‹ Séléna, ou La famille samanéenne;Chapitre 5 sur 6 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

Après ce sacrifice, je m'assis sur le rivage, nu et dépouillé. Je bravais le destin, je souriais à ces flots qui s'avançaient vers moi. Tu renais, ô Séléna , mecriai-je, en m'adressant à sa fille : je te ramènerai vers ton père, et moi j'errerai sans fin dans ce monde, que je ne connais plus. Je me levai précipitamment , et, prenant ma fille dans mes bras , je voguai vers la demeure de son père.

Dès qu'il me vit seul et le visage abattu , il pressentit son malheur. Où est ma fille, me

» 156 « dit-il , d'une voix alarmée; où est Séléna? Pour toute réponse, je lui présentai sa tunique, et* développant mon manteau, je lui montrai l'enfant qui avait causé sa mort. A cette vue, il resta fixe et morne dans sa douleur. Sa fille vint, et, en me voyant, elle me demanda sa sœur; je lui montrai l'enfant et le même vêtement. Elle remplit sa demeure de ses cris. Cette voix de désolation m'émut : je ne pus rester plus long-temps dans ces lieux; je gagnai à grands pas les montagnes, et j'errai au hasard dans ces sauvages contrées. Autant que j'ai pu m'en souvenir , ce voyage avait un but. Confondant notre première course avec la dernière, je croyais arriver par cette route dans le séjour où venait d'expirer ma chère Séléna , et où il me semblait que je la trouverais encore vivante ; mais bientôt ma tête acheva de s'aliéner , et telle fut ma misère y que j'oubliai dans quels lieux j'étais, et quel objet j'avais perdu. Mon ame endurcie n'exhalait plus que des rugissemens, et mes yeux, privés de larmes, étincelaient comme ceux du lion dans les ténèbres. Ma voix troublait la paix de ces solitudes, et allait retentir jusqu'à la demeure du vieillard et dans les bocages silencieux de mon épouse. Pour lui , il marchait sur mes pas y et veillait de loin

» 157 « sur ma destinée. Je vécus ainsi une année entière. Après ce temps, la nature se fit entendre , et ma fille, criant au fond d'une vallée, comme l'oiseau qui n'a pas encore toutes ses plumes , vint ébranler mon ame et déchirer ce voile qui me dérobait mes malheurs. Hélas ! je la retrouvai , mais en perdant une seconde fois sa mère ! Que de larmes je versai alors dans le sein du vieillard! Il y mêla les siennes, et nous goûtâmes ensemble cette dernière joie des infortunés. Il voulait m'engager à le suivre dans sa demeure; mais je le conjurai de me laisser dans ce séjour : j'y errais de caverne en caverne, livré à toutes les vicissitudes des saisons. Je trouvais je ne sais quelle consolation à vivre ainsi dans l'entier abandon de moi-même.

Cependant, craignant à la fin que mon ame ne se troublât de nouveau dans cette vie sauvage et vagabonde, et ne pouvant réussir à m'entraîner dans sa demeure, il résolut de me conduire dans un autre séjour qui en était peu éloigné, et qu'il appelait le jardin des larmes. Il mit en usage toutes les raisons qui pouvaient m'y déterminer. Ici, me dit-il, vous n'êtes point dans une entière solitude : mille objets vous distraient , vous éloignent de vos pensées; dans le jardin où je veux vous conduire , vous ne

«hf> 158 ^s verrez que des images de tristesse. Déjà tout y est plein de votre douleur; votre épouse y descendra sur le nuage du soir : c'est le lieu que j'ai consacré à nos ombres.

Je consentis à ce qu'il voulut. Je marchai sur ses traces sans faire attention à la route qu'il me fesait suivre : j'étais comme celui qui est privé de la lumière du jour , et pour qui tous les lieux sont les mêmes. Voilà un arbre, me dit-il quelque temps après , reposons-nous. Je m'approchai , et je reconnus Y arbre triste , avec ses feuilles fermées. Il annonçait le jardin de larmes, que l'on apercevait dans l'éloignement.

Nous y arrivâmes à travers des arbrisseaux flexibles dont les ondulations représentaient des fantômes errant autour de cette solitude. Le vieillard en ouvrit la porte. Je fus frappé de la sombre verdure qui s'offrit tout-à-coup à mes yeux, et des sons plantifs qui se fesaient entendre parmi le feuillage. Je crus entrer dans le séjour éternel de la douleur, et recevoir l'accomplissement de ma destinée.

Tous ces arbres épars dans les campagnes de l'Orient, et qui se distinguent des autres par leur tristesse, soit qu'ils appartiennent à un ancien ordre de choses qui n'est plus, soit que la nature ait aussi ses propres douleurs, for-

» 159 <m inaient l'enceinte inaccessible de ce jardin. Ils s'élevaient encore dans son intérieur, et semblaient vouloir en repousser la lumière. Dans l'intervalle de ces arbres, on voyait confusément des myrtes , des buis d'un vert pâle , quelques herbes cultivées formant de tristes emblèmes, et d'autres qui étaient venues s'enfermer d'elles-mêmes dans ce séjour. L'althœa matinal gardait ses portes et ses avenues.

Une eau languissante circulait autour de ce jardin , dont elle entretenait la continuelle verdure : elle était l'image du temps, ailleurs si rapide, mais qui se traîne dans la demeure de la douleur.

Aux approches de la nuit, le vieillard ouvrit une autre porte et me, conduisit, à travers des rochers escarpés, dans une paisible enceinte séparée par des abîmes du reste de la nature. Nous nous assîmes dans ces lieux où tout peignait l'abandon et la solitude, et nous y demeurâmes quelque temps plongés dans une rêverie profonde. Tout-à-coup j'entends auprès de moi un son plaintif qui me réveille; une voix douce et céleste se répand dans cette enceinte et tient mon ame attentive. Je me lève, j'écoute; mais tout est rentré dans le silence. Je m'approche du vieillard, je lui demande

*s> 160 « quelle est cette voix ; mais lui-même a disparu ou disparaît comme un nuage qui glisse, au milieu de la nuit, dans une épaisse forêt; et je reste seul sans voix et sans mouvement.

Je regagne le jardin ; mes pas retentissent sur les feuilles desséchées : je désire et je crains de réveiller l'esprit qui habite ces demeures.

Le lendemain , à la même heure , un cri d'alarme, que je n'avais point remarqué la veille, vint t interrompre tout-à-coup le silence de ce lieu .: la porte s'ouvre , un événement extraordinaire paraît s'annoncer. Je marche vers la demeure des génies; une main invisible semble me soutenir et me conduire. Je m'assieds à la même place où je me suis assis la veille, le cœur ému, les yeux mouillés de larmes. Bientôt j'entends une voix plaintive qui sort du sein des rochers ; des mots articulés frappent mon oreille : je reconnais les derniers adieux d'une personne mourante ; mais tout cesse comme la première fois , et tout s'éclipse dans la nuit qui s'avance et entasse les ténèbres dans ce mystérieux séjour.

