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O RAISON FUNEBRE

DE HENRIETTE-MARIE 1 DE FRANCE, REINE DE LA GRANDE- BRETAGNE, PRONONC^E DANS L’^GLISE DE CHAILLOT 2 LE 1 6 NOVEMBRE 1 669.

Et nunc? reges, intelligite ; erudimini , qui judtcatis terrain .

Maintenant, 6 rois, apprenez; instruisez-vous, juges de la terre. ( Psalm II, io.)

Monseigneur, 4

Celui qui rfegne dans les cieux, et de qui reinvent tous les empires, k qui seul appartient 6 la gloire, la majesty et Tinddpendance, est aussi le seul qui se glorifie de faire la loi aux rois, et de leur donner, quand il lui plait, de 5 grandes et de terribles le£ons. Soit qu’il ^lfeve les trones, soit qu’il les abaisse, soit qu’il communique sa puissance aux princes, soit qu’il la retire k lui-meme et ne leur laisse que leur propre faiblesse; il leur apprend leurs devoirs d’une manifere souveraine et digne de lui. Car 10 en leur donnant sa puissance, il leur commande d’en user, comme il fait lui-m6me, pour le bien du monde; et il leur fait voir, en la retirant, que toute leur majesty est emprunt^e; et que, pour Stre assis sur le trone, ils n’en sont pas moins sous sa main et sous son autorit^ supreme. 15 C’est ainsi qu’il instruit les princes, non seulement par des discours et par des paroles, mais encore par des effets et par des exemples: Et nunc, reges, intelligite; erudimini, qui judicatis terram .

Chretiens, que la memoire d’une grande reine, fille, 20 femme, mfere de rois si puissants, et souveraine de trois

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royaumes, appelle de tous cot^s k cette triste cdrdmonie, ce discours vous fera paraitre un de ces exemples redoutables, qui ^talent aux yeux du monde sa vanity toute entifere. 1 Vous verrez dans une seule vie toutes les ex- 5 trdmitds des choses humaines: la f&icitd sans bornes aussi bien que les misfcres; une longue et paisible jouissance d’une des plus nobles couronnes de Punivers ; tout ce que peuvent donner de plus glorieux la naissance et la grandeur accumuld sur une tete, qui ensuite est exposde io k tous les outrages de la fortune; la bonne cause d’abord suivie de bons succfcs, et depuis, des retours soudains; des changements inouis ; la rebellion, longtemps retenue, k la fin tout k fai^ maitresse; nul frein k la licence; les lois abolies ; la majesty viotee par des attentats jusqu’alors 15 inconnus; Pusurpation et la tyrannie sous le nom de liberte; une reine fugitive, qui ne trouve aucune retraite dans trois royaumes, et k qui sa propre patrie n’est plus qu’un triste lieu d’exil; neuf voyages sur mer entrepris par une princesse malgr£ les tempetes; Pocean £tonnd 20 de se voir traversd tant de fois en des appareils si divers, et pour des causes si diff&rentes; un trone indignement renvers^, et miraculeusement r^tabli. Voilk les enseignements que Dieu donne aux rois: ainsi fait-il voir au monde le ndant de ses pompes et de ses grandeurs. Si 25 les paroles nous manquent, si les expressions ne r^pondent pas k un sujet si vaste et si relev£, les choses parleront assez d’elles-memes. Le cceur d’une grande reine, autrefois dlev£ par une si longue suite de prosp^rit^s, et puis plong£ tout k coup dans un abime d’amertumes, parlera 30 assez haut: et s’il n’est pas permis aux particuliers de faire des legons aux princes sur des dv^nements si Granges, un roi me prete ses paroles pour leur dire: Et

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nunc, reges , intelligite; erudimini, qui judicatis terrain r « Entendez, 6 grands de la terre ; instruisez-vous, arbitres du monde.»

Mais la sage et religieuse princesse qui fait le sujet de ce discours n’a pas et£ seulement un spectacle proposd 5 aux hommes, pour y ^tudier les conseils de la divine Providence et les fatales revolutions des monarchies; elle s’est instruite elle-meme, pendant que Dieu instruisait les princes par son exemple. J’ai ddjk dit que ce grand Dieu les enseigne, et en ^leur donnant et en leur otant 10 leur puissance. La reine dont nous parlons a dgalement entendu deux legons si opposes, c’est-k-dire qu’elle a usd chrdtiennement de la bonne et de la mauvaise fortune. Dans Tune elle a 6 t 6 bienfaisante, dans Pautre elle s’est montrde toujours invincible. Tant qu’elle a 6 t 6 heureuse, 15 elle a fait sentir son pouvoir au monde par des bont^s infinies; quand la fortune Peut abandonnde elle s’enrichit plus que jamais elle-meme de vertus: tellement qu’elle a perdu pour son propre bien cette puissance royale qu’elle avait pour le bien des autres; et si ses 20 sujets, si ses allids, si Pfiglise universelle a profitd de ses grandeurs, elle-m£me a su profiter de ses malheurs et de ses disgraces plus qu’elle n’avait fait de toute sa gloire. C’est ce que nous remarquerons dans la vie dternellement memorable de trfes haute, 1 trfcs excellente et trbs puissante 25 princesse Henriette-Marie de France, Reine de la Gran de-Bretagne.

Quoique personne n’ignore les grandes qualitds d’une reine dont Phistoire a rempli tout Punivers, je me sens obligd d’abord k les rappeler en votre mdmoire, afin que 30

cette idee nous serve pour toute la suite du discours. II serait superflu de parler au long de la glorieuse naissance de cette princesse: on ne voit rien sous le soleil qui en egale la grandeur. Le pape saint Grdgoire 1 a donne dbs 5 les premiers sifecles cet dloge singulier 2 k la couronne de France, t qu’elle est autant au-dessus des autres couronnes du monde, que la dignitd royale surpasse les fortunes particulferes.® Que s’il a parle en ces termes du temps du roi Childebert , 8 et s’il a 6\ev6 si haut la race de io Mdrov^e , 4 jugez ce qu’il aurait dit du sang de saint Louis 5 et de Charlemagne. Issue de cette race, fille de Henri le Grand et de tant de rois, son grand cceur a surpass^ sa naissance. Toute autre place qu’un trone etit 6t6 indigne d’elle. A la vdrit 6 elle eut de quoi satisfaire k iS sa noble fierte, quand elle vit qu’elle allait unir la maison de France k la royale famille des Stuarts, qui dtaient venus k la succession de la couronne d’Angleterre par une fille de Henri VII ; 6 mais qui tenaient de leur chef depuis plusieurs sfecles le sceptre d’ficosse, et qui des- 20 cendaient de ces rois antiques dont Porigine se cache si avant dans Pobscuritd des premiers temps. Mais si elle eut de la joie de rdgner sur une grande nation, c’est parce qu’elle pouvait contenter le d^sir immense qui sans cesse la sollicitait k faire du bien. Elle eut une magni- 25 ficence royale, et Pon efit dit qu’elle perdait ce qu’elle ne donnait pas. Ses autres vertus n’ont pas 6t6 moins admirables. Fidkle d^positaire des plaintes et des secrets, elle disait que les princes devaient garder le m£me silence que les confesseurs et avoir la meme discretion. 30 Dans la plus grande fureur des guerres civiles, jamais on n’a doutd de sa parole, ni desespdrd de sa cldmence. Quelle autre a mieux pratique cet art obligeant qui fait

qu’on se rabaisse sans se ddgrader, et qui accorde si heureusement la liberty avec le respect ? Douce, f amilikre, agreable autant que ferme et vigoureuse, elle savait persuader et convaincre aussi bien que commander, et faire valoir la raison non moins que Pautority. Vous verrez 5 avec quelle prudence elle traitait les affaires ; et une main si habile efit sauv£ Pfitat, si Pfitat efit pu £tre sauvd 1 On ne peut assez louer la magnanimity de cette princesse.

