Il n'y a pour l'homme que trois événements
naître, vivre et mourir. Il ne se sent pas naître, il
souffre à mourir, et il oublie de vivre.
25 49. Il y a un temps oîi la raison n'est pas encore, oh l'on ne vit que par instinct, à la manière des animaux, et dont il ne reste dans la mémoire aucun vestige. Il y a un second temps oh la raison se développe, oli elle est formée, et 011 elle pourrait agir, si elle n'était pas ob-
30 scurcie et comme éteinte par les vices de la complexibn, et par un enchaînement de passions qui se succèdent les unes aux autres, et conduisent jusques au troisième et
dernier âge. La raison, alors dans sa force, devrait produire ; mais elle est refroidie et ralentie par les années, par la maladie et la douleur, déconcertée ensuite par le désordre de la machine, qui est dans son déclin: et ces temps néanmoins sont la vie de Thomme. s
50. Les enfants sont hautains, dédaigneux, colères, envieux, curieux, intéressés, paresseux, volages, timides, intempérants, menteurs, dissimulés; ils rient et pleurent facilement: ils ont des joies immodérées et des afflictions amères sur de très petits sujets; ils ne veulent point lo souffrir de mal, et aiment à en faire: ils sont déjà des hommes.
51. Les enfants n'ont ni passé ni avenir, et, ce qui ne nous arrive guère, ils jouissent du présent.
52. Le caractère de Tenfance paraît unique*; les 15 mœurs, dans cet âge, sont assez les mêmes, et ce n'est qu'avec une curieuse attention qu'on en pénètre la différence: elle augmente avec la raison, parce qu'avec celle-ci croissent les passions et les vices, qui seuls rendent les hommes si dissemblables entre eux, et si 20 contraires à eux-mêmes.
54. Il n'y a nuls vices extérieurs et nuls défauts du corps qui ne soient aperçus par les enfants; ils les saisissent d'une première vue, et ils savent les exprimer par des mots convenables: on ne nomme point plus heureuse- 25 ment. Devenus hommes, ils sont chargés à leur tour de toutes les imperfections dont ils se sont moqués.
L'unique soin des enfants est de trouver l'endroit faible de leurs maîtres, comme de tous ceux à qui ils sont soumis: dès qu'ils ont pu les entamer, ils gagnent le 30 dessus et prennent sur eux un ascendant qu'ils ne perdent plus. Ce qui nous fait déchoir une première fois
de cette supériorité à leur égard est toujours ce qui nous empêche de la recouvrer.
55. La paresse, Tindolence et Toisiveté, vices si naturels aux enfants, disparaissent dans leurs jeux, où ils S sont vifs, appliqués, exacts, amoureux des règles et de la symétrie, où ils ne se pardonnent nulle faute les uns aux autres, et recommencent eux-mêmes plusieurs fois une seule chose qu'ils ont manquée: présages certains qu'ils pourront un jour négliger leurs devoirs, mais qu'ils
10 n'oublieront rien pour leurs plaisirs.
57. Les enfants commencent entre eux par l'état populaire: chacun y est le maître; et ce qui est bien naturel, ils ne s'en accommodent pas longtemps, et passent au monarchique. Quelqu'un se distingue, ou par une plus
15 grande vivacité, ou par une meilleure disposition du corps, ou par une connaissance plus exacte des jeux différents et des petites lois qui les composent ; les autres lui défèrent, et il se forme alors un gouvernement absolu qui ne roule que sur le plaisir.
20 60. On ne vit point assez pour profiter de ses fautes. On en commet pendant tout le cours de sa vie; et tout ce que l'on peut faire à force de faillir, c'est de mourir corrigé.
Il n'y a rien qui rafraîchisse le sang comme d'avoir
25 su éviter de faire une sottise.
63. L'esprit de parti abaisse les plus grands hommes jusques aux petitesses du peuple.
64. Nous faisons par vanité ou par bienséance les mêmes choses et avec les mêmes dehors que nous les
30 ferions par inclination ou par devoir. Tel vient de mourir à Paris de la fièvre qu'il a gagnée à veiller sa femme, qu'il n'aimait point.
