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LI VOYAGE DE SPARTE

Leg œuvres de M. Barres s'étudient comme un problème. Elles ont le faste et le mystère des idoles aux vêtements d'or. Leur beauté déconcerte avant de séduire ; plusieurs, frappés de lenr étrangeté seulement, ne voient même pas qu'elles sont belles. Il faut en accuser les forces contradictoires qui régissent la mentalité de M. Barrés. Ses livres accusent la lutte intérieure, l'angoisse d'une àme sans équilibre ni foi profonde. Il a créé seul son ambiance spirituelle, choisissant de propos délibéré ce que les autres subissent : opinions, théories, principes, convictions, tout ce qui résulte, en général, du

hasard et des circonstances. Depuis Un Homme libre jusqu'au Voyage de Sparte, en passant par les Amitiés françaises et Y Appel au Soldat, il a suivi inflexiblement la même route sèche et droite, n'affirmant jamais que des dogmes invariables et d'immobiles credos. Il y a lutte entre sa vraie nature et cette artificielle philosophie, entre son intelligence ardemment réceptive et sa volonté figée dans le dogmatisme. Parce que sa pensée est le fruit non de ses tendances, mais d'une résolution, parce qu'elle s'interdit tout changement et s'érige immobile comme un roc sous le flot varié des heures, nous la jugeons troublante et peu sincère. En se créant une personnalité factice, il s'est condamné à ne produire que des œuvres factices où le cabotinage et la virtuosité tiennent autant de place que Fart véritable.

Le style de l'écrivain n'est pas moins déconcertant que sa pensée. On y sent le même défaut d'harmonie, la gêne d'une âme prisonnière en d'étroites formules, sevrée de toute ambition métaphysique, éloignée, malgré elle, des sommets spirituels. L'idéal nationaliste qui fut la conclusion médiocre de sa théorie du moi étouffe le génie de M. Barrés. Il s'en délivre

par échappées vers l'horizon somptueux de l'image et du symbole, utilisant la phrase abondante et diffuse, le terme complexe, le mot violemment pictural comme les soupapes de sûreté grâce auxquelles son cerveau n'éclate pas. Les faux-fuyants, les à-côtés lui sont libérateurs ; il se dérobe à la tyrannie du dogme en racontant la grâce excessive et le sourire d'Astiné, ses yeux où flotte encore l'ombre des caravanes, les roses fleuries aux mains mystiques de Bernadette, la tristesse ardente de Tolède ou de Venise, le clocher tragique de sainte Odile. C'est ainsi qu'il compose des livres énormes, d'un style luxueux et maladif, inquiétants, passionnés et superbes, pour servir de parure à quelques chétifs mannequins d'idées. Mais le désaccord s'y affirme entre les partis pris du philosophe et les désirs vivants de l'artiste. De là le malaise moral, la double impression de mystère et de lassitude qui résultent d'une étude de son œuvre.

J'admets que cette volonté nietzschéenne d'être en opposition constante avec soi-même ne manque pas de beauté. La formation d'un moi factice, exigeant l'asservissement de sa nature propre, suppose une intelligence et une

force supérieures. Nos préférences vont, sans doute, aux talents spontanés et sincères, aux intelligences libres qui se transforment et changent avec les jours. M. Barrés n'en offre pas moins un cas psychologique intéressant. Il cesse de nous être hostile quand on lève le masque de patriote posé sur son ardent visage d'artiste et qu'on oublie la pauvreté de sa foi pour la splendeur de ses rêves. Sous Vœil des barbares, Le jardin de Bérénice, Les Déracinés, Du sang, de la volupté, de la mort, donnent une joie littéraire sensuelle et somptueuse pourvu que nous y cherchions de la beauté plastique, le reflet d'une personnalité, l'éclair fugitif et brillant des idées générales et non l'écho mortel de la théorie particulière. Car le nationalisme, la politique, le dogme intransigeant du moi sont un accessoire inutile à ces œuvres, leur vie puissante réside ailleurs, dans le faste des mots, la complexité des caractères et des paysages, l'abondance du sentiment, la réalité tangible des visages, l'ardeur et la passion des âmes. Par malheur, depuis deux ans. M. Barrés devient agressif. Il impose ses opinions patriotiques et son étroite philosophie de l'individu avec une sorte de parti

pris, soumettant sa plume et son talent au despotisme de l'idée fixe et réprimant de plus en plus les écarts bénis de son désir vers le songe et la poésie. Au service de V Allemagne et Le Voyage de Sparte furent ainsi composés, comme L'Appel au soldat, suivant un dogme nationaliste impérieux et absolu qui défendait les chemins de traverse, les beaux sentiers de la fantaisie. Que de désillusions nous apportèrent ces livres ! Quelle amertume de rencontrer Jeanne d'Arc, Sainte Odile, le général Fabvier et Georges Cozinis quand on cherchait les ombres vivantes de Platon et de Gœthe, l'immortelle grâce d'Iphigénie ou de Marguerite ! Et quel ennui répand l'écho de cette phrase vide, hurlée par tant de faux patriotes : « La France aux Français », dont M. Barres a fait : « La Lorraine aux Lorrains » ! Les deux ouvrages y gagnent en précision et en clarté, le fait d'obéir à un plan déterminé les préserve d'être diffus, obscurs, tendus, un peu malsains comme les œuvres précédentes, la langue y est incisive en même temps que riche et d'une plastique supérieure, mais avec tous leurs défauts, leurs bizarreries coutumier?, combien je préfère Le Jardin de Bérénice ou Les

Déracinés ! Et comme je regrette cette imagination maladive et violente, ces rêves multiples, désordonnés que suivait, jadis, la fantaisie du grand virtuose !

En écrivant Au Service de V Allemagne, M. Barrés avait quelques raisons de nous imposer le drapeau tricoloreet leclocherlorrain. Le sujet du livre justifiait les tirades patriotiques et même l'outrance vulgaire, le maniérisme du sentiment. Mais pourquoi Le Voyage de Sparte ? Pourquoi M. Barrés est-il «allé en Grèce ? Vaut-il la peine de voir de ses propres yeux la douce floraison des Cyclades dans la mer d'Odysseus, l'Olympe encore vibrant du pas des dieux, les routes saintes d'Eleusis, la splendeur mutilée des Victoires et des temples pour s'écrier ensuite : « Avec quel plaisir j'ai retrouvé mon aigre Lorraine ! » Il est inutile de quitter la Lorraine dans ces conditions et de monter sur l'Acropole pour nous parler d'elle. Mieux vaut rester à l'ombre de l'église natale que de projeter cette ombre mince sur la terre homérique : si M. Barrés avait intitulé Le Voyage de Sparte « Je suis Lorrain, c'est là ma gloire », il eût été plus logique et moins décevant. Car c'est une déception de voir un

penseur, un artiste, le plus original et le plus puissant de nos écrivains contemporains, s'en revenir du divin pèlerinage avec des mots de barbare sur les lèvres.

M. Barrés s'attendait d'ailleurs à nous désappointer. Il voulait lui-même se dire désappointé, c'était une résolution prise d'avance, une décision légitimée par son déterminisme et l'excessif désir de ne pas répéter la même chose que tout le monde. Byron, Chateaubriand, Leconte de Lisle, Renan, Ménard, Schuré, Gebhart ont aimé le sol grec et de plus humbles voyageurs en reviennent chaque jour l'esprit succombant sous le plaisir ; cela suffisait pour rendre M. Barrés indifférent devant le Parthénon. Il y a quelque pédantisme dans sa froideur. Cependant il s'en plaint beaucoup. Il donne même à ses désillusions l'importance d'un événement mondial. On pourrait croire la France, sinon le globe tout entier, amoindrie par ce fait que l'Hellade n'eut point de prise sur son âme de Rhénan. Je ne m'étonne guère, d'ailleurs, de sa déception. Les rêves qu'il poursuivait n'étaient pas des rêves grecs. Peu lui importaient la terre violette, légère et parfumée qui porta les sages et les dieux, l'envol aigu de Niké mr la

mer du Pirée, et le souffle d'Apollon, le sang chaud de Dionysos, la trace lumineuse d'Aphrodite le long des rives et des chemins sacrés. S'il atteignit la ville de Périclès, ce fut pour y chercher le complément de sa culture, le perfectionnement de son moi, pour accomplir un devoir de lettré, une tâche scolaire, fade comme un thème. Les dieux ne se révèlent point aux utilitaristes. Il faut les aimer pour eux-mêmes, les adorer parce qu'ils sont beaux, leur rendre un culte mystique et tendre dans l'oubli total de son moi, si l'on veut entrevoir leur sourire solennel. Tel ne fut pas le procédé de M. Barrés. Il ne s'est occupé, en Grèce, que de la Lorraine et de lui-même. Il a tant pensé à ses compatriotes, à sa petite ville et à son propre génie, que le loisir lui a manqué pour se souvenir d'Homère, de Périclès et de Platon. Mais son impiété ne s'est pas bornée là. Ce qu'il refusait de comprendre il a tenté de le dénigrer et de l'enlaidir, il a rétréci l'horizon de la légende grecque, nié férocement le miracle grec, éteint les lumières des sanctuaires et des paysages, réduit l'Hellade chantante aune vague nébuleuse dans le lointain du passé. Tout cela pour n'avoir pas c utilisé • Athènes, parce que cette

gloire, cette beauté mortes n'ajoutent rien à la Lorraine ! Voici dans quels termes sacrilèges il définit le sens d'Àthéné, la fille et la pensée de Zeus, le plus parfait symbole de cette réalité intelligible qui fut le verbe de Platon : « A mon c avis, Pallas Athéné n'est pas la raison unic verselle mais une raison municipale en t opposition avec tous les peuples, même quand c elle les connaît comme raison nables... Cette « déesse de la raison est proprement la raison « d'jtat... L'Athéna colossale dressée en bronze c par Phidias à l'entrée de l'Acropole enve- « loppait sa ville d'un sourire caressant, c'est f un sourire électoral. » Quelle différence quand on écoute un poète sincère, un disciple d'Orphée : t Issue de l'Isis céleste, de laNature t primordiale, Pallas fut conçue dès l'origine « par ceux qui instituèrent son culte comme « un des attributs divins : sagesse, providence. « Son essence est purement intellectuelle, c'est « pour cela que la Vierge armée jaillit du < cerveau de Zeus comme la foudre du ciel « orageux. D'autres peuples adorèrent la « nature féconde qui enfante et dévore les êtres, « Athènes choisit pour déesse la Pensée qui c dompte la nature. Cette marque d'élection

