‹ Selections from Les caractères of La Bruyère;Chapitre 35 sur 82 · Les grands dédaignent les gens d'esprit qui n'ont · texte numérisé non relu

Les grands dédaignent les gens d'esprit qui n'ont

que de l'esprit; les gens d'esprit méprisent les grands qui

S n'ont que de la grandeur. Les gens de bien plaignent

les uns et les autres, qui ont ou de la grandeur ou de

l'esprit, sans nulle vertu.

i6. Une froideur ou une incivilité qui vient de ceux qui sont au-dessus de nous nous les fait haïr; mais un

10 salut ou un sourire nous les réconcilie.

23. C'est déjà trop d'avoir avec le peuple une même religion et un même Dieu : quel moyen encore de s'appeler Pierre^ Jean, Jacques, comme le marchand ou le laboureur.^ Évitons d'avoir rien de commun avec la

15 multitude; affectons au contraire toutes les distinctions qui nous en séparent. Qu'elle s'approprie les douze apôtres, leurs disciples, les premiers martyrs (telles gens, tels patrons); qu'elle voie avec plaisir revenir toutes les années ce jour particulier que chacun célèbre comme sa

20 fête. Pour nous autres grands, ayons recours aux noms profanes; faisons-nous baptiser sous ceux à^Annibal, de César et de Pompée, c'étaient de grands hommes ; sous celui de Lucrèce, c'était une illustre Romaine ; sous ceux de Renaud, de Roger, à^ Olivier et de Tancrède,^ c'étaient

25 des paladins, et le roman n'a point de héros plus merveilleux; sous ceux à* Hector, à^ Achille, &* Hercule, tous demi-deux ; sous ceux même de Phébus et de Diane, Et qui nous empêchera de nous faire nommer Jupiter^ ou Mercure, ou Vénus, ou Adonis 1

30 25. Si je compare ensemble les deux conditions des hommes les plus opposées, je veux dire les grands avec le peuple, ce dernier me paraît content du nécessaire, et

les autres sont inquiets et pauvres avec le superflu. Un homme du peuple ne saiirait faire aucun mal; un grand ne veut faire aucun bien et est capable de grands maux. L'un ne se forme et ne s'exerce que dans les choses qui sont utiles; l'autre y joint les pernicieuses. Là se mon- s trent ingénument la grossièreté et la franchise; ici se cache une sève maligne et corrompue sous l'écorce de la politesse. Le peuple n'a guère d'esprit, et les grands n'ont point d'âme : celui-là a un bon fond et n'a point de dehors; ceux-ci n'ont que des dehors et qu'une simple lo superficie. Faut-il opter? Je ne balance pas: je veux être peuple.

28. Un grand aime la Champagne,^ abhorre la Brie ; il s'enivre de meilleur vin que l'homme du peuple: seule différence que la crapule laisse entre les conditions les 15 plus disproportionnées, entre le seigneur et l'estafier.

29. Il semble d'abord qu'il entre dans les plaisirs des princes un peu de celui d'incommoder les autres. Mais non, les princes ressemblent aux hommes; ils songent à eux-mêmes, suivent leur goût, leurs passions, leur com- 20 modité: cela est naturel.

41. S'il est vrai qu'un grand donne plus à la fortune lorsqu'il hasarde une vie destinée à couler dans les ris, le plaisir et l'abondance, qu'un particulier qui ne risque que des jours qui sont misérables, il faut avouer aussi 25 qu'il a un tout autre dédommagement, qui est la gloire et la haute réputation. Le soldat ne sent pas qu'il soit connu; il meurt obscur et dans la foule: il vivait de même, à la vérité, mais il vivait; et c'est l'une des sources du défaut de courage dans les conditions basses et 30 serviles. Ceux, au contraire, que la naissance démêle d'avec le peuple, et expose aux yeux des hommes, à leur

censure et à leurs éloges, sont même capables de sortir par effort de leur tempérament, s'il ne les portait pas à la vertu; et cette disposition de cœur et d'esprit, qui passe des aïeuls par les pères dans leurs descendants, est

5 cette bravoure si familière aux personnes nobles, et peutêtre la noblesse même.

