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CHAPTER IV — BOSSUET

i. O RAISON FUNEBRE

DE HENRI ETTE- ANNE 1 D’ANGLETERRE, DUCHESSE D’ ORLEANS, PRO NONCfcE A SAINT-DENIS 2 LE 21 AoOt 1670

Vanitas 3 vanitatum , dixit Ecclesiastes : vanitas vanitatum , et omnia vanitas.

Vanite des vanites, a dit 1’Ecclesiaste: vanite des vanites, et tout est vanite. ( Eccles ., I, 2 .)

Monseigneur/

J*£tais done encore destine k rendre ce devoir fun&bre a tres haute 5 et tr&s puissante princesse Henriette-Anne d’Angleterre, Duchesse d’ Orleans. Elle, que j’avais vue si attentive pendant que je rendais le meme devoir a la 5 reine sa m&re, 6 devait etre sitot apr&s le sujet d’un discours semblable ; et ma triste voix £tait r£serv£e k ce deplorable minist£re. O vanite ! 6 neant ! 6 mortels ignorants de leurs destinees ! L’etit-elle cru il y a dix mois 7 ? Et vous, Messieurs, 8 eussiez-vous pense, pendant qu’elle versait tant de 10 larmes en ce lieu, 9 qu’elle dfit sitot vous y rassembler pour la pleurer elle-meme ? Princesse, le digne objet de l’admiration de deux grands royaumes, n’etait-ce pas assez que l’Angleterre pleurat votre absence, sans etre encore reduite a pleurer votre mort? Et la France, qui vous reyit avec 15 tant de joie environnee d’un nouvel £clat, n’avait-elle plus d’autres pompes et d’autres triomphes pour vous, au retour de ce voyage fameux, 10 d’ou vous aviez remport£ tant de gloire et de si belles esp£rances? « Vanity des vanitas, 11 et tout est vanity. » C’est la seule parole qui me reste ; e’est 20 la seule reflexion que me permet, 12 dans un accident si

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Strange, une si juste et si sensible douleur. Aussi n’ai-je point parcouru les livres sacr£s pour y trouver un texte que je pusse appliquer a cette princesse. J’ai pris sans £tude et sans choix les premieres paroles que me pr£sente l’Eccle- 5 siaste, ou, quoique la vanity ait £t£ si souvent nomm£e, elle ne Test pas encore assez a mon gr£ pour le dessein que je me propose. Je veux 1 dans un seul malheur d£plorer toutes les calamity du genre humain, et dans une seule mort faire voir la mort et le n£ant de toutes les grandeurs io humaines. Ce texte, qui convient a tous les £tats et k tous les 6v£nements de notre vie, par une raison particuli&re devient propre a mon lamentable sujet, puisque jamais les vanit£s de la terre n’ont 6t6 si clairement d^couvertes, 2 ni si hautement confondues. Non, 3 apr&s ce que nous venons 15 de voir, la sant6 n’est qu’un nom/ la vie n’est qu’un songe, la gloire n’est qu’une apparence, les graces et les plaisirs ne sont qu’un dangereux amusement: tout est vain en nous, except^ le sincere aveu que nous faisons devant Dieu de nos vanit£s et le jugement arrets qui nous fait m£priser tout 20 ce que nous sommes.

Mais dis-je la v6rit£? L’homme, que Dieu a fait a son image, n’est-il qu’une ombre? Ce que J6sus-Christ est venu chercher du ciel en la terre, ce qu’il a era pouvoir, sans se ravilir, ache ter de tout son sang, n’est-ce qu’un 25 rien? Reconnaissons notre erreur. Sans doute ce triste spectacle des vanit^s humaines nous imposait; et l’esp£rance publique, frastr^e tout k coup par la mort de cette princesse, nous poussait trop loin. II ne faut pas permettre k rhomme de se m^priser tout entier, de peur que, croyant 30 avec les impies que notre vie n’est qu’un jeu ou r&gne le hasard, il ne marche sans regie et sans conduite au gr£ de ses aveugles d£sirs. C’est pour cela que l’Ecctesiaste, apr£s

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avoir commence son divin ouvrage par les paroles que j’ai r£cit£es, apr&s en avoir rempli toutes les pages du m£pris des choses humaines, veut enfin montrer & Thomme quelque chose de plus solide, et conclut tout son discours en disant :

« Crains Dieu, 1 et garde ses commandements ; car c’est la 5 tout Thomme, et sache que le Seigneur examinera dans son jugement tout ce que nous aurons fait de bien ou de mal. » Ainsi tout est vain en Thomme, si nous regardons ce qu’il donne au monde ; mais au contraire, tout est important, si nous consid£rons ce qu’il doit a Dieu. Encore une fois, 10 tout est vain en Thomme, si nous regardons le cours de sa vie mortelle ; mais tout est pr^cieux, tout est important, si nous contemplons le terme ou elle aboutit et le compte qu’il en faut rendre. M6ditons done aujourd’hui, a la vue de cet autel et de ce tombeau, la premiere et la derni&re parole de 15 l’Ecctesiaste ; Tune qui montre le n£ant de Thomme, 2 l’autre qui £tablit sa grandeur. Que ce tombeau nous convainque de notre n£ant, pourvu que cet autel, ou Ton offre tous les jours pour nous une victime d’un si grand prix, nous apprenne en meme temps notre dignity. La princesse que 20 nous pleurons sera un t£moin fid&le de Tun et de l’autre. Voyons ce qu’une mort soudaine lui a ravi ; voyons ce qu’une sainte mort lui a donn£. Ainsi nous apprendrons a m^priser ce qu’elle a quitt£ sans peine, afin d’attacher toute notre estime a ce qu’elle a embrass£ avec tant d’ardeur, 25 lorsque son ame, £pur£e de tous les sentiments de la terre et pleine du ciel ou elle touchait, a vu la lumi&re toute manifeste. Voila les v£rit£s que j’ai k traiter, et que j’ai cru dignes d’etre proposes a un si grand prince et a la plus illustre assemble de I’univers.s 30

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« Nous mourons tous, » 1 disait cette femme dont 1’ fieri ture a lou6 la prudence au second Livre des Rois, « et nous allons sans cesse au tombeau, ainsi que des eaux qui se perdent sans retour. » En effet nous ressemblons tous a des eaux 5 courantes. De quelque superbe distinction que se flattent les hommes, ils ont tous une meme origine ; et cette origine est petite. Leurs ann£es 2 se poussent successivement comme des dots : ils ne cessent de s’6couler, tant qu’enfin, apr&s avoir fait un peu plus de bruit, et traverse un peu plus de io pays les uns que les autres, ils vont tous ensemble se confondre dans un abime oil Ton ne recommit plus ni princes, ni rois, ni toutes ces autres qualites superbes qui distinguent les hommes ; de meme que ces fleuves tant vant£s demeurent sans nom et sans gloire, mel£s dans Foc6an avec les 15 rivi&res les plus inconnues.