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« donnée par les premiers initiateurs à la Cité c resta toujours imprimée au front de ce peuple. « Jusqu'au bout, son inspiration et son atmosa phère furent d'ordre intellectuel, De là,aussi, « le triple rôle de Pallas : régulatrice de la vie c civique, excitatrice des héros et créatrice des « arts de la civilisation... C'est pourquoi elle « règne dans les lois de Solon, elle rythme les « chœurs de Sophocle et sourit dans les dia- « logues de Platon. (1) >

Mais tout Le Voyage de Sparte fut composé dans le même esprit de dénigrement, avec la volonté de voir les côtés inférieurs de l'idée ou de la chose étudiée. Sans doute, il entre une part de vérité dans cette âpre critique. Personne ne nie que la Cité fut la vraie patrie grecque et la vie municipale, l'élément constitutif des sociétés antiques. Mais la Cité ne représentait pas autrefois, comme aujourd'hui, une préfecture, un collège, une mairie, et les décrets des archontes ne révélaient pas le même esprit que ceux de nos conseillers municipaux. L'âme religieuse et poétique des Hellènes n'eût pas compris nos villes sans prytanée, nos maisons sans foyer, nos existences sans dieux. La Cité

(VSchuré, Sanctuaires d Orient

leur semblait magnifique et sacréa comme une église, vibrante du nom des héros et de l'éclat des autels ; c'était la main des dieux qui en soutenait les murailles et les morts bienveillants, couchés sous le lierre noir des jardins, y parlaient aux vivants. Quel rapport entre ces villes couronnées d'acropoles, dont la vie jaillissait du mythe et de la légende, et nos villes sommeillantes à l'ombre d'unepréfecture ? Est-ce la lyre d'Amphion qui éleva les pierres de nos cités, est-ce un geste des dieux qui traça leur enceinte, et la voix des Pythonisses, le vol des colombes sacrées, l'odeur des roses aphrodisiennes y font-elles passer encore le frisson de l'éternité ? Certes, la comparaison nous serait peu favorable ; en tous cas, il semble injuste d'appliquer au passé fabuleux les termes qui conviennent seuls à notre morne présent et de parler de l'Athéné de Phidias comme d'une Marianne en bonnet de police au fronton d'une mairie.

M. Barrés n'avoue qu'une seule admiration au retour de son voyage. C'est en faveur de Sparte qu'il s'accorde un tel luxe. Il affirme ainsi son originalité, sa dissemblance avec nos grands littérateurs et la logique de sa pensée.

Sparte est une anomalie, une exception, je dirai presque une tache dans le passé grec ; si peu de fleurs helléniques enchantèrent ses vallées ! Toute sa vie n'est qu'un écho vaniteux des Thermopyles, le vent parfumé d'Ionie ne baisa jamais les rudes cimes de son Taygète ; ses héros furent des soldats, ses gloires, des massacres, ses rêves, de faire des esclaves et d'élever des athlètes. M. Barrés, qui ne craint pas d'être quelquefois vulgaire, admire dans Lacédémone « un prodigieux haras *. Quelle étrange admiration, et pourquoi cette ville de militaires, de barbares et d'ilotes provoque-telle un enthousiasme que Mycènes riche en or, Corinthe aux plages brillantes, Athènes et le Parthénon n'arrivèrent pas à déterminer ? Ah! c'est là le procédé d'un bon nationaliste. Ceux qui aiment leur pays à la façon de Déroulède et de Goppée sont tenus de préférer les casernes aux musées, les barricades aux statues, les athlètes aux philosophes. M. Barrés ne peut se libérer de ce devoir. Il est obligé de glorifier Sparte comme l'antipode d'Athènes et de louer la race dorienne plutôt que les souples marins d'Ionie, l'esprit lacédémonien répondant seul à ses conceptions patriotiques. Il oublie volon-

tairement les hontes du traité d'Antalcidas et comment s'effondra toute la gloire d'Hellas sous le règne brutal de la ville guerrière. Il néglige également ce fait que l'indépendance grecque avait été sauvée par la pensée d'Athènes et non par la puissance de Sparte. Quand l'Orient monstrueux menaçait les plaines héroïques et la mer aux beaux noms, c'est du rivage attique que montèrent les péans vainqueurs et jaillirent les héros. Les Spartiales n'étaient pas à Marathon et ce ne furent pas leurs lances, mais les cerveaux athéniens qui assurèrent le triomphe de Salamine. Cependant, les sympathies de M. Barrés demeurent chez ces antigrecs, socialistes et autocrates, si étrangers à l'admirable esprit démocratique qui régit le siècle de Périclès chez ces barbares dont le seul mérite fut d'être forts et sobres et qu'Andromaque appelait avec colère c les derniers de tous les hommes > (1).

Dans la véritable Hellade, l'auteur de Le Voyage de Sparte se permet quelques appréciations favorables, mais pour ses compatriotes seulement, pour les châteaux féodaux, les chevaliers francs, « les pierres grecques écus-

(1) Euripide, Andromaque .

sonnées aux armes de France », en un mot, pour la trace oubliée des Croisés sur la terre grecque. Les beaux rois d'Argos dont les noms brûlent et sonnent à travers la légende, les vainqueurs d'Olympie, les artistes de Sicyone, les pêcheurs de Nauplie ne lui semblent pas dignes de l'attention qu'il accorde à ces rudes éleveurs de donjons et de burgs dont le passage fut une ombre au doux ciel arcadien. Je le répète encore, vaut-il la peine d'entendre rire les sirènes dans la mer de Myrto, gémir la flûte de Pan sur les rives de l'Alphée, de longer la plaine de l'Élis et le bois sacré où triompha Zeus olympien, vaut-il la peine de rêver, de sentir, d'approcher toutes ces choses pour glorifier ensuite les bannières des princes francs ? M. Barrés pourrait se plaindre du Péloponèse comme il s'est plaint de TAttique ; ce fut la sombre Até qui vint seule l'y recevoir et les impressions qu'il en rapporte ne valaient pas le voyage. Sur l'Acropole, il affirmait son indifférence à l'égard des Panathénées, inférieures selon lui, aux processions lorraines ; pour les jeux olympiques, les cortèges printaniers d'Héra, les lauriers du Pénée, il n'a même pas un regret. Les angélus de son clocher

éveillent seuls, paraît-il, ses sentiments religieux : le passage des Amphictyons sur la voie sacrée de Delphes ne l'aurait pas ému, les chênes et les colombes de Zeus, les cygnes d'Apollon, les fleurs d'Hyacinthe et d'Adonis laissent son souvenir sans ferveur et c'est avec une indifférence hautaine qu'il imagine, entre les colonnes de marbre noir au temple d'Eleusis, le noble geste des Suppliantes. De combien d'ivresses et d'enchantements se privent les fidèles nationalistes !

Ces partis-pris et ces aveuglements, M Barrés les justifie par des principes philosophiques. Il est déterministe et traditionnaliste. D'où il résulte qu'en sa qualité de Lorrain vivant au xxe siècle, il ne peut rien comprendre à ce que furent la Grèce héroïque et la mentalité de Praxitèle ou de Pindare. Le sang des vallées rhénanes rend impossible toute communication avec ce qui n'est pas rhénan. Tristes axiomes. Il faut plaindre les vallées rhénanes et leurs enfants. J'ignore d'ailleurs, pourquoi les pauvres Lorrains échappent à l'influence qui agit sur des Bretons comme Chateaubriand et Benan ou sur des Anglais comme Byron et des Allemands comme Gœthe et Wagner. Taine et son

inflexible déterminisme n'allèrent jamais si loin- Grâce à Dieu, la vie dément chaque jour de telles affirmations, non seulement par la voix de Ménard, France, Régnier, Gebhart, Schuré, mais par tous les échos de notre littérature et de notre philosophie classiques. Les sources de la pensée française, depuis l'Evangile de saint Jean et l'œuvre des Pères de l'Eglise jusqu'aux romantiques et aux poètes modernes, nous vinrent par le canal de la pensée grecque. Ces hérédités spirituelles ont une autre importance que les atavismes lorrains ; M. Barres ne leur échappe pas lui-même, fort heureusement pour son talent. Je n'en veux pour preuve que l'admirable dédicace qui ouvre Le Voyage de Sparte, deux pages infiniment supérieures à tout le reste du volume, un de ces chefs d'œuvre de style où l'épanouissement de l'image et du mot atteint sa plénitude. Il n'en reste pas moins certain q l'en voulant renier la vraie patrie, celle de l'esprit humain, le ciel, la mer et l'horizon, d'où nous vint toute beauté, M. Barrés a commis une impiété redoutable, le sacrilège envers les morts. Quant à son vœu final de posséder un Parthénon français à Domrémy, je le prends comme une boutade d'enfant qui demande la

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lune. Jeanne d'Arc en jupe de gaze et en cuirasse de papier doré, telle que je la vis aux processions de la Fête-Dieu, aurait une étrange mine dans la cella d'un temple. Le génie d'un Phidias ne sera jamais la fleur de notre race, les collines de la Meuse ne méritent point, comme celles d'Athènes, de tressaillir sous le pied des dieux et ce n'est pas deux fois dans un seul univers que se répète le miracle grec. J'en suis fâchée pour M. Barrés, dont l'obsédante Lorraine n'aura jamais l'influence d'un seul rayon de l'Attique sur notre vie mentale. Mais, pour mon compte, il me suffit qu'au temps jadis le flot chanteur de Poséidon ait bercé la jeunesse et la beauté du monde.

« Excepté les forces aveugles de la nature, rien ne se meut dans cet univers qui ne soit grec par son origine. » Ainsi parle Henri Sumner Maine. Le témoignage de nos plus grands penseurs a confirmé ces mots. La philosophie solitaire de M. Barrés y résiste mal et ce n'est pas Le Voyage de Sparte qui lui rendra des forces. Non, nous ne sommes point des victimes passives de la race et du pays, un troupeau national docile au seul appel de ses bergers. Nous sommes des individus, des âmes flexibles

et changeantes que charme toute musique et spécialement la voix des cithares et des flûtes. En diminuant notre horizon, c'est nous-mêmes que nous diminuons ; pourquoi limiter nos puissances et s'isoler du monde ? Est-ce donc une gloire pour une nation de vivre à l'écart de l'humanité ? Ah, comme en lisant M. Barrés je comprenais les ardentes paroles de Louis Ménard : « C'est déjà si peu d'être un homme, faut-il encore se condamner à n'être que de son temps et de son pays ? »

M. MAETERLINCK, moraliste

L'antique problème du pourquoi vivre* traverse une phase d'évolution. Depuis tant de siècles Thumanité se débat dans le mystère qu'elle semble lasse enfin de ses inutiles efforts. Gomme un enfant perdu qui aurait longtemps pleuré, elle s'endort dans ses larmes et les ténèbres grandissent autour de son silence. Les sages ont essayé vainement de la consoler, les artistes et les poètes vainement l'ont emportée sur les sommets d'où l'œil s'égare entre le gouffre et les étoiles. Elle ne veut plus les suivre, son cœur, avide de paix, refuse de battre encore pour le désir de l'invisible. Platon, Spinoza, Gœthe, Renan se taisent impuissants, l'heure fervente des apôtres a cessé de luire au

ciel des âmes, les maîtres sans disciples errent sur la route obscure de la souffrance et de la pensée.

