‹ Séléna, ou La famille samanéenne;Chapitre 2 sur 6 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

Avant de revenir sur ces rapides instans de mon bonheur passé, je dois vous entretenir plus au long de celui qui y eut tant de part, du chef auguste de la solitude, du père de Séléna , du mien, de celui qui, depuis si longtemps, s'occupait de ma félicité.

J'ignore où était né ce mortel généreux. Ainsi que ces fleuves qui, coulant sur un terrain stérile , ne reçoivent un nom que lorsqu'ils ont fait croître l'herbe et les fruits , il ne datait son origine que du lieu où il avait commencé

» 76 « de faire du bien aux hommes. Après avoir voyagé chez presque tous les peuples de l'ancien continent , il revint dans sa patrie , reconnaissant que l'erreur et la «puissance étaient partout les deux fléaux de l'espèce humaine , qu'elles détournaient de son véritable but. Ce fut alors qu'émir, il rougit de sa naissance, et que, grand delà terre, il craignit d'avoir usurpé l'autorité des dieux. Il gouvernait à Damas , lorsqu'il vit pour la première fois les hommes du désert; il avait été ramené à la simplicité de la vie par la considération de sa rapidité, et à son emploi par sa juste évaluation. Toutà-coup il abandonna ses palais, ses fontaines, ses jardins, arrosés par la sueur de mille esclaves ; il prit tout seul le chemin de la solitude, cherchant, dans ses retraites écartées, quelque sauvage berceau où il pût renaître et recommencer son existence. Après avoir erré long-temps, il vint s'établir dans la Syrie, sur un rivage où les vaisseaux ne pouvaient aborder, et qui était séparé par plusieurs journées de marche de tous les lieux habités. Là , il conçut l'espoir de fonder une nouvelle famille qui, de proche en proche, pourrait un jour changer la face de la terre, ou qui, du moins, conserverait, comme le feu sacré, l'image de

m- 77 « ce bonheur auquel la nature avait appelé indistinctement tous les hommes.

11 construisit sa demeure au milieu d'une plaine élevée, située en face delà mer, dont il aimait le voisinage. Cette demeure était à une égale distance d'une chaîne de montagnes , autre séjour qui , comme la mer , a ses enchantemens, sa liberté et ses douces retraites, et il la fît participer de ces deux aspects. Il prit aux rivages de la mer les jeunes pins qui en étaient l'ornement , et avec eux ses tempêtes et ses oiseaux funèbres; et il trouva dans les roches les plus parées du désert un bocage entier de lilas toujours en fleurs qui embellissait l'autre partie de sa demeure. De ce côté étaient le soleil levant , ses filles et ses colombes.

Entre cette cabane et les montagnes dont j'ai parlé , s'étendai t un bassin d'une assez vaste circonférence, qui ne présentait, à l'arrivée du solitaire,, qu'une terre aride et sans ombrage; mais ayant découvert dans ses environs quelques sources cachées qui n avaient point d'issue, et d'autres qui se perdaient dans les sables , il les réunit dans des grottes spacieuses et profondes , et les conduisit par une nouvelle route dans ce séjour, qui bientôt ne demanda qu'à fleurir.

Il y descendit alors , portant dans sa main tous les trésors de la Syrie, de l'Arabie et de la Perse. Il confia sa pensée à la terre , et la terre docile répondit à ses voeux. Il vit des colonnes s'élever , de verts feuillages les couvrir ; des oiseaux parurent sortir de leur sein , et la gazelle vint du désert rendre hommage à ce nouveau séjour.

Douze bois des arbres les plus délicieux de l'Asie composaient ce jardin. Ils se suivaient en rond , et formaient une zone de verdure éternelle au sein d'un sable stérile , tandis que du milieu de cette zone s'élevait le vaste figuier des Banians, présentant un de ses portiques à chacune de ces familles, qui n'étaient point mêlées et confondues, mais qui vivaient les unes auprès des autres , comme des tribus dans un même désert. C'était le palais de l'année. Le solitaire allait d'une demeure à l'autre, et tournait dans le cercle des saisons.

