LA QUESTION SCOLAIRE
Discours prononcé au meeting organisé par la Fédération socialiste de Charleroi, le 24 avril içii, dans la salle de la Bourse.
La question scolaire, question sociale.
On la considère généralement, dans l’opinion publique, comme une question particulièrement réservée au parti libéral. 11 semble, en effet, que le parti libéral ait concentré son effort sur la question scolaire et que le parti socialiste ait concentré le sien sur les lois ouvrières ; mais c’est là une conception tout à fait superficielle, car si le parti socialiste a fréquemment réclamé des améliorations par voie législative, à la situation économique des travailleurs, jamais il n’a oublié que la question scolaire était l’une des plus importantes des lois sociales. Tout ce qui touche à l’enseignement du peuple est de la législation ouvrière ; car rien ne servirait d’améliorer les salaires, de diminuer la journée de labeur, d’assurer la réparation aux victimes d’accidents du travail, une retraite aux vieux, si, en même temps, et par le même effort, on n’assure à la classe ouvrière son émancipation intellectuelle et morale !
Il y a là des phénomènes connexes.
Les améliorations d’ordre matériel ne donnent vraiment tous leurs fruits que lorsque les ouvriers sont à même de les connaître et de s’en prévaloir.
Les lois, en elles-mêmes, ne peuvent pas grand’chose ; ce ne sont que des instruments que l’on met dans vos mains ; et il faut que vos mains, conduites par votre cerveau, soient capables de s’en servir.
Combien de fois, faute de connaissances, vous autres, ouvriers, n’avez pas profité de vos droits !
Combien de servitudes avez-vous acceptées, faute de résistance suffisante ! Votre oppression était facilitée par le fait que vous n'aviez pas reçu l’instruction nécessaire.
Quand nous pensons à notre histoire politique, quand nous nous demandons pourquoi pendant si longtemps, aux temps censitaires, le parti libéral pas plus que le parti catholique n’a pas instauré l’instruction obligatoire, nous ne pouvons
l’expliquer qu’ainsi : c’est parce qu’il fallait que la classe ouvrière restât soumise et résignée, facile à conduire. Plus instruite, elle devenait malaisée à gouverner.
Aujourd’hui que le corps électoral s’est étendu, aujourd’hui que les bourgeois censitaires sont noyés dans l’immense masse du peuple, les démocrates mettent aux premiers plans la question de l’enseignement, et les ouvriers sont les plus ardents.
Leurs syndicats, leurs mutualités, leurs coopératives, toutes leurs œuvres économiques, leur ont appris combien il est nécessaire, indispensable pour l’avenir, que les enfants reçoivent une instruction large, abondante, proportionnée aux nécessités de demain. Aussi, dans nos meetings, congrès, partout, côte à côte avec les libéraux éclairés et démocratisés par l’adversité, les socialistes exigent la solution de cette question primordiale, autant que l’électorale et que la militaire!
Le 4 mai igo6, je disais à la Chambre — on aime toujours, n’est-ce pas, à rappeler ce qu’on a dit et écrit autrefois quand on peut constater avec satisfaction que l’on avait vu clair — je disais en terminant un discours :
« Que la prochaine consultation du pays soit, pour le gouvernement clérical, son trépas ou le commencement de son agonie.
» Je n’entends pas prédire, mais ce que j’affirme avec tranquillité, c’est que les idées que nous avons défendues en matière sociale, militaire et scolaire, sont celles qui triompheront dès demain avec lui, ou contre lui. »
En matière sociale, qu’avons-nous défendu? Qu’ai-je eu l’honneur de présenter aux Chambres?
La loi sur la réglementation de la journée de travail dans les mines. Elle est faite aujourd’hui !
Qu’est-ce que mon regretté collègue Alfred Defuisseaux avait présenté depuis seize ans déjà? La loi sur les pensions des mineurs. Elle est faite aujourd’hui !
Ce sont nos idées en matière sociale qui ont triomphé et qui triompheront de plus en plus demain !
La loi militaire ? Ce sont encore les idées des gauches libérale et socialiste qui ont amené le gouvernement à l’adoption d’une transaction qui n’est qu’un pas en avant, qu’une étape provisoire vers un système d’égalité et de justice!
Et en matière scolaire ? Est-ce que nos idées ne triomphent pas encore d’une façon éclaiante ? Quelles sont ces idées ? Rappelons-le.
En 1906, le Congrès du Parti Ouvrier disait : « Le Congrès, conformément aux résolutions votées au Congrès syndical du i5 décembre 1901.
Emet le vœu de voir l’Etat décréter l’instruction obligatoire pour les enfants de 6 à 14 ans. Les jeunes gens de 14 à 18 ans devront fréquenter soit une école d’adultes, soit une école professionnelle pendant un certain nombre d’heures par semaine, sauf dans le cas où ils justifient faire ou avoir fait des études équivalentes.
Les pouvoirs publics organiseront l’œuvre des vestiaires et des cantines scolaires, ouvertes à tous les enfants, sans distinction.
Le congrès estime, en outre, qu’une loi sur l’instruction obligatoire, pour être pleinement efficace, doit être complétée par l’interdiction légale du travail des «nfants en âge d’école. »
Aujourd’hui, que le gouvernement clérical nous présente une loi scolaire, qui a eu pour effet immédiat de confondre, en un seul bloc, libéraux et socialistes, unis pour la résistance à outrance, que trouvons-nous dans ce projet scolaire? Je tiens à l’examiner avec vous parce que cela me donne l’occasion de répondre à certaines interprétations que des journaux cléricaux ont données de mes déclarations. Que je sois pleinement d’accord avec mes amis pour défendre avec la dernière énergie le projet, n’en doutez point, mais laissez-moi, même dans l’ardeur de la lutte, la satisfaction de voir le gouvernement catholique et M. Schollaert lui-même arriver à épouser des idées que j’ai défendues avec passion.
Les victoires de l’opinion.
Instruction obligatoire.
Avec le projet de M. Schollaert, c’est l’instruction obligatoire qui triomphe. A peine formulée, atténuée, mais tout de même incluse, notre revendication est reconnue en son principe. Les sanctions sont faibles. Mais s’il n'y avait que ce point, on s’entendrait vite sans doute.
Comme il serait facile de s’accorder sur un moyen de rendre effective l’obligation de l’instruction ! Je sais bien que dans certaines gazettes cléricales, on nous a représentés, nous, socialistes et libéraux, comme voulant aller chercher avec des gendarmes les parents qui ne rempliraient pas leurs devoirs, les enfermer en prison, les traîner sur la place publique, les afficher à des poteaux d’exécution. Oh ! non, n’est-ce pas?
Il n’y a pas besoin de recourir à de pareils moyens qui blesseraient nos mœurs. Lorsqu’on a établi en Belgique cette mesure excellente : le vote obligatoire, on est arrivé à la rendre sérieuse sans recourir à des sanctions draconiennes. L’important est d’abord de proclamer le principe de l’obligation et puis de rechercher, en tenant compte des mœurs et de l’expérience, des sanctions qui conviennent.
Enregistrons donc, victorieusement, cette consécration par l’adversaire, d’un principe que nous avons toujours défendu : l’obligation de l’instruction primaire.
La gratuité.
Constatons de même que le projet propose de consacrer définitivement cet autre principe : la gratuité.
La prolongation jusque quatorze ans.
Et saluons enfin la prolongation des études primaires jusque quatorze ans, autre réforme capitale que nous réclamons depuis des années.
Permettez-moi d’insister un peu sur ce point et vous en faire apprécier l’importance pour le prolétariat et la nation.
L’instruction primaire jusque douze ans, comme elle est organisée aujourd’hui, est, au point de vue du peuple, manifestement insuffisante. 11 faut la prolonger de deux ans et comme corollaire, interdire l’entrée des enfants, avant quatorze ans, dans les fournaises industrielles. Le projet le reconnaît, enfin. Entendez-vous dans les paroles du gouvernement, l’écho de nos revendications de 1906?
Depuis si longtemps nous avions dénoncé le caractère dérisoire de la loi de 1889, cette première conquête ouvrière! Depuis si longtemps nous avions demandé d’arracher au minotaure industriel ces frêles enfants, espoir de notre nation! On reconnaît enfin que nous avions raison. Le caractère social de la loi scolaire s’affirme avec éclat.
Si l’on veut obliger les parents à envoyer leurs enfants à l’école jusqu’à 14 ans, il faut les préserver de la tentation de les envoyer à l’usine.
