‹ Selections from Les caractères of La Bruyère;Chapitre 7 sur 82 · Il y a dans l'art un point de perfection, comme de · texte numérisé non relu

Il y a dans l'art un point de perfection, comme de

bonté ou de maturité dans la nature. Celui qui le sent 20 et qui l'aime a le goût parfait; celui qui ne le sent pas, et

qui aime en deçà ou au delà, a le goût défectueux. Il y

a donc un bon et un mauvais goût, et l'on dispute des

goûts avec fondement.

14. Tout l'esprit d'un auteur consiste à bien définir et 25 à bien peindre. Moïse, Homère, Platon, Virgile,

Horace, ne sont au-dessus des autres écrivains que par leurs expressions et par leurs images: il faut exprimer le vrai pour écrire naturellement, fortement, délicatement.

15. On a dû faire du style ce qu'on a fait de l'architec- 30 ture. On a entièrement abandonné l'ordre gothique,*

que la 'barbarie avait introduit pour les palais et pour les temples; on a rappelé le dorique, Pionique et le corinthien; ce qu'on ne voyait plus que dans les ruines de l'ancienne Rome et de la vieille Grèce, devenu moderne, éclate dans nos portiques et dans nos péristyles. De 5 même on ne saurait en écrivant rencontrer le parfait et, s'il se peut, surpasser les anciens que par leur imitation.

Combien de siècles se sont écoulés avant que les hommes, dans les sciences et dans les arts, aient pu revenir au goût des anciens et reprendre enfin le simple 10 et le naturel!^

On se nourrit des anciens et des habiles modernes; on les presse, on en tire le plus que l'on peut, on en renfle ses ouvrages; et quand enfin l'on est auteur, et que l'on croit marcher tout seul, on s'élève contre eux, on les maltraite, i5 semblable à ces enfants drus et forts d'un bon lait qu'ils ont sucé, qui battent leur nourrice.

Un auteur moderne* prouve ordinairement que les anciens nous sont inférieurs en deux manières, par raison et par exemple: il tire la raison de son goût particulier, 20 et l'exemple de ses ouvrages.

Il avoue que les anciens, quelque inégaux et peu corrects qu'ils soient, ont de beaux traits; il les cite, et ils sont si beaux qu'ils font lire sa critique.

Quelques habiles* prononcent en faveur des anciens 25 contre les modernes; mais ils sont suspects et semblent juger en leur propre cause, tant leurs ouvrages sont faits sur le goût de l'antiquité: on les récuse.

17. Entre toutes les différentes expressions qui peuvent rendre une seule de nos pensées, il n'y en a qu'une 30 qui soit la bonne. On ne la rencontre pas toujours en parlant ou en écrivant; il est vrai néanmoins qu'elle

existe, que tout ce qui ne l'est point est faible et ne satisfait point un homme d'esprit qui veut se faire entendre.

Un bon auteur, et qui écrit avec soin, éprouve souvent

S que l'expression qu'il cherchait depuis longtemps sans la

connaître, et qu'il a enfin trouvée, est celle qui était la

plus simple, la plus naturelle, qui semblait devoir se

présenter d'abord et sans effort.

Ceux qui écrivent par humeur^ sont sujets à retoucher

10 à leurs ouvrages: comme elle n'est pas toujours fixe, et qu'elle varie en eux selon les occasions, ils se refroidissent bientôt pour les expressions et les termes qu'ils ont le plus aimés.

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