Et certainement. Messieurs, si quelque chose pouvait Clever les hommes au-dessus de leur infirmity 3 naturelle ; si l’origine qui nous est commune soufFrait quelque distinction solide et durable entre ceux que Dieu a formas de la meme 20 terre, qu’y aurait-il dans l’univers de plus distingu6 que la princesse dont je parle? Tout ce que peuvent faire, non seulement la naissance et la fortune, mais encore les grandes qualites de 1’ esprit pour ltetevation d’une princesse, se trouve rassembte, et puis an£anti dans la n6tre. De quelque cot£ 25 que je suive les traces de sa glorieuse origine, je ne d£couvre que des rois, et partout je suis £bloui de lteclat des plus augustes couronnes. Je vois la maison de France/ la plus grande sans comparaison de tout l’univers ; et k qui les plus grandes maisons peuvent bien c£der sans envie, puisqu’elles 30 tachents de tirer leur gloire de cette source. Je vois les

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rois d’ficosse, 1 les rois d’Angleterre, qui ont regne depuis tant de siecles sur une des plus belliqueuses nations de l’univers plus encore par leur courage que par P autorite 2 de leur sceptre. Mais cette princesse, n£e sur le tr6ne, avait Pesprit et le cceur plus hauts que sa naissance. Les malheurs 5 de sa maison n’ont pu Paccabler dans sa premiere jeunesse, et d£s lors on voyait en elle une grandeur qui ne devait rien a la fortune. Nous disions avec joie que le ciel l’avait arrachee, comme par miracle, des mains des ennemis du roi son p&re, pour la donner a la France 3 : don pr^cieux, 10 inestimable present, si seulement la possession en avait ete plus durable ! Mais pourquoi ce souvenir vient-il m’interrompre ? Heias ! nous ne pouvons un moment arreter les yeux sur la gloire de la princesse sans que la mort s’y mele aussit6t pour tout offusquer de son ombre. O mort, eioigne- 15 toi de notre pens^e ; et laisse-nous tromper pour un peu de temps la violence de notre douleur par le souvenir de notre joie. Souvenez-vous done, Messieurs, de l’admiration que la princesse d’Angleterre donnait k toute la cour. Votre m^moire vous la peindra mieux avec tous ses traits et son 20 incomparable douceur* que ne pourront jamais faire toutes mes paroles. Elle croissait au milieu des benedictions de tous les peuples ; et les annees ne cessaient de lui apporter de nouvelles graces. Aussi la reine sa mere, dont elle a toujours ete la consolation, ne l’aimait pas plus tendrement 25 que faisait 3 Anne d’Espagne. 6 Anne, vous le savez, Messieurs, ne trouvait rien au-dessus de cette princesse. Apres nous avoir donne une reine/ seule capable par sa piete et par ses autres vertus royales de soutenir la reputation d’une tante si illustre, elle voulut, pour mettre dans sa famille ce 30 que Punivers avait de plus grand, que Philippe de France 8 son second fils epousat la princesse Henriette ; et quoique

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le roi d’ Angle terre, dont le coeur £gale la sagesse, silt que la princesse sa soeur, recherch^e de 1 tant de rois, pouvait honorer un tr6ne, il lui vit remplir avec joie la seconde place de France, que la dignity d’un si grand royaume peut 5 mettre en comparaison avec les premieres du reste du monde.

Que si son rang la distinguait, j’ai eu raison de vous dire qu’elle £tait encore plus distingu^e par son m£rite. Je pourrais vous faire remarquer qu’elle connaissait si bien la beauts 10 des ouvrages de l’esprit, que Ton croyait avoir atteint la perfection, quand on avait su plaire a Madame . 2 Je pourrais encore ajouter que les plus sages et les plus experiments admiraient cet esprit vif et pergant, qui embrassait sans peine les plus grandes affaires, et p£n£ trait avec tant de fa- 15 cilit dans les plus secrets intrets. Mais pourquoi mttendre sur une mati&re ou je puis tout dire en un mot? Le roi, dont le jugements est une r&gle toujours siire, a estim£ la capacity de cette princesse, et Pa mise par son estime audessus de tous nos eioges.

20 Cependant, ni cette estime, ni tous ces grands avantages n’ont pu donner atteinte a sa modestie. Toute 6clair£e qu’elle £tait, elle n’a point pr£sum£ de ses connaissances, et jamais ses lumieres ne Pont £blouie. Rendez tmoignage k ce que je dis, vous que cette grande princesse a honores de 25 sa confiance. Quel esprit avez-vous trouv£ plus £lev£, mais quel esprit avez-vous trouv£ plus docile? Plusieurs, dans la crainte d’etre trop faciles, se rendent inflexibles a la raison, et s’aifermissent contre elle. Madame s’£loignait toujours autant de la pr£somption que de la faiblesse : £galement 30 estimable, et de ce qu’elle savait trouver les sages conseils, et de ce qu’elle £tait capable de les recevoir. On les sait bien connaitre, quand on fait s£rieusement l’£tude qui plai-

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sait tant k cette princesse ; nouveau genre d’£tude et presque inconnu aux personnes de son age et de son rang ; ajoutons, si vous voulez, de son sexe. Elle ^tudiait ses d£fauts ; elle aimait qu’on lui en fit 1 des lemons sinc£res : marque assume d’une ame forte, que ses fautes ne dominent pas, et qui ne 5 craint point de les envisager de pr£s, par une secrete confiance des ressources qu’elle sent pour les surmonter. C’£tait le dessein d’avancer dans cette 6tude de sagesse qui la tenait si attache k la lecture de l’histoire, qu’on appelle avec raison la sage conseillere des princes. C’est la que les plus 10 grands rois n’ont plus de rang que par leurs vertus, et que, d£grad£s 3 a jamais par les mains de la mort, ils viennent subir, sans cour et sans suite, le jugement de tous les peuples et de tous les si&cles. C’est la qu’on d£couvre que le lustre qui vient de la flatterie est superficiel ; et que les fausses 15 couleurs, quelque industrieusement qu’on les applique, ne tiennent pas. La notre admirable princesse £tudiait les devoirs de ceux dont la vie compose l’histoire : elle y perdait insensiblement le gokt des romans 3 et de leurs fades h£ros ; et soigneuse de se former sur le vrai, elle m^prisait 20 ces froides et dangereuses fictions. Ainsi, sous un visage riant, sous cet air de jeunesse, qui semblait ne promettre que des jeux, elle cachait un sens et un s£rieux dont ceux qui traitaient avec elle £taient surpris.

Aussi pouvait-on sans crainte lui confier les plus grands 25 secrets. Loin du commerce des affaires et de la soci£t£ des hommes, ces ames sans force aussi bien que sans foi, qui ne savent pas retenir leur langue indiscrete ! « Ils ressemblent,* dit le Sage, k une ville sans murailles, qui est ouverte de toutes parts,)) et qui devient la proie du premier venu. Que 30 Madame £tait au-dessus de cette faiblesse ! Ni la surprise, ni l’int^ret, ni la vanity, ni Tappat d’une flatterie delicate.

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ou (Tune douce conversation, qui sou vent, £panchant le coeur, en fait £chapper le secret, n’^tait capable de lui faire d£couvrir le sien, et la stiret£ qu’on trouvait en cette princesse, que son esprit rendait si propre aux grandes affaires, 5 lui faisait confier les plus importantes.

