PAUL JANSON
Discours prononcé au Palais de Justice de Bruxelles, le 28 mai igi3, lors de la Cérémonie comniéy^iorative organisée en l'honneur de Paul Janson par la Fédération des Avocats.
Ce fut certes une touchante pensée que celle de réunir la Fédération pour examiner la généreuse proposition qu’il nous légua comme un témoignage dernier de sympathie à notre profession. Mais ce serait amoindrir peut-être la grandeur de notre reconnaissant hommage que de nous attarder dans les détails de statistiques, de calculs, de considérations pratiques que présente cette proposition. Renvoyons cet examen à une commission, si vous le voulez bien, et gardons tout entière l’impression réconfortante de cette cérémonie commémorative. Restons dignes du grand souvenir qui vit aujourd’hui parmi nous. Sculptons en nous-mêmes la statue de celui qui n’est plus, voyons-le en ses lignes essentielles :
Tel qu’en lui-même enfin l'éternité le change...
Nous sommes, pour cette œuvre, particulièrement favorisés; les aînés et les contemporains de Paul Janson ne l’ont vu qu’au travers des circonstances quotidiennes; d’autre part, ceux qui nous succéderont ne connaîtront de lui que la haute figure qu’il laisse à l’Histoire. Nous, au contraire, nous avons assez de recul pour admirer sa taille, et nous sommes assez près de lui pour avoir encore le souvenir de sa voix passionnée.
Conditions éminemment propices à l’appréciation d’un Orateur, et que fut par excellence Paul Janson, si ce n’est l’homme qui parle? Abandonnons-nous donc à ce plaisir austère et délicat ; laissons-nous enivrer par la mémoire ravivée des magies de son éloquence.
On a défini, naguère encore, en cette salle, l’éloquence, selon la conception courante : l’art de convaincre et de persuader. Chaque fois que j’entends exprimer cette conception, subordonnée à l’utilité immédiate, je pense que c’est parler de l’art du verbe comme on pourrait parler de l’art de l’ingénieur. En ce sens étendu, ce
mot ne désigne plus que l’habileté des activités humaines. Si l’éloquence n’était que cela, il faudrait considérer comme les plus grands orateurs, au Barreau, ceux qui gagnent leurs procès, à une tribune parlementaire, ceux qui parlent au nom de la majorité.
Et l’on sent tout de suite, à y réfléchir un peu, que l’éloquence peut exister indépendamment de son résultat. Non, ce n’est pas seulement le moyen de persuader, c’est plus et mieux encore : c’est le moyen d’atteindre une utilité plus générale et plus haute que la formation d’une conviction, c’est le moyen d’émouvoir et d’exalter, de hausser un auditoire vers une vie plus noble et plus large, de lui faire apparaître pour quelques instants la radieuse figure de la Beauté.
En cela, et par cela, l’éloquence est vraiment une forme d’art qui s’apparente au théâtre, à la danse, à la musique. Et, de même que tout bruit n’est pas de la musique, toute parole n’est pas de l’éloquence. Le professeur qui expose sa science, le dialecticien qui argumente, l’avocat qui plaide, ne sont pas nécessairement des orateurs. Je voudrais réserver ce nom aux artistes capables de faire naître en nous, à certaines heures, le frisson héroïque et sacré.
Paul Janson fut de ceux-là.
Je me souviens d’abord, lorsque je pense à lui, de cette période de meetings bruxellois qui, vers 1880, passionnèrent les foules. Ah! avec quel frémissant enthousiasme ma jeunesse, celle de mes amis de l’Université, se ruait alors à ses discours. Son nom sur une affiche, et c’était aussitôt tous nos plaisirs de jeunes gens sacrifiés pour celui de l’entendre, et c’étaient des milliers de mains ardentes à l’applaudir. Dès qu’il paraissait, les acclamations éclataient, frénétiques, puis, le silence, avide.
Ce qu’il disait n’importe plus, n’importait pas. Nous n’allions pas là, je vous l’assure, pour être persuadés et convaincus. Nous et les autres, et ces milliers d’autres, nous n’attendions pas de lui une argumentation démonstrative des thèses progressistes, nous allions nous plonger dans ses phrases comme en un bain d’énergie.
