‹ Semeurs d'idéesChapitre 10 sur 11 · LE ROI TOBOL · texte numérisé non relu

LE ROI TOBOL

Il est des heures que l'idée de la mort possède et remplit. Nous les vivons écrasés par la certitude terrible qu'il faudra mourir. Elles enchaînent le souvenir, comme un lugubre oiseau, sur les croix funéraires et meurtrissent nos désirs au plomb lourd des cercueils. Elles sont les messagères sans pitié du destin, les voix cruelles qui disent : -m jour vous serez couchés dans la terre noire, sans amour, .-ans joie ni douleur, sans rien de ce qui fût le trésor brûlant et doux de la pensée, endormis sous les pieds orgueilleux des vivants.

M. Beaunier a médité ces âpres certitudes et le terme de sa méditation fut le conte gracieux et triste qu'il appela Le Roi Tobol. Œuvre amère, satirique, effrayante, mais bien française par son effort constant d'être, en même temps qu'une plainte, une ironie. M. Beaunier pratique la philosophie nationale, celle du penseur ennemi des mots trop riches, des synthèses branlantes et des entités vagues ; une philosophie plutôt destructive, habile à renverser les dogmes, les concepts, les croyances, toutes les idées dont nous vivons, sans trouver par quoi les remplacer. Un Allemand ou un Anglais accomplirait ce bouleversement sur les sommets aigus de l'angoisse et de la colère, avec la conscience profonde de Spencer ou la violence de Nietzsche, mais un Français le provoque en souriant. Pour lui, la métaphysique ardente, les vastes chimères édifiées par les autres peuples sont de fragiles châteaux de cartes dont il découvre immédiatement la base chancelante et qu'il renverse d'un trait d'esprit. Le sens du tragique ne lui manque pas. mais il perçoit le côté comique de toute tragédie, et s'il subit l'ébiouissement des hypothèses, le grand vertige métaphysique, il s'en

réveille bientôt pour l'analyse et la satire. Ainsi procède M. Beaunier. On devine dans toute son œuvre le descendant de Montaigne, de La Fontaine et de Voltaire. Cependant, il affirme, avec Le Roi Tobol, une sensibilité plus vive, aiguisée par de longues hérédités intellectuelles et qui, parfois, le livre sans défense à l'émotion. 11 y a dans ce conte étrange de l'angoisse religieuse en même temps que du scepticisme et, sous des mots railleurs, un sens désespéré de la misère humaine. M. Beaunier est de ceux qui rient pour ne pas pleurer. Il couvre des fleurs légères de la fantaisie et du lyrisme les vérités douloureuses, parce qu'il n'ose nous montrer ces vérités nues. Il a le courage aimable de sa race, l'instinct de plaisanter jusque devant la mort, parce que le rire est un secours et qu'on ne voit plus le danger quand on s'en moque. Mais, pour un croyant, Le Roi Tobol, en dépit de cette verve alerte et spirituelle, demeure le plus triste des livres, un miroir désolé du monde, un cri de terreur jeté dans la vie.

L'histoire est simple, d'une forme légère et poétique ; elle a le velouté des fruits qui cachent

un dur noyau. Son originalité vient d'un adroit mélange du fantastique et du réel, confondus sous le même voile d'ironie. Elle se passe tout en tière dans un royaume imaginaire, à l'horizon doré de la légende, mais ce royaume est singulièrement modernisé et le mythique personnage de Tobol s'y trouve en lutte avec les institutions, les mœurs, la politique et les croyances les plus actuelles. Des socialistes et des républicains font opposition à son tranquille gouvernement, sa femme le trompe avec la désinvolture d'une héroïne de Gyp, son chapelain lui enseigne une religion pratique, basée sur la négation du miracle, qui sent la décadence, et son peuple se nourrit d'un pain de liberté que ne distribuèrent jamais les rois. Au xvne siècle, le livre de M. Beaunier eût été condamné comme un crime d'athéisme et de lèse-majesté par les théologiens etlescourtisans, mais nous ne sommes plus au temps où la tyrannie des princes s'appelait le droit divin, et le roi Tobol nous est d'autant plus sympathique qu'il n'a rien d'un autocrate, ni même d'un roi constit tionnel. En lisant son histoire, on voit que l'immense désir de vivre et de savourer la vie fut sa seule ambition. Mais la

