en a d'autres qui ont une fade attention à ce qu'ils disent, et avec qui l'on souffre dans la conversation de tout le travail de leur esprit; ils sont comme pétris de phrases et de petits tours d'expression, concertés dans leur geste et dans tout leur maintien ; ils

15 sont puristes^ et ne hasardent pas le moindre mot, quand il devrait faire le plus bel effet du monde ; rien d'heureux ne leur échappe, rien ne coule de source et avec liberté: ils parlent proprement et ennuyeusement.

16. L'esprit de la conversation consiste bien moins à 20 en montrer beaucoup qu'à en faire trouver aux autres:

celui qui sort de votre entretien content de soi et de son esprit l'est de vous parfaitement. Les hommes n'aiment point à vous admirer, ils veulent plaire ; ils cherchent moins à être instruits, et même réjouis, qu'à être goûtés 25 et applaudis ; et le plaisir le plus délicat est de faire celui d'autrui.

17. Il ne faut pas qu'il y ait trop d'imagination ^ dans nos conversations ni dans nos écrits; elle ne produit souvent que des idées vaines et puériles, qui ne servent

30 point à perfectionner le goût et à nous rendre meilleurs. Nos pensées doivent être prises dans le bon sens et la droite raison, et doivent être un effet de notre jugement.

1 9. Dire d'une chose modestement ou qu'elle est bonne ou qu'elle est mauvaise, et les raisons pourquoi elle est telle, demande du bon sens et de l'expression : c'est une affaire. Il est plus court de prononcer d'un ton décisif, et qui emporte la preuve de ce qu'on avance, ou qu'elle 5 est exécrable ou qu'elle est miraculeuse.

21. Celui qui dit incessamment qu'il a de l'honneur et de la probité, qu'il ne nuit à personne, qu'il consent que le mal qu'il fait aux autres lui arrive, et qui jure pour le faire croire, ne sait pas même contrefaire l'homme de 10 bien.

Un homme de bien ne saurait empêcher par toute sa modestie qu'on ne dise de lui ce qu'un malhonnête homme sait dire de soi.^

28. Il y a des gens d'une certaine étoffe ou d'un cer- 15 tain caractère avec qui il ne faut jamais se commettre, de qui l'on ne doit se plaindre que le moins qu'il est possible, et contre qui il n'est pas même permis d'avoir raison.

31. Avec de la vertu, de la capacité et une bonne con- 20 duite, l'on peut être insupportable. Les manières, que l'on néglige comme de petites choses, sont souvent ce qui fait que les hommes décident de vous en bien ou en mal: une légère attention à les avoir douces et polies prévient leurs mauvais jugements. Il ne faut presque 25 rien pour être cru fier, incivil, méprisant, désobligeant;

il faut encore moins pour être estimé tout le contraire.

32. La politesse n'inspire pas toujours la bonté, l'équité, la complaisance, la gratitude ; elle en donne du moins les apparences, et fait paraître l'homme au dehors 30 comme il devrait être intérieurement.

L'on peut déÇnir l'çsprit dç politesse, l'on ne peut en

fixer la pratique: elle suit Pusage et les coutumes reçues; elle est attachée aux temps, aux lieux, aux personnes, et n'est point la même dans les deux sexes ni dans les différentes conditions; l'esprit tout seul ne la fait pas deviner :

5 il fait qu'on la suit par imitation, et que l'on s'y perfectionne. Il y a des tempéraments qui ne sont susceptibles que de la politesse, et il y en a d'autres qui ne servent qu'aux grands talents ou à une vertu solide. Il est vrai que les manières polies donnent cours au mérite et le

10 rendent agréable, et qu'il faut avoir de bien éminentes qualités pour se soutenir sans la politesse.

Il me semble que l'esprit de politesse est une certaine attention à faire que, par nos paroles et par nos manières, les autres soient contents de nous et d'eux-mêmes.

'S 37« Ne pouvoir supporter tous les mauvais caractères

dont le monde est plein n'est pas un fort bon caractère :

il faut dans le commerce des pièces d'or et de la monnaie.

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