68. On veut quelquefois cacher ses faibles, ou en diminuer l'opinion, par Taveu libre que Ton en fait. Tel dit: «Je suis ignorant,» qui ne sait* rien. Un homme dit: «Je suis vieux,» il passe soixante ans; un autre encore: «Je ne suis pas riche,» et il est pauvre. 5
72. Notre vanité et la trop grande estime que nous avons de nous-mêmes nous fait soupçonner dans les autres une fierté à notre égard qui y est quelquefois, et qui souvent n'y est pas: une personne modeste n'a point cette délicatesse. 10
74. D'où vient ^Aîdppe me salue aujourd'hui, me sourit, et se jette hors d'une portière, de peur de me manquer? Je ne suis pas riche, et je suis à pied: il doit, dans les règles, ne me pas voir. N'est-ce point pour être vu lui-même dans un même fond^ avec un 15 grand?
76. Nous cherchons notre bonheur hors de nousmêmes, et dans l'opinion des hommes, que nous connaissons flatteurs, peu sincères, sans équité, pleins d'envie, de caprices et de préventions. Quelle bizarrerie 1 20
79. La santé et les richesses, ôtant aux hommes l'expérience du mal, leur inspirent la dureté pour leurs semblables; et les gens déjà chargés de leur propre misère sont ceux qui entrent davantage par la compassion dans celle d'autrui. 25
82. Il y a une espèce de honte d'être heureux à la vue de certaines misères.
83. On est prompt à connaître ses plus petits avantages, et lent à pénétrer ses défauts. On n'ignore point qu'on a de beaux sourcils, les ongles bien faits; on sait 30 à peine que l'on est borgne ; on ne sait point du tout que l'on manque d'esprit.
8o LA BRUYÈRE
Argyre tire son gant pour montrer une belle main, et elle ne néglige pas de découvrir un petit soulier qui suppose qu'elle a le pied petit ; elle rit des choses plaisantes ou sérieuses, pour faire voir de belles dents; si elle 5 montre son oreille, c'est qu'elle l'a bien faite; et si elle ne danse jamais, c'est qu'elle est peu contente de sa taille, qu'elle a épaisse. Elle entend tous ses intérêts, à l'exception d'un seul: elle oarle toujours, et n'a point d'esprit.
10 84. Les hommes comptent presque pour rien toutes les vertus du cœur, et idolâtrent les talents du corps et de l'esprit. Celui qui dit froidement de soi, et sans croire blesser la modestie, qu'il est bon, qu'il est constant, fidèle, sincère, équitable, reconnaissant, n'ose dire qu'il
15 est vif, qu'il a les dents belles et la peau douce: cela est trop fort.
Il est vrai qu'il y a deux vertus que les hommes admirent, la bravoure et la libéralité, parce qu'il y a deux choses qu'ils estiment beaucoup, et que ces vertus font
20 négliger, la vie et l'argent: aussi personne n'avance de soi qu'il est brave ou libéral.
Personne ne dit de soi, et surtout sans fondement, qu'il est beau, qu'il est généreux, qu'il est sublime: on a mis ces qualités à un trop haut prix; on se contente de le
25 penser.
86. L'on voit peu d'esprits entièrement lourds et stupides; l'on en voit encore moins qui soient sublimes et transcendants. Le commun des hommes nage entre ces deux extrémités. L'intervalle est rempli par un grand
30 nombre de talents ordinaires, mais qui sont d'un grand usage, servent à la république, et renferment en soi l'utile et l'agréable : comme le commerce, les finances, le détail
LES CARACTÈRES 8l
des armées, la navigation, les arts, les métiers, Theureuse mémoire, l'esprit du jeu,^ celui de la société et de la conversation.
89. Un homme qui n'a de l'esprit que dans une certaine médiocrité est sérieux et tout d'une pièce : il ne rit 5 point, il ne badine jamais, il ne tire aucun fruit de la bagatelle ; aussi incapable de s'élever aux grandes choses que de s'accommoder, même par relâchement, des plus petites, il sait à peine jouer avec ses enfants.
91. Quelle mésintelligence entre l'esprit et le cœur! 10 Le philosophe vit mal avec tous ses préceptes, et le politique, rempli de vues et de réflexions, ne sait pas se gouverner.