La fortune ne pouvait rien sur elle; ni les maux qu’elle a pr^vus, ni ceux qui Pont surprise n’ont abattu son 10 courage. Que dirai-je de son attachement immuable k la religion de ses ancetres ? Elle a bien su reconnaitre que cet attachement faisait la gloire de sa maison aussi bien que celle de toute la France, seule nation de Punivers qui, depuis douze sifecles 2 presque accomplis que ses rois ont 15 embrassy le christianisme, n’a jamais vu sur le trone que des princes enfants de Pfiglise. Aussi a-t-elle toujours dydary que rien ne serait capable de la dytacher de la foi de saint Louis. Le roi son mari lui a donny jusqu’k la mort ce bel yioge qu’il n’y avait que le seul point de 20 la religion oil leurs cceurs fussent dysunis ; et confirmant par son tymoignage la piyty de la reine, ce prince trfcs ydairy a fait connaitre en m£me temps k toute la terre la tendresse, Pamour conjugal, la sainte et inviolable fidyiite de son ypouse incomparable. 25

Dieu, qui rapporte tous ses conseils k la conservation de sa sainte figlise, et qui, fycond en moyens, emploie toutes choses k ses fins cadges, s’est servi autrefois des chastes attraits de deux saintes heroines pour dyiivrer ses fiddes des mains de leurs ennemis. Quand il voulut 30 sauver la ville de Bythulie, il tendit dans la beauty de Judith un pifcge impryvu et inyvitable k Paveugle brutality

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d’Holopherne. Les graces pudiques de la reine Esther eurent un effet aussi salutaire, mais moins violent. Elle .gagna le cceur du roi son mari, et fit d’un prince infidfele un illustre protecteur du peuple de Dieu. Par un conseil 5 k peu prfcs semblable, ce grand Dieu avait pr^pard un charme innocent au roi d’Angleterre, dans les agr&nents infinis de la reine son Spouse. Comme elle possedait son affection (car les nuages 1 qui avaient paru au commencement furent bientot dissip^s), et que son heureuse io f^conditd redoublait tous les jours les sacr^s liens de leur amour mutuelle, 2 sans commettre 8 Pautorit£ du roi son seigneur, elle employait son credit k procurer un peu de repos aux catholiques accabtes. Dfes Pkge de quinze ans, elle fut capable de ces soins; et seize ann^es d’une 15 prosp£rit£ accomplie, qui coulkrent sans interruption avec Padmiration de toute la terre, furent seize anndes de douceur pour cette figlise affligde. Le credit de la reine obtint aux catholiques ce bonheur singulier et presque incroyable, d'etre gouvern^s successivement par trois 20 nonces apostoliques, qui leur apportaient les consolations que regoivent les enfants de Dieu de la communication avec le Saint-Sikge.

Le pape saint Gr^goire, dcrivant au pieux empereur Maurice, 4 lui repr^sente en ces termes les devoirs des 25 rois chr^tiens: «Sachez, 6 grand empereur, que la souveraine puissance vous est accord^e d’en haut, afin que la vertu soit aid^e, que les voies du ciel soient dlargies, et que Pempire de la terre serve Pempire du ciel.» C’est la v 6 nt 6 elle-meme qui lui a dict£ ces belles paroles. 30 Car qu’y a-t-il de plus convenable k la puissance, que de secourir la vertu? A quoi la force doit-elle servir, qu’k d^fendre la raison ? Et pourquoi commandent les hommes,

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si ce n’est pour faire que Dieu soit ob£i ? Mais surtout il faut remarquer Pobligation si glorieuse que ce grand pape impose aux princes, d’elargir les voies du ciel. jesus- Christ a dit dans son fivangile: «Combien est etroit le chemin qui mfene k la vie! 1 ® et voici ce qui le rend si 5 etroit. C’est que le juste, severe k lui-meme et persecuteur irr^conciliable de ses propres passions, se trouve encore persecute par les injustes passions des autres ; et ne peut pas mSme obtenir que le monde le laisse en repos dans ce sentier solitaire et rude, oil il grimpe plutot qu’il 10 ne marche. Accourez, dit saint Gr^goire, puissances du sifecle : voyez dans quel sentier la vertu chemine, doublement k Petroit, et par elle-mSme, et par Peffort de ceux qui la persdcutent: secourez-la, tendez-lui la main: puisque vous la voyez dejk fatigude du combat qu’elle soutient 15 au dedans contre tant de tentations qui accablent la nature humaine, mettez-la du moins k couvert des insultes du dehors. Ainsi vous eiargirez un peu les voies du ciel, et r^tablirez ce chemin, que sa hauteur et son aprete rendront toujours assez difficile. 20

Mais si jamais Pon peut dire que la voie du chr^tien est etroite, c’est, Messieurs, durant les persecutions. Car que peut-on imaginer de plus malheureux que de ne pouvoir conserver la foi sans s’exposer au supplice, ni sacrifier sans trouble, ni chercher Dieu qu’en tremblant? 25 Tel etait Petat deplorable des catholiques anglais. L’erreur et la nouveaute se faisaient entendre dans toutes les chaires; et la doctrine ancienne, qui selon Poracle de Pfivangile «doit Stre prechee jusque sur les toits, 2 ® pouvait k peine parler k Poreille. Les enfants de Dieu 30 etaient etonnes de ne voir plus ni Pautel ni le sanctuaire, ni ces tribunaux de misericorde qui justifient ceux qui

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s’accusent. O douleur! II fallait cacher la penitence avec le m£me soin qu’on efit fait des crimes; et Jdsus- Christ m£me se voyait contraint, au grand malheur des hommes ingrats, de chercher d’autres voiles et d’autres 5 t^nfcbres que ces voiles et ces t^nfebres mystiques dont il se couvre volontairement dans Peucharistie. A Parrivde de la reine, la rigueur se ralentit, et les catholiques respirferent. Cette chapelle royale qu’elle fit batir avec tant de magnificence dans son palais de Sommerset 1 io rendait k P^glise sa premiere forme. Henriette, digne fille de saint Louis, y animait tout le monde par son exemple; et y soutenait avec gloire par ses retraites, par ses prikres et par ses devotions Pancienne reputation de la trfes chrdtienne 2 maison de France. Les prStres 15 de POratoire que le grand Pierre de B^rulle 8 avait conduits avec elle, et aprfcs eux les pfcres Capucins, y donnfcrent par leur pidtd, aux autels leur veritable decoration, et au service divin sa majestd naturelle. Les prStres et les religieux, zeies et infatigables pasteurs de ce 20 troupeau afflige, qui vivaient en Angleterre, pauvres, errants, travestis, «desquels aussi le monde n’^tait pas digne, 4 » venaient reprendre avec joie les marques glorieuses de leur profession dans la chapelle de la reine ; et Pfiglise desoiee, qui autrefois pouvait k peine gdmir 25 lib re men t et pleurer sa gloire pass^e, faisait retent ir hautement les cantiques de Sion dans une terre dtrangbre . 6 Ainsi la pieuse reine consolait la captivitd des fidkles, et relevait leur esp^rance.

