LIVRE QUATRIÈME
Qu'elles sont pesantes les rames qui nous éloignent des objets que nous chérissons ! Que le ciel nébuleux , que les vents contraires sont vivement désirés par ceux que le sort destine à voguer loin de leur terre natale, et combien, prêts à la quitter , ils en gravent profondément l'image dans leur cœur ! Toi seule , ô Séléna ï y parais insensible. Ton voile baissé semble te séparer de la nature entière. Hélas ! pourquoi détournes-tu tes yeux , ô ma bien-aimée ! Ah ! regarde plutôt, regarde ces lieux que tu ne
» 1Ï0 -m dois plus revoir! Tu pars, jeune infortunée , tu pars pour ne plus revenir! Tu ne verras point les flots du retour pousser ta barque vers ce rivage ou tu reçus la vie; les bras de ton père et de ta sœur ne s'ouvriront plus pour te recevoir; ils ne verront que moi, et, en me voyant, comme à l'arrivée d'un vent destructeur , ils pencheront leur tête accablée , et pousseront des cris et des gémissemens ; en vain je leur présenterai une autre Séléna ; il n'y en a qu'une au monde , et quand on Fa perdue , il ne reste plus qu'à mourir !
Nous voguions assis l'un auprès de l'autre sur notre barque, dont le vent enflait doucement la voile. Le mouvement triste et uniforme de la mer convenait à la situation de nos âmes. Nous eûmes bientôt perdu de vue la terre du vieillard, et lui-même, quoique si présent à notre pensée , sembla disparaître avec elle. Cette voix particulière d'affection et d'amour qui s'élevait autour de lui de tous les objets, ne parvint plus à notre oreille. Nous n'entendîmes que la grande voix de la nature, qui s'étend d'un bout du monde à l'autre , et avertit tous les êtres qu'elle les porte également dans son sein.
Après quelques heures de navigation , la
m> 111 « côte nous ayant offert un lieu bas et uni , nous résolûmes d'y descendre , et à peine notre barque fut-elle dirigée de ce côté, que les flots, naguère sans mouvement, s'animèrent tout-àcoup, et, devançant la rame, nous déposèrent sur le rivage. Séléna reconnut alors les dauphins que sa main avait nourris. Elle reçut en pleurant les vœux de ces derniers amis , et elle les suivit long-temps des yeux lorsqu'ils reprirent la route des fortunés rivages que nous venions de quitter.
Cependant la nuit versa sur nos inquiétudes ses baumes assoupissans , et le lendemain nous fûmes prêts à exécuter tout ce qu'exigeait de nous la destinée , et la volonté de mon père.
Je parlai ainsi à ma compagne : Le monde est devant nous : ici est le désert de sable, et voilà le désert deau. Sur celui-ci , nous fuirons l'air enflammé, les campagnes arides et brûlantes; sur l'autre, nous nous déroberons au courroux des vents et à la colère des flots ; mais plutôt que la mer soit notre route et la terre notre séjour. Pénétrons dans le silence de ces demeures sacrées qui entendirent les paroles des premiers habitans de ce monde. Il n'y avait alors ni villes , ni champs labourés ; l'homme errait avec sa compagne, plus belle
» 112 <m que la lumière du jour. Voici la branche qu'il trempait dans la rosée du matin , voilà les fruits qu'il offrait en sacrifice; sur cette pierre s'appuyait l'arc céleste par où les fontaines du ciel découlent sur la terre. Approchons-nous , ô ma bien-aimée , de cette onde pure qu'embellissait jadis leur image. Mais quoi ! ces jours si beaux renaissent à ton aspect ! une nouvelle aurore éclaire tout-à-coup ces lieux ! Vois ces fleurs se tourner vers toi comme vers l'astre du jour ! vois ces arbres qui s'avancent , et les cèdres des montagnes qui te tendent leurs rameaux!
Nous suivions lentement cette côte de Syrie , autrefois si peuplée, aujourd'hui silencieuse et couverte de ruines. A mesure que nous avancions, le désert déroulait devant nous son magique tableau, et les scènes les plus variées s'offraient à nos regards. Tantôt il passait avec ses rocs et ses collines poudreuses , tantôt il s'arrêtait avec sa verdure et ses ombres ; quelquefois la mer , élevant tout-à-coup ses rivages , se plaisait à nous dérober tout autre spectacle pour nous montrer ses grottes et ses jardins inconnus aux habitans de la terre. Le bruit rauque des flots, et l'aspect sauvage de ces lieux qui ne présentaient point d'issue , remplissaient nos âmes d'une majestueuse horreur.
mr- 113 « Nous gardions un profond silence ; le bruit seul de la rame était répété par les échos. De loin à loin, et à des distances qui semblaient mesurées, nous apercevions des ruisseaux cou • verts de verdure qui nous appelaient du côté de la terre. Nous entrions comme en triomphe sous leurs voûtes magnifiques , poussés par les Ilots de la mer qui remontaient le long de leurs rivages. Nous attachions notre barque à un arbre, et nous nous avancions au-delà du fleuve. Ici, une avenue régulière de palmiers s'offrait à nos regards, et semblait annoncer une ville au milieu du désert : le vent qui les agitait peignait son murmure confus; plus loin, cetait un bocage en désordre qui nous attirait par sa grâce et sa fraîcheur ; la mauve d'Egypte, entrelaçant les arbres, nous arrêtait dans notre marche pour verser sur nos têtes les parfums de ses rameaux. Quelquefois le même vent qui nous avait contraints à gagner le rivage, soufflant avec force du côté de la mer, rejetait sur la terre l'onde pure que celle-ci lui offrait en tribut; il l'élevait en colonne, et la.fesait retomber en gerbes de cristal que le soleil nuançait de ses vives couleurs : l'on aurait cru voir le souffle d'un triton arrosant le jardin de quelqu'une des néréides. Nous ne touchions
m- 114 -m point aux fleurs ni aux fruits que cette eau fesait naître, les croyant réservés pour quelque divinité. Nous courions vers le bananier, qui nous recevait sous ses épaisses courtines, et là, enfans de la terre, et cachés à tous les regards, nous mangions le fruit de cet arbre qu'une seule révolution de ce globe voit naître, croître et mourir (1). Nous arrivâmes ainsi au paradis de ces contrées, situé à deux journées de notre demeure. Là, au milieu des plus doux objets de la nature, une pierre funèbre des anciens jours s'offrit tout-à-coup à nos regards. Séléna baissa son voile, et moi je cueillis une verte olive, penchée en signe de paix sur le monument, et je l'exprimai sur son inscription à demi -effacée. Nous nous arrêtâmes quelque temps dans ce délicieux séjour; c'était notre Tripoli avec ses bazars , ses hôtelleries, ses places publiques , et le concours nombreux de ses habitans.
Séléna errait parmi les arbres , ornement de ces lieux, qui formaient jadis les demeures adorées d'Ali tta ou d'Astarté. L'antique fraîcheur de ces divinités s'y fesait sentir encore; mais il
(1) Cette première destination de l'homme et de sa compagne est représentée dans beaucoup d'anciennes peintures indiennes , persiques , égyptiennes.
*» 115 <m s'y mêlait un feu nouveau qui ne venait point du soleil, dont les rayons ne pénétrèrent jamais dans ces retraites. La nuit, quand la lune paraissait à travers les arbres, il me semblait voir le culte sabéen renaître avec tous ses charmes; l'Arabe et le Phénicien sortaient de leur profond sommeil, et on entendait, le long des rivages de la mer, sur les montagnes, et dans le désert, une voix faible, mais distincte, qui s'écriait par intervalles : Honneur à la nouvelle Astarté !
