‹ Selections from Les caractères of La Bruyère;Chapitre 8 sur 82 · Le plaisir de la critique nous ôte celui d'être vive · texte numérisé non relu

Le plaisir de la critique nous ôte celui d'être vive

15 ment touchés de très belles choses.

26. Il n'y a point d'ouvrage si accompli qui ne fondit tout entier au milieu de la critique, si son auteur voulait en croire tous les censeurs qui ôtent chacun l'endroit qui leur plaît le moins.

20 30. Quelle prodigieuse distance entre un bel ouvrage et un ouvrage parfait ou régulier!^ Je ne sais s'il s'en est encore trouvé de ce dernier genre. Il est peut-être moins difficile aux rares génies de rencontrer le grand et le sublime, que d'éviter toute sorte de fautes. Le Cid

25 n'a eu qu'une voix pour lui à sa naissance, qui a été celle de l'admiration; il s'est vu plus fort que l'autorité et la politique* qui ont tenté vainement de le détruire; il a réuni en sa faveur des esprits toujours partagés d'opinions et de sentiments, les grands et le peuple; ils s'accordent

30 tous à le savoir de mémoire, et à prévenir au théâtre les acteurs qui le récitent. Le Cid enfin est l'un des plus beaux poèmes que l'on puisse faire; et l'une des meil-

leures critiques^ qui ait été faite sur aucun sujet est celle du Cid.

31. Quand une lecture vous élève Tesprit, et qu'elle vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre règle pour juger de l'ouvrage: s il est bon, et fait de main d'ouvrier.^

37. Je ne sais si Ton pourra jamais mettre dans des lettres plus d'esprit, plus de tour, plus d'agrément et plus de style que l'on en voit dans celles de Balzac ' et de Voiture;* elles sont vides de sentiments qui n'ont lo régné que depuis leur temps, et qui doivent aux femmes leur naissance. Ce sexe * va plus loin que le nôtre dans ce genre d'écrire. Elles trouvent sous leur plume des tours et des expressions qui souvent en nous ne sont l'effet que d'un long travail et d'une pénible recherche; 15 elles sont heureuses dans le choix des termes, qu'elles placent si juste que, tout connus qu'ils sont, ils ont le charme de la nouveauté, et semblent être faits seulement pour l'usage oîi elles les mettent; il n'appartient qu'à elles de faire lire dans un seul mot tout un sentiment, 20 et de rendre délicatement une pensée qui est délicate; elles ont un enchaînement de discours inimitable, qui se suit naturellement, et qui n'est lié que par le sens. Si les femmes étaient toujours correctes, j'oserais dire que les lettres de quelques-unes d'entre elles seraient peut- 25 être ce que nous avons dans notre langue de mieux écrit

38. Il n'a manqué à Térence • que d'être moins froid : quelle pureté, quelle exactitude, quelle politesse, quelle élégance, quels caractères ! Il n'a manqué à Molière 30 que d'éviter le jargon et le barbarisme,' et d'écrire purement : quel feu, quelle naïveté, quelle source de la bonne

plaisanterie, quelle imitation des mœurs, quelles images, et quel fléau du ridicule ! Mais quel homme on aurait pu faire de ces deux comiques !

39. J'ai lu Malherbe^ et Théophile." Ils ont tous 5 deux connu la nature,* avec cette différence que le premier, d'un style plein et uniforme, montre tout à la fois ce qu'elle a de plus beau et de plus noble, de plus naïf et de plus simple ; il en fait la peinture ou l'histoire. L'autre, sans choix, sans exactitude, d'une plume libre et inégale,

10 tantôt charge ses descriptions, s'appesantit sur les détails : il fait une anatomie ; tantôt il feint,* il exagère, il passe * le vrai dans la nature : il en fait le roman.

40. Ronsard* et Balzac ont eu, chacun dans leur genre, assez de bon et de mauvais pour former après eux

15 de très grands hommes en vers et en prose.

41. Marot,' par son tour et par son style, semble avoir écrit depuis Ronsard: il n'y a guère, entre ce premier ^ et nous, que la différence de quelques mots.