Quelquefois les ardeurs du chien céleste, pénétrant jusqu'au sein des montagnes, tarissaient les sources qui donnaient la vie à ce séjour; mais il s'en élevait aussitôt de nouvelles, dans ces bocages même, qui semblaient se remplir de tout ce que les premières avaient perdu ; et, tandis que l'oiseau tombait au loin percé

» 79 <m J>ar les feux du jour, que le palmier noirci se dépouillait de ses feuilles , que le roc ouvrait ses flancs au rayon qui voulait les pénétrer, les familles des angouria , dont la terre avait peine à supporter les urnes; le pourpier rampant sur le sable comme un clair ruisseau, le népenthé élevant dans l'air ses coupes gracieuses, conservaient dans cette enceinte une liqueur plus fraîche que la neige du Liban.

Ce fut dans ce berceau que le vieillard nourrit ses filles du lait de la nature, et qu'il les vit grandir parmi les fleurs. La volupté de la Perse , la fierté de l'Arabie , la richesse de l'Egypte, la grâce de la Syrie, entraient dans leur ame avec les fruits et les parfums de ces contrées. Il ouvrait les canaux de ses jardins, et épanouissait à la fois le feuillage des arbres et les jeunes pensées de ses filles.

L'ange de la beauté et l'ange de la mélancolie descendirent dans ce jardin , et couvrirent de leurs ailes ces deux filles du matin. Ils tenaient dans leurs mains les pinceaux immortels dont ils peignirent le ciel et la terre aux premiers jours du monde.. L'ange de la beauté parut le premier , et l'autre , appelé bientôt par la voix même de la nature , vint achever son plus parfait ouvrage.

» 80 « Le vieillard sortit alors de cette enceinte avec ses deux vierges , et les conduisit à la cour de cette mère immortelle qui reste toujours la même au milieu des changemens de tous les êtres. Elles virent , pour la première fois , les nymphes des cavernes et celles des bois incultes. Il les prit avec lui sur la mer tranquille , et leur fit considérer ces plaines immenses semées d'innombrables habitans. Il les transporta dans le désert , loin de Tempire de la vie, et les accoutuma à ne sentir, que leur seule existence. Quelquefois , les égarant à dessein, il leur fesait passer la nuit au milieu de ces demeures; il leur enseignait, par son exemple, à trouver le feu dans le roseau des sables , et à créer cette lumière qui a donné à l'homme l'empire de la terre. Le lendemain, il s'inclinait devant le soleil avec l'oiseau cfe l'air et la bête des champs ; il saluait la fontaine dont on voyait blanchir la vapeur, l'arbre couvert de fruits , les bocages remplis d'ombre; s avançant ensuite vers tous ces objets , qui semblaient renaître avec le jour^il montrait avec reconnaissance l'herbe du serpent qui éloigne ou tue ces reptiles, le citronnier qui fait fuir le lion, et le laurier qui repousse la foudre. Il marchait ainsi sur la terre , rendant hommage à tout ce qu'il

y avait de bon dans la nature , et maudissant ce que l'esprit du mal, comme un voleur actif et vigilant , avait dérobé au légitime possesseur. Ainsi s'élevèrent ces deux jeunes nymphes. Elles étaient pareilles en beauté, en sagesse, en intelligence ; mais elles n'étaient sœurs que comme les heures. Elles ressemblaient à deux ruisseaux qui tombent ensemble du Liban du côté de Damas ; l'un bondit près des tentes des pasteurs, et l'autre coule lentement dans la vallée des Sépulcres. Séléna, déjà grande, se montrait dans les champs comme un jeune cèdre sur le haut des montagnes. La nature la considérait avec transport. Elle marchait, et des sons qu'on n'avait point encore ouïs se fesaient entendre sur les coteaux , des voix mystérieuses sortaient à son approche des arbres et des rochers ; une vie nouvelle était descendue sur cette terre , qui semblait avoir été visitée par un hôte céleste. Ce fut alors que le vieillard, au nom de tous les êtres créés, la nomma Séléna, ou la reine du désert (1).