Ne pensez pas que je veuille, en interprete t£m£raire des secrets d’£tat, discourir sur le voyage d’Angleterre, 1 ni que j’imite ces politiques sp^culatifs qui arrangent suivant leurs id£es les conseils des rois, et composent sans instruction les 10 annales de leur si£cle. Je ne parlerai de ce voyage glorieux que pour dire que Madame y fut admir^e plus que jamais. On ne parlait qu’avec transport de la bont£ de cette princesse, qui, malgr£ les divisions trop ordinaires dans les cours, lui gagna d’abord tous les esprits. On ne pouvait assez louer 15 son incroyable dext£rit£ a traiter les affaires les plus d^licates, a gu^rir ces defiances cachees qui souvent les tiennent en suspens, et a terminer tous les diff trends d’une mani&re qui conciliait les int£rets les plus opposes. Mais qui pourrait penser sans verser des larmes aux marques d’estime et de 20 tendresse que lui donna le roi son f r&re ? Ce grand roi, 3 plus capable encore d’etre touche par le m£rite que par le sang, ne se lassait point d ’admirer les excellentes quality de Madame. O plaie irremediable ! ce qui fut en ce voyage le sujet d’une si juste admiration est devenu pour ce prince 25 le sujet d’une douleur qui n’a point de bornes. Princesse, le digne lien des deux plus grands rois du monde, pourquoi leur avez-vous ete sit6t ravie? Ces deux grands rois se connaissent ; c’est l’effet des soins de Madame : ainsi leurs nobles inclinations concilieront leurs esprits, et la vertu sera entre 30 eux une immortelle m^diatrice. Mais si leur union ne perd rien de sa fermete, nous d£plorerons 6ternellement qu’elle ait perdu son agr£ment le plus doux ; et qu’une princesse si

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ch£rie de tout Punivers ait £te pfecipitee dans le tombeau pendant que la confiance de deux si grands rois P£levait au comble de la grandeur et de la gloire.

La grandeur et la gloire ! Pouvons-nous encore entendre ces noms dans ce triomphe de la mort? Non, Messieurs, je 5 ne puis plus soutenir ces grandes paroles, par lesquelles l’arrogance humaine tache de sfetourdir elle-meme pour ne pas apercevoir son n£ant II est temps de faire voir que tout ce qui est mortel, quoi qu’on ajoute par le dehors pour le faire paraitre grand, est par son fond incapable d’ Ovation. 10 ficoutez a ce propos le profond raisonnement, non d’un philosophe qui dispute dans une 6cole, ou d’un religieux qui m£dite dans un cloitre : je veux confondre le monde par ceux que le monde meme fev&re le plus, par ceux qui le connaissent le mieux, et ne lui veux donner pour le con- 15 vaincre que des docteurs assis sur le tr6ne. « O Dieu, dit le Roi Prophete, 1 vous avez fait mes jours mesurables, et ma substance n’est rien devant vous. » II est ainsi, 2 chfetiens : tout ce qui se mesure finit ; et tout ce qui est n£ pour finir n’est pas tout k fait sorti du n£ant ou il est sitot replong£. 20 Si notre etre, si notre substance n’est rien, tout ce que nous batissons dessus, que peut-il etre? Ni P Edifice n’est plus solide 3 que le fondement, ni Paccident 4 attach^ a 1 ’etre plus reel que Petre meme. Pendant que la nature nous tient si bas, que peut faire la fortune pour nous Clever? Cherchez, 25 imaginez parmi les hommes les differences les plus remarquables; vous n’en trouverez point de mieux marquee, ni qui vous paraisse plus effective que celle qui rel&ve le victorieux au-dessus des vaincus qu’il voit etendus a ses pieds. Cependant ce vainqueur, enffe de ses titres, tombera lui- 30 meme a son tour entre les mains de la mort. Alors ces malheureux vaincus rappelleront a leur compagnie leur su-

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perbe triomphateur ; et du creux de leur tombeau sortira cette voix qui foudroie toutes les grandeurs: «Vous voila bless£ 1 comme nous ; vous etes devenu semblable a nous. » Que la fortune ne tente done pas de nous tirer du n£ant, ni 5 de forcer la bassesse de notre nature.

Mais peut-etre, au d£faut de la fortune, les quality s de resprit, les grands desseins, les vastes pens£es pourront nous distinguer du reste des hommes. Gardez-vous bien de le croire, parce que toutes nos pens£es qui n’ont pas Dieu pour io objet sont du domaine de la mort. « Ils mourront,* dit le Roi Proph&te, et en ce jour p£riront toutes leurs pens^es ; » — e’est-a-dire les pens£es des conqu£ rants, les pens£es des politiques, qui auront imaging dans leurs cabinets des desseins ou le monde entier sera compris. Ils se seront munis 15 de tous c6t£s par des precautions infinies ; enfin ils auront tout pr£vu, except^ leur mort, qui emportera en un moment toutes leurs pens£es. C’est pour cela que l’Ecctesiaste, le roi Salomon, fils du roi David (car je suis bien aise de vous faire voir la succession de la meme doctrine dans un meme 20 trone) ; c’est, dis-je, pour cela que l’Eccl£siaste, faisant le denombrement des illusions qui travaillent les enfants des hommes, y comprend la sagesse meme. «Je me suis, 3 dit- il, applique a la sagesse, et j’ai vuque e’etait encore une vanite,» parce qu’il y a une fausse sagesse qui, se renfermant dans 25 V enceinte des choses mortelles, s’ensevelit avec elles dans le neant. Ainsi je n’ai rien fait pour Madame, quand je vous ai represente tant de belles qualites qui la rendaient admirable au monde, et capable des plus hauts desseins oil une princesse puisse s’eiever. Jusqu’a ce que je commence a 30 vous raconter ce qui l’unit a Dieu, une si illustre princesse ne paraitra dans ce discours que comme un exemple, le plus grand qu’on se puisse proposer, et le plus capable de per-

suader aux ambitieux qu’ils n’ont aucun moyen de se distinguer, ni par leur naissance, ni par leur grandeur, ni par leur esprit, puisque la mort, qui £gale tout, les domine de tous cot£s avec tant d’empire, et que d’une main si prompte et si souveraine elle renverse les tetes les plus respectees. 5 Consid^rez, Messieurs, ces grandes puissances que nous regardons de si bas. Pendant que nous tremblons sous leur main, Dieu les frappe pour nous avertir. Leur elevation en est la cause ; et il les £pargne si peu qu’il ne craint pas de les sacrifier k Pinstruction du reste des hommes. Chretiens, 10 ne murmurez pas si Madame a £t£ choisie pour nous donner une telle instruction. II n’y a rien ici de rude pour elle, puisque, comme vous le verrez dans la suite, Dieu la sauve par le meme coup qui nous instruit. Nous devrions etre assez convaincus de notre n£ant : mais s’il faut des coups de 15 surprise a nos coeurs enchants de Pamour du monde, celuici est assez grand et assez terrible. O nuit d£sastreuse 1 ! 6 nuit effroyable, ou re ten tit tout a coup, comme un £clat de tonnerre, cette 6tonnante nouvelle : Madame se meurt, 3 Madame est morte ! Qui de nous ne se sentit frapp£ a ce 20 coup comme si quelque tragique accident avait desol£ sa famille ? Au premier bruit d’un mal si Strange, on accourut a Saint-Cloud 3 de toutes parts ; on trouve tout constem£, except^ le coeur de cette princesse. Partout on entend des cris ; partout on voit la douleur* et le desespoir, et P image 25 de la mort. Le roi, la reine, Monsieur, s toute la cour, tout le peuple, tout est abattu, tout est d£sesp£r£ ; et il me semble que je vois Paccomplissement de cette parole du Proph&te : « Le roi pleurera, 6 le prince sera d£sol£, et les mains tomberont au peuple de douleur et d’£tonnement.» 30 Mais et les princes et les peuples gemissaient en vain. En vain Monsieur, en vain le roi meme 7 tenait Madame