92. L'esprit s'use comme toutes choses; les sciences sont ses aliments, elles le nourrissent et le consument. 15
93. Les petits sont quelquefois chargés de mille vertus * inutiles ; ils n'ont pas de quoi les mettre en œuvre.
95. Un homme haut et robuste, qui a une poitrine large et de larges épaules, porte légèrement et de bonne grâce un lourd fardeau; il lui reste encore un bras de 20 libre: un nain serait écrasé de la moitié de sa charge. Ainsi les postes éminents rendent les grands hommes encore plus grands, et les petits beaucoup plus petits.
ICI. L'ennui est entré dans le monde par la paresse; elle a beaucoup de part dans la recherche que font les 2$ hommes des plaisirs, du jeu, de la société. Celui qui aime le travail a assez de soi-même.
108. Les haines sont si longues et si opiniâtrées que le plus grand signe de mort dans un homme malade, c'est la réconciliation. 30
109. L'on s'insinue auprès de tous les hommes ou en les flattant dans les passions qui occupent leur âme, ou
en compatissant aux infirmités qui affligent leur corps ; en cela seul consistent les soins que l'on peut leur rendre : de là vient que celui qui se porte bien, et qui désire peu
. de choses, est moins facile à gouverner.
5 113. Ce n'est pas le besoin d'argent où les vieillards peuvent appréhender de tomber un jour qui les rend avares, car il y en a de tels qui ont de si grands fonds qu'ils ne peuvent guère avoir cette inquiétude ; et d'ailleurs, comment pourraient-ils craindre de manquer dans
10 leur caducité des commodités de la vie, puisqu'ils s'en privent eux-mêmes volontairement pour satisfaire à leur avarice ? Ce n'est point aussi l'envie de laisser de plus grandes richesses à leurs enfants, car il n'est pas naturel d'aimer quelque autre chose plus que soi-même, outre
15 qu'il se trouve des avares qui n'ont point d'héritiers. Ce vice est plutôt l'effet de l'âge et de la complexion des vieillards, qui s'y abandonnent aussi naturellement qu'ils suivaient leurs plaisirs dans leur jeunesse, ou leur ambition dans l'âge viril. Il ne faut ni vigueur, ni jeunesse,
20 ni santé, pour être avare ; l'on n'a aussi nul besoin de s'empresser ou de se donner le moindre mouvement pour épargner ses revenus : il faut laisser seulement son bien dans ses coffres, et se priver de tout. Cela est commode aux vieillards, à qui il faut une passion, parce qu'ils sont
25 hommes.
115. Le souvenir de la jeunesse est tendre dans les vieillards : ils aiment les lieux oîi ils l'ont passée ; les personnes qu'ils ont commencé de connaître dans ce temps leur sont chères ; ils affectent quelques mots du
30 premier langage qu'ils ont parlé ; ils tiennent pour l'ancienne manière de chanter, et pour la vieille danse ; ils vantent les modes qui régnaient alors dans les habits»
les meubles et les équipages. Ils ne peuvent encore désapprouver des choses qui servaient à leurs passions, qui étaient si utiles à leurs plaisirs, et qui en rappellent la mémoire. Comment pourraient-ils leur préférer de nouveaux usages et des modes toutes récentes, oh ils 5 n'ont nulle part, dont ils n'espèrent rien, que les jeunes gens ont faites, et dont ils tirent à leur tour de si grands avantages contre la vieillesse ?
121. Gnathon ne vit que pour soi, et tous les hommes ensemble sont à son égard comme s'ils n'étaient point. 10 Non content de remplir à une table la première place, il occupe lui seul celle de deux autres; il oublie que le repas est pour lui et pour toute la compagnie ; il se rend maître du plat, et fait son propre^ de chaque service; il ne s'attache à aucun des mets qu'il n'ait achevé d'es- 15 sayer de tous ; il voudrait pouvoir les savourer tous tout à la fois. Il ne se sert à table que de ses mains ; il manie les viandes, les remanie, démembre, déchire, et en use de manière qu'il faut que les conviés, s'ils veulent manger, mangent ses restes. Il ne leur épargne aucune 20 de ces malpropretés dégoûtantes, capables d'ôter l'appétit aux plus affamés ; le jus et les sauces lui dégouttent du menton et de la barbe ; s'il enlève un ragoût de dessus un plat, il le répand en chemin dans un autre plat et sur la nappe : on le suit à la trace. Il mange haut et avec 25 grand bruit ; il roule les yeux en mangeant; la table est pour lui un râtelier ; il écure ses dents, et il continue à manger. Il se fait, quelque part oli il se trouve, une manière d'établissement, et ne souffre pas d'être plus pressé au sermon ou au théâtre que dans sa chambre. 30 Il n'y a dans un carrosse que les places du fond qui lui conviennent; dans toute autre, si on veut l'en croire, il
pâlit et tombe en faiblesse. S'il fait un voyage avec plusieurs, il les prévient dans les hôtelleries, et il sait toujours se conserver dans la meilleure chambre le meilleur lit. Il tourne tout à son usage; ses valets, ceux 5 d'autrui, courent dans le même temps pour son service. Tout ce qu'il trouve sous sa main lui est propre, bardes, équipages. Il embarrasse tout le monde, ne se contraint pour personne, ne plaint personne, ne connaît des maux que les siens, que sa réplétion et sa bile, ne pleure point
10 la mort des autres, n'appréhende que la sienne, qu'il rachèterait volontiers de l'extinction du genre humain.