Maintenant l'homme excédé de tendre ses bras vers l'infini renonce aux chimères spacieuses et contemple l'étroit chemin, le chemin sans horizon de la réalité. Il revient vers la certitude première, la seule que nous sentons, que nous ne pouvons définir et que nous ne discutons pas, la vie. Car cela du moins s'impose ; nous vivons, d'autres avant nous vécurent, d'autres après nous vivront encore. Ces forces qui gouvernent le battement de nos cœurs et fécondent l'étreinte des amants, ces invariables lois de l'existence et de l'espèce subsistent à travers le changement des hypothèses et des doctrines. Sur la face tourmentée de la terre, leur puissance, seule, affirme l'éternel et l'immobile. Elles échappent à l'œuvre des siècles et défient les travaux humains ; le grand courant des évolutions passe auprès d'elles sans les atteindre.

Tout a changé, tout change depuis l'origine, au royaume tremblant des idées sous l'instable domination des philosophes et des prophètes. Le ciel se vide et se peuple tour à tour, les

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nations, tour à tour, déifient les hommes, humanisent les dieux, blasphèment, adorent et nient. Voici que les temples harmonieux, les temples fleuris naguère à l'horizon païen ne reçoivent plus l'offrande des vierges, les colombes aimées d'Aphrodite ou les fruits généreux de Gaïa. De mystiques paradis ont remplacé l'Olympe joyeux, les théories saintes des orantes effleurent le sol où s'échevelait la danse amoureuse des Ménades, et les Bacchus sacrés, les Minerve au profond sourire, captives en nos musées, tressaillent sous l'affront des regards bourgeois. Voici que les foules ont déserté la terre des rêves, la terre antique pour les champs galiléens où passa la robe blanche du dieu martyre et que l'oubli, comme un roi de silence et de mort, pose ses mains éternelles au front des acropoles. Et déjà, le vent noir du scepticisme a flétri les moissons nouvelles, déjà la ronde affolée de l'humanité s'est reformée vingt fois dans un cercle nouveau d'espérances et d'illusions à la poursuite de l'inaccessible.

Ainsi va la pensée. Mais qu'importe à la vie l'énigme fatale ou sainte que gardent les bouches de pierre des Dionysos, les yeux d'émail des bouddhas, les bras sanglants des

croix ? A l'ombre du Calvaire, comme sous les arbres sacrés des vieilles mythologies, les générations passent, vibrant des mêmes instincts, des mêmes douleurs, courant du même élan de la naissance à la mort. Depuis le commencement du monde, les lèvres des amants s unissent dans les mêmes fièvres, les yeux qui s'ouvrent à la lumière répandent des larmes semblables, et toujours le feu sublime, le feu dévorant de la passion saigne au cœur ardent des jeunes. Les autels tombent, les dieux se transforment, mais le geste éternisé de nos bras tendus vers les étoiles et vers l'amour se répète d'homme en homme et de race en race. La gloire quotidienne des aurores flambe sur la gloire quotidienne des baisers ; chaque année les brises d'avril emportent les songes toujours pareils, les frémissants désirs des amantes et des vierges ; chaque soir, la nuit, lourde comme une porte de sépulcre, tombe sur le cœur des solitaires. Tout est semblable dans l'éternel renouvellement des choses et des êtres ; demain que nous invoquons comme le génie des pays bleus, demain, roi menteur aux yeux changeants, dans sa robe multicolore, apportera les mêmes gerbes que nous avions glanées hier,

les mêmes épines qui nous blessèrent. L'une après l'autre, les heures pesantes du doute, les heures éclatantes et sonores où se révèle la beauté, les heures tissées d'étoiles qu'Eros déploie comme un nimbe sur nos fronts, s'égrènent au fil des jours humains. Et les mêmes actes, les mêmes gestes remplissent ces heures. Jusqu'au dernier jour, l'ordre ainsi se maintiendra ; la splendeur des douleurs et des tendresses illuminera le front des hommes, les baisers, les voluptés, les larmes, invariables comme le sang qui roule de corps en corps la vie triomphante et superbe, façonneront la chair et l'âme dans un seul moule. Nous répéterons à l'infini les mouvements, les attitudes, les paroles de ceux qui sont morts, et l'orgueil des jeunesses futures sombrera comme le nôtre dans cette monotone impuissance du quotidien. Car la vie s'épanche ainsi, toujours identique, toujours une, sous la variété des formes, et nous entendons son hymne monter comme un chant d'éternel déti vers les cieux instables où séjournèrent" Brahma, Yahwé, Zeus et Allah.

Les penseurs et les poètes se lassent à leur tour de chercher le but et la cause de cet uniforme mouvement du monde. A l'anxieuse

interrogation : pourquoi vivre ? ils répondent maintenant : comment vivre? Assez longtemps, dans nos cœurs lâches, nous avons porté le désir de FEden, la nostalgie des horizons sans limite où la pensée respirerait de la lumière. L'heure est venue, puisque il est inutile de vouloir comprendre la vie, d'accepter notre ignorance, d'accepter, telle que nous la possédons, cette fatale et cruelle vie. Laissons aux dieux changeants, aux dieux silencieux leur mystère, et que nos forces, orientées jusqu'alors vers l'inaccessible, se dépensent pour élargir autour de nous la vie généreuse et certaine, la vie riche d'amour et de vérité.

M. Maeterlinck marche au premier rang dans cette voie nouvelle que pressentait déjà l'âme de Guyau. Il a dépouillé le voile nuageux du mysticisme et quitté les sommets, fils du ciel, pour nos plaines douloureuses ; ses yeux de rêveur, ses yeux de poète que baisaient les Chimères, s'attardent au spectacle des choses terrestres. Il se penche maintenant vers la vie, écoutant le souffle haletant de l'humanité, ému de voir nos bouches altérées, nos pieds saignants sur le chemin sans but où nous errons. Et le désir lui vient de nous arrêter au

bord de la route, de nous dire : « Reposez-vous ; le sillon que vos pas laissent dans la poussière ne conduit point vers les astres. Vous croyez, en regardant au loin, que le ciel là-bas touche à la terre, qu'après avoir erré longtemps, vous entrerez dans sa lumière. Mais plus vous irez, plus les flots d'or qui baignent l'horizon prometteur reculeront devant vous. Leur flamme a brûlé vos yeux, leur couronne jamais ne touchera vos fronts. Arrêtez-vous ; cueillez les fleurs broyées par vos marches inutiles, les fleurs simples du chemin, les fleurs humaines qui sont la sagesse et la joie. Vos lèvres, tendues vainement vers la coupe des grands mirages, se calmeront à leur fraîcheur. Endormez-vous, pauvres déçus de l'immensité, sur le sein tranquille et puissant de la vie. »

Assurément, les premiers drames de M. Maeterlinck ne laissaient pas prévoir cette philosophie. La princesse Malet/ne, l'Intruse, Les Aveugles, La Mort de lintagile vibraient du sentiment de l'inconnu, de l'angoisse du mystère, de tout ce tragique inaperçu dont la fatalité nous environne. Rarement, un écrivain nous avait donné si violents, si complets, le frisson des ténèbres, la sensation d une force obscure

agissant autour de nous. Les plus insignifiants détails de l'existence quotidienne prenaient avec lui la signification de choses éternelles et fatidiques ; dans le bruit d'une porte, le son d'une voix, la clarté fumeuse d'une lampe, le gémissement d'un oiseau nocturne, il sentait tout l'infini. L'idée d'un au delà le poursuivait alors ; sur les actes, les paroles, les moindres gestes de ses héros, la mort planait sombre et mauvaise, il voyait son rictus dans les sourires, ses yeux d'ombre à travers les larmes, elle enveloppait le monde, elle enveloppait les êtres, et quand il la nommait, on sentait dans les mots trembler son épouvanté. Toutes ses œuvres exhalaient ce même souffle de tombeau, l'oppression de l'infini les écrasait ; au lieu d'une âme dilatée dans la joie des espaces, l'étrange rêveur des Sept princesses semblait une victime terrifiée, un revenant des limbes maudites, ses yeux gardant l'horreur des mystères entrevus, sa pensée le lourd souvenir d'une vision d'outretombe. Quelle différence avec cette sagesse sans illusion dont Le Temple enseveli nous révèle les sereines altitudes ! Pour accomplir une évolution si vaste, l'étude patiente de la nature, le renoncement aux ivresses voluptueuses du

mysticisme ont été nécessaires. Nous écoutons maintenant un poète nouveau, ses paroles n'ouvrent plus leurs ailes au grand vent de l'éternité, nul ne les accueillera comme venant de l'infini, oiseaux divins qui désertèrent les plaines célestes, elles limitent désormais leur vol et tracent un sillon d'or dans l'humble domaine du réel. Une question se pose toujours ; nous apportent-elles de la vérité?

Lorsqu'il méditait Le Trésor des Humbles, M. Mœterlinck errait encore dans les brumes de l'invisible. Il percevait, au delà des choses et des idées, le bruissement vague de l'infini semblable au soupir dune mer lointaine vers laquelle oscillerait le fleuve du destin. Le côté mystérieux des existences et des âmes lui apparaissait au travers des moindres faits ; il entendait, du fond de toutes les douleurs et de toutes les joies, monter la voix d'un dieu. Sous l'influence d'Emerson et de Novalis son spiritualisme avait atteint ces limites extrêmes où le rêve échappe à la tyrannie du verbe pour s'égarer dans l'idéal et l'innommé aux vastes champs de la contemplation. Il fuyait les images précises, les formules exactes, tout cet appareil du langage qui déforme la beauté nue

de l'idée. Sa pensée semblait une princesse vêtue de bure sous le voile grossier des mots. L'angoisse que nous ressentons parfois d'être soumis aux lois d'association, de composition, de raisonnement, aux formes schématiques dont l'esprit ne peut se dégager, cette imagination de poète en souffrait constamment. Elle était faitep ourse révéler comme la lumière, avec la splendeur muette des aurores et des astres, comme l'amour, par le regard et le baiser, dans la richesse du silence. La contrainte des signes et des sons paralysait son élan vers les hauteurs. De là cette imprécision du style, ce nuageux des termes et des images qui séparent Le Trésor des Humbles de tous les ordinaires traités philosophiques sans lui ôter la gloire d'être une philosophie. L'œuvre est immatérielle comme un poème et vivante comme une doctrine.

