Séléna, ou La famille samanéenne;
Dans la partie orientale de la France , et sur les bords de la Méditerranée, s'élèvent plusieurs chaînes de montagnes qui , après quelques détours, vont se joindre à la grande chaîne des Alpes , dont elles forment les premiers degrés. Ces montagnes sont, presque partout, rudes, sauvages, inhabitées : on n'y voit que des pins, des rochers escarpés , de l'eau tombant dans les abîmes. Des poètes d'un autre âge ont représenté ces lieux comme l'éternel séjour des ombres et des spectres, et ils ont dit qu'on n'y
^> 6 <^ entendait que des gémissemens (1). Je crois, en effet , qu'il serait possible de trouver ailleurs une nature plus imposante , mais qu'on chercherait en vain une solitude plus profonde y une terre plus amie de la douleur.
Ce pays , situé vis-à-vis de la Grèce , et qui lui ressemble par son aspect et sa température, en offre aussi quelques productions remarquables que les courans de la mer y ont apportées. On y voit le caryophyllus de Lesbos , le dictame de Crète et les roseaux de Naxos. Le bruit mélancolique de ces roseaux y et l'aspect languissant de ces belles plantes , recouvertes des voiles de l'exil, présentaient à ma pensée l'image d'un habitant de ces îles qui serait arrivé , par la même route que ces plantes , dans ces montagnes où il gémirait , comme elles , loin du sol de sa patrie.
J'errais depuis quelques jours dans ces contrées , lorsqu'un soir , un peu avant le coucher du soleil , comme j'étais occupé à chercher un asile pour y passer la nuit, j'aperçus tout-àcoup , au fond d'une vallée , un homme assis sur un roc au milieu des hautes herbes. Il était
(1) Vid. Claud. inRuf.
C'est là qu'était cette fameuse forêt druidique dont Lucain. dans sa Pharsale- , a tracé un tableau si effrayant.
» 7 <m tellement immobile, que je l'aurais pris pour le rocher lui-même , sans le vent , qui agitait , quoique faiblement , ses cheveux , sa barbe , et son habit oriental. O surprise ! je reconnus ce même grec dont je venais de rêver l'existence sur les bords de la mer, et que j'avais cherché vaguement dans les antres de ces montagnes. Quoique cet événement n'eût rien de remarquable que la manière dont il avait été amené , il fit sur mon esprit une impression profonde. Je m'acheminai vers l'étranger. Dès qu'il me vit ou qu'il m'entendit dans cette vallée sonore , il tourna sa tête, et parut étonné à l'aspect d'un de ses semblables. Je crus voir Philoctète dans l'île sauvage de Lemnos ; je crus l'entendre me dire : « Quel est le mortel qui s'avance dans ces régions inaccessibles ? » Il me reçut , toutefois, avec moins de joie que n'en témoigna ce chef de la Grèce à l'arrivée de ses hôtes. Il était b'essé comme lui, mais il ne voulait point guérir de sa blessure.
Je le saluai , et ,. feignant de le prendre pour un ermite qui était venu se vouer à la prière dans ces lieux écartés , je lui demandai un asile pour la nuit qui approchait. Il me répondit affirmativement, en peu de mots , et sans chercher à me tirer de mon erreur. Il allait prendre
le chemin de sa demeure , mais je le priai d'attendre encore quelques instans. Il se rassit , et je me plaçai à une petite distance de lui , sur la même pierre. J'aurais craint de lui dérober un seul moment de cette soirée dont les charmes s'étaient déjà fait sentir à mon ame avant de l'avoir vu lui-même , et dont il me semblait que la seule contemplation devait suspendre toutes les peines de la vie ! Mais en regardant de plus près ce solitaire i je m'aperçus que ces magnifiques reflets du couchant sur les arbres et sur les rochers n'éclairaient que moi , et qu'il n'était entré dans son ame qu'une bien faible partie de cette quiétude qui se faisait sentir dans toute la nature. Il paraissait jeune encore, mais ses tristes années obscurcissaient son visage , comme cette mousse qui revêt les chênes que la tempête a battus. Les cris plaintifs des courlis y dans les sillons des montagnes , le tirèrent tout-à-coup de sa rêverie , en l'avertissant que la nuit était déjà avancée. Il se leva, et , me priant d'excuser son oubli, il me conduisit vers sa demeure.
C'était une simple grotte , située non loin de là sur le penchant delà montagne. Un immense rocher la défendait des vents du nord ; une terrasse , au midi , la séparait d'un torrent qui
^ 9© grondait dans les profondeurs de la vallée • deux lieues , comme deux colonnes antiques } semblaient soutenir sa voûte , d'où le câprier laissait tomber en festons ses fleurs odoriférantes. Des figuiers chargés de fruits couronnaient tout l'édifice.
Le solitaire entra le premier; il ranima son foyer , et alluma deux morceaux de bois résineux qui éclairèrent, comme deux flambeaux, tout l'intérieur de ce séjour. Ce fut à leur lueur qu'il me servit son champêtre repas. 11 me présenta le pain des montagnes cuit sous la cendre , les fruits des bois et ceux qui croissaient tout à l'entour de sa grotte ; il y ajouta des rayons de miel aussi blanc et aussi parfumé que celui du mont Hymette , et du lait dans des vases de terre faits de sa main. En admirant la forme de ces vases, digne des plus beaux âges de l'antiquité, je remarquai que cette forme était précisément la même que l'on donnait à ces objets pour les libations funéraires , et cette observation me confirma dans la pensée qu'un autre événement que celui d'un naufrage avait arraché cet étranger à sa patrie, et l'avait arrêté au milieu de ces montagnes. Je lui témoignai mon étonnement sur cette abondance que je n'aurais point attendue
» 10 <^ d'un pareil séjour. « Je dois à la fortune , me dit-il , la majeure partie de ces biens. Deux chèvres égarées , comme ces coursiers dont parle Homère , qui regrettaient la main de leur conducteur , sont venues se donner à moi ; et quant à ce miel, nourriture «non moins imprévue, il découle, à la lettre , du rocher. J'aurais pu , sans doute , me passer de ces secours : combien de mes compatriotes qu'un seul arbre nourrit ! combien d'autres qui ne subsistent que des mousses salées qu'ils enlèvent péniblement aux roches escarpées de la mer ! » Je ne les crois point à plaindre , lui répondis-je, dans cette heureuse Grèce où le plaisir de vivre est tout ! A peine eus- je prononcé ces mots , que , craignant de s'être trop avancé, il baissa les yeux , et garda un profond silence ; mais sa figure ne cessa point de conserver ce noble caractère de l'hospitalité avec lequel il m'avait accueilli dans sa demeure.
Quand l'heure du repos fut arrivée , il m'offrit son lit de mousse et de feuilles sèches , et se retira à quelques pas , vers l'entrée de la grotte, où il s'assit, enveloppé de son manteau, comme s'il eût voulu veiller sur mon sommeil, et écarter de moi les dangers de la nuit. Mais je ne pus rester long-temps dans cette situation *
m- 11 « je me levai , et j'allai m'asseoir de l'autre côté de la grotte. La nuit était triste • on n'entendait que quelques légers murmures dans les cimes des pins, et les roucoulemens plaintifs des tourterelles éveillées par les premiers rayons de la lune. Une mélancolie que je ne saurais décrire pénétrait mon âme; elle augmentait à chaque instant , soit par le moindre bruit qui se fesait entendre dans ces montagnes, soit par le silence même de ces vastes retraites. O vous, généreux étranger , m'écriai- je enfin, après avoir retenu quelque temps mon émotion, ô vous qui me recevez dans votre demeure , qu'est-ce qui peut vous avoir conduit vous-même dans cet affreux séjour ? J'ai vu l'oiseau du printemps faire son nid sur le cyprès ; mais l'homme heureux n'habite point ici ! Ces paroles parurent le toucher ; il se leva , erra ça et là , et revint s'asseoir à la même place. Toutefois, j'étais sûr de ne l'avoir point offensé. Je restai quelque temps auprès de lui, passant le jour dans les environs , me retirant la nuit sons son toit, et respectant son silence. Il le rompit le premier , lorsqu'il sut que je n'étais moi-même qu'un voyageur , et qu'il eut appris les circonstances qui m'avaient amené dans sa demeure. « Ce que je viens d'entendre , me dit-il , après
avoir rêvé quelques instans à ce que je venais de lui confier, est si extraordinaire, que je ne puis voir dans cet événement qu'un dessein caché de la Providence; et ce qui vous surprendra à votre tour, c'est que je désirais moimême depuis quelques jours l'arrivée d'un étranger. Peut-être veut-elle m'annoncer par-là que je dois lui rendre bientôt ce souffle qu'elle ma trop long- temps conservé ! Il faut que je profite de cet avertissement. Revenez demain, je vous raconterai l'histoire de ma vie : elle est peu de chose , mais elle a été liée à celle de quelques êtres qui ont honoré la grande famille des hommes , quoiqu'ils aient vécu loin d'elle , et il me sera doux , avant de quitter la terre , de leur consacrer un léger souvenir. »
Je passai le jour suivant dans les bois, l'esprit fortement occupé de ce que j'allais apprendre. Le vent, qui soufflait par rafales dans les montagnes , annonçait une tempête pour le lendemain. A l'heure indiquée , je me rendis auprès du solitaire. Il était assis à l'entrée de sa grotte. Je l'abordai, la voix émue, les yeux humides. Il me serra la main pour toute réponse, me fit signe de m'asseoir, et après quelques momens de silence , tel qu'un homme qui , près de mourir, considère d'un œil plus ferme
m> 13 « tons les événemens de sa vie, qu'il aime surtout à se rappeler dans ces derniers instans , il se tourna vers moi , et commença son récit en ces termes :
Vous savez que je suis grec. Je suis né dans l'ancienne Ionie, près des lieux où florissait jadis la ville de Clazomène $ et ce fut là que s'éleva mon enfance au milieu de soins empressés , mais qui ne furent point ceux des auteurs de mes jours ! Quand je fus en état de recevoir l'instruction qui m'était destinée, un vieux serviteur démon père, suivant les ordres qu'il lui avait donnés en mourant, me conduisit à Smyrne, et ce fut dans cette patrie d'Homère que mon esprit reçut ses premières leçons. Mes études terminées , il ne restait plus qu'à y mettre le sceau par une exploration de la Grèce antique. L'idée que j'allais visiter des lieux dont j'avais appris à vénérer les noms, et qui m'en rappelaient d'autres auxquels j'avais rendu une sorte de culte, remplit mon ame de la plus vive joie. Elle augmenta lorsque j'eus mis les pieds sur cette terre sacrée. J'employai trois années entières à la parcourir dans tous les sens , séjournant dans ses lieux les plus mémorables , et reconstruisant dans ma pensée
» 14 -m ses villes , et jusqu'à ses hameaux, tant m'était cher tout ce qui avait appartenu à cette terre à jamais illustre. Ce temps écoulé, il fallut songer à retourner dans ma patrie , où d'autres soins m'appelaient. Je me rendis à Athènes pour m'y reposer, et y rappeler mes souvenirs; et quand le moment fut venu, je descendis au Pirée , et j'entrai , comme passager , dans un vaisseau qui se disposait à faire voile pour Leshos. Cette destination m'éloignait un peu de Clazomène; mais j'avais mes desseins. J'avais appris que dans l'île de Pittacus s'était retiré un solitaire renommé au loin pour sa sagesse , jusque-là que plusieurs affirmaient que c'était Pittacus lui-même qui , après deux mille ans d'absence , était venu revoir son île ; et ils ne se trompaient que de nom , car c'était bien en effet un autre Pittacus. A peine eus-je touché les rivages de Lesbos, que je me hâtai de prendre le chemin de sa demeure. Comme il ne dédaignait point d'accueillir la jeunesse modeste et studieuse, il me fut accordé de jouir de ses entretiens. Que de choses ils me révélèrent, dont , à mon grand étonnement , mon voyage de la Grèce ne m'avait fourni aucune idée, sans doute parce que l'on ne trouve que ce que Von cherche , car aucun objet important aux
^> 15 ^ hommes n'a été omis par cette mère des peuples , et si elle fut quelquefois obligée d'en cacher quelques-uns dans le secret des initiations, elle ne le fit que pour dérober ces vérités aux profanations de la multitude qui avait cessé de les comprendre! Toutefois, celle qui nous occupait maintenant , et qui était si essentielle aux yeux du sage de Lesbos, qu'il la regardait comme aussi indispensable à l'homme que l'air qu'il respire , venait de plus loin que la Grèce. Il importait beaucoup de remonter à son origine ; et , après mûres délibérations , un voyage dans l'Orient fut résolu ; dans l'Orient d'où , avec la lumière du soleil, nous sont venues toutes les autres lumières ! J'étais au comble du bonheur : en cherchant la vertu , j'avais recouvré l'innocence. Muni des instructions du sage, je me rendis à Clazomène , où je m'occupai aussitôt des préparatifs nécessaires pour une aussi longue course ; et quand le jour du départ fut arrivé, ayant pourvu à tout, soit que mon absence ne dût être que momentanée, soit qu'elle dût être éternelle, je montai sur le plus rapide de mes chameaux , et j'accourus dans la plaine de Smyrne me joindre à la foule des voyageurs.
