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La principale partie de l'orateur, c'est la probité

30 sans elle il dégénère en déclamateur, il déguise ou il exagère les faits, il cite faux, il calomnie, il épouse la passion et les haines de ceux pour qui il parle ; et il est

de la classe de ces avocats dont le proverbe dit qu'ils sont payés pour dire des injures.

53. Si Ton me racontait qu'il s'est trouvé autrefois un prévôt, ou l'un de ces magistrats créés pour poursuivre les voleurs et les exterminer, qui les connaissait tous s depuis longtemps de nom et de visage, savait leurs vols, j'entends l'espèce, le nombre et la quantité, pénétrait si avant dans toutes ces profondeurs, et était si initié dans tous ces afiFreux mystères, qu'il sût rendre à un homme de crédit un bijou qu'on lui avait pris dans la foule au lo sortir d'une assemblée, et dont^ il était sur le point de faire de l'éclat, que le Parlement intervint dans cette affaire, et fit le procès à cet officier, je regarderais cet événement comme l'une de ces choses dont l'histoire se charge, et à qui le temps ôte la croyance: comment 15 donc pourrais-je croire qu'on doive présumer, par des faits récents, connus et circonstanciés, qu'une connivence si pernicieuse dure encore, qu'elle ait même tourné en jeu et passé en coutume ?

58. S'il n'y avait point de testaments pour régler le 20 droit des héritiers, je ne sais si l'on aurait besoin de tribunaux pour régler les différends des hommes; les juges seraient presque réduits à. la triste fonction d'envoyer au gibet les voleurs et les incendiaires. Qui voiton dans les lanternes^ des chambres, au parquet, à la 25 porte ou dans la salle du magistrat? des héritiers ab intestat 1^ Non, les lois ont pourvu à leurs partages. On y voit les testamentaires qui plaident en explication d'une clause ou d'un article, les personnes exhérédées, ceux qui se plaignent d'un testament fait avec loisir, 30 avec maturité, par un homme grave, habile, consciencieux, et qui a été aidé d'un bon conseil ; d'un acte oU

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le praticien n'a rien obmis'^ de son jargon et de ses finesses ordinaires; il est signé du testateur et des témoins publics, il est parafé ; et c'est en cet état qu'il est cassé et déclaré nul.

S 59. Titius assiste à la lecture d'un testament avec des yeux rouges et humides, et le cœur serré de la perte de celui dont il espère recueillir la succession. Un article lui donne la charge,^ un autre les rentes de la ville,' un troisième le rend maître d'une terre à la campagne ; il y

10 a une clause qui, bien entendue, lui accorde une maison située au milieu de Paris, comme elle se trouve, et avec les meubles: son affliction augmente, les larmes lui coulent des yeux. Le moyen de les contenir ? il se voit officier,* logé aux champs et à la ville, meublé de même ;

15 il se voit une bonne table et un carrosse: y avait-il au monde un plus honnête homme que le défunt^ un meilleur homme ? Il y a un codicile, il faut le lire : il fait Maevius légataire universel, et il renvoie Titius dans son faubourg, sans rentes, sans titre, et le met à pied. Il essuie

20 ses larmes : c'est à Maevius à s'affliger.

65. Il y a déjà longtemps que l'on improuve les médecins et que l'on s'en sert ; le théâtre et la satire ne touchent point à leurs pensions; ils dotent leurs filles, placent leurs fils aux parlements^ et dans la prélature,

25 et les railleurs eux-mêmes fournissent l'argent. Ceux qui se portent bien deviennent malades ; il leur faut des gens dont le métier soit de les assurer qu'ils ne mourront point. Tant que les hommes pourront mourir, et qu'ils aimeront à vivre, le médecin sera raillé et bien payé.

30 70. Que penser de la magie et du sortilège ? La théorie en est obscure, les principes vagues, incertains, et qui approchent du visionnaire. Mais il y a des faits embar-

tassants, affirmés par des hommes graves qui les ont vus, ou qui les ont appris de personnes qui leur ressemblent: les admettre tous ou les nier tous paraît un égal inconvénient; et j'ose dire qu'en cela, comme dans toutes les choses extraordinaires et qui sortent des communes rè- 5 gles, il y a un parti à trouver entre les âmes crédules et les esprits forts.

71. L'on ne peut guère* charger Tenfance de la connaissance de trop de langues, et il me semble que Ton devrait mettre toute son application à l'en instruire; 10 elles sont utiles à toutes les conditions des hommes, et elles leur ouvrent également l'entrée ou à une profonde ou à une facile et agréable érudition. Si l'on remet cette étude si pénible à un âge un peu plus avancé, et qu'on appelle la jeunesse, ou l'on n'a pas la force de l'embrasser 15 par choix, ou l'on n'a pas celle d'y persévérer; et si l'on y persévère, c'est consumer à la recherche des langues le même temps qui est consacré à l'usage que l'on en doit faire ; c'est borner à la science des mots un âge qui veut déjà aller plus loin, et qui demande des 20 choses; c'est au moins avoir perdu les premières et les plus belles années de sa vie. Un si grand fonds ne se peut bien faire que lorsque tout s'imprime dans l'âme naturellement et profondément; que là mémoire est neuve, prompte et fidèle; que l'esprit et le cœur sont 25 encore vides de passions, de soins et de désirs, et que l'on est déterminé à de longs travaux par ceux de qui l'on dépend. Je suis persuadé que le petit nombre d'habiles, ou le grand nombre de gens superficiels, vient de l'oubli de cette pratique. 30