Quand Dieu laisse sortir du puits de Pabime la fumde 30 qui obscurcit le soleil, selon Pexpression de PApocalypse, 6 c’est-k-dire Perreur et Ph£r£sie; quand pour punir les scandales ou pour r^veiller les peuples et les pasteurs, il

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permet k Pesprit de seduction de tromper les &mes hautaines, et de rdpandre partout un chagrin superbe, une indocile curiosity et un esprit de rdvolte, il determine dans sa sagesse profonde les limites qu’il veut donner aux malheureux progrfcs de Perreur et aux souffrances de 5 son figlise. Je n’entreprends pas, chr^tiens, de vous dire la destinde des heresies de ces derniers sifecles, ni de marquer le terme fatal dans lequel Dieu a r^solu de borner leur cours. Mais si mon jugement ne me trompe pas; si, rappelant la mdmoire des sifecles passes, j’en fais 10 un juste rapport k Pdtat present: j’ose croire, et je vois les sages concourir k ce sentiment, que les jours d’aveuglement sont dcoulds, et qu’il est temps ddsormais que la lumifere re vienne. Lorsque le roi Henri VIII, prince en tout le reste accompli, s’^gara dans les passions qui ont 1 5 perdu Salomon et tant d’autres rois, 1 et commensa d’dbranler Pautoritd de Pfiglise, les sages lui d&ion cferent qu’en remuant ce seul point, il mettait tout en peril, et qu’il donnait, contre son dessein, une licence effr£n£e aux kge s suivants. Les sages le prdvirent; mais les 20 sages sont-ils crus dans ces temps d’emportement, et ne se rit-on pas de leurs propheties? Ce qu’une judicieuse prdvoyance n’a pu mettre dans Pesprit des hommes, une maitresse plus imp&rieuse, je veux dire Pexpdrience, les a forces de le croire. Tout ce que la religion a de plus 25 saint a 6 t€ en proie. L’Angleterre a tant change, qu’elle ne sait plus elle-m£me k quoi s’en tenir; et plus agit^e en sa terre et dans ses ports memes que Poc^an qui l’environne, elle se voit inond^e par Peffroyable d^bordement de mille sectes bizarres. Qui sait si, etant revenue de 30 ses erreurs prodigieuses touchant la royautd, 2 elle ne poussera pas plus loin ses reflexions; et si, ennuy^e de

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ces changements, elle ne regardera pas avec complaisance Pdtat qui a prdcedd ? Cependant admirons ici la pidtd de la reine, qui a su si bien conserver les prdcieux restes de tant de persecutions. Que de pauvres, que de malheu- 5 reux, que de families ruindes pour la cause de la foi ont subsiste pendant tout le cours de sa vie par Pimmense profusion de ses aumones ! Elies se rdpandaient de toutes parts jusqu’aux dernidresextrdmitds de ses trois royaumes: et s’dtendant par leur abondance mdme sur les ennemis io de la foi, elles adoucissaient leur aigreur et les ramenaient k l’figlise. Ainsi non seulement elle conservait, mais encore elle augmentait le peuple de Dieu. Les conversions dtaient innombrables ; et ceux qui en ont dtd temoins oculaires nous ont appris que, pendant trois ans 15 de sdjour 1 quelle a fait dans la cour du roi son fils, la seule chapelle royale a vu plus de trois cents convertis, sans parler des autres, abjurer saintement leurs erreurs entre les mains de ses aumoniers. Heureuse d’avoir conservd si soigneusement Pdtincelle de ce feu divin que 20 Jesus est venu allumer au monde! 2 Si jamais PAngleterre revient k soi, si ce levain 8 prdcieux vient un jour k sanctifier toute cette masse oil il a dtd meld par ces royales mains, la postdritd la plus dloignde n’aura pas assez de louanges pour cdldbrer les vertus de la religieuse 25 Henriette, et croira devoir k sa pidtd Pouvrage si mdmorable du rdtablissement de Pfiglise.

Que si Phistoire de Pfiglise garde chdrement la mdmoire de cette reine, notre histoire ne taira pas les avantages qu’elle a procurds k sa maison et k sa patrie. Femme et 30 mdre tres chdrie et trds honorde, elle a rdconcilid avec la France le roi son mari et le roi son fils. Qui ne sait qu’aprds la mdmorable action de Pile de Rd et durant ce

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fameux sibge de la Rochelle, 1 cette princesse, prompte k se servir des conjonctures importantes, fit conclure la paix qui empScha PAngleterre de continuer son secours aux calvinistes rdvolt&s? Et dans ces derni&res annees, aprfcs que notre grand roi, plus jaloux de sa parole et du 5 salut de ses-allies que de ses propres intdrets, eut d^clard la guerre aux Anglais, ne fut-elle pas une sage et heureuse media trice? 2 Ne rdunit-elle pas les deux royaumes?

Et depuis encore ne s’est-elle pas appliqude en toutes rencontres k conserver cette meme intelligence? Ces 10 soins regardent maintenant vos Altesses Royales: 8 et Pexemple d’une grande reine, aussi bien que le sang de France et d’Angleterre, que vous avez uni par votre heu- — reux manage, vous doit inspirer le d^sir de travailler sans cesse k Punion de deux rois qui vous sont si proches, 15 et de qui la puissance et la vertu peuvent faire le destin de toute P Europe.

Monseigneur, ce n’est plus seulement par cette vaillante main et ce grand coeur que vous acquerrez de la gloire. Dans le calme d’une profonde paix, vous aurez 20 des moyens de vous signaler; et vous pouvez servir Pfitat sans Palarmer, comme vous avez fait tant de fois, en exposant au milieu des plus grands hasards de la guerre une vie aussi prdcieuse et aussi ndcessaire que la votre.

Ce service, Monseigneur, n’est pas le seul qu’on attend 25 de vous; et Pon peut tout espdrer d*un prince que la sagesse conseille, que la valeur anime, et que la justice accompagne dans toutes ses actions. Mais ou nPemporte mon zMe si loin de mon triste sujet? Je m’arrete k considdrer les vertus de Philippe, et ne songe pas que je 30 vous dois Phistoire des malheurs de Henri ette.

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J’avoue, en la commengant, que je sens plus que jamais la difficult^ de mon entreprise. Quand j ’envisage de prks les infortunes inouies d’une si grande reine, je ne trouve plus de paroles: et mon esprit, rebuts de tant 5 d’indignes traitements qu’on a faits k la majestd et k la vertu, ne se r&soudrait jamais k se jeter parmi tant d’horreurs, si la Constance admirable avec laquelle cette princesse a soutenu ses calamitds ne surpassait de bien loin les crimes qui les ont causdes. Mais en m£me temps, io chre'tiens, un autre soin me travaille. Ce n’est pas un ouvrage humain que je mddite. Je ne suis pas un historien qui doive vous d^velopper le secret des cabinets, ni Pordre des batailles, ni les intdrets des partis: il faut que je m’ 6 \bve au-dessus de Phomme pour faire trembler IS toute creature sous les jugements de Dieu. «J’entrerai avec David dans les puissances du Seigneur; 1 * et j’ai k vous faire voir les merveilles de sa main et de ses conseils; conseils de juste vengeance sur PAngleterre ; conseils de mis^ricorde pour le salut de la reine: mais conseils 20 marques par le doigt de Dieu, dont Pempreinte est si vive et si manifeste dans les dv&iements que j’ai k traiter qu’on ne peut r^sister k cette lumifere.

Quelque haut qu’on puisse remonter pour rechercher dans les histoires les exemples des grandes mutations, on 25 trouve que jusqu’ici elles sont caus^es ou par la mollesse ou par la violence des princes. En effet, quand les princes, n^gligeant de connaitre leurs affaires et leurs armies, ne travaillent qu’k la chasse, comme disait cet historien, 2 n’ont de gloire que pour le luxe, ni d’esprit 30 que pour inventer des plaisirs; ou quand, emportds par

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leur humeur violente, ils ne gardent plus ni lois ni mesures, et qu’ils otent les dgards et la crainta aux hommes, en faisant que les maux qu’ils souffrent leur paraissent plus insupportables que ceux qu’ils prdvoient : alors, ou la licence excessive, ou la patience poussde 5 k l’extremit^ menacent terriblement les maisons regnantes.

