SUR LA MORT
Domini) vent et vide .
«f Seigneur, venez et voy ez.» — Joan.) xi, 34. Me sera-t-il permis aujourd’hui d’ouvrir un tombeau devant la cour, et des yeux si d&icats ne seront-ils point offenses par un objet si funfebre? Je ne pense pas, messieurs, que des chr^tiens doivent refuser d’assister k ce spectacle avec Jtesus-Christ. C’est k lui que Ton dit 5 dans notre evangile: t Seigneur, venez, et voyez* oil Ton a ddpos£ le corps du .Lazare; c’est lui qui ordonne qu'on lkve la pierre, et qui semble nous dire k son tour: Venez, et voy ez vous-m6mes. Jtesus ne refuse pas de voir ce corps mort, comme un objet de pitte et un sujet de miracle ; 10 mais c’est nous, mortels misdrables, [qui refusons] de voir ce triste spectacle, comme la conviction de nos erreurs. Allons et voyons avec Jtesus-Christ, et ddsabusons-nous ^ternellement de tous les biens que la mort enlfeve. 15
C’est une Strange faiblesse de Pesprit humain que jamais la mort ne lui soit pr^sente, quoiqu’elle se mette en vue de tous cotes, et en mille formes diverses. On n’entend dans les fundrailles que des paroles dtetonnement, de ce que ce mortel est mort. Chacun rappelle en 20 son souvenir depuis quel temps il lui a parl£, et de quoi le d^funt Pa entretenu; et tout d’un coup il est mort. Voilk, dit-on, ce que c’est que Phomme! Et celui qui le dit, c’est un homme; et cet homme ne s’applique rien, oublieux de sa destntee; ou s’il passe dans son esprit 25 quelque d^sir volage de s’y pteparer, il dissipe bientot ces noires ktees ; et je puis dire, messieurs, que les mortels n’ont pas moins de soin d’ensevelir les pensdes de la
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mort, que d’enterrer les morts mSmes. Mais peut-6tre que ces pens^es feront plus d’effet dans nos coeurs, si j 1 nous les mdditons avec Jdsus-Christ sur le tombeau du Lazare; mais demandons-lui qu’il nous les imprime par 5 la grace de son Saint-Esprit, et t&chons de la m^riter par Pentremise de la sainte Vierge.
[ ave. ]
Entre toutes les passions de Pesprit humain, Pune des j plus violentes, c’est le d^sir de savoir; et cette curiosity j fait qu’il ^puise ses forces pour trouver ou quelque secret io inoul dans Pordre de la nature, ou quelque adresse inconnue dans les ouvrages de Part, ou quelque raffinement inusit^ dans la conduite des affaires. Mais, parmi ces j vastes ddsirs d’enrichir notre entendement par des connaissances nouvelles, la m$me chose nous arrive qu’k 15 ceux qui, jetant bien loin leurs regards, ne remarquent pas les objets qui les environnent : je veux dire que notre esprit, s’&endant par de grands efforts sur des choses fort eloigndes, et parcourant, pour ainsi dire, le ciel et la terre, passe cependant si l^gferement sur ce qui se prdsente 20 k lui de plus prfes, que nous consumons toute notre vie toujours ignorants de ce qui nous touche; et non seulement de ce qui nous touche, mais encore de ce que nous sommes.
II n’est rien de plus ndcessaire que de recueillir en 25 nous-m§mes toutes ces pens^es qui s’dgarent; et c’est pour cela, chr^tiens, que je vous invite aujourd’hui d’accompagner le Sauveur jusques au tombeau du Lazare: Veni et vide: t Venez et voyez.a O mortels, venez contempler le spectacle des choses mortelles: 6 homme,
30 venez apprendre ce que c’est que Phomme.
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Vous serez peut-etre £tonn£s que je vous adresse k la mort pour Stre instruits de ce que vous 6tes; et vous croirez que ce n’est pas bien repr^senter Phomme, que de le montrer oil il n’est plus. Mais si vous prenez soin de vouloir entendre ce qui se pr^sente k nous dans le 5 tombeau, vous accorderez ais^ment qu’il n’est point de plus veritable interprkte ni de plus fidkle miroir des choses humaines.
La nature d’un compost ne se remarque jamais plus distinctement que dans la dissolution de ses parties. 10 Comme elles s’altferent mutuellement par le melange, il faut les s^parer pour les bien connaitre. En effet, la soci^t^ de Pame et du corps fait que le corps nous parait quelque chose de plus qu’il n’est, et l’kme, quelque chose de moins; mais lorsque, venant k se s^parer, le corps re- 15 tourne k la terre, et que l’kme aussi est mise en 6 ta.t de retourner au ciel, d’oii elle est tir^e, nous voyons Pun et Pautre dans sa puretd Ainsi nous n’avons qu’k coijsid&rer ce que la mort nous ravit, et ce qu’elle laisse en son entier; quelle partie de notre Stre tombe sous ses 20 coups, et quelle autre se conserve dans cette mine : alors nous aurons compris ce que c’est que Phomme; de sorte que je ne crains point d’assurer que c’est du sein de la mort et de ses ombres ^paisses, que sort une lumikre immortelle pour dclairer nos esprits touchant l’^clat de 25 notre nature. Accourez done, 6 mortels, et voyez dans le tombeau du Lazare ce que c’est que l’humanitd : venez voir dans un meme objet la fin de vos desseins, et le commencement de vos esp^rances; venez voir tout ensemble la dissolution et le renouvellement de votre etre ; 30 venez voir le triomphe de la vie dans la victoire de la mort : veni 9 et vide .
BOSSUET
O mort, nous te rendons . graces des lumikres que tu r^pands sur notre ignorance: toi seule nous convaincs de notre bassesse, toi seule nous fais connaitre notre dignitd; si Phomme s’estime trop, tu sais 5 deprimer son orgueil; si Phomme se mdprise trop, tu sais relever son courage; et, pour rdduire toutes ses pens^es k un juste temperament, tu lui apprends ces deux vdrites, qui lui ouvrent les yeux pour se bien connaitre: qu’il est infiniment meprisable, en tant qu’il passe; et io infiniment estimable, en tant qu’il aboutit k Peternitd. Ces deux importantes considerations feront le sujet de ce discours.