Nous partîmes. Nous vîmes Téos, la patrie
du poète des Grâces, où, au lieu de la douce fleur de l'Ionie , il ne croît plus que des ronces et des épines ; Colophon , célèbre jadis par ses oracles , et où les sifflemens du serpent ont succédé à la voix des Sibylles ; Ephèse , qui n'est plus qu'une campagne rase. Cette ligne prolongée de ruines nous conduisit jusqu'à ces régions âpres et montueuses qui séparent la Méditerranée du Pont-Euxin ; nous les franchîmes rapidement. Nous arrivâmes , avec le soleil , aux portes de la Syrie , et , après avoir fait quelques journées de marche dans cette contrée célèbre , nous allâmes camper dans un canton fertile , sur les bords de FOronte.
Nous étions entre Alep et Antioche, entre la nouvelle et l'ancienne capitale de la Syrie. Quoique plus près de cette dernière ville que de l'autre , tous les voyageurs tournèrent à la fois leurs regards vers Alep , célébrant à l'envi ses jardins , ses eaux vives, la douceur et l'aménité de ses habitans. Je me souvins alors de ces paroles du sage de Lesbos : « Vous partirez » ensemble, mais vous n'arriverez point aux )> mêmes lieux , car tous ceux qui vont à Tad- » mor ne vont point à Palmyre, et tons ceux » qui vont au Caire ne vont point à Memphis » . Je m'en souvins, et, sans vouloir rien retran-
» 17 « cher de ces éloges que je me plus à adopter dans toute leur étendue, je coupai en silence une branche des lauriers qui couvrent l'Oronte, et , la jetant dans ses eaux , je les chargeai de la porter à Antioche, comme un hommage rendu à son ancienne splendeur. Je traversai ensuite le fleuve, et j'allai dans une de ses îles, où je m'endormis aux balancemens des arbres et aux chants des oiseaux. Mais à peine je goûtais les douceurs du sommeil, que je vis tout-àcoup un homme vénérable s'avancer vers moi , des rivages de la mer qu'il me montrait, en m'invitant à le suivre. Sa tête était couronnée d'algues et de roseaux , et il portait dans une de ses mains cette branche de laurier que j'avais jetée dans le fleuve. Trois fois je refermai les yeux , et trois fois la même image vint s'offrir à mon esprit Enfin , je me réveillai subitement au bruit des eaux de l'Oronte, qui semblèrent grossir en même temps , et vouloir m'entraîner elles-mêmes vers leur embouchure. Le souvenir de ma patrie se présenta alors vivement à ma pensée. Un grec loin de la mer est comme un saule loin du fleuve. Je ne pus résister à ce mouvement qui me portait vers les rivages de la Méditerranée; je me mis en marche, et je crus respirer l'air de la Grèce sur les humides rochers de la Syrie. 2
Après avoir parcouru les ruines d'Antioche, je voulus voir aussi celles de Laodicée. Mon intention était de regagner FOronte à travers les vallées du Casius, et de rejoindre la caravane à Apamée ou à Emèse , pour entrer avec elle dans le désert; mais ma destinée m'attendait à une journée de Laodicée.
Je marchais lentement le long des rivages de la mer , et j'allais les quitter pour me tourner du côté du Casius , lorsque j'aperçus , à une petite distance, deux colombes qui s'agitaient parmi les arbres , et j'entendis en même temps le murmure d'une fontaine. Je m'approchai , je bus, et je fis boire mon chameau ; mais quel fut mon étonnement en distinguant sur le rocher cette inscription en langue arabe : « Ton )) chameau a bu , et il ne désire plus rien. Pour )) toi , si tu désires encore , tu pourras trouver )) ce que tu cherches à trois journées d'ici, vers » l'Orient. Il ne te manquera plus alors qu'une )) chose, d'oublier ce que tu auras appris ». Cette inscription se rapportait tellement à ma situation présente, qu'il me sembla entendre une voix , celle du génie de la fontaine , qui m'adressait ces paroles. Mais que voulait-elle exprimer ? quel était cet oubli dont elle imposait la loi ? était-ce un renoncement absolu de
m- 19 « son pays et de sa famille , ou suffisait-il de retremper son ame dans une source pure dont celle-ci était le symbole ? En y regardant de plus près, je remarquai que les caractères de cette inscription étaient récens. N'auraient-ils point été gravés, me dis-je, le jour de mon départ de Clazomène , et la même main n'aurait-elle pas tout conduit? Quelques événemens extraordinaires de mon enfance m'avaient préparé aux grandes aventures, et celle-ci me paraissait de nature à être aisément surmontée. Cependant je me fesais quelques objections : en supposant, me disais- je, que je sois le premier qui ait vu cette inscription , que peut-elle m'offrir de remarquable sur une route connue depuis si long -temps? car , quelque déserte que soit cette contrée , on ne pourrait trouver un seul point de sa surface qui n'eût été plusieurs fois parcouru. Mais, d'un autre côté, je réfléchissais que, dans des lieux bien autrement habités, la porte d'Herculanum, les temples de Poestum ou de Crotone , n'avaient été découverts que depuis bien peu d'années; et Païmyre, cette merveille des cités , depuis quand brillaitelle pour la seconde fois aux regards des hommes? Que si Finscription ne présentait qu'un but moral , la réponse était encore plus facile ,
m- 20 <m car la sagesse a ses monumens de tous les jours quelle élève partout où il lui plaît. Dès-lors tous les obstacles disparurent, et, soit orgueil, soit espoir, soit nécessité absolue d'obéir au destin , je résolus de tenter cette entreprise.
La route qui m'était indiquée conduisait, comme la première, en Egypte ou à Damas, à travers la Syrie méridionale et la Phénicie. Elle n'est point suivie par le voyageur, qui n'y trouve point ses gîtes accoutumés; mais elle n'en était que plus conforme à l'indépendance de mes pensées.
Je marcbai le premier jour dans une solitude profonde. Le soleil se leva, et il se coucha sans avoir reçu d'autre adoration que la mienne. La mer roulait ses flots uniformes, et paraissait aussi inanimée que la terre.
Le deuxième jour, je ne vis qu'une troupe d'oiseaux de marine qui, après s'être joués dans les airs, prirent leur vol vers les montagnes.
Le troisième jour, une gazelle, heureux présage, vint traverser ma route, et, après m'avoir regardé quelques instans , elle disparut à mes yeux.
Le quatrième jour, je sortais de l'asile où j'avais passé la nuit • la tête humide de rosée, je m'avançais dans le désert ; je songeais au
but de ma course , et l'espérance semblait fuir à mesure que je m'en approchais, lorsque je distinguai dans le lointain une barque que les flots poussaient vers le rivage. Je hâtai mes pas, et j'arrivai au moment' où une jeune fille, ou nymphe, en descendait. On aurait cru voir la Vénus de, Syrie sortant des flots ; elle avait sa grâce avec plus de majesté. Dès qu'elle m'aperçut, elle se retira à quelque distance du rivage. Je craignis d'être abusé par un songe , ou par une de ces images fantastiques qui se présentent dans le désert aux yeux éblouis du voyageur, soit que son imagination les ait créées, ou plutôt qu'un dieu les fasse descendre pour charmer sa solitude. Mais quedevins-je lorsque, après avoir franchi la demi-enceinte de rochers qui formaient l'anse où cette jeune beauté était descendue, je me trouvai tout-à-coup en sa présence ! Les cieux ouverts devant moi eussent été moins doux à mes regards étonnés et ravis ! Je ne sais quel feu plus prompt que l'éclair entra subitement dans mon ame, et la remplit d une lumière nouvelle. Je n'avais jamais vu cette belle étrangère, et l'idée même des perfections qu'elle annonçait ne s'était jamais offerte à mon esprit , et cependant il me semblait qu'elle ne m'était point inconnue , et
m- 22 <m je cherchais son image au fond de mon coetirv Je la saluai avec respect , et m'efforçant de surmonter mon émotion , je lui dis que j étais un voyagenr errant depuis trois jours dans ces déserts, où m'avait engagé une noble entreprise. Je soupire, ajoutai-je, après le toit d'un homme vivant : daignez m'indiquer la demeure d'un mortel, s'il en existe dans ces contrées, et si vous n'êtes pas vous-même une de ces divinités qui se plaisent dans ces lieux peu fréquentés des humains.
Quoique cette jeune beauté eût cherché d'abord à se dérober à ma vue, elle ne disparut point à mon approche. Une noble sécurité se montrait sur son visage, à travers. les voiles de la pudeur. Après quelques momens de silence ^ elle me répondit d'une voix céleste , mais plus timide encore que la mienne : « Non loin de )) ces rivages s'élève une cabane : c'est celle d'un )) vénérable vieillard : il vous chercherait , ô )) étranger ! s'il vous savait errant dans ces dé- » serts ».