Au lever de l'aube, le coq fesait entendre sa voix sur les collines; il battait des ailes au bord des campagnes du matin, et annonçait le retour de la lumière qu'avait aperçue le premier son œil vigilant. Je sortais avec ma bien-aimée de l'asile où nous avions passé la nuit, et, tandis que j'assistais au réveil de la nature , qui se dégageait par degrés de ses entraves, elle cueillait des fleurs qu'elle jetait à pleines mains vers l'astre du jour. Il développait sur elle ses premiers rayons. Je la conduisais alors dans le désert, et les arbres sur son passage, les bêtes et les oiseaux, la saluaient comme leur reine. Elle trempait ses mains dans la myrrhe, et foulait à ses pieds le benjoin. Quelquefois, une gazelle traversait la plaine, et l'appelait vers le trou-
m> 116 <m peau de ses compagnes : elle les cherchait à travers les lauriers et les arbustes verts ; elle s'asseyait au milieu d'elles, et semblait donner des lois à tout ce peuple. D'autres fois, nous suivions les traces du pélican sur le sable , et nous arrivions aux fontaines connues de lui seul. Nous nous entretenions jusqu'au soir avec la nymphe mystérieuse qui les habite, et nous revenions vers notre asile en même temps que la colombe égarée qu'avait protégée la même divinité.
Nous passions tour à tour des champs de la nature dans ceux que les hommes avaient autrefois cultivés, et nous reconnaissions ces derniers à un air de tristesse qui se communiquait à nos âmes. A la vue de tant de demeures écroulées , Séléna me disait : Que sont devenus les anciens habitans de cette terre ? pourquoi ne se sont-ils pas renouvelés avec toute la nature ? Cherchant alors , et découvrant au milieu des herbes sauvages de la contrée, ou une plante sacrée de ce peuple, ou une plante comestible qu'il avait apportée du lieu de son origine, ou qu'il avait conquise sur un autre peuple, je lui disais, en les lui montrant : Ces herbes, si rares aujourd'hui, couvraient jadis ce vaste territoire : tel est l'homme séparé
m< 117 <b* aussi de son climat, c'est-à-dire, de la justice; et l'intelligence même de ces plantes doit être supérieure à la sienne, puisque, délaissées par ses mains, elles lui ont si long-temps survécu. Lliomme se dit le maître de la terre, et lui seul, dans ses égaremens, y paraît étranger.
Ainsi que les diverses couches des montagnes formées dans le grand tumulte de la mer, ainsi nous voyions les peuples entassés les uns sur les autres. A la simplicité du premier succédait le luxe de celui qui avait profité de ses dépouilles , et , de rapine en rapine, l'acanthe respirait plus mollement sur la pierre ou sur le marbre, et la colonne s'élevait avec plus de grâce dans les airs. En voyant Séléna marcher lentement parmi ces ruines;, et s'arrêter de temps à autre, les yeux fixés sur la terre, on aurait cru voir l'esprit qui juge les nations , esprit toutefois de pitié et d'indulgence.
Cependant, Tété ayant redoublé sa violence ;> le soleil pénétra bientôt de ses feux le ciel, la terre et l'onde. Les nuits furent sans rosée, les fontaines tarirent, les abris du désert disparurent, et avec eux leurs aimables habitans. Nousmêmes alors, atteints parla commune langueur, nous laissâmes notre barque dans une anse , nous suspendîmes nos courses, et nous allâmes
~e> 118 m chercher une retraite dans les montagnes voisines , où nous retrouvâmes toute la vie de la nature et la fraîcheur que nos rivages avaient perdue.
Cette chaîne de montagnes , qui touchai t, d'un côté, à celles du Liban, s'avançait, de l'autre, jusqu'aux bords du grand désert de Syrie, dont l'immense horizon, aussi étendu que l'était du côté opposé celui de la mer, n'était pas un des spectacles les moins intéressans de ces contrées.
Nous allions quelquefois sur le plus haut sommet de ces montagnes jouir de cette vue imposante. Nos regards aimaient à parcourir cette plaine nue, semblable, par sa couleur, à la feuille desséchée. Nous étions surtout remplis d'émotion à l'aspect des tourbillons de poussière qui s'en élevaient, et que nous prenions pour celle d'Emèse, de Palmyre, ou de Babylone.
11 y a, dans tout ce qui porte le caractère de la grandeur, quelque chose qui attire l'homme, soit qu'il se trouve lui-même plus grand dans cette immensité , qu'il semble partager par sa présence, soit qu'il se flatte, au contraire > de la soumettre par le seul effet de ses regards , et de l'assujettir à sa destinée passagère. Entraînés
par l'un de ces mouvemens , ou par tout autre que je ne saurais distinguer, nous conçûmes le projet, dans le long repos que nous donnait notre séjour dans ces montages , de nous avancer vers les limites de ces redoutables contrées , dont celle où nous errions ne nous présentait qu'une faible image , et d'en parcourir à la dérobée quelques cantons.
Aussitôt que la vierge céleste eut terminé sa moisson, un peu avant qu'elle ne prît dans ses mains la balance des jours et des nuits, au lieu de regagner notre ancienne route , nous descendîmes, vers l'Orient , et , nous dirigeant sur le soleil, nous arrivâmes aux bords de ce vaste empire qui commence où finit la terre habitée , et dont la solitude et le silence sont les invariables limites. Là , muni d'une branche de tamarin , je pris la main de mon épouse , et nous marchâmes quelque temps à travers retendue. Dès que le désert nous eut enfermés dans son sein , et que toutes ses issues eurent disparu à nos yeux, je parlai ainsi à ma compagne : Nous voici seuls, ôma bien-aimée ! mais que ces lieux ne t'inspirent point de crainte. Souviens-toi du jour où le mauvais génie , sortant du milieu des flots , vint étendre autour de nous ses ravages : il courait d'un arbre à l'autre, et le secouait jus-
m 120 « que dans ses fondemens ; il en arrachait toutes les feuilles qu'il dispersait dans des tourbillons de poussière; mais ton voile fut à peine soulevé ! Le serpent ne saurait soutenir tes regards , et les pans de ta robe dissiperaient, comme la lumière, les bêtes sauvages de ces contrées. Avance-toi sous cette branche que [ma main balancera sur ton front; viens : le miel de jasmin est enfermé dans cette roche, un vase plein d'eau nous attend au détour de cette vallée.
Nous marchons , et déjà la terre ne paraît à nos yeux que comme un nuage bleuâtre; je crains de la perdre de vue, semblable au navigateur qui porte avec lui toutes ses richesses. Nous marchons encore , et elle se perd dans la vapeur de l'horizon : rien ne nous répond plus; nous sommes seuls en effet dans un séjour inconnu qui ne nous présente ni eau , ni fruits , ni asile. Quoi ! m'écriai- je , avec un peu de crainte, Ces lieux nous seraient-ils si étrangers, qu'ils ne m'entendissent point si je les invoquais pour ma bien-aimée ! Bientôt la soif se fait sentir , et la source désirée ne se montre point à nos yeux ; je cherche un peu d'herbe verte qui l'annonce, quelque jonc vivant de fraîcheur; c'est en vain : la lumière seule paraît jaillir de cette terrre et en dévorer la surface
m 121 « La nuit arriva : nous tournâmes nos visages vers le ciel pour recevoir sa rosée, et nous aperçûmes avec effroi au-dessus de nos têtes la constellation brillante de l'hydre ; le corbeau altéré près de la fontaine, et le serpent qui lui en défendait les approches.