Et du coup, la conception même de la pédagogie primaire doit se modifier. Il ne s’agit plus seulement de préparer de jeunes bourgeois à l’école moyenne et à l’athénée, il s’agit de préparer des fils d’ouvriers et de paysans à la vie qui les attend, il s’agit de donner à notre commerce, à notre agriculture, à notre industrie les agents intelligents et actifs qui feront sa prospérité et sa grandeur !
Les programmes, les méthodes, tout doit changer. Avec l’obligation, l’instruction doit être comprise et organisée pour les enfants du peuple,
Leur demanderez-vous des leçons apprises par cœur, des exercices de mémoire et de style, des préparations aux études supérieures? Non, préparez-les à la vie! à la vie qui les attend, à celle de leur père, de leurs frères aînés, à l’existence de travailleur manuel. Qu’ils sachent voir et réfléchir, observer et comprendre, faire preuve d’initiative !
Les quatrièmes degrés.
Apprenez-leur à penser, à trouver quelque chose parce que, dans la vie qu’ils vivront, personne ne sera là pour leur faire réciter une leçon. Les gens et les choses leur poseront des problèmes que seules leur énergie, leur initiative, leur volonté sauront résoudre. Il faut éveiller leur esprit de réflexion et de spontanéité et c’est pourquoi, dans des communes comme St-Gilles, comme Marcinelle, nous avons créé un enseignement du quatrième degré.
Nous n’y faisons pas des mineurs, des menuisiers, des chaudronniers, mais nous faisons des jeunes gens qui ont l’esprit éveillé de façon à pouvoir devenir de bons chaudronniers, de bons menuisiers, de bons mineurs comprenant les difficultés de leur travail. Cette école-là est faite, est créée pour les enfants du peuple!
Ces étapes primaires, destinées aux enfants de 12 à 14 ans, ce quatrième degré, ce sont des communes démocratiques qui en ont donné l’exemple fécond.
Et elles l’ont complété par des cours d’adultes et des établissements d’installation technique et professionnelle, car l’expérience démontre trop nettement pour qui
veut voir, que l’instruction de l’enfance ne suffit pas et doit se poursuivre jusqu’à l’adolescence et la jeunesse!
Ecoles multipliées et largement ouvertes à tous, car il ne s’agit pas de faire des porions ou des contremaîtres, c’est la masse entière qu’il faut relever. Si l’Allemagne triomphe aujourd’hui sur les marchés du monde, c’est pour l’avoir compris. Nous voulons à notre tour maintenir notre prospérité industrielle en la justifiant par la supériorité professionnelle de nos travailleurs.
Il ne suffit plus aujourd’hui d’être robuste et fort, il faut être adroit, instruit, habile, connaître son métier, faire preuve d’initiative et de science et c’est pour déterminer cette évolution bienfaisante que les magnifiques institutions d’enseignement de la province du Hainaut ont été créées!
Voici que l’utilité de nos classes primaires en quatrième degré est officiellement reconnue. Quelle satisfaction pour les propagandes démocratiques !
Il ne faudrait point s’illusionner toutefois. Le principe triomphe, mais le principe seulement. Car son application pratique, immédiate, n’est pas réalisable. Pour donner cet enseignement intégral, il faut des instituteurs spécialement préparés, et nous ne les avons pas.
Il est assez étrange qu’on songe à créer des quatrièmes degrés dans plus de 2,000 communes de la Belgique, alors qu’on ne s’est jamais préoccupé de former les maîtres indispensables. Cette remarque suffit à révéler le bluff de nos gouvernants, à indiquer combien est trompeuse l’apparence séduisante qu’ils ont voulu donner à certains aspects de leur projet.
Ici encore, l’attitude du gouvernement doit être comparée avec celle de la province de Hainaut. Notre administration provinciale, ayant compris l’importance de la formation des instituteurs pour cet enseignement spécial, a voulu, il y a quelques années, créer des cours normaux dans ce but. Elle en a été empêchée par le gouvernement. Si l’on avait secondé mieux son excellente initiative, de nombreux instituteurs seraient préparés pour les quatrièmes degrés de demain, et l’on pourrait voir dans la proposition Schollaert, autre chose que de la poudre aux yeux !
Mais il est permis de se demander ce que seront les quatrièmes degrés, dans ces conditions. De misérables ouvroirs où des religieux exploiteront l’enfance sous prétexte d’instruction professionnelle. Nous avons eu de tristes exemples de pareilles organisations. De telle sorte qu’on aura fait semblant de les arracher à l’atelier pour les enfermer dans des ateliers pieux qu’on baptiserait écoles. Méfions-nous !
Les lacunes du projet.
Les cantines scolaires.
Je viens de vous indiquer brièvement ce qui est dans le projet. Voyons maintenant ce qui n’y est point, et qu’on s’attendait à y voir.
En premier lieu, rien pour la cantine scolaire. M. Colaert, dans un rapport
singulièrement bref, écarte dédaigneusement la proposition que j’avais présentée. Patience! Nous aurons, là aussi, notre revanche!
Il est, en effet, insensé de prétendre donner la nourriture du cerveau aux enfants qui n’ont point la nourriture de l’estomac.
Dès maintenant, nombreux sont les petits insuffisamment nourris, qui ne sont pas physiquement à même de suivre normalement les leçons; à mesure que l’instruction se généralisera, à mesure que l’école atteindra les couches les plus pauvres de la population, le nombre d’enfants au ventre creux s’accroîtra, et encore une fois, avec l’obligation de l’instruction, apparaissent des nécessités auxquelles on n’avait point eu à songer aussi longtemps que les écoliers étaient les fils de gens plus ou moins aisés.
Nous ne comprenons pas l’instruction obligatoire sans la cantine scolaire. C’est de la bienfaissance, mais c’est aussi de la pédagogie.
Les classes pour anormaux.
En second lieu, l’obligation de l’instruction a une autre conséquence. Non seulement il y a des enfants mal nourris, mais il y a des enfants arriérés, anormaux, mal disposés à suivre les leçons que les autres enfants de leur âge reçoivent avec fruit. Du moment où vous les obligez à aller à l’école, il faut songer à eux; il faut leur réserver un enseignement spécial. Sinon, vous allez être injustes : ceux qui n’ont que de toutes petites jambes ne peuvent marcher et courir comme les autres, ils vont rester en arrière, humiliés et punis parfois. Ils vont constituer un poids mort paralysant l’effort de l’instituteur. Ils nuiront à l’élan des autre. Tous ceux qui se préoccupent de l’enseignement populaire ont vu ce grave aspect du problème, et le discours du Trône y avait fait allusion. Le projet actuel n’en parle pas.
Les cours d’adultes.
Enfin, après l’école primaire, l’école d’adultes. Une réorganisation primaire eût dû, du même coup, prévoir la réorganisation des cours d’adultes. C’est indispensable au point de vue ouvrier, si l’on veut prolonger utilement les efforts du premier âge. Le projet n’en dit rien.
Mais voici précisées enfin quelques données de la question : Obligation de l’instruction primaire ; Gratuité ; Prolongation jusqu’à 14 ans ; Quatrième degré ; Interdiction du travail industriel avant 14 ans; Cantines scolaires; Classes spéciales pour anormaux; Cours d’adultes. On peut affirmer que telles seront les grandes lignes de toute loi scolaire de l’avenir et qu’il n’en est plus de possible en dehors de ces solutions démocratiques.
Pourquoi le projet est détestable.
Mais alors, me direz-vous, si le projet du gouvernement consacre, plus ou moins sérieusement, les théories que vous venez d’exposer, pourquoi pareille levée de boucliers? Pourquoi ces colères et cette agitation? Ne vaudrait-il pas mieux s’efforcer de l’améliorer, de le compléter, d’arriver à une réalisation approximative de vos désirs?
Pourquoi? Je vais vous le dire.
C’est que ces réformes salutaires sont liées, dans le projet gouvernemental, à un ensemble de mesures tendant à enlever à l’école son caractère laïque et à déchaîner une épouvantable guerre scolaire. Ces mesures-là, nous ne pourrons jamais les admettre et leur caractère funeste est assez grave pour nous décider à rejeter en bloc le projet tout entier.
La presse catholique s’est emparée, avec sa mauvaise foi habituelle, des déclarations que j’ai faites dans la discussion des sections. Elle a imprimé que j’avais rendu hommage au projet, et a traité mon opposition d’illogique. J’ai rendu hommage, ainsi que je viens de le faire à nouveau devant vous, à certaines dispositions du projet; et si je ne l’avais pas fait, si j’avais renié des idées depuis longtemps défendues, sous le prétexte que l’adversaire s’y ralliait enfin, c’est alors que j’aurais été illogique.
