‹ Selections from Les caractères of La Bruyère;Chapitre 9 sur 82 · DU MÉRITE PERSONNEL · texte numérisé non relu

DU MÉRITE PERSONNEL

1. Qui peut, avec les plus rares talents et le plus excellent me'rite, n'être pas convaincu de son inutilité, quand il considère qu'il laisse en mourant un monde qui ne se sent pas de sa perte et oii tant de gens se trouvent pour

le remplacer ? 5

2. De bien des gens il n'y a que le nom qui vale^ quelque chose. Quand vous les voyez de fort près, c'est moins que rien ; de loin ils imposent.

3. Tout persuadé que je suis que ceux que l'on choisit pour de différents emplois, chacun selon son génie et sa 10 profession, font bien, je me hasarde de dire qu'il se peut faire qu'il y ait au monde plusieurs personnes, connues ou inconnues, que l'on n'emploie pas, qui feraient très-bien ;

et je suis induit à ce sentiment par le merveilleux succès de certaines gens que le hasard seul a placés, et de qui 15 jusques alors on n'avait pas attendu de fort grandes choses.

Combien d'hommes admirables, et qui avaient de très beaux génies, sont morts sans qu'on en ait parlé ! Combien vivent encore dont on ne parle point, et dont on ne 20 parlera jamais!

5. Personne presque ne s'avise de lui-même du mérite d'un autre.

Les hommes sont trop occupés d'eux-mêmes pour avoir le loisir de pénétrer ou de discerner les autres : de là 25 vient qu'avec un grand mérite et une plus grande modestie l'on peut être longtemps ignoré.

6. Le génie et les grands talents manquent souvent, quelquefois aussi les seules occasions: tels peuvent être loués de ce qu'ils ont fait, et tels de ce qu'ils auraient fait. 30

9. Il n*y a point au monde un si pénible métier que celui de se faire un grand nom: la vie s'achève que l'on a à peine ébauché son ouvrage.

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