Le jour reparaît ; il n'est salué que par les cris plaintifs du néamah , seul habitant de ces demeures. Ces cris lamentables portent le trou" ble dans nos âmes; ils ne présagent que des malheurs. Il faut fuir ; mais comment éviter les pas de ce géant qui déjà embrase l'Orient de ses flèches de feu? Nous allions le tenter, lorsque tout-à-coup Séléna s'arrête : Une flèche plus douce, dit-elle, est venue de ce côté; la voix de celui qui nous aime s'est fait entendre sur cette colline. Nous y accourons, et de son sommet nous apercevons l'arbre bienfesant qui tient suspendues au-dessus du sable embrasé toutes les sources de la vie. Il se réjouit à notre vue; nous vidons ses urnes toujours pleines, et les douces pensées reviennent dans nos cœurs.
Nous n'étions que depuis trois jours dans ce désert, et déjà plusieurs êtres y étaient venus sur les traces de ma bien-aimée. Sa voix appelait l'existence ; chacun de ses pas semblait renou-
s» 122 ><m vêler la face de la terre : on aurait dit la fille d'Oromase, la vierge féconde qui donne la vie à tout ce qu'elle touche.
Ce changement éveille l'esprit de ces demeures ; il se lève , il appelle à son secours son puissant auxiliaire , pareil au coursier qui seconde l'Arabe lorsqu'il a résolu la perte du voyageur. Il rassemble dans un seul rayon tous les rayons de fatale lumière , et réunit tout l'air empesté dans un seul souffle. Les hommes ont appelé samiel (1) ce souffle qui comprend tous les maux de la terre. Sa seule occupation consiste à dessécher les arbres , à tarir les fontaines , à détruire la vie partout où il s'aperçoit de sa présence; mais le cœur de l'homme est la proie qu'il cherche avec le plus d'ardeur. Il vient à nous sur les ailes rapides de la tempête. Séléna se penche vers la pivoine qui jamais n'éprouva sa colère, et moi je lui abandonne mes vêtemens pour tromper son aveugle fureur. Il passe, il est passé ! INous relevons nos têtes victorieuses, et le palmier se découvre aussitôt à nos yeux , comme le phare de la terre. Nous marchons vers lui, A peine avons-nous embrassé sa
(1 ) Les mots samiel ou samum, sous lesquels ce vent est connu, sont une corruption de Samaël , qui est le nom du mauvais génie dans les langue d'Orient.
» 123 <m tige, que la tempête comprimée se déploie, tout le désert mugit, et le scheck même est effrayé dans le fond de son tombeau.
Nous atteignîmes les hauteurs qui nous séparaient des rivages de la Méditerranée , et Séléna déposa dans ce lieu tout ce qu'elle avait apporté d'une terre étrangère. C'était un bouquet de jasmin , aussi doux que de l'eau fraîche aux yeux du voyageur fatigué ; l'œuillet magnifique que la jeune arabe préfère au diamant de Golconde, une branche de baume, arbre de vie , et une tige d'absynthe dont l'amertume donne la mort , symboles de ces contrées où tout est fort, enchanteur ou terrible.
L'image de ce désert resta long-temps empreinte dans ma mémoire; pendant long-temps encore son fantôme vint s'offrir à moi dans mes songes : je gravissais avec effort contre ses collines poudreuses , poursuivi par la tempête , et amenant avec moi Séléna , qui ne pouvait me suivre ! Quelquefois je la voyais, atteinte par le vent empoisonné, immobile et desséchée comme une fleur.
En descendant la montagne, encore émus de nos souvenirs , nous passâmes près de ce feu éternel qu'adore le guebre , et que le vieillard nous avait signalé. La fontaine de feu ne fut
*s> 124 -m pas plus merveilleuse à nos yeux que celle qui donne une eau pure ; et en présence de cette erreur , quoique la plus innocente de toutes , songeant à celles qui occupent si tristement la terre, en la divisant , nous nous félicitâmes de n'en avoir aucune, et de nous trouver dans cette heureuse position qui nous permettait, en n'adorant qu'un seul Dieu tel que lui-même s'était peint dans nos âmes, d'aimer indistinctement tous les hommes.
Comme l'Arabe qui, de ses gites éloignés, revient dans sa patrie qu'il a craint souvent de ne plus revoir, et qui lui en est plus chère, nous revîmes avec le plus vif transport les doux rivages de la Méditerranée, qui, de leur côté, ne parurent point insensibles à notre présence. Notre barque, qui eut la plus grande part de notre joie, pareille à celle des Argonautes , sembla prendre une voix pour saluer notre bien venue.
Nos berceaux nous reçurent sous leurs feuillages, qui s'étaient renouvelés dans notre absence; et, après y avoir goûté quelques jours d'un repos nécessaire à nos âmes, nous reprîmes nos courses paisibles.
Nous surgîmes aussi tô t après dans cette plaine célèbre, si embaumée et si odoriférante, que les exhalaisons en sont , dit-on , ressenties sur les
m> 125 <m côtes d'Afrique : c'est la patrie du génie aromatique. Il aurait fallu, à notre retour du désert, en redouter les approches plus qu'on ne redoutait jadis celles de Bayes ou de Daphné. Séléna faillit à y périr par une tempête plus douce mais non moins funeste que celle qu'elle venait d'éviter. Comme le vaisseau que tous les vents environnent , ou comme l'arbre que les sables s'efforcent d'assaillir , elle semblait être le but des émanations de toutes ces plantes qui venaient à l'envi la chercher , la prenant , sans doute , pour le bon génie de ces demeures. Les abeilles, long-temps engourdies par le froid, ne sont pas plus empressées autour du thym ou de l'oranger qui vient de s'épanouir. Ainsi que la gazelle, enivrée de l'essence du printemps, erre dans la campagne hors d'elle-même , ne suivant plus sa route accoutumée , ainsi Séléna succombait sous le poids de tant de volupté. La nature se plaisait à la brûler de son flambeau , que ses zéphirs ne fesaient qu'allumer davantage; et moi, craignant à chaque instant de la voir s'éteindre, je m'efforçais d'appaiser les zéphirs , et , comme le prêtre de l'ancienne terre d'Egypte, je couvrais les fleurs de mes vêtemens.
Mais le soir , c'était elle qui , à son tour ,
s> 126 <s* m'enivrait de son charme, plus touchant que celui de la nature. Qu'elle était belle , lorsque , debout sur la colline argentée , elle regardait la lune qui leclairait tout entière, et semblait s'arrêter pour contempler son image ! Sa robe était agitée par un souffle léger , et ses cheveux, flottaient sur sa tête céleste embaumée par la fleur de la nuit. Des flots invisibles s'épanchaient de la lune sur Séléna, et de Séléna sur toute la nature. Les plantes frémissaient , les oiseaux s'éveillaient pour chanter : elle était la fontaine mystérieuse , et l'Isis du désert, couverte d'un voile qu'aucune main n'aurait pu soulever.