Comme elle achevait ces mots, le vent commença à fraîchir, et les flots vinrent se briser à nos pieds avec quelque violence. J'avais distingué une île à une petite distance de ces bords : était-ce la patrie de cette jeune beauté?
m- 23 « oserait-elle s'y rendre malgré la tempête? Alarmé de son danger , je lui fis part de mes craintes. Elle me répondit qu'elle n'habitait point cette île y mais qu'elle allait y cueillir des fleurs lorsque le vent l'avait ramenée sur le rivage.
A ces paroles, transporté de joie, je courus vers sa barque , et je fendis les flots sans m'arrêter à la voix de cette jeune nymphe, qui paraissait comme une belle et faible tige sur les bords de la mer en courroux.
J'arrivai dans cette île (1 ) , qui était calme au milieu de la tempête. Les rochers élevés qui formaient sa ceinture la défendaient de l'impétuosité des vents , et y favorisaient la naissance de ces fleurs, qui, sans doute, ne pouvaient croître que sur cette terre aimée des cieux. Je cueillis à la hâte celles dont les parfums parlaient le plus à mon cœur, et je retournai aussitôt vers cette jeune vierge.
Elle était partie. Je -volai sur ses pas, et, l'ayant atteinte , je lui offris le bouquet de son île déserte ; c'étaient les fleurs même qu'elle y allait chercher. Elle rougit à cette secrète intelligence de nos âmes. Je célèbre aujourd'hui,
( I ) Cette île est , selon toutes les apparences , celle d'Arad située à une très-petite distance de la côte de Syrie.
» 24 « avec ma sœur, me dit-elle, la fête de mort père; nous joindrons à nos voeux l'offrande d'un étranger. Elle me salua, et son geste m'ordonnant de ne pas la suivre, je m'arrêtai dans ce lieu. Elle gagna une vallée détournée, et disparut bientôt à mes regards.
Je restai long-temps immobile et les yeux fixés vers l'Orient. Une nouvelle destinée m'apparaissait. Oh ! combien j'ai trouvé plus que je ne cherchais ! m'écriai- je. Terminons ici notre course , fixons-nous sur ces rivages. J'ignore où est la demeure de cette jeune beauté , mais j'emploîrai ma vie à la chercher, et n'eussé-je pour tout bien que la trace de ses pas, je serais encore le plus heureux de tous les mortels ! Marchons d'abord, me dis-je, vers cette cabane qu'elle m'indique; elle est peut-être le séjour révéré du fertile canton qu'elle embellit de sa présence. Je verrai le vieillard qui l'habite ; il daignera m'admettre dans cette heureuse contrée. Mais, bientôt après, changeant de pensée à l'aspect d'un aride désert qui semblait n'avoir point de bornes , je ne voyais plus dans ce vieillard qu'un morabite voué à la prière, tandis que cette jeune vierge devait être la fille d'un scheck puissant, comme l'annonçaient son langage, ses vêtemens et sa rare beauté;
m- 25 -<m et de vives craintes se mêlaient alors à mes espérances.
Cependant je me mis en marche, tâchant de surmonter ces tristes pensées. Au bout de quelques heures , mon chameau redoubla tout-àcoup de vitesse; il franchit les arbres d'un bocage qui s'élevait entre lui et la mer , et s'arrêta aux bords d'une source qu'ils environnaient de leur ombre. Ravi de ce beau séjour , mon premier soin fut dy chercher celle que j'adorais : il me semblait qu'à la faveur de ces ombrages j'aurais osé lui déclarer mon amour. Je crus même un instant la voir à travers les arbres ; mais cette fois ce n'était qu'un songe. Tandis que j étais tout entier à ces douces rêveries, dont je n'aurais jamais voulu sortir, le murmure de cette fontaine vint me réveiller tout-à-coup en me rappelant celle de Laodicée. Je m'approchai de ses bords , et je n'y aperçus aucun signe , car mon esprit n'était point dans ce lieu. Ce ne fut que quelques momens après que, reconnaissant le lotos dans les arbres de ce bocage , je me souvins de l'inscription dont ils étaient la figure , et que je me rappelai surtout ces mots : Tu oublîras ce que tu auras appris. Je ne pus contenir ma joie à l'aspect de cette découverte , qui m'annonçait double-
» 26 « ment que mon voyage était fini. J'embrassai ces arbres avec le plus vif transport , et je goûtai leurs fruits délicieux , qui , en effet , me firent tout oublier, excepté ce que je venais de voir sur le rivage.
Les deux colombes que f avais aperçues à la première source , parurent soudainement à celle-ci , et tracèrent dans les airs la route que je devais suivre. Bientôt les approches d'un lieu habité se manifestèrent à mes regards. Les flèches élancées des arbres , semblables aux minarets qui annoncent les villes d'Orient , s'élevaient de distance en distance. Je cherchais de quel côté j'aborderais dans cette solitude environnée d'arbres , de rochers et de célestes murmures, lorsque je vis paraître ce vieillard dont on m'avait fait espérer l'appui. J'allai à sa rencontre. Soyez le bien venu, ô étranger I me dit-il de loin : mes oiseaux m'ont annoncé un voyageur dans le désert, et j'accourais de crainte que ma demeure ne fût point aperçue. Venez, ne refusez point le toit d'un pauvre solitaire.
Il prit mon chameau , et tourna sa tête vers des champs d'ambrosie qui bordaient les rivages de la mer; puis, marchant devant moi, il me conduisit, par des chemins détournés, vers sa cabane, qui tantôt se montrait, et tantôt se
m> 27 « dérobait entièrement à mes regards. A mesure que nous marchions, les objets devenaient plus grands , les ombres plus épaisses ; j'éprouvais un sentiment de crainte et de majesté tel qu'il remplit l'ame lorsqu'on approche de la source d'un fleuve, ou qu'on pénètre dans l'antique avenue d'un temple. Enfin , nous arrivâmes en face de cette demeure ! C'était un vaste palais de verdure qui occupait tout le plateau d'une éminence presque inaccessible. Construit, au dedans, d'un bois indestructible, quatre murs de lauriers , dont les ouvertures répondaient à ses portes , formaient à l'extérieur son revêtement, qui le confondait de loin avec les autres objets de la nature. Une fraîcheur douce et inaltérable respirait autour de cette enceinte, et je ne sais quel souffle divin en sortait par toutes ses issues. Ni le dur pirate , ni l'arabe inflexible , n'auraient osé en franchir le seuil , quand même ils en auraient pu trouver la route. Le vieillard m'y introduisit^ il me fit asseoir sur des nattes de feuilles de palmier, et , après m'a voir présenté la boisson du voyage, il fit souffler autour de moi le vent du désert, rafraîchi par l'ombrage des arbres. Ces premiers devoirs de l'hospitalité remplis , il s'occupa de ma situation, et me demanda ce qui m'avait
» 28 m amené dans ces lieux, si éloignés de toute habitation et de tout commerce. Attiré par sa bienveillance, je lui racontai, sans détour, mon départ de la Grèce , et ce que j'avais vu sur les rivages de Laodicée; je lui rapportai tout entière l'inscription de la fontaine. Ainsi donc, me dit le vieillard, sur la foi de cette inscription, vous vous êtes séparé de vos compagnons, et, seul avec vous-même, vous n'avez redouté ni la faim, ni la soif, ni les bêtes farouches, ni cet abandon absolu de tous les être vivans ! Je vous blâmerais, ô mon fils! si, dans ces sortes d'entreprises , l'homme n'était entraîné le plus souvent par une providence qui a subjugué sa raison , et le pousse malgré lui à travers les desseins qu'elle a conçus. Au reste , cette inscription est évidemment adressée à la naïve jeunesse, et elle seule peut l'avoir entendue. Cependant , ô mon fils ! qu'espériez-vous trouver au terme de votre course ? Si c'eût été une ville antique, lauriez-vous rebâtie, auriez-vous recréé sa force et sa vigueur ? Si c'eût été une belle solitude , l'auriez-vous choisie pour y fixer à jamais votre séjour, ou bien, vous seriez-vous contenté d'apprendre son nom pour le mêler aux paroles vaines et insensibles des hommes ? Mais vous ne l'auriez point habitée; vous n'au-
» 29 -m riez pu dénouer les liens sacrés de votre famille , et arracher des larmes à celle qui vous a conçu.
Le mortel vertueux qui m'a donné le jour, lui répondis-je, est mort avant ma naissance, et j'ai à peine connu ma mère. De Smyrne , où elle vivait, elle me porta aux champs de Clazomène, où je reçus le jour; là elle fut frappée, et j'échappai seul au fléau de ma patrie. J'ai grandi dans les hois, loin des caresses d'une mère.
Apprenez à ces déserts , me dit alors le vieillard, le nom de ce père que vous n'avez pu pleurer.
Il s'appelait , lui répondis-je, Klesman , l'ami des étrangers (1).
Nous passâmes ainsi cette première journée. Je ne savais que penser de ce vieillard. Etait-ce un santon , un morabite , ou un samanéen arrêté loin de sa patrie ? Il ressemblait à un de ces derniers par sa vie retirée et contemplative;
(1) Klesman, pour Kélisman, corruption du mot Clazomène, est le nom d'un village où Ton croit qu'était située cette dernière ville, que Pockocte place plus loin , à Vourla, port qui faillit devenir célèbre , il y a quelques années , par la station de la flotte anglaise, et d'où il est vraisemblable que sortira un jour la grande voix qui proclamera la liberté tardive de l'Orient.
m- 30 « mais à la beauté de ses traits , à la majesté de son port , à la noblesse de ses gestes , on l'aurait pris plutôt pour le roi de ces solitudes. Etait-ce lui qui avait gravé l'inscription de la fontaine ? Sans doute, il n'y était point étranger; mais je ne cherchai point à le connaître 5 je n'avais besoin maintenant que d'un guide qui me conduisît vers le séjour de ma bienaimée.
Au coucher du soleil , nous sortîmes de la cabane pour respirer la fraîcheur du soir. L'air était embaumé par le jasmin d'Arabie : il rappelait à ma pensée les villes de l'Orient qu'il remplit de ses parfums , et leurs superbes beautés, qui n'approchaient point de celle que je portais dans mon cœur. Un moment après , je vis arriver les compagnons et les amis du vieillard, dispersés au loin, et qui venaient passer la nuit autour de sa demeure. Bientôt ils parurent en foule, et firent retentir les airs de leurs cris; ils semblaient s'attendre pour saluer de concert les derniers rayons de l'astre du jour. Le bruit de leur vol, leurs cris mêlés, répandaient une si vive image d'habitation sur cette solitude, que je me crus transporté dans un des hameaux les plus peuplés de ma patrie.
Dès qu'ils eurent tous disparu ? excepté les
colombes , le vieillard m'invita à son banquet , sur la porte de sa cabane , en face de ses dieux hospitaliers. Tout ce que l'Egypte recueille le long de ses canaux , tout ce que les jardins de la Perse renferment de plus exquis , me fut offert avec les productions libres et non moins douces de ces contrées. Le vieillard n'ouvrit point ses urnes , car il vit que l'espérance était au fond de mon coeur.