Non, je suis resté fidèle à mon passé, aux décisions de nos Congrès. Mais j’ai déclaré en même temps que le projet était inacceptable et que je le combattrais avec énergie à raison des dispositions sur le bon scolaire. Celles-là sont inadmissibles, et comme elles constituent, dans la pensée du gouvernement, l’essence même de son projet, elles suffisent pour me décider à la lutte à outrance.
Le bon scolaire.
Qu’est-ce donc que ce bon scolaire, dont l’invention a brusquement provoqué l’union des gauches dans un magnifique élan de protestation et de révolte, dont la proposition suffit à faire rejeter d’emblée, sans examen ni discussion, ce qu’il peut y avoir de bon dans le surplus du projet?
Que ce soit grave, vous le sentez déjà, pour que son apparition à l’horizon politique ait provoqué de pareils résultats. Mais il convient de s’y arrêter, il faut que vous soyez persuadés, comme nous, afin de nous soutenir de toute votre énergie dans la bataille qui s’ouvre.
Cela est d’autant plus nécessaire qu’à première vue la bête paraît inoffensive et ne décèle pas tout son venin.
Le bon scolaire représente approximativement la valeur des frais d’écolage. 11 est remis au père de famille. Celui-ci doit en user, mais il choisit librement
l’école dans laquelle il veut placer son enfant et porter le bon scolaire. Au bout de l’an, les bons ainsi distribués sont payés par l’Etat, la province et la commune.
Voilà le système. Avouez qu’il n’a pas l’air méchant. Et comme l’on comprend qu’il séduise des gens superficiels qui se laissent charmer par la piperie des mots et qui ne réfléchissent pas aux conséquences qu’il produirait dans la réalité.
Voyons-les, ces suites redoutables.
Dans une commune existent deux écoles, une communale, une confessionnelle dite, par euphémisme, libre. Chaque écolier représente pour ces écoles environ 36 francs par an. Que va-t-il arriver? On va se les disputer, inévitablement. Viens ici, mon petit, dira-t-on à droite; non, viens chez nous, lui criera-t-on à gauche. Ce sera une concurrence commerciale d’autant plus âpre, d’autant plus ardente qu’elle se doublera d’une concurrence politique, philosophique, religieuse, qui excusera d’avance tous les excès.
L’enfant harcelé, tiraillé dans tous les sens, sera l’enjeu de ces conflits douloureux.
Mais il appartiendra au père de famille de choisir librement, nous répond-on, et c’est pour assurer cette liberté qu’on lui donne le bon scolaire !
La liberté du père deffamille.
Oh ! le mensonge de la liberté ! Combien de fois le nom radieux de liberté a-t-il servi à masquer les plus odieuses entreprises d’oppression !
Le citoyen est-il libre, dans la vie actuelle, d’affirmer publiquement ses opinions, d’indiquer ses préférences? Le pauvre, l’ouvrier, le paysan, le commerçant, l’employé sont-ils donc libres de déclarer à tous, ouvertement, à quelle opinion ils appartiennent ?
Répondez-moi, en rentrant en vous-mêmes, en regardant autour de vous, dans la vie de tous les jours !
N’est-il pas étrange que l’on voie réapparaître le sophisme de la liberté au moment même où toute la législation sociale de ces dernières années en a définitivement fait justice?
Le manchestérianisme proclamait aussi la liberté ; c’était une doctrine commode pour légitimer toutes les servitudes. Si l’ouvrier avait à se plaindre des conditions de son travail, il était libre, disait-on, de ne pas les accepter. Et c’est parce que l’on a enfin reconnu que c’était là un mensonge, que toute une série de lois interventionnistes ont été édictées pour aider, de toute la force sociale, la faiblesse du travailleur. La liberté opprimait; la réglementation, au contraire, a assuré plus de liberté réelle.
Voulez-vous une autre preuve de ce mensonge qui renaît aujourd’hui ? Pensez aux opérations électorales. Pourquoi le vote est-il secret? Parce que c’est le seul moyen de le rendre libre. Combien d’entre vous, je vous le demande, oseraient voter publiquement? Croyez-vous que des élections publiques donneraient des résultats
sincères? Tous, sauf d’heureuses exceptions, sont dépendants d’un patron, d’une clientèle, de protecteurs influents. Bien rares sont ceux qui n’ont pas de ménagements à garder. Bien courageux seraient, dans la plupart des cas, ceux qui s’enhardiraient à proclamer leur vote devant tous ! Et encore, en matière électorale, il n’y aurait là qu’un courage momentané, intermittent, tandis qu’en matière scolaire il faudra affirmer des préférences, publiquement, tous les jours, d’une manière permanente. Liberté, cela ; non, le contraire de la liberté.
Les actes de pression.
Mais, répondent les cléricaux, il n’y aura pas d’actes de pression. Et s’il y en a, ils seront punis.
Que vaut cet argument?
Affirmer qu’il n’y aura pas d’actes de pression, c’est nier que le soleil éclairera demain. Et cela ne contentera personne. A l’occasion des élections, les actes de pression, de corruption et de fraude sont constants et multiples, et pourtant le vote est secret et incontrôlable. On devine ce qu’il y en aura pour un acte public et vérifiable comme la fréquentation scolaire.
Ils seront punis? Voyons le projet : il prévoit en effet des peines, anodines pour les particuliers, draconiennes pour les fonctionnaires. Pourquoi cette différence? Pour paralyser complètement les efforts que les instituteurs et les fonctionnaires communaux feraient pour défendre leurs écoles. Ceux-là seront traqués sans pitié et la démarche la plus légitime sera taxée acte de pression. D’autre part, les particuliers recruteurs d’élèves pour les écoles confessionnelles seront traités avec douceur.
Cette législation-là est extrêmement dangereuse. Elle permet d’inquiéter les initiatives les plus généreuses : ceux qui, par exemple, organiseraient des distributions de vêtements aux enfants pauvres des écoles communales. Elle ne permet pas d’atteindre les actes les plus odieux de tyrannie, comme celui du patron qui fera discrètement comprendre à ses ouvriers qu’ils n’auront du travail qu’en mettant leurs enfants à l’école confessionnelle, comme celui de la dame qui fera chez le négociant une commande implicitement subordonnée à la même condition.
Ce sont là des pressions qui se feront sans témoins, à mots couverts, sans explication et qu’aucune poursuite ne saurait atteindre.
Mais, il y a plus : pour peupler les écoles religieuses, vicaires et curés disposent d’arguments décisifs pour les âmes croyantes ; les récompenses fleuries du paradis, les peines éternelles de l’enfer. Elles nous touchent peu, nous autres incrédules, mais elles émeuvent profondément les fidèles. Menacer de l’enfer en chaire ou au confessionnal, est-ce que ce sera punissable?
M. Schollaert, à qui nous l’avons demandé en section, nous a franchement répondu que non. Ce sont là des peines spirituelles.
La réponse était peut-être spirituelle et joliment trouvée pour se tirer d’un pas difficile. Mais nous avons pu conclure, de cet échange de vues, que les dispositions
pénales du projet se réduisaient à ceci : tout ce que l’on fera en faveur des écoles confessionnelles sera permis, tout ce que l’on fera en faveur des écoles officielles sera défendu. Voilà, n’est-il pas vrai, un abominable régime!
La guerre scolaire.
Voilà dans quelles conditions on instaure la chasse à l’élève, et on allume la guerre scolaire. Qui dit cela? Est-ce moi seul? Non, je suis en bonne compagnie. Un membre du gouvernement appréciait ainsi le bon scolaire, il y a quelques années, en igoS :
« Pour la répartition (il s’agit des crédits votés pour l’instruction primaire), le gouvernement pouvait proposer ou le système de la rétribution par élève (l’écolage), ou celui de la subvention par classe. Le système de l’écolage donnerait lieu, dans la pratique, à des difficultés de diverse nature; il aurait surtout le grave inconvénient de pousser à faire la chasse à l’élève et de raviver la lutte scolaire dans un grand nombre de localités. Le gouvernement a donné la préférence au système qui proportionne le subside de chaque école au nombre de ses classes distinctes. »
Qui condamnait ainsi le projet que M. Schollaert veut nous imposer aujourd’hui?
M . Schollaert lui-même !
On veut donc raviver la lutte scolaire, et l’on s’étonne que nous protestions, que nous refusions de suivre le gouvernement dans cette voie néfaste ? Mais nous serions de tristes amollis si nous ne sonnions pas avec ardeur le clairon des résistances suprêmes !
Ecoles de parti.
Mais, disent encore les cléricaux, de quoi vous plaignez-vous ? Fondez donc des écoles, le bon scolaire vous permettra de les faire vivre. Chacun aura ainsi l’école qui lui plaira et la liberté luira pour tous !