M. Maeterlinck, en l'écrivant, nous a donné le bréviaire des âmes. Il fut le mystique et tendre amant de la Psyché prisonnière que notre époque réaliste oubliait dans le cachot de la vie pratique. 11 fut le prince de légende incliné vers la dormeuse aux yeux d'étoiles dont les lèvres, depuis cent ans, restaient

veuves du sourire. Son livre est la clef précieuse « des grandes portes de la vie », des portes d'or de la beauté spirituelle, et nous avons frémi d'orgueil en découvrant par lui le trésor caché des âmes, la gloire de ce palais sommeillant où notre conscience attendait l'éveil.

Aujourd'hui, sous l'action de l'œuvre féconde, il est d'humbles vies qui s'illuminent au rayonnement de la vie morale, d'humbles êtres dont le destin s'agrandit en se révélant divin. Les mares stagnantes de l'existence quotidienne s'ouvrent comme de grands lacs aux pures clartés du ciel. Nos actes, nos rêves, nos paroles, nos silences s'approchent tremblants encore de l'infini et l'infini les revêt de son manteau fleuri d'astres. L'âme prend connaissance de sa valeur, de la majesté qu'elle prête au mouvement monotone et régulier de la vie. Les fades heures que l'amour ni l'attente de l'amour n'ont glorifiées cessent de tomber inaperçues dans le goutfre des soirs, la puissance du sentiment intérieur les transfigure ; elles sont banales, journalières, pauvres d'événements graves et d'éclairs de pensée, mais la bonté invisible les entoure, une force psychique rayonne à travers leur uniformité grise. Et cela

suffit pour les rendre sublimes. Or, chacun de nous possède ces richesses spirituelles qui sont le trésor des humbles, et les plus faibles ont le pouvoir de a sculpter une personnalité morale » dans la misère et la vulgarité même de leur destin. « Tout homme a de nobles pensées qui « passent comme de grands oiseaux blancs sur « son cœur. » a Ceux qui ne songent à rien ont « la même vérité que ceux qui songent à Dieu, « elle est un peu moins près du seuil et voilà « tout. » Car l'homme a toujours un esprit où peut vivre la beauté, V homme est un dieu qui s'ignore, et si cette conviction pénètre en lui, quelle gravité, quelle noblesse prendront ses gestes et ses travaux! Tout est divin dans la vie d'un dieu, même son impuissance vis-à-vis des lois directrices, même sa terreur devant la fatalité. Et comme « il n'est rien au mondé qui s'embellisse plus aisément qu'une âme * le devoir s'impose d'exalter cette conscience du divin, de vivre toujours la vie profonde, c'està-dire la vie psychique dans l'éternel et l'invisible.

Nous avons aimé d'un fervent amour cette sagesse d'apôtre. Quand le poète ainsi se penchait sur nos âmes, il semblait qu'un soleil

nouveau les inondait et que de l'espoir montait en elles. Se souvenant des hauteurs, elles comprenaient la vie. Mais aujourd'hui M. Maeterlinck déserte les cîmes du rêve. Il s'est promis de borner ses études psychologiques à l'étude de la vie, de réduire au minimum nos rapports avec l'infini. Peut-être en observant dans la vie des abeilles les pouvoirs de la nature et de l'instinct, a-t-il compris le néant des songes. La superbe matière, la matière inconsciente, harmonieuse et souveraine lui a dévoilé son secret mortel. Il Ta trop admirée sous d'innombrables formes: aux ailes d'or des insectes, au flanc rugueux des chênes, aux plumes blanches des colombes, au front bleu des montagnes. Il l'a sentie dominatrice, envahissante, régnant par l'orgueil de la chair, imposant sa splendeur avec une puissance brutale et continuelle alors que tant de soins, tant d'efforts étaient nécessaires pour obtenir un seul éclair des yeux de Psyché. La griserie de la certitude a troublé sa pensée. Et, dans le monde spirituel il voulut introduire cette même évidence, retrouver cette même gloire de la vie matérielle, insolente et certaine. Mais pour y parvenir, il fut contraint de réduire la part de l'invisible.

La Sagesse et la Destinée tend déjà vers ce but; avec Le Temple enseveli nous achèverons de le réaliser.

Ce n'est pas impunément, toutefois, qu'on fut i'amant, le frère des étoiles. Les étoiles se vengent quand on ose les trahir. Princesses orgueilleuses et puissantes, elles laissent au cœur des infidèles la nostalgie de leur royauté. Leur souvenir s'obstine à suivre la marche du déserteur, leur image persistante l'accompagne dans la plaine, il suffit d'un rayon pour que la poussière prenne leur visage. M. Masterlinck les revoit ainsi partout. Il n'aura jamais les convictions précises d'un Nietzsche apothéosant le triomphe individuel par la force et l'égoïsme. Il n'a même pas la sagesse lointaine d'Epicure observant les diverses chances du bonheur et de la souffrance pour les équilibrer dans sa raison. Les idées néo-platoniciennes demeurent trop vivantes en lui. Son acharnement à discuter l'impossibilité d'un infini créé pour nous démontre l'obscur regret de cet infini, le désir d'y croire encore. C'est pourquoi Sagesse et Destinée ne dément pas, au premier abord, le mystique Trésor des humbles. L'étude de la vie y est incomplète. Elle ne se limite pas à

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l'observation de l'existence ordinaire et quotidienne, mais remonte aux formes supérieures, idéalisées de la nature psychique, à toutes ces exceptions humaines qui furent des héros et des demi-dieux, des Hamlet et des Œdipe. Il faut analyser cette beauté morale dont l'œuvre est imprégnée pour s'apercevoir qu'elle n'est plus tout à fait la beauté des sommets, le reflet des choses divines. Le poète nous dit encore que « la sagesse est « le sentiment de l'infini appliqué à notre vie « morale », que « le sentiment de l'infini est le « sang de toute vertu ». Mais il parle ainsi sans la conviction profonde d'autrefois. Son verbe éloquent s'arrête au seuil des cœurs ; nul ne pleure en l'écoutant. Car il ne renferme plus l'amour, et seul l'amour est le Verbe unique et tout-puissant qui peut diriger le monde, la parole jaillissante des sources éternelles, la parole de la vie profonde. C'est en lui que s'accomplit tout ce qui fut grand, immortel et divin parmi les hommes. C'est lui qui rayonnait au sein des clairs lotus où rêvait Siddharta.sur la montagne où parlait le Christ, dans l'arène des martyrs, dans l'ombre blanche des églises et des temples. C'est au front des apôtres, des

amants, des artistes que nous cherchons encore, du fond de la nuit où nous errons, son aube impérissable. Ah ! si l'on pouvait élargir, prodiguer, répandre l'amour ; si l'Eros des voluptés ne régnait pas seul aux heures brèves de l'étreinte, si tous nos actes, toutes nos pensées avaient pour but et règle l'amour ; l'amour, charité, fraternité, passion, tendresses, mais l'amour uniquement, souverain triomphateur de l'univers ! Alors le monde serait grand et vraiment proche de l'infini. Mais si nous rabaissons l'amour au lieu de l'exalter sans cesse, si nous lui enlevons cette vie divine; ce sang de l'éternité qui coule en lui, que restera-t-il de parfait sur la terre ? M. Maeterlinck ne prévoit pas les conséquences de sa philosophie. Il n'est plus l'apôtre des humbles, mais le chef d'une aristocratie de sages et de penseurs dont les mains se joindraient sur des ruines. Il ne se demande pas si l'humanité calme et réfléchie qu'il entrevoit vaudrait une humanité moins clairvoyante mais plus enthousiaste et plus ardente, une humanité d'artistes, de rêveurs et d'amants. Avec Le Temple enseveli, sans hésiter davantage, il supprime l'une des plus riches formes de l'amour, le désir du divin,

Les mots « Providence, Fatalité, Justice obscure », il les éloigne comme hostiles à la sagesse. « Ce qui s'appelait les dieux s'appelle « aujourd'hui la vie », nous apprend-il. Et pour rester logique, il s'efforce de prouver que la vie suffit à la vie. L'idée d'une justice psychologique et sociale, d'un instinct de solidarité régi par des lois précises et saisissables, nous est offerte en échange des credos anciens. La part de la chance, du destin, du malheur même est réduite à d'infinies proportions. De nous seuls dépend le bonheur. Et, sans doute, la manière dont nous envisageons la souffrance ou la joie compte pour beaucoup dans notre existence. Nous pouvons toujours prêter les ailes de l'âme aux événements. Nous pouvons toujours accueillir la douleur comme une fille de la sagesse, une sœur intime du bonheur et la recevoir avec le sourire profond des résignés. Mais si ce n'est plus la voix des dieux qui parle en elle, combien l'effort sera plus difficile et moins fécond ! Elles ne valent pas une illusion de l'éternité, les froides paroles des sages à l'heure où le désespoir étreint les cœurs. Qu'importent les théories, les mots quand nos yeux versent des

larmes sanglantes d'amour, quand nos lèvres se joignent follement à d'autres lèvres pour un adieu ? Toute la force et la beauté de la vie consoleraient-elles ceux qui pleurent sur des morts ?

