ACTE I, SCÈNE YI
ELVIRE
Ah ! des nœuds les plus saints comme il se fait un jeu ! LEPORELLO , tirant son livre de dessous son manteau.
Ce gros livre est rempli des noms de ses maîtresses
Vous voyez l'abrégé de ses amours traîtresses. Pour vous guérir vous-même , allons , lisez un peu.
Madame, des beautés qu'il aime Je tiens l'inventaire moi-même ; Noms de famille et de baptême , La liste est complète, je crois.
En Allemagne , cent-quarante ; L'Italie en a deux cent trente ; En France, quatre cent cinquante; Et chez les Turcs rien que soixante...
Mais en Espagne , oh! mille et trois!
Vous y trouvez des comtesses,
Des bourgeoises , des altesses ,
Des grisettes , des duchesses ,
Jusques à des chanoinessesl...
Des femmes de mille espèces,
De tout âge et de tout rang.
Mon maître est tout à chacune;
Dans la blonde il voit la lune ,
La comète dans la brune;
C'est un culte qu'il leur rend.
En décembre , il la veut grasse;
En juin , à la maigre il passe ;
La petite a plus de grâce ;
La grande en éclat l'efface.
DON JUAN
Voyez , rien ne le surprend :
Chez les vieilles il se glisse , Pour que son livret grossisse; Mais son bijou , son caprice, Oh î c'est un cœur de novice, Puisqu'il faut vous parler franc.
Enfin , veuve , femme ou fille , Riche ou non , laide ou gentille, Pourvu qu'on porte mantille , Vous savez comme il s'y prend.
(Elvire sort vers la fin de cet air. )