Cependant, à travers ces courses, au milieu de ces fêtes et de ces dangers , nous marchions vers le but que nous avait proposé le vieillard. Nous apprenions à connaître la vie de la nature empreinte dans ses productions diverses , et notre bonheur s'accroissait de notre intelligence. Le palmiste nous conduisait vers le dattier dont il portait les feuilles sur ses ailes étendues , l'hôte des figuiers nous indiquait ces arbres si nombreux et si doux ; l'oranger et le bananier avaient aussi leurs messagers fidèles qui nous avertissaient à des distances où eux-mêmes n'auraient pu se faire entendre. Il n'y avait point de trésor caché qui ne se découvrît à nos yeux ;
m- 127 -m les sources les plus éloignées nous fesaient connaître leur existence, et la huppe, si célèbre dans l'Orient, nous découvrait celles qui étaient recelées dans les profondeurs delà terre. La rose de Jéricho, instruite de l'avenir, prophétisait long-temps à l'avance les différens accidens du ciel ; le souci du désert, ouvrant ou fermant son vase , nous présageait les feux ardens du soleil , ou les rosées et les pluies qu'il redoute. Sur la mer, l'anémone, qui tient à la vie par de si faibles liens, nous annonçait l'arrivée des tempêtes avant l'oiseau si connu des navigateurs. Il n'est point d'être créé , quelque faible qu'il soit , qui n'ait une portion inaltérable de la sagesse universelle; toute celle de l'homme consiste à savoir la reconnaître et à la recueillir , et , s'il est des maux que sa prévoyance ne puisse éviter , le chameau lui enseigne alors à courber sa tête, et à souffrir avec la nature qui , ainsi que l'homme , a ses jours de plaisir et ses instans de
douleur
Mais la nuit est déjà avancée , me dit le solitaire; je crains de vous avoir retenu trop longtemps. Je sens moi-même que mes souvenirs m'emportent trop loin. Rentrons dans ma demeure ; demain j'achèverai ce récit , qu'il me
£3> 128 « semble cependant que vous n'avez pas seul entendu!
O vertueux étranger, lui répondis-je, quand la nuit suspendrait son cours , et que l'aurore oublierait d'appeler les mortels aux travaux , le sommeil n'approcberait point de ma paupière. Si vous n'êtes point fatigué, daignez, je vous en conjure, continuer ce récit qui m'instruit autant qu'il me touche. En écoutant votre destinée , c'est la mienne que je crois apprendre.
Après quelques momens de silence , il reprit ainsi son discours :
L'été avait disparu, et l'automne arrivait avec sa fraîcheur et sa douce mélancolie. Les vents étaient plus tristes, les arbres plus émus; on entendait çà et là des voix plaintives, et les ombres de Sidon et de Palmyre semblaient errer avec nous dans le désert. Le jour était recouvert d'un voile, et l'ame chérissait cette lumière plus douce et ces fleurs moins épanouies.
Tout-à-coup la nature changea de face : on ne vit plus dans les airs ces riantes couleurs , symboles de paix , de bonheur et d'espérance. La lance formidable, le charriot de guerre roulant dans les routes célestes , avaient pris leur place. Partout un jour obscur, des formes menaçantes, annoncent à la terre un prochain
m 129 -m danger. Le silence, comme un voile funèbre, s'étend sur la nature entière; il est interrompu de temps à autre par des voix sourdes qui sortent des creux des rochers, des cavernes et des puits du désert , comme la respiration alarmée des esprits infernaux. La mer, tourmentée par ces mêmes esprits, se soulève dans le calme, et rejette au loin sa vapeur repoussante; l'oiseau de marine, réveillé par cette vapeur qu'il connaît , se croit suspendu au-dessus d'un abîme, et bat des ailes pour saisir sa proie; mais, ne voyant que des sables, il se trouble à cet aspect inattendu. Tout ce qui respire cherche un asile et ne le trouve nulle part , car la terreur s'avance de tous les points de l'horizon , et resserre partout la terre, semblable à un vaste et noir tombeau. Tout-à-coup ce voile se déchire, toutes les barrières s'ouvrent, toutes les voix grandissent , toute la nature crie , les vents et les eaux , les sables et la foudre , les bêtes et les oiseaux. Séléna est éperdue ; je la presse dans mes bras : nous entendons autour de nous l'univers se dissoudre, et tomber avec fracas dans l'abîme; nous sommes debout encore comme deux colonnes élevées sur sa surface.
Cette nuit se dissipe ; un jour triste lui succède, et luit sur le sein delà terre désolée. Tout
m 130 m ce qui a survécu reparaît , et conforme sa pensée aux scènes lamentables de la nature. La colombe sort de l'aire du vautour ; tout s'est réconcilié dans ce moment de haine universelle où la nature entière a été menacée de périr.
Ainsi que le fantôme que les navigateurs aperçoivent la nuit sur les rivages de Tyr, Séléna , pâle et languissante , assise sur les pierres du désert , paraissait comme une mère éplorée sur le tombeau de ses enfans.
Je lui dis : Ces abîmes ouverts et fermés, cette mer qui se retire, cet aspect de la terre désolée, ne sont que de faibles désastres ; mais des villes secouées et englouties , des générations éteintes ou dispersées sur la terre où elles n'ont plus d'asile, voilà des malheurs à jamais déplorables. Ainsi jadis périrent Damas , Séleucie, Antioche, et toutes les villes de l'Ionie. Celles qui leur ont succédé ont-elles eu le même sort? Les enfans du désert ont souffert , la tempête a fracassé leurs ailes ; mais ils verront de meilleurs jours.
Séléna me répondit : Les villes tombent , et je pleure leur chute ; mais la cabane de mon père était aussi comme une ville assiégée. Est-elle debout encore? Vois cet arbre, il s'élevait dans sa beauté ; que sont devenues toutes ses feuil-
» 131 <s3 les? Elles sont avec les flots limpides de Ce ruisseau , avec les œufs de ces oiseaux ! Je ne pleure point; j'écoute : dans ces bruits lointains il me semble distinguer la voix de ma soeur ; ne l'entends-tu point à travers l'espace solitaire?
— Non , ta soeur ne gémit point, et ton père s'élève aussi verd que le cèdre. Il n'était point seul comme le faible oiseau ou le timide voyageur; tous ces objets vivans qu'il a appelés du sein de la terre se sont pressés autour de lui dans l'heure du danger, et l'ouragan n'a point courbé sa tête vénérable. Ta soeur aussi a vécu à leur ombre ; ils l'ont enveloppée de leurs bras , heureux de protéger une si aimable nymphe ! Ce n'est point la voix de ta sœur , c'est leur voix que j'ai entendue : ils t'appelaient en gémissant, ils se lamentaient , ne te voyant point auprès de ton père. Hélas, pourquoi t'ai- je arrachée du sein de ta famille pour te conduire dans une terre étrangère ! J'ai étendu le désert entre elle et toi ; de longs jours et de tristes nuits vous séparent ; en vain j'ai voulu charmer l'absence par mon amour , je n'ai point appaisé tous tes soupirs, ni séché toutes tes larmes !
Insensé , je croyais disposer de la terre et la mettre à tes pieds ; mais l'herbe presque insen-
ss> 132 ■<&?
sible , l'aride buisson , ont eu plus de part que moi aux bienfaits des cieux !
De§ séjours plus heureux m'ont offert des richesses dont plusieurs t'étaient inconnues ; mais parmi les fleurs et les fruits , je ne l'apportais ni les caresses de ta sœur, ni le sourire de ton père. Ma tente n'est point ta cabane, et mes arbres ne ressemblent point à ceux de tes bocages. Je suis pour toi la pierre des sables couverte d'une fausse verdure ; la joie qu'elle inspire est de courte durée. Je suis la vague du désert arrêtée sur l'herbe des montagnes ; cette herbe était verte, et c'est moi qui l'ai flétrie.