Leur vêtement consistait dans une simple tunique faite avec la soie des arbres de Syrie. Un voile d'une éclatante blancheur couvrait

(1) Du grec sclènè , lune.

leur tête quand elles sortaient de leur cabane, et deux nattes de feuilles de palmier enveloppaient leurs pieds, et dessinaient le cothurne sur leurs jambes nues. Leurs cheveux , effleurant les herbes, accompagnaient toutes leurs attitudes, et formaient autour d'elles comme l'auguste vêtement de la nature.

Aux premières ondées du printemps , elles allaient dans la campagne, leurs corbeilles à la main , et elles jetaient ça et là les graines des plantes. Elles marchaient vers le soleil, qui se plaisait à répandre autour d'elles ses plus doux rayons. Bientôt la trace de leurs pas s'effaçait sous la pointe des herbes, et la terre paraissait couverte de leur propre vêtement. Elles reculaient ainsi, sans effort, les bornes de leur solitude, et repoussaient avec des fleurs les vents orageux et les vagues courroucées. Alors de nouvelles légions d'êtres vivans accoururent dans ce séjour : les quadrupèdes y vinrent de tous les gîtes d'alentour , suivis de leurs petits , ouïes portant dans leurs bras, et les oiseaux s'y rendirent en foule de tous les points de l'horizon, comme vers une colonie naissante, qui en conçoit aussitôt un heureux augure. On aurait cru voir tous ceux qui peuplaient jadis les bocages sacrés de la Syrie , et ceux qui

embellissent encore les délicieuses campagnes

de l'île de Chypre. Le sumani du désert, dont

la voix est si douce ; la veuve de Cartilage, qui

semble porter le deuil de cette cité ; l'oiseau de

Palmyre, ornement de ses ruines, qu'il fait

retentir de son chant, y vinrent, amenant

avec eux les charmes et les souvenirs de leurs

contrés. Tous ces êtres , enfans du bon génie ,

vivaient en paix et en liberté , sous la garde du

protecteur qu'il leur a assigné depuis l'origine

des siècles , et qui était accouru avec eux ;

c'était l'oiseau de Mytilène , qui paraît n'avoir

sur la terre d'autres fonctions que celles d'une

sentinelle vigilante. Son cri perçant donnait

l'alarme , du haut des airs, au terrible aspect du

fléau de la Syrie : la mère tendre ne veille

point sur ses enfans avec plus de sollicitude.

Je reconnus avec joie cet oiseau de ma patrie,

qu'il honorait sur ces bords éloignés. Il y est

consacré aux mêmes usages; mais avec cette

différence qu'à Clazomène ou à Lesbos, c'est

un esclave qui défend d'autres esclaves , et qu'il

ne les défend point contre la main de l'homme ,

plus meurtrière que les serres du vautour (1 ).

(1 ) Il existe , dans les climats tempérés , un diminutif de l'oiseau de Mytilène ; c'est l'ortolan des roseaux , qui avertit aussi par un petit cri , mais qui est bien entendu , les animaux paisibles , de l'approche des bêtes féroces , le chasseur compris.