122. Cliton n'a jamais eu en toute sa vie que deux affaires, qui est de dîner le matin et de souper le soir : il ne semble né que pour la digestion. Il n'a de même qu'un
iS entretien: il dit les entrées qui ont été servies au dernier repas oU il s'est trouvé; il dit combien il y a eu de potages, et quels potages; il place ensuite le rôt et les entremets ; il se souvient exactement de quels plats on a relevé^ le premier service; il n'oublie pas les hors (Pœuvrey
20 le fruit et les assiettes ; ^ il nomme tous les vins et toutes les liqueurs dont il a bu; il possède le langage des cuisines autant qu'il peut s'étendre, et il me fait envie de manger à une bonne table oli il ne soit point. Il a surtout un palais sûr, qui ne prend point le change, et il ne s'est
25 jamais vu exposé à l'horrible inconvénient de manger un mauvais ragoût ou de boire d'un vin médiocre. C'est un personnage illustre dans son genre, et qui a porté le talent de se bien nourrir jusques oîi il pouvait aller. On ne reverra plus un homme qui mange tant et qui mange
30 si bien; aussi est-il l'arbitre des bons morceaux, et il n'est guère permis d'avoir du goût pour ce qu'il désapprouve. Mais il n'est plus : il s'est fait du moins porter
à table jusqu'au dernier soupir. Il donnait à manger le jour qu'il est mort. Quelque part où il soit, il mange ; et s'il revient au monde, c'est pour manger.
123. Ruffin commence à grisonner; mais il est sain, il a un visage frais et un œil vif qui lui promettent en- s core vingt années de vie; il est gdiïj Jovial^ familier, indifférent; il rit de tout son cœur, et il rit tout seul et sans sujet : il est content de soi, des siens, de sa petite fortune; il dit qu'il est heureux. Il perd son fils unique, jeune homme de grande espérance, et qui pouvait lo un jour être l'honneur de sa famille ; il remet sur d'autres le soin de le pleurer; il dit: «Mon fils est mort, cela fera mourir sa mère;» et il est consolé. Il n'a point de passions, il n'a ni amis ni ennemis, personne ne l'embarrasse, tout le monde lui convient, tout lui est propre; 15 il parle à celui qu'il voit une première fois avec la même liberté et la même confiance qu'à ceux qu'il appelle de vieux amis, et il lui fait part bientôt de ses quolibets et de ses historiettes. On l'aborde, on le quitte sans qu'il y fasse attention, et le même conte qu'il a commencé de 20 faire à quelqu'un, il l'achève à celui qui prend sa place.
127. Il faut des saisies de terre et des enlèvements de meubles, des prisons et des supplices, je l'avoue; mais justice, lois et besoins à part, ce m'est une chose toujours nouvelle de contempler avec quelle férocité les hommes 25 traitent d'autres hommes.
128. L'on voit certains animaux farouches,^ des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible ; ils ont 30 comme une voix articulée, et quand ils se lèvent sur leurs pieds ils montrent une face humaine ; et en effet ils sont
des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières, oîi ils vivent de pain noir, d'eau et de racines; ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas 5 manquer de ce pain qu'ils ont semé.