Séléna souleva sa tête, et, me regardant, elle me dit, avec ce sourire mélancolique de la nature qu'un rayon de soleil vient éclairer après un orage : Tu es les puits de Naba, si désiré des voyageurs; tu es l'arbre de Gaza, et le palmier de nos collines !
Je suis le vent brûlant d'Arabie !
Tu es le vent d'Arabie lorsqu'il est passé sur le Liban; et, crois-moi, il est plein de douceur!
Comme elle disait ces mots , je vis dans les airs une colombe messagère cherchant à reposer ses pas. Je me levai , et elle accourut vers nous. Elle s'abattit sur la tête de Séléna, qui poussa des cris de joie en la reconnaissant. Elle
im 133 <m portait à son pied une tige verte , doux envoi de sa sœur et de son père depuis que la tempête s'était appaisée. Qui pourrait décrire nos transports, les larmes de Séléna et les épanchemens de son ame ! Elle retint la colombe tout le jour, et la nuit elle la fit dormir sur son sein. Le lendemain , je cuillis une branche de myrte que j'attachai avec des cheveux de ma bienaimée , et l'oiseau reprit sa route connue.
La tige que portait la colombe fut plantée sur ce rivage, et nous l'y. cultivâmes quelques jours. Je l'ai revue depuis couvrant la terre de ses rameaux ! Séléna ne pouvait consentir à s'éloigner de cette solitude; il lui semblait quelle avait été visitée par son père.
Une lune entière s'était écoulée depuis l'arrivée de la colombe messagère, et trois lunes avaient éclairé le désert depuis notre départ de la cabane, lorsqu'un autre événement vint nous fixer sur ces bords. Je ne puis le rappeler sans effroi, sans douleur et sans ravissement. Depuis quelques jours, Séléna n'était plus la même; elle ne répondait pins , comme autrefois, à mes discours ; sa démarche était plus grave , son attitude plus majestueuse; ses yeux , tournés plus souvent vers le ciel , semblaient y chercher un aliment que la terre ne pouvait plus lui fournir.
» 134 4m L'ayant appelée pour le départ , elle nie répondit en rougissant : Plie ta voile , 6 mon époux ; que ta barque s'arrête, et élève ici une cabane, car le génie de la terre m'a regardée ! En achevant ces mots elle pencha sa tête sur mon sein , qu'elle remplit du plus grand bonheur que puisse goûter un mortel.... Elle y resta longtemps. Elle ressemblait à la" vigne féconde qui étend ses bras et demande un appui.
De toute la nuit le sommeil n'approcha point de ma paupière. Je me levai avant l'aurore , j'allai couper dans les bois des branches chargées de fruits , j'en couvris ma barque , et je tournai sa proue vers le nord. Mon dessein était de revenir auprès du vieillard , et d'élever à l'ombre de sa cabane le berceau de ma nouvelle famille ; mais Séléna, qui naguère avait affronté les dangers du grand désert, emportée maintenant par la force de sa destinée , ou par quelque motif que je ne pus comprendre, redoutait ce voyage. Elle me peignit l'inconstance de la mer et les fatigues de la terre; elle voulait obéir à cette voix qui lui ordonnait le repos. Restons ici, me dit-elle , nous marcherons un peu plus tard vers la cabane de mon père. Prends ces deux branches de palmier , grave sur leurs feuilles : Séléna , heureuse épouse , bientôt heureuse
#§^ 135 « mère ; jette-les sur les flots ; mon père et ma sœur les recevront sur leurs rivages. Je ne m'opposai point à son dessein , car j'étais plein de confiance dans la nature.
Aussitôt , animé d'une nouvelle ardeur , je construisis une cabane , je formai un jardin , et j'y transportai les herbes choisies de ces contrées. Chaque jour augmentait mes richesses et ma félicité. Séléna venait me visiter dans mes travaux : avec quelle joie je la voyais au milieu de tous ces objets que ma main avait élevés pour elle ! Je me nommais le plus fortuné des hommes. Je ne regardais plus les cieux comme ma seule patrie ; je me sentais le véritable fils delà terre, où j'allais me perpétuer à jamais. J avais bu à cette fontaine de vie tant cherchée par les Grecs, et, avant eux, par les peuples de l'Orient, dont le cœur fut tourmenté par ce vain désir ; malheureux , qui n'entendirent point que cette fontaine n'était autre chose que l'hymen , source véritable de la jeunesse et de l'immortalité !
Et bientôt, revenant sur cette pensée de l'homme civilisé qui circonscrit la terre autour de lui , je comblai les fossés de ce jardin , j'enlevai ses limites j je voulus que la nature entière participât à la sainteté de ces lieux. J'errais
^136 «* dans la campagne, j'y plantais des arbres, j'y fesais brûler de l'encens pour attirer sur ces demeures les purs esprits qui traversaient les airs , et les y arrêter quelques instans.
Je sortais tous les matins, et je revenais avec des fleurs pour le lever de mon épouse. Je lui portais, avec ces fleurs, tantôt un rayon de miel , tantôt la manne des arbres , tantôt des fruits exquis que j'allais chercher au loin ; mais j'employais à ces courses un temps qu'il m'eût été plus doux de passer auprès d'elle. Il me vint dans la pensée d'imiter les peuplades voisines qui, dans leurs fêtes, coupent la cime d'un palmier, et , creusant son tronc comme le bassin d'une fontaine, y reçoivent la liqueur destinée à le nourrir, liqueur aussi douce que ses fruits ; mais au bout de quelque temps l'arbre languit et meurt. J'en parlai à Séléna , et je lui fis part de mon projet. Laisse , me dit-elle aussitôt , laisse ce bel enfant du désert ; reçois ce qu'il te donne, et dors auprès de moi d'un paisible sommeil : après nous viendra le voyageur, et il ne maudira point ceux qui l'auront précédé dans ces demeures. Pourquoi la main de l'homme serait-elle plus meurtrière que celle de l'ouragan dans toute sa colère ?
Ainsi la nature nous protégeait, et l'inno-
m- 137 «n* cence semblait nous défendre contre les maux souvent inévitables de la nature !
Nous passions les soirées et une partie de la nuit assis sur la porte de notre cabane , respirant cette douce odeur de la terre embrasée lorsque le soleil a cessé de la brûler de ses feux. La poussière ne s'élevait plus, les cris du jour s appaisaient , la nuit régnait insensiblement sur la terre et sur l'onde. C/est l'heure où le voyageur fatigué arrive, et où l'Arabe , avant de fermer sa tente , regarde au loin s'il le voit approcher ; mais il n'y avait pour nous d'autre voyageur que l'hôte inconnu que Séléna portait dans son sein , et , les regards tournés vers les cieux , nous attendions l'étoile qui devait luire sur son berceau.
Hélas ! combien de rêves heureux venaient charmer ces heures nocturnes! Quelquefois, nous rappelant les prédictions du vieillard au jour de notre hymen , nous peuplions en esprit ces déserts de notre nombreuse postérité. Protégée et accrue par sa sagesse, elle devait bientôt donner la main à la nation fière et indépendante du Liban , et, de proche en proche, joignant vers l'Orient les paisibles habitans de l'Inde, et vers le couchant les peuples humains de la Cyrénaïque, ramener insensiblement la
^> 138 « terre à son antique origine. Les hommes, disais-je à Séléna, se lasseront enfin d'être injustes : plus ils auront l'expérience des choses passées , et plus ils verront qu'une même faute a produit tous leurs malheurs. Ils préféreront, quand ils y auront bien regardé , ce cercle de vie qui s'étend autour d'eux, et qui n'a d'autres bornes que celles de l'univers, à cet autre cercle qui , diminuant dans la même proportion que le premier devait s'accroître, les resserre de plus en plus, jusqu'à ce qu'il s'évanouisse avec eux dans le tombeau ; de sorte qu'étant nés pour vivre, ils ne vivent que pour mourir !