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serr£e par de si £troits embrassements. Alors ils pouvaient dire Tun et P autre avec saint Ambroise 1 : Strings bam brachia , sed jam amiseram quam tenebam : « Je serrais les bras, mais j’avais d£j& perdu ce que je tenais.» La princesse leur 5 £chappait parmi des embrassements si tendres, et la mort plus puissante nous l’enlevait entre ces royales mains. Quoi done ! elle devait perir sitot ! Dans la plupart des hommes les changements se font peu a peu, et la mort les prepare ordinairement a son dernier coup. Madame cependant 3 a io pass£ du matin au soir, ainsi que l’herbe des champs. Le matin elle fleurissait ; avec quelles graces, vous le savez : le soir nous la vimes s£ch£e ; et ces fortes expressions par lesquelles 1’ fieri ture sainte exage re 3 l’inconstance des choses humaines, devaient etre pour cette princesse si precises et si 15 litt£rales. H 61 as ! nous composions son histoire de tout ce qu’on peut imaginer de plus glorieux ! Le pass£ et le present nous garantissait ^ l’avenir, et on pouvait tout attendre de tant d’excellentes quality. Elle allait s’acqu£rir deux puissantsroyaumes 5 par des moyens agr^ables : tou jours douce, 20 toujours paisible autant que g£n£reuse et bienfaisante, son credit n’y aurait jamais £t£ odieux : on ne l’etit point vue s’attirer la gloire avec une ardeur inqui&te et pr£cipit£e ; elle Petit attendue sans impatience, comme stire de la poss6der. Cet attachement qu’elle a montr£ si fiddle pour le roi jusques 25 a la mort lui en donnait les moyens. Et certes e’est le bonheur de nos jours, que Pestime se puisse joindre avec le devoir, et qu’on puisse autant s’attacher au m£rite et a la personne du prince qu’on en r£v£re la puissance et la majesty. Les inclinations de Madame ne l’attachaient pas 30 moins fortement a tous ses autres devoirs. La passion qu’elle ressentait pour la gloire de Monsieur n’avait point de bornes. Pendant que ce grand prince, marchant sur les

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pas de son invincible frere, secondait avec tant de valeur et de succes ses grands et h^roiques desseins dans la campagne de Flandre, 1 la joie de cette princesse etait incroyable. C’est ainsi que ses g£n£reuses inclinations la menaient a la gloire par les voies que le monde trouve les plus belles ; et si quel- 5 que chose 2 manquait encore a son bonheur, elle etit tout gagn£ par sa douceur et par sa conduite.

Telle etait Fagr^able histoire que nous faisions pour Madame ; et pour achever ces nobles projets, il n’y avait que la dur£e de sa vie, dont nous ne croyions pas $ devoir 10 etre en peine. Car qui eftt pu seulement penser que les ann£es eussent dd manquer a une jeunesse qui semblait si vive ? Toutefois c’est par cet endroit que tout se dissipe en un moment. Au lieu de F histoire d’une belle vie, nous sommes r£duits k faire l’histoire d’une admirable, mais triste 15 mort. A la v£rit£, Messieurs, rien n’a jamais £gal£ la fermet£ de son ame, ni ce courage paisible qui, sans faire effort pour s’&ever, s’est trouv£ par sa naturelle situation au-dessus des accidents les plus redoutables. Oui, Madame fut douce envers la mort comme elle l’etait envers tout le monde. Son 20 grand coeur ni ne s’aigrit, ni ne s’emporta contre elle. Elle ne la brave non plus avec fiertd, contente de Fenvisager sans Emotion et de la recevoir sans trouble. Triste consolation, puisque, malgr£ ce grand courage, nous Favons perdue ! C’est la grande vanity des choses humaines. Apres que par 25 le dernier effort de notre courage nous avons pour ainsi dire surmont£ la mort, elle £teint en nous jusqu’a ce courage par lequel nous semblions la defier. La voila, malgr£ ce grand coeur, cette princesse si admir^e et si ch£rie ! la voila telle que la mort nous 1’a faite : encore ce reste tel quel va-t-il y> disparaitre : cette ombre de gloire va s’6vanouir, et nous Fallons voir d£pouillee meme de cette triste decoration.*

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Elle va descendre a ces sombres lieux, a ces demeures souterraines, 1 pour y dormir dans la poussiere avec les grands de la terre, comme parle Job * ; avec ces rois et ces princes an£antis, parmi lesquels k peine peut-on la placer, 5 tant les rangs y sont presses, tant la mort est prompte a remplir ces places. Mais ici notre imagination nous abuse encore. La mort ne nous laisse pas assez de corps pour occuper quelque place, et on ne voit la que les tombeaux qui fassent quelque figure. Notre chair change bientot de io nature : notre corps prend un autre nom ; meme celui de cadavre, dit Tertullien,* parce qu’il nous montre encore quelque forme humaine, ne lui demeure pas longtemps : il devient un je ne sais quoi, qui n’a plus de nom dans aucune langue ; tant il est vrai que tout meurt en lui, jusqu’a ces 15 termes fun&bres par lesquels on exprimait ses malheureux restes.

C’est ainsi que la puissance divine, justement irrit^e contre notre orgueil, le pousse jusqu’au n£ant; et que, pour £galer a jamais les conditions, elle ne fait de nous to tous qu’une meme cendre. Peut-on batir sur ces mines? Peut-on appuyer quelque grand dessein sur ce debris in Evitable des choses humaines ? Mais quoi ! Messieurs, tout est-il done d£sesp£r£ pour nous? Dieu qui foudroie toutes nos grandeurs, jusqu’a les r^duire en poudre, ne nous laisse- 25 t-il aucune espfemce? Lui, aux yeux de qui rien ne se perd, et qui suit toutes les parcelles de nos corps en quelque endroit £cart£ du monde que la corruption ou le hasard les jette, verra-t-il p£rir sans ressource ce qu’il a fait capable de le connaitre et de 1 * aimer? Ici un nouvel ordre de choses se 30 pr^sente & moi : les ombres de la mort se dissipent : « les voies 4 me sont ouvertes a la veritable vie» : Madame n’est plus dans le tombeau ; la mort, qui semblait tout d£truire, a

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tout £tabli : voici le secret de l’Eccl^siaste, que je vous avais marqu6 des le commencement de ce discours, et dont il faut maintenant d£couvrir le fond.

II faut done penser, chr£tiens, qu’outre le rapport que nous avons du cot£ du corps avec la nature changeante et 5 mortelle, nous avons d’un autre cot£ un rapport intime et une secrete affinity avec Dieu, parce que Dieu meme a mis quelque chose en nous qui peut confesser la v£rit£ de son etre, en adorer la perfection, en admirer la plenitude ; quelque chose qui peut se soumettre k sa souveraine puissance, 10 s’abandonner a sa haute et incomprehensible sagesse, se confier en sa bonte, craindre sa justice, esp£rer son £temit£. De ce cote, Messieurs, si Phomme croit avoir en lui de Peievation, il ne se trompera pas. Car, comme il est n6cessaire que chaque chose soit reunie a son principe, et que 15 e’est pour cette raison, dit PEcciesiaste, « que le corps 1 retoume a la terre dont il a ete tire, » il faut par la suite du meme raisonnement que ce qui porte en nous la marque divine, ce qui est capable de s’unir a Dieu, y soit aussi rappeie. Or ce qui doit retoumer k Dieu, qui est la grandeur 20 primitive et essentielle, n’est-il pas grand et eiove? C’est pourquoi, quand je vous ai dit que la grandeur et la gloire n*6taient parmi nous que des noms pompeux, vides de sens et de choses, je regardais le mauvais usage que nous faisons de ces termes. 25