Non, nous ne fonderons pas d’écoles. Non, nous n’opposerons pas des écoles socialistes aux écoles confessionnelles et aux écoles communales. Nous ne voulons pas d’écoles de parti. Nous ne voulons pas parquer, dès l’enfance, les citoyens en camps hostiles. Nous ne voulons pas mêler les petits à des luttes qui font souffrir les grands. Nous voulons l’école ouverte à tous, l’école officielle et neutre.
Je sais que la neutralité absolue est contraire à la nature; elle n’est permise qu’à certains sujets du Sultan. Mais je sais aussi que l’école primaire peut aisément être organisée avec une neutralité suffisante, soucieuse de ne blesser aucune conviction. Cette neutralité-là, nous pouvons la demander au tact des éducateurs et à la vigilance des autorités, contrôlées par la presse et par les pères de famille.
La preuve qu’elle est possible, c’est qu’elle est. Vandervelde a souvent demandé, à la Chambre, aux membres de la droite, d’indiquer des violations de la neutralité
dans les écoles officielles. On ne lui a jamais répondu. Une fois, on a cité le fait d’une institutrice qui aurait, dans une distribution de prix, fait arborer le drapeau rouge sur la scène. On a vérifié, le fait était vrai, mais c’était pour le tourner en dérision. La neutralité avait été violée, mais à notre détriment, par une institutrice bien pensante.
Nous comprenons l’enseignement comme un grand service public, au même titre que la bienfaisance, la justice, l’administration, la police. Public, donc, laïc, donc impartialement mis à la disposition de tous.
Cela, les catholiques ne peuvent se résigner à l’admettre. Jadis, au moyen âge, lorsqu’une même foi réunissait toutes les âmes, l’Eglise a assuré les grands services publics : bienfaisance, instruction, etc. Depuis la Révolution française, ses attributions ont passé à la nation qui, divisée au point de vue des croyances, a pour mission de les protéger toutes, en n’en favorisant aucune.
Le bon scolaire vise à destituer l’Etat de cette fonction essentielle, à abandonner l’enseignement à l’initiative privée, à permettre à l’Eglise de reprendre ce qu’elle a perdu.
C’est une invention aussi saugrenue que le serait le bon judiciaire, le bon administratif, le bon policier, permettant à chaque citoyen de choisir et de payer à son gré, la justice, l’administration, la police qui aurait ses préférences.
Non, en matière scolaire, comme dans les autres domaines, il faut chercher à unir, et non à diviser. Une loi scolaire ne peut pas être une loi de guerre; elle doit être une loi de paix.
Tout ce que les catholiques peuvent réclamer, c’est l’observation loyale de la neutralité. Il faut que l’instituteur à l’école se borne à enseigner objectivement les rudiments du savoir et veille à l’observation des morales indiscutées ; le surplus de l’éducation est l’affaire du prêtre à l’Eglise, de la mère à la maison.
L’instituteur, de même que le juge ou le fonctionnaire, reste libre de ses convictions, mais sa profession lui impose une certaine réserve. Il n’est pas bon qu’il prenne part passionnément aux luttes politiques. Il faut maintenir jalousement notre système de neutralité, pour ne point fournir à nos adversaires de justes griefs. Certains de nos amis l’oublient parfois. A propos des Ecoles normales du Hainaut, j’ai eu, ici même, l’occasion de rappeler que nous ne pouvions pas songer à créer des écoles anticonfessionnelles ; ce serait se laisser entraîner à imiter nos ennemis dans le défaut que nous leur reprochons.
Donc, la neutralité loyale du service laïc. L’école pour tous, qui ne puisse froisser aucune conscience. Et si, malgré tout, certains citoyens n’en veulent pas pour leurs enfants, il leur reste la liberté d’en fonder d’autres.
La liberté d’enseignement.
Car nous l’avons affirmé à maintes reprises. Nous ne voulons pas du monopole de l’enseignement pour l’Etat. Cette théorie nous a toujours répugné comme tyran-
nique, et nous la répudierions même si l’on nous confiait l’exercice de cette tyrannie.
Non, la liberté constitutionnelle doit rester entière et l’instruction obligatoire, ce ne peut pas être l’école officielle obligatoire.
Donc, gardons la liberté. Aimons-la; respectons-la. Parfait, disent les catholiques, subsidiez-la.
Ici, nous ne pouvons plus être d’accord.
Le droit à la liberté n’implique pas le droit au subside. Il l’exclut même, puisque le subside ne peut pas s’accorder sans conditions qui entravent la liberté.
Comparez la liberté de l’enseignement aux autres libertés constitutionnelles? La liberté de la presse, par exemple. S’imagine-t-on des journalistes réclamant de l’Etat un subside pour assurer efficacement l’exercice de leur droit de publier un journal? La liberté d’association? Se figure-t-on des citoyens réclamant de l’Etat un local pour mieux assurer leur droit de s’associer?
Non, ils peuvent user de la liberté, mais à leurs frais!
Si certains citoyens trouvent la justice trop lente, ils ont la liberté de recourir à des arbitrages, mais à leurs frais; si d’autres trouvent la police mal faite, ils peuvent organiser une police privée, mais à leurs frais !
La liberté et le subside sont choses bien différentes !
Voilà notre thèse. Toutefois, si j’avais à faire une loi scolaire, je ne prétendrais pas l’imposer, par la violence d’une majorité, à des adversaires qui pensent différemment. Une loi de ce genre ne peut pas être le triomphe d’un parti ; elle ne peut être faite, pour être durable et féconde, qu’en tenant compte des mœurs et des faits ; or, l’adhésion des catholiques à la thèse de la liberté subsidiée est un fait, et si nous étions les maîtres, il faudrait en tenir compte. C’est pour la vie qu’il faut gouverner, et non pour les théories édifiées dans un cabinet de travail. C’est la paix qu’il faut obtenir et non la guerre qu’il faut allumer .
Mais, si je prévois que je pourrais conseiller aux anticléricaux arrivés au pouvoir de ne pas abuser de leur victoire et de ne pas renouveler l’imprudence sectaire de M. Schollaert, j’estime qu’aussi longtemps qu’ils sont une minorité qu’on ne consulte point, ils n’ont pas de transaction à offrir, ni de conciliation à examiner. On nous déclare insolemment la guerre ; nous répondons ; Nous y sommes prêts !
Il est deux aspects encore du bon scolaire sur lesquels je veux retenir un instant votre attention. Je m’excuse d’être un peu long, mais la question est importante ; nous allons peut-être vers des événements graves, et il convient de savoir pourquoi.
Les Instituteurs.
Le premier point vise les instituteurs. Le projet leur présente quelques satisfactions anodines. Tous cependant se sont prononcés contre lui, même les instituteurs chrétiens. C’est qu’ils se sont sentis directement menacés par le bon scolaire.
Quand la chasse à l’élève aura fait le vide dans leur classe, ils seront sans emploi. Leur situation devient instable et précaire.
Et pour garder ces élèves, à quoi seront -ils obligés ? Que répondront-ils à l’enfant insoumis qui leur dira : Ah ! c’est ainsi ! Je vais porter mon bon scolaire à la concurrence ! Que restera-t-il de leur autorité et de leur prestige ? Que deviendra la discipline ?
Et quels marchandages à l’horizon! Je puis vous fournir dix enfants, diront des pères de famille; cela vous fera 36o francs; quelle remise m’accordez-vous là-dessus ?
Sans doute, de pareils trafics seront impossibles dans les écoles communales, mais qui vous dit qu’ils ne se produiront pas dans des écoles confessionnelles où des maîtres faméliques seront bien heureux d’accepter ces marchés lamentables!
La contribution forcée des communes.
Second point à vous signaler : ce bon scolaire devra être payé par la commune à concurrence des trois dixièmes, de telle sorte que les communes libérales et socialistes vont devoir subsidier l’enseignement confessionnel. Comprenez-vous ce que cela a de vexant et de redoutable pour les communes?
Nouvelle atteinte à l’autonomie communale! Jadis, les cléricaux l’exaltaient avec raison ; aujourd’hui, ils la renient et la foulent aux pieds pour pouvoir consacrer leur puissance et dompter les dernières résistances. C’est encore une fois contre les provinces wallonnes que ce mauvais coup se prépare ; on entrave la liberté de nos communes; on courbe leur volonté sous la loi; nous n’aurons bientôt plus qu’à obéir aux ordres d’un gouvernement clérical flamand.
Pour la Wallonie.