vie ne montre pas plus d'indulgence aux souverains qu'à leurs sujets, et l'histoire iinit mal. Le roi Tobol n'échappe point au sort commun. On lui annonce un jour que sa femme est partie avec un officier des gardes. 11 aimait sa jolie reine, capricieuse et câline, dont les lèvres frivoles rajeunissaient ses lèvres. En revanche la reine ne l'aimait pas et sa fuite avec un amant rentrait dans l'ordre des choses. Le roi Tobol est intelligent. Il comprend que sa barbe blanche et son tendre cœur, même avec un palais, ne pouvaient suffire aux rêves d'une femme. Ses vœux accompagneront la fugitive. Mais il ne se console pas de l'avoir perdue. Et ce triste événement le porte à réfléchir. Des qu'il souffre, l'homme conçoit la nécessité de réfléchir. Il éprouve le farouche désir de légitimer, d'expliquer sa souffrance, d'en demander raison aux plus vieilles hypothè Et le défilé changeant des doctrines et des dogmes passe devant son angoisse, le plus souvent, hélas, sans le guérir. Le roi Tobol cherche de même la libération spirituelle. Il consulte ses philosophes et son chapelain, un peu comme des marchands faisant commerce de la vérité, mais leurs oracles contradictoires

ne le satisfont guère. L'acte d'avoir réfléchi lui permet simplement de réaliser qu'il n'a jamais été heureux, même quand le sourire de la reine lui appartenait. Il en résulte dans son cœur généreux une dernière ambition, celle d'obtenir par son fils une revanche de sa vie, de voir son fils heureux ; un rêve dont la logique exige de savoir ce qui rend heureux. Alors, il interroge son peuple et demande à tous les échos du royaume une définition du bonheur. Son peuple lui répond par le cri de rage des socialistes et le cri de colère des mécontents. Le pauvre roi se décourage de consulter des hommes et, certain désormais que l'organisation du monde est défectueuse, cherche, hors de la vie commune, l'accomplissement de son désir Il imagine un château fantastique, bâti su pilotis pour être plus loin de la terre, entouré de hautes murailles et de jardins fleuris où n'entreront jamais la vieillesse, la souffrance, la maladie, la mort. Là doit vivre le prince Eùdémon que la mer toute puissante et le ciel solitaire garderont des contacts terrestres. Toutes les joies, tous les rêves peupleront sa jeunesse sans que l'idée d'un terme, la crainte d'une brisure en altère la douceur ; l'enfant privilégié

ne saura même pas que les fleurs se fanent, que les oiseaux meurent et que l'univers vivant roule le flot des douleurs aux portes de sa prison. Il sera ce que voulait le songe généreux de Tobol ; un prince libéré du trône, une âme libérée de la connaissance, une vie hors de la vie.

Ainsi rêvait, à l'aube nouvelle de la Parole, le père du jeune élu qui devait sauver les hommes. Le château d'Eûdémon ressemble au palais de Siddharta et la légende de M. Beaunierau divin conte hindou. Mais les conclusions du penseur français ne sont pas celles qu'enfanta la croyance orientale. La fin de Le Roi Tobol se devine aisément. Elle est tout imprégnée d'un lugubre scepticisme et de l'amère certitude que l'homme n'échappe point aux lois souveraines de la douleur. Eûdémon grandit ; le royal despotisme de la jeunesse et de l'amour incline son esprit ignorant vers le doute. Un jour, sur les pas de Lilith, sa frivole et douce maîtresse, il s'enfuit du château de Félicité où le désir de son père lui ménageait tant de délices. Sur la vague inconnue, dans la nuit pleines d'étoiles, de musique et de parfums, il s'embarque ébloui par la première vision du

soir dont les ors glissent au fil de l'eau. Et, toujours suivant Lilith, il gagne la rive terrestre que ses pieds d'enfant n'ont jamais foulée mais que ses yeux d'homme contemplent avec un regard où monte l'éveil angoissé de la vie.