M. Maeterlinck est un grand penseur, un admirable poète. Il nous a révélé des trésors spirituels. Aux jardins inconnus de Psyché, son rêve est descendu ; il a franchi les portes mêmes de ce temple enseveli ou dort l'être subconscient, la force ignorée et souveraine de l'âme. Nous avons appris de lui, comme de tous les vrais mystiques, qu'il fallait élargir sans cesse notre royaume moral et porter la lumière jusqu'au plus profond de nos plus obscurs désirs, afin que tout en nous soit harmonie, sagesse et joie. Une telle œuvre ne restera pas vaine. Cependant, le problème se dresse toujours en face de nos volontés impuissantes. Le pourquoi vivre ? demeure au fond du comment vivre ? M. Maeterlinck a trop négligé, trop réduit aujourd'hui cette valeur qui s'appelle la souffrance. Il essaiera vainement, pour confirmer sa thèse, de l'anéantir encore. Elle triomphe malgré lui. Elle est partout, dans toutes les âmes et toutes les vies ;

déesse qui veille au bord des tombes, elle gouverne nos destins. Nul effort, nul rêve humain ne l'empêchera d'être fatale, injuste, immense, de broyer le cœur aimant des jeunes, de tordre et de déchirer la vie dans ses dures mains indifférentes. Il faut non l'oublier mais l'enrichir. Car on peut enrichir la douleur comme l'amour, avec des pensées hautes ; ses ténèbres annoncent la lumière. Puisque l'inévitable est là, ouvrons fièrement nos cœurs à l'inévitable, ne détournons pas notre visage de son rayonnement céleste. Ce n'est pas en diminuant son rôle que nous arriverons à le supprimer. Ce n'est pas en fermant un instant les yeux que nous aurons le droit de nier sa présence éternelle. Mieux vaut regarder son angoisse en face avec l'orgueil qu'on éprouve à regarder sa beauté. Mieux vaut aussi, de toutes ses larmes, de tout son désespoir faire l'or brillant de l'amour que l'or froid de la sagesse. En pleurant avec ceux qui pleurent, vous les consolerez mieux que par l'assurance de la non valeur et de l'insignifiance de leur peine. En élevant les cœurs vers l'invisible, vous les apaiserez mieux qu'avec l'offrande de ce

monde tangible, de cette vie certaine dont l'âpre horreur les a glacés»

J'errais un jour en Gruyère, au cœur même de la Suisse, dans l'automnale féerie d'un décor de montagnes. Le soir infini tombait du ciel où traînait la robe rose d'un crépuscule hâtif. La vallée se faisait sombre et les villages blottis au flanc des pâturages semblaient frissonner sous leurs toits profonds et bas serrés près du clocher. Gomme un glas douloureux du soleil, les cloches des troupeaux errants sonnaient le long des prés devenus ternes ; une tristesse enveloppait le deuil mauve des colchiques, les branches noires des sapins. Et l'étincellement des feuilles jaunies, l'incendie violent des couleurs s'éteignaient dans la brume. Mais là-haut, sur les sommets, la lumière s'attardait encore et les cîmes royales des montagnes brillaient sous une chevelure de clartés. Je songeais, en voyant la plaine si froide, combien il était doux de pouvoir remplir son regard avec la magnificence des montagnes comme son cœur avec la gloire des chimères souveraines. Et repassant en moi-même les règles de cette sagesse nouvelle qui nous ramène obstinément sur terre, je me disais : Qu'importe l'effort des hommes

pour agrandir l'ornière où se débattent leurs vies ? La lumière est dans le rêve, dans l'illusion, dans l'éternel, non dans la morne réalité. La lumière brille sur les sommets.

M. EDOUARD SCHURE

Il est des livres qui résonnent dans notre atmosphère comme un clairon d'appel, nous entraînant vers la lutte et l'action, des livres jeunes, intenses, vibrants, qu'un souffle de liberté traverse orageusement. Fruits d'une individualité puissante et combative, ils apportent la guerre parmi les hommes et leur œuvre s'accomplit dans l'effort. Telles furent Les Mères sociales et Les Idées vivantes. D'autres livres fleurissent pareils aux doux jardins d'avril, aux beaux jardins dispensateurs de miel. Ils offrent à nos désirs les parterres chatoyants du rêve, les subtils et dangereux calices de l'illusion, une ombre tissée de volupté, une lumière où tressaille la jeunesse du matin. Tel

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fut Le Visage émerveillé. Mais les livres précieux entre tous, les livres riches du vrai trésor, ceux qu'inspira la gloire unique et souveraine de Psyché, n'ont point de ces violences, ni de ces langueurs troublantes. Comme les forêts, les cathédrales, sanctuaires de la Nature vivante et de l'Ame éternelle, ils gardent le songe tranquille des dieux et, sur le champ de bataille où s'entretuent les idées, dressent les voûtes solennelles, l'édifice rayonnant de la sagesse et de l'amour. Eux seuls vivront en acte dans les humanités futures, car ils préparent l'œuvre supérieure, révolution des croyances spirituelles et la renaissance de l'idéal. Leur pensée reflète les hauteurs où triomphe la lumière définitive, elle épanche autour de nous les harmonies profondes, les sereines béatitudes et, pour l'avoir une fois recueillie dans notre âme, nous irons pacifiés vers le mystère de nos destinées. De tels livres sont rares. Les apôtres seuls peuvent les écrire et notre génération donne peu d'apôtres au monde. Zélée pour le culte misérable de l'or, elle néglige d'assurer son avenir spirituel et s'enlise dans les intérêts humains. Mais cette décadence, amenée par des causes trop lointaines et diverses pour être

étudiées ici, se découvre à l'examen plus apparente que réelle. Du cœur troublé de la masse des aspirations s'élèvent encore, des désirs d'infini, d'amour et de foi qui demandent à vivre. Ces pensées obscures prennent une réalité consciente, une force agissante dans quelques mentalités supérieures et, de temps à autre, une œuvre s'érige, œuvre de lumière et d'idéal, attestant que les dieux et l'âme ne peuvent mourir. M. Schuré est un de ces disciples de la grande cause, ses livres ont rendu la plénitude et l'abondance aux courants spirituels étouffés sous la pression de nos misères et de nos actes quotidiens. Il est de ceux qui cherchent « la porte étroite ouvrant sur le Royaume», de ceux qui révèlent, en déployant comme les oriflammes rutilants d'un jour de fête, leurs rêves pleins de gloire et de joie, que l'heure est toujours là de parler de choses éternelles.

Je crois difficile de comprendre entièrement l'esprit et la pensée de M. Schuré, car nous comprenons mal ce qui nous dépasse. Mais la sympathie est le 11 l d'Ariane que peut suivre le critique dépourvu de l'érudition et de la sagesse suffisantes pour atteindre au sommet d'une

haute pensée. Elle donne des intuitions, des clairvoyances à défaut des certitudes dogmatiques sur lesquelles les plus savants basent leurs jugements. Nous pouvons toujours étudier la genèse d'une œuvre ou d'une pensée et dire quelles raisons nous firent aimer cette œuvre, méditer cette pensée. J'ai voulu le tenter avec l'humilité du croyant dont le seul désir est d'amener les autres à s'approcher de ses dieux, laissant aux dieux eux-mêmes le soin de se révéler.

M. Schuré est un des rares écrivains que nous voyons, dès la première heure, choisir un idéal et le conserver ensuite sans défaillance. Il doit cet équilibre intérieur à la beauté de la pensée rectrice qu'il adopta. Quand l'homme change de croyances et d'opinions, il faut en accuser saphilosophie etnon lui-même. Lesidées vivantes, les idées pures, désintéressées, noblement spirituelles méritent seules de retenir une âme. Celles de M. Schuré furent toujours orientées vers les plus hautes sphères, il y trouva la plénitude et leur beauté le rendit fidèle. Une œuvre harmonieuse et logique en résulte, basée sur cette triple croyance : que la justice et la vérité sont le dernier mot de l'énigme univer-

selle, qu'un principe divin habite en nous, qu'une loi d'eurythmie souveraine préside à l'évolution des mondes, des choses et des âmes. Dans ses deux livres fondamentaux : Sanctuaires d '0 rient et Les Grands Initiés, l'auteur affirme déjà cette foi d'idéaliste, lui donnant une ampleur philosophique et la vêtant, comme une reine triomphante, d'une pourpre littéraire qui la magnifient singulièrement. M. Schuré nous apportait alors la fleur de ses souvenirs et de ses méditations, la vérité conquise sous le ciel changeant des longs voyages aux sources mêmes de la tradition antique. Il était parti l'àme riche d'un grand espoir, celui d'atteindre par lui-même, à travers les légendes et les pays sacrés, l'origine des mythes et des religions et le mystère de leur étroite parenté. Les fleuves d'Egypte, les suaves campagnes de Grèce et de Palestine ne déçurent pas son ambition. Il sentit le cœur du monde palpiter sous les eaux lourdes et vibrer dans l'enceinte heureuse des collines, il vécut le meilleur, le plus pur de ses rêves, en voyant s'épanouir les narciss d'Eleusis et les lotus brillants du rivage oriental. Exaltant son désir de connaître jusqu'aux plus vagues lointains de l'idée, il arracha aux

civilisations, aux peuples morts, non leurs sanglants souvenirs de guerres et de dynasties, mais ce qui fut leur âme, leur vie secrète et profonde, la doctrine de leurs sages. Que lui importaient les problèmes secondaires, la date d'un hiéroglyphe ou l'histoire d'une momie roulée dans ses bandelettes ! Ce qui était la gloire des temples et la force des prophètes, le mystère des cellas, le songe initial perdu sous le flot multicolore des symboles, attirait seul son beau génie de poète et ses instincts de penseur. Pour lui, le voile des temples s'est déchiré, pour lui, l'obscure parole des Initiés épancha des ondes de lumière ; pour lui, voyageur ébloui du Royaume, s'édifièrent en synthèse les traditions hindoue, hellénique, juive et chrétienne, reliées par ce même fil d'or qui monte des sépulcres aux étoiles et des âmes au divin. Sa clairvoyance et sa force vinrent de ce qu'il ne crut jamais aux ténèbres. Il n'admit pas que Dieu pût laisser son œuvre un seul jour sans lumière et l'homme errant sans guide à travers l'inconnu. Nul pays, nulle race, nulle époque ne lui parut exilé dans l'erreur, il vit le trésor unique de la vérité s'offrir, dès l'origine, au monde par la voix des Initiés. La

première aube levée sur la première humanité était déjà l'aube spirituelle contenant cette fleur de la lumière qui est la pensée divine. Il découvrit aux branches multiples des religions le même tronc générateur, celui d'une vérité suprême, révélée par des prophètes divers et sous des formes diverses, mais toujours identique et une. Les synagogues, les pyramides, les temples, les cathédrales furent, à ses yeux, gardiens du même tabernacle, les torches de Memphis et les flambeaux de Delphes, foyers de la même lumière ; dans les hymnes d'Orphée il reconnut le verbe de Moïse et dans le murmure des forêts où méditait Krishna, les voix de la mer galiléenne. Sous l'embrasement du soleil d'outre mer il contempla tout l'univers, adorant cette lumière primordiale où s'équilibrent les contrastes et se fondent les dissonances. Puis il réalisa ce miracle d'ardente poésie et de généreuse érudition qui fut Les Sanctuaire* d Orient et Les Grands Initiés, édifiant ces deux livres comme le temple de la vérité divine au fronton duquel s'inscrivent les noms des sages, des prophètes et des dieux.