42. Ronsard et les auteurs ses contemporains ont 20 plus nui • au style qu'ils ne lui ont servi : ils l'ont

retardé dans le chemin de la perfection ; ils l'ont exposé à la manquer pour toujours et à n'y plus revenir.^® H est étonnant que les ouvrages de Marot, si naturels et si faciles, n'aient su faire de Ronsard, d'ailleurs plein de

25 verve et d'enthousiasme, un plus grand poète que Ronsard et que Marot; et, au contraire, que Belleau,!» Jodelle^^ et du Bartas" aient été sitôt suivis d'un Racan^* et d'un Malherbe, et que notre langue, à peine corrompue, se soit vue réparée.

30 43. Marot et Rabelais" sont inexcusables d'avoir semé l'ordure dans leurs écrits. Tous deux avaient assez de génie et de naturel pour pouvoir s'en passer,

^^ même à Pégard de ceux qui cherchent moins à admirer

*"^ qu'à rire dans un auteur. Rabelais surtout est incompréhensible. Son livre est une énigme, quoi qu'on veuille dire, inexplicable; c'est une chimère, c'est le visage d'une belle femme avec des pieds et une queue de S serpent, ou de quelque autre bête plus difforme ; c'est un monstreux assemblage d'une morale fine et ingénieuse et* d'une sale corruption. Oli il est mauvais, il passe bien loin au delà du pire, c'est le charme de la canaille ; oîi il est bon, il va jusques à l'exquis et à l'excellent, il peut lo être le mets des plus délicats.

44. Deux écrivains, dans leurs ouvrages, ont blâmé Montagne,^ que je ne crois pas, aussi bien^ qu'eux, exempt de toute sorte de blâme. Il paraît que tous deux ne l'ont estimé en nulle manière. L'un ne pensait 15 pas assez pour goûter un auteur qui pense beaucoup ; l'autre pense trop subtilement pour s'accommoder de pensées qui sont naturelles.

^ 45. Un style grave, sérieux, scrupuleux, va fort loin.

t On lit Amyot * et Coêffeteau :* lequel lit-on de leurs con- 20 temporains ? Balzac, pour les termes et pour l'expression, est moins vieux que Voiture. Mais si ce dernier, pour le tour, pour l'esprit et pour le naturel, n'est pas moderne et ne ressemble en rien à nos écrivains, c'est qu'il leur a été plus facile de le négliger que de l'imiter, 25 et que le petit nombre de ceux qui courent après lui ne peut l'atteindre.

52. Ce n'est point assez *^ que les mœurs du théâtre ne soient point mauvaises ; il faut encore qu'elles soient décentes et instructives. Il peut y avoir un ridicule si 30 bas et si grossier, ou même si fade et si indifférent, qu'il n'est ni permis au poète d'y faire attention, ni possible

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aux spectateurs de s'en divertir. Le paysan ou l'ivrogne fournit quelques scènes à un farceur; il n'entre qu'à peine dans le vrai comique : comment pourrait-il faire le fond ou l'action principale de la comédie ? «Ces carac- 5 tères, dit-on, sont naturels.» Ainsi, par cette règle, on occupera bientôt tout l'amphithéâtre d'un laquais qui siffle, d'un malade dans sa garde-robe, d'un homme ivre qui dort ou qui vomit : y a-t-il rien de plus naturel ? C'est le propre d'un efféminé de se lever tard, de passer

lo une partie du jour à sa toilette, de se voir au miroir, de se parfumer, de se mettre des mouches, de recevoir des billets et d'y faire réponse. Mettez ce rôle sur la scène. Plus longtemps vous le ferez durer, un acte, deux actes, plus il sera naturel et conforme à son original ; mais plus

15 aussi il sera froid et insipide.