Les premiers rayons de l'aurore me surprirent dans ces lieux , et en éclairèrent peu à peu tous les objets. J'aperçus à l'entrée, sur un fronton de marbre , quelques caractères arabes

m> 161 -m formant un nom qui ne m'était point inconnu; auprès de ce nom étaient gravés, d'un côté, une rose à moitié épanouie , et de l'autre , un palmier. La rose représentait la jeunesse , et le palmier le désert. Au milieu de l'enceinte s'élevait le saule de Babylone avec ses branches pendantes; elles s'agitaient faiblement au-dessus d'un cippe sur lequel on distinguait , à travers leurs ondulations, l'opale noire d'Arabie offrant la figure d'un charbon moitié ardent, moitié consumé, image d'un cœur souffrant qui exhale un reste de vie au milieu des ténèbres. A côté de cette espèce d'autel, et comme son bocage sacré, se pressaient quelques figuiers noirs, symboles de la mort par leurs fruits doux et funèbres : la mort est douce pour qui n'a plus qu a souffrir. La même idée était exprimée par des figures d'antilopes gravées çà et là sur les rochers : l'antilope rend un parfum suave dès qu'il est expiré.

C'est ainsi que le vieillard avait peint dans ces lieux sa douleur, en même temps qu'il y avait fixé l'ombre de son épouse. Il avait animé de son esprit même la pierre et les arbres , et il croyait la retrouver dans ces images. Le funèbre vase se remplissait dans l'espace d'un jour; il vidait son onde , et l'oi^gue de la douleur , la re-

» 162 es cevant dans son sein , se chargeait d'exprimer ces paroles qui furent les dernières (1). Sans doute qu'elles survivent encore, ou que, du moins ; une partie d'elles-mêmes se fait encore entendre à travers les ronces. Le temps les aura entrecoupées, et elles seront maintenant semblables à une inscription à demi effacée, à la moitié d'un monument dont l'aspect fait rêver le voyageur. Ainsi je retrouvais dans ce séjour un des objets les plus chers à mon coeur, et dont le souvenir fesait depuis long-temps une partie de mon existence. Epouse du vieillard, mère de Séléna , aïeule de ma fille , quoique morte , hélas ! au printemps de ses jours , que de droits n'avait-elle point à ma tendresse!

(1) Cet instrument était à la fois un orgue et une horloge d'eau. On peut le ranger sous le noua commun de clepsydre. Il faudra ; du reste , que Ton excuse cette fantasmagorie , probablement de mauvais goût . en faveur des circonstances environnantes , le climat , la solitude , etc. L'imagination des Orientaux a besoin de se réfléchir au dehors , et on a même dû remarquer que , dans tous les pays , les grandes passions ont quelque chose de puérile. Je donnerai lieu bientôt à un reproche plus grave : quoique l'ombre de Séléna domine partout dans ce livre , il est sûr néanmoins que l'intérêt finit par se partager. Je ne vois à cela d'autre remède que de considérer cet ouvrage comme une sorte d'odyssée , pour la forme , comme un simple récit d'aventures ; et le narrateur deviendra alors le principal personnage , contre l'intention primitive .," ainsi que le témoignent ces mots du livre précédent. Il n'y a qu'une Séléna nu monde....

» 163 « J étais donc à mon poste comme ces serviteurs dévoués qui passaient leur vie au tombeau de leurs maîtres , et , plus heureux qu'eux , je pouvais y vivre sans recourir à des secours étrangers. Les fruits du palmier , et surtout le miel de lalhagi, soutenaient mon existence dans les plaines qui entouraient ce jardin. Gardien des morts, je vivais de ces mets, qui semblaient leur être présentés comme des offrandes funéraires.

Dans le calme profond de la nature, je passais les jours entiers assoupi au pied d'un arbre , où errant ça et là sans chercher ni le soleil, ni les ombrages. La vie coulait lentement dans mon corps affaibli; mais je me réveillais tout-àcoup à la voix des vents étésiens! J'allais vers la porte d'occident, d'où je voyais la mer bouleversée jusque dans ses abîmes. Sur la mer et sur la terre , ce n'était qu'un cri de désolation ; toute la nature paraissait occupée de mes malheurs, et moi, renfermé dans ce jardin comme au centre de la douleur, je recevais ce tribut de la terre affligée.

Cependant les vents s'enfuyaient et le calme revenait dans la nature , mais le jardin conservait sa même tristesse ; son ame , attachée à la mienne, en partageait tous les mouvemens. Aux

m> 1G4 <m approches de la nuit, un léger frémissement dans les cimes des arbres annonçait le lever de la lune; nous relevions en même temps nos têtes affligées , et un rayon de joie brillait sur nos visages sombres. Tourné vers l'Orient, j'y restais quelque temps immobile dans une douce attente, Enfin l'astre paraissait à l'horizon; il prenait sa route à travers les cieux , jusqu'à ce que, arrêté au-dessus du jardin , il le remplissait de toute sa lumière. Alors , les yeux fixés sur cette image chérie, je croyais voir Séléna sortie de son tombeau venant visiter son époux dans sa solitude. Peu à peu ses rayons échauffaient mon ame ; le souvenir des déserts de Syrie se présentait à ma mémoire , semblable au rêve du voyageur. Je lui tends les bras, je veux lui parler de notre amour ; mais elle passe et fuit ! Arbres , reprenez vos lugubres chants : Séléna n'est plus!

Les yeux tournés de nouveau sur la voûte céleste , j'y cherchais la trace de ses pas ; mais c'était en vain; d'autres objets se montraient à la place de celui dont je déplorais la perte. C'était la triste Cassiopée, Andromède, sa fille, née sur ces mêmes rivages , et auprès d'elle le guerrier généreux qui l'arrachait au monstre prêt à la dévorer. Les cieux étaient animés des

^ 165 « faits mémorables de la terre , qui semblait n'avoir pu contenir toutes ses douleurs. Plus loin , je distinguais les modestes Pléiades dont le lever, ouvrant la route des mers, est salué par les joyeux enfans de la Grèce; f évitais leurs regards, et , tourné vers l'étoile immobile , j'invoquais l'ange de la mort assis sur son charriot funèbre, dont les roues tournent si lentement au gré du malheureux ! (1)

Je vécus ainsi plusieurs années;, ne voyant que ma fille , ma sœur , l'infortuné vieillard., et quelques oiseaux étrangers qui , attirés par l'eau et la verdure ,. plongeaient dans le jardin ou s'abattaient sur le feuillage. Ma fille grandissait , et je voyais se développer en elle les traits et les grâces de sa mère. Elle venait souvent me voir seule , et , me trouvant le visage en pleurs , elle cherchait à me consoler par ses carresses. Bientôt elle devint en état de m'entend re : la chaleur hâtive du climat, et les soins de ma sœur, avaient avancé son jugement. Quand elle se retirait, sa main enfantine, sa douce main, près--

(1) C'est la petite Ourse , dont le mouvement est peu sensible , ainsi que l'exprime , je pense , son nom de septem-triones j c'està-dire , sept bœufs laboureurs , et qui devaient se mouvoir d'autant plus lentement , que le bouvier ( bootès ) est assez loin de là.