Dans ces nuits fraîches et délicieuses , éclairées par la lune et animées par l'amour , tout se mouvait de plaisir dans le désert ; la voix du bonheur s'y exhalait de chaque brin d'herbe , de chaque grain de poussière ; c'était comme le murmure continu d'une vague éloignée. Tous les être bannissaient à l'envi le sommeil pour prolonger les charmes d'une si douce existence. La gazelle, errante sur les hauteurs, les yeux tournés vers le ciel; la gerboise, bondissant dans la plaine; les oiseaux, chantant à .demivoix sur la cime des arbres; les phoques mêmes, s'ébattant sur les rivages de la mer , rendaient
» 139 « à la lune un culte doux et paisible comme elle. Vers ce temps-là, une lumière inconnue, plus vive que celle de cet astre, et moins vive que celle du soleil , vint nous visiter, semblable à un ami qu'on n'a pas vu depuis long-temps ; car ce n'était pas la première fois qu'elle nous apparaissait : elle avait lui sur notre demeure la première nuit de notre hymen , où elle avait été aperçue de mon père et de ma sœur. Elle passa quelques jours avec nous, tantôt n'éclairant que nous-mêmes, tantôt éclairant aussi d'autres objets qui nous en devenaient plus chers. Un soir, à l'heure où elle avait accoutumé de nous apparaître , nous vîmes à sa place comme un faisceau de gerbes enflammées qui , se déployant sur la route céleste , la couvrirent bientôt des brillantes couleurs de Faurore ; puis , une main invisible agitant cette lumière , nous la vîmes se diviser en plusieurs groupes , qui offrirent à nos regards le spectacle le plus extraordinaire et le plus inattendu. O prodige ! c'était la contrée même où Séléna avait reçu le jour, douce illusion qui la ramenait quelques instans auprès de sa famille , de sa famille , hélas ! qu'elle ne devait plus revoir ! Je reconnus sa montagne, son jardin, son bocage, et sa cabane brillante comme une étoile, et qui pa-
raissait l'ornement de cette céleste région. Ses chèvres broutaient l'herbe dorée, et ses colombes volaient dans un océan de lumière. Non loin de cette cabane , nous aperçûmes dans la plaine un vieillard assis au pied d'un arbre , et une jeune fille debout auprès de lui , tels, sans doute, qu'ils étaient dans ce moment. Nous nous vîmes nous-mêmes à l'extrémité du tableau, nos visages appuyés l'un sur l'autre, et nous crûmes entendre dans le calme des cieux les tendres soupirs que nous exhalions sur la terre. Ce spectacle resta long-temps devant nos yeux; mais peu à peu ses teintes s'affaiblirent,, et nous le vîmes s'évanouir. Séléna disparut la première, et bientôt je ne distinguai plus qu'à travers un voile le vieillard, sa fidèle compagne, et les objets qui embellissaient sa demeure !
Cette lumière nous visitait, hélas! pour la dernière fois ! Bientôt après , l'automne s'évanouit aussi, et nous entrâmes dans ces jours d'obscurité et de repos qui préparent en silence les germes de la nature; mais alors les vents de la Grèce , au lieu des parfums accoutumés , nous apportèrent des nouvelles de ma soeur et de son père , gravées sur des feuilles de palmier que je suspendais à ma cabane , et les nations étrangères nous envoyèrent par d'autres routes
m- 141 <m des branches inconnues, des fruits rares et exquis, pour célébrer la naissance de mon premier né.
Hélas! que la vie est inconstante, que ses promesses sont trompeuses ! L'ouragan qui souffle dans la vallée paisible et brise ses plus beaux arbres , la mer élevée jusqu'aux cieux et noyant le faible oiseau qui s'est confié à ses vagues, voilà sa parfaite image. Elle m'a laissé seul sur le rocher d'où elle a précipité tous mes compagnons, et me conserve pour perpétuer mes misères !
L'événement est accompli : une nouvelle Séléna est venue à la lumière. Je me hâte , j'appelle autour d'elle les génies de ces solitudes, j'invoque ceux qui jadis ont béni le premier hymen , et ont assisté à la première naissance de l'homme. Ils vinrent tous , ils la couvrirent de leur égide ; mais ce fut en abandonnant sa mère !
Un soir, c'était le troisième jour depuis la naissance de ma fille, je crus reconnaître la même colombe qui était venue nous visiter après la tempête. J'accourus vers elle ; mais ce n'était, hélas ! que le noir corbeau des montagnes ! Il s'éloigne de moi; je perdis ma route, et la nuit me surprit au milieu du désert. Tout-
à-coup, j'aperçois deux voyageurs couverts de poussière, marchant à grands pas, comme s'ils étaient pressés de rejoindre leur gîte. Je vais à leur rencontre, je les invite à se reposer sous mon toit. Venez , leur dis-je, venez bénir mon premier né. Ils ne me répondent point. Je leur renouvelle ma prière. Nous allons à Tyr, me disent-ils tristement ; on nous y attend : puissent les heureux l'être long-temps ! Etonné de cette réponse , je regarde ces voyageurs : je les reconnais pour ces mêmes fantômes qui m'apparurent la veille de mon hymen , et troublèrent mon bonhenr de leurs sinistres présages. Je bravai alors leur odieuse présence ; mais , dans ce moment , leur nouvel aspect me trouble ; mes cheveux se hérissent: je veux m'éloigner, et je ne puis fuir. J'entends en frémissant ces terribles paroles : Insensé ï que nous demandestu? toi qui, malgré notre défense, n'a pas craint d'unir le jour à la nuit , la lumière aux ténèbres ! La terre ne possédait qu'une Séléna; elle la possédait pour les fils du ciel , et tu la leur as ravie ! Mais ce fruit étranger que tu l'as forcée de produire , est devenu pour elle un fruit de mort. Hâte-toi , car l'air qu'elle respire a cessé de la nourrir. Après avoir ainsi parlé, ils disparurent à mes yeux.
Tremblant , saisi d'effroi et baigné de sueur , je marche vers ma cabane. J'arrive : Séléna se plaint d'une soif ardente ; sa tête se trouble ; elle se croit dans le grand désert , et demande de l'eau pour sa fille. J'épuise tous ses vases, et j'ai peine à la rafraîchir. Te voilà ! m'éci. iai-je ; je te reconnais , ô destin !
Dans ce moment, les vents se déchaînent sur la mer , les montagnes mugissent , les airs se remplissent de poussière i les sables et l'onde se disputent notre cabane, et semblent vouloir la couvrir de son dernier vêtement; mais enfin tout rentre dans Tordre. Ainsi , me dis-je , Séléna reviendra à la vie ! J'expliquais , par cette mort apparente , la mort réelle qui m'avait été prédite ; mais je ne pus conserver long- temps cette espérance.