Cet esprit de mansuétude s étendit de proche en proche jusqu'aux montagnes voisines, où l'on vit les hêtes faornches s'apprivoiser et contracter une douceur qui leur était étrangère. La mer même, peuplée d'habitans moins sensibles que ceux de la terre , se ressentit de l'existence de cette demeure ; les dauphins , qui ne se montraient que de loin à loin sur ces rivages, y vinrent tous les jours à des heures réglées, soit qu'ils aimassent la voix de ces deux nymphes, soit qu'ils y vinssent paître l'herbe qu'elles y avaient semée. On les aurait pris de loin pour les chevaux de Neptune, détachés de son char, et se délassant de leurs courses. Séléna et sa sœur se jouaient au milieu de ces hôtes étrangers , que l'aspect de la terre semblait réjouir; mais le vieillard, se ressouvenant de l'ancienne histoire d'Europe , les avertissait de ne point se fier à leur dos trompeur; il les représentait toujours tournés vers la mer, où ils couraient avec plus de vitesse que le coursier d'Arabie sur les sables du désert.

Ces travaux étaient resserrés, sans doute, dans des bornes bien étroites , et ne s'étendaient guère plus loin que l'horizon de leur cabane. Cependant, s'il était vrai qu'il n'y eût point d'action indifférente dans la nature , si toutes

mt 85 •©* se propageaient plus ou moins et laissaient après elles leur influence, il serait permis de croire que les bienfaits de la solitude n'auraient point été perdus pour les hommes mêmes les plus distans de ces bords. En effet, l'hirondelle, qui fait son nid sous les toits en Europe, et cet oiseau d'Afrique qui place le sien le long des routes, sous la protection des voyageurs, ont été regardés comme sacrés par les habitans de ces deux parties de la terre, et ils y sont universellement respectés. Partout la confiance produit la confiance , et la bonté est mère de la bonté. Ainsi donc Pâme pure de ces deux jeunes vierges aurait franchi , sur l'aile même des oiseaux , les limites de leur solitude ! Ainsi la goutte d'eau tombe sur un lac tranquille et s'étend jusqu'à ses rivages les plus éloignés.

C'était vers cette sensibilité si douce que le vieillard s'était plu à diriger tous leurs penchans. Il y trouvait le charme de la vie , avec la grâce des plus belles pensées. Il me disait : Le cœur de l'homme est comme ce rocher de Beryte d'où sortait jadis une fontaine; des lauriers toujours verts ombrageaient sa tête, et, les oiseaux venaient chanter sur leur feuillage ; la fontaine a tari , et les lauriers se sont desséchés, et les oiseaux se sont enfuis. Ainsi de-

m* 86 « vient le cœur de l'homme, quand il cesse de s'attendrir. Jl faut que ses yeux se remplissent souvent de larmes; ce sont les sources de son cœur.

Un jour que je ne pus m'empêcher de lui témoigner mon admiration sur cette vraie grandeur que je n'avais aperçue que dans les lieux qu'il habitait, après avoir repoussé modestement mes éloges, il me répondit : Si nous possédons ici quelque chose de bon, ô mon fils ! il faut en rendre grâces à toutes ces créatures. L'homme qui dispense la justice , ou, si vous voulez , qui répand des bienfaits , est comme celui qui confie son grain à la terre ; il paraît perdu , mais elle lui rend beaucoup plus qu'il ne lui a donné.

Outre ces sentimens généraux, le vieillard avait une doctrine particulière , fondée sur l'existence propre de l'homme, et sur ses rapports visibles avec la nature. Il pensait que le but de sa vie était le triomphe du bien sur le mal , sans rechercher ce qui avait pu donner naissance à ce dernier, et sans en accuser la nature , qu'il comparaît ici à une colombe qui aurait couvé avec ses propres œufs ceux qu'un serpent aurait glissés dans son nid. On croit à deux génies , disait-il , à deux génies égaux en