& 166 im sant la mienne, semblait vouloir m'en traîner hors de ces lieux funèbres; nouveau piège que me tendait l'ancien ennemi de mon bonheur ! Je sentis alors un véhément désir de vivre auprès d elle , de l'élever , de nourrir son ame ; mais le lisu ou j 'étais s'opposait à ce dessein ; il me fallait changer de séjour pour éloigner de mon coeur , ne fût-ce que par le mouvement , le vautour qui le dévorait sans cesse. Après y avoir rêvé quelque temps, je m'en entretins avec mon père.

Je croyais, lui dis-je, avoir passé sans retour ce fleuve qui coule entre les vivans et les morts ' ma fille , hélas ! me rappelle sur les bords qu'elle habite ! Ce n'est pas tout : une destinée que je ne puis vaincre me force maintenant à revoir ces rivages que j'ai parcourus jadis avec ma chère Séléna , pour y recueillir tous les restes d'elle-même qui les animent encore. Son ombre m'apparaît souvent dans la nuit, et m'appelle dans ces lieux ; j'y irai , si vous ne vous y opposez point, ô mon père! j'y conduirai ma fille, que je parerai des funèbres offrandes de sa mère, et , de retour auprès de vous , je les suspendrai aux cyprès de ce jardin , où mon cœur s'enfermera désormais, pour toujours, avec tous ses souvenirs.

t» 167 *tt

Un profond silence du vieillard fut son unique réponse. Je le suivis, quittant ce jardin comme j'aurais quitté Séléna elle-même.

Je revis cette demeure que je n'avais point vue depuis si long- temps ; j'en parcourus les environs. Combien tout était changé ! Les arbres languissaient, les fruits se séchaient sur les branches, les ronces obstruaient les avenues les eaux ne coulaient plus que faiblement, le désert reprenait son empire. Je voulus voir aussi la dernière demeure de Séléna, et je m'acheminai seul du côté du rivage, sans ma fille, qu'il m'eût été doux cependant d'offrir une seconde fois à l'ombre de sa mère, et j'arrivai dans son île , que je trouvai en tout semblable aux lieux que je venois de quitter : plus d'herbes , plus de fleurs. Elle était couverte de touffes d'aloès qui étendaient de tout côté leurs tiges épineuses, comme des bras armés pour la défense du faible. J'errai pendant deux jours autour de ces bocages j comme une ombre plaintive; le troisième, je pénétrai jusqu'à l'enceinte du tombeau !

L'herbe des ruines (1), la même qui avait ombragé mon berceau sur les débris de Clazo-

(1) Le verbascum orientale. Cette belle plante ressemble à un, flambeau , dont ses fleurs jaunes imitent la lumière.

» 168 « mène, marquait toute cette enceinte. Semblable à une torche funéraire toujours allumée , elle veillait à ma place dans ce lieu de douleur.

Je cherchai le voile de Séléna que j'avais attaché au térébinthe; il était déchiré. Les oiseaux en avaient dérobé les fils, que je retrouvai dans le nid de leurs amours !

Enfin, je regagnai tristement ma barque. Elle n'était point fixée au rivage, et un soufïle léger aurait pu me réunir à mon épouse !

Je passai quelques jours encore auprès de mon père, auprès de ma soeur. Nous ressemblions tous réunis à un bocage brisé par l'ouragan , à un jardin dont la source a tari. Ma fille seule , comme un jet vigoureux que nourrit un reste de sève de l'arbre déraciné, rappelait les jours brillans du désert, voilés toutefois d'un léger nuage.

Cependant le vent souffle, et l'heure du départ est arrivée. Je m'arrache des bras de mon père , je pleure sur la tête de ma sœur , de cette Antigone, immobile maintenant comme une autre Niobé. O rigoureux destin! ô nécessité pour l'homme d'obéir à ce que tu as résolu de lui, sans qu'il puisse s'en défendre! L'innocence même et le malheur ne trouvent point grâce devant toi! Je m'enveloppe de mes vêtemens,;

m- 169 <m ma fille me donne la main, et me conduit ellemême au rivage. Je ne quitte point le jardin des larmes; il setend sur toute cette côte funèbre que je vais parcourir.

Je n'ai plus revu cette demeure de mon père ! Y vit-il encore pour souffrir ? ou sa fille , seul bien qui lui reste , a-t-elle fait renaître la joie dans son cœur, en l'entourant de ses enfans, dernière consolation des vieillards! Mais, hélas! le malheur , en entrant dans cette demeure , en aura fermé toutes les issues ! Si j'en crois mes pressenti mens, ils ont subi le sort du reste de leur famille : ils reposent aujourd'hui dans les ombres de la mort! Elle aura péri, cette sœur de Séléna, comme une fleur périt dans un désert sans être aperçue, sans être respirée par le voyageur. Bois de pins, bois de lilas, jardin des larmes, humble séjour de mon père, oiseaux plaintifs , chèvres errantes et abandonnées, chameau qui m'avez conduit, qu'êtes-vous devenus ?

Assis sur ma barque, je fendais tristement les eaux. Celte navigation m'en rappelait une autre. Le temps , les lieux , les images du passé , tout était présent à mon souvenir. Je descendais à terre, et j'y cherchais les traces de mon ancien bonheur, que j'aimais à couvrir du voile de ma

» 170 « tristesse. J'arrivai ainsi à la vue des funestes bords où Séléna avait cessé de vivre : les rames s'échappèrent de mes mains , et il me fut impossible de me conduire. Ma fille les prit , et je fus réveillé par la secousse de ma barque lorsqu'elle aborda sur le rivage. Je descendis à terre , livré aux plus tristes pensées : hélas ! je revoyais, après dix ans d'absence, le dernier séjour de ma bien-aimée î Je voyais debout et pleins de vie les arbres qui lui avaient donné leurs fruits et leur ombre ! Je cherchai les ouvrages de mes mains, et je vis, avec une égale douleur, ce qui en restait encore, et ce que le temps en avait effacé. Et toi aussi, tu es changée, m'écriai-je, ô terre de mon amie! j'ai peine à reconnaître ta face, et ta face ne me connaît plus. La gazelle ne vient plus bondir auprès de cette demeure délaissée, et l'oiseau passe audessus sans s'y arrêter. Je ne pus supporter ce douloureux spectacle; je frappai de mes pieds cette terre brûlante, et je poussai des cris et des gémissemens. J'appelai Séléna , je l'appelai en fixant la mer, et sa fille accourut aussitôt en répondant à ma voix. Cruelle illusion! Je la serrai dans mes bras, et, lui cachant mon désespoir, je quittai ces funestes rivages.