Le lendemain, je fus réveillé par sa voix grave et sonore qui chantait l'hymne du matin. Il célébrait la beauté du jour naissant, image de cette beauté ineffable qui n'a ni couchant ni aurore. J'allai le joindre ; il me donna le salut de paix, et m'invita à le suivre sur une colline où il allait attendre , selon son usage , le lever du soleil, spectacle toujours nouveau. Bientôt les oiseaux et les vents l'annoncèrent ; des flots de lumière marchaient devant lui comme la poussière qui s'élève sous les pas du voyageur. 11 sortit enfin du sein de l'Arabie , versant autour de lui les parfums et les fleurs de sa terre natale. Jamais un si beau spectacle n'avait frappé mes regards. Je crus voir ma bien-aimée m'apparaître , et ce fut elle que j'adorai sous l'image de cet astre, qu'il me semblait voir pour la première fois.
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Le lendemain , le vieillard me conduisit sur les rivages de la mer. C'était une autre magnificence. Des bocages de pourpier et d'halime s élevaient ça et là, sur ses bords unis, comme la demeure de ses nymphes; d'immenses prairies d'opuntia couvraient ses rochers aussi loin que la vue pouvait s'étendre, et opposaient leur feuillage immobile à la mobilité des flots. Le pin et l'olivier s'élevaient an-dessus de ces prairies, et, appelant à eux les habitans de la terre, ils semblaient être les liens des deux empires. Nous nous assîmes dans ces lieux , et y restâmes long-temps perdus et abîmés dans l'immensité de la nature. Mais, insensiblement, le bruit des vagues , joint au murmure des arbres , me tfra de ma rêverie; La solitude de la mer me fit songer à la solitude plus douce de la terre ; mes pensées s'éveillèrent : inspiré par l'amour, je célébrai la beauté du désert et la félicité de ses habitans, et je me plaignis du sort qui ne m'y conduisait que comme voyageur. Dans l'émotion dont j'étais rempli, je crus entendre les palmiers agiter leur feuillage , et les gazelles répondre à ma voix.
Le vieillard m'écoutait en silence : ses traits, graves et doux , portaient dans mon aine je ne sais quel charme qui m'était inconnu. Tantôt
» 33 <^f je croyais y retrouver ceux de la beauté que j'adorais, toujours présente à ma pensée; tantôt il me semblait reconnaître en lui cet bomme vénérable qui, couronné cle roseaux, m'avait appelé sur les bords #de la mer, et m'avait ouvert le chemin de cette solitude. Enfin , ému , sans doute , par mes discours , il souleva sa tête , et parla lui-même en ces termes :
Non, mon fils, la nature ne quitta point sa balance lorsqu'elle forma les déserts. Je crois même que, touchée de je ne sais quelle pitié , elle la fit pencher vers la faveur. Leurs rares habitans sont , en effet , les plus heureux des mortels. Leurs pieds foulent une terre aride ; mais ce n'est point de la terre qu'ils attendent leur joie et leur subsistance : comme les hôtes de l'air , ils ne vivent que des fruits des arbres et de la rosée des cieux ; chaque jour un dieu vient les visiter et leur donner cette manne , cette nourriture exquise que rien ne leur annonce. Ils touchent avec les mains cette providence , qui ne se montre au reste des hommes que de loin , et enveloppée d'un voile. Le chameau même reconnaît sa présence , et l'âne lui répond par les cris de sa rustique joie.
Voyez la marche de l'arabe dans son pays bien-aimé, le seul que l'étranger n'ait point
m- 34 « foulé en vainqueur : il le parcourt comme un roi qui n'a point de demeure fixe, mais dont la demeure est partout. Il n'a garde de s'enchaîner à un coin de la terre par des palais et des jardins , fussent-ils ceux de l'ancienne Babylone; il s'arrête sous les pavillons éternels que la nature lui a dressés, et qui furent aussi les tentes de ses ancêtres. Il court de printemps en printemps ; il suit les pas du soleil et les développemens des plantes. Le désert, dont il est l'ornement , se plaît à lui céder sa parure. En vain le noir Typhon agite ses vents autour de lui : l'étoile du ciel le protège, et le souffle sonore du couchant proclame sa victoire.
Car c'est là , ô mon fils ! que les deux génies se font visiblement une guerre cruelle ( j'emprunte ces termes à une doctrine qui a rempli , qui remplit encore le monde, trompé par de fausses apparences ) ; l'un sans cesse occupé à transporter dans ces lieux une portion des délicieuses contrées de l'Egypte , de la Perse et de l'Inde, qu'il créa jadis dans l'expansion de sa bonté, et l'autre s'efforçant de les couvrir de son voile aride , pour dérober, s'il était possible, au reste de la terre , ces contrées dont le souvenir fait son éternel supplice; et il ne l'a point tenté en vain. Mais le bon génie , quoi-
» 35. <n# que repoussé de ces lieux , ne les a point entièrement abandonnés ; il y a laissé des signes qui y manifestent sa présenee. Poursuivi par son terrible adversaire, il a gravé, en se retirant, son empreinte sur la pierre insensible, et l'olive, la datte , le tamarin, sont venus représenter les riantes images de la terre au milieu du plus aride séjour. On y voit l'arbuste de Médine , et jusqu'au superbe palmier. On dit que jadis il s'y occupa d'un ouvrage plus digne encore, et qu'au lieu de ces fruits et de ces ombrages , l'image de Trajan parut sur la sardoine orientale aux yeux ravis du voyageur (1). Il touche aussi en sa faveur cette vapeur embrasée que son ennemi ne créa que pour détruire , et il en forme une eau transparente (2) qui , en «'éloignant de ses lèvres altérées, l'attire^ et le fait arriver dans la salle du festin où il n'y a plus ni fruits ni ondes fantastiques. Voyez les arbres rangés sur cette colline ! C'est là que ,
(1 ) Le bruit se répandit , il y a plusieurs années , qu'on avait trouvé sur une pierre , en Sibérie , la parfaite image d'un prince qui , aussi juste que Trajan , n'a pas eu un aussi heureux destin.
(2) Le mirage. Ce pbénomène existe dans la partie maritime du midi de la France, où j'en ai fait la découverte en 1808 ( Voyez la Décade philosophique). La sagacité de Monge, dans la description qu'il donne du même phénomène en Orient , lui avait fait entrevoir la possibilité de cette existence.
m- 36 <m ramassant toutes ses forces , le bon génie s'est arrêté comme dans une forteresse inexpugnable. Il triomphe avec eux du soleil, des vents et des sables ; le désert conjuré voit expirer à leurs pieds toute sa puissance. Comme des fontaines élevées dans les places publiques, ils remplissent nuit et jour la coupe du voyageur. Que toutes les caravanes de l'Asie viennent , elles ne sauraient les épuiser. Dans les déserts, la terre est de fer et le ciel est d'airain ; mais chaque plante est une source d'eau , un cabas de fruits , un vase de parfums.
Cependant, qui pourra dépeindre les charmes d'une véritable source , ouvrage du même esprit du ciel , lorsque le voyageur haletant la rencontre vers le milieu du jour? Il y contemple son visage, au défaut d'un visage étranger. Un horizon de bonté se déploie autour de lui ; il sent qu'il n'est point seul dans la nature, et qu'une puissance supérieure veille éminemment sur ses pas. Il s'assied sur les bords de cette fontaine : là sont les rêveries de l'amant, les chants du poète , la sagesse de l'ermite et la joie des anges ! O voyageur ! abandonne ici ton chameau , si tu l'as pris pour compagnon de ta course , et poursuis seul ta route. N'as-tu pas bu avec cette eau l'oubli de tes fatigues et celui
m- 37 « de tes dangers ? 11 n'est point ton tributaire ; la nature est aussi sa mère : rends-le à son pays dépouillé, relève sa famille malheureuse, et que ton nom soit béni dans ces lieux où la pitié est la première divinité du voyageur.
L'aurore se lève y et on ne le voit point paraître ; il n'est point éveillé par les douces haleines du désert; il ne s'avance point dans la plaine comme une colline mouvante. Les montagnes l'appellent , et disent : Où est celui qui nous réjouissait par sa présence ? Les sables le demandent au palmier, et le palmier languît dans son éternelle solitude. Long-temps il dut être le seul habitant de l'Arabie. Il avait pour palais ses bois aromatiques- c'était pour lui qu'il errait dans ces campagnes du soleil où les pas de l'homme ne s'étaient point encore imprimés. Avec quelle douleur il se vit tout-à-coup chargé de chaînes, traîné ignominieusement vers des séjours étrangers î II ne revit plus ses anciennes stations , >et les lieux qu'avait habites sa jeunesse. Mais c'est en vain que l'homme a voulu le dégrader; l'amour encore du désert, il goûte et pressent ses douceurs, sans avoir rien à redouter de ses vents et de ses tempêtes. O chameau I les feuillages des arbres sont les prairies où tu pais, ta tête domine l'acacia;
» 38 -m dans des lieux si brûlans , toi seul n'as pas he~ soin d'ombrage. Tout succombe autour de toi; la vie de tout le désert semble s'être réfugiée dans ton sein.
Le voyageur a quitté son hôtellerie, son arbre, sa fontaine. Il s'avance: l'espérance le soutient , les zépbirs caressans volent autour de lui, lorsque tout-à-coup le soleil brandit sa robe enflammée, et l'enferme dans son terrible sanctuaire. Il ne cherche plus de quel côté il tournera ses pas, il ne se souvient plus du but de sa course ; ébloui , troublé , il se regarde comme la proie du dieu dont il a violé l'empire. Cependant la fumée s'élève de toutes parts , et annonce l'incendie du désert; l'air pétille et brûle , le buisson desséché s'allume , et l'homme, étendu sur la terre, ressemble à un holocauste consumé par le dieu ; mais la terre n'a point encore reçu son dernier souffle. Le dieu, satisfait ou trompé, s'éloigne : son aimable soeur le remplace ; elle paraît sur son char traîné par des colombes; elle relève l'homme abattu, elle lui sourit, elle le ranime tout-à-coup par le seul aspect de son visage doux et paisible ; elle laisse tomber sur lui l'air frais et parfumé de sa bouche, et la vapeur des fontaines et des fleuves dont elle est environnée. Elle le con-
» 39 « duit par la main à travers ce pays formidable. Je suis arrivé sur les bords de tous ces affreux séjours ; j'y ai entendu la voix qui m'annonçait leurs désastres ; mais mon ame s est rassurée, j'ai vu de toutes parts la liberté m'y sourire.
O liberté ! soleil du nord , fraîcheur du midi , tu entoures ces déserts comme une ceinture. L'arabe te doit sa force et sa grandeur ; tu lui donnes aussi la beauté avec le courage ; et si , sur le sable aride , un rayon trop ardent a imprimé sur son front l'image des travaux et, de leur servitude, on le reconnaît auprès des palmiers pour le chef-d'œuvre de la nature. C'est surtout de ce mélange d'ombre et de chaleur que semble avoir été formée l'ame de la jeune arabe, où la fierté s'allie à la douceur. Elle est aussi pure que la rosée qui baigne sa tente, aussi modeste que l'herbe timide qui ferme ses feuilles et se couvre, pour ainsi dire, d'un voile, aux approches d'une main étrangère et au souffle même des vents. L'homme est ainsi, ainsi sont les plantes , ainsi sont les animaux. On reconnaît dans tous les objets la main toutepuissante de celui qui mit son plaisir à les former, tandis que, dans le reste de la terre, on ne voit qu'une nature dégénérée , penchée
» 4pO <mtristement vers l'abîme qui menace de l'engloutir. Conserve-leur tous ces biens , 6 divine providence ! et à ce prix, vents du midi, soufflez, et répandez la terreur autour de leurs demeures.