Il va sans dire qu'une fois cette fuite accomplie toutes les misères de l'homme infirme et mortel s'abattent comme des vautours sur les pas d'Eûdémon. Il rencontre des vieillards, des malades, il voit les larmes baigner la terre. Il apprend qu'un jour les yeux changeants de Lilith se flétriront comme des fleurs, que la blessure des rides profanera son visage et que ses cheveux d'or soyeux deviendront rudes et blancs. Puis il apprend qu'on meurt. Et cette révélation creuse au tréfonds de son âme un sillon d'épouvante ; il réalise l'horreur de vivre pour mourir, la vanité de l'action, du désir, de la pensée, de toutes ces routes humaines qui s'achèvent à la tombe. Chaque heure, soleilleuse ou morose, lui semble sonner un glas, chaque visage lui raconte un cadavre prochain; l'odeur fade de la mort envahit toute sa vie et ses lèvres, sur la bouche de Lilith, goûtent la saveur terreuse des sépulcres béants.

M. Beaunier raconte avec éloquence ces

terreurs d'une âme vierge en présen- !i,i,

et les phases de colère, de pitié, d noir

où meurent les énergies du désir et de la foi. Il est des moments où son livre atteint de beaux sommets philosophiques, mais quelle décevante philosophie et comme la voix du Roi Tobol offre d'étranges consolations à rang**; d'Eûdémou :

« Pauvre petit, qui as vu la vieillesse, la maladie, la mort et qui te figures que tu connais toute la tristesse de vivre ! Ah ! toute la tristesse de vivre, c'est bien autre chose... Tu te figures que tu es désespéré, parce que tu ressens une grande colère dans ton cœur enfantin. Un caprice, Eùdémon, un capi d'enfant gâté. On ne désespère pas à si bon compte. Ce serait, en vérité trop commode. Le désespoir absolu ne s'acquiert que lentement, au jour le jour, minute par minute. Il y faut la patience acharnée de la malechance, ses taquineries quotidiennes et incessantes, et cette lassitude qui ne vient que peu à peu. Il y faut le perpétuel échec de l'effort toujours recom mencé... Pauvre petit, la vieillesse, la maladie, la mer: >riant. je ne dis pas non,

mais ce n'est pa* tout, et même ce n'est pas

l'essentiel. L'essentiel, c'est Pennui où il faut que l'on tombe après que Ton a essayé de tous les artifices pour vivre, essayé de tous les prétextes, épuisé toute l'ingéniosité qu'on avait... »

Hélas, le Roi Tobol a raison. Vivre, ce n'est pas seulement coucher dans les tombeaux ceux dont les mains retenaient notre trésor de caresses, ceux dont les yeux brûlaient de la même flamme que nos yeux. Ce n'est pas seulement souffrir de la fatigue de son corps, de la vieillesse de son front. C'est encore et surtout voir lever l'aube et tomber le soir chaque jour, sans comprendre pourquoi, c'est recharger toujours sur ses épaules meurtries le fardeau du quotidien, la pesanteur des heures qui ne sonneront point de miracles, la tristesse des saisons qui succèdent aux saisons, des jours qu'enchaîne aux jours la force du même soleil. Ah ! sentir en soi tant de puissances, tant d'amour, de ferveur, de pensée s'émietter sous les griftes de la vie, voir tomber une à une les fleurs de ses désirs dans l'heure vorace et prompte, comprendre que le passé seul porte en lui notre âme et que le présent, l'avenir sont autant d'ombres vaines, autant de