Voici encore que réapparaît le conflit des races. Et vous venez de souligner par vos applaudissements le caractère aigu de la lutte actuelle. Oui, elle est grave. Et l’on va droit à la séparation du pays en deux tronçons, au déchirement de notre nationalité, si l’on ne veut pas laisser les provinces et les communes de la Wallonie se développer selon leur idéal, selon leurs conceptions particulières.
Nous réclamons l’autonomie et la liberté. Si nous acceptions sans frémir les atteintes successives que le gouvernement central prétend y porter, nous serions mûrs pour la servitude. Nous n’en sommes pas encore là, n’est-ce pas, camarades de Wallonie, et nous saurons le montrer !
LA GRÈVE GÉNÉRALE DE igi3
LA GRÈVE GÉNÉRALE DE igi3
Article publié dans la Revue Socialiste de Paris, en juin içi3, et dans lequel est reproduit une partie du discours de l’auteur au Congrès du Parti Ouvrier. Le texte complet en a été publié dans le Compte Rendu officiel des Congrès de içi3.
Ce fut surtout une grande manifestation d’idéalisme. A ce point de vue, elle reste une aventure merveilleuse et extraordinaire, et quelques explications sont indispensables pour faire comprendre qu’elle ait pu avoir lieu.
La grève générale, telle qu’elle a été préconisée en France, n’est pas dans les tactiques du Parti ouvrier belge. On y a peu confiance, aussi bien dans la masse que chez les militants ; et pour la plupart, la conception de la G. G. se différencie à peine de celle de la Révolution. Or, sans rejeter d’une façon absolue la possibilité d’une réalisation plus ou moins soudaine du programme socialiste à la suite d’une émeute triomphante, les socialistes belges comprennent que c’est là une éventualité incertaine et lointaine ; qu’il ne faut pas plus l’attendre qu’on attendrait un miracle, et qu’il importe, au contraire, de travailler dès maintenant et sans relâche, chaque jour, à la transformation sociale. L’organisation syndicale et coopérative d’une part, la propagande politique d’autre part, voilà les besognes quotidiennes et urgentes.
Pareilles méthodes restent dans le cadre légal et excluent le recours à la violence. Elles ne paraissent donc point, à première vue, pouvoir se concilier avec la G. G. Comment y aboutirent-elles, pourtant?
Voici : En juin 1912, eurent lieu les élections générales. Les partis entrèrent en lutte avec fougue et acharnement. Les libéraux et les socialistes livrèrent un assaut concerté, baptisé cartel, au gouvernement catholique. Il parut à tous que celui-ci, usé par un pouvoir prolongé, n’y résisterait pas. La majorité espérée ne devait pas être bien considérable, mais on comptait la consolider et l’élargir en instaurant le suffrage universel.
Il est impossible d’expliquer en quelques lignes les complexités bizarres de notre régime électoral; disons seulement que pour les Chambres législatives, nous avons eu, de i83o à 1892, un suffrage très restreint à base censitaire; qu’en 1892, année de la première révision constitutionnelle, le droit fut universalisé pt accordé à tous les
citoyens, mais en réservant pour certaines catégories d’électeurs le droit de voter deux et trois fois (système plural) ; qu’enfin, depuis dix ans, le système se complique d’une application très discutée de la représentation proportionnelle. Le vote plural avantage naturellement les éléments conservateurs, c’est dans ce but d’ailleurs qu’il fut institué ; et naturellement aussi, la démocratie n’a cessé de protester et de réclamer l’égalité polttique.
Cette question domina donc dans toute la campagne électorale. Elle conditionnait toutes les autres.
Au 2 juin, les catholiques enregistrèrent un triomphe imprévu. Leur majorité, loin d’être renversée, se trouvait accrue. Les raisons de ce succès, qu’on discerna parla suite, étaient d’abord l’application étrange du principe de la R. P., qui leur donnait indûment plus de la moitié de leur majorité, ensuite une série de manœuvres : pression, fraudes et corruption dont l’exposé suffit à discréditer encore le système plural, enfin et surtout la peur qu’avaient eue quelques bourgeois libéraux de voir arriver aux affaires un gouvernement radical-socialiste. La seule possibilité d’une revanche se trouvait dans une réforme électorale, et de nouveau l’agitation politique se concentra autour de cette question fondamentale de l’égalité politique.
Dans les centres industriels, et spécialement en Wallonie, la déception fut profonde, et grande l’irritation. Dès que les nouvelles furent connues, spontanément, les ouvriers se mirent en grève. Pendant deux ou trois jours, la situation fut très inquiétante. Les meilleurs orateurs du Parti ouvrier durent se rendre dans des meetings où les appels au calme et à la réflexion furent d’abord assez mal reçus, et ils obtinrent enfin de la classe ouvrière qu’elle examinerait froidement, en un Congrès extraordinaire, la conduite à tenir.
Le Congrès eut lieu le 3o juin 1912, à la Maison du Peuple de Bruxelles; il fut exceptionnellement nombreux. L’idée de la G. G. pour le Suffrage universel s’imposa à la presque unanimité des adhérents, par la décisive raison qu’elle était dans la volonté ardente de la classe ouvrière et qu’aucun autre moyen d’action ne pouvait lui être offert. Mais en acceptant la G. G., le Parti ouvrier belge la transforma et l’assouplit à ses méthodes habituelles. Il décida, expressément, que la grève ferait l’objet d’une longue préparation et qu’elle garderait en tout cas un caractère pacifique.
Organisation et légalité, voilà donc les deux aspects originaux de la grève belge; — si j’ajoute que le but en était la conquête de l’égalité électorale, et non l’expropriation de la bourgeoisie, on percevra nettement tout ce qui distingua notre mouvement de la G. G. française.
Les révolutonnaires systématiques pourront sans doute plaisanter facilement et observer que ce sont là de mauvaises conditions pour une révolution ; il suffira de leur faire remarquer que le Parti ouvrier belge n’a pas voulu faire une révolution. Et je trouve, quant à moi, quelque grandeur dans le fait d’une classe ouvrière capable de définir nettement ce qu’elle veut, de concerter ses modes d’action, de choisir entre ceux-ci avec clairvoyance, de rester maîtresse d’elle-même, au lieu de se livrer aux hasards des mouvements désespérés et impulsifs.
Ce plan de campagne arrêté, on se mit à l’œuvre. L’organisation de la G. G., à laquelle se voua avec une inlassable activité Laurent Vandersmissen, secrétaire du Conseil général du Parti, fut l’occasion d’une série ininterrompue de grands meetings, d’affiches, de tracts, de manifestations. 11 fallut pénétrer la grande masse des travailleurs des raisons de la tactique adoptée par ses délégués au Congrès.
Dès le mois de juillet, on en parla au Parlement. Répondant à un membre de la droite, j'eus l’occasion de préciser ainsi nos intentions :
« Nous voulons la légalité, nons voulons toute la légalité, mais rien que la légalité, et nous userons de tous les moyens que la légalité met à notre disposition !
Quand je dis que « nous » voulons cela, ce « nous » vise les gens au nom desquels je parle, c’est-à-dire la classe ouvrière; c’est la classe ouvrière dont nous exprimons ici les intentions. Je tiens à souligner cet aspect de la question.
Car lorsque l’honorable M. Helleputte essaie de faire frémir les conservateurs de la droite, en leur parlant de ce parlement qui siège à la Maison du Peuple et qui essaie de dicter révolutionnairement des ordres au parlement légal, nous, les députés socialistes, avons le droit de faire remarquer que ce comité de grève ne subit point nos ordres.
La grève générale a été décidée par la classe ouvrière, dans des conditions que je vais vous rappeler, et c’est la classe ouvrière qui la veut. Si des politiciens ambitieux avaient un jour l’incroyable idée d’essayer d’escalader le pouvoir à l’aide de la souffrance ouvrière, ils seraient dignes de tout votre mépris. Nous ne sommes pas de ceux-là.
Ce n’est pas nous, les députés socialistes, qui voulons la grève générale. C’est au lendemain des élections du 2 juin que dans la classe ouvrière, spontanément, l’idée a surgi, et, les humbles étant toujours prêts à mettre des actes au bout des paroles, à peine l’idée de la grève générale avait-elle surgi que des milliers d’ouvriers s’étaient décidés à la mettre à exécution.
Dans le pays de Charleroi et du Centre, où l’agitation a été peut-être la plus forte et la plus accentuée pendant les quelques jours qui ont suivi les élections, ce fut, de fait, la grève générale. Nous, les députés socialistes, que vous accusez généralement d’en être les instigateurs au profit de notre politique, nous avons été partout dire aux ouvriers qu’il n’appartenait pas aux politiciens de déclarer la grève générale, que la classe ouvrière seule avait le droit de décider s’il fallait recourir à ce moyen extrême.