Charles I er , roi d’Angleterre, dtait juste, mod^r^, magnanime, trfcs instruit de ses affaires et des moyens de rdgner. Jamais prince ne fut plus capable de rendre la 10 royautd, non seulement vdn^rable et sainte, mais encore aimable et chfcre k ses peuples. Que lui peut-on reprocher, sinon la cldmence? Je veux bien avouer de lui ce qu’un auteur c^lkbre a dit de Cdsar, « qu’il a element

jusqu’k Stre oblig^ de s’en repentir: Ccesari x proprium et 15 peculiare sit clementice insigne , qua usque ad poenitentiam omnes superavit.v Que ce soit done lk, si Ton veut, Pillustre d^faut de Charles aussi bien que de Cdsar: mais que ceux qui veulent croire que tout est faible dans les malheureux et dans les vaincus, ne pensent pas pour 20 cela nous persuader que la force ait manqu^ k son courage, ni la vigueur k ses conseils. Poursuivi k toute outrance par Pimplacable malignity de la fortune, trahi de tous les siens, il ne s’est pas manqu^ k lui-meme. Malgrd les mauvais succbs de ses armes infortun^es, si 25 on a pu le vaincre, on n’a pas pu le forcer: et comme il n’a jamais refuse ce qui dtait raisonnable dtant vainqueur, il a toujours rejetd ce qui ^tait faible et in juste dtant captif. J’ai peine k contempler son grand cceur dans ces dernikres dpreuves. Mais certes il a montrd 30 qu’il n’etait pas permis aux rebelles de faire perdre la majesty k un roi qui sait se connaitre; et ceux qui ont

vu de quel front il a paru dans la salle de Westminster et dans la place de Whitehall, peuvent juger aisement combien il dtait intrdpide k la tete de ses armees, combien auguste et majestueux au milieu de son palais et de sa 5 cour. Grande reine, je satisfais k vos plus tendres ddsirs quand je cdldbre ce monarque: et ce cceur 1 qui n’a jamais vdcu que pour lui, se rdveille, tout poudre 2 qu’il est, et devient sensible meme sous ce drap mortuaire, au nom d’un dpoux si cher, k qui ses ennemis mdmes accorio deront le titre de sage et celui de juste; et que la postdritd mettra au rang des grands princes, si son histoire trouve des lecteurs dont le jugement ne se laisse pas maitriser aux 8 dvdnements ni k la fortune.

Ceux qui sont instruits des affaires, etant obligds d’a- 15 vouer que le roi n’avait point donnd d’ouverture ni de prdtexte aux excds sacrileges dont nous abhorrons la mdmoire, en accusent la fiertd indomptable de la nation : et je confesse que la haine des parricides 4 pourrait jeter les esprits dans ce sentiment. Mais quand on considdre 20 de plus prds Thistoire de ce grand royaume, et particulidrement les derniers rdgnes, oil Ton voit non seulement les rois majeurs, mais encore les pupilles, et les reines memes, si absolues et si redoutdes ; quand on regarde la facilitd incroyable avec laquelle la religion a dtd ou renver- 25 see, ou rdtablie par Henri, par fidouard, par Marie, par Elisabeth, on ne trouve ni la nation si rebelle, ni ses parlements siiiers et si factieux. Au contraire, on est oblige de reprocher k ces peuples d’avoir ete trop soumis, puisqu’ils ont mis sous le joug leur foi memeet leur conscience. N’ac- 30 cusons done pas aveuglement le naturel des habitants de Tile la plus cdldbre du monde, qui, selon les plus fiddles histoires, tirent leur origine des Gaules; et ne croyons

pas que les Merciens, les Danois et les Saxons aient tellement corrompu en eux ce que nos pferes leur avaient donne de bon sang, qu’ils soient capables de s’emporter k. des proc&tes si barbares, s’il ne s’y dtait m£ie d’autres causes. Qu’est-ce done qui les a pouss^s? Quelle force, 5 quel transport, quelle intempdrie a cause ces agitations et ces violences? N’en doutons pas, chr^tiens: lesfausses religions, le libertinage d’esprit, 1 la fureur de disputer des choses divines sans fin, sans rfegle, sans soumission, a emporte les courages. Voilk les ennemis que la reine 10 a eu k combattre, et que ni sa prudence, ni sa douceur, ni sa fermete n’ont pu vaincre.

J’ai dejk dit quelque chose de la licence oh se jettent les esprits, quand on dbranle les fondements de la religion, et qu’on remue les bornes une fois poshes. Mais 15 comme la matifcre que je traite me fournit un exemple manifeste et unique dans tous les sikcles de ces extremes furieuses, il est, Messieurs, de la ndeessit^ de mon sujet de remonter jusqu’au principe, et de vous conduire pas k pas par tous les excfcs oh le m^pris de la religion 20 ancienne et celui de l’autorite de Pfiglise ont 6 t 6 capables de pousser les hommes.

Done la source de tout le mal est que ceux qui n’ont pas craint de tenter au sifccle passe la reformation par le schisme, ne trouvant point de plus fort rempart contre 25 toutes leurs nouveaut^s que la sainte autorite de Pfiglise, ils ont ete obliges de la renverser. Ainsi les decrets des conciles, la doctrine des Pfcres et leur sainte unanimite, l’ancienne tradition du Saint-Siege et de Pfiglise catholique n’ont plus ete, comme autrefois, des lois sacrees et 30 inviolables. Chacun s’est fait k soi-meme un tribunal oh il s’est rendu Parbitre de sa croyance: et encore qu’il

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semble que les novateurs aient voulu retenir les esprits en les renfermant dans les limites de Pficriture sainte, comme ce n’a 6 t 6 qu’^ condition que chaque fiddle en deviendrait l’interprfete, et croirait que le Saint-Esprit 5 lui en dicte Pexplication, il n’y a point de particulier qui ne se voie autorisd par cette doctrine & adorer ses inventions, k consacrer ses erreurs, h appeler Dieu tout ce qu’il pense. T>bs lors on a bien prdvu que, la licence n’ayant plus de frein, les sectes se multiplieraient jusqu’k io Pinfini; que Popiniatretd serait invincible; et que, tandis que les uns ne cesseraient de disputer, ou donneraient leurs reveries pour inspirations, les autres, fatiguds de tant de folles visions, et ne pouvant plus reconnaitre la majestd de la religion ddchirde par tant de sectes, iraient 15 enfin chercher un repos funeste et une entifere ind£ pendance dans Pindiff&rence des religions, ou dans l’athdisme.

Tels, et plus pernicieux encore, comme vous verrez dans la suite, sont les effets naturels de cette nouvelle 20 doctrine. Mais de meme qu’une eau debord^e ne fait pas partout les memes ravages, parce que sa rapiditd ne trouve pas partout les m£mes penchants et les memes ouvertures: ainsi, quoique cet esprit d’indocilit^ et d’inddpendance soit dgalement rdpandu dans toutes les 25 heresies de ces derniers sfecles, il n’a pas produit universellement les memes effets; il a re$u diverses limites, suivant que la crainte, ou les inte'rets, ou Phumeur des particuliers et des nations, ou enfin la puissance divine, qui donne quand il lui plait des bornes secretes aux pas- 30 sions des hommes les plus emportds, Pont diffdremment retenu. Que s’il s’est montre tout entier k PAngleterre, et si sa malignity s’y est ddclarde sans reserve, les rois

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en ont souffert, mais aussi les rois en ont dtd cause. Ils ont trop fait sentir aux peuples que l’ancienne religion se pouvait changer. Les sujets ont cessd d’en rdvdrer les maximes, quand ils les ont vues cdder aux passions et aux intdrdts de leurs princes. Ces terres trop remudes 5 et devenues incapables de consistance sont tombdes de toutes parts, et n’ont fait voir que d’effroyables precipices. J’appelle ainsi tant d’erreurs tdmdraires et extravagantes qu’on voyait paraitre tous les jours. Ne croyez pas que ce soit seulement la querelle de Pdpiscopat, 1 ou 10 quelques chicanes sur la liturgie anglicane, qui aient dmu les Communes. Ces disputes n'dtaient encore que de faibles commencements, par 011 ces esprits turbulents faisaient comme un essai de leur liberty. Mais quelque chose de plus violent se remuait dans le fond des cceurs: 15 c’dtait un ddgofit secret de tout ce qui a de Pautoritd, et une ddmangeaison d’innover sans fin aprds qu’on enavu le premier exemple.