72. L'étude des textes ne peut jamais être assez recommandée; c'est le chemin le plus court, le plus sûr et le

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plus agréable pour tout genre d'érudition. Ayez les choses de la première main; puisez à la source; maniez, remaniez le texte, apprenez-le de mémoire, citez-le dans les occasions; songez surtout à en pénétrer le sens dans

5 toute son étendue et dans ses circonstances; conciliez un auteur original, ajustez^ ses principes, tirez vous-même les conclusions. Les premiers commentateurs se sont trouvés dans le cas oîi je désire que vous soyez: n'empruntez leurs lumières et ne suivez leurs vues qu'oii les

lo vôtres seraient trop courtes; leurs explications ne sont pas à vous, et peuvent aisément vous échapper; vos observations, au contraire, naissent de votre esprit, et y demeurent: vous les retrouvez plus ordinairement dans la conversation, dans la consultation et dans la dispute.

15 Ayez le plaisir de voir que vous n'êtes arrêté dans la lecture que par les difficultés qui sont invincibles, ob les conmientateurs et les scoliastes eux-mêmes demeurent court, si fertiles d'ailleurs, si abondants et si chargés d'une vaine et fastueuse érudition dans les endroits clairs,

20 et qui ne font de peine ni à eux ni aux autres. Achevez ainsi de vous convaincre, par cette méthode d'étudier, que c'est la paresse des hommes qui a encouragé le pédantisme à grossir plutôt qu'à enrichir les bibliothèques, à faire périr le texte sous le poids des commen-

25 taires; et qu'elle a en cela agi contre soi-même et contre ses plus chers intérêts, en multipliant les lectures, les recherches et le travail, qu'elle cherchait à éviter.

73. Qui* règle les hommes dans leur manière de vivre et d'user des aliments ? La santé et le régime ? Cela est

30 douteux. Une nation entière mange les viandes après les fruits, une autre fait tout le contraire; quelques-uns commencent leurs repas par de certains fruits, et les

finissent par d'autres ; est-ce raison ? est-ce usage ? Est-ce par un soin de leur santé que les hommes s'habillent jusqu'au menton, portent des fraises et des collets,^ eux qui ont eu si longtemps la poitrine découverte?^ Est-ce par bienséance, surtout dans un temps oli ils avaient $ trouvé le secret de paraître nus tout habillés?* Et d'ailleurs, les femmes, qui montrent leur gorge et leurs épaules, sont-elles d'une complexion moins délicate que les hommes, ou moins sujettes qu'eux aux bienséances ? . . . .

Si nos ancêtres ont mieux écrit* que nous, ou si nous lo l'emportons sur eux par le choix des mots, par le tour et l'expression, par la clarté et la brièveté du discours, c'est une question souvent agitée, toujours indécise. On ne la terminera point en comparant, comme l'on fait quelquefois, un froid écrivain de l'autre siècle aux plus 15 célèbres de celui-ci, ou les vers de Laurent,* payé pour ne plus écrire, à ceux de Marot, et de Desportes.* Il faudrait, pour prononcer juste sur cette matière, opposer siècle à siècle, et excellent ouvrage à excellent ouvrage, par exemple les meilleurs rondeaux de Benserade'' ou de 20 Voiture à ces deux-ci, qu'une tradition nous a conservés, sans nous en marquer le temps ni l'auteur : ^

Bien à propos s'en vint Ogier® en France

Pour le païs de mescréans monder:

Jà n'est besoin de conter sa vaillance, 25

Puisqu'ennemis n'osaient le regarder.

Or, quand il eut tout mis en assurance, De voyager il voulut s'enharder; En Paradis trouva l'eau de jouvence.

Dont il se sceut^^ de vieillesse engarder 30

Bien à propos.

Puis par cette eau son corps tout décrépite

Transmué fut par manière subite

En jeune gars, frais, gracieux et droit.

Grand dommage est que ceci soit sornettes :

Filles connais qui ne sont pas jeunettes A qui cette eau de jouvence viendrait Bien à propos.

De cettuy^ preux maints grands clercs ont écrit Qu'on cques dangier n'étonna son courage :

10 Abusé fut par le malin esprit,

Qu'il épousa sous féminin visage.

Si piteux cas à la fin découvrit, Sans un seul brin de peur ni de dommage.

Dont grand renom par tout le monde acquit, 1$ Si qu'on tenait très honneste langage

De cettuy preux.

Bien-tost après fille de roy s'éprit De son amour, qui volentiers s'offrit Au bon Richard^ en second mariage.

20 Donc, s'il vaut mieux ou diable ou femme avoir,

Et qui des deux bruit plus en ménage, Ceulx qui voudront, si le pourront sçavoir De cettuy preux.

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