folles apparences où le vide s'affirme dès qu'on veut les saisir ! Voilà ce qui fait la vie. M. Beaunier nous le rappelle cruellement ; il se plaît à nous redire que nous sommes des aveugles menés par une force aveugle et que si les hommes vivent, cela tient à leur folie. Mais pour être véridique, il faut bien être cruel. D'ailleurs, M. Beaunier nous maltraite avec courtoisie. Il attaque le clergé, les philosophes, les socialistes et, généralement, tous les idéologues, avec une politesse irréprochable. Il ne se fâche jamais et sourit toujours. J'ai retrouvé dans Le Roi Tobol ce même esprit satirique, mais doucement indulgent, que nous révélaient déjà Les Trois Legrand et Les Dupont-Le terrier, avec, en plus, le parfum de poésie répandu dans l'histoire de Picrate et Simêon. M. Beaunier ressemble à M. Bergeret. Il éprouve « un bienveillant mépris des hommes ». Il le leur dit sans les blesser et prouve aimablement que leurs institutions dans le présent et leurs utopies dans le futur sont également fragiles comme des joujoux d'enfant. Il a toujours raison et ne se rend pas odieux en le démontrant, ce qui prouve un grand art et un bon caractère. Mais il aurait encore raison, s'il nous disait que la

vie, laide, aveugle et stupide, peut rayonner sous l'héroïque effort de la pensée et que les yeux des amants, les fronts des sages portent une gloire qui la justifie. 11 pourrait affirmer que l'erreur et la souffrance sont belles, peutêtre autant que la vérité, belles pour l'œuvre d'amour qu'elles réalisent en nous, belles de toute la générosité, de toute l'ardeur qu'elles épandent sur le monde. Agir sans certitude, lutter sans récompense, espérer sans preuves, n'est-ce pas là ce qui fait la splendeur même de l'esprit ? Il y a dans la folie, l'aveuglement des hommes, dans leur misère profonde, une puissance qui permet de dire avec les mystiques : l'homme est un dieu. Et cette divinité, cachée sous les terreurs de la mort, sous les larmes de la vie, M. Beaunier devrait en tenir compte. Il n'a pas médité suffisamment l'histoire de Siddharta. Le seul fait que nous rêvons un au delà et que nous sentons la vie sainte, précieuse et sacrée, telle qu'un ardent foyer de vérité mystérieuse cachée sous l'illusion, légitime nos erreurs et justifie nos larmes. Mais il y a derrière le spirituel sourire de M. Beaunier une pensée plus amère que celle de Schopenhauer. Et cela nous explique pourquoi, au

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dernier chapitre de son livre, il rejette Eûdémon dans les mains du destin avec une sorte de haine pour la jeunesse artificieuse qui sait tromper les hommes et les séduire encore à côté de la mort.

Il est inutile de parler longuement de Le Roi Tobol au point de vue littéraire. Il suffira de dire que le livre est d'une forme séduisante, habile et légère, digne en tous points du grand talent de son auteur. L'évolution de M. Beaunier paraît s'accomplir vers les domaines du transcendantal. Il en est arrivé déjà au conte philosophique ; ses frères littéraires ne sont plus Weber et Tristan Bernard, mais Jules Lemaitre et A. France. La maîtrise absolue de sa pensée et de son style lui reste à conquérir, l'élargissement de sa conception du monde et de notre misérable humanité la lui donneront un jour. En tous cas, il demeurera le wai fils de cette race française dont l'esprit satirique, observateur et si profondément analytique ne sera jamais compris par delà nos frontières. Je ne ferai qu'un reproche à Le Roi ToboU celui d'être une histoire trop longue, dépassant la mesure du conte. Le récit traîne un peu, les événements s'y délaient aver une

lenteur fatigante, mais comment en vouloir aux poètes de trop chanter? Ils sont les beaux héros de la vie douloureuse, ceux qui passent en jetant des fleurs dans l'ombre de nos chemins, ceux dont la voix précieuse suffit pour nous faire adorer le triste monde qu'elle maudit.