Ainsi les Calvinistes, 2 plus hardis que les Luthdriens, 8 ont servi k dtablir les Sociniens, 4 qui ont dtd 20 plus loin qu’eux, et dont ils grossissent tous les jours le parti. Les sectes infinies des Anabaptistes 6 sont sorties de cette meme source: et leur opinions, me- Ides au calvinisme, ont fait naitre les Inddpendants, 6 qui n’ont point eu de bornes; parmi lesquels on voit les 25 Trembleurs, 7 gens fanatiques, qui croient que toutes leurs rdveries leur sont inspirdes ; et ceux qu’on nomine Chercheurs, 8 k cause que, dix-sept cents ans aprds Jdsus- Christ, ils cherchent encore la religion, et n’en ont point d’arrdtde. 30

C’est, Messieurs, en cette sorte que les esprits une fois emus, tombant de ruines en mines, se sont divisds en

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tant de sectes. En vain les rois d’Angleterre ont era les pouvoir retenir sur cette pente dangereuse en con servant P^piscopat Car que peuvent des deques qui ont an^anti eux-memes Pautoritd de leur chaire et la r^vdrence qu’on 5 doit k la succession, en condamnant ouvertement leurs pred^cesseurs, jusqu’k la source meme de leur sacre; e’est-k-dire jusqu’au pape saint Gr^goire et au saint moine Augustin, 1 son disciple et le premier apotre de la nation anglaise? Qu*est-ce que l^piscopat, quand il se io s^pare de Pfiglise, qui est son tout, aussi bien que du Saint-Sikge, qui est son centre, pour s'attacher contre sa nature k la royauty comme k son chef? Ces deux puissances d’un ordre si different ne s’unissent pas, mais s’embarrassent mutuellement, quand on les confond 15 ensemble: et la majesty des rois d’Angleterre serait demeur^e plus inviolable si, contente de ses droits sacr^s, elle n’avait point voulu attirer k soi les droits et Pautority de Pfiglise. Ainsi rien n’a retenu la violence des esprits fdconds en erreurs: et Dieu, pour punir Pirrdligieuse 20 instability de ces peuples, les a Uvr^s k Pintempyrance de leur folle curiosity; en sorte que Pardeur de leurs disputes insensyes, et leur religion arbitraire, est devenue la plus dangereuse de leurs maladies.

II ne faut point s’ytonner s’ils perdirent le respect de 25 la majesty et des lois, ni s’ils devinrent factieux, rebelles et opiniktres. On ynerve la religion quand on la change, et on lui ote un certain poids qui seul est capable de tenir les peuples. Ils ont dans le fond du cceur je ne sais quoi d’inquiet qui s^chappe si on leur ote ce frein 30 nycessaire; et on ne leur laisse plus rien k mynager, quand on leur permet de se rendre maitres de leur religion. C’est de lk que nous est ny ce prytendu «rkgne

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de Christ,* inconnu jusques alors au christianisme, qui devait andantir toute la royautd et dgaler tous les hommes; songe seditieux des Inddpendants, et leur chimfere impie et sacrilege. Tant il est vrai que tout se tourne en rdvoltes et en pensees sdditieuses, quand Pautoritd de la 5 religion est andantie.

Mais pourquoi chercher des preuves d’une vdritd que le Saint-Esprit a prononcde par une sentence manifeste ? Dieu mdme menace les peuples qui altdrent la religion qtPil a dtablie de se retirer du milieu d’eux, et par lk de 10 les livrer aux guerres civiles. ficoutez comme il parle par la bouche du prophdte Zacharie: «Leur kme, 1 dit le Seigneur, a varid envers moi, » — quand ils ont si souvent changd la religion; — «et je leur ai dit: Je ne serai plus votre pasteur;* — c’est-k-dire je vous abandonnerai k 15 vous-mdmes et k votre cruelle destinde; — et voyez la suite: «Que ce qui doit mourir aille k la mort; que ce qui doit dtre retranchd soit retranchd ; » — entendez-vous ces paroles? — «et que ceux qui demeureront se ddvorent les uns les autres.* O prophdtie trop rdelle et trop 20 vdritablement accomplie! La reine avait bien raison de juger qu’il n’y avait point de moyen d’oter les causes des guerres civiles qu’en retournant k Punitd catholique, qui a fait fleurir durant tant de sidcles Pdglise et la monarchic d’Angleterre autant que les plus saintes dglises et les 25 plus illustres monarchies du monde. Ainsi, quand cette pieuse princesse servait Pfiglise, elle croyait servir p£ tat; elle croyait assurer au roi des serviteurs, en conservant k Dieu des fiddles. L'expdrience a justifid ses sentiments ; et il est vrai que le roi son fils n’a rien trouvd de plus 30 ferme dans son service que ces catholiques si hais, si persdcutds, que lui avait sauvds la reine sa mdre. En effet,

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il est visible que, puisque la separation et la revolte contre Pautorite de Pfiglise a ete la source d’oii sont derives tous les maux, on n’en trouvera jamais les remfcdes que par le retour k Punite et par la soumission ancienne.

5 (Pest le mepris de cette unite qui a divise PAngleterre. Que si vous me demandez comment tant de factions opposees et tant de sectes incompatibles, qui se devaient apparemment detruire les unes les autres, ont pu si opiniatrement conspirer ensemble contre le trone royal, vous io Pallez apprendre.

Un homme 1 s’est rencontre, d’une profondeur d’esprit incroyable, hypocrite raffine autant qu’habile politique, capable de tout entreprendre et de tout cacher, egalement actif et infatigable dans la paix et dans la guerre, qui ne 15 laissait rien k la fortune de ce qu’il pouvait lui 6 ter par conseil et par prdvoyance; mais au reste si vigilant et si pret k tout, qu’il n'a jamais manque les occasions qu’elle lui a presentees; enfin un de ces esprits remuants et audacieux qui semblent Stre nes pour changer le monde. 20 Que le sort de tels esprits est hasardeux, et qu’il en parait dans Phistoire k qui leur audace a ete funeste! Mais aussi que ne font-ils pas, quand il plait k Dieu de s’en servir ? Il fut donne k celui-ci de tromper les peuples et de prevaloir contre les rois. 2 Car comme il eut apergu 25 que dans ce melange infini de sectes, qui n’avaient plus de regies certaines, le plaisir de dogmatiser sans etre repris ni contraint par aucune autorite ecciesiastique ni seculifcre, etait le charme qui possedait les esprits, il sut si bien les concilier par 1 k qu’il fit un corps redoutable 30 de cet assemblage monstrueux. Quand une fois on a trouve le moyen de prendre la multitude par Pappit de la liberte, elle suit en aveugle, pourvu qu’elle en entende

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seulement le nom. Ceux-ci, occup^s du premier objet qui les avait transports, allaient toujours, sans regarder qu’ils allaient k la servitude: et leur subtil conducteur, qui en combattant, en dogmatisant, en melant mille personnages divers, en faisant le docteur et le prophfete, 5 aussi bien que le soldat et le capitaine, vit qu’il avait tellement enchant le monde, qu’il ^tait regardd de toute Parmde comme un chef envoyd de Dieu pour la protection de l’independance, commen^a k s’apercevoir qu’il pouvait encore les pousser plus loin. Je ne vous raconterai pas 10 la suite trop fortunde de ses entreprises, ni ses fameuses victoires dont la vertu dtait indignde, ni cette longue tranquillit qui a dtonn^ Punivers. C’dtait le conseil de Dieu d’instruire les rois k ne point quitter son £glise.

II voulait ddcouvrir par un grand exemple tout ce que 15 peut l’hdrdsie, combien elle est naturellement indocile et ind^pendante, combien fatale k la royaut et k toute autorite tgitime. Au reste quand ce grand Dieu a choisi quelqu’un pour Stre Pinstrument de ses desseins, rien n’en arrete le cours; ou il enchaine, ou il aveugle, ou il 20 dompte tout ce qui est capable de resistance. «Je suis le Seigneur, dit-il par la bouche de Jdrdmie; c’est moi 1 qui ai fait la terre avec les hommes et les animaux, et je la mets entre les mains de qui il me plait. Et maintenant j’ai voulu soumettre ces terres k Nabuchodonosor, roi de 25 Babylone, mon serviteur.® Il Pappelle son serviteur, quoiqu’infidfele, k cause qu’il Pa nommd pour ex^cuter ses d^crets. «Et j’ordonne, poursuit-il, que tout lui soit soumis, jusqu’aux animaux.w Tant il est vrai que tout ploie et que tout est souple quand Dieu le commande. 30 Mais dcoutez la suite de la proph^tie: «Je veux que ces peuples lui ob&ssent, et qu’ils obeissent encore k son fils.