Le lendemain , vers le milieu du jour , je

~±> 171 « découvris dans le lointain la riante Tripoli , arrosée par les eaux du Liban, A la vue de cette seconde borne du désert > je m'arrêtai , craignant de la franchir et de me séparer de l'ombre de mon épouse. Je descendis sur le rivage , et je consacrai cette portion de terre à ma chère Sélénaïa. Ici , me dis-je , je passerai ce peu de jours que je destine à lui communiquer la faible lumière qui me reste avant de retourner auprès de sa mère , qui déjà peut-être accuse ma lenteur. Ayant découvert une grotte sur le revers de la montagne opposé à la mer, j'y appelai mes chèvres, et j'y transportai mes deux hamacs.

Je me levai avant l'aurore, et je gagnai le sommet de la montagne pour prendre quelque connaissance de ce pays, où je m'étais proposé de jeter l'ancre pour quelque temps. Au-delà de Tripoli , la mer était couverte de voiles , et en remontant le long de ses rivages , ce n'était que champs labourés , que jardins , et que maisons éparses. La voix de Thomme, les cris du chameau , remplissaient cette enceinte , et contrastaient avec le profond silence du désert qui s'étendait à mes pieds. A une certaine distance du lieu où j 'étais , un vaste château , semblable à une forteresse, s'élevait sur le plateau des

«se 172 <m montagnes, qu'il paraissait menacer ou défendre. Des arbres l'environnaient ; mais ses tours dominaient les arbres, et recevaient sur leur faîte l'aigle du Liban , et le dernier rayon du soleil.

Le jour suivant, j'allais sortir pour la seconde fois de ma grotte , lorsque j'entendis , à l'entrée de la vallée qui y confinait, des bruits confus d'hommes et de chevaux , auxquels se mêlaient les cris des dogues et les instrumens des chasseurs. Je regardai , et je vis , en effet , une troupe d'hommes armés, s'avançant dans la vallée, comme s'ils eussent pris le chemin de ma demeure. Un enfant, monté sur un coursier élevé , et que je distinguai d'abord au milieu de cette troupe, par ses traits pleins d'innocence et de grâce adoucissait à mes yeux cette scène inattendue. Les chevaux s'arrêtèrent , les chiens cessèrent de bondir, et un esclave à pied, se détachant du cortège, vint me signifier les ordres de son maître. C'était le pacha de Tripoli qui, ayant appris, chemin fesant, qu'un étranger venait de s'établir dans ces sauvages lieux , s'était arrêté pour le voir et pour l'interroger. Il me demanda , d'un ton altier , quel était mon nom et ma patrie , et pourquoi je me cachais ainsi des hommes. Je lui répondis , sans

m> 173 -m faiblesse comme sans jactance : « Je suis nato- » lien , d'origine franque , et l'on m'appelle » Klesman ; souffrez que je n'en dise pas davan- » tage. Un étranger, un père, est venu s'asseoir » quelques instans sur ces bords inhabités ; doit- » il les quiter, ou peut-il s'y reposer encore? Par- » lez* il est prêt à obéir ». Le chef gardant le silence , je repris le chemin de ma demeure. Son indifférence cruelle m'avait affecté péniblement ; sa voix , comme celle des bêtes farouches , retentissait encore à mon oreille. Il me fallut rassurer ma fille, qui était debout sur les bords de la grotte, les bras étendus, comme pour venir à mon secours. Elle ne savait pas combien elle était pour moi , dans cette circonstance , une égide sûre. Si j'eusse daigné prononcer le nom de son aïeul, le chef superbe qui m'interrogeait serait descendu de son coursier , et , se précipitant aux pieds de cette enfant , en aurait baisé la poussière.

Le lendemain , ayant écarté la pierre qui fermait l'entrée de ma demeure, je vis près du seuil le jeune adolescent que j'avais remarqué la veille , accompagné du même esclave. Ce dernier était chargé de dons magnifiques, qu'il me présenta avec un écrit de son maître, ainsi conçu : « O natolien î quel que soit le sort qui

» 174 <g* » t'amène en ces lieux , quitte ton rocher , et » viens auprès de moi : je te donnerai des cam- » pagnes et des villages ; tu seras puissant dans » cette contrée ».

Je fus touché , comme je devais l'être, de la générosité de ce chef; mais ses dons n'étaient point à mon usage. La fortune et la puissance , fussent-elles justement offertes, ne peuvent tenter que ceux qui ne connaissent point la vie, et il ne faut point tant de choses à un infortuné; sa peine lui suffit. Je détachai une feuille d'ardoise de ma grotte, et, après y avoir écrit ma réponse, je la remis à l'esclave. L'enfant portait aussi son offrande, analogue à son âge : c'étaient des fleurs pour ma fille. Il l'avait vue dans la position où je viens de la dépeindre, et en avait été ému à tel point , qu'il me confia plus tard , avec la plus douce ingénuité , que si son père avait voulu me faire mourir, il avait résolu de prendre ma place. Je le conduisis auprès de Sélénaïa ; elle reçut ses présens , et lui en fit, a son tour, par un aimable échange. L'amitié de ces deux enfans me donna une véritable joie; j'espérais qu'ils jouiraient ensemble des plaisirs de leur âge, et, considérant pardessus tout le bonheur de ma fille, je bénis le destin , qui m'avait arrêté sur ces bords.

Le jeune homme venait tous les matins avant le lever du soleil; il chantait pour signal, à demi- voix , une chanson ; c'était celle de la Gazelle , la plus douce de l'Orient. Ma fille y répondait ; elle sortait de la grotte ? et ils allaient ensemble dans la campagne. Ils entreprenaient , à mon exemple , de petits voyages ; à leur retour , ils venaient me raconter avec empressement ce qu'il avaient vu. Le plus souvent, je les prenais avec moi , je les conduisais dans les lieux habités, et je leur expliquais les travaux des hommes. Je leur donnais des idées justes de chaque chose, pensant ainsi fonder leur bonheur futur. Mes soins ne restaient point sans récompense : combien de fois l'innocence et la sagesse de leurs discours n'a-t-elle pas adouci mes malheurs !