Comme un cèdre entraîné par un torrent subsiste encore par les soins mêmes de celui qui lui ravit le jour , et se sèche lorsqu'il a retiré ses fatales ondes, ainsi Séléna ne vivait plus que d'une vie empruntée : chaque jour qui finissait emportait une portion de son existence, et le jour qui suivait la retrouvait dans toute sa langueur ; ses forces ne se renouvelaient plus : elle était abandonnée par la nature, dont elle avait été la fille chérie.
J'eus, dans ce même temps, plusieurs autres visions qui confirmèrent la première. L'ami de mon enfance , que je n'avais pu voir avant mon départ de Clazomène, entra soudain dans ma cabane, se jeta dans mes bras, et, sans me parler , fondit en larmes. Je passai une journée entière dans les montagnes avec le sage de Lesbos , et conversant avec lui , comme si les événemens qui avaient eu lieu durant notre absence m'eussent été totalement étrangers. Quelquefois j'entendais des voix éloignées qui s'entretenaient de mes malbeurs ; elles s'en entretenaient avec indifférence, ou avec les accens d'une insultante joie : tels deux pâtres du Liban s'annoncent du baut de leurs rochers que le pacha d'Acre vient de terminer sa carrière. Ainsi toute la nature m'avait aussi abandonné , et j'éprouvais , quoique seul , cette cruelle destinée de l'homme au milieu de ses semblables qui , si le bonheur lui sourit , est porté vers lui par tout ce qui l'entoure, et qui est précipité par les mêmes mains dans les derniers abîmes de l'infortune.
Cependant , malgré tous ces signes , malgré ces avertissemens , je ne pouvais me persuader que la perte de Séléna fût entièrement résolue. Je me flattais qu'elle vivrait encore , et que ,
m> 145 « tombée de si haut, elle s'arrêterait au point où sont les autres mortelles. Dans 1 égarement de mon esprit, je pensais même que cette portion de son existence ne serait point éteinte , qu'elle était passée dans mon sein et que je pourrais la lui rendre ; car depuis le jour fatal où elle avait été frappée, je n'étais plus le même : je n'obéissais plus à cette volonté qui jusqu'ici m'avait conduit; c'était une autre intelligence qui me guidait comme malgré moi. Je sentais dans mon cœur l'ardeur des sy billes , et cet esprit prophétique révéré des anciens peuples (1). Tantôt, immobile auprès de ma cabane , élevé au-dessus de tous les êtres , j'assistais à des événemens d'un ordre supérieur; tantôt, poussé par une force importune qui
(1) Cette sorte de diaphanéité de l'homme, qui le remplit de l'avenir dans tous les cas où il est fortement intéressé à le connaître , tient à une vive et subite élaboration de ses organes , qui se fondent alors, pour ainsi dire, dans un seul, état trèsremarquable , qui est comme une anticipation de sa vie future. Il suffit, pour opérer ce phénomène, que l'homme ainsi transformé , pour ainsi dire , ait une donnée relative ; quelque faible qu'elle soit , il déroulera avec elle le livre du destin ; mais il la lui faut de toute nécessité, et voilà pourquoi les sybilles et les prophètes n'ont jamais pu annoncer, par exemple , la découverte de l'Amérique j objet important , et qui était assurément dans leurs attributions , parce que , quoique les données de cet événement existassent , elles n'étaient point à leur portée.
m> 146 4m m'entraînait à son gré , j'allais sur les bords de la nier, et, sans hache et sans cognée, j'arrachais les tiges des oliviers sauvages, sans que leur poids énorme pût ralentir mes pas. Je les allumais près de ma cabane pour rappeler les vents qui depuis quelques jours ne soufflaient plus dans notre retraite. J'en considérais tristement la flamme, semblable à celle d'un bûcher funèbre Séléna! dormait : debout auprès d'elle, l'oeil ouvert, j 'étais sa lampe nocturne et vigi* 3 an te. Quelquefois , guidé par cette nouvelle lumière qui m'avait été donnée, je sortais au milieu de la nuit, et j'allais cueillir sur les montagnes l'herbe ou le fruit que venait de lui indiquer dans son sommeil le génie attaché à son existence. Je luttais , quoique en vain , contre ses destinées , heureux encore de porter les miennes dans mes mains !
Elle se réveillait , et le sourire paraissait sur ses lèvres. Tantôt elle prenait sa fille dans ses bras , et lui versait le doux lait de ses mamelles; tantôt elle lui donnait les fruits des arbres et l'antique nourriture des forêts. Ta, pauvre enfant, lui disait-elle, tu trouveras partout ta mère. Tu es si chère à la nature , que la lionne même accourrait à tes cris.
Il y avait dans les montagnes voisines des
troupeaux de chèvres mambrines renommées pour leur riche toison. Leurs nourrissons ne pouvaient épuiser le lait qu'elles recueillaient sur ces rochers chargés d'herbes aromatiques. Séléna me dit de les joindre , et de choisir dans leur nombre celle qui la première s'arrêterait à la voix de l'enfant. Elle me parla beaucoup de sa fille ; elle ne me dit rien de sa sœur ni de son père (1 ).
(1 ) Ce trait nous découvre les peines cachées de Séiena , qui ont évidemment contribué à sa perte. En effet , elle ne pouvait plus rester dans sa cabane , où les transports de son époux auraient pu troubler l'ame pure de sa jeune sœur , et elle ne pouvait vivre loin de cette sœur chérie et de son père. Cet édifice de perfection physique et morale , atteint dans une de ses parties , devait tomber nécessairement au premier choc qui ébranlerait l'autre. Quant au jeune étrnger, il n'était point encore assez pur pour cet éden ; il le troubla , et fut ce qu'il devait être , l'homme de douleur. 11 fallait donc que Séléna mourût ! il fallait que vous disparussiez de la terre , famille juste et vénérable que la terre n'était pas encore digne de posséder ! Vous deviez tomber comme le fruit prématuré que l'hiver moissonne dans son retour, et qu'il finit cependant par respecter lorsqu'il s'obstine à reparaître, soit que l'arbre qui le portait ait acquis de plus fortes racines , ou qu'il soit défendu par d'autres arbres de son espèce que ses semences ont fait naître ; ce qui doit faire espérer que votre exemple ne sera point perdu pour le monde. Mais, demandera-t-on , que y avait-il de si extraordinaire dans cette famille ? Presque rien , sans doute. Des millions d'indiens vivent sur les bords du Gange , comme elle vivait dans les déserts de la Syrie ; à quelques journées de leur demeure , près cïe Canubin , on voit dans le
» 148 <m Nous fûmes ainsi jusqu'au dernier décours de l'astre de la nuit. Séléna sentit alors qu'elle était appelée vers d'autres régions. Elle se lève, se revêt d'une tunique blanche, et ceint sa tête d'un voile. Nous sortons de la cabane. Le soleil avait fourni les trois quarts de sa course. Elle se rendit à sa fontaine, s'inclina, et but un peu de son eau ; elle eut assez de force pour en faire des libations , qui étaient son dernier adieu à la terre. Elle revint sur ses pas , et alla vers la partie du jardin qui donnait sur les montagnes : là était sa fille , suspendue sur son hamac. Elle souriait, et semblait appeler sa mère en lui tendant les bras. Ce fut un moment de vive émotion. Elle se remit, elle cueillit , non sans dessein , quelques fleurs , qu'elle jeta sur sa fille : elle lui parlait pour un temps éloigné. Enfin , elle s'assit sur un siège de gazon que mes mains avaient élevé pour elle. Après un moment de silence , elle me dit , d'une voix faible et émue :
roc huit cents grottes qui étaient habitées jadis par de pieux solitaires dont les mains n'avaient jamais versé non plus le sang des animaux; dans le monastère même qui s'élève à côté de ces grottes, trois cents cénobites suivent encore aujourd'hui cette antique loi : néanmoins , cette famille est la seule , je crois , dont les pensées aient été accueillies par la source pure de toute bonté , de toute justice, de toute sagesse et de toute intelligence.
