LA CHANSON DES CLOCHERS WALLONS
Fragment publié par la revue Wallonia, sous le titre : Motif de décoration verbale pour une conférence sur la Chanson des Clochers wallons, d’une conférence faite sous les auspices des Amitiés françaises, à Mons le 23 décembre 1912, à Liège le 29 mai 1913.
Siegfried dort dans la forêt. Il a longtemps marché sous l’ombrage des chênes. Il a longtemps erré par les monts et les plaines. Sur les sommets rocheux, il entendit les aigles ; mais il ne comprit rien à leurs durs cris sauvages.
Il entendit aussi l’alouette éperdue qui trillait son appel dans le haut de l’azur. Fauvettes et pinsons, mésanges et rouges-gorges lui parlèrent encore de force et d’avenir. Mais il ne comprit rien à leurs conseils charmants...
Le merle et le coucou, le gai chardonneret, voulurent à leur tour lui clamer son destin. Et le ruisseau d’argent qui fuyait sous les arbres l’exhorta gentiment de son plus frais babil. Mais il ne comprit point ce que disaient leurs voix...
Et voici que dans l’aube, un jeune dieu s’éveille. Il écoute en rêvant la forêt qui murmure. Il veut chanter aussi, il veut dire aux oiseaux sa jeune joie qui chante en sa jeune énergie. De son glaive vainqueur, il taille des roseaux. Un peu du sang du monstre ainsi touche sa lèvre. Et soudain, il comprend, il se dresse, il bondit, vers son destin radieux de combats et d’amour.
Qui donc éveillera la Wallonie qui dort? Elle a longtemps vécu dans la fièvre et la peine. Son ardeur à l’eflort jamais ne s’est lassée. Mais le bruit des métiers sur les bords de la Vesdre, le fracas des marteaux dans les usines rouges des rives de la Sambre et de la grande Meuse, le tapage des charbons arrachés aux flancs du Borinage, l’étourdissaient. Elle avait entendu bien des chansons anciennes. Des clochers de Tournay, des plaines du Brabant, des refrains de vaillance avaient empli les airs. Mais elle ne s’en souvenait plus...
Mons avec son Doudou, Nivelle avec son Jean, Namur au Bia Bouquet, les Valeureux Liégeois de la Cité ardente, c’était partout l’appel de la race à la race.
En chantant s’affirmait notre gaîté frondeuse et notre amour filial pour la Terre sacrée. Mais les voix du passé peu à peu s’étaient tues et nul n’entendait plus leur sens grave et profond.
Quel dragon faudra-t-il envoyer au trépas ? Quel sang révélateur devra brûler ta lèvre, ô Wallonie, pour te faire écouter ce que disent ces voix, pour que consciente enfin de ton avenir clair, tu surgisses dressée, ardente et volontaire, pour ton radieux destin de combats et d’amour, — comme le fit Siegfried en la forêt germaine?