132. Bien loin de s'eflf rayer ou de rougir même du nom de philosophe, il n'y a personne au monde qui ne dût avoir une forte teinture de philosophie.^ Elle convient à tout le monde ; la pratique en est utile à tous les âges,
10 à tous les sexes et à toutes les conditions; elle nous console du bonheur d'autrui, des indignes préférences, des mauvais succès, du déclin de nos forces ou de notre beauté; elle nous arme contre la pauvreté, la vieillesse, la maladie et la mort, contre les sots et les mauvais rail-
15 leurs; elle nous fait vivre sans une femme, ou nous fait supporter celle avec qui nous vivons.
133. Les hommes, en un même jour, ouvrent leur âme à de petites joies, et se laissent dominer par de petits chagrins ; rien n'est plus inégal et moins suivi que ce qui
20 se passe en si peu de temps dans leur cœur et dans leur esprit. Le remède à ce mal est de n'estimer les choses du monde précisément que ce qu'elles valent.
136. Il n'y a pour l'homme qu'un vrai malheur, qui est de se trouver en faute, et d'avoir quelque chose à se
25 reprocher.
137. La plupart des hommes, pour arriver à leurs fins, sont plus capables d'un grand effort que d'une longue persévérance: leur paresse ou leur inconstance leur fait perdre le fruit des meilleurs commencements; ils se
30 laissent souvent devancer par d'autres qui sont partis après eux, et qui marchent lentement, mais constamment.
142. L'homme du meilleur esprit est inégal ; il souffre des accroissements et des diminutions ; il entre en verve, mais il en sort: alors, s'il est sage, il parle peu, il n'écrit point, il ne cherche point à imaginer ni à plaire. Chantet-on avec un rhume? ne faut-il pas attendre que la voix s revienne ?
Le sot est automate^ il est machine, il est ressort; le poids l'emporte, le fait mouvoir, le fait tourner, et toujours, et dans le même sens, et avec la même égalité; il est uniforme, il ne se dément point : qui l'a vu une fois, lo l'a vu dans tous les instants et dans toutes les périodes de sa vie; c'est tout au plus le bœuf qui meugle,^ ou le merle qui siffle : il est fixé et déterminé par sa nature, et j'ose dire par son espèce. Ce qui paraît le moins en lui, c'est son âme; elle n'agit point, elle se repose. 15
146. L'affectation dans le geste, dans le parler et dans les manières, est souvent une suite de l'oisiveté ou de l'indifférence ; et il semble qu'un grand attachement ou de sérieuses affaires jettent l'homme dans son naturel. 20
149. L'on se repent rarement de parler peu, très souvent de trop parler: maxime usée et triviale que tout le monde sait, et que tout le monde ne pratique pas.
150. C'est se venger contre soi-même, et donner un trop grand avantage à ses ennemis, que de leur imputer 25 des choses qui ne sont pas vraies, et de mentir pour les décrier.
154. Il faut aux enfants les verges et la férule; il faut aux hommes faits une couronne, un sceptre, un mortier, des fourrures," des faisceaux, des timbales, des 30 hoquetons.* La raison et la justice dénuées de tous leurs ornements ni ne persuadent ni n'intimident.
L'homme, qui . est esprit, se mène par les yeux et les oreilles.
156. La raison tient de la vérité, elle est une; Ton n'y arrive que par un chemin, et l'on s'en écarte par 5 mille. L'étude de la sagesse a moins d'étendue que celle que l'on ferait des sots et des impertinents. Celui qui n'a vu que des hommes polis et raisonnables, ou ne connaît pas l'homme, ou ne le connaît qu'à demi : quelque diversité qui se trouve dans les complexions ou dans les
10 mœurs, le commerce du monde et la politesse donnent les mêmes apparences, font qu'on se ressemble les uns aux autres par des dehors qui plaisent réciproquement, qui semblent communs à tous et qui font croire qu'il n'y a rien ailleurs qui ne s'y rapporte. Celui au contraire
15 qui se jette dans le peuple ou dans la province y fait bientôt, s'il a des yeux, d'étranges découvertes, y voit des choses qui lui sont nouvelles, dont il ne se doutait pas, dont il ne pouvait avoir le moindre soupçon; il avance, par des expériences continuelles, dans la con-
20 naissance de l'humanité; il calcule presque en combien de manières différentes l'homme peut être insupportable.