‹ Selections from Les caractères of La Bruyère;Chapitre 48 sur 82 · Il n'y a rien qui mette plus subitement un homme · texte numérisé non relu

Il n'y a rien qui mette plus subitement un homme

à la mode et qui le soulève^ davantage que le grand jeu: cela va du pair avec la crapule. Je voudrais bien voir un homme poli, enjoué, spirituel, fût-il un Catulle^ ou son disciple, faire quelque comparaison avec celui qui vient de perdre huit cents pistoles en une séance. 5

10. Voiture et Sarrasin* étaient nés pour leur siècle, et ils ont paru dans un temps oîi il semble qu'ils étaient attendus. S'ils s'étaient moins pressés de venir, ils arrivaient trop tard; et j'ose douter qu'ils fussent tels aujourd'hui qu'ils ont été alors. Les conversations lé- 10 gères, les cercles, la fine plaisanterie, les lettres enjouées

et familières, les petites parties* 011 l'on était admis seulement avec de l'esprit, tout a disparu. Et qu'on ne dise point qu'ils les feraient revivre : ce que je puis faire en faveur de leur esprit est de convenir que peut-être ils is excelleraient dans un autre genre ; mais les femmes sont, de nos jours, ou dévotes, ou coquettes, ou joueuses ou ambitieuses, quelques-unes même tout cela à la fois: le goût de la faveur, le jeu, les galants, les directeurs,*^ ont pris la place, et la défendent contre les gens d'esprit. 20

11. Un homme fat et ridicule porte un long chapeau, un pourpoint à ailerons,* des chausses à aiguillettes'' et des bottines; il rêve la veille par oU et comment il pourra se faire remarquer le jour qui suit. Un philosophe se laisse habiller par son tailleur: il y a autant de faiblesse 25 à fuir la mode qu'à l'affecter.

15. ... Une mode à peine détruit une autre mode qu'elle est abolie par une plus nouvelle, qui cède ellemême à celle qui la suit, et qui ne sera pas la dernière: telle est notre légèreté. Pendant ces révolutions un 30 siècle s'est écoulé qui a mis toutes ces parures au rang des choses passées et qui ne sont plus. La mode alors

la plus curieuse et qui fait plus de^ plaisir à voir, c'est la plus ancienne: aidée du temps et des années, elle a le même agrément dans les portraits qu'a la saye^ ou l'habit romain sur les théâtres, qu'ont la mante, le voile et la

5 tiare* dans nos tapisseries et dans nos peintures.

Nos pères nous ont transmis, avec la connaissance de leurs personnes, celle de leurs habits, de leurs coiffures, de leurs armes,* et des autres ornements qu'ils ont aimés pendant leur vie. Nous ne saurions bien reconnaître

lo cette sorte de bienfait qu'en traitant de même nos descendants.

i6. Le courtisan autrefois avait ses cheveux, était en chausses et en pourpoint, portait de larges canons, et il était libertin. Cela ne sied plus; il porte une perruque,

15 l'habit serré, le bas uni, et il est dévot: tout se règle par la mode.

19. Les couleurs sont préparées, et la toile est toute prête; mais comment le fixer, cet homme inquiet, léger, inconstant, qui change de mille et mille figures? Je le

20 peins dévot, et je crois l'avoir attrapé; mais il m'échappe, et déjà il est libertin. Qu'il demeure du moins dans cette mauvaise situation, et je saurai le prendre dans un point de dérèglement de cœur et d'esprit où il sera reconnaissable; mais la mode presse, il est dévot.

25 25. Riez, Zélie^ soyez badine et folâtre à votre ordinaire; qu'est devenue votre joie? «Je suis riche, ditesvous, me voilà au large, et je commence à respirer.» Riez plus haut, Zélie, éclatez: que sert une meilleure fortune, si elle amène avec soi le sérieux et la tristesse ?

30 Imitez les grands qui sont nés dans le sein de l'opulence: ils rient quelquefois, ils cèdent à leur tempérament, suivez le vôtre; ne faites pas dire de vous qu'une nouvelle place

OU que quelques mille livres de rente de plus ou de moins vous font passer d'une extrémité à l'autre. «Je tiens, dites-vous, à la faveur par un endroit. » Je m'en doutais, Zélie; mais croyez-moi, ne laissez pas de rire, et même de me sourire en passant, comme autrefois: ne craignez S rien, je n'en serai ni plus libre ni plus familier avec vous ; je n'aurai pas une moindre opinion de vous et de votre poste; je croirai également que vous êtes riche et en faveur. « Je suis dévote » , ajoutez-vous. C'est assez, Zélie, et je dois me souvenir que ce n'est plus la sérénité et la lo joie que le sentiment d'une bonne conscience étale sur le visage ; les passions tristes et austères ont pris le dessus et se répandent sur les dehors: elles mènent plus loin, et l'on ne s'étonne plus de voir que la dévotion^ sache encore mieux que la beauté et la jeunesse rendre une femme fière 15 et dédaigneuse.

26. L'on a été loin depuis un siècle dans les arts et dans les sciences, qui toutes ont été poussées à un grand point de raffinement, jusques à celle du salut, que l'on a réduite en règle et en méthode, et augmentée de tout ce 20 que l'esprit des hommes pouvait inventer de plus beau et de plus sublime. La dévotion et la géométrie ont leurs façons de parler, ou ce qu'on appelle les termes de l'art : celui qui ne les sait pas n'est ni dévot ni géomètre. Les premiers dévots, ceux mêmes qui ont été dirigés par 25 les Apôtres, ignoraient ces termes, simples gens qui n'avaient que la foi et les oeuvres, et qui se réduisaient à croire et à bien vivre.

31. Chaque heure, en soi comme à notre égard, est unique : est-elle écoulée une fois, elle a péri entièrement ; 30 les millions de siècles ne la ramèneront pas. Les jours, les mois, les années s'enfoncent et se perdent sans retour

Io6 LA BRUYÈRE

dans l'abîme des temps. Le temps même sera détruit : ce n'est qu'un point dans les espaces immenses de l'éternité, et il sera effacé. Il y a des légères et frivoles circonstances du temps qui ne sont point stables, qui 5 passent, et que j'appelle des modes, la grandeur, la faveur, les richesses, la puissance, l'autorité, l'indépendance, le plaisir, les joies, la superfluité. Que deviendront ces modes quand le temps même aura disparu? La vertu seule, si peu à la mode, va au delà des temps.

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