Ah 1 cette face de force et de résolution, ces yeux de feu, ces yeux sous les sourcils, ces cheveux en arrière, cet aspect léonin, et surtout cette voix formidable. . .
Un journaliste d’alors, dans un effort pour être spirituel et dénigreur, — pareils efforts font partie du métier, — avait défini l’éloquence de Paul Janson : Un lieu commun dans un trombone.
Je rappelle le mot sans hésitation, car il n’est plus diminuant aujourd’hui. Notre grand confrère est, à l’heure présente, tellement haut dans la vénération humaine, que tout essai de le diminuer ne diminuerait que les diminuateurs.
Je rappelle le mot parce qu’il peut se dire de tout orateur populaire. Quand les grands prédicateurs du moyen âge, quand un Saint Bernardin de Sienne, notamment, parlait pendant plusieurs heures devant des milliers d’auditeurs, j’imagine qu’il devait posséder aussi un organe énormément sonore. Et j’imagine encore que pour établir entre lui et son auditoire la communication nécessaire, il devait aussi renoncer aux spéculations subtiles et originales, et se contenter d’idées courantes, de lieux communs.
Le journaliste ne faisait donc qu’énoncer les conditions mêmes de l’éloquence du prédicateur et du tribun. Mais il faudrait constater ensuite, pour être complet et équitable, la distance entre ce point de départ grossier et le point d’arrivée. De même qu’un aviateur se lance d’abord sur la terre pour escalader le ciel, l’orateur des réunions populaires doit pouvoir s’élever. Avec Paul Janson, quels coups d’ailes éperdus, quelle ampleur tout à coup; comme on était transporté vers les cimes, vibrant d’émotions intenses. On s’en allait avec de la chaleur au cœur, plein de confiance accrue et de féconds espoirs.
Je devais retrouver au Barreau celui dont les rugissements m’avaient fait l’âme intrépide. Dans les procès civils, sa fougue se calmait pour procurer au juge la clarté. C’était un juriste parfait, un cerveau latin, soucieux d’ordre, de lumière et d’harmonie. Il avait, pour la forme sobre et précise du Code Civil, imprudemment calomniée, un respect filial. Il était de la grande lignée de ceux qui le rédigèrent. Mais, même dans l’examen et la critique des textes, son impétuosité n’était que contenue.
Elle apparaissait ça et là, sous l’allure démonstrative, en un éclat de voix prenant.
Aux assises, elle s’avérait tout entière. Le tribun retrouvait là des conditions oratoires analogues à celles des réunions publiques, avec un objet plus précis, et l’excitation d’une victoire plus immédiate.
Je le revis enfin au Parlement. Son autorité s’était imposée à ce milieu ingrat. Ingrat, car l’éloquence parlementaire est peut-être, de toutes, la plus difficile. On parle devant des gens distraits, indifférents ou hostiles, à la merci d’interruptions, parfois stupides et parfois spirituelles (ces dern:(ères sont les plus dangereuses) ; on parle devant la presse qui enregistrera impitoyablement pour le pays la moindre défaillance et négligera dédaigneusement un méritoire effort.
Paul Janson y apporta la lucidité du juriste et la flamme du tribun. Même en ces dernières années, ses ardeurs déclinantes jetèrent de superbes lueurs chaque fois que les grandes causes qui lui étaient chères surgirent à l’horizon politique.
Il ne connut pas les allégresses du triomphe. Il ne persuada point ses auditeurs. Au parlement, d’ailleurs, on peut espérer tout au plus faire changer un adversaire d’opinion, jamais de vote. Et pourtant son éloquence était unanimement célébrée comme l’expression d’une sincérité et d’une générosité magnifiques.
Et je peux conclure : persuader est accessoire, grandir est essentiel. N’est pas orateur celui qui ne laisse pas son auditeur supérieur à ce qu’il était avant le discours, celui qui n’a pas enrichi l’esprit de quelque aperçu nouveau, gonflé le cœur de quelque foi nouvelle. Les formes et les motifs de cet idéalisme peuvent changer au cours des siècles, mais son essence reste identique à elle-même et indispensable à l’éloquence. La voix de Paul Janson élargissait la vie.