Ainsi parla le vieillard ; et non-seulement les palmiers et les gazelles , mais encore les arabes sous leurs tentes, et les voyageurs <3ans le désert, me semblèrent lui répondre.
Y ers l'heure où le vent de la mer se lève pour rafraîchir la terre, que le soleil commence à brûler de ses feux, je fus appelé , à quelque distance du rivage , par une voix qui m'était connue. Je sortis du bocage , et j'allai recueillir à côté des flots salés la plus douce des moissons. Je la recueillis depuis la tige élevée jusqu'à l'herbe rampante, et je revins accablé sous le poids des fruits. A cet aspect , le vieillard , en vrai samanéen (1), laissa éclater toute sa joie.
(1 ) Le samanéen , antérieur au brame , ne lui cédait point dans sa bonté pour les animaux, et il le surpassait en humanité, puisqu'il considérait tous les hommes comme frères ; et c'est même ce qui Ta fait succomber , par la raison que la classe des tyrans est toujours la plus rusée. Ils semblent revivre aujourd'hui dans les sa ads , qui, ainsi que je l'ai annoncé ailleurs, sont destinés à faire, dans l'Inde, une révolution, qui sera probablement la dernière. — Le nom de samanéen rappelle clairement l'ancien culte du soleil ( sama ).
m- M « Dès qu'il me vit ainsi approcher , à moitié couvert de la robe du jeune Bacchus r et fléchissant le genou comme l'horus d'Egypte, il me dit, en me tendant les bras : Grâces vous soient rendues, ô vous qui, prévenant la lenteur de mes pas , et cherchant sur ces bords ma nourriture et la vôtre , ne m'avez apporté ni le crabe aux serres alongées , antique symbole de cette mer qu'il représente moins par ses formes que par sa vigueur et sa longue existence, ni l'oursin, que la nature arma avec tant de soin contre tous les dangers , et qu'elle aurait armé de même contre la main de l'homme , si elle avait pu prévoir sa violence ; ni la moule ou la pourpre, suspendues aux rochers dont elles semblent faire partie , mais qui reçurent avec la vie leur portion d'intelligence \ qui m'avez apporté encore moins les fils des oiseaux , nés au milieu des fleurs, race chérie des dieux, dont les hommes ne sont plus dignes d'entendre la voix ; ni ces êtres , nobles fils de la terre , nés auprès de l'homme même, et qui lui présentent dans leurs traits divers, dans leurs regards^ dans leurs gestes , ou la majesté d'un père, ou la tendresse d'une épouse, ou les caresses de ses enfans ; mais qui êtes venu avec les fruits du sable et la douce moisson des rivages , les-
quels ne fuient point devant l'homme, mais l'attendent , et , loin de gémir sous sa main , ne lui promettent que joie , bonheur et espérance (1). Quel est, entre tous les animaux, celui qu'admirent les Persans, les Arabes, et tous les peuples de l'Orient ? n'est-ce point cet aigle , d'une espèce particulière , à qui nul être animé ne fait envie (2) ? n'est-ce point eucore ce serpent domestique, objet du plus ancien culte dont les hommes aient conservé le souvenir ? Us les trouvent dignes d'admiration , parce qu'ils protègent avec toute la puissance de détruire , et que sous les formes du mauvais génie, et déserteurs de son armée, ils semblent proclamer eux-mêmes le triomphe de son vainqueur. Je vous jure qu'il n'aura existé sur la terre d'homme véritablement juste que celui qui n'aura opprimé aucune créature.
Oh ! que la nature est bonne et prévoyante,
(1 ) L'innocence unit la vie présente avec la vie future ; sans elle ce fil est rompu.
(2) « C'est du nom de cet aigle royal ( humai ou homaï) que » se forme le mot de humaïoun , qui signifie , en Persien.. noble, » heureux , excellent et auguste. » ( Herbelot , Bibliothèque orientale ).
Certainement , il y a de l'homme ou de l'humanité dans ce mot. Il n'est pas inutile de remarquer que humaïoun est aussi le titre des fables morales de Pilpay.
m- 43 « ô mon fils ! ajouta le vieillard , et que l'homme est coupable lorsqu'il est, à son égard, comme un injuste ravisseur, déchirant impitoyablement le sein qui lui donna la vie ! Voyez ces figuiers maritimes (1), couvrant, comme un manteau de verdure, les rochers de ces rivages. Ils y préparent la plus douce des nourritures, non point pour quelques hommes seulement , mais, s'il le fallait, pour des nations entières, auxquelles il ne manquerait que des magasins pour l'enserrer , supposé que ces rochers n'eussent point dans leurs anfractuosités , au-dessus du courroux des flots, assez de grottes pour leur rendre cet office; et j'ai appris jadis , dans le grand bazar qui est à nos portes , au rendezvous général des peuples , dans votre pays , jeune étranger , que les contrées les plus reculées vers le nord n'avaient pas été moins bien
(1) Cactus opuntia. Ce cactier vient partout , dans les fentes même des rochers , et son fruit est si abondant , que , dans les îles Lipari ? par exemple , Spallanzani a compté jusquJà vingt -deux grosses figues sur une seule palme. Il observe que si l'exposition est bonne , on peut en recueillir jusqu'au milieu de l'hiver. La plante est si vigoureuse , qu'elle se reproduit par ses feuilles. Cinq de ces figues suffisent pour nourrir un homme tout un jour. Elles sont aussi un sûr préservatif contre les influences délétères du climat ; nous nous en sommes aperçus trop tard dans nos nouvelles possessions d'Afrique.
&• 44 « partagées à cet égard que celles que le soleil semble affectionner le plus; des habitans de la grande île des glaces m'ont rapporté que l'aliment de l'homme y tapissait la terre , y revêtait l'écorce des arbres , y couvrait, comme ici , les rochers (1).
Quel ne fut point mon étonnement à ces discours ! Ainsi m'avait parlé le solitaire que j'avais vu à Lesbos, et la recherche de cette vérité était précisément le but du voyage que j'avais entrepris. O mon père ! dis-je au vieillard , les sages sont-ils d'accord entre eux y comme les étoiles , pour guider le voyageur ? L'un d'eux ma fait entrer dans cette route où l'autre vient d'affermir mes pas. J'y suis , j'y marche avec une extrême joie, mais non sans quelque incertitude sur le sort qui m'est réservé ; car si le présent me rassure , le passé m'inspire de vives craintes. Ne pensez- vous point, ô mon père ! qu'il se lèvera pour témoigner contre moi à mon dernier jour ?
Au milieu des épaisses ténèbres qui enveloppent le monde, heureux, me répondit le vieillard , heureux celui qui embrasse la vérité ne fût-ce qu'au dernier de ses jours.
(1) C'est le lichen islandicus 3 qui, à poids égal, est deux fois plus nourrissant que la farine de froment.
Le lendemain , il me conduisit vers l'Orient, parmi les arbres qu'il avait plantés. Je crus errer dans les jardins d'Alcinoùs, sur les rivages de Corcyre. Je retrouvais ce qu'Homère avait chanté ; mais les flots d'un peuple importun ne venaient point mêler leur bruit au doux murmure des arbres ; un mortel , superbe dans sa simplicité , n'y dictait point à ses semblables des arrêts irrévocables ; je voyais le chef d'une famille paisible , nourrie par le sein fécond de la terre; je les voyais heureux l'un par l'autre, et se prêtant un mutuel appui. Je rendis hommage à cette noble source de vie où se désaltérait le vieillard, et où pouvaient boire encore, avec le voyageur, les oiseaux du ciel et les hôtes du désert.
Le jour d'après , le vent du midi s étant levé, le vieillard ne sortit point de sa cabane. Il me pria d'aller ouvrir ses canaux, et de rafraîchir ses arbres. Je partis charmé de cette mission. J'ouvris les sources cachées , et je crus voir le génie de ce beau lieu me sourire. Je marchai ensuite à grands pas vers les montagnes voisines, dans l'espoir d'y trouver la demeure de ma bien-aimée , ou du moins quelque lumière sur cet unique objet de toutes mes pensées. Je sentais , en approchaut de leur mystérieuse
enceinte, les mêmes transports dont j'avais été agité sur les rivages de la mer ; mais à peine m'eurent-elles environné de leur ombre, que, rendu à moi-même, je retombai dans toutes mes perplexités. Tantôt je me désolais de la profonde solitude de ces lieux, tantôt je leur rendais grâces de me conserver un doute préférable à une certitude qui m'eût été plus funeste que la mort. Les moindres traces que j'apercevais, ou que je croyais apercevoir, me semblaient être celles de la beauté que j'adorais, et je les suivais rempli de joie , d'espérance et de crainte; mais elles me conduisaient ou à un bois bérissé d'épines, ou à une grotte inaccessible, impénétrable séjour du daman ou de la gazelle. Enfin , après avoir passé la plus grande partie du jour dans ces inutiles recbercbes , je gagnai , vers le soir, les sommets les plus élevés de ces montagnes, d'où l'on apercevait , avec leurs sinuosités, une vaste étendue du désert : là 7 l'œil avide, je cherchais à découvrir au loin un campement arabe; tantôt il me semblait voir la fumée qui s'en élève , tantôt , prêtant attentivement l'oreille , je croyais entendre l'aboiement de ses dogues. J'ignorais que les Arabes n'étaient point encore venus si avant dans la Syrie.
» 47 °<m Plusieurs jours s'étaient écoulés de cette manière, sans que je fusse plus avancé qu'au premier instant démon arrivée dans cette solitude, lorsqu'un soir, enfin , le vieillard m'appela sur son maathal, ou pierre consacrée à la lune ; je veux dire que c'était le lieu d'où iîla contemplait. Elle était à l'entréed'un bois de pins , agité par lèvent d'une douce mélancolie. Je ne sais quelle émotion s'empara de mon ame en pénétrant dans ce séjour, qui me représentait, par ses murmures , l'antique forêt de Dodone. Le vieillard l'avait choisi, en effet, pour m'y annoncer ma destinée. Dès que les premiers rayons de la lune eurent paru à travers les arbres , il leva les yeux vers elle , lui adressant à demi-voix quelques paroles que je ne pus entendre; puis, abaissant ses regards de mon côté , il me dit : C'est ici , ô mon fils ! c'est en présence de cet astre que je viens rêver à la fin de l'homme, à celle de ses projets et de ses espérances. Sa couleur est celle des ruines , sa lumière n'est qu'un jour effacé, et l'homme, à son aspect, n'a plus devant lui qu'une image vague et incertaine de la vie ! Combien de fois , dans ces heures paisibles , n'en ai- je point remonté Je cours , et , m'arrêtant à son origine , n'ai-je point considéré ce qu'elle était lorsqu'elle me
» 48 -m fut donnée , et ce qu'elle sera lorsque j'en rendrai l'usage ! Puisque la nuit n'est pas encore avancée, parlons, ô mon fils ! de ces temps qui ne reviendront plus, de ces temps dont le souvenir est si doux aux vieillards. Mais commençons par vous : que fesiez-vous , dites-le moi , sur cette pointe de terre que la mer baigne de ses ondes ? Ne craignez point de vous étendre sur un sujet qui m'est cher; car les champs de Clazomène ne me sont point inconnus ; je les ai vus à peu près comme les vit jadis le poète Simonide; j'ai séjourné dans les îles qui les bordent, je me suis assis sur les rivages de Lesbos.