Mais pour dire la v£rit£ dans toute son £tendue, ce n'est ni Perreur, ni la vanity qui ont invent^ ces noms magnifiques ; au contraire nous ne les aurions jamais trouv£s, si nous n’en avions port£ le fond en nous-memes. Car ou prendre ces nobles id£es dans le n£ant? La faute que nous 30

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faisons n’est done pas de nous etre sends de ces noms ; e’est de les avoir appliques a des objets trop indignes. Saint Chrysostome 1 a bien compris cette vyrity, quand il a dit : « Gloire, richesses, noblesse, puissance, pour les hommes du 5 monde ne sont que des noms ; pour nous, si nous servons Dieu, ce seront des choses. Au contraire la pauvrety, la honte, la mort, sont des choses trop effectives et trop r£elles pour eux ; pour nous, ce sont seulement des noms,» parce que celui qui s’attache a Dieu ne perd ni ses biens, ni son 10 honneur, ni sa vie. Ne vous ytonnez done pas si l’Ecciysiaste dit si souvent : « Tout est vanity.)) II s’explique : « Tout est vanity sous le soleil, 2 » e’est-a-dire tout ce qui est mesur£ par les ann^es, tout ce qui est emporty par la rapidity du temps. Sortez du temps et du changement ; aspirez 15 a l’ytemity : la vanity ne vous tiendra plus asservis. Ne vous ytonnez pas 3 si le meme Ecciysiaste myprise tout en nous, jusqu’a la sagesse, et ne trouve rien de meilleur que de gofiter en repos le fruit de son travail. La sagesse dont il parle en ce lieu est cette sagesse insensye, ingynieuse k se 20 tourmenter, habile k se tromper elle-meme, qui se corrompt dans le prysent, qui s’ygare dans l’avenir, qui, par beaucoup de raisonnements et de grands efforts, ne fait que se consumer inutilement en amassant des choses que le vent emporte. «Hy ! s’yerie ce sage roi/ y a-t-il rien de si vain?» 25 Et n’a-t-il pas raison de pryfyrer la simplicity d’une vie particuliyre, qui gofite doucement et innocemment ce peu de biens que la nature nous donne, aux soucis et aux chagrins des avares, aux songes inquiets des ambitieux ! « Mais cela meme, s dit-il, ce repos, cette douceur de la vie, est encore 30 une vanity,)) parce que la mort trouble et emporte tout. Laissons-lui done mypriser tous les etats de cette vie, puisqu’enfin, de quelque cote qu’on s*y toume, on voit toujours

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la mort en face, qui couvre de tenfcbres tous nos plus beaux jours. Laissons-lui egaler le fol et le sage ; et meme, je ne craindrai pas de le dire hautement en cette chaire, laissonslui confondre Phomme avec la bete : Unus interitus est 1 hominis et jumentorum . 5

En effet, jusqu’a ce que nous ayons trouve la veritable sagesse, tant que nous regarderons Phomme par les yeux du corps, sans y demeler par Pintelligence ce secret principe de toutes nos actions qui, etant capable de s’unir a Dieu, doit n£cessairement y retoumer : que verrons-nous 10 autre chose dans notre vie que de folles inquietudes? Et que verrons-nous dams notre mort qu’une vapeur qui s’ exhale, que des esprits 2 qui s’epuisent, que des ressorts qui se demontent et se deconcertent,* enfin qu’une machine * qui se dissout et qui se met en pieces? Ennuyes* de ces 15 vanites, cherchons ce qu’il y a de grand et de solide en nous. Le Sage nous Pa montre dans les dernieres paroles de PEcciesiaste ; et bientbt Madame nous le fera paraitre dans les dernieres actions de sa vie. « Crains Dieu, et observe ses commandements ; car c’est ]k tout Phomme » : 20 comme s’il disait : Ce n’est pas Phomme que j’ai apprise, ne le croyez pas ; ce sont les opinions, ce sont les erreurs par lesquelles Phomme abuse se deshonore lui-meme. Voulez-vous savoir en un mot ce que c’est que Phomme? Tout son devoir, tout son objet, toute sa nature, c’est de 25 craindre Dieu : tout le reste est vain, je le declare ; mais aussi tout le reste n’est pas Phomme. Voici ce qui est reel et solide, et ce que la mort ne peut enlever : car, ajoute PEcciesiaste, «Dieu examinera 6 dans son jugement tout ce que nous aurons fait de bien et de mal. » II est done 30 maintenant aise de concilier toutes choses. Le Psalmiste dit 7 « qu’a la mort periront toutes nos pensees ; » oui, celles

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que nous aurons laisse emporter au monde, dont la figure passe 1 et s’evanouit. Car encore que notre esprit soit de nature k vivre toujours, il abandonne a la mort tout ce qu’il consacre aux choses mortelles; de sorte que nos pens^es, 5 qui devaient etre incorruptibles du cote de leur principe, deviennent p£rissables du cote de leur objet Voiilez-vous sauver quelque chose de ce debris si universel, si inevitable ? Donnez k Dieu vos affections ; nulle force ne vous ravira ce que vous aurez depose en ces mains divines. Vous pourrez 10 hardiment fnepriser la mort, a l’exemple de notre heroine chretienne. Mais afin de tirer d’un si bel exemple toute F instruction qu’il nous peut donner, entrons dans une profonde consideration des conduites de Dieu sur elle, et adorons en cette princesse le mystere de la predestination 15 et de la grace.

Vous savez 3 que toute la vie chretienne, que tout Fouvrage de notre salut est une suite continuelle de misericordes. Mais le fideie interprete du mystere de la grace, je veux dire le grand Augustin, m’apprend cette veritable et solide 20 theologie, que c’est dans la premiere grace et dans la derniere que la grace se montre grace ; c’est- a-dire que c’est dans la vocation qui nous previent 3 et dans la perseverance finale qui nous couronne, que la bonte qui nous sauve parait toute gratuite et toute pure. En effet, comriie nous 25 changeons deux fois d’etat, en passant premierement des tenebres a la lumiere, et ensuite de la lumiere imparfaite de la foi a la lumiere consomme e de la gloire ; comme c’est la vocation qui nous inspire la foi, et que c’est la perseverance qui nous transmet a la gloire : il a plu a la divine bonte de 30 se marquer elle-meme au commencement de ces deux etats par une impression 4 illustre et particuliere, afin que nous confessions que toute la vie du chretien, et dans le

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temps qu’il espere, et dans le temps qu’il jouit, est nn miracle de grace.