54. Corneille ne peut être égalé dans les endroits oîi il excelle : il a pour lors un caractère original et inimitable; mais il est inégal. Ses premières comédies^ sont sèches, languissantes, et ne laissaient pas espérer

20 qu'il dût ensuite aller si loin ; comme ses dernières font qu'on s'étonne qu'il ait pu tomber de si haut. Dans quelques-unes de ses meilleures pièces il y a des fautes inexcusables contre les moeurs,^ un style de déclamateur qui arrête l'action et la fait languir, des négligences dans

25 les vers et dans l'expression qu'on ne peut comprendre en un si grand homme. Ce qu'il a eu en lui de plus éminent, c'est l'esprit, qu'il avait sublime, auquel il a été redevable de certains vers, les plus heureux qu'on ait jamais lus* ailleurs, de la conduite de son théâtre, qu'il a

30 quelquefois hasardée contre les règles des anciens, et enfin de ses dénoûments, car il ne s'est pas toujours assujetti au goût des Grecs et à leur -grande simplicité :

il a aimé au contraire à charger la scène d'événements, dont il est presque toujours sorti avec succès : admirable surtout par Textrême variété et le peu de rapport qui se trouve pour le dessein entre un si grand nombre de poèmes qu'il a composés. Il semble qu'il y ait plus de 5 ressemblance dans ceux de Racine, et qui ^ tendent un peu plus à une même chose ; mais il est égal, soutenu, toujours le même partout, soit pour le dessein et la conduite de ses pièces, qui sont justes, régulières, prises dans le bon sens et dans la nature, soit pour la versifi- 10 cation, qui est correcte, riche dans ses rimes, élégante, nombreuse, harmonieuse: exact imitateur des anciens, dont il a suivi scrupuleusement la netteté et la simplicité de l'action ; à qui le grand et le merveilleux n'ont pas même manqué, ainsi qu'à Corneille, ni le touchant ni le 15 pathétique. Quelle plus grande tendresse que celle qui est répandue dans tout le Cid^ dans Polyeucte et dans les Horacesl Quelle grandeur ne se remarque point en Mithridate, en Porus* et en Burrhus?" Ces passions encore favorites des anciens, que les tragiques aimaient 20 à exciter sur les théâtres, et qu'on nomme la terreur et la pitié, ont été connues de ces deux poètes. Oreste, dans VAndromaque de Racine, et Phèdre du même auteur, comme V Œdipe ^ et les Horaces de Corneille, en sont la preuve. Si cependant il est permis de faire entre eux 25 quelque comparaison et les marquer l'un et l'autre par ce qu'ils ont eu de plus propre et par ce qui éclate le plus ordinairement dans leurs ouvrages, peut-être qu'on pourrait parler ainsi : « Corneille nous assujettit à ses caractères et à ses idées, Racine se conforme aux nôtres ; 30 celui-là peint les hommes comme ils devraient être, celui-ci les peint tels qu'ils sont. Il y a plus dans le

lO LA BRUYÈRE

•premier de ce que Ton admire, et de ce que Ton doit même imiter ; il y a plus dans le second de ce que Ton reconnaît dans les autres, ou de ce que l'on éprouve dans soi-même. L'un élève, étonne, maîtrise, instruit ; l'autre 5 plaît, remue, touche, pénètre. Ce qu'il y a de plus beau, de plus noble et de plus impérieux dans la raison est manié par le premier ; et par l'autre ce qu'il y a de plus flatteur et de plus délicat dans la passion. Ce sont dans celui-là des maximes, des règles, des préceptes ; et

10 dans celui-ci du goût et des sentiments. L'on est plus occupé aux pièces de Corneille ; l'on est plus ébranlé et plus attendri à celles de Racine. Corneille est plus moral, Racine plus naturel. Il semble que l'un imite Sophocle, et que l'autre doit plus à Euripide.»^

1$ 56. Tout écrivain, pour écrire nettement, doit se mettre à la place de ses lecteurs, examiner son propre ouvrage comme quelque chose qui lui est nouveau, qu'il lit pour la première fois, oli il n'a nulle part, et que l'auteur aurait soumis à sa critique, et se persuader en-

20 suite qu'on n'est pas entendu seulement à cause que l'on s'entend soi-même, mais parce qu'on est en effet intelligible.