J'obéis au vieillard, et, remontant à la source de mes souvenirs, je lui présentai le tableau de mes premières années jusqu'à mon voyage de la Grèce, dont il avait déjà entendu l'histoire.
Dès que j'eus cessé de parler , le vieillard voulut ntentretenir de lui à son tour, et il m'apprit quelques-uns des événemens de sa vie. Combien sa sagesse , qu'il voulait retenir , perçait , malgré lui , à travers la simplicité de ses discours ! Son unique but , je le voyais bien , était de m'instruire, et de faire entrer la vérité dans mon ame sous ce déguisement étranger.
Il me parla ensuite des raisons qui l'avaient engagé à vivre dans la solitude. J'habitais , me dit-il, les bords d'une mer agitée; je voulus lui imposer des digues , elle les rompit , et, ses vagues me poursuivant , ce ne fut qu'avec peine que j'évitai moi-même d'être englouti dans ses ondes. Alors je cherchai pour moi seul un asile qui ne pût être troublé.
11 termina ainsi son discours. En considérant l'espèce humaine telle qu'elle se montre dans son état actuel de déchéance, je vis qu'elle n'était autre chose qu'une réflexion surabondante de l'esprit répandu dans la nature , à cette différence près que l'empreinte du mal s'y est fortifiée de tout ce dont celle du bien s'est affaiblie. Ainsi , j'ai plus gagné que perdu en me séparant des hommes. J'ai laissé l'aigle dans son aire , le lion dans sa caverne , le serpent dans son gite ténébreux, et je me suis entouré de tout ce que j'ai reconnu bon à des signes infaillibles. Sans doute que le sceau primitif de notre espèce n'est point entièrement effacé; non, la race humaine n'est point comme une médaille fruste ; mais ces traits distinctifs de la première des créatures , où irons-nous les chercher? Il serait, je crois, plus facile de trouver un arbuste sur les roches de Pharan ,
m* 50 «à ou une source d'eau dans les plaines d'Ahcaf > qu'un homme resté fidèle à celui qui Ta formé. O routes ouvertes jadis par tant de demi-dieux , maintenant obstruées, couvertes de ronces et d'épines ! qui vous ouvrira de nouveau ? O lampes éteintes ! par qui serez- vous rallumées ?
Combien, m'écriai-je, n'accusez-vous point les lieux qui m'ont vu naître ! ce malheureux séjour des routes obstruées et des lampes qui n'éclairent plus !
Les auriez-vous choisis, ô mon fils î reprit le vieillard , pour y passer les courtes années de votre pèlerinage ?
Depuis long-temps, ô mon père! répliquai-je, si j'ose exposer devant vous mes plus secrètes pensées , depuis long-temps j'ai regardé le destin de la Grèce comme accompli, et j'ai jugé que c'était semer en vain, que de semer sur des ruines (1). Que la Grèce continue donc à être la terre commune des nations; quant à moi, je cherche une autre patrie , préférant la destinée de l'herbe obscure , mais qui vit et meurt sur le sol qui lui appartient , à celle de l'herbe
(1) Ceci était écrit long-temps avant l'émancipation de la Grèce. Puisse la suite des événemens donner un démenti à cette assertion !
m- 51 « parasite qui croît sur le chêne robuste ou sur le cèdre du Liban.
Voilà, certes, s'écria le vieillard, une noble pensée ! Oui, l'homme doit tendre à être quelque chose par lui-même, et il est sûr que ses forces, loin d'augmenter, diminuent à l'aspect de travaux qu'il doit désespérer d'atteindre ; et c'est pour cela , sans doute , que l'Egypte , que la Perse , que la Chaldée, ne vivent plus, comme la Grèce , que par leur ancien souvenir ; mais douteriez-vous , ô mon fils ! qu'un homme , doué, à la vérité, d'une vertu peu commune, ne fût capable de ranimer ces grands ossemens, et de dire à la Grèce, par exemple, lève-toi ! Et quand elle serait levée, au lieu de marcher à sa suite, de l'entraîner elle-même dans une direction qu'elle serait peut-être forcée de préférer à sa direction passée ! Yoyons-là telle qu'elle est dans ce moment : la douceur et l'aménité d'Athènes se sont changées en une complaisance basse et en une servile adulation; la noble fermeté de Sparte, abandonnée à ellemême , n'a présenté que férocité et que barbarie ; mais ne pourrait-on point refondre en un seul ces deux caractères dégénérés, et rendre ce caractère unique supérieur même à celui qui jadis a le plus honoré cette contrée ? Il
&- 52 -m serait beau de le tenter ; il le serait toujours d'en offrir en soi-même un exemple. Avec quel plaisir ne cueille-t-on pas , sur les bords d'un marais corrompu, des fruits pleins de goût et d'une suave odeur ! J'ai vu , sur les rives du Sperchius , des vases d'albâtre qui, long-temps souillés par le limon du fleuve , s'étaient relevés par la force même de ses ondes, et, arrêtés à l'écart , ne reçoivent plus dans leur sein que la rosée des cieux. Ainsi, me disais-je, dans cette Grèce, maintenant la dernière des nations dont elle fut jadis la première , des âmes avilies auront pu recevaient le chemin de la vertu. Je n'en saurais douter aujourd'hui. Croyez-moi , ô mon fils ! retournez dans votre patrie : vous y serez comme ces fruits du marais abandonné qui font la surprise et la joie du voyageur; et, au lieu de ces vases lavés par le Sperchius, vous en montrerez un plus précieux, un choisi entre mille, déposé sur les hauts lieux , loin des rives du fleuve, qui n'aura pu l'atteindre !
Je lui répondis : Lorsque je partis de Clazomène , ô mon père I j'ignorais quel destin m tétait réservé; sans doute, j'espérais de revoir encore ses rivages; mais c'en est fait aujourd'hui , je leur ai dit un éternel adieu. Je ne les
£&> 53 « reverrai plus , après avoir goûté l'indépendance de ces solitudes ; heureux si, en les traversant , je portais dans leur sein un de ces vases mêmes du Sperchius dont le limon du fleuve aurait enfin cessé de ternir la blancheur !
Le vieillard me fit de nouvelles objections ; mais je l'assurai que ma détermination était irrévocable. Le destin a ses vues, me dit-il alors d'un ton solennel , et je crois les reconnaître. Puisqu'il en est ainsi, apprenez donc, ô mon fils ! que c'est vous que désigne l'oracle du désert, dont je suis dans ce moment l'interprète. Il vous a promis l'accomplissement de vos désirs ; si vous n'en avez point de plus chers que ceux que vous venez d'exprimer, descendons au rivage , et marchons ensemble vers cette nouvelle patrie.
Surpris à ces paroles inattendues , je gardai quelque temps le silence. Je lui dis enfin , d'une voix altérée : Si j'avais bien mérité de vous, ô mon père ! tout ce que je désirerais, loin de quitter ces bords , serait que vous me permissiez d'y vivre. Je ne. vous demanderais point la plus petite portion de votre riant séjour; il me suffirait d'un roc escarpé , du coin le plus aride de ce désert; je le préférerais à tout ce
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que la terre pourrait me présenter ailleurs de beauté et de puissance.
Tous augmentez mon émotion, reprit le vieillard ; cependant votre réponse, s'il faut le dire, m'étonne encore plus qu'elle ne me touche. Je sais bien que Lockman en fit jadis une à peu près semblable à l'ange qui voulait satisfaire les vœux de son coeur; ce sage, qui vécut trois âges d'homme , trouvait la vie trop courte pour se construire une simple cabane; il la passait à l'ombre de quelques roseaux ; mais le sage Lockman était vêtu, était couvert, était nourri de sa sagesse ; tandis que ses mains tressaient l'osier, son esprit pénétrait dans les profondeurs du cœur humain; ses moindres paroles circulaient dans l'Orient, et remplissaient de sa bonne odeur les palais et les cabanes. Sa longue existence fut un bienfait dont la terre doit conserver éternellement le souvenir. Mais où est l'homme ceint de la force de Lockman , pour supporter comme lui la solitude ? Moi-même , ô mon fils ! qui la cultive depuis tant d'années comme une amie douce et indulgente, je tremble quelquefois à l'aspect de son visage terrible; car elle a deux faces comme Janus. Irai-je donc vous arrêter sur ma natte ou aux bords de ma fontaine, vous,
*& 55 « jeune voyageur, que désire et qu'appelle toute la nature ? Mais, d'un autre côté, n'ai-je point promis d'exaucer tous vos vœux ? Eh bien donc, ô mon fils l que ce que vous souhaitez s'accomplisse ! Mais apprenez que sous ce roc que vous demandez , que sous cette terre inculte objet de tous vos désirs, reposent, dans une nuit qui n'a point été encore interrompue, les richesses de toute une nation. Le vainqueur les a rendues au vaincu; ils y sont ensemble; le temps les a subjugués l'un et l'autre. Là dorment aussi les anciennes divinités de ces lieux , à côté de ceux dont elles recevaient jadis les hommages. Que si vous paraissez avec une seule d'entre elles sur les rivages de l'Europe, où elles revivent pour une autre espèce de culte, prêtre nouveau , vous en rapporterez plus de trésors que n'en donne aujourd'hui toute la Syrie à ses avides oppresseurs.
O mon père ! lui répondis- je en embrassant ses genoux , j'ai vu sur ces rivages plus qu'une Diane et plus qu'une Vénus ! C'est cette divinité que je vous demande, s'il est en votre pouvoir de me l'accorder. Mais qu'ai-je fait pour la mériter, ou quepuis-je faire à l'avenir? Le sacrifice même de ma vie serait peu de
«^> 56 «^ chose, puisque sans cet objet adoré, elle me sera désormais importune.
Le vieillard , après avoir rêvé quelques instans, s'enfonça tout-à-coup dans le bois, et revint bientôt après avec une colombe. C'est , me dit-il, en me la présentant, une de celles que vous avez aperçues aux sources du désert ; je l'ai retenue depuis votre arrivée dans ce séjour sans savoir si vous partiriez seul ou si elle serait votre guide; demain elle prendra son vol, et vous la suivrez. Tandis qu'il prononçait ces paroles, ses traits se remplissaient d'un feu dont je ne les avais point encore vus animés ; il semblait consommer un grand sacrifice , et lorsque je reçus de ses mains ce faible oiseau, tous mes membres tremblèrent, comme si la voix d'un dieu m'avait parlé.