Sans avoir prononcé une parole en faveur de la grève générale, sans avoir non plus prononcé un mot pour ralentir le magnifique élan qui s’attestait à travers tout le pays ouvrier, nous avons réclamé la convocation d’un congrès. Ah ! messieurs de la droite, si vous aviez été présents à ce congrès, si vous aviez pu voir cette foule d’ouvriers venus de toutes les provinces de la Belgique, ces quinze cents délégués unanimes dans le même désir, dans le même élan, dans la volonté de réclamer l’égalité politique, vous auriez senti que ce jour-là les chefs n’étaient, selon la belle image de Vallès, que ces figures sculptées à la proue des vaisseaux, qui semblent en diriger la marche, mais obéissent en réalité à leurs mouvements.
La grève générale, ce n’est pas la volonté et le désir des 3g députés socialistes, c’est la volonté même de la classe ouvrière.
Qu’a-t-elle décidé sous le nom de grève générale? A-t-elle décidé l’émeute et révolution? A-t-elle décidé une action extra-légale, comme M. Helleputte veut vous le faire croire?
Vous savez bien que non ; et, à cet égard, les débats du congrès ont été particulièrement significatifs. Le conseil général, dans le commentaire dont il avait accompagné la décision, avait pris soin de déclarer qu’il voulait cette grève pacifique. Un certain nombre de socialistes présents au congrès ont demandé qu'aucun engagement ne fût pris à cet égard et ont réclamé la suppression du mot « pacifique » . Cette suppression a été rejetée à une énorme majorité, de telle sorte que s’il en était parmi nous qui pouvaient penser qu’un pareil mouvement pouvait dégénérer en émeute, la volonté de la classe ouvrière a décidé — et c’est cette volonté que nous avons prise pour règle et pour loi — que la grève serait pacifique.
Ne nous accusez donc point de menées révolutionnaires. La grève générale ainsi comprise est un droit; j’ajoute qu’elle apparaît comme une nécessité. A vous, les donneurs de bons conseils de la presse cléricale et de la presse libérale, je demande de dire à la classe ouvrière ce qu’elle peut faire pour attester son droit, pour marquer sa fidélité à la cause de l’égalité politique. Des manifestations? Nous en ferons. De la propagande orale? Nous en ferons. De la propagande écrite? Nous en ferons. Des discours, des meetings, des pétitions? Nous en ferons. Tout ce que nous pourrons faire, nous le ferons avant d’aller à la grève générale.
Nous essayerons les plus extrêmes moyens de l’action politique et de l'action parlementaire avant de recourir à la grève générale. En effet, et ce n’est pas à nous qu’il faut le dire, nous savons trop ce que la grève générale peut entraîner de misères et de souffrances pour la classe ouvrière. Nous le savons et si nous pouvons avoir quelque autorité sur ce qu’on appelle le déclanchement de la grève générale, nous hésiterons jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’autre espoir. Tant qu’il sera possible, tant qu’il y aura chance d’obtenir satisfaction par l’action normale, la grève générale ne se fera pas. Toutefois, nous l’organisons dès maintenant et la gardons en réserve, suivant le désir et la volonté de la classe ouvrière, parce que c’est l’extrême et solennelle protestation. Y a-t-il un autre moyen de vous faire entendre la voix de la nation et son appel à la justice? Dites-le nous et nous l’emploierons.
Je conclus sur ces deux points : la grève générale est permise, parce qu’elle se veut pacifique; la grève générale peut devenir nécessaire, parce qu’elle sera le recours suprême.
Voyons maintenant quelle est sa valeur.
Sans doute, la grève générale a une valeur de menace et d’intimidation. Sans doute, pour les gens qui ne sont sensibles qu’à leur bourse et aux affaires, la grève générale est une menace redoutable et elle atteindra à l’endroit vulnérable.
La grève générale peut produii'e une perturbation sociale telle qu’elle lèse dans leur quiétude les égoïstes et les indifférents. Mais je voudi'ais vous montrer, dans le geste de la classe ouvrière, une beauté supérieure.
C’est sa signification morale.
On raconte que jadis, en Germanie, quand un créancier ne pouvait avoir raison de son débiteur, il allait sur le seuil de celui-ci y attendre la faim et la mort, dans le but de déterminer le débiteur à s’acquitter. On raconte qu’au Japon l’offensé, pour punir l’offenseur, s’ouvre le ventre et se donne la mort. On raconte que dans les prisons russes, quand les malheureux qui y sont inclus ne peuvent plus protester autrement contre les atrocités du régime, ils font la grève de la nourriture et se laissent mourir de faim.
Dans tous ces exemples, on retrouve le même sentiment que dans le geste de la classe ouvrière se vouant à la grève générale. Elle ne peut vous apporter, pour vous fléchir et pour vous faire. mesurer la profondeur de son désir, que sa misère ; elle l’amène héroïquement sur votre seuil, et son geste opérera par la vertu mystique de la douleur, car pour attester un attachement, rien ne vaut plus que se dévouer et souffrir... »
On me pardonnera cette longue citation, mais elle m’a paru nécessaire, pour marquer dès le début du mouvement, les intentions du parti socialiste et sa conception de la G. G.
Neuf mois se passèrent, pendant lesquels le programme s’exécuta ponctuellement. Neuf mois de proses et de harangues passionnées, pendant lesquels il fallait d’une part échauffer les indifférents et les tièdes, d’autre part, retenir les impatients et les audacieux.
En janvier 1913, eut lieu, à la Chambre, la discussion de la prise en considération de la proposition de révision constitutionnelle, déposée par les socialistes. Elle fut de belle allure, et à certains jours, émouvante. Elle attesta les incroyables progrès que la cause du suffrage universel avait faits dans l’opinion publique. M. Hymans, le leader libéral, put constater avec raison que la réforme avait mûri avec une étonnante rapidité. L’appréhension de la G. G. avait suffi à déterminer ce résultat ; mais d’autre part, elle fournit au gouvernement un prétexte facile au refus de toute concession, l’autorité, sous peine de déchoir, ne pouvant délibérer sous la menace. Ainsi la G. G. se trouva mêlée à toute la discussion parlementaire. Ce fut une pathétique séance que celle où Hector Denis (dont nous pleurons la mort récente), outré des résistances de la droite, se rallia à la grève, qui pourtant répugnait à sa modération et à sa science, et cria, comme nous tous : Vive la Grève générale !
La proposition de révision ayant été écartée, les événements se précipitèrent. Ceux qui avaient espéré une conciliation virent leurs illusions trompées et durent se résigner à l’action. Dans une séance plénière du Comité national, composé de délégués des organisations politiques et syndicales, la date de la grève fut fi.xée au 14 avril.
Les conservateurs ne croyaient pas à la possibilité du mouvement. Mal renseignés sur l’état d’esprit de la classe ouvrière, ils constataient la prospérité de la situation individuelle, la hauteur des salaires et concluaient que jamais les ouvriers ne consentiraient à en faire le sacrifice. D’autres voyaient sans déplaisir le parti
socialiste s’engager dans une aventure pleine de périls et offrir au parti de l’ordre l’occasion d’une répression énergique.
Néanmoins, le commerce souffrait, La classe ouvrière avait restreint, pour épargner en vue de la grève, sa puissance d’achat. La consommation de la bière et de l’alcool avait diminué.
De toutes parts, on s’efforçait de conjurer la grève. Les bourgmestres des grandes villes, sous l’initiative de M. Max, bourgmestre de Bruxelles, se firent l’interprète de ce sentiment. Ils s’adressèrent au président du Conseil des ministres, M. de Broqueville, qui, tout en leur confirmant ses déclarations antérieures, les autorisa à faire savoir aux chefs socialistes que si la menace de grève venait à être retirée, on le trouverait favorable à un geste d’apaisement et de conciliation.
Une entrevue entre les bourgmestres et trente délégués du Comité de grève eut lieu dans le vieil hôtel de ville de Bruxelles. Les socialistes déclarèrent que la décision fixant la grève au 14 avril était rapportée. La menace disparaissait; le gouvernement pouvait parler.
Il ne parla point, ou plutôt parla pour dire qu’il fallait soumettre la question au corps électoral, lors des prochaines élections ; qu’en attendant, il serait disposé à nommer une commission ayant pour objet l’étude d’une réforme électorale limitée au domaine provincial et communal.