Le jeune homme ayant appris ce que signifiait le nom de ma fille, vint un jour dans le même costume qu'employaient autrefois les habitans de ces contrées pour représenter le soleil , dont le temple s'élève encore non loin de Tripoli. De plus, soit dessein, soit hasard, il portait dans une de ses mains la fleur éclatante qui était consacrée à cet astre, dont elle présente l'image. Il s'assit auprès de Sélénaïa : l'un était brillant comme le soleil , l'autre était douce et

m> 176 « calme comine la lune. Le jeune homme lui offrit cette fleur, et je vis aussitôt Sélénaïa se ranimer ; emblème des événemens célestes, dont leur ignorance augmentait encore les charmes- Il me vint alors dans la pensée de leur faire tenir un discours dans l'état allégorique où le hasard les avait placés , et je les fis parler ainsi tour-à-tour :

LE JEUNE HOMME

Je te salue , aimable fille de Séléna !

SÉLÉNAÏA.

Fils du soleil, ô mon frère ï je te salue.

LE JEUNE HOMME

Seul au temple de Baal, je me disais : Pourquoi ma sœur tarde-t-elle à venir ? Je t'ai aperçue, enfin , sur le navire céleste ; je t'ai vu descendre aux plaines d'Hiérapolis.

SÉLÉNAÏA.

Hélas ! qu'ai- je vu dans ces plaines , 6 mon frère l Mes colombes n'ont point trouvé à reposer leurs pas sur une seule pierre de ce temple , tandis que ton aigle s'assied encore sur les

» 177 <m colonnes du tien , qui lui servent de soubassement.

LE JEUNE HOMME

Cesse de regretter ce temple , ô ma soeur ! puisque tu en as un qui ne périra jamais dans le cœur de tous les humains.

SÉLÉNAÏA.

O mon frère ! c'est toi qui es leur unique divinité ; c'est vers toi qu'ils s'inclinent de tous les points de la terre. Eh ! n'est-ce pas toi qui, après l'avoir formée à ton image, l'as suspendue à tes rayons comme ta fille chérie, qui l'as couverte de verdure , qui l'as peuplée de ces êtres si beaux qui l'animent ?

LE JEUNE HOMME

JNPest-ce pas toi , ô ma sœur ! qui , en passant sur cette terre nouvelle , as donné ta grâce à ses plantes , qui as découpé leurs feuillages , qui as modulé la voix de l'homme et le chant des oiseaux ?

SÉLÉNAÏA.

C'est toi qui as créé ces couleurs brillantes et variées qui éblouissent, et qui font que la terre n'a rien à envier aux cieux.

LE JEUNE HOMME

Oui; mais tu as versé dans ces couleurs le nectar de ta coupe odorante , et c'est ce qu'en chérissent les humains; les génies mêmes les respirent avec délices.

SÉLÉNAÏA.

Tu as formé les fruits , la plus douce des nourritures.

LE JEUNE HOMME

La saison des fruits vaut-elle celle des fleurs?

SÉLÉNAÏA.

Tu donnes la lumière.

LE JEUNE HOMME

Tu répands la rosée.

SÉLÉNAÏA.

Tu es fort et vaillant.

LE JEUNE HOMME

Tu es belle et touchante.

SELENA1A.

Puisque tu es fort , ô mon frère ! marche sur la terre, et sois l'appui du faible.

LE JEUNE HOMME

Puisque tu es sensible , ô ma sœur ! marche sur la terre, et sèche les larmes du malheureux.

Hélas ! je ne fesais qu'ourdir la trame d'une nouvelle infortune ! Jusqu'ici , j'avais été seul à souffrir. Le destin avait épargné ma fille; je ne lui avais point communiqué mes larmes et ma douleur. Joyeuse autour de moi , quoique prête à s'attendrir, elle ressemblait à cet oiseau harmonieux de la Grèce antique qui vit et chante sur ses ruines. Pauvre oiseau , nourri dans mon sein ,. abrité sous mon cœur, tu n'as pas chanté long-temps !

Bientôt j'aperçus dans ces deux enfans un changement remarquable. Sans doute, je parlai trop tôt à leur esprit , ou peut-être mes soupirs me trahirent et éveillèrent leurs pensées. Nous étions dans les champs de l'ardente Phénicie; un rosier s'élevait là où avait été jadis une ville : sa fleur, donnée à Sélénaïa, dut être fatale à son cœur; elle avait été nourrie par les cendres des

générations, et colorée par le feu des siècles. Tout parle dans ces champs désolés , et ce soleil, ces ruines, mes discours, cet enfant, la nature , tout conspira pour me rendre le plus infortuné des pères.

Ma fille devint tout-à-coup rêveuse; le jeune homme ne s'annonçait plus par des chants ; il n'accourait plus , comme autrefois , à ma rencontre; ses yeux troublés osaient à peine se lever sur les miens. Ce changement subit porta dans mon ame je ne sais quelle terreur. Je les observai l'un et l'autre , et je vis qu'ils étaient la proie de cet amour, source des grandes infortunes. Ma fille ne pouvait rentrer dans cette société barbare avec laquelle son aïeul avait rompu pour toujours : fille de Séléna, nourrie dans les déserts , les mœurs d'Asie ne convenaient point à son ame sensible et fière. Une prompte fuite me parut le seul moyen de prévenir les maux dont j'étais menacé. Que je me repentis alors d'avoir quitté la demeure du vieillard ! Je résolus d'en reprendre la route dès le soir même. J'entrai aussitôt dans ma grotte, et j'emportai en diligence tout ce qui m'était nécessaire. Quand tout fut prêt pour le départ, j'appelai ma fille sur le rivage. Elle s'était déjà troublée aux premiers indices de cette retraite

m& 181 -@ précipitée. Je fus obligé de composer mon discours. Je la pris à l'écart , avec un air de mystère, et je lui parlai ainsi :

« En quittant ton vieux père, ma chère » Sélénaïa , je lui promis que je reviendrais au- » près de lui lorsque l'astre des nuits, ayant » fourni neuf fois son cours , reparaîtrait dans )) les cieux , et voilà qu'il s'arrondit pour la » dixième fois. J'ai oublié ma promesse, et )> l'Eternel m'en a puni ; il a fait mourir mes » chèvres, qu'il a percées dans les bois; il a dé- » truit mes travaux par la main des torrens , » tandis qu'il m'appelle sur la mer en y fesant » souffler un vent favorable. Partons au plu- » tôt, ma fille; soyons justes. Allons consoler )> nos parens, qui nous attendent dans l'inquié- )) tude, pensant peut-être que nous ne sommes » plus ».

