DE LA CHAIRE
I. Le discours chrétien est devenu un spectacle. 25 Cette tristesse évangélique^ qui en est l'âme ne s'y remarque plus : elle est suppléée par les avantages de la mine, par les inflexions de la voix, par la régularité du
geste, par le choix des mots, et par les longues énumérations. On n'écoute plus sérieusement la parole . sainte : c'est une sorte d'amusement entre mille autres, c'est un jeu oîi il y a de l'émulation et des parieurs.
2. L'éloquence profane est transposée pour ainsi dire 5 du barreau, oU Le Maître, Pucelle et Fourcroy^ l'ont fait régner, et oli elle n'est plus d'usage, à la chaire, oli elle ne doit pas être.
L'on fait assaut d'éloquence jusqu'au pied de l'autel et en la présence des mystères. Celui qui écoute s'éta- lo blit juge de celui qui prêche, pour condamner ou pour applaudir, et n'est pas plus converti par le discours qu'il favorise que par celui auquel il est contraire. L'orateur plaît aux uns, déplaît aux autres, et convient avec tous en une chose, que, comme il ne cherche point à les ren- 15 dre meilleurs, ils ne pensent pas aussi à le devenir.
Un apprentif ^ est docile, il écoute son maître, il profite de ses leçons, et il devient maître. L'homme indocile critique le discours du prédicateur, comme le livre du philosophe ; et il ne devient ni chrétien ni raisonnable. 20
3. Jusqu'à ce qu'il revienne un homme qui, avec un style nourri des saintes Écritures, explique au peuple la parole divine uniment* et familièrement, les orateurs et les déclamateurs seront suivis.
4. Les citations profanes, les froides allusions, le mau- 25 vais pathétique, les antithèses, les figures outrées, ont fini : les portraits finiront, et feront place à une simple explication de l'Évangile, jointe aux mouvements qui inspirent la conversion.
6. Il y a moins d'un siècle qu'un livre français était 30 un certain nombre de pages latines, oU l'on découvrait quelques lignes ou quelques mots en notre langue. Les
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passages, les traits et les citations n'en étaient pas de-
. meure ^ là: Ovide et Catulle achevaient de décider des mariages et des testaments, et venaient avec lesPandectes^ au secours de la veuve et des pupilles. Le sacré et le 5 profane ne se quittaient point ; ils s'étaient glissés ensemble jusque dans la chaire ; saint Cyrille,* Horace, saint C)rprien,* Lucrèce,* parlaient alternativement : les poètes étaient de Tavis de saint Augustin* et de tous les Pères; on parlait latin, et longtemps, devant des fem-
10 mes et des marguilliers ; on a parlé grec. Il fallait savoir prodigieusement pour prêcher si mal. Autre temps, autre usage : le texte est encore latin, tout le discours est français, et d'un beau français; l'Évangile même n'est pas cité. Il faut savoir aujourd'hui très peu
1$ de chose pour bien prêcher.
7. L'on a enfin banni la scolastique^ de toutes les chaires des grandes villes, et on l'a reléguée dans les bourgs et dans les villages pour l'instruction et pour le salut du laboureur ou du vigneron.
20 9. L'orateur fait de si belles images de certains désordres, y fait entrer des circonstances si délicates, met tant d'esprit, de tour et de raffinement dans celui qui pèche, que, si je n'ai pas de pente à vouloir ressembler à ses portraits, j'ai besoin du moins que quelque apôtre,
25 avec un style plus chrétien, me dégoûte des vices dont l'on m'avait fait une peinture si agréable.
15. Le métier de la parole ressemble en une chose à celui de la guerre : il y a plus de risque qu'ailleurs, mais la fortune y est plus rapide.
30 20. Devrait-il suffire d'avoir été grand et puissant dans le monde pour être louable ou non, et devant le saint autel et dans la chaire de la vérité, loué et célébré
à ses funérailles ? N'y a-t-il point d'autre grandeur que celle qui vient de l'autorité et de la naissance ? Pourquoi n'est-il pas établi de faire publiquement le panégyrique d'un homme qui a excellé pendant sa vie dans la bonté, dans l'équité, dans la douceur, dans la fidélité, s dans la piété? Ce qu'on appelle une oraison funèbre n'est aujourd'hui bien reçue ^ du pjus grand nombre des auditeurs qu'à mesure qu'elle s'éloigne davantage du discours chrétien, ou si vous l'aimez mieux ainsi, qu'elle approche de plus près d'un éloge profane. lo
23. Tel, tout d'un coup, et sans y avoir pensé la veille, prend du papier, une plume, dit en soi-même : t Je vais faire un livre,» sans autre talent pour écrire que le besoin qu'il a de cinquante pistoles. Je lui crie inutilement: f Prenez une scie, Dioscore, sciez, ou bien is tournez, ou faites une jante de roue ; vous aurez votre salaire.» Il n'^ point fait l'apprentissage de tous ces métiers. «Copiez donc, transcrivez, soyez au plus correcteur d'imprimerie, n'écrivez point.» Il veut écrire et faire imprimer; et parce qu'on n'envoie pas à l'impri- 20 meur un cahier blanc, il le barbouille de ce qui lui plaît : il écrirait volontiers que la Seine coule à Paris, qu'il y a sept jours dans la semaine, ou que le temps est à la pluie, et comme ce discours n'est ni contre la religion ni contre l'État, et qu'il ne fera point d'autre désordre dans le 2S public que de lui gâter le goût et l'accoutumer aux choses fades et insipides, il passe à l'examen,^ il est imprimé, et, à la honte du siècle, comme pour l'humiliation des bons auteurs, réimprimé. De même, un homme dit en son cœur: «Je prêcherai», et il prêche; le voilà en chaire, 30 sans autre talent ni vocation que le besoin d'un bénéfice.