Ce n’était point là la conciliation attendue. Sans doute, la commission devait ouvrir les voies, puisqu’il n’était guère possible de discuter les conditions de l’électorat communal sans mettre en même temps en question celle de l’électorat législatif. Quelques députés : Vandervelde, C. Huysmans, Hector Denis, étaient d’avis qu’il y avait là, tout au moins, le germe d’une solution et que la grève était inutile. Ils ne furent pas suivis par le Congrès du Parti qui, à une très forte majorité, estima la grève indispensable.
Et la grève fut déclarée. Elle commença le 14 avril. Dès ce jour, près de 3oo,ooo travailleurs désertèrent les usines et les ateliers. En quelques jours, le nombre des grévistes atteignit, dépassa 400,000.
Je donne ces indications d’après les chiffres qui furent généralement admis. Il est, en effet, très malaisé d’avoir des renseignements rigoureusement exacts. Le gouvernement s’est abstenu de statistiques officielles. Certaines déclarations patronales se sont trouvées démenties. Les socialistes avaient intérêt à exagérer l’ampleur du mouvement gréviste; les catholiques un intérêt opposé; d’où des informations contradictoires parmi lesquelles l’observateur impartial peut malaisément découvrir la vérité.
Il est de même fort difficile de se rendre un compte exact de l’importance de la grève par rapport au nombre total des ouvriers.
Dans ce nombre total des personnes occupées dans l’industrie (car il faut écarter tout d’abord le travail agricole), il y a des enfants, des femmes, des employés. Les statistiques officielles sont anciennes. Qui voudra se renseigner sur ce point pourra consulter une polémique qu’eut le Peuple avec la presse catholique vers la fin d’avril.
On peut dire, au point de vue des corporations, que les charbonniers, les verriers, les métallurgistes, les tisserands, les carriers chômèrent presque complètement. Ce sont nos grandes industries, et la perturbation économique résultant de ce chômage fut considérable.
En revanche, les cheminots, les postiers, les ouvriers des régies d’éclairage et de transports restèrent en dehors du mouvement. Un essai de grève chez les typographes échoua et n’aboutit qu’à supprimer les journaux qui soutenaient le mouvement, La vie normale ne parut pas entravée. Trains et tramways circulaient. Le bourgeois allait au théâtre. La grève n’était pas sensible pour l’observateur superficiel. Les journalistes étrangers qui vinrent aux informations, et qui voulaient « voir » la grève, ne purent être satisfaits.
Il n’y avait rien de pittoresque à leur montrer. On ne put leur fournir de sujets d’articles. La vie nationale était gravement atteinte dans sa source ; mais le pays gardait les apparences de la santé.
Il n’y eut pas non plus d’événements sensationnels à raconter. Pendant ces quinze jours, il ne se passa rien. Et c’est peut-être là le phénomène le plus caractéristique et le plus impressionnant. La grève avait été voulue légale et pacifique ; elle le fut. Elle le fut sans drame, sans incident, sans faits-divers. La classe ouvrière avait spontanément renoncé à la violence et à l’intimidation; nous fûmes à Charleroi, par exemple (dans une région où il y eut près de 80,000 grévistes, le cinquième de la masse totale), assez confiants dans notre force et notre discipline pour afficher sur les murs un manifeste engageant les ouvriers à respecter la liberté de ceux qui voudraient travailler.
La criminalité décrût ; le nombre des contraventions pour ivresse publique fut moindre qu’en temps normal; et il résulte d’un relevé fait par le ministère de la Justice que 232 procès-verbaux seulement furent dressés pour attentats à la liberté du travail. C’est infime. Ça le paraît davantage encore si l’on note que ces procès-verbaux visent, ou bien des délits à charge d’inconnus, rattachés arbitrairement à la grève, ou bien des faits sans aucune gravité, des injures ou encore des poursuites qui ont été terminées par des jugements d’acquittement.
La grève fut donc formidable et pacifique, comme l’avait voulu le Congrès du 3o juin igi2. Elle attesta la puissance de l’organisation et de la discipline socialiste.
Enfin, on l’avait souhaitée irrésistible. Le fut-elle? On peut répondre à la fois oui et non, selon les points de vue. Non, certes, si l’on avait espéré imposer à la législature l’octroi du suffrage universel ; oui, si l’on admet que la grève ne pouvait que poser devant l’opinion et le Parlement la question de l’égalité politique et amorcer la réforme.
Le suffrage universel ne pouvait être concédé que par une Constituante élue en suite d’une déclaration qu’il y avait lieu à révision; tous comprenaient cette nécessité de la procédure constitutionnelle. Le premier acte pouvait donc être seulement la prise en considération de la proposition de révision et le renvoi de celle-ci à une section centrale ou à une commission d’études. On ne pouvait guère espérer cela, puisque la Chambre venait de se prononcer. Mais on pouvait escompter la
mise à l’étude du problème d’une façon indirecte. Déjà le gouvernement s’y était montré favorable par l’électorat communal ; les divergences paraissaient assez subtiles et prêtaient aux controverses.
Et tout l’intérêt se concentra sur les délibérations parlementaires. La grève avait imposé sa discussion à la Chambre, reléguant à l’arrière-plan le débat sur la défense nationale. Le gouvernement affecta l’impassibilité. Tout en déclarant qu’il n’entendait faire aucune concession, il rappela, précisa, éclaira ses déclarations antérieures n’opposant pas à la révision constitutionnelle un non volumus absolu. Un député de gauche, exprimant Tardent désir de la bourgeoisie, crut voir dans ces déclarations la possibilité d’un accord conciliant. Et dans la séance du 24 avril, la Chambre, à l’unanimité, vota Tordre du jour suivant :
En voici le texte officiel :
La Chambre, prenant acte des déclarations faites par le gouvernement les 12 mars, 16 et 17 avril 19 1 3, et entre autres du passage ainsi conçu :
« Puisque vous parlez de commission, permettez-moi de vous rappeler qu’il y a un certain temps déjà, alors qu’on nous disait sur tous les tons : « Il n’y aura pas de salon où Ton pourra causer», j’ai déclaré que le gouvernement pourrait constituer une commission s’occupant des lois électorales, provinciale et communale, où Ton pourrait causer et où Ton pourrait arriver à constater — ce qui est un point essentiel et cette matière — si une formule déterminée quelconque serait de nature à rallier les divers partis. Ce que je vous ai dit alors, je le rappelle aujourd’hui et c’est la meilleure preuve de notre esprit de conciliation. Si on arrive dans cette commission à trouver sur le terrain provincial et communal une formule supérieure au système actuel, même en ce qui concerne les Chambres législatives, cela incitera évidemment tous les membres sujets à réélection à en parler à leurs électeurs et à leur dire : Nous avons trouvé une formule qui paraît raisonnable, les partis ont marqué par leur attitude même que l’entente est possible. Alors quel est celui d’entre nous qui s’opposerait à ce qu’une révision puisse être faitel Ce serait contraire au bon sens et à l’intérêt général du pays et c’est ainsi que le gouvernement n’a pas cessé un seul instant d’envisager la question » ;
Passe à Tordre du jour.
La majorité s’offrit par surcroît le luxe assez ridicule de répudier et de condamner la grève générale.
Le lendemain, le Comité du S. U. et de la G. G. se réunissait et finissait par se rallier à la résolution que voici, qui fut, le jour suivant, adoptée par le Congrès extraordinaire du Parti ouvrier, à la majorité des deux tiers des i,3oo délégués :
« Considérant qu’à moins de nier l’évidence des faits, il convient de constater :
1° Que la grève générale du S. U., décidée par le Parti Ouvrier, s’est réalisée avec une ampleur et une dicipline impressionnantes attestant la force et la solidarité de la classe ouvrière ;
2° Qu’elle a eu pour résultat de poser devant l’opinion publique de la manière la plus pressante la question du S. U. ;
3° Qu’elle a eu pour résultat de provoquer au Parlement une discussion de
plus d’une semaine, de faire préciser au chef du gouvernement son intention de constituer une commission ayant pour objet l’électorat provincial et communal, avec la possibilité de trouver une formule applicable aussi aux élections législatives, de faire acter solennellement enfin par la Chambre unanime les déclarations ainsi précisées ;
Considérant que la grève générale a produit ainsi dès à présent tout le résultat qu’on pouvait en attendre actuellement, et a pleinement démontré son efficacité ;
Le Comité du S. U. et de la G. G. enregistre avec joie les résultats obtenus, engage tous les citoyens à assurer le triomphe prochain du S. U., condition indispensable de la paix nationale, et décide de proposer au Congrès la reprise immédiate du travail. »
Deux jours plus tard, avec la même dicipline dans la rentrée aux ateliers que lors de la sortie, la classe ouvrière reprit le travail, et toute l’activité nationale recommença dans les conditions normales.