57. L'on n'écrit que pour être entendu; mais il faut du moins, en écrivant, faire entendre de belles choses.

25 L'on doit avoir une diction pure, et user de termes qui soient propres, il est vrai; mais il faut que ces termes si propres expriment des pensées nobles, vives, solides, et qui renferment un très beau sens. C'est faire de la pureté et de la clarté du discours un mauvais usage que

30 de les faire servir à une matière aride, infructueuse, qui est sans sel, sans utilité, sans nouveauté. Que sert aux lecteurs de comprendre aisément et sans peine des choses

frivoles et puériles, quelquefois fades et communes, et d'être moins incertains de la pensée d'un auteur qu'ennuyés de son ouvrage ?

Si l'on jette quelque profondeur dans certains écrits, si l'on affecte une finesse de tour, et quelquefois une trop 5 grande délicatesse, ce n'est que par la bonne opinion qu'on a de ses lecteurs.

60. L'on écrit régulièrement * depuis vingt années ; l'on est esclave de la construction ; l'on a enrichi la langue de nouveaux mots, secoué le joug du latinisme, et réduit 10 le style à la phrase purement française; l'on a presque retrouvé le nombre que Malherbe et Balzac avaient les premiers rencontré, et que tant d'auteurs depuis eux ont laissé perdre; l'on a mis enfin dans le discours tout l'ordre et toute la netteté dont il est capable: cela con- 15 duit insensiblement à y mettre de l'esprit.

61. Il y a des artisans ou des habiles dont l'esprit est aussi vaste que l'art et la science qu'ils professent. Ils lui rendent avec avantage, par le génie et par l'invention, ce qu'ils tiennent d'elle et de ses principes. Ils sortent 20 de l'art pour l'ennoblir, s'écartent des règles si elles ne les conduisent pas au grand et au sublime. Ils marchent seuls et sans compagnie, mais ils vont fort haut et pénètrent fort loin, toujours sûrs et confirmés par le succès des avantages que l'on tire quelquefois de l'irrégu- 25 larité. Les esprits justes, doux, modérés, non seulement ne les atteignent pas, ne les admirent pas, mais ils ne les comprennent point, et voudraient encore moins les imiter. Ils demeurent tranquilles dans l'étendue de leur sphère, vont jusques à un certain point qui fait les 30 bornes de leur capacité et de leurs lumières; ils ne vont pas plus loin, parce qu'ils ne voient rien au delà. Ils ne

peuvent au plus qu'être les premiers d'une seconde classe, et exceller dans le médiocre.

62. La critique souvent n'est pas une science; c'est un métier, oU il faut plus de santé que d'esprit, plus de

5 travail que de capacité, plus d'habitude que de génie. Si elle vient d'un homme qui ait moins de discernement que de lecture et qu'elle s'exerce sur de certains chapitres, elle corrompt et les lecteurs et l'écrivain.

63. Je conseille à un auteur né copiste, et qui a l'ex- 10 trême modestie de travailler d'après quelqu'un, de ne se

choisir pour exemplaires^ que ces sortes d'ouvrages oîi il entre de l'esprit, de l'imagination, ou même de l'érudition: s'il n'atteint pas ses originaux, du moins il en approche, et il se fait lire. Il doit au contraire éviter comme un

15 écueil de vouloir imiter ceux qui écrivent par humeur,^ que le cœur fait parler, à qui il inspire les termes et les figures, et qui tirent, pour ainsi dire, de leurs entrailles, tout ce qu'ils expriment sur le papier; dangereux modèles et tout propres à faire tomber dans le froid, dans le bas

20 et dans le ridicule ceux qui s'ingèrent de les suivre. En effet, je rirais d'un homme qui voudrait sérieusement parler mon ton de voix, ou me ressembler de visage.

67. Celui qui n'a égard en écrivant qu'au goût de son siècle songe plus à sa personne qu'à ses écrits. Il faut

25 toujours tendre à la perfection ; et alors cette justice qui nous est quelquefois refusée par nos contemporains, la postérité sait nous la rendre.

69. Horace ou Despréaux' l'a dit avant vous. — Je le crois sur votre parole; mais je l'ai dit comme mien.

30 Ne puis-je penser après eux une chose vraie, et que d'autres encore penseront après moi?*

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