Elle n'eut rien à répondre à ces paroles : elle me suivit dans le bateau ; mais ses regards restaient fixés sur le rivage. Je feignis d'ignorer ce qui me remplissait de la plus amère douleur. Immobile à la pointe de ma barque, elle ressemblait à une de ces infortunées que l'on entraîne, pour l'esclavage, loin de leur patrie , qu'elles ne reverront plus , et c'était moi qui étais son barbare ravisseur ! Hélas ! com-

*^> 182 <m bien de fois, malgré le besoin de précipiter nia course, je suspendis mes rames pour lui adresser un mot d'espérance que je n'avais plus, ou pour ouïr encore le son de sa voix ! et combien alors son regard si doux, quoique plein d'une si grande affliction , pénétrait profondément dans mon cœur ! Et cependant cette douleur même m'obligeait à redoubler de vitesse, comme on bâte ses pas à l'aspect d'un imminent danger. Mais après deux jours de navigation, je fus forcé de m'arrêler. Ma fille déclinait visiblement. Pour comble d'infortune, j'étais en face des lieux mêmes où j'avais perdu sa mère l Tout m'accablait à la fois. Je descendis de nouveau sur cette terre de douleur , j'y implorai à genoux l'ombre de Séléna ; j'appelai ma fille , je la serrai dans mes bras , je lui montrai le lieu triste et cber où elle était venue au monde , la fontaine qui avait servi à laver ses membres, l'arbre où j'avais suspendu son berceau. Je lui appris le malheur de sa naissance , et combien elle m'avait coûté de larmes ! Les siennes coulèrent abondamment à ces récits : elle m'écoutai t avec un intérêt qui me donna quelque espérance. Elle croyait voir partout sa mère , et elle l'appelait de sa timide voix. Apres quelques jours passés dans ces douloureux entretiens , j'essayai

m- 183 <m de continuer ma route; mais le lendemain^ elle retomba dans toute sa langueur. Hélas ! je n'avais fait que donner à son mal un aliment de plus y et je me demandais tristement si sa tante et son aïeul auraient des remèdes plus efficaces ! Depuis l'instant de notre séparation , il ne s'était point écoulé un seul jour où cette malheureuse enfant ne m'eût entretenu de ces objets chers et sacrés ; l'idée de se retrouver dans leurs bras remplissait son cœur de la joie la plus vive; mais elle n'avait jamais désespéré de les revoir, tandis que je ne sais quelle voix fatale, qu'elle entendait mieux que moi , lui apprenait qu'elle avait vu pour la dernière fois le compagnon de son enfance, et qu'elle se séparait de lui pour toujours. Je le lisais dans ses traits , car un seul mot de plainte n'était point sorti de sa bouche , et c'était ce qui redoublait mes alarmes. Ne pouvant rester dans cette incertitude , et le mal que je ne soulageais point devant nécessairement augmenter, je me décidai à voguer du côté de Tripoli. Qu'est-ce, après tout, me disais-je, pour me rassurer, et de quoi s'agit-il enfin? de deux enfans à peine au seuil de la vie, de deux amis qui n'ont pu se faire leurs adieux : ils se les feront, et je repartirai à l'instant même ; que mon père en reçoive ici la promesse solen-

mr 184 « nelle! Je fus encouragé clans ma résolution par un incident inattendu , si je puis appeler de ce nom ce qui ne se passait que dans mon entendement. Cet enfant, pour qui j'avais dressé ma voile, et qui, à cause de cela, sans doute , avait acquis plus de consistance dans ma pensée , cet enfant se transforma tout-à-coup à mes yeux: je vis en lui la réalisation des projets du vieillard et de mes rêves du désert. Je me le représentais , homme fait , accourant dans notre solitude pour s'y inspirer aux accens de ma fille , nouvelle Egérie, et, soutenu par la puissance de son père, ou par la sienne propre, changer la face de l'Orient, qui , plus tard , aurait changé celle du monde (1). Ces espérances se sont éva-

(1) Ce qu'on exprime ici reçoit la plus grande vraisemblance de ce qui se passe actuellement dans ces contrées. En effet, il n'y a qu'à en prendre le contre-pied , et alors le barbare Osmanlis qu1 ensanglante l'Orient en sera le civilisateur. 11 a même tenu à peu de chose que ce résultat , je veux dire la civilisation de l'Orient , n'ait eu lieu sans rien changer aux circonstances. Si la reine de Palmyre 3 qui ne vit que d'herbes , à l'imitation des prophètes , se fût conformée à cette loi de justice pour les motifs qui en découlent naturellement , ces motifs , sans aucun doute , lui auraient inspiré la pensée de marcher à la tête des Druses , dont sa présence aurait redoublé les efforts , et , à cette heure , son drapeau flotterait sur les murs de Damas.

Quoiqu'il en soit, le monde est en mouvement : à force d'aller et de venir , en cherchant ou sans chercher , on finira nécessai-

*s> 185 « nouies; mais la pensée du bien ne meurt pas; elle renaîtra, j'en suis sûr, avec plus de force; l'époque seule m'en est inconnue.

remeht par trouver la véritable route. J'aurais pu me dispenser de l'indiquer.

Nota. Aurais-je pu croire que ma prédiction recevrait si tôt son accomplissement ? Au moment où Ton achevait d'imprimer cet ouvrage ( Mai 1838 ) , voici ce que je lis dans le feuilleton d'un journal ( la Gazette de France ) :

« Tu ne tueras point , tu ne tueras ni l'homme , ni les trou- » peaux, ni les poissons , ni les oiseaux. Tu mangeras du blé, du » riz , des racines et des fruits ».

Et par qui ces ordres ont-ils été donnés? Par un homme ayant autorité, par un grand poète. ( On sait que les poètes ont été les premiers législateurs. )

La voilà donc ouverte cette route , que j'aurais pu, en effet, me dispenser d'indiquer, puisque , selon toutes les apparences , M. de Lamartine n'a eu nul besoin de mes renseignemens , quoique datant de loin ; que c'est sa muse qui lui a tout dit.

Il faut convenir toutefois que c'est une singulière coïncidence que celle d'un même sentiment , si fort tombé en désuétude , mis à la fois , par deux auteurs qui ne se sont point concertés , dans la bouche de deux jeunes vierges , nées dans le même pays , vivant sous des cèdres , etc. Oui , cette coïncidence est frappante ; elle semble annoncer que les anciens beaux jouis du monde sont prêts à revenir :

Redeunt Saturnia régna.

Du reste , quels que fussent à cet égard les sentimens propres de M. de Lamartine, il est tle toute évidence qu'il ne pouvait représenter sa Daïdha sous d'autres couleurs. Un ange n'aurait pu «'éprendre d'amour pour une créature déchue qui, se dépouillant

» 186 « Cependant nous voici arrivés ; nous entrons dans l'anse étroite où nous avons débarqué la première fois , et nous regagnons notre ancien asile. 11 est nuit y et la nuit est profonde ; mais ce n'est point là ce qui m'attriste : c'est un je ne sais quoi que je ne puis définir , que je trouve sur la terre, dans l'air, dans le bruit de nos pas, dans notre respiration ; nos paroles même, rares et brèves , ont quelque chose de sinistre. Ce n'était point sans raison , et cette raison nous ne tardons pas à la découvrir ! Notre grotte est comblée, son sentier détruit, ses arbres abattus; tout peint l'image d'un souvenir qu'on a voulu effacer. Je dis à ma fille de m'attendre , et je marche rempli de crainte vers la demeure de son ami. Dieux ! de quel spectacle mes yeux furent frappés! Ce château, que j'avais laissé dans toute sa magnificence, n'était plus qu'un amas de décombres! La fumée sortait de ses débris que la flamme achevait de dévorer. Les pierres des colonnes, désunies par le feu, se séparaient et tombaient sur l'édifice dont je

de l'esprit de vie , aurait broyé entre ses dents la chair d'une colombe.