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jusqu’k ce que le temps des uns et des autres vienne. Voyez, chr^tiens, comme les temps sont marques, comme les generations sont compt^es: Dieu determine jusques k quand doit durer l’assoupissement, et quand aussi se 5 doit reveiller le monde.

Tel a ete le sort de l’Angleterre. Mais que, dans cette effroyable confusion de toutes choses, il est beau de considerer ce que la grande Henriette a entrepris pour le salut de ce royaume ; ses voyages, ses negotiations, ses io traites, tout ce que sa prudence et son courage opposaient k la fortune de l’fitat, et enfin sa Constance, par laquelle, n’ayant pu vaincre la violence de la destinde, elle en a si noblement soutenu Peffort ! Tous les jours elle ramenait quelqu’un des rebelles ; et de peur qu’ils ne 15 fussent malheureusement engages k faillir toujours parce qu’ils avaient failli une fois, elle voulait qu’ils trouvassent leur refuge dans sa parole, Ce fut entre ses mains que le gouverneur de Scarborough remit ce port et ce chateau inaccessible. Les deux Hothams pfcre et fils, qui 20 avaient donn^ le premier exemple de perfidie, en refusant au roi meme les portes de la forteresse de Hull, choisirent la reine pour m^diatrice, et devaient rendre au roi cette place avec celle de Beverley, mais ils furent prdvenus et ddcapitds; et Dieu, qui voulut punir leur 25 honteuse desobtissance par les propres mains des rebelles, ne permit pas que le roi profitkt de leur repentir. Elle avait encore gagnd un maire de Londres, dont le credit dtait grand, et plusieurs autres chefs de la faction. Presque tous ceux qui lui parlaient se rendaient k elle: 30 et si Dieu n’efit point 6 t 6 inflexible, si Paveuglement des peuples n’efit pas 6 t 6 incurable, elle aurait gutii les esprits, et le parti le plus juste aurait 6 t 6 le plus fort.

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On sait, Messieurs, que la reine a souvent expose sa personne dans ces conferences secretes; mais j’ai k vous faire voir de plus grands hasards. Les rebelles sfetaient saisis des arsenaux et des magasins; et malgfe la defection de tant de sujets, malgfe Pinfame desertion de la 5 milice raeme, il etait encore plus ais£ au roi de lever des soldats que de les armer. Elle abandonne pour avoir des armes et des munitions, non seulement ses joyaux, mais encore le soin de sa vie. Elle se met en mer au mois de fevrier, malgfe Phiver et les temp£tes; et sous 10 pfetexte de conduire en Hollande la princesse royale sa fille ainde, qui avait 6 t 6 marfee k Guillaume, prince d’Orange, 1 elle va pour engager les fitats 2 dans les infefets du roi, lui gagner des officiers, lui amener des munitions. L’hiver ne l’avait pas effray^e quand elle partit d’ Angle- 15 terre; Phiver ne Parfete pas onze mois apfes, quand il faut retourner aupfes du roi : mais le succfes n’en fut pas semblable. Je tremble au seul fecit de la tempSte furieuse dont sa flotte fut battue durant dix jours.

Les matelots furent alarnfes jasqu^ perdre Pesprit, et 20 quelques-uns d’entre eux se pfecipitferent dans les ondes. Elle, toujours intfepide autant que les vagues ^taient dmues, rassurait tout le monde par sa fermefe. Elle excitait ceux qui Paccompagnaient k esp^rer en Dieu, qui faisait toute sa confiance; et pour Eloigner de leur esprit 25 les funestes iddes de la mort qui se pfesentait de tous cotes, elle disait avec un air de s^fenite qui semblait d 6 )k ramener le calme, que les reines ne se noyaient pas. H^las! elle est feserfee k quelque chose de bien plus extraordinaire : et pour s*£tre saufee du naufrage, ses 30 malheurs n’en seront pas moins ddplorables. Elle vit p^rir ses vaisseaux, et presque toute Pesp^rance d’un si

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grand secours. L’amiral, oil elle £tait, conduit par la main de celui qui domine sur la profondeur de la mer et qui dompte ses dots souleves, fut repouss^ aux ports de Hollande; et tous les peuples furent etonn^s d’une d^- 5 livrance si miraculeuse.

Ceux qui sont dchapp^s du naufrage disent un dternel adieu k la mer et aux vaisseaux ; et, comme disait un ancien auteur, 1 ils n’en peuvent meme supporter la vue. Cependant onze jours aprfes, 6 resolution dtonnante! la io reine k peine sortie d’une tourmente si ^pouvantable, press^e du ddsir de revoir le roi et de le secourir, ose encore se commettre k la furie de l’oc£an et k la rigueur de Phiver. Elle ramasse quelques vaisseaux qu’elle charge d’officiers et de munitions, et repasse enfin en Angle- 15 terre. Mais qui ne serait etonn£ de la cruelle destin^e de cette princesse? Aprfcs s’etre sauv^e des dots, une autre tempete lui fut presque fatale. Cent pieces de canon tonnferent sur elle k son arrivde, et la maison oil elle entra fut percde de leurs coups. Qu’elle eut d’assu- 20 ranee dans cet effroyable p^ril! mais qu’elle eut de eminence pour Pauteur d’un si noir attentat! On Pamena prisonnier peu de temps aprfes; elle lui pardon na son crime, le livrant pour tout supplice k sa conscience, et k la honte devoir entrepris sur la vie d’une princesse si 25 bonne et si gdn&reuse: tant elle 6 ta.it au-dessus de la vengeance aussi bien que de la crainte!

Mais ne la verrons-nous jamais auprfcs du roi qui souhaite si ardemment son retour? Elle brfile du mSme d^sir, et ddjk je la vois paraitre dans un nouvel appa- 30 reil.

Elle marche comme un general k la tete d’une arme'e royale, pour traverser des provinces que les rebelles te-

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naient presque toutes. Elle assifege et prend d’assaut en passant une place 1 considerable qui s’opposait k sa marche;*elle triomphe, elle pardonne; et enfin le roi la vient recevoir dans une campagne ou il avait remportd Fannie pr^c&Iente une victoire signatee sur le general 5 Essex. 2 Une heure aprfes, on apporta la nouvelle d’une grande bataille gagn^e. Tout semblait prosp^rer par sa presence; les rebelles etaient constern&s: et si la reine en etit 6 t 6 crue, si au lieu de diviser les armies royales et de les amuser, contre son avis, aux sifeges infortunes de 10 Hull et de Glocester, on e(it marche droit k Londres, Faffaire etait decidee et cette campagne e(it fini la guerre. Mais le moment fut manque. Le terme fatal approchait; et le Ciel, qui semblait suspendre en faveur de la piete de la reine la vengeance qu’il meditait, commen9a k se 15 declarer. «Tu sais 8 vaincre, disait un brave Africain au plus rusd capitaine qui fut jamais, mais tu ne sais pas user de ta victoire: Rome que tu tenais t’^chappe; et le destin ennemi t’a ot 6 tantot le moyen, tantot la pensee de la prendre.® Depuis ce malheureux moment, tout 20 alia visiblement en decadence, et les affaires furent sans retour. La reine, qui se trouva grosse, et qui ne put par tout son credit faire abandonner ces deux sieges qu’on vit enfin si mal reussir, tomba en langueur, et tout l’fitat languit avec elle. Elle fut contrainte de se sd- 25 parer d’avec le roi, qui etait presque assiege dans Oxford, et ils se dirent un adieu bien triste, quoiqu’ils ne sussent pas que c’e'tait le dernier. Elle se retire & Exeter, ville forte oil elle fut elle-meme bientot assidgde. Elle y accoucha d’une princesse, 4 et se vit douze jours 30 aprfcs contrainte de prendre la fuite pour se rdfugier en France.