On peut tirer de l’aventure de multiples enseignements : l’un d’eux sera, sans doute, de montrer que la grève générale est loin d’avoir l’efficacité soudaine que l’on pouvait en espérer ; le trouble économique qui en résulte peut mettre le pouvoir politique dans l’obligation de capituler, certes, mais ce n’est qu’au bout d’un temps assez prolongé. La grève belge n’eut pas le temps d’exercer cet effet de contrainte, et c’est pourquoi l’on peut trouver le résultat parlementaire assez mince en comparaison de l’énormité de l’effort déployé. Mais nous sommes gens pratiques et de bon sens, qui savons nous contenter de peu et qui avons la ténacité nécessaire aux longues entreprises. Nous avons donc accepté la satisfaction qui nous était offerte; la grève générale nous avait apporté, par ailleurs, trop de raisons de fierté et de joie pour que nous risquions de la compromettre par des querelles sur des textes parlementaires. J’ai essayé d’indiquer cela dans un discours au Congrès, et l’on me permettra d’en citer des extraits pour compléter mon opinion. Après avoir exposé les raisons qui conseillaient la reprise du travail, je disais :
« Tout ceci vous frappe et vous convainc, je le sens. La sagesse nous commande la fin de la grève, et nous allons, par amour pour le Parti, écouter la voix de la sagesse...
Mais comment l’écouterons-nous ? Dans quel sentiment accepterons-nous la décision commune? Voilà ce que je voudrais examiner avec vous.
Allons-nous reprendre le travail la tête basse, la rage au cœur, avec des figures de vaincus, ou bien la tête haute, satisfaits, en sifflant joyeusement une fanfare de fête?
Question de tempéraments, sans doute. Les uns aiment à grogner, les autres à se réjouir.
Les uns et les autres peuvent avoir raison, à leur point de vue. Encore convient-il de n’exagérer ni la joie ni la mauvaise humeur. Mais je le dis nettement : dans les circonstances du jour, ce sont les optimistes qui sont dans le vrai, ce sont les grincheux qui ont tort. Et je vous en supplie, ne donnez pas à la classe ouvrière le sentiment déprimant qu’elle est leurrée, ne diminuez pas sa confiance et son
enthousiasme, n’excitez point sa colère! J’affirme qu’elle doit être satisfaite de son effort ; je l’affirme, et je le démontre.
Je le démontre par des faits que chacun de vous peut constater, que chacun de vous doit faire constater aux ouvriers qui attendent votre rapport. Ils sont plus importants que les interprétations subtiles des textes. Il n’est pas digne d’une grande assemblée comme la vôtre de vous laisser impressionner par les commentaires de M . Liebaert ou de chercher à voir clair dans les variations de M . de Broqueville. Vraiment vous avez à voir les choses d’un peu plus haut.
Comparez d’abord le Congrès d’aujourd’hui avec la lugubre séance du Conseil général d’avril 1902, décidant, dans le deuil et la rage, la reprise du travail. Que les temps sont changés!
Reportez-vous ensuite à notre dernier Congrès, Quand, dans un élan quasi unanime, vous avez voulu la grève, dites-moi quelle fut votre préoccupation dominante? N’était-ce pas d’affirmer la puissance ouvrière insolemment niée par nos maîtres, et notamment par M. "Woeste? Les résultats parlementaires ne venaient qu’en ordre accessoire ; l’attestation de notre existence et de notre foi était l’essentiel. Nous avions senti que si nous avions accepté l’humiliation sans protestation, c’eût été un suicide.
Eh bien! regardez autour de vous à présent. Vous vous êtes donné à vousmêmes, vous avez donné au pays étonné, vous avez donné au monde attentif, un exemple superbe de force, de discipline et d’énergie. Vous vous êtes grandis dans des proportions indicibles. Voilà le résultat de la G. G.
Bonaparte ayant à traiter avec l’Autrichien, au lendemain de ses victoires d’Italie, se vit demander ce que c’était que la République française. Il répondit ; « La République française est comme le soleil ; aveugle qui ne la voit pas ! » Et ce mot me revient en mémoire aujourd’hui ; La Force ouvrière est comme le soleil; aveugle qui ne la voit pas !
Cette force-là, c’est la grève générale qui vous l’a révélée. Cela vous fut utile pour vous-mêmes. Cela fut impressionnant pour la bourgeoisie. Ce n’est rien, cela? Mais la G. G. a fait plus en dix jours que dix ans de propagande. Et vous récriminez !
Voyez nos Maisons du Peuple. Il en était de quasi désertées, où ne se réunissaient plus que quelques vaillants obstinés. Des syndicats étrangers les uns aux autres et parfois rivaux y avaient leur siège. Par la G. G., vos Maisons du Peuple se sont trouvées trop petites; l’union de tous les travailleurs s’y est scellée dans l’enthousiasme et dans l’ardeur commune.
Voilà ce que la G. G. a donné. Mais elle avait pour but, me direz-vous, le S. U. Certes, mais quel est le négateur systématique qui osera dire que la grève n’a pas réussi à poser devant l’opinion, de la manière la plus pressante, la question de l’égalité politique ? On en a parlé partout, dans les lieux publics, dans les ateliers, dans les trains, dans les maisons ; partout, la question s’est posée, discutée, mûrie. On en a parlé même... au Parlement.
Je sais que certains trouveront qu’on n’en a pas parlé de manière assez claire.
mais c’ést le Parlement même, cela ! Il conviendrait tout de même de se rendre compte de ce que c’est que ce milieu spécial et de ne pas toujours exiger des miracles du monde parlementaire !
Nous y vivons, depuis plusieurs mois, dans l’équivoque et l’obscurité. Nous y avons vainement demandé de la franchise et de la clarté. Pouviez-vous sérieusement espérer que la G. G., en quelques jours, aurait transformé brusquement le personnel, la mentalité, les habitudes de nos gouvernants ? Une conciliation entre des opinions ainsi opposées ne pouvait pas se faire dans une clarté totale. D’où des réticences qui inquiètent certains de nos amis, qui irritent la classe ouvrière... »
Et après avoir examiné en détail les raisons de se satisfaire provisoirement de la solution parlementaire, je concluais :
« N’attachez point une importance exagérée aux détails parlementaires; pénétrezvous au contraire de la beauté, de la puissance de ce que vous avez fait ; songez à ce prodigieux idéalisme d’une classe affirmant sa force et sa ferveur dans son droit, se haussant à un niveau moral supérieur, renonçant à l’alcool. Comparez l’armée régulière, mobilisée contre nous, à l’armée des chômeurs en sa libre discipline ; elle a compté plus de désordres que nous. Songez à ces jours héroïques d’exaltation et d’enthousiasme; rappelez-vous l’unité admirable de notre campagne, où l’on vit ceux qui avaient été hostiles à la grève faire leur devoir avec la même passion et la même énergie que ceux qui en étaient partisans. Et après cette terrible aventure, si pleine de périls, regardez leurs mains : il n’y a pas dessus une tache de sang. Nous n’avons pas de morts à pleurer comme en 1902; nous avons conjuré les risques mauvais ! Réjouissons-nous et ayons confiance. Sans doute, nous ne sommes point au bout de nos peines ; de même qu’un voyageur ayant gravi une montagne, nous apercevons d’autres sommets à escalader, mais nous ne sommes pas non plus au bout de notre courage et de notre ardeur. Que de fois avez-vous chanté ; C’est la lutte finale ! Et pourtant ce n’est jamais la lutte finale. Il faut mener toute lutte comme si c’était la dernière, mais il faut s’attendre toujours à des luttes nouvelles. La lutte, c’est la vie. La grève générale va finir ; la lutte pour le suffrage universel, pour le triomphe du Droit ouvrier, continue. Allons-y d’un cœur joyeux! »
Depuis, le gouvernement a tenu parole : il a nommé la commission annoncée. Sans doute, il n’a renoncé à aucune de ses réserves et de ses réticences ; l’objet des études de la commission est limité aux systèmes communal et provincial, et la composition de la commission indique bien que la victoire n’est pas encore assurée. A côté des représentants de l’opposition libérale et socialiste, on y trouve un contingent sérieux de parlementaires de droite, puis des spécialistes en matière électorale, des sociologues, des professeurs d’Université, des gens à système.
Mais la révision est en marche quand même ! Lorsqu’on aura sacrifié le vote plural communal, il faudra bien, par la force des choses, sacrifier le plural législatif. Et la force des choses, est, ici, aidée par la puissance et la volonté d’une classe ouvrière dont on ne peut plus négliger le vœu lorsqu’elle s’est attestée capable des vertus d’énergie, de discipline et de sang-froid que la grève générale a révélées.