Peut-être même est-ce cette considération qui a été la cause déterminante des sentimens exprimés par M. de Lamartine. Ce ne serait pas la première fois qu'on aurait trouvé plus qu'on ne cherchait.

m 187 -m croyais entendre le dernier soupir. Eperdu, j'errai quelques momens dans les environs , l'esprit frappé de cet événement dont je n'imaginais que trop la cause. Impatient de m'en assurer, je gagnai une cabane voisine: j'y trouvai de pauvres paysans dans la consternation ; voici ce que j'appris de leurs discours :

Le lendemain de notre départ, le jeune homme était venu à notre demeure, selon sa coutume. Ne nous y trouvant point , et la voyant déserte, il courut sur nos traces; mais bientôt, épuisé de fatigue, et désespérant de nous joindre, il retourna dans cette demeure qu'il fit retentir de ses cris; les prières de son père ne purent l'en arracher , et, refusant toute consolation comme toute nourriture, il mourut le troisième jour de notre départ. Dans ses dernières paroles, il pria son père de l'ensevelir au pied de cette montagne , dans le lieu même où , étant à ses côtés , il avait vu ma fille pour la première fois ; de combler ma caverne , et de couvrir son tombeau des arbres qui l'entouraient. C'était sous ces jeunes arbres , que j'avais apportés moi-même des forêts , qu'il avait coutume de s'asseoir auprès d'elle. Ses dernières volontés furent remplies. Le malheureux père creusa ce tombeau , combla ma caverne , arracha les ar-

» 188 -m arbres qui l'environnaient, et couvrit de leur ombre les restes de son fils. Mais tout-à-coup , changeant de pensée, et prenant ces lieux en horreur, il réduisit sa demeure en cendres, et, suivi de ses amis, de ses clients, de ses esclaves, il marcha, à travers les montagnes, vers la capitale de l'Orient. Alors les habitans de ces contrées, effrayés de tant de malheurs, accoururent en foule, et, maudissant l'étranger, jurèrent, s'ils le revoyaient, de le faire mourir (1).

Quels furent mes sentimens en écoutant ce récit ! de combien de passions diverses fusje pénétré! Tantôt j'accusais le destin, tantôt je m'indignais contre moi-même. Je déplorais le sort de cet enfant , qui m'était aussi cher que si j'en eusse été le père; le souvenir de ma fille remplissait mon ame d'épouvante. En proie aux plus déchirantes pensées, je m'acheminai derechef vers ce château. En revoyant ces pierres noircies , ces colonnes tombées, ces

(1 ) J'ai interrogé , sur ce château , des voyageurs qui avaient été en Syrie ; quelques-uns m'ont dit en avoir vu les ruines ; d^autres ont prétendu que ces ruines étaient celles d'une forterese bâtie par des Croisés au commencement du douzième siècle; d'autres , enfin , ont assuré qu'ils avaient vu ce château debout. Il serait bien possible qu'on l'eût relevé , sans que l'événement qui avait été cause de sa chute eût laissé dans le pays aucune trace.

» 189 « ouvrages de tant d'années détruits en un moment, dévorés parles flammes; quand je me dis que j 'étais la cause de ces désastres , et surtout des malheurs qui les avaient amenés , je crus avoir soulevé contre moi la nature entière! Ne pouvant soutenir la lumière même de la nuit, je voilai mes regards, et j'appelai de leurs antres, de leurs forêts, ces hommes impitoyables qui avaient juré ma mort. Ma fille arriva dans ce moment, et je ne sais pourquoi cette vue adoucit mon désespoir. Je sentis tout-à-coup une force supérieure appaiser les tempêtes de mon ame et y ramener le calme de l'innocence. Cependant Sélénaïa, effrayée de ce qu'elle voyait, et remplie d'un pressentiment funeste , restait immobile auprès de moi. Le sort nous accable , ma chère enfant , lui dis-je , en la pressant contre mon sein; il faut nous soumettre à la puissante destinée qui nous envoie nos malheurs. Alors je lui montrai ces ruines et je lui appris le sort de son jeune ami : Son ombre seule nous reste , lui dis-je ! que son ombre vienne avec nous ! Elle me demanda , d'un air calme qui me glaça d'effroi , où était son tombeau. J'allais l'y conduire; mais, dans ce moment, un bruit sourd , pareil à celui des flots agités , se fait entendre dans les montagnes; il augmente à

«■ 190 « chaque instant, il approche, il est prêta nous envelopper. C'était les habitans de ces contrées qui, instruits de mon arrivée, accouraient pour accomplir leur dessein. Je fuis précipitamment avec ma fille, je la prends dans mes bras , je la dépose au fond d'un antre écarté, et je m'éloigne. Je pousse des cris pour attirer vers moi seul ces hommes altérés de mon sang. Ils viennent, et je trace leur route en criant encore de distance en distance. Je revins sur mes pas par des chemins détournés, tandis que, poursuivant ma voix, ils me cherchaient dans des lieux où je n'étais plus. J'accourus auprès de Sélénaïa. Un silence profond régnait au tour de moi; mais mon coeur était en alarme. J'arrive; je ne vois point ma fille! Je l'appelle à grand cris ; elle ne répond point à ma voix ! Je l'appelle et je la cherche en vain dans toute la vallée! Un dernier espoir me porte vers le tombeau de son ami : j'entends les arbres gémir, et je n'y vois point ma chère Sélénaïa ! Je remonte à mon ancienne demeure; elle est déserte, elle est abandonnée. Désespéré, hors de moi-même, je cours, je m'élance au milieu de ceux qui veulent me ravir le jour. Ils s'éloignent , ils fuient à leur tour. Cependant mon désespoir, les cris de ma douleur, qui ne menacent que moi , les ramènent. Je leur de-

^ 191 ^^ mande ma fille , je leur demande la mort. Ces cris, ce désespoir, les tourmens auxquels ils me virent en proie, et sans doute aussi mon innocence , les touchèrent. J'invoquai les mères , je leur parlai au nom de leurs enfans. L'attendrissement s'empare alors de cette multitude ; elle s'empresse autour de moi : c'est le destin seul qu'on accuse maintenant; on déplore mon malheur , on finit par célébrer mes louanges ; ceux qui m'ont connu le disent hautement ; ils me remercient de mes dons , c'est à ma présence qu'ils ont dû telle faveur inespérée du ciel : peu s'en faut qu'ils ne me proclament souverain de cette contrée. Je leur demandai , en suppliant , des nouvelles de ma fille ! Ils me répondirent qu'ils ignoraient son sort , mais qu'ils iraient la chercher , et ils se répandirent aussitôt sur leurs montagnes. Hélas ! je les vis tous revenir sans qu'ils pussent me donner aucune espérance. Je leur demandai de nouveau, comme un bienfait , cette mort dont ils avaient voulu me punir ; mais je ne pus l'obtenir de leur cruelle pitié. Je descendis au rivage avec le seul projet qui convint à mon malheur.