Mais ces grandes certitudes, recueillies par delà nos sphères ordinaires, M. Schuré ne les

voulut pas stériles dans le domaine de l'action, sans pouvoir pour les œuvres effectives. Revenu du triomphant voyage, il ne fut pas, comme Wotan le Wanderer, celui qui renonce parce qu'il sait. Le désir d'éveiller dans notre société moderne les courants de la vie psychique, afin que par ces courants nous atteignions, comme lui, aux rives de la sagesse, ce désir dominateur, intense, devient le mobile de ses efforts et l'essence même de ses écrits. Psyché dormante, Psyché la mystérieuse, la voilée, l'inconnue forma l'objet de son culte nouveau, culte peu changé, d'ailleurs, car il conduit, par des voies différentes aux mêmes réalités. L'œil encore ébloui, au sortir des sanctuaires de Sais, de Jérusalem et de Delphes, M. Schuré s'arrêta donc devant le sanctuaire suprême de l'âme, certain que les forces et les clartés éparses dans la Nature, les mystères dormant sous les cryptes achèvent de se révéler dans ce temple ignoré de l'unique vérité. Il adora Psyché comme le principe divin, source du pouvoir inconnu dont parlaient les Alexandrins, d'atteindre dans l'extase la vérité absolue.

<l Jamais, dit-il, dans son style d'or puissant et riche où les images s'enchâssent comme des

joyaux, c jamais l'âme humaine ne fut plus € vivante. Méprisée des puissances du jour elle « se réfugie dans les couches profondes de « l'humanité. Proscrite de la conscience, elle c règne dans les régions obscures du cœur. «c Partout elle vibre, elle tressaille, elle s'agite, « dans les rêves de la jeunesse et dans son désir « d'action, dans le cri de révolte de l'indivit dualiste qui veut être lui-môme tout entier, c dans la méditation du penseur solitaire qui, « saisi de pitié, se penche sur la souffrance c humaine, dans la houle des multitudes qui « se gonfle aux premières lueurs de vérité com- « me l'Océan au surgir du soleil... La divine « Psyché est dans notre société la chère Absente « toujours aimée, la belle Exilée toujours pré- « sente. Cette grande morte est la grande Immortelle (1). »

Cependant, M. Schuré le constate lui-même, Psyché, reine autrefois des temples, ne possède plus d'autels, les héros et les prêtres ne claironnent plus sa gloire, elle vit dans l'ombre ; sa présence mystérieuse et souvent ignorée au milieu de nous n'est pas l'affirmation souveraine, immédiate et constante de sa réalité.

(1) Théâtre de Ldrne.

Comment lui rendre son action? Par elle seule, inclinés sur ses abimes, interrogeant son divin silence, nous atteindrons la conscience de nousmêmes et du monde. Car le royaume de la vraie sagesse s'étend bien audelà des pouvoirs intellectuels. L'âme est le Dieu caché de ce royaume, le Dieu universel dont nous sommes le rayonnement. C'est pour elle, pour la révéler aux foules, pour dégager son existence des liens terrestres que les religions, les doctrines, les sanctuaires, les prophètes se sont, depuis l'origine, succédé à notre horizon. Elle fut l'ardent foyer, l'Agni souverain d'où émanèrent les dieux, la vérité une que poursuivirent tous les sages, Mais aujourd'hui, séparés de toute croyance ferme, noyés dans le fleuve épais de la vie pratique et d'un intellectualisme terre à terre, dans quels sanctuaires pourrons-nous rétablir la déesse invisible « exclue de notre « vie publique et chassée de nos institutions » ? « La Science l'écarté, l'Eglise l'opprime, le « Monde, ivre de plaisir et de luxe, l'oublie (1).» Et cependant elle vit toujours. Que des temples nouveaux s'élèvent donc vers le ciel, attestant qu'elle demeure et doit régner 1 Cet appel, (1) Théâtre de Vâme.

M. Schuré l'adresse, plus ou moins voilé, dans chacun de ses ouvrages, aux penseurs modernes. Des créateurs d'idées, il attend l'effort prochain et décisif. L'épanouissement d'une flore dramatique dont la vie silencieuse et cachée de l'âme serait la source fécondante, des œuvres d'art où s'affirmeraient par-delà les formes tangible?, le verbe de la pensée pure, des livres qui sèmeraient la parole du Royaume à tous les vents de l'esprit ; tels il rêve les temples futurs, telle il voit l'aurore de demain. Son désir serait-il une illusion ? Plusieurs l'ont cru, s'imaginant que cette recherche obstinée de l'idéal à travers les pays, les âges et les humanités demeurerait un effort vain : les vérités positives et les chansons des poètes satisfaisant, selon eux, aux doubles aspirations, pratiques et spéculatives, de nos sociétés. Mais qu'importe aux fils de la lumière la triste sagesse venue des ténèbres ? M. Schuré ne douta jamais de son rêve et plus d'un fait lui donna raison. N'y avait-il pas, pour accueillir ses œuvres, des esprits fatigués de politique, de romans à thèse ou d'articles feuilletons qui demandaient une nourriture différente, un pain vivant et substantiel introuvable dans ce réservoir énorme de la littérature non trans-

cendante ? Et la jeunesse méditative, lajeunesse exaltée que l'infini tourmente, celle dont Maeterlinck, Ibsen et Tolstoï furent les guides bienfaisants, ne fallait-il pas l'aider encore ? Le principe supérieur à l'intelligence, l'âme témoignait ainsi de ses droits. Comment ne pas voir dans ces désirs obscurs, indéfinis d'une métaphysique supérieure où le cœur jouirait enfin de la plénitude, les signes d'un grand réveil psychique ?

M. Schuré garde sa foi dans l'approche de ce renouveau. Il y coopère lui-même avec toute la ferveur, toute la puissance de son talent. Des romans, des Souvenirs surWagner, des études d'histoire ou de critique et le Théâtre de Vâme nous ont apporté déjà son désir d'être o l'ou- <l vrier solitaire et fidèle qui pose sa pierre sur « le chemin du temple futur ( 1) », c'est-à-dire le défenseur de l'âme, l'édificateur de son règne. De tels livres appartiennent à cette catégorie de littérature baptisée par Quincey, d'un terme si éloquent, la littérature- force . A ce genre d'oeuvres, en effet, nous devons plus que du savoir, nous devons de la force, autrement dit, d'après Quincey, « l'exercice et l'expansion des

(1) Théâtre de Vàme.

c capacités de sympathie avec l'infini qui sont <l latentes en nous. i> Et quel idéal plus beau pour un écrivain que celui de transformer l'idée en sentiment, le rêve en puissance active ? Mais plus que tous les autres parce qu'ils s'adressent à un public plus nombreux, les derniers livres de M. Schuré, Précurseurs et Révoltés et Léonard de Vinci, ont agi sur ces pouvoirs évolutifs que nous possédons d'approcher la lumière. En eux éclate le verbe suprême, le chant d'allégresse du spiritualiste dont l'ascension bienheureuse s'est achevée dans l'infini.

Il faudrait, pour parler de Précurseurs et Révoltés ou du drame intitulé Léonard de Vinci, le style même de M. Schuré, les mots spiritualisés, évocateurs et fluides comme des sons de lyre dont il a le secret, la phrase ailée qui vole au-dessus des apparences. Une ferveur concentrée, un désir toujours tendu vers les lointains miraculeux s'affirment à travers ces œuvres, l'essor dn rêve irradie leurs pages, la foi jaillit d'elles en somptueux rayonnements. Gomment rendre, avec un langage ordinaire, les pouvoirs décisifs d'une telle pensée, son influence occulte sur l'être subconscient voilé en chacun de nous ?

Précurseurs et Révoltés n'est pas un ouvrage

de critique proprement dit ; l'exposé des opinions personnelles résultant de l'analyse des opinions d'autrui ne peut suffire aux tendances spéculatives de M. Schuré. Il va plus loin et plus haut. Au delà des hommes et des idées, il considère l'humanité et l'âme, les œuvres individuelles n'ont de valeur à ses yeux que par leur puissance d'action générale et par leur don de refléter l'universel5 il ne les regarde pas comme de belles fleurs isolées dans le champ des labeurs humains, mais comme les miroirs vivants de la vie. Ainsi la fusion en un seul livre d'études très diverses sur des mentalités également diverses nous devient compréhensible. Rapprocher les noms de Moreau, Nietzsche, Ada Negri, Shelley, Maeterlinck, Ibsen, etc., fut l'acte d'un esprit logique, habitué à percevoir l'individu comme un fragment impossible à isoler du tout et le mouvement ascensionnel des âmes comme identique à celui du monde ; sachant encore que la loi des différences conduit à l'harmonie finale et que le blasphème d'un Zarathoustra, aussi bien que la prière exaltée d'un Alastor révèle l'action d'une force divine. Plusieurs nous avaient parlé déjà de ces philosophes et de ces poètes. La critique faisait d'eux,

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comme de tant d'autres, des ouvriers de génie occupés à renouer le faisceau doré des songes, pour le brandir à notre horizon. M Scharé leur rend une gloire supérieure. Ses Précurseurs et Révoltés, sont les rois du jardin de Psyché, les prophètes de l'avenir, les temples vivants des dieux. Ils portent au front les étoiles ou la foudre, leurs pieds tracent nos voies futures, l'orage de leur parole ébranle le monde et leur destin magnifié s'impose comme un témoignage rendu aux grandes lois spirituelles. Chacun d'eux marque un stage de l'évolution humaine.

Shelley, précurseur du panthéisme moderne, est le chercheur exalté du divin dans la nature, Ada Négri, la prêtresse aux yeux clairs de cette religion parallèle qui se base sur le principe de la solidarité des hommes. Ibsen et Maeterlinck se révèlent, après elle, comme poursuivant le salut social, mais par d'autres moyens, l'un faisant appel à la volonté, la conscience individuelle, l'autre, aux instincts de la pitié, de la fraternité des cœurs. Enfin Moreau, dans l'éclatante synthèse de son œuvre, c l'épopée picturale du xixc siècle », affirme « le principe régulateur de l'évolution et de la hiérarchie des âmes », l'idée mère pour nos théosophes. Et

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le prince des Révoltés, le redoutable Nietzsche nous offre l'exemple de sa doctrine et de sa vie même comme prouvant la faiblesse de toute croyance, de toute philosophie qui ne s'adresse pas « aux énergies de l'individu et aux profondeurs de la conscience ».

