‹ Selections from Les caractères of La Bruyère;Chapitre 29 sur 82 · Théramène était riche et avait du mérite; il a héri · texte numérisé non relu

Théramène était riche et avait du mérite; il a héri

té, il est donc très riche et d'un très grand mérite. Voilà toutes les femmes en campagne pour Tavoir pour galant, et toutes les filles pour épouseur. Il va de maisons en maisons faire espérer aux mères qu'il épousera. Est-il 5 assis, elles se retirent pour laisser à leurs filles toute la liberté d'être aimables, et à Théramène de faire ses déclarations. Il tient ici contre le mortier;^ là il efface le cavalier^ ou le gentilhomme. Un jeune homme fleuri,* vif, enjoué,' spirituel n'est pas souhaité plus ardemment

10 ni mieux reçu; on se l'arrache des mains, on a à peine le loisir de sourire à qui se trouve avec lui dans une même visite. Combien de galants va-t-il mettre en déroute! quels bons partis ne fera-t-il pas manquer! Pourra-t-il suffire à tant d'héritières qui le recherchent? Ce n'est

15 pas seulement la terreur des maris, c'est l'épou vantail de tous ceux qui ont envie de l'être, et qui attendent d'un mariage à remplir le vide de leur consignation.* On devrait proscrire de tels personnages si heureux, si pécunieux,*^ d'une ville bien policée, ou condamner le sexe,

20 sous peine de folie ou d'indignité, à ne les traiter pas mieux que s'ils n'avaient que du mérite.

2 2. Les empereurs n'ont jamais triomphé à Rome si mollement, si commodément, ni si sûrement même, contre le vent, la pluie, la poudre et le soleil, que le bourgeois

25 sait à Paris se faire mener par toute la ville: quelle distance de cet usage à la mule de leurs ancêtres! Ils ne savaient point encore se priver du nécessaire pour avoir le superflu, ni préférer le faste aux choses utiles. On ne les voyait point s'éclairer avec des bougies* et se chauffer

30 à un petit feu ; la cire était pour l'autel et pour le Louvre."' Ils ne sortaient point d'un mauvais dîner pour monter dans leur carrosse ; ils se persuadaient que l'homme avait

des jambes pour marcher, et ils marchaient. Ils se conservaient propres quand il faisait sec, et dans un temps humide ils gâtaient leur chaussure, aussi peu embarrassés de franchir les rues et les carrefours que le chasseur de traverser un guéret, ou le soldat de se mouiller dans une s tranchée. On n'avait pas encore imaginé d'atteler deux hommes à une litière;^ il y avait même plusieurs magistrats qui allaient à pied à la chambre ou aux enquêtes,* d'aussi bonne grâce qu'Auguste autrefois allait de son pied' au Capitole. L'étain, dans ce temps, brillait sur lo les tables et sur les buffets, comme le fer et le cuivre dans les foyers; l'argent et l'or étaient dans les coffres. Les femmes se faisaient servir par des femmes; on mettait celles-ci jusqu'à la cuisine. Les beaux noms de gouverneurs et de gouvernantes n'étaient pas inconnus 15 à nos pères: ils savaient à qui l'on confiait les enfants des rois et des plus grands princes ; mais ils partageaient^ le service de leurs domestiques avec leurs enfants, contents de veiller eux-mêmes immédiatement à leur éducation. Ils comptaient en toutes choses avec eux-mêmes: leur 20 dépense était proportionnée à leur recette; leurs livrées, leurs équipages, leurs meubles, leur table, leurs maisons de la ville et de la campagne, tout était mesuré sur leurs rentes et sur leur condition. Il y avait entre eux des distinctions extérieures qui empêchaient qu'on ne prît la 25 femme du praticien pour celle du magistrat, et le roturier ou le simple valet pour le gentilhomme. Moins appliqués à dissiper ou à grossir leur patrimoine qu'à le maintenir, ils le laissaient entier à leurs héritiers, et passaient ainsi d'une vie modérée à une mort tranquille. Ils ne disaient 30 point : Le siècle est dur^ la misère est grande^ V argent est rare ; ils en avalent moins que nous, et en avaient assez, plus

riches par leur économie et par leur modestie^ que de leurs revenus et de leurs domaines. Enfin Ton était alors pénétré de cette maxime, que ce qui est dans les grands splendeur, somptuosité, magnificence, est dissipa- 5 tion, folie, ineptie dans le particulier.

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