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Princesse, dont la destin^e est si grande et si glorieuse, faut-il que vous naissiez en la puissance des ennemis de votre maison? O fiternel, veillez sur elle; anges saints, rangez k l’entour vos escadrons invisibles, et faites la 5 garde autour du berceau d’une princesse si grande et si d&aiss^e. Elle est destin^e au sage et valeureux Philippe, et doit des princes h la France, dignes de lui, dignes d’elle et de leurs a'ieux. Dieu Pa prot^g^e, Messieurs. Sa gouvernante, deux ans aprfes, tire ce prdcieux enfant io des mains des rebelles: et quoique ignorant sa captivitd et sentant trop sa grandeur, elle se d^couvre elle-m6me ; quoique refusant tous les autres noms, elle s’obstine h. dire qu’elle est la princesse, elle est enfin amende auprfes de la reine sa mfere, pour faire sa consolation durant ses 15 fnalheurs, en attendant qu’elle fasse la fdlicitd d’un grand prince, et la joie de toute la France.

Mais j’interromps Pordre de mon histoire. J’ai dit que la reine fut obligee k se retirer de son royaume. En effet, elle partit des ports d’Angleterre k la vue des vais- 20 seaux des rebelles, qui la poursuivaient de si prfes qu’elle entendait presque leurs cris et leurs menaces insolentes. O voyage bien different de celui qu’elle avait fait sur la m£me mer, lorsque venant prendre possession du sceptre de la Grande-Bretagne, elle voyait pour ainsi dire les ondes 25 se courber sous elle, et soumettre toutes leurs vagues k la dominatrice des mers! Maintenant chass^e, poursuivie par ses ennemis implacables, qui avaient eu l’audace de lui faire son procfes, tantot sauv^e, tantot presque prise, changeant de fortune k chaque quart d’heure, n’ayant 30 pour elle que Dieu et son courage in^branlable, elle n’avait ni assez de vents ni assez de voiles pour favoriser

sa fuite pr^cipit^e. Mais enfin elle arrive k Brest, oil aprfes tant de maux il lui fut permis de respirer un peu.

Quand je considfere en moi-meme les perils extremes et continuels qu’a couru 1 cette princesse, sur la mer et sur la terre, durant Pespace de prfcs de dix ans; et que 5 d’ailleurs je vois que toutes les entreprises sont inutiles contre sa personne, pendant que tout rdussit d’une manibre surprenante contre l’fitat : que puis-je penser autre chose, sinon que la Providence, autant attachee k lui conserver la vie qu’k renverser sa puissance, a voulu 10 qu’elle survbquit 2 k ses grandeurs, afin qu’elle pftt survivre aux attachements de la terre et aux sentiments d’orgueil qui corrompent d’autant plus les kmes, qu’elles sont plus grandes et plus blevbes? Ce fut un conseil k peu prbs semblable qui abaissa autrefois David sous la 15 main du rebelle Absalon. «Le voyez-vous, ce grand roi, dit le saint et Eloquent prStre de Marseille; 8 le voyezvous seul, abandonnb, tellement dbchu dans Pesprit des siens, qu’il devient un objet de mbpris aux uns, et, ce qui est plus insupportable k un grand courage, un objet 20 de pitid aux autres; ne sachant, poursuit Salvien, de laquelle de ces deux choses il avait le plus k se plaindre, ou de ce que Siba le nourrissait, ou de ce que Simbi avait Pinsolence de le maudire?* Voilk, Messieurs, une image, mais imparfaite, de la reine d’Angleterre, quand, 25 aprfcs de si Stranges humiliations, elle fut encore contrainte de paraitre au monde, et dealer pour ainsi dire k la France meme et au Louvre, oh elle btait nbe avec tant de gloire, toute Pbtendue de sa misfcre. Alors elle put bien dire avec le prophfcte I sale: «Le Seigneur 4 des armies a 30 fait ces choses, pour anbantir tout le faste des grandeurs humaines, et tourner en ignominie ce que Punivers a de

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plus auguste.* Ce n’est pas que la France ait manqud h la fille de Henri le Grand. Anne 1 la magnanime, la pieuse, que nous ne nommerons jamais sans regret, la regut d’une manidre convenable k la majestd des deux reines. Mais 5 les affaires du roi ne permettant pas que cette sage rdgente p(it proportionner le remdde au mal, jugez de l’dtat de ces deux princesses. Henriette, d’un si grand cceur, est contrainte de demander du secours: Anne, d’un si grand cceur, ne peut en donner assez. Si Ton eftt pu io avancer ces belles anndes dont nous admirons main tenant le cours glorieux, Louis, qui entend de si loin les gdmissements des chrdtiens affligds, qui, assurd de sa gloire, dont la sagesse de ses conseils et la droiture de ses intentions lui repondent toujours, malgrd Pincerti- 15 tude des dvdnements, entreprend lui seul la cause commune, et porte ses armes redoutdes k travers des espaces immenses de mer et de terre, 2 aurait-il refusd son bras k ses voisins, k ses allids, k son propre sang, aux droits sacrds de la royautd, qu’il sait si bien maintenir? Avec 20 quelle puissance PAngleterre Paurait-elle vu invincible ddfenseur, ou vengeur present de la majestd violde ? Mais Dieun’avait laissd aucune ressource au roi d’Angleterre : tout lui manque, tout lui est contraire. Les ficossais, k qui il se donne, le livrent aux Parlementaires anglais, et 25 les gardes 8 fiddles de nos rois trahissent le leur. Pendant que le parlement d’Angleterre songe k congddier l’armde, cette armde toute inddpendante rdforme ellememe k sa mode le parlement, qui efit gardd quelques mesures, et se rend maitresse de tout. Ainsi le roi est 30 mend de captivitd en captivitd ; et la reine remue en vain la France, la Hollande, la Pologne meme et les puissances du Nord les plus dloigndes. Elle ranime les

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ficossais, qui arment trente mille hommes; elle fait avec le due de Lorraine une entreprise pour la ddlivrance du roi son seigneur, dont le succfes parait infaillible, tant le concert en est juste. Elle retire ses chers enfants, Punique espdrance de sa maison; et confesse k cette fois 5 que parmi les plus mortelles douleurs on est encore capable de joie. Elle console le roi, qui lui dcrit de sa prison m£me qu’elle seule soutient son esprit, et qu’il ne faut craindre de lui aucune bassesse, parce que sans cesse il se souvient qu’il est k elle. O mfere, 6 femme, 6 io reine admirable et digne d’une meilleure fortune, si les fortunes de la terre dtaient quelque chose! Enfin il faut edder k votre sort. Vous avez assez soutenu l’fitat, qui est attaqud par une force invincible et divine : il ne reste plus ddsormais sinon que vous teniez ferme parmi ses 15 mines.

Comme une colonne dont la masse solide parait le plus ferme appui d’un temple ruineux, lorsque ce grand Edifice qu’elle soutenait fond sur elle sans Pabattre: ainsi la reine se montre le ferme soutien de l’fitat, 20 lorsqu’aprfes en avoir longtemps portd le faix, elle n’est pas meme courbde sous sa chute.

Qui cependant pourrait exprimer ses justes douleurs ? Qui pourrait raconter ses plaintes? Non, Messieurs, Jdrdmie lui-meme, qui seul semble £tre capable d’dgaler 25 les lamentations aux calamity, ne suffirait pas k de tels regrets. Elle s’dcrie avec ce prophfete: ttVoyez, 1 Seigneur, mon affliction. Mon ennemi s’est fortifid, et mes enfants sont perdus. Le cruel a mis sa main sacrilege sur ce qui m’dtait le plus cher. La royaute a 6 t 6 pro- 30 fande, et les princes sont foulds aux pieds. Laissez-moi, je pleurerai amferement; n’entreprenez pas de me con-

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soler. L^p^e a frappe au dehors, mais je sens en moim£me une mort semblable.»