Jetez-moi dans les troupes comme un simple soldat, je suis Thersite;^ mettez-moi à la tête d'une armée dont j'aie à répondre à toute l'Europe, je suis Achille.

10 42. Les princes, sans autre science ni autre règle, ont un goût de comparaison : ils sont nés et élevés au milieu et comme dans le centre des meilleures choses, à quoi ils rapportent ce qu'ils lisent, ce qu'ils voient et ce qu'ils entendent. Tout ce qui s'éloigne trop de Lulli, de

15 Racine et de Le Brun,^ est condamné.

44. C'est une pure hypocrisie à un homme d'une certaine élévation de ne pas prendre d'abord le rang qui lui est dû, et que tout le monde lui cède. Il ne lui coûte rien d'être modeste, de se mêler dans la multitude qui va

20 s'ouvrir pour lui, de prendre dans une assemblée une dernière place, afin que tous l'y voient et s'empressent de l'en ôter. La modestie est d'une pratique plus amère aux hommes d'une condition ordinaire : s'ils se jettent dans la foule, on les écrase ; s'ils choisissent un poste in-

25 commode, il leur demeure.

46. Les meilleures actions s'altèrent et s'affaiblissent par la manière dont on les fait, et laissent même douter des intentions. Celui qui protège ou qui loue la vertu pour la vertu, qui corrige ou qui blâme le vice à cause

30 du vice, agit simplement, naturellement, sans aucun tour, sans nulle singularité, sans faste, sans affectation; il n'use point de réponses graves et sentencieuses, encore

moins de traits piquants et satiriques : ce n*est jamais une scène qu'il joue pour le public, c'est un bon exemple qu'il donne, et un devoir dont il s'acquitte; il ne fournit rien aux visites des femmes, ni au cabinet,^ ni aux nouvellistes; il ne donne point à un homme agréable la ma- 5 tière d'un joli conte. Le bien qu'il vient de faire est un peu moins su, à la vérité ; mais il a fait ce bien : que voudrait-il davantage ?

47. Les grands ne doivent point aimer les premiers temps: ils ne leur sont point favorables; il est triste 10 pour eux d'y voir que nous sortions tous du frère et de la sœur. Les hommes composent ensemble une même famille : il n'y a que le plus ou le moins dans le degré de parenté.

53. A la cour, à la ville, mêmes passions, mêmes fai- 15 blesses, mêmes petitesses, mêmes travers d'esprit, mêmes brouilleries dans les familles et entre les proches, mêmes envies, mêmes antipathies. Partout des brus et des belles-mères, des maris et des femmes, des divorces, des ruptures, et de mauvais raccommodements; partout des 20 humeurs, des colères, des partialités, des rapports, et ce qu'on appelle de mauvais discours. Avec de bons yeux on voit sans peine la petite ville, la rue Saint-Denis, comme transportées à V *** ou à F***.^ Ici l'on croit se haïr avec plus de fierté et de hauteur, et peut- 25 être avec plus de dignité: on se nuit réciproquement avec plus d'habileté et de finesse; les colères sont plus éloquentes, et l'on se dit des injures plus poliment et en meilleurs termes; l'on n'y blesse point la pureté de la langue; l'on n'y offense que les hommes ou que leur 30 réputation : tous les dehors du vice y sont spécieux, mais le fond, encore une fois, y est le même que dans les con-

ditions les plus ravalées; tout le bas, tout le faible et tout Pindigne s'y trouvent. Ces hommes si grands ou par leur naissance, ou par leur faveur, ou par leurs dignités, ces têtes si fortes et si habiles, ces femmes si 5 polies et si spirituelles, tous méprisent le peuple, et ils sont peuple.

Qui dit le peuple dit plus d'une chose : c'est une vaste expression, et l'on s'étonnerait de voir ce qu'elle embrasse, et jusques oU elle s'étend. Il y a le peuple qui 10 est opposé aux grands : c'est la populace et la multitude ; il y a le peuple qui est opposé aux sages, aux habiles et aux vertueux : ce sont les grands comme les petits.

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