Il est étonnant qu'avec tout l'orgueil dont nous
sommes gonflés, et la haute opinion que nous avons de
nous-mêmes et de la bonté de notre jugement, nous
30 négligions de nous en servir pour prononcer sur le
mérite des autres. La vogue, la faveur populaire, celle du prince, nous entraînent comme un torrent: nous louons ce qui est loué bien plus que ce qui est louable.i
13. Le phénix* de la poésie chantante renaît de ses 5 cendres; il a vu mourir et revivre sa réputation en un même jour. Ce juge même si infaillible et si ferme dans ses jugements, le public, a varié sur son sujet; ou il se trompe, ou il s'est trompé. Celui qui prononcerait aujourd'hui que Q * * *, en un certain genre, est mauvais 10 poète, parlerait presque aussi mal que s'il eût dit, il y a quelque temps: Il est bon poète.
17. Rien ne découvre mieux dans quelle disposition sont les hommes à l'égard des sciences et des belleslettres, et de quelle utilité ils les croient dans la répub- 15 lique, que le prix qu'ils y ont mis,* et Pidée qu'ils se forment de ceux qui ont pris le parti de les cultiver. Il n'y a point d'art si mécanique ni de si vile condition oh les avantages ne soient plus sûrs, plus prompts et plus solides. Le comédien, couché dans son carrosse, jette 20 de la boue au visage de Corneille, qui est à pied. Chez plusieurs, savant et pédant sont synonymes.
Souvent, oîi le riche parle et parle de doctrine,* c'est aux doctes à se taire, à écouter, à applaudir, s'ils veulent du moins ne passer que pour doctes. 25
19. ... Les langues* sont la clef ou l'entrée des sciences, et rien davantage; le mépris des unes tombe sur les autres. Il ne s'agit point si les langues sont anciennes où nouvelles, mortes ou vivantes, mais si elles sont grossières ou polies, si les livres qu'elles ont formés 30 sont d'un bon ou d'un mauvais goût. Supposons que notre langue pût un jour avoir le sort de la grecque ou de
la latine, serait-on pédant, quelques siècles après qu'on ne la parlerait plus, pour lire Molière ou La Fontaine?
22. Si les ambassadeurs^ des princes étrangers étaient des singes instruits à marcher sur leurs pieds de derrière,
5 et à se faire entendre par interprète, nous ne pourrions pas marquer un plus grand étonnement que celui que nous donne la justesse de leurs réponses, et le bon sens qui paraît quelquefois dans leurs discours. La prévention du pays, jointe à l'orgueil de la nation, nous fait
lo oublier que la raison est de tous les climats, et que l'on pense juste partout oU il y a des hommes. Nous n'aimerions pas à être traités ainsi de ceux que nous appelons barbares; et s'il y a en nous quelque barbarie, elle consiste à être épouvantés de voir d'autres peuples raisonner
15 comme nous.
Tous les étrangers ne sont pas barbares et tous nos compatriotes ne sont pas civilisés: de même toute campagne n'est pas agreste^ et toute ville n'est pas polie. Il y a dans l'Europe un endroit d'une province maritime
20 d'un grand royaume oîi le villageois est doux et insinuant, le bourgeois au contraire et le magistrat grossiers, et dont la rusticité est héréditaire.
23. Avec un langage si pur, une si grande recherche dans nos habits, des mœurs si cultivées, de si belles lois
25 et un visage blanc nous sommes barbares pour quelques peuples.
24. Si nous entendions dire des Orientaux qu'ils boivent ordinairement d'une liqueur qui leur monte à la tête, leur fait perdre la raison et les fait vomir, nous
30 dirions: t Cela est bien barbare.»
27. Il ne faut pas juger des hommes comme d'un tableau ou d'une figure, sur une seule et première vue ; il
y a un intérieur et un cœur qu'il faut approfondir. Le voile de la modestie couvre le mérite, et le masque de. l'hypocrisie cache la malignité. Il n'y a qu'un très petit nombre de connaisseurs qui discerne, et qui soit en droit de prononcer. Ce n'est que peu à peu, et forcés même 5 par le temps et les occasions, que la vertu parfaite et le vice consommé viennent enfin à se déclarer.
30. Un homme de talent et de réputation, s'il est chagrin et austère, iP effarouche les jeunes gens, les fait penser mal de la vertu, et la leur rend suspecte d'une trop 10 ^ande réforme et d'une pratique trop ennuyeuse. S'il €st au contraire d'un bon commerce, il leur est une leçon utile; il leur apprend qu'on peut vivre gaiement et laborieusement, avoir des vues sérieuses sans renoncer aux plaisirs honnêtes: il leur devient un exemple qu'on peut 15 suivre.
31. La physionomie n'est pas une règle qui nous soit donnée pour juger des hommes: elle nous peut servir de conjecture.
34. Combien d'art pour rentrer dans la nature I com- 20 bien de temps, de règles, d'attention et de travail pour danser avec la même liberté et la même grâce que l'on sait marcher; pour chanter comme on parle, parler et s'exprimer comme l'on pense, jeter autant de force, de vivacité, de passion et de persuasion dans un discours 25 •étudié et que l'on prononce dans le public, qu'on en a <luelquefois naturellement et sans préparation dans les entretiens les plus familiers!
37. Je ne sais s'il est permis de juger des hommes par une faute qui est unique, et si un besoin extrême, ou une 30 violente passion, ou un premier mouvement, tirent à conséquence.