L'on sait des gens qui avaient coulé leurs jours
dans une union étroite : leurs biens étaient en commun ;
20 ils n'avaient qu'une même demeure; ils ne se perdaient pas de vue. Ils se sont aperçus à plus de quatre-vingts ans qu'ils devaient se quitter l'un l'autre et finir leur société; ils n'avaient plus qu'un jour à vivre, et ils n'ont osé entreprendre de le passer ensemble; ils se sont
25 dépêchés de rompre avant que de mourir; ils n'avaient de fonds pour la complaisance que jusque-là. Ils ont trop vécu pour le bon exemple: un moment plus tôt ils mouraient sociables et laissaient après eux un rare modèle de la persévérance dans l'amitié,
3Q 40. L'intérieur des familles est souvent troublé par les défiances, par les jalousies et par l'antipathie, pendant que des dehors contents, paisibles et enjoués nous
trompent, et nous y font supposer une paix qui n'y est point: il y en a peu qui gagnent à être approfondies. Cette visite que vous rendez vient de suspendre une querelle domestique, qui n'attend que votre retraite pour recommencer. 5
41. Dans la société, c'est la raison qui plie la première. Les plus sages sont souvent menés par le plus fou et le plus bizarre: l'on étudie son faible, son humeur, ses caprices, l'on s'y accommode; l'on évite de le heurter, tout le monde lui cède. La moindre sérénité qui paraît 10 sur son visage lui attire des éloges: on lui tient compte de n'être pas toujours insupportable. Il est craint, ménagé, obéi, quelquefois aimé.
47. G** et H** sont voisins de campagne, et leurs terres sont contiguës; ils habitent une contrée déserte et 15 solitaire. Éloignés des villes et de tout commerce, il semblait que la fuite ^ d'une entière solitude ou l'amour de
la société eût dû les assujettir à une liaison réciproque ; il est cependant difficile d'exprimer la bagatelle qui les a fait rompre, qui les rend implacables l'un pour l'autre, et 20 qui perpétuera leurs haines dans leurs descendants. Jamais des parents, et même des frères, ne se sont brouillés pour une moindre chose.
Je suppose qu'il n'y ait que deux hommes sur la terre, qui la possèdent seuls et qui la partagent toute entre eux 25 deux: je suis persuadé qu'il leur naîtra bientôt quelque sujet de rupture, quand ce ne serait que pour les limites.
48. Il est souvent plus court et plus utile de cadrer aux autres que de faire que les autres s'ajustent à nous.
49. J'approche d'une petite ville ', et je suis déjà sur 30 une hauteur d'oîi je la découvre. Elle est située à micôte; une rivière baigne ses murs et coule ensuite dans
une belle prairie; elle a une forêt épaisse qui la couvre des vents froids et de Taquilon. Je la vois dans un jour si favorable que je compte ses tours et ses clochers; elle me paraît peinte sur le penchant de la colline. Je me S récrie et je dis: «Quel plaisir de vivre sous un si beau ciel et dans ce séjour si délicieux!» Je descends dans la ville, oîi je n'ai pas couché deux nuits, que je ressemble à ceux qui l'habitent: j'en veux sortir.
50. Il y a une chose que Ton n'a point vue sous le 10 ciel, et que selon toutes les apparences on ne verra
jamais: c'est une petite ville qui n'est divisée en aucuns partis; oîi les familles sont unies, et où les cousins se voient avec confiance ; oîi un mariage n'engendre point une guerre civile; oU la querelle des rangs ne se réveille
15 pas à tous moments par l'offrande, l'encens et le pain bénit, par les processions et par les obsèques; d'oli l'on a banni les caquets^ le mensonge et la médisance ; oU l'on voit parler ensemble le bailli et le président,^ les élus et les assesseurs;^ oli le doyen vit bien avec ses chanoines, oli
20 les chanoines ne dédaignent pas les chapelains, et oli ceux-ci souffrent les chantres.
51. Les provinciaux et les sots sont toujours prêts à se fâcher, et à croire qu'on se moque d'eux ou qu'on les méprise : il ne faut jamais hasarder la plaisanterie, même
25 la plus douce et la plus permise, qu'avec des gens polis,
ou qui ont de l'esprit.