Arrivé sur les bords de la mer, je n'y trouvai point le bateau que j'y avais laissé; je ne doutai plus du sort de ma fille, en reconnais-

»192 « sant sjLir le sable la trace de ses pas. Hélas ! sans doute que sa pudeur alarmée crut trouver sur les flots une retraite plus sûre , et mes cris affreux , qu'elle ne sut point distinguer, répétés par les cavernes , furent peut-être la cause de sa perte ! Je restai long-temps immobile , et les yeux fixés sur la vaste étendue des ondes , où rien n'apparaissait à mon avide regard. Le vent, qui soufflait du Liban , m'apportait dans ses sifflemens le courroux du père et les plaintes du fils; je ne voyais qu'horreur dans la nature. Tout me repoussait, excepté ce peuple inconstant, cause de mes malheurs. Je reçus de sa tardive bonté la barque d'un pêcheur, et je m'abandonnai à la fureur des ondes. J'abordai aux rivages d'Occident. Je passai plusieurs mois chez une nation barbare , qui ne put résister au spectacle de mes maux. Tantôt sur les sables des déserts, tantôt sur les neiges de l'Atlas, je fesais tout retentir de mes gémissemens. Je parcourus ainsi une vaste étendue de pays sans recueillir le plus léger espoir. Je résolus enfin de me livrer entièrement à la providence. Ma chaloupe , laissée à la merci des flots , fut poussée par les vents dans la mer Ionienne ! Hélas ! je revenais dans ma patrie après tant de malheurs ! Je détournai mes regards, et, me diri-

» 193 « géant alors moi-même , je pris la route qu'avaient autrefois suivie les Phocéens , lorsque , partis de ces mêmes rivages, ils allèrent chercher une nouvelle patrie à travers les flots. J'arrivai à la ville qu'ils fondèrent. Son port attire des hommes de toutes les nations qui aboutissent à la Méditerranée. Je crus que quelqu'un d'entre eux pourrait me donner des nouvelles de ma fille ; mais je restai une année entière sur le rivage, toujours trompé dans mes espérances (1). Je résolus de parcourir de nouveau la vaste mer et d'interroger encore une fois ses abîmes. Un vaisseau partait pour l'Afrique; je m'y embarquai comme passager. Mais à peine fûmes-nous sortis du port, qu'il s'éleva une violente tempête qui nous jeta

(1) On a vu pendant ce même temps , à Marseille , un homme qui demandait également à tous les vaisseaux qui arrivaient des nouvelles de sa fille. Il était tellement absorbé dans sa douleur, qu'il ne répondait à aucune question qu'on lui fit : il gardait un obstiné silence. 11 se retirait la nuit sur les coteaux entremêlés de rochers et de pins qui s'élèvent à l'orient de la ville , où il trouvait , pour se substanter, un peu de lait de chèvre que lui donnaient les pâtres. On supposera , si l'on veut , que c'est là le fondement de cette longue élégie , dont il a paru , il y a beaucoup d'années , sous un autre titre , une ébauche extrêmement imparfaite , mais que l'intérêt du sujet , je veux dire l'exposition de quelques sentimens qui contrastaient avee les crimes inouïs de l'époque qui avait précédé, fit accueillir avec indulgence.

» 194 « vers l'Orient et nous fit échouer sur une plage déserte , à l'embouchure d'une rivière. Trois fois nous nous rembarquâmes , et trois fois nous fûmes rejelés sur le même rivage. C'est moi , dis-je alors à mes compagnons , c'est moi qui suis la cause de vos malheurs : laissez -moi sur ces bords, fuyez un infortuné qui vous envelopperait dans son triste destin ! Je les aidai à remettre le vaisseau sur les flots, et je reçus leurs adieux. En considérant les bords escarpés de cette rivière, je jugeai quelle prenait sa source dans des lieux âpres et sauvages , et j'en remontai le cours. Après une journée de marche, j'arrivai dans cette solitude. J'y vécus quelques jours dans les bois. Le hasard m'ayant offert cette grotte, j'y entrai par instinct plutôt que par besoin. Je suis ici comme l'oiseau de passage égaré de sa route, et qui doit tomber bientôt sous les traits du chasseur; je suis comme une branche de pin détachée par un orage : le voyageur la relève , et elle mêle encore sa voix à celle de la forêt; il passe , et elle n'est plus....

Tel fut ce discours, qui pénétra mon ame de la plus vive douleur. Je quittai quelques jours après cet étranger, dont les dernières paroles

» 195 « ne fuient , hélas ! que trop prophétiques ! Etant revenu l'année suivante dans ces lieux \ je ne le vis point à sa place accoutumée. Je montai vers sa grotte , et j'en trouvai l'entrée presque fermée par les lierres. Au-dedans ', ses vases étaient renversés , les herbes sèches qui formaient sa couche étaient devenues le jouet des vents. Je cherchai dans les environs si je ne trouverais point quelque signe, quelque inscription qui m'informât de sa destinée ; mais ce fut en vain. Après avoir satisfait à son dernier désir, aurait-il terminé lui-même des jours chargés d'ennuis? ou plutôt, ses malheurs s'étant adoucis en les racontant , aurait-il repris le chemin de sa demeure pour soutenir, sur la fin de sa carrière, l'auguste vieillard, pleurer encore avec sa fille, et leur rendre à tous deux une partie de ce qu'ils avaient perdu? Et qui sait s'il n'y aurait point retrouvé l'objet qu'il a tant cherché sur la terre et sur l'onde, et si tous ses regrets ne seraient point maintenant confondus dans une seule perte ! Je m'arrêtai à cette idée consolante. Je passai trois jours entiers dans ces lieux , livré à mes souvenirs. Le quatrième, je ramassai sur les bords du torrent une pierre aiguë , et je traçai sur les feuilles noires des rochers l'histoire de cet in-

m- 196 « fortuné. Je désirerais qu'elle lui obtînt les larmes de l'univers ; mais ce sera beaucoup si , sur ces bords peu fréquentés 9 ce frêle monument de l'amitié est aperçu d'un ou deux voyageurs !

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