LES HOMiRIDES CONTEMPORAINS

Plus on vieillit, plus on se rappelle sa jeunesse. L'humanité comme l'individu, regarde en arrière. A mesure qu'elle avance sur le chemin circulaire de révolution, sa pensée, devenue lasse, multiplie les douces haltes du souvenir. Elle évoque l'horizon matinal où fleurit son éveil, l'heure où ses premiers rêves jaillirent en poèmes ailés, mêlant un nouveau rythme aux rythmes de la mer. Son cœur usé s'émeut d'avoir connu cette aube et porté ces extases. Ainsi, vers la terre grecque vont se rajeunir nos songes. Sol divin, ciel éternel que nous avons l'orgueil de sentir à nous et qui furent le matin du monde, le salut de la lumière à la conscience humaine ! La vie, aujourd'hui, rampe dans un soir sanglant, plein de colère et de bruit. Mais l'esprit se libère en étreignant le passé. Il suffit que l'histoire module son

chant de sirène, qu'elle redise le triomphe du soleil sur les cimes de l'Olympe. Il suffit qu'elle rappelle rétincellement des boucliers d'or aux façades des temples, les longues tuniques et le pas flexible des canéphores sur les chemins de l'Acropole, l'essor innombrable des Victoires couronnant le front de l'Attique, la lance prodigieuse d'Athéna levée vers le ciel de Salamine. Et nos âmes, oublieuses de l'heure, retrouvent en elle la ferveur confiante des héros. Ce besoin de tourner les yeux vers la lumière éclose aux rives ioniennes pénètre depuis longtemps notre atmosphère. Toute pensée n'estelle pas une flamme prise à ce feu générateur, un don de ce foyer qu'édifièrent pour le monde les premiers aèdes chantant les premiers dieux? Cependant l'amour de la patrie grecque augmente avec le nombre des âges. Nos intelligences flétries et fatiguées s'avivent de jeunesse en p lisant aux sources helléniques et les voix chantantes qui relient Délos à Delphes bercent les angoisses de notre décadence. Chacun de nous possède son autel d'élection, soit au cœur des rudes vallées Spartiates ou dans les prairies semées de violettes qu'enchantait la flûte des bergers siciliens, soit parmi les îles fraternelles

et sur la rive ardente qui porta les splendeurs de Troie. La plupart demeurent au pied de cette Acropole que Renan disait « l'idéal cristallisé en marbre pentélique ». Chacun aussi révère un Panthéon spécial où les soldats des Thermopyles, les artistes de Sicyone et d'Egine, les poètes de Lesbos et les penseurs d'Elée régnent suivant la minute de l'enthousiasme. Mais trois noms dominent ce passé rempli de nos adorations : Homère, Phidias, Platon, la trinité synthétique où se résume le génie grec, la triple voix du Rythme dans le vers, le temple et ridée. Et c'est la gloire du divin chanteur qui surgit le plus ardemment de l'histoire, comme si toute l'âme héroïque et souveraine de THellade était née sur les lèvres de ce vieil aveugle racontant le soleil et la mer.

Dans sa robuste et naïve jeunesse, Homère est, en effet, plus proche de nous que tous les philosophes et les artistes d'Athènes. Le souci des problèmes métaphysiques et le culte de la forme plastique exigent un effort mental dont beaucoup demeurent incapables. Mais il n'est aucune race, aucun individu, homme ou enfant, ignorant ou savant, qui ne pressente une force dans le vers abondant et radieux de la rhapsodie