Ainsi se reforme en quelques âmes la genèse de la pensée contemporaine. Ainsi, chacun de ces êtres d'exception, fils de la solitude et du rêve, incarne l'un des problèmes actuels les plus intenses et les plus solennels. Chacun, par son œuvre ou son destin, laisse pressentir l'aurore lointaine, celle de l'âme ressuscitée, fleur et foyer du monde, celle du Dieu caché sous les voiles de l'intelligence et de la nature. Sans doute, leurs génies sont inégaux, leurs facultés de sentir et de comprendre, orientées vers des buts différents, mais ils n'en forment pas moins le groupe choisi, le petit noyau centrai où dort le germe des moissons futures. Destructeurs de dogmes ou créateurs d'idées, ils accélèrent le triomphe de demain et Psyché jaillira de leurs œuvres comme la mélodie vivante jaillit de l'airain sonore et des tendres violons, résultant, une et parfaite, du concours d'instruments divers.

Ceux qui ont foi dans la doctrine panthéistique de l'évolution et cherchent l'au delà mystique comme la seule réalité, ceux que n'effraient ni le symbolisme transcendant des œuvres, ni l'extrême idéalité de la pensée, et ceux-là seuls, comprendront le sens de Précurseurs et Révoltés. Ils aimeront la haute conscience de M. Schuré s'affirmant spiritualiste au nom de la science, de la critique, de l'histoire, basant ainsi ses raisons de croire sur l'enseignement le plus propre à déterminer le doute. A de tels disciples le grand idéologue peut offrir son œuvre et dire : « Entrez, vous qui savez les « signes et devinez l'âme des choses, entrez « dans la caverne de la passion, montez par « les forêts et les lacs du rêve aux cimes « blanches de l'idée pure (i) ! » Les autres, ceux dont l'esprit dédaigneux s'oppose à toute tentative d'une métaphysique supérieure, demeureront sur le seuil de la caverne, là où passe le triste cortège des apparences et des ombres. Ils verront, sous la froide clarté de leur intelligence, se dérouler l'illusion et s'imposer le mensonge des choses, mais la joie de l'Initié qui a franchi le seuil, cettejoie suprême,

(1) Précurseurs et Révolta

ineffable, extasiée, de l'homme sécriant : «Je suis Dieu », ils ne la connaîtront pas.

En écrivant son dernier livre, Léonard de Vinci, M. Schuré s'est proposé le même but que dans La Sœur gardienne et Les Enfants de Lucifer : fonder le théâtre modèle qu'il intitule Théâtre de l'âme. Les intrigues compliquées d'adultères, dont nous suivons les phases dans la Semaine dramatique des grands journaux, lui paraissent sans influence sur la vraie vie, la vie, seule importante, de l'âme. « Nos comédies et nos drames, écrit-il, ne « ressemblent plus, selon le vœu d'Hamlet, à « un miroir du monde, c'est-à-dire de Thuma- « nité en grand, mais à d'ingénieuses photo- « graphies de la société présente dont on peut « admirer la merveilleuse exactitude et l'affli- « géante ressemblance (1). » Renouveler l'esprit du théâtre, en élargir les pouvoirs éducateurs, telle est donc l'ambition de M Schuré. Dans ses premiers ouvrages, il la révèle imparfaitement, mais possesseur ensuite de l'idée totale, capable d'en extraire des œuvres définitives, il nous apporte l'exemple type, le drame si longtemps rêvé, Léonard de Vinci.

1 Histoire du drame.

simeurs d'idées 2^3

Pour la genèse de ce livre, il faut nous reporter aux mêmes sources d'où provinrent les croyances religieuses et morales exprimées dans les Sanctuaires d'Orient et Les Grands Initiés. L'art d'extérioriser l'idée, de la rendre accessible à tous par les moyens scéniques, aussi bien que l'idée elle-même. M. Schuré le reçut, en effet, des Maîtres anciens. Avec l'instinct divinateur d'un Renan, plongeant son regard jusqu'au tréfonds de l'œuvre sacrée, il a relu la grande histoire du théâtre symbolique où s'acheva l'idéal grec. Dans le bleu fragile et doux épars aux horizons d'Athènes, le marbre fervent de la tragédie lui apparut décisif, sous le ciel pur d'Eleusis, la gloire du drame occulte éblouit sa pensée. De là ses conceptions actuelles et le brûlant effort tenté dans Léonard de Vinci pour infuser au rêve antique la jeunesse de son rêve.

Le drame hellénique, type de l'art supérieur, évolua tout différemment de notre drame. Il fut d'abord l'expression vive et spontanée des émotions psychiques résultant du monde extérieur, le symbole de la Nature visible. Les sentiments de terreur, d'amour et de joie nés f)ti spectacle de l'univers, 1 homme les tradui-

sait, d'une façon rudimentaire, par la danse, le geste rythmé sur des prières et des hymnes. Les cortèges ardents qui s'affolaient le long des collines et des bois, hurlant le nom sauvage de Rhéa Kibélé, les hiérophantes de Dodone, déroulant leurs pieuses théories autour des autels consacrés, furent les premiers à exprimer l'intime union de l'âme avec le Tout, le délire des forces naturelles ou leur riche harmonie. Comment ce germe du drame se développa, sous la double influence d'Apollon et de Dionysos, chacun le sait et peut reconnaître, dans l'épanouissement de l'âge lyrique, les mêmes forces qui agirent sur la période primitive de Zeus et de Kibélé. La folie sacrée, l'enthousiasme visionnaire exaltés par les chœurs dithyrambiques, la course échevelée des Ménades poursuivant le dieu rayonnant étaient, non pas le signe d'une ivresse grossière, mais des actes conscients, profondément religieux, qu'inspirait le glorieux amour de Dionysos. La Nature et les dieux, la Nature divinisée agissante dans les forces psychiques, telle fut l'essence première du théâtre, l'origine sacrée du drame éleusinien. De ces profondes sources jaillirent l'orgueil de Prométhée, le Christ païen souffrant

pour la lumière, la puissance d'Héraklès, le désespoir d'Oreste, la pitié d'Antigone ; d'elles nous viennent Cassandre, Œdipe, Electre, Ajax, tout le cortège des héros où s'incarna l'humanité géante des âges supérieurs. « Eschyle et « Sophocle firent ce qu'a toujours fait le grand « art, ils créèrent une vie dans la vie, un « monde au-dessus du monde, plus complet, « plus vrai à sa manière, puisque, pour parler « avec Platon, il exprime ce qui ne saurait ni a naître, ni mourir, mais ce qui est (1). »

Le verbe éleusinien, stage suprême de l'enseignement par le drame, ne peut se comprendre aujourd'hui comme jadis, alors qu'il enfantait le songe clairvoyant des fils de Pythagore. Je n'en dirai rien ici, M. Schuré l'ayant arraché de l'oubli par un suprême effort de vision intérieure, et non d'après le témoignage de documents certains, dans un chapitre de ses Sanctuaires d'Orient. Mais nous savons que ce mystérieux théâtre eut un sens plus élevé, plus parfait que la tragédie proprement dite. Il atteignit directement au monde occulte et fut, pour l'Initié, le symbole de Tunique Réalité, la preuve éblouissante de l'au delà spirituel. On

\V, BUtoirt <lu Drame .

conçoit l'amertume de M. Schuré lorsqu'il compare ce rêve antique à l'idéal moderne. Sans doute, il ne demande pas la résurrection immédiate et complète du théâtre hellénique en France ; notre ambiance même s'y refuserait. Les peuples, actuellement, vivent séparés de leurs dieux, la nature et la religion ne déterminent plus l'essence des œuvres et l'organisation des sociétés. Et la richesse spontanée, la puissance, la jeune beauté du génie grec venaient justement de ces forces que dédaignent nos contemporains. Croire aux dieux fraternels, les voir, les sentir en toute chose, dans le tremblement des eaux, dans la grâce des aurores et la volupté des soirs, au front clair du printemps, au cœur rouge des tempêtes, dans l'éclat des passions, des désirs, des douleurs, dans la paix lumineuse de l'esprit, voilà ce qui fit durables et grandes les œuvres helléniques. Elles participèrent à l'éternité divine. Poèmes, statues, tragédies, métaphysiques, tout vivait de cette vie surnaturelle, de cette puissance de l'Esprit manifesté dans le verbe du rhapsode ou du sculpteur. Le marbre et la parole exprimant les lois et non les actes, les causes et non les faits, l'universel au li^u du particulier, ce qui os)

immuable au lieu de ce qui change, tel fut l'héritage laissé par la Grèce, héritage reçu déjà d'un monde plus ancien, mais consacré définitivement sous le soleil athénien. De là le spiritualisme intense des grands Maîtres et leur influence sur le monde, car, seule, la pensée qui chercha l'invisible et l'éternel peut subsister à travers les siècles et nous conduire au delà des sombres évidences. De là encore l'immortelle gloire de ce petit peuple qui fut le peuple roi par excellence, car la force dune nation, comme la beauté de ses œuvres, vient de son idéal spirituel, de sa conception des dieux.