» 87 -<=§* puissance , et il n'y a qu'un soleil ! Cette pensée active remplissait son ame d'un charme continuel et toujours nouveau; il était sûr de revivre, parce que le bien est immortel, et il espérait de se mêler , en l'augmentant , à la source pure qui devait un jour remplir l'univers. Ces idées, à la fois grandes et simples, accueillirent Séléna et sa sœur aux premiers pas qu'elles firent sur la terre , et ce fut là tout ce qu'elles connurent de son histoire. Elles ignoraient , d'ailleurs , les événemens qui en avaient tant de fois changé la face. Elles ne savaient point que le pied d'un Alexandre s'était empreint sur leurs rivages, et ce nom, qui a frappé l'oreille de tous les hommes venus à la lumière, leur était entièrement inconnu. Elles n'avaient pas des notions plus étendues sur le vaste empire qui lui succéda, et, lors même qu'elles en auraient ouï parler, elles n'auraient jamais pu comprendre ce grand mouvement de tant d'hommes quittant leurs familles et leur patrie pour marcher pas à pas , non point contre des tigres et des lions, mais contre des individus de leur propre espèce! Ces passions mêmes, que des êtres animés d'un esprit merveilleux qu'ils puisent à des sources inaccessibles au reste des mortels ont eu l'art d'éterniser et de faire

partager à leurs semblables, n'étaient point venu se mêler à leurs douces émotions; Alcée ne les avait point pénétrées de sa vengeance , Sapho de son amour, Homère de sa tristesse. Douées d'une expression inconnue , et d'un langage qui n'était point le langage ordinaire des hommes , elles ressemblaient à des habitans d'un monde supérieur, descendus sur la terre pour lui transmettre, sans rien recevoir d'elle, le bonheur, la sagesse et l'intelligence.

Il ne faut point s'en étonner, puisqu'en effet elles étaient continuellement sous la main de l'auteur de tout ce qui respire , et qu'elles ne fesaient qu'obéir au souffle de ses inspirations. Le roseau du désert ne se courbe pas avec plus de flexibilité sous l'haleine des vents. Pour tout dire en un mot, ainsi que vous avez dû l'entrevoir , elles fesaient revivre , sans s'en douter, cette opinion si ancienne et si nouvelle qui gouvernait jadis le monde, lequel, en la perdant , s'est lui-même perdu. Ce sang , qui abreuve aujourd'hui presque toute la terre, où il excite sans cesse des mouvemens analogues à l'acte qui le fait sortir des voies où la nature l'avait renfermé avec tant de soin , ce sang ne s'était jamais approché des lèvres pures des deux jeunes vierges, qui l'auraient repoussé

» 89 •&* avec horreur. Nourries du seul baume de la nature , elles en exprimaient toutes les nobles pensées (1).

Il me reste maintenant à vous représenter ce séjour dans ses rapports avec les diverses contrées qui l'environnaient. Il n'exista jamais de solitude plus accomplie , c'est-à-dire que , renfermant l'abondance sous les dehors de la stérilité, elle éloignait d'elle les inconnus ou les ennemis , et était douce à ceux qui l'habitaient; tandis que , d'un autre côté, sa position était admirablement choisie pour les desseins éloignés que le vieillard avait en vue. Placée au milieu de l'ancien continent, un seul homme aurait pu y rendre des oracles qui auraient ébranlé en même temps le Liban , la Syrie et l'Egypte. Mais vous la connaîtrez mieux lorsque je vous aurai transmis les propres paroles

(1) Ces principes , qui sont le fond de cet ouvrage , quoiqu'ils y soient exprimés très-succinctement , ont été présentés , sous le rapport religieux, dans le Christianisme expliqué > et le seront incessamment , sous le rapport philosophique , d ans un ouvrage d'une plus grande étendue , intitulé : Thalysie , ou la nouvelle existence , dont la publication actuelle est comme le préambule. On ne pourra échapper à la conviction, soit comme être religieux, soit comme être sensible , soit comme être moral. Et alors, quelle que soit la catégorie , il suffira d'un bien petit effort pour vaincre un obstacle qui , clans ce moment, doit paraître insurmontable.