Que ces deux principaux moments de la grace ont ete bien marques par les merveilles que Dieu a faites pour le salut etemel de Henriette d’Angleterre ! Pour 5 la donner k T^glise, il a fallu renverser 1 tout un grand royaume. La grandeur de la maison d’ou elle est sortie n’etait pour elle qu’un engagement plus etroit dans le schisme de ses ancetres; disons des demiers* de ses ancetres, puisque tout ce qui les precede, a remonte r 10 jusqu’aux premiers temps, est si pieux et si catholique. Mais si les lois de l’fetat s’opposent a son salut etemel, Dieu ebranlera tout l’fitat pour l’affranchir de ces lois. II met les ames a ce prix ; il remue le ciel et la terre pour enfanter ses eius ; et comme rien ne lui est cher que 3 ces 15 enfants de sa dilection etemelle, que ces membres inseparables de son Fils bien-aime, rien ne lui cotite pourvu qu’il les sauve. Notre princesse est persecutee avant que de naitre, deiaissee aussitot que mise au monde, arrachee en naissant a la piete d’une mere catholique, 4 captive d&s le 20 berceau des ennemis implacables de sa maison ; et ce qui etait plus deplorable, captive des ennemis de l’Eglise ; par consequent destinee premierement par sa glorieuse naissance, et ensuite par sa malheureuse captivite, k Terreur et a Theresie. Mais le sceau de Dieu etait sur elle. Elle 25 pouvait dire avec le Prophete : « Mon pere et ma mere 3 m’ont abandonnee : mais le Seigneur m’a regue en sa protection. » Deiaissee de toute la terre des ma naissance, « je fus comme jetee 6 entre les bras de sa providence paternelle, et des le ventre de ma mere il se dedara mon Dieu. » Ce 30 fut a cette garde fideie que la reine sa mere commit ce precieux depot. Elle ne fut point trompee dans sa con-

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fiance. Deux ans apr&s, un coup impr£vu, et qui tenait du miracle, d£livra la princesse des ipains des rebelles. Malgr£ les tempetes de Poc£an et les agitations encore plus violentes de la terre, Dieu, la prenant sur ses ailes, comme Paigle 5 prend ses petits, 1 la porta lui-meme dans ce royaume ; luimeme la posa dans le sein de la reine sa m&re ou plutot dans le sein de Pfiglise catholique. La elle apprit les maximes de la pi£t£ veritable, moins par les instructions qu’elle y recevait que par les exemples vivants de cette 10 grande et religieiise reine. Elle a imit£ ses pieuses lib£ralites. Ses aumones toujours abondantes se sont r£pandues principalement sur les catholiques d’Angleterre, dont elle a et£ la fidele protectrice. Digne fille de saint fidouard et de saint Louis, 2 elle s’attacha du fond de son coeur a la foi de 15 ces deux grands rois. Qui pourrait assez exprimer le z&le dont elle brulait pour le r£tablissement de cette foi dans le royaume d’ Angle terre, ou l’on en conserve encore tant de pr£cieux monuments ? 3 Nous savons qu’elle n’etit pas craint d’exposer sa vie pour un si pieux dessein : et le ciel nous Pa 20 ravie ! O Dieu ! que prepare ici votre 6temelle providence? Me permettrez-vous, 6 Seigneur, d’envisager en tremblant vos saints et redou tables conseils? Est-ce que les temps de confusion ne sont pas encore accomplis? Est-ce que le crime * qui fit c£der vos v£rit£s saintes a des passions 25 malheureuses est encore devant vos yeux, et que vous ne Pavez pas assez puni par un aveuglement de plus d’un si&cle? Nous ravissez-vous Henriette par un effet du meme jugement qui abr£gea les jours de la reine Marie 5 et son regne si favorable a Pfeglise? Ou bien voulez-vous triompher seul; 30 et en nous otant les moyens dont nos d£sirs se flattaient, r£servez-vous dans les temps marques par votre predestination eternelle de secrets retours a l’fitat 6 et a la maison

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d’ Angleterre ? Quoi qu’il en soit, 6 grand Dieu, recevez-en aujourd’hui les bienheureuses pr£mices en la personne de cette princesse. Puisse toute sa maison et tout le royaume suivre l’exemple de sa foi ! Ce grand roi, qui remplit de tant de vertus le trone de ses ancetres, et fait louer tous les 5 jours la divine main qui Py a r£tabli comme par miracle, n’improuvera pas notre z£le, si nous souhaitons devant Dieu que lui et tous ses peuples soient comme nous. Opto apud Deum 1 . . . , non tantum te, sed etiam omnes fieri tales , qualis et ego sum, Ce souhait est fait pour les rois : et saint 10 Paul,£tant dans les fers, le fit la premiere fois en faveur du roi Agrippa ; mais saint Paul en exceptait ses liens, exceptis vinculis his: et nous, nous souhaitons principalement que PAngleterre, trop libre dans sa croyance, trop licencieuse dans ses sentiments, soit enchainee comme nous de ces 15 bienheureux liens qui empechent Porgueil humain de s’^garer dans ses pens£es, en le captivant sous Pautority du Saint- Esprit et de Pfiglise.

Aprfcs vous avoir expose le premier effet de la grace de J£sus-Christ en notre princesse, il me reste, Messieurs, de 2 20 vous faire consid£rer le dernier, qui couronnera tous les autres. C’est par cette derntere grace que la mort change de nature pour les chr£tiens, puisqu’au lieu qu’elle semblait etre faite pour nous d£pouiller de tout, elle commence, 3 comme dit l’Apotre, a nous revetir et nous assurer £temelle- 25 ment la possession des biens v£ritables. Tant que nous sommes detenus dans cette demeure mortelle, nous vivons assujettis aux changements, parce que, si vous me permettez de parler ainsi, c’est la loi du pays que nous habitons ; et nous ne poss£dons aucun bien, meme dans l’ordre de la 30 grace, que nous ne puissions perdre un moment apres par la mutability naturelle de nos d£sirs. Mais aussitot qu’on

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cesse pour nous de compter les heures, et de mesurer notre vie par les jours et par les ann£es, sortis des figures qui passent 1 et des ombres qui disparaissent, nous arrivons au r&gne de la v£rit£, oil nous sommes affranchis de la loi des 5 changements. Ainsi notre ame n’est plus en p£ril ; nos resolutions ne vacillent plus ; la mort, ou plutbt la grace de la perseverance finale a la force de les fixer : et de meme que le testament 2 de jesus-Christ, par lequel il se donne a nous, est confirme a jamais, suivant le droit des testaments 10 et la doctrine de PApotre, par la mort de ce divin testateur, ainsi la mort du fidele fait que ce bienheureux testament par lequel de notre cot£ nous nous donnons au Sauveur devient irrevocable. Done, Messieurs, si je vous fais voir encore une fois Madame aux prises avec la mort, n’appr£hendez 15 rien pour elle : quelque cruelle que la mort vous paraisse, elle ne doit servir a cette fois que pour accomplir P oeuvre de la grace, et sceller en cette princesse le conseil de son etemelle predestination. Voyons done ce dernier combat ; mais encore un coup, affermissons-nous. .Ne melons point 20 de faiblesse a une si forte 3 action, et ne deshonorons point par nos larmes une si belle victoire.

Voulez-vous voir * combien la grace qui a fait triompher Madame a ete puissante? Voyez combien la mort a ete terrible. Premierement, elle a plus de prise sur une prin- 25 cesse qui a tant a perdre. Que d’annees elle va ravir k cette jeunesse ! Que de joie elle enlfeve k cette fortune ! Que de gloire elle ote a ce m£rite l D’ailleurs peut-elle venir ou plus prompte ou plus cruelle? C’est ramasser toutes ses forces, c’est unir tout ce quelle a de plus redoutable, que de 30 joindre, comme elle fait, aux plus vives douleurs l’attaque la plus imprevue. Mais quoique, sans menacer et sans avertir, elle se fasse sentir toute entiere d£s le premier coup, elle

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trouve la princesse prete. La grace, plus active encore, Pa d£ja mise en defense. Ni la gloire, ni la jeunesse n’auront un soupir. Un regret immense de ses p6ch£s ne lui permet pas de regretter autre chose. Elle demande le crucifix sur lequel elle avait vu expirer la reine sa belle-mbre, 1 comme 5 pour y recueillir les impressions de Constance et de pi£t6 que cette ame vraiment chr^tienne y avait laiss£es avec les demiers soupirs.