Mais aujourd'hui nous avons perdu de vue les vérités sublimes, oublié l'existence de ce monde intelligible que Platon jugeait seul réel et seul digne de la pensée. Nous faisons deux parts de nos existences, l'une très vaste, absorbée dans les intérêts matériels, les rêves utilitaires, l'autre très petite, destinée, plus ou moins, à l'entretien de notre fragile spiritualité. Et le soin de cultiver, d'agrandir en nous cet élément moral devrait tout dominer ! Cependant la déesse vit, Psyché demeure active au fond des destinées individuelles, au fond des cœurs aimants. Plusieurs cherchent à l'éveiller dans

le silence des heures méditatives, plusieurs, devant la mort et la souffrance, l'ont pressentie. Le désir de M. Schuré est de lui rendre, par le théâtre, une vie saisissable, une influence sur la masse. Qu'elle ne soit plus le trésor subtil des sages, mais la richesse, la lumière pour les collectivités ! Ibsen, Tolstoï, Hauptmann et Curel ont tenté déjà cette œuvre dans leur « Théâtre de la Cité ». Mais le drame nouveau ira plus loin. La psychologie de l'individu et de la société ne sera plus son but. Au lieu des événements et des pensées quotidiens répétés sur la scène, il évoquera (d'humanité supérieure « dans le miroir de l'histoire, de la légende et « du symbole (1) ». Par lui nous atteindrons l'universel, le mystère de l'Un, de l'identité existante entre la nature et l'homme, entre le divin et l'âme ; il redira le songe de Pythagore, la vision de Plotin et dans les individualités vivantes, souffrant, aimant, agissant, sous nos yeux, nous montrera le reflet du Tout, la sagesse cachée de Dieu. « Ce théâtre qui racoliez tera le Grand Œuvre de l'Ame, ajoute « M Schuré... j'ose dire qu'il sera hautement « et profondément religieux. Car il tentera de (1) Théâtre de J'âme,

SEMEURS Ù1DÛRB 299

a relier l'humain au divin, de montrer dans « l'homme terrestre un reflet et une sanction de a ce monde transcendant, de cet Au delà auq • i « nous croyons tous à titres divers, ne serait-ce c qu'au nom des sentiments infinis et des idées * éternelles (1). »

Entre un idéal si pur et le drame actuel, un abîme doit se creuser. La grandeur des œuvres futures viendra de la part de mystère qu'elles encloront. Là réside déjà cette différence qui sépare les tragédies de Corneille de celles de Shakespeare ou Le Crépuscule des dieux de l'opéra traditionnel. Œdipe, Hamlei, Faust, Tristan sont éternels parce qu'ils reflètent un rayon de l'invisible, un au delà des idées et des passions. Le drame nouveau, le drame modèle s'édifiera dans la même gloire. 11 sera la porte d'or ouvrant sur le mystère.

Ainsi nous apparaît Léonard de Vinci, ce rêve d'ardente poésie, d'une si haute clairvoyance, dont le héros est presque un dieu. Vinci demeure, en effet, pour les idéalistes, la plus complète révélation du divin dans le génie. Une ombre flotte autour de sa grande figure, comme pourlapréserver d'un contact trop intime

i Théâtre de l'âme,

avec l'humanité. Il nous reste inconnu, lointain, dans une atmosphère de légende et d'idéal ; les artistes et les écrivains en parlent avec des mots voilés, le public troublé se tait devant ses œuvres. Le peu que nous savons de sa vie nous le montre comme un revenant des autres mondes, un étranger sublime, en passage sur la terre, mais dont la pensée n'habita jamais notre plan. L'hommage des princes et des femmes, l'adoration des peuples lui restèrent plus distants que le balbutiement d'une source de la symphonie des sphères. Ses yeux s'ouvraient, clairs et profonds, sur l'infini, et c'est pourquoi son art, son esprit, ses rêves ont semblé dépasser les limites des pouvoirs humains. Il était naturel que M. Schuré subit l'attrait de ce maître unique. Lui seul peut-être la vraiment approché, lui seul a pénétré le mystère de cette humanité qui enchaînait le dieu, écrasant sous le poids des nécessités matérielles le désir créateur, dressant en face du songe, comme une muraille de pierre, la lourdeur et la pauvreté des moyens d'expression. Dans les yeux de la Joconde, M. Schuré découvrit le sens de l'énigme, il pressentit que ces yeux de souffrance et d'ironie étaient ainsi capables de retenir et d'angoisser éternellement

les yeux des hommes parce qu'en eux tlottait l'âme souveraine, l'âme ignorée du peintre luimême. 11 plaça donc auprès du héros, l'héroïne, auprès de l'Homme, la Femme, auprès du génie, l'amour. Cet amour si mêlé d'amertume, caché dans le sourire et le regard du portrait, lui raconta l'étrange histoire... Il imagina Vinci refusant, par orgueil de penseur, le don royal de l'amante et condamnant ainsi l'art qu'il voulait sauver aux douleurs des ténèbres. Car, seule, Monna Lisa pouvait être l'intermédiaire, le lien vivant entre les lois du monde physique, et celles du Royaume spirituel où habitait le maitre. Sa passion, fruit merveilleux de l'arbre de la science, eût joint la terre au ciel et donné l'harmonie, la réalité , la puissance au songe démesuré de l'artiste. Elle lût devenue pour lui ce que la flamme est aufoyer, la parole de la pensée, le verbe éclatant du rêve. Mais Vinci manqua de foi. Il refusa l'heure unique et la Joconde mourut sans avoir libéré sur ses lèvres le dieu captif dans l'homme. Et l'homme resté seul comprit l'erreur meurtrière, la faiblesse de sa divinité sans l'amour : « J'ai failli à mon œuvre d'artiste », murmure-t-il aux demi, pages du livre. « Je n'ai >u ni aimer ni croire

îs

à l'amour. » A ses enfants d'élection, Jéromine et Liéto, il laisse le secret de vérité si longtemps poursuivi sous les voiles prestigieux de la science, et trop tard découvert, le secret contenu dans ces seuls mots : « Aimez-vous... c'est le grand Œuvre ! »

Cette brève analyse suffit pour révéler le sens symbolique du drame. Vinci et la Joconde représentant les forces divines incarnées dans l'homme, forces que l'amour libère et que le génie démontre. Les héros groupés autour d'eux. Ruggini, Sidonia, Béatrice, etc., personnifient les passions et les désirs éternellement humains qui dépassent le cadre de l'individualité et révèlent, non ce qui devient, mais ce qui est. L'œuvre acquiert ainsi la portée d'une tragédie grecque ou shakespearienne, exprimant, au lieu des psychologies particulières, les lois inchangeables, les vérités universelles qui font l'éternité du monde.

Ce que je ne puis rendre ici est la magique beauté du drame. Il se passe tout entier au tréfonds du domaine psychique, on le devine se réalisant plus loin que les paroles prononcées, plus intense, plus vrai que les sentiments manifestés, simple écho des harmonies d une

SEMEURS DIDÉES 303

autre sphère. Comme dans la rude violence des paysages suisses, les abîmes s'y creusent autour des sommets, le flot noir des torrents y devient le lac d'amour ouvert entre des berges fleuries. Et parfois, sous l'éclair d'un mol, des horizons nouveaux, des perspectives illimitées s'entrouvrent, les cîmes d'un Olympe inconnu glorifient les lointains. Pour rendre ces pouvoirs subtils de l'âme à travers l'immortelle légende de la passion, M. Schuré seservitd'unelanguespéciale qui n'appartient qu'à lui, d'un style pur et blanc comme le vol d'une colombe et cependant riche, ondoyant et brûlant comme la flamme d'un volcan. 11 exprime sans effort, sous un verbe lumineux et flexible, les choses subtiles et mystérieuses, le frisson du rêve, l'éclat du regard, le battement des cœurs, tout ce qui esl immatériel dans les caresses, éternel dans l'amour, universel dans l'individu. Ainsi les phrases d'or jaillissent des lèvres de ses héros : t ... la voix de cette femme est la mélodie de c ma pensée... le triomphe de la femme c'est « de faire chanter le dieu dans l'homme ! » Ainsi, dans la préface du drame, le Rêve clcn- Hnien conçu devant l'Etna, nous trouvons cotte page ardente : « Le volcan dominait tout

« de sa masse impérieuse, vallées profondes « et pics hérissés, comme si tout l'essor de « l'île et tout le feu de la terre affluaient à »a « pointe... Taormina éteint ses feux dans la « nuit calme... De la ravine monte encore la c voix de la mer sur un rythme lent qui « ressemble aux baisers donnés dans le rêve, « aux baisers qui renaissent de leur désir « inextinguible et suave. Parfois, un silence, et « la mélodie se fait lumière, vibration d'astres. . . « Le spectre de l'Etna paraît la cîme d'une t planète morte. Seul le ciel est vivant. Car, « magnifique, dominateur, le bras levé, la « gloire au poing, Orion flamboie au zénith « et palpite sur le voile ondoyant de la voie « lactée. »

Peut-être M. Schuré abuse i — il de l'image, du symbole et de cet adjectif qu'on nomme c l'épithète miraculeuse ». Une impression, mélangée de lassitude en résulte comme l'éblouissement causé par des lumières trop nombreuses et trop vives. Mais Psyché vibre et chante sous ce royal manteau de poésie. Et d'ailleurs pourquoi limiter l'essor d'une imagination, quand cette imagination nous emporte vers les plus claires aurores des plus radieux sommets ?

SWSUftfl d'idée? 308

Je ne sais quel directeur de théâtre s'engagerait à représenter Léonard de Vinci. La plupart craindraient sans doute de jeter le public en désarroi par l'offrande d'une telle œuvre. Mais qu'importe ? Le drame peut attendre et l'heure viendra, peut-être, où l'idéal qu'il poursuivit sera devenu celui du monde. Plusieurs n'y verront aujourd'hui que des rêves métaphysiques sans importance et jugeront illusionnés les disciples de M. Schuré. Qu'importe encore ? Nous savons que le spiritualisme de Les Grands Initiés ou de Léonard de Vinci ne se démontre pas comme un théorème, qu'il est dangereux de dépasser le domaine étroit de l'évidence et que nulle philosophie ne peut aboutir à des certitudes exactes comme les mathématiques. Mais l'homme ne vit pas seulement de raisonnement, d'évidence et de mathématiques, la perfection toute extérieure du syllogisme pas plus que la vérité d'un axiome ne le satisfont. II reste indifférent à la plupart d'entre nous de savoir que la ligne droite est le plus court chemin d'un point à un autre, tandis que l'espoir d'une réalité divine et d'une justice universelle s'exalte forcément au cœur de tout homme qui a souffert. L'intelligence seule n'e*t

rien. En face des grands problèmes, il faut reconnaître des droits au sentiment, une action à la volonté, leur laisser même la direction de l'esprit. Car l'esprit se trouve placé entre deux pôles, entre deux solutions de la vie, celle de nier et celle de croire. Le raisonnement seul n'est pas de force à l'orienter, l'histoire des idées le prouve suffisamment. Ne peut-il suivre le sentiment qui l'attirera vers le pôle de la foi ? la volonté qui lui imposera d'agir pour un but éternel ?

Jugeons l'arbre à ses fruits, même si nous ignorons d'où vient le miracle de la sève printanière. Entre les doctrines qui promettent la vie et celles qui affirment la mort, il faut choisir. M. Schuré, sans doute, a choisi la meilleure part.

TABLE DES MATIERES

TABLE DES MATIÈRES

PREFACE o

a mon père 15

Quelques mots sur l'évolution littéraire . . 17

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