Mais aprfcs que nous avons dcoutd ses plaintes, saintes filles, 1 ses chores amies (car elle voulait bien vous nom- 5 mer ainsi), vous qui Pavez vue si souvent gdmir devant les autels de son unique protecteur, et dans le sein desquelles elle a verse les secretes consolations qu’elle en recevait, mettez fin k ce discours en nous racontant les sentiments chr^tiens dont vous avez ete les t^moins fiio dbles. Combien de fois a-t-elle en ce lieu remercie Dieu humblement de deux grandes graces: Pune, de Pa voir fait 2 chr^tienne; Pautre, — Messieurs, qu’attendez-vous? — Peut-£tre d’avoir r^tabli les affaires du roi son fils? — Non: c’est de Pavoir fait reine malheureuse. Ah! je 15 commence k regretter les bornes Strokes du lieu oil je parle ! II faut edater, percer cette enceinte, et faire retentir bien loin une parole qui ne peut £tre assez entendue. Que ses douleurs Pont rendue savante dans la science de Pfivangile! et qu’elle a bien connu la reli- 20 gion, et la vertu de la croix, quand elle a uni le christianisme avec les malheurs ! Les grandes prosp^rit^s nous aveuglent, nous transportent, nous egarent, nous font oublier Dieu, nous-memes et les sentiments de la foi. De lk naissent 8 des monstres de crimes, des raffinements de 25 plaisir, des deiicatesses d’orgueil, qui ne donnent que trop de fondement k ces terribles maledictions que jesus- Christ a prononc^es dans son fivangile: « Malheur 4 k vous qui riez ! malheur k vous qui etes pleins » et contents du monde ! Au contraire, comme le christianisme 30 a pris sa naissance de la croix, ce sont aussi les malheurs qui le fortifient. Lk on expie ses pechds; lk on

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£pure ses intentions; lk on transporte ses ddsirs de la terre au ciel; lk on perd tout le gofit du monde, et on cesse de s’appuyer sur soi-meme et sur sa prudence. II ne faut pas se flatter; les plus expdrimentds dans les affaires font des fautes capitales. Mais que nous nous 5 pardonnons aisdment nos fautes, quand la fortune nous les pardonne! Et que nous nous croyons bientot les plus dclairds et les plus habiles, quand nous sommes les plus dlevds et les plus heureux! Les mauvais succds sont les seuls maitres qui peuvent nous reprendre utile- 10 ment, et nous arracher cet aveu d’avoir failli, qui cofite tant k notre orgueil. Alors, quand les malheurs nous ouvrent les yeux, nous repassons avec amertume sur tous nos faux pas: nous nous trouvons dgalement accablds de ce que nous avons fait, et de ce que nous avons man- 15 qud de faire ; et nous ne savons plus par oil excuser cette prudence prdsomptueuse qui se croyait infaillible. Nous voyons que Dieu seul est sage; et en ddplorant vainement les fautes qui ont ruind nos affaires, une meilleure rdflexion nous apprend k ddplorer celles qui ont perdu 20 notre dternitd, avec cette singulidre consolation qu’on les repare quand on les pleure.

Dieu a tenu douze ans sans relkche, sans aucune consolation de la part des hommes, notre malheureuse reine (donnons-lui hautement ce titre, dont effe a fait un sujet 25 d’actions de grkces), lui faisant dtudier sous sa main ces dures, mais solides le9ons. Enfin fldchi par ses vceux, et par son humble patience, il a rdtabli la maison royale. Charles II est reconnu, et l’injure des rois a dte vengee. Ceux que les armes n’avaient pu vaincre, ni les conseils 30 ramener, sont revenus tout k coup d’eux-memes; dd9us par leur libertd, ils en ont k la fin ddteste Pexces, hon-

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teux cTavoir eu tant de pouvoir, et leurs propres succfes leur faisant horreur. Nous savons que ce prince magnanime eftt pu hater ses affaires en se servant de la main de ceux qui s’offraient h d^truire la tyrannie par 5 un seul coup. 1 Sa grande ftme a d&iaignd ces moyens trop bas. II a cru qu’en quelque &at que fussent les rois, il £tait de leur majesty de n’agir que par les lois ou par les armes. Ces lois qu’il a prot^g^es Pont retabli presque toutes seules: il rfegne paisible et glorieux sur le io trone de ses ancStres, et fait r^gner avec lui la justice, la sagesse et la ctemence.

Il est inutile de vous dire combien la reine fut console par ce merveilleux £v&iement; mais elle avait appris par ses malheurs h ne changer pas dans un si grand 15 changement de son ^tat. Le monde, une fois banni, n’eut plus de retour dans son cceur. Elle vit avec ^tonnement que Dieu, qui avait rendu inutiles tant d’entreprises et tant d’efforts, parce qu’il attendait l’heure qu’il avait marquee, quand elle fut arriv^e, alia prendre 20 comme par la main le roi son fils, pour le conduire h son trone. Elle se soumit plus que jamais & cette main souveraine, qui tient du plus haut des cieux les r£nes de tous les empires; et d&iaignant les trones qui peuvent Stre usurpds, elle attacha son affection 2 au royaume 011 25 Pon ne craint point devoir des £gaux, et oil Pon volt sans jalousie ses concurrents. Touch^e de ces sentiments, elle aima cette humble maison plus que ses palais. Elle ne se servit plus de son pouvoir que pour prot^ger la foi catholique, pour multiplier ses aumones, 30 et pour soulager plus abondamment les families r^fugiees de ses trois royaumes, et tous ceux qui avaient ruin&s pour la cause de la religion ou pour le service du roi.

BOSSUET

Rappelez en votre m&noire avec quelle circonspection elle m^nageait le prochain, et combien elle avait diversion pour les discours empoisonn^s de la medisance. Elle savait de quel poids est, non seulement la moindre parole, mais le silence meme des princes; et combien la 5 mddisance se donne d’empire, quand elle a os 6 seulement paraitre en leur auguste presence. Ceux qui la voyaient attentive k peser toutes ses paroles, jugeaient bien qu’elle £tait sans cesse sous la vue de Dieu, et que, fidble imitatrice de Pinstitut de Sainte-Marie, 1 jamais 10 elle ne perdait la sainte presence de la majesty divine. Aussi rappelait-elle souvent ce prdcieux souvenir par Poraison et par la lecture du livre de P Imitation dejtsus , 3 oil elle apprenait k se conformer au veritable module des chretiens. Elle veillait sans relache sur sa conscience. 15 Aprfes tant de maux et tant de traverses, elle ne connut plus d’autres ennemis qui ses p^chds. Aucun ne lui sembla l^ger: elle en faisait un rigoureux examen; et soigneuse de les expier par la penitence et par les aumonesj elle ^tait si bien pr^paree, que la mort n’a pu la 20 surprendre, encore qu’elle soit venue sous Papparence du sommeil.

Elle est morte, cette grande reine; et par sa mort, elle a laissd un regret kernel, non seulement k Monsieur et k Madame, qui, fiddles h . tous leurs devoirs, ont eu pour 25 elle des respects si soumis, si sincfcres, si pers^v^rants, mais encore & tous ceux qui ont eu Phonneur de la servir ou de la connaitre. Ne plaignons plus ses disgraces, qui font maintenant sa felicitd Si elle avait 6 t 6 plus fortun^e, son histoire serait plus pompeuse, mais ses 30 oeuvres seraient moins pleines; et, avec des titres superbes, elle aurait peut-etre paru vide devant Dieu.

BOSSUET

Maintenant qu’elle a pr^ferd la croix au trone, et qu'elle a mis ses malheurs aux nombre des plus grandes graces, eile recevra les consolations qui sont promises k ceux qui pleurent . 1 Puisse done ce Dieu de mis^ricorde accepter ses afflictions en sacrifice agrdable ! Puisse-t-il la placer au sein d’ Abraham , 2 et, content de ses maux, dpargner d^sormais h sa famille et au monde de si terribles le5ons! 8

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