Quelle nuit brûlante et agitée ! Jamais celle que j'adorais ne s'était présentée si vivement à ma pensée. Les parfums que les airs apportaient dans ma demeure entr'ouverle étaient la respiration de sa bouche , et le murmure des feuilles était le bruit de sa robe flottante. A peine endormi, je me réveillais tout-à-coup, croyant l'avoir entendue prononcer mon nom. Vaine erreur ! je l'appelais moi-même , et , n'osant sortir par égard pour cette solitude ,
*s> 57 <m dont je respectais tous les mystères , j'errais à grands pas dans ma demeure, je parlais à l'oiseau de l'amour , qui , perché sur les treilleis , semblait attendre comme moi le lever de l'aurore. Elle parut enfin , et j'ouvris à la colombe. Elle vola d'abord sur un bocage de lilas qui touchait à la cabane; mais elle ne s'y arrêta point. Elle descendit dans le jardin du vieillard, et, n'y trouvant point ce qu'elle cherchait, elle prit son vol vers les montagnes. Toutà-coup, j'entends un cri qui porte le trouble dans mon ame. J'accours , je vole , je pénètre dans ces montagnes; mais tout a disparu ! Je me dirige sur la voix que je viens d'entendre : plusieurs routes se présentent; je vois les fleurs se relever; je suis ces traces légères, je les perds, je les retrouve, je les perds encore, et, haletant, consumé d'ardeur, la nuit me surprend dans ces lieux enchantés, que je fais retentir de je ne sais quels cris qui s'exhalent de mon cœur, car j'ignore le nom de la beauté que j'adore.
Je retournai tristement auprès du veillard. Il me demanda sa colombe. Elle est restée, lui dis-je, dans la montagne; souffrez que j'y retourne moi-même , et que je ne revienne auprès de vous qu'après l'avoir trouvée. Il m'en
m- 58 <n§ remit une autre en souriant. Celle-ci , me ditil , sera , je pense , un guide plus fidèle ; mais ne le suivez pas du même côté : la biche timide ne croit plus son gîte sûr lorsque le chasseur la aperçue.
Je prends cet oiseau , et j'enferme avec lui l'espérance dans ma demeure. Nous sortons ensemble au lever de l'aurore ; la colombe s'élève dans les airs , elle plane , elle cherche , et , dirigeant tout-à-coup son vol du côté de la mer, elle va s'abattre sur le plus épais de ses bocages. Au même instant, comme si l'oiseau de l'amour eût été l'aigle des montagnes fondant sur les timides gazelles , deux nymphes sortent du milieu des arbres , et fuient à travers les sables et les rochers. Je cours à celle qui marche le plus vite et que poursuit la colombe ; elle disparaît souvent à ma vue; mais j'ai mon guide dans les airs. Dès qu'elle s'aperçoit que je vais l'atteindre, elle s'arrête; ma course se ralentit en même temps, et j'arrive en tremblant auprès de cette jeune beauté, que j'ai reconnue au premier instant. Pardonnez, lui dis-je en m'inclinant , pardonnez , ô la plus belle des mortelles ! c'est votre père qui m'envoie ; reconnaissez sa messagère ! Elle éloigne doucement la colombe qui volait autour d'elle , et
qui vint se réfugier dans mes bras. Nous continuâmes ensemble notre marcbe. O première course du désert , plus embaumée que le sentier fleuri que vient d'ouvrir la gazelle sur la roche escarpée, vous ne sortirez jamais de ma mémoire !
Le vieillard nous attendait debout sur la porte de sa demeure. Dès que la colombe l'eut aperçu, elle me quitta pour s'envoler vers lui; elle se posa sur son épaule, et, approchant son bec de son oreille, elle semblait lui rendre compte de sa mission. Sa seconde fille était auprès de lui : je saluai avec transport cette sœur de ma bien-aimée , son image adoucie , son reflet dans l'onde pure. J'avais peine à résister à des émotions si vives et si multipliées. Quand elles se furent un peu calmées, le vieillard, me prenant par la main , m'introduisit dans sa cabane, où les deux vierges étaient déjà entrées. Assises sur la même natte, les bras entrelacés, elles joignaient aux plus belles formes les plus nobles attitudes. Il eût été impossible au ciseau des Grecs de mieux exprimer la tendresse fraternelle, la modestie et le recueillement. Le vieillard me fit placer auprès de lui , et , après quelques momens du plus délicieux silence , il
m- 60 <m accrut ma joie en prononçant les paroles suivantes :
Tous Vous souvenez, ô mes enfans ! dit-il, en s'adressant d'abord à ses deux filles , vous vous souvenez du jour où, montant sur ma barque légère, je fis voile vers l'Occident? Ce jeune voyageur quittait dans ce moment le toit de ses ancêtres, et, comme si nous nous fussions entendus, il fesait vers moi autant de pas que j 'en fesais vers lui. C'était toi qu'il cherchait, ô ma fille î mais il ne t'aurait jamais trouvée sans celui dont la Vue perçante voit à travers les montagnes, et n'est point arrêtée par l'immensité des déserts. Il partit le jour où les caravanes d'Asie se répandent sur toutes les routes, comme les oiseaux du ciel s'abattent sur tous les arbres de nos bocages ; mais comment a-t-il pu se démêler de cette foule innombrable , et arriver seul dans ma demeure si bien fermée ? Il faut reconnaître cette volonté puissante à qui tout cède, et doit céder. Puis, se tournant vers moi , il me dit : Mais le destin, ô mon fils ! ne m'a point donné des ordres qui m'épouvantent : je l'ai remercié, au contraire, de ses faveurs, qui ont surpassé mon attente; et vous aurez pu remarquer , du sommet de la montagne, l'encens de mon sacrifice. Que ce
m- 61 <m séjour soit désormais le vôtre , puisque c'est aussi la volonté de ma fille ! Son nom , si les génies ne vous l'ont point dil encore, son nom est Séléna. Qu'elle réfléchisse sur vous cette douce lumière, cette lumière céleste qu'elle possède sans la connaître, et dont le partage n'affaiblira point celle dont elle a environné jusqu'à ce jour sa soeur et son père ! Ecoutez > 6 mes enfans î ajouta le vieillard , les desseins de l'éternelle Providence : je vous ai parlé souvent de ce mortel généreux qui me sauva du naufrage sur les rivages de Smyme, et qui , pour prix de ce bienfait , me renvoya dans ma patrie sur un de ses vaisseaux ? Eh bien ! ce voyageur est son fils.
A ces mots , la surprise et la joie nous rendirent tous les trois immobiles; le vieillard m'embrassa avec transport , et moi , cédant au plus doux sentiment de la nature, et baignant son visage de pleurs , je crus voir en lui l'image vénérable de mon père.
Après quelques momens passés dans cette douce émotion, le solitaire, ^adressant à moi de nouveau, me dit : Mon fils, je ne demande plus de vous qu'une épreuve , ou si vous voulez, un dernier sacrifice. Je vous donne encore trois jours pour rester dans ma demeure ; ce temps
» 62 « écoulé, vous irez joindre la caravane que vous avez laissée du côté d'Antioche , et ce ne sera qu'à votre retour que vous choisirez entre ce chemin et celui de la Grèce.
Je consentis à tout. Hélas ! étais-je le maître de ma volonté ! Je ne me connaissais plus. J'avais des yeux pour voir, des oreilles pour entendre ; mais je n'avais point de voix pour exprimer un aussi grand bonheur.
Les trois jours écoulés, le vieillard me l'annonça, ou plutôt ce fut mon chameau, plein d'ardeur , qu'il m'amenait pour le départ. Il en avait changé les dispositions ; il avait supputé le temps , et voyant que je ne pouvais rejoindre mes compagnons, il avait donné un autre but à mon voyage. Ce changement apporta quelque adoucissement à ma tristesse. Qu'aurais- je fait désormais parmi cette foule d'êtres , étrangers les uns aux autres , unis seulement par les mêmes chimères ! J'avais moins que jamais leurs pensées.
Vous avez entendu parler, me dit le vieillard, de ce fameux jardin planté jadis par Schédad dans les sables de l'Arabie, et à la faveur duquel il se fesait passer pour Un dieu ; il en existe un semblable dans le désert, à trois journées de Damas ; c'est le jardin d'Has-
» 63 « chem ; mais loin de servir à dérober à la Divinité l'encens qui lui est dû, celui-ci n'a été employé qu'à lui rendre un plus éclatant hommage. Lorsque le voyageur qu'Haschem avait reçu et secouru dans sa détresse , lui fesant ses adieux , le saluait comme un ange protecteur , il lui répondait : Ce que je vous ai donné, ô mon frère ! vient du père commun de tous les hommes ; allons le remercier dans le lieu où il daigne se communiquer à moi. Ils marchaient ensemble vers ce temple de la nature, et là, au milieu des pommes d'or, des palmes et des fruits les plus doux , ils chantaient un hymne au grand génie créateur de la terre , vers qui montent les parfums des plantes , les chants des oiseaux, et les pensées pures des humains ; dont la puissance agite la nature , et dont la bonté surgit au milieu des déserts. Au centre de ce jardin s'élève un arbre , l'honneur de ce séjour ; les épines qui le couvrent et ses formes repoussantes le font dédaigner de presque tous les voyageurs; mais si quelqu'un d'entre eux pénètre jusqu'à sa tige, il voit sur chacune de ses branches un fruit exquis , et dans le calice de ses feuilles autant d'eau qu'il en faut à l'homme le plus altéré. Allez , mon fils, apportez-moi une branche de cet arbre
» 64 <m sacré; vous ne reviendrez point ici avant que trois lunes ne se soient écoulées ; vous passerez la première à Damas. Ainsi le veut votre père. Je partis; j'allai à Damas, où je passai le temps convenu. Je pris ensuite la route du désert , et je séjournai dans les cabanes situées ça et là , partout où il y a de l'eau et quelque verdure. Je choisissais les plus pauvres et les plus écartées. J'apprenais de leurs habitans à faire , pour ainsi dire , violence à la nature , et je me fesais d'avance une joie de porter dans la demeure du vieillard des mains qui n'y seraient pas tout-à-fait étrangères. Ces cabanes, comme le roseau qui résiste à tous les vents , contemporaines de l'ancienne Egypte ? renfermaient dans leur sein les fastes les plus précieux de sa gloire , et j'admirais comment la mémoire passagère de l'homme conservait des événemens qui avaient échappé aux éternelles pyramides (1 ). Tantôt j'errais avec le pâtre dans de vastes solitudes; tantôt, seul dans ce séjour où l'on n'a jamais entendu que la voix de l'homme et les
(1) Plusieurs familles cophtes, restes des anciens habitans de l'Egypte , sont dispersées dans les déserts qui entourent cette contrée , et jusque dans ceux de la Syrie. Elles y conservent et se transmettent , de génération en génération , des traditions précieuses.