A la vue d’un si grand objet, n’attendez pas de cette princesse des discours £tudi£s et magnifiques : une sainte 10 simplicity fait ici toute la grandeur. Elle s’ycrie : « O mon Dieu, pourquoi n’ai-je pas toujours mis en vous ma confiance ? » Elle s’afflige, elle se rassure, elle confesse humblement, et avec tous les sentiments d’une profonde douleur, que de ce jour seulement elle commence a connaitre Dieu, 15 n’appelant pas le connaitre que de regarder encore tant soit peu le monde. Qu’elle nous parut au-dessus de ces laches chrytiens qui s’imaginent avancer leur mort, quand ils pry parent leur confession, qui ne regoivent les saints sacrements que par force, dignes certes de recevoir pour leur 20 jugement ce mystyre de piyty qu’ils ne regoivent qu’avec rypugnance ! Madame appelle les pretres plutot que les mydecins. Elle demande d’elle-meme les sacrements de Pfeglise, la pynitence avec componction, Peucharistie avec crainte et puis avec confiance, la sainte onction des mourants 25 avec un pieux empressement. Bien loin d’en etre effrayye, elle veut la recevoir avec connaissance : elle ycoute Pexplication de ces saintes cyrymonies, de ces priyres apostoliques, qui par une espece de charme divin suspendent les douleurs les plus violentes, qui font oublier la mort (je l’ai 30 vu souvent) a qui les ycoute avec foi ; elle les suit, elle s’y conforme ; on lui voit paisiblement prysenter son corps a

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cette huile sacr£e ; ou plutot au sang de J6sus, qui coule si abondamment avec cette pr£cieuse liqueur.

Ne croyez pas que ces excessives et insupportables douleurs 1 aient tant soit peu trouble sa grande ame. Ah ! je 5 ne veux plus tant admirer les braves, ni les conqu£rants. Madame m’a fait connaitre la v£rit£ de cette parole du Sage : « Le patient 2 vaut mieux que le fort ; et celui qui dompte son coeur vaut mieux que celui qui prend des villes.» Combi en a-t-elle et£ maitresse du sien ! Avec quelle tranio quillite a-t-elle satisfait a tous ses devoirs ! Rappelez en votre pens£e ce qu’elle dit a Monsieur .3 Quelle force !

quelle tendresse ! O paroles qu’on voyait sortir de l’abondance d’un coeur qui se sent au-dessus de tout ; paroles que la mort pr£sente, et Dieu plus present encore, ont con- 15 sacr£es ; sincere production d’une ame qui, tenant au ciel, ne doit plus rien a la terre que la v£rit£, vous vivrez £ternellement dans la m£moire des hommes, mais surtout vous vivrez £ternellement dans le coeur de ce grand prince. Madame ne peut plus r£sister aux larmes qu’elle lui voit r£- 20 pandre. Invincible par tout autre endroit, ici elle est contrainte de c£der. Elle prie Monsieur de se retirer, parce qu’elle ne veut plus sentir de tendresse que pour ce Dieu crucifie qui lui tend les bras.

Alors qu’avons-nous vu? Qu’avons-nous oui? Elle se 25 conformait aux ordres de Dieu ; elle lui offrait ses souffrances en expiation de ses fautes ; elle professait hautement la foi catholique, et la resurrection des morts, cette pr£cieuse consolation des fiddles mourants. Elle excitait le z&le de ceux qu’elle avait appel£s pour l’exciter elle-meme, y> et ne voulait point qu’ils cessassent un moment de l’entretenir des verit£s chretiennes. Elle souhaita mille fois d’etre plong£e au sang de l’Agneau; c’etait un nouveau langage

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que la grace lui apprenait. Nous ne voyions en elle, ni cette ostentation par laquelle on veut tromper les autres, ni ces Emotions d’une ame alarm£e par lesquelles on se trompe soi-meme. Tout £tait simple, tout £tait solide, tout £tait tranquille; tout partait d’une ame soumise et d’une source 5 sanctiftee par le Saint-Esprit.

En cet £tat, Messieurs, qu’avions-nous a demander k Dieu pour cette princesse, sinon qu’il l’affermit dans le bien, et qu’il conservat en elle les dons de sa grace? Ce grand Dieu nous exaugait, mais souvent, dit saint Augustin, en nous ex- 10 augant il trompe heureusement notre pr£voyance. La princesse est affermie dans le bien d’une maniere plus haute que celle que nous entendions. Comme Dieu ne voulait plus exposer aux illusions du monde les sentiments d’une pi£t£ si sincere, il a fait ce que dit le Sage : « II s’est hat£. » 1 En 15 effet, quelle diligence ! en neuf heures l’ouvrage est accompli. « Il s’est hat£ de la tirer du milieu des iniquit^s. » Voili, dit le grand saint Ambroise, la merveille de la mort dans les chr^tiens. Elle ne finit pas leur vie ; elle ne finit que leurs p£ch£s et les perils ou ils sont exposes. Nous nous sommes 20 plaints que la mort, ennemie des fruits que nous promettait la princesse, les a ravages dans la fleur ; qu’elle a efface pour ainsi dire sous le pinceau meme un tableau qui s’avangait a la perfection avec une incroyable diligence ; dont les premiers traits, dont le seul dessin 2 montrait d£ja tant de gran- 25 deur. Changeons maintenant de langage ; ne disons plus 3 que la mort a tout d’un coup arrets le cours de la plus belle vie du monde, et de l’histoire qui se commengait le plus noblement, disons qu’elle a mis fin aux plus grands perils dont une ame chr£tienne peut etre assaillie. 30

Et pour ne point parler ici des tentations infinies qui attaquent a chaque pas la faiblesse humaine, quel p£ril n’eut

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point trouv£ cette princesse dans sa propre gloire? La gloire ! qu’y a-t-il pour le chr£tien de plus pernicieux et de plus mortel? Quel appat plus dangereux? Quelle fum£e plus capable de faire toumer les meilleures tetes? Con- 5 sid£rez la princesse ; repr£sentez-vous cet esprit qui, r£pandu par tout son ext£rieur, en rendait les graces si vives : tout £tait esprit, tout £tait bonty. Affable a tous avec dignity, elle savait estimer les uns sans facher les autres ; et, quoique le m£rite ffit distingue, la faiblesse ne se sentait 10 pas d£daign£e. Quand quelqu’un traitait avec elle, il semblait qu’elle e(it oubliy son rang pour ne se soutenir que par sa raison. On ne s’apercevait presque pas qu’on parlat a une personne si yievye; on sentait seulement au fond de son cceur qu’on edit voulu lui rendre au centuple la grandeur 15 dont elle se d£pouillait si obligeamment. Fidele en ses paroles, incapable de d£guisement, sfire a ses amis, par la lumiere eHa droiture de son esprit elle les mettait a couvert des vains ombrages, et ne leur laissait a craindre que leurs propres fautes. Trfcs reconnaissante des services, elle aimait 20 a pr^venir les injures par sa bonty ; vive a les sentir, facile a les pardonner. Que dirai-je de sa liberality? Elle donnait non seulement avec joie, mais avec une hauteur d’ame qui marquait tout ensemble, et le m^pris du don, et Pestime de la personne. Tant6t par des paroles touchantes, tantot 25 meme par son silence, elle relevait ses presents ; et cet art de donner agryablement, qu’elle avait si bien pratique durant sa vie, Pa suivie, je le sais, 1 jusqu’entre les bras de la mort.