» 90 « de mon père ? telles qu'il me les adressa peu de jours avant notre hymen , pendant que Séléna et sa sœur étaient retirées sur les montagnes. Après m'avoir fait examiner dans le plus grand détail le séjour que je devais habiter avec lui, il me conduisit sur le sommet d'une colline située en face de son jardin, et d'où la vue s'étendait sur un horizon sans bornes. La mer brillait vis-à-vis de nous ; à notre droite se prolongeait la côte de Syrie jusqu'à lîle de Chypre, qu'on pouvait distinguer dans l'éloignement ; à notre gauche était la Phénicie , l'Egypte , ceinte des vapeurs de la mer , et derrière nous, le ciel pur de l'Arabie. Le vieillard, arrêtant d abord mes regards sur la côte de Syrie , me parla en ces termes :

Yous avez parcouru , ô mon fils , cette bande de terre qui s'étend depuis Laodicée jusqu'à Tripoli , bornes opposées de notre demeure, qui en est à une égale distance, et, dans tout ce trajet, vos yeux n'ont démêlé, n'ont aperçu qu'une vaste et profonde solitude. En effet , il n'y reste plus rien de l'homme que ses anciens vestiges. Il a disparu tout entier de ces rivages qu'il couvrait jadis de sa puissance ; car ici était le coeur de la terre, le centre de ses mouvemens. Une autre race a succédé ,

» 91 <m en égal nombre, à la sienne(l). Elle habite, sans distinction ,~ses temples, ses palais, ses tombeaux ; elle assiège Laodicée, elle occupe Séleucie , Arad , et la belle Orthosie. Toutes ces villes , autrefois si célèbres , ne sont plus maintenant pour l'homme que des pierres milliaires sur la route oubliée de Sidon et de Tyr; et si, de temps à autre, elles y conduisent encore cet ancien hôte devenu étranger, en le conduisant elles Técartent de ma demeure, qui ne se trouve point sur cette étroite route. J ai imité, en la fondant, cet oiseau d'Arabie qui place son nid loin des sentiers battus et dans les lieux les plus arides, sachant bien que la liberté n'existe que dans la pauvreté et la solitude. Je suivis ici la trace de ses pas, n'étant encore moi-même qu'un simple voyageur; je la suivis à travers les détours de cette vallée mystérieuse qui nous sépare de la mer, et j'arrivai jusqu'à son gîte. Je fus frappé à l'aspect de cette retraite qui se développe maintenant devant vous avec ses arbres et sa verdure , semblable à une caravane arrêtée au milieu du désert où elle aurait déployé toutes ses richesses. Quoique aride, je lui trouvai cette

(I) Le chacal.

*s> 92 •& sorte de charme qui émeut l'âme et la transporte sans qu'on en puisse assigner la raison. Je jugeai que la demeure passagère de cet être indépendant était faite pour être la demeure fixe de l'homme. Il partit bientôt pour d'autres climats, et je construisis ma cabane dans le lieu même qu'il venait d abandonner. Mais, plus heureux que lui , j'ai pu sans crainte la couvrir d'une branche de feuillage , et un nouvel oasis s'est élevé par mes soins dans Y Ile des Heureux.

Cette mer, semée d'écueils , et ces montagnes, qui n'ont point d'issue, ferment, de ces deux côtés , l'entrée de notre demeure. Le vaisseau qui court vers Alexandrie, et la caravane qui remonte vers Alep, s'éloignent également de ces deux remparts.