^> 65 « bêlemens des troupeaux , je prononçais le nom de ma bien-aimée, et je m'étonnais que ce nom n'y fît point accourir tous les êtres qui embellissaient au loin les îles de la mer ou celles du désert; tantôt, assis sur le sommet d'une colline , j'y passais les nuits entières les yeux tournés vers sa demeure, lui adressant des paroles d'amour que je confiais aux vents qui soufflaient dans ma chevelure. Enfin , le temps étant venu , j'arrivai au jardin d'Haschem ; j'en obtins le rameau de cet arbre , qui n'était autre chose qu'un emblème de la vertu, ou de la patience , laquelle suffit seule à tous les besoins de l'homme , et quelquefois suffit à son bonheur; et ayant ainsi accompli les desseins du vieillard , je marchai vers le séjour de Séléna.
Lorsque j'eus traversé les montagnes qui partagent la Syrie, et que , laissant derrière moi le Liban , je vis la mer avec ses rivages, j'eus peine à résister à la joie qui vint s'emparer de mon coeur. O terre qui m'es plus chère que ma terre natale! m'écriaî-je, ô ma nouvelle patrie! ô terre de Séléna! reçois, reçois ton nouvel hôte ! Mon chameau sert mon impatience : il se souvient d'avoir été nourri par la main de ma bien-aimée ! Je le flatte de la voix et du
m- 66 -m geste ; je lui promets de riches pâturages et l'empire du désert. Que ne donnerais-je point pour une heure, pour un seul instant retranché de cette longue absence ! La terre passe devant moi, et j'y suis insensible; la nuit succède au jour, et le jour à la nuit, et mes yeux, toujours ouverts, sont fixés sur l'horizon qu'ils dévorent. J'arrive , enfin , après cinq jours de marche ; je reconnais les bords où Séléna respire, bords chéris que j'ai cru voir partout, et dont la douce illusion m'a sans doute soutenu dans une course si rapide ! Déjà je distingue le sommet de sa montagne; je n'aperçois point encore sa demeure, mais je vois cette portion du ciel qui la couvre. Le bruit de la mer s'éloigne; j'entre dans le silence du désert; je l'ai franchi , et, tout couvert de poussière , j'arrive en face de ce séjour ! Tout-à-coup des cris de joie s'élèvent dans les airs ; je distingue mon nom au milieu de ces cris , ce nom du plus heureux des mortels! Les oiseaux sortent des bois, les chèvres accourent , les colombes volent à ma rencontre ; le vieillard descend vers moi : il me reçoit et me presse dans ses bras. Nous marchons : toute la nature est animée de ma joie; des transports inconnus remplissent la terre et les airs , et s'étendent jusqu'à la voûte céleste ,
»> 67 « que les esprits font retentir de leurs mélodieux accens.
Je revis ma bien-aimée ! Comment rendre , comment exprimer ce moment ! Ce n'était plus, toutefois, cette simple et timide beauté qui m'avait accompagné à Damas et dans le désert, dont la voix était sans cesse à mon oreille , comme la douce image dans mon cœur; c'était un ange de lumière dont je n'osais approcher; mais les génies eurent pitié de ma faiblesse, ils m'élevèrent jusqu'à elle, et je pus entrevoiries rivages de ce jour fortuné qui n'avait encore lui pour aucun des humains épars ou réunis sur la vaste étendue de la terre.
Le dirai -je ? rien ne m'a donné une idée plus vive et plus sûre d'une autre vie que ce rêve d'une félicité sans bornes qui ne peut appartenir à la terre , mais qui doit exister dans un autre séjour. Ainsi l'homme devrait à sa compagne le premier avant-goût de son immortalité , et peut-être même lui en a-t-elle fait tout entier le présent; je veux dire que, sans l'ineffable sentiment qu'elle lui inspire , sans cette noble aspiration d'une partie de la Divinité , qui est son ouvrage, l'homme aurait été peut-être condamné à ne jamais la connaître,
m- 68 «* et se serait traîné péniblement sur la terre dans l'ignorance , le crime et le malheur.
Je présentai au vieillard cette branche qu'Haschem m'avait donnée : c'était le rameau d'or qui devait m'ouvrir les portes d'un nouvel Elysée. Il la reçut avec une émotion encore plus vive que lorsqu'il déposa dans mes mains sa colombe. Quelques jours après, ma bien-aimée, accompagnée de sa sœur, se retira dans les mêmes lieux où elle s'était dérobée à mes regards lorsque j'enti-ai pour la première fois dans sa demeure. Elle y conversait avec les "génies; et moi, errant autour de ces lieux dont je ne pouvais approcher, j'étais comme le voyageur altéré qui halète après une source, ou plutôt comme celui qui , de la terre d'exil, cingle vers les rivages de sa patrie.
Cependant la jeune vierge descend des montagnes à la voix de son père. Il la conduit par la main à travers le désert. Couverte d'un voile, et la tête baissée , elle le suit à pas lents. Elle entre dans sa demeure. Le vieillard en sort bientôt après, et, allant vers ses arbres et ses fontaines, il confie à tous les objets l'événement qui doit combler mes voeux; il en marque l'heure et le jour.
Je l'apprends , et jamais nouvelle ne fut plus
*» 69 <§* douce à l'oreille d'un mortel. Je ne puis la contenir dans mon sein, je la proclame, à mon tour, au milieu de toute la solitude, et les échos la disent aux échos , les oiseaux vont la porter dans les contrées les plus lointaines.
Il arrive , enfin , ce jour si ardemment souhaité ! Un souffle embaumé , parti de l'Orient, l'annonce, et déjà son riche vêtement commence à resplendir dans les cieux ; mais un spectacle plus ravissant m'appelle d'un antre côté. Tout-à-coup je vois une porte s'ouvrir, et un vieillard apparaître, tenant par la main... C'est elle ! Mais , arrivée sur le seuil , elle s'arrête, comme si elle eût craint de le franchir. C'est en vain ! Le premier rayon du soleil qui dore son front, et toutes les voix de la nature, réveillées à son aspect, ont proclamé la fiancée du désert. J'accours pour me saisir de ma douce proie ; elle se sauve alors dans les bras de son père, asile où je ne puis la suivre que par la pensée , l'atteindre que par le feu de mes regards. Le vieillard semble se plaire à prolonger l'embarras de la jeune vierge, dont la singulière beauté , dans cet instant cher à la nature, doit être remarquée par le ciel lui-même. Enfin , il prend nos deux mains, et, les tenant étroitement unies, il nous adresse quelques
» 70 •« paroles plus douces à nos âmes que ne Test aux fleurs la rosée qui abreuve dans ce moment leurs calices. Il ouvre la marche , et nous le suivons. Auprès de nous est notre sœur chérie., portant le feu du sacrifice; nos hôtes et nos amis nous environnent. A mesure que nous avançons , notre cortège s'accroît de leur nombre infini , et nous arrivons tous ensemble sur la frontière du désert. Tout-à-coup, au milieu d'un vaste champ de sables , apparaissent deux arbres verts d'un port majestueux et sombre. Ce sont , sans doute , les antiques colonnes du temple où notre union va s'accomplir, et peutêtre le temple lui-même. Nos colombes ont déjà volé sur son faîte, et nos cœurs y volent avec elles. Le vieillard s'arrête au pied de ces arbres ; nous suspendons aussi notre marche , et un profond silence se répand sur ces campagnes, qui cependant ne furent jamais si animées. Elles sont dans l'attente de ce que le vieillard va prononcer. Enfin, du milieu de ces ombrages , comme du fond d'un antre prophétique , il fait entendre ces pai'oles :
« Le voici donc arrivé, ô mes enfans, ce » jour depuis si long-temps promis à mes » vœux ! Quand je ne saurais point que c'est >) lui, quand tout ce qui m'environne ne me
m- 71 <m » l'aurait point annoncé , j'en serais averti par » le tressaillement de toute la nature , par ce » murmure universel qui porte jusqu'aux deux » la joie de la terre et ses plus douces espé- » rances. Comme cette colombe qui , animée » de l'esprit du bon génie , sème les parfums » dans les arides campagnes de l'Inde, ta race, » ô Séléna ! couvrira d'une nouvelle vie ce » monde où tu as été placée pour les plus )> grands desseins. Oh ! mille fois heureuse cette » terre , si ce grand ouvrage peut s'accomplir , » et si aucun .des nuages qui l'obscurcissent ne » t'enveloppe point toi-même de ses ombres » funestes ï Il en est temps , décèle-toi , source » cachée ; fleur mystérieuse , tu peux main- )> tenant élever la tête : voici le jeune palmier )) qui se présente pour la soutenir ».
Après ces mots, le vieillard s'avança vers nous, et, nous amenant au pied de ces arbres , il continua ainsi : Mes mains, ô mes enfans ! ne les ont point plantés; ils étaient longtemps avant moi dans ce séjour; ils m'y accueillirent à mon arrivée; je les entretins de mes projets et de mes espérances; je leur confiai, pour ainsi dire, mes destins, et il me semble , si je m'en souviens bien , que je rêvai dès-lors , sous leurs ombres , quelque
» 72 •<§* chose de ce qui se passe aujourd'hui. Us sont seuls dans ce désert , mais ils s'y tiennent lieu de tout ; ils reçoivent ensemble la lumière du soleil , ils se courbent ensemble sous les tempêtes, et ils s'envoient sans cesse, l'un à l'autre , une délicieuse odeur qui se communique à la terre même qui les porte. Approchez- vous de ces arbres, ô mes enfans! recueillez leur baume , qui est comme leur pensée : celui-ci est l'époux, et voilà l'épouse , dit-il à Séléna. Il prit nos deux tributs , et les fit brûler dans le même vase. Un parfum suave se répandit aussitôt dans les airs. Alors un bruit confus, comme celui qui s'élève d'une grande assemblée , remplit toute l'étendue de cette solitude : nos chèvres bêlèrent à l'envi , nos oiseaux redoublèrent leurs chants, et nos serpens familiers , s'entrelaçant autour de nous , nous avertirent qu'ils étaient les heureux témoins de notre union. Dans ce moment, et au milieu des nuages odorans qui nous dérobaient la lumière , une euphonie céleste se fit entendre : c'était le génie de la nature qui , invité à cette fête auguste , en empruntant une voix connue , venait la sceller par ses accens.
Les nuages disparurent, la voix cessa, et le vieillard, ému, Rapprochant de nous, prit le
m* 73 « vase des mains de ma sœur , et le remit dans les miennes. Gardez ce symbole , me dit-il , 6 mon fils ! qu'il vous accompagne partout où vous dresserez votre tente, partout où s'élèvera votre cabane ; qu'il soit l'autel de vos dieux.
Je reçus avec transport ce vase sacré , et des larmes d'amour coulèrent sur le feu de notre hy menée
Je fus donc l'époux de Séléna ! De solitaire, de voyageur errant, je devins le premier de tous les mortels ! Mon heureuse existence ne put être contenue dans ses bornes : la terre et les cieux en furent remplis. Elle animait le désert, elle volait avec les vents, elle s'insinuait dans les fleurs, et donnait aux oiseaux une plus douce voix ; elle s'étendait sur toute la nature. Hélas ! cette vie si active et si brûlante est rentrée dans mon cœur, qu'elle déchire et qu'elle dévore ! Tout le reste est mort pour moi • sur la terre.
SÉLÉNA