Il n'y a qu'une affliction qui dure, qui est celle qui
vient de la perte de biens: le temps, qui adoucit toutes
les autres, aigrit celle-ci. Nous sentons à tous moments,
pendant le cours de notre vie, oîi le bien que nous avons
25 perdu nous manque.
78. Ni les troubles, Zénohie^ qui agitent votre empire, ni la guerre que vous soutenez virilement contre une nation puissante depuis la mort du roi votre époux, ne diminuent rien de votre magnificence. Vous avez préféré
30 à toute autre contrée les rives de l'Euphrate pour y élever un superbe édifice : l'air y est sain et tem^péré, la situation en est riante; un bois sacré l'ombrage du côté du
couchant. Les dieux de Syrie, qui habitent quelquefois la terre, n'y auraient pu choisir une plus belle demeure. La campagne autour est couverte d'hommes qui taillent et qui coupent, qui vont et qui viennent, qui roulent ou qui charrient le bois du Liban,* l'airain et le porphyre ; 5 les grues et les machines gémissent dans l'air, et font espérer à ceux qui voyagent vers l'Arabie de revoir à leur retour en leurs foyers ce palais achevé, et dans cette splendeur oîi vous désirez de le porter avant de l'habiter, vous et les princes vos enfants. N'y épargnez rien, grande 10 reine; employez-y l'or et tout l'art des plus excellents ouvriers; que les Phidias et les Zeuxis* de votre siècle déploient toute leur science sur vos plafonds et sur vos lambris; tracez-y de vastes et délicieux jardins, dont l'enchantement soit tel qu'ils ne paraissent pas faits de la 15 main des hommes; épuisez vos trésors et votre industrie sur cet ouvrage incomparable ; et après que vous y aurez mis, Zénobie, la dernière main, quelqu'un de ces pâtres qui habitent les sables voisins de Palmyre, devenu riche par les péages de vos rivières, achètera un jour à deniers 20 comptants cette royale maison, pour l'embellir et la rendre plus digne de lui et de sa fortune.
81. La cause la plus immédiate de la ruine et de la déroute des personnes des deux conditions, de la robe et de l'épée, est que J'état" seul, et non le bien, règle la 25 dépense.
83. Giton a le teint frais, le visage plein et les joues pendantes, l'œil fixe et assuré, les épaules larges, l'estomac haut, la démarche ferme et délibérée. Il parle avec confiance; il fait répéter celui qui l'entretient, et il ne 30 goûte que médiocrement tout ce qu'il lui dit. Il déploie un ample mouchoir, et se mouche avec grand bruit; il
crache fort loin, et il éternue fort haut. Il dort le jour, il dort la nuit, et profondément; il ronfle en compagnie. Il occupe à table et à la promenade plus de place qu'un autre; il tient le milieu en se promenant avec ses égaux; 5 il s'arrête, et l'on s'arrête; il continue de marcher, et l'on marche: tous se règlent sur lui. Il interrompt, il redresse ceux qui ont la parole ; on ne l'interrompt pas, on l'écoute aussi longtemps qu'il veut parler; on est de son avis, on croit les nouvelles qu'il débite. S'il s'assied,
10 vous le voyez s'enfoncer dans un fauteuil, croiser les jambes l'une sur l'autre, froncer le sourcil, abaisser son chapeau sur ses yeux pour ne voir personne, ou le relever ensuite, et découvrir son front par fierté et par audace. Il est enjoué, grand rieur, impatient, présomptueux,
15 colère, libertin,^ politique, mystérieux sur les affaires du temps; il se croit des talents et de l'esprit. Il est riche.