Une frontière plus redoutable semblerait nous menacer, plutôt que nous défendre, vers l'extrême Orient. Je veux parler de ce grand désert de Syrie, dont le voisinage a pour moi tant de charmes , de ce désert livré aujourd'hui à la faim, à la soif et aux Arabes errans; mais qui fut jadis la terre commune de cent peuples qui la traversaient pour se communiquer à l'envi les richesses de leurs contrées, lorsque le doux banian y portait les arbres de sa patrie,

» 93 m dont il marquait sa route, et que le généreux Parsis y conduisait les eaux du mont Taurus , ou cherchait avec effort les sources qu'elle renfermait dans son propre sein. Un temple s élevait auprès de chacune d'elles, et ses prêtres disputaient au sable l'eau sacrée que réclamait le voyageur. L'odeur du cinnamome remplissait les airs. L'abondance accourait des bords de l'Indus sur les rivages de la Méditerranée, qu'elle n'élevait, hélas ! que pour les détruire; sort commun des plus belles destinées, lorsqu'elles ne sont point réglées par la sagesse ! Entendez-vous ce bruit, semblable au débordement des fleuves et à la chute des cataractes? Ce sont les armées de Babylone allant châtier l'orgueilleuse Tyr, ou ramenant pour la servitude les peuples cruels de Samarie et de Jérusalem.

Aujourd'hui, ce désert est rendu à son ancienne nudité. Ces grands empires qui débordaient sur son sein, ou n'existent plus euxmêmes , ou ressemblent à des ruisseaux paisibles qu'aucun e^colère ne peut animer. Cependant, une portion de l'ancien esprit qui les fesait mouvoir y est restée, et elle en sort encore par la même route, allant rappeler à l'Egypte , à la Judée , à la Phénicie , la tempête

» 94 <s* qui les a détruites. Mais, quoique funeste à tout ce qui l'approche , cette contrée ne peut rien sur nous : ainsi que les eaux de cette mer, elle a ses limites , qu'elle ne peut franchir.

Voilà de quel horizon nous sommes environnés. Aucun fleuve ne nous regarde, aucun chemin n'est dirigé sur nous ; la face de l'homme ne s'est jamais tournée tout entière vers notre demeure. Comme cet arbre, seul habitant des ruines de Babylone , qui y appelle encore les rosées et les douces influences du ciel, ainsi s'élève notre cabane au milieu de la Syrie. Elle ressemble aussi à ces solitudes inaccessibles du Liban, qui appartiennent à la terre, mais qui ne connaissent que les regards des cieux. Ici s'écouleront vos jours, sous les continuels rayons de la divinité qui uous protège. C'est elle qui poussera votre soc, qui ouvrira pour vous le sein de la terre. Elle montera dans les cieux, et versera sa pluie féconde sur ce que vous aurez semé. Elle s'assiéra à vos côtés dans le festin , et rompra avec vous ce pain exquis qu'elle vous aura donné. Elle tiendra dans vos mains la coupe du bonheur toujours pleine, et lorsque vous répandrez, il n'y aura point de place vide pour la recevoir. Les cris aigus de la trompette, le hennissement des coursiers, le

#s> 9B « bruit des armes, ne viendront point interrompre \otre repos; vous n'y connaîtrez ni ces dangers, ni ces alarmes qui, partout ailleurs, ne permettent point à l'homme de s'asseoir un seul instaut sur la face paisible de la terre. Vous les auriez peut-être désirés ces dangers , ô mon fils! Oui, sans doute, il est doux de protéger celle qu'on aime , il est beau de se dévouer pour elle; mais ne restera-t-il point assez de soins à votre amour ? Tout rit de joie sur la mer, sur les montagnes, et autour de notre demeure; mais, parmi tant de biens, n'aurezvous point à choisir ? Conduisez votre compagne sous l'arbre qu'elle désire; que vos fruits la nourrissent, qu'elle soit parée de vos fleurs, que ces vastes plaines , que ces rivages , que ces déserts inaccessibles, ne forment qu'un seul jardin que vous composerez de ce qu'elle aimera

le mieux

Ici , l'étranger suspendit sa narration. Ce qui lui restait à dire semblait s'appesantir sur son cœur. Il se tut , et dans ce moment le bruit du vent parut redoubler dans la forêt voisine, et les eaux tombèrent avec plus de fracas du haut des montagnes. Il se remit enfin , et continua son récit en ces termes :

SÉLÉNA

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