« Te souviens-tu de ces deux saules (1) que » nous rencontrâmes dans le désert ? l'un avait » été abattu par les vents, et l'autre, penchant » vers lui sa tête , y prit de nouvelles racines , » et couvrit d'un berceau de verdure le fruit » de leur amour. Je veux que tu le cherches , )) et que tu dresses ta tente auprès de lui quand » je ne serai plus ».
Elle garda un long silence , puis elle me dit , d'une voix plus faible : « Personne ne vient-il )> du désert ? )> Pendant tout ce discours , mon esprit était égaré ; je l'entendais, sans pouvoir lui répondre. Je me levai, et je regardai du côté de sa terre natale. Non, lui dis- je, personne ne vient du désert. « Baisse , me dit-elle , le voile sur mes yeux. » Je baisse le voile sur ses yeux. Tout-à-coup , à cette vue , saisi d'effroi , j'arrache ce voile funeste : elle n'était plus !
Je cours, je rugis comme un lion, je rôde autour de Séléna. Je l'appelle, elle ne me répond point. Que fais-je? où suis-je ? quel est ce sommeil ? Je tombe anéanti. Des cris me réveillent. Est-ce toi , Séléna? Réponds , réponds,
ô ma bien-aimée! C'était sa fille î Je marche
à grands pas dans le désert, j'invoque toute la
(I) Le ealaf , espèce de saule révéré des Orientaux.
*is> 150 -m nature; mais toute la nature est insensible à ma voix. Je retourne auprès de Séléna ; je lui parle -.'même silence. Je cours à sa fontaine; son eau peut-être la rappellera à la vie. Là, un spectre horrible m'apparaît , les cheveux hérissés , le front pâle et les yeux sanglans. Est-ce toi , lui dis- je , est-ce toi qui lui as ravi le jour ? Je menace ce spectre, que je reconnais enfin : c'est moi.... Je marche, épouvanté, du côté du rivage; j'entre dans la mer, qui se dérobe sous mes pas (1). Je reviens, enfin, au souvenir confus de ma fille. Désespéré , je l'arrache de son berceau , je la place sur le sein nu de sa mère, où elle cherche encore sa nourriture, et, chargé de ce fardeau, je m'achemine une seconde fois vers le rivage. Je dresse la voile de la mort, et je cingle vers l'abîme dont je reconnais la voix. Il me reconnaît aussi ; il appelle ma barque; mais à peine l'a-t-il reçue, ô douce espérance trompée ! qu'il la rejette au loin , et semble m'interdire son approche. Trois fois je m'élance , et trois fois les vagues me repoussent avec d'affreux mugissemens. Je cherche la cause de ce prodige ; je ne puis méconnaître le bras
(1 ) On peut , dans de certains endroits du rivage de Syrie , marcher dans la mer l'espace d'un mille sans avoir de l'eau audessus de la ceinture.
» 151 -^ d'une mère. L'esprit de Sélena nous a suivis sur les flots; il protège sa fille, il la défend contre son père. Cruel moment ! ce fut alors que je sentis tout mon malheur. Sélena me vit les yeux fixés sur les flots, incertain, brûlant de rejoindre son ombre, et craignant de l'offenser. Mes larmes, qui coulèrent abondamment; mes cris, qui retentirent sur la vaste mer , lui apprirent que je différais de mourir. Dans ce même instant, un autre événement, bien qu'il parût envoyé par la providence, vint ajouter à l'amertume de mes pensées. J'avais tout transporté du rivage dans cette barque, qui devait nous conduire tous les trois au même gîte ; mais , dans ce bagage , il n'y avait rien pour la vie, tout était pour la mort. Voilà que tout-à-coup j'aperçois à mes pieds un de ces rameaux que j'y avais apportés dans des temps plus heureux pour un retour qui s'exécutait maintenant sous d'autres auspices. A ce rameau desséché , trop vive image de ma chère Sélena, appendaient des fruits dans toute leur fraîcheur; j'en exprimai un sur les lèvres de ma fille , et à peine eus-je rempli ce tendre et pénible devoir, que le vent , calme jusqu'alors, souffla tout-à-coup, et nous porta avec rapidité vers l'Occident. Après avoir été toute la nuit à
» 152 •«* la merci des vagues , j'aperçus au point du jour, dans le lointain, cette île que j'avais vue jadis dans de plus doux instans: berceau de mon bonheur 9 elle devait en être le tombeau , et renfermer toute l'existence du plus infortuné des hommes. J'y arrivai un peu avant le coucher du soleil. Je déposai ma bien-aimée au pied d'un térébinthe, et j'errai ça et là dans cette île. J'y aperçus ces fleurs qui avaient commencé la chaîne de notre amour ; je les cueillis avec transport , et j'allai vers la pointe de l'île où j'avais abordé la première fois. Ma barque n'y était point ! Je revins sur mes pas , au pied du térébinthe , et j'offris ces fleurs à ma bien-aimée. Je passai la nuit auprès d'elle, rêvant, quoique éveillé, étonné de vivre, ou plutôt ne pensant point que Séléna pût m'avoir été ravie. L'aurore, me disais-je, la rendra à mon amour. L'aurore parut; je soulevai le voile de Séléna , et ses yeux furent frappés de ses premiers rayons ; mais son sommeil était si profond, qu'elle ne put être réveillée. Le soleil se montra à son tour dans les cieux, et répandit la vie dans les airs, sur la terre et sur l'onde. Tout est fini, m'écriai-je, en laissant tomber le voile , il n'y a plus rien ici-bas pour ma bien-aimée ! Je m'occupai à
» 153 <§ss chercher son dernier asile. Je le demandai d'abord aux rochers du rivage ; mais ce fut en vain. Je ne pus l'obtenir non plus de la terre aride et desséchée. Enfin 5 je confiai au sable fragile ce que j'avais de plus cher au monde. Repose , ô ma bien-aimée ! lui dis-je : la vague humide mouillera tes pieds; mais tu n'as plus rien à craindre de la tempête. Je pris ma fille dans mes bras, et, l'élevant au-dessus du tombeau de sa mère, je l'appelai à haute voix Sélénaïa. Vis heureuse, chère enfant, m'écriaïje; pourquoi t'envelopperais- je dans ma douleur ! 11 me restait un dernier sacrifice : je portais dans mes mains un autre voile de mon épouse , où il me semblait que son image était empreinte; c'était son voile de vierge. Prêt à m' éloigner de cette île , je le suspendis à l'arbuste le plus voisin de son tombeau , afin d'arrêter par ce signe ceux que les vents pousseraient vers ce rivage ; de même qu'un vaisseau brisé fait songer à la tempête , et qu'au milieu des myrtes, l'on pense au vautour en voyant sur la terre toutes les plumes d'une colombe.
Ainsi a péri la plus aimable des mortelles ! J'erre, et je la cherche; je l'appelle, et j'écoute... Que fais-je dans ces rochers ? quel tyran m'y l'etient si loin de sa patrie , si loin de son toin-
beau ? Hélas ! tous les lieux sont égaux pour moi ! L'étoile qui me conduisait a disparu des cieux , l'arbre qui me nourrissait est tombé en poussière.
SELENA.