Avec tant de grandes et tant d’aimables qualit^s, qui efit 30 pu lui refuser son admiration ? Mais avec son credit, avec sa puissance, qui n’efit voulu s’attacher a elle? N’allait-elle pas gagner tous les coeurs, c’est-a-dire la seule chose qu’ont

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k gagner ceux k qui la naissance et la fortune semblent tout donner ; et si cette haute Elevation est un precipice affreux pour les chr^tiens, ne puis-je pas dire, Messieurs, pour me servir des paroles fortes du plus grave des historiens, « qu’elle allait etre pr^cipit^e dans la gloire ? » 1 Car quelle creature 5 fut jamais plus propre a etre Pidole du monde? Mais ces idoles que le monde adore, a combien de tentations deiicates ne sont-elles pas expos^es? La gloire, il est vrai, les defend de quelques faiblesses ; mais la gloire les defend- elle de la gloire meme? Ne s’adorent-elles pas secretement? 10 Ne veulent-elles pas etre ador^es? Que n’ont-elles pas k craindre de leur amour-propre ? Et que se peut refuser la faiblesse humaine, pendant que le monde lui accorde tout? N’est-ce pas 1 & qu’on apprend a faire servir a P ambition, a la grandeur, a la politique, et la vertu, et la religion, et le 15 nom de Dieu? La moderation que le monde affecte n’etouffe pas les mouvements de la vanite : elle ne sert qu’a les cacher ; et plus elle manage le dehors, plus elle livre le cceur aux sentiments les plus deiicats et les plus dangereux de la fausse gloire. On ne compte plus que soi-meme ; et on dit au 20 fond de son coeur : « Je suis, 2 et il riy a que moi sur la terre.w En cet etat, Messieurs, la vie n’est-elle pas un peril? La mort n’est-elle pas une grace? Que ne doit-on craindre de ses vices, si les bonnes qualites sont si dangereuses? N’estce done pas un bienfait de Dieu d’avoir abr£g£ les tentations 25 avec les jours de Madame ; de Pavoir arrachee a sa propre gloire, avant que cette gloire, par son exc&s, etit mis en hasard sa moderation? Qu’importe que sa vie ait si courte ? Jamais ce qui doit finir ne peut etre long. Quand nous ne compterions point ses confessions plus exactes, ses 30 entretiens de devotion plus frequents, son application plus forte a la piete dans les derniers temps de sa vie, ce peu

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d’heures saintement pass£es parmi les plus rudes £preuves et dans les sentiments les plus purs du christianisme tiennent lieu toutes seules d’un age accompli. Le temps a £t£ court, je Favoue ; mais l’op£ ration de la grace a £t£ forte ; mais la 5 fid£lit£ de Fame a £t£ parfaite. C’est Feffet d’un art consomme de r£duire en petit tout un grand ouvrage ; et la grace, cette excellente ouvri£re, se plait quelquefois a renfermer en un jour la perfection d’une longue vie. Je sais que Dieu ne veut pas qu’on s’attende a de tels miracles; 10 mais si la t£m£rit£ insens£e des hommes abuse de ses bontes, son bras pour cela n’est pas raccourci et sa main n’est pas affaiblie. Je me confie pour Madame en cette mis^ricorde qu’elle a si sinc&rement et si humblement r£clam£e. II semble que Dieu ne lui ait conserve le jugement 15 libre jusques au dernier soupir, qu’afin de faire durer les temoignages de sa foi. Elle a aime en mourant le Sauveur Jesus ; les bras lui ont manque plutbt que Fardeur d’embrasser la croix ; j’ai vu sa main defaillante chercher encore en tombant de nouvelles forces pour appliquer sur ses levres ce bien- 20 heureux signe de notre redemption : n’est-ce pas mourir entre les bras et dans le baiser du Seigneur? Ah ! nous pouvons achever 1 ce saint sacrifice pour le repos de Madame avec une pieuse confiance. Ce jesus en qui elle a espere, dont elle a porte la croix en son corps par des douleurs si cruelles, 25 lui donnera encore son sang, dont elle est deja toute teinte, toute penetree par la participation & ses sacrements, et par la communion avec ses souffrances.

Mais en priant pour son &me, chr£tiens, songeons a nousmemes. Qu’attendons-nous pour nous convertir? Et quelle 30 duret£ est semblable k la n6tre, si un accident si Strange, qui devrait nous p£n£trer jusqu*au fond de Fame, ne fait que nous £tourdir pour quelques moments? Attendons-nous

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que Dieu 1 ressuscite des morts pour nous instruire? II n’est point n£cessaire que les morts reviennent, ni que quelqu’un sorte du tombeau ; ce qui entre aujourd’hui dans le tombeau doit suffire pour nous convertir. Car si nous savons nous connaitre, nous confessons, chr£tiens, que les v^r^s de 5 P6temit£ sont assez bien £tablies ; nous n’avons rien que de faible a leur opposer ; c’est par passion, et non par raison, 2 que nous osons les combattre. Si quelque chose les empeche de r£gner sur nous, ces saintes et salutaires v£rit£s, c’est que le monde nous occupe ; c’est que les sens nous 10 enchantent ; c’est que le present nous entraine. Faut-il un autre spectacle pour nous d£tromper et des sens, et du present, et du monde ? La Providence divine pouvait-elle nous mettre en vue, ni de plus pr&s, ni plus fortement ,3 la vanity des choses humaines? Et si nos cceurss’endurcissent apres 15 un avertissement si sensible, que lui reste-t-il autre chose, que de nous frapper nous-memes sans mis£ricorde? Pr£venons un coup si funeste, et n’attendons pas toujours des miracles de la grace. II n’est rien de plus odieux a la souveraine puissance que de la vouloir forcer 4 par des exemples, 20 et de lui faire une loi de ses graces et de ses faveurs. Qu’y a-t-il done, chr^tiens, qui puisse nous empecher de recevoir sans differer ses inspirations? Quoi? le charme de sentir est-il si fort que nous ne puissions rien pr£voir? Les adorateurs des grandeurs humaines seront-ils satisfaits de leur for- 25 tune, quand ils verront que dans un moment leur gloire passera a leur nom, leurs titres a leurs tombeaux, leurs biens a des ingrats, et leurs dignit£s peut-etre a leurs envieux? Que si nous sommes assures qu’il viendra un dernier jour oil la mort nous forcera de confesser toutes nos erreurs, pour- 3c quoi ne pas m£priser par raison ce qu’il faudra un jour mepriser par force? Et quel est notre aveuglement si, toujours

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a variants vers notre fin, et plut6t mourants qu^ vivants,' nous attendons les demiers soupirs pour prendre les sentiments que la seule pens£e de la mort nous devrait inspirer a tous les moments de notre vie ? Commencez aujourd'hui a m£priser 5 les faveurs du monde : et toutes les fois que vous serez dans ces lieux augustes, dans ces superbes palais a qui Madame donnait un £clat que vos yeux recherchent encore ; toutes les fois que, regardant cette grande place qu’elle remplissait si bien, vous sentirez qu’elle y manque, songez que cette io gloire que vous admiriez faisait son p£ril en cette vie, et que dans Pautre elle est devenue le sujet d’un examen rigoureux, oil rien n’a £t£ capable de la rassurer que cette sincere resignation qu’elle a eue aux ordres de Dieu, et les saintes humiliations de la penitence. 1

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