épique. Ces héros vêtus d'armures flamboyantes dont les cheveux bouclés et le front lisse répètent la beauté des dieux, ces captives et ces reines qui peuvent d'un sourire mettre les armées aux prises et les cités en ruines, ces palais d'airain où les cratères ciselés, les coupes et les torchères d'or font l'orgueil des festins, ces nefs élevant leur proue bondissante sur la vague, en un mot, toute cette exaltation de l'âge héroïque fut le verbe universel, la parole victorieuse qui traversa les siècles. Peut-on nier le miracle grec devant ce seul fait de l'éternité et de la puissance d'Homère ? Les guerres, les sociétés, les rois, les peuples se succèdent sur la face angoissée du monde, des centaines d'années roulent leurs flots vers la décadence et l'oubli, le silence écrase les sanctuaires comme les tombes, les religions comme les cités, et la voix de l'aède inconnu passe au milieu de ces révolutions, toujours vivante et jeune, toujours en fleur sur les lèvres des hommes ! De quelle civilisation avonsnous reçu pareille abondance? Quelle littérature fut ainsi le trésor ardent de vingt-sept ou vingtneuf siècles, un conte merveilleux pour l'enfant, une source de rêve inépuisable pour l'artiste?

un royaume de pensée pour le savant, un champ de délices pour tous ? Il est possible de préférer les richesses complexes de la cathédrale gothique aux sobres grâces du Parthénon, le génie désordonné et violent de Michel Ange au rêve lumineux de Praxitèle, les méthodes raisonnées de la science moderne aux divinations d'Heraclite et de Pythagore, mais que pouvonsnous opposer à V Iliade et à Y Odyssée ? quel peuple oserait se lever et dire : Voici mes aèdes, mes chanteurs, les égaux des Homérides ? Malgré les tentatives du déterminisme actuel, il faut bien reconnaître cette évidence qu'Homère est dans l'histoire un point unique, une énergie spontanée sans lien d'origineavec d'autres forces, un miracle enfin, et suffisant à lui seul pour prouver tout le miracle grec.

Dans l'antiquité. VIliade et l'Odyssée dominent naturellement tous les âges helléniques. Ce n'est pas durant les beaux festins, sous les portiques et aux leschés seulement que résonnent leurs voix brillantes. Elles scandent la marche divine des Panathénées, brûlent sur les lèvres de l'athlète vainqueur, glorifient le règne des hommes d'Etat qui les recueillirent pour la Cité, suivent aux rivages barbares

l'orgueil des conquérants. En elles apparaît la souche commune des littératures et des philosophies grecques. A travers le prisme dorien ou attique, leurs souples rayonnements se prolongent jusque dans les plus vastes essors du lyrisme choral et de la tragédie. La période avancée de l'esprit critique témoigne elle-même de leur influence ; les étymologistes qui précèdent et suivent le Cratyle, les allégoristes ingénieux du temps de Socrate ou d'Epicure, les subtils académiciens disciples de Garnéade, les scholiastes d'Alexandrie soulèvent d'ardentes controverses autour de l'Olympe homérique et de la légende troyenne. En littérature et en art, c'est la beauté d'Hélène, telle qu'elle apparut sous les regards fascinés des vieillards troyens, qui fut le soleil central où convergèrent les plus ardentes inspirations. Hélène représente la féminité de l'âge héroïque et symbolise jusqu'à Goethe Fidéal classique : Antigone, Electre, Gordélia, Juliette, Phèdre seront sans pouvoir pour la détrôner et les tresses blondes de Marguerite elle-même ne feront pas oublier ses cheveux bouclés plus glorieux qu'une auréole. La piété des anciens égalait aux déesses cette fille tragique de Zeus,

la femme divine au long péplos, et les avatars de sa légende forment un cycle radieux dont la tragédie d'Euripide marque le point culminant. Mais sa grâce fatale ne laisse pas dans l'ombre les héros et les dieux. Que de fois les beaux frontons des temples, les métopes éclatantes, les bas reliefs, les autels, les trônes répéteront les combats de Ylliade ou les aventures de Y Odyssée ! Et peut-on oublier le visage d'ivoire et d'or de Zeus olympien, la seconde immortalité de ces vers : « Ainsi parla le fils de Kronos et il abaissa ses noirs sourcils, et ses cheveux parfumés d'ambroisie s'agitèrent sur sa tête immortelle, et il ébranla le le vaste Olympe.» De to us les marbres, de toutes les cités grecs, c'est le chant d'Homère qui monte, renvoyé par les échos de l'histoire jusqu'aux extrémités du monde.

En descendant vers la période latine, il semble qu'on suive une ligne de chute, l'écroulement des Olympiens dans la bourgeoisie. Le despotisme inintelligent des ceet la vulgarité romaine créent une atmosphère opaque autour de ces dieux homériques Ils perdent leur élégance et leur dignité en même temps que leur noms et s'avilissent dans l'ima-

gination servile des courtisans. Leurs légendes dénaturées traversent sans gloire certaines période de la poésie latine ; la gravité de Lucrèce ne fraternise point avec elles et les beaux esprits du vne siècle se bornent à procéder de l'Alexandrinisme. Cependant, la royauté d'Hélène s'impose à tous les temps, la tunique blanche de l'Immortelle trace un sillage ininterrompu dans l'histoire, et les commentateurs byzantins s'émerveilleront un jour d'avoir jugé ses boucles blondes comme les rayons lunaires. Homère triomphe encore dans \&Diomédéenne, Le Retour de Ménèlas et d'Hélène, surtout dans V Enéide, et dans quelques livres des Métamorphoses d'Ovide. Mais la cella des temples ne répète plus sa vision ; c'est à Rome qu'Athéné subtile riant au discours avisé d'Odysseus, Zeus, l'assembleur de nnages, Héré, la protectrice terrible des Achéens deviennent des divinités municipales, honorées du même culte que les vulgaires empereurs. L'art gréco-latin s'étale dans des œuvres poncives auxquelles les historiens grecs dédaigneront d'attacher un nom et le double rêve d'Homère et de Phidias s'éteint dans les draperies lourdes des Pallas romaines. Les types classiques de Y Iliade n'en subsistent

pas moins à travers cette piété grossière et la science moderne libérera glorieusement leur beauté vraiment grecque de son masque latin. En France, malgré les jolis contes de la Légende dorée, il est assez difficile de trouver de la littérature avant le xve ou même le xvie siècle. On ne peut dire littéraire cette période de tâtonnements qui fut le moyen âge : nos misérables chansons de geste, les fabliaux grossiers et les ballades, les romans, les chroniques, les drames dont se nourrit le siècle de Froissart et de Christine de Pisan sont trop loin de former une littérature. Le plus ardent patriotisme n'arriverait pas à juger les troubadours et les conteurs français comme des émules, je ne dirai pas d'Homère, mais des moins bons Homérides grecs. L'éclosion spontanée du génie sur la terre ionienne est un phénomène unique; le chant vaste des aédes, la parole mélodieuse et fleurie des premiers prosateurs helléniques sont remplacés chez nous par les balbutiements d'une langue informe, maniée sans art et souvent sans inspiration. On éprouve plus de pitié que de sympathie à constater ce rabâchage enfantin de notre pensée quand on évoque la surabondance magnifique du verbe aux

lèvres des rhapsodes et des lyriques grecs. Il semble donc inutile de chercher Homère dans ce fatras de mots rudes qui représente les origines de notre génie littéraire. Que ferait ce roi prodigieux à la cour de Charlemagne ou de Charles VI ? Quel rôle joueraient sa vision héroïque, son rêve jeune, libre et fier dans l'ombre naissante des cathédrales ?

Cependant, Ylliade et V Odyssée, à travers Y Enéide et sous le voile des traductions latines, enchantent l'aube angoissée du moyen âge non moins que les éclatants midis des siècles postérieurs. Orphée n'eut-il pas le don de séduire les bêtes sauvages et faut-il s'étonner que l'aède à la voix douce comme le miel ait vécu pour les jours pieux et pensifs de la scolastique ? Les boucliers des dieux et les casques des Troyens jettent leurs lumières sonores dans l'ombre médiévale. Tous les récits, groupés alors sous le terme de Cycle antique, révèlent l'humanisme en œuvre au fond de ces périodes laborieuses qui enfantèrent la pensée moderne. Des contes du xie siècle présentent déjà une inconsciente parodie de VOdysêe. L'Iliade, poème de chevalerie, eut son cycle particulier : le Roman de Troie, malgré l'absence de Tins-

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piration poétique et de tout caractère héroïque, reste une véritable imitation des chants d'Homère. Villon, dans son poème de la mort, évoque le léger fantôme d'Hélène à la suite des « Dames à rebrassés collets » que « Mort saisit sans exception ». Une tradition classique, à partir du xne siècle, prépare longuement les enthousiasmes de la Renaissance ; les héros grecs, bardés de fer et chargés d'écussons, tiennent leur place dans les naïves peintures de l'époque et la curiosité scientifique s'oriente instinctivement vers le trésor des légendes homériques. Les traductions en vers d'Octavien de Saint-Gelais représentent le dernier effort de cette érudition bégayante qui amenait Paris sur les bords de la Seine pour y épouser la belle Lutèce. Nous atteignons ainsi le xvie siècle, dont la vie tout entière jaillira du soleil antique et qu'un noble savoir épanouit dans l'adoration de la langue et de la philosophie helléniques. Une fois l'élan donné, les étymologistes, et les poètes, qu'ils se nomment Boileau, Racine, Fénelon, Mme Dacier, Ghénier, Renan, Leconte de Lisle ou Louis Ménard, concourent tous à répandre la gloire de la mythologie et de la littérature homériques. Et l'aurore du

xxe siècle se lève dans un renouveau de cette gloire. Car l'érudition même qui empoisonne et ravit de ses incantations notre heureuse décadence recueille ses plus brillantes moissons sur la terre homérique. Les lumières nous arrivent de la mer d'Ithaque ou de Troie, plus légères et plus jeunes, à travers le cristal bien taillé de la vision définitive. De l'inépuisable trésor, nous recevons le verbe ciselé, la pensée subtile, le rêve élégant dont notre époque réjouit ses heures savantes. L'âme d'Ulysse est revenue des Gyclades à Paris ; elle habite le front des conteurs, flotte sous la plume ingénieuse des critiques et rit aux lèvres d'A. France, le dernier roi des Homérides.

UOdyssêe s'adapte mieux que l'Iliade à l'esprit de notre époque. Nous laissons le moyen âge mystique et guerrier s'ébahir devant les héros campés autour de Troie. Ces âmes robustes dont la simplicité subsiste dans la pitié comme dans la vengeance, dans la colère comme dans l'amour, semblent lointaines à nos cerveaux de civilisés. Il faut rester jeune pour comprendre les choses héroïques, la fureur d'Agamemnon, l'orgueil d'Achille, la résignation d'Andromaque, et pour s'émouvoir

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aux conflits divins que les prières de Thétis et les violences d'Ares suscitent dans le royaume olympien. Tant d'années d'angoisse catholique et d'incrédulité voltairienne séparent de nous ce beau verbe vivant ! Mais l'esprit tendre, ingénieux et moqueur d'Ulysse fraternise avec le scepticisme incomplet du xxc siècle ; nos mentalités d'ironistes et de sentimentaux comprennent cette ondoyante personnalité où le courage, la piété, la perfidie, la peur s'équilibrent sans dissonance. Nous gardons un goût spécial pour les aventures d'amour et les beaux mensonges de l'Odyssée. Les jeux de Nausikaa lançant la balle brillante à ses compagnes ont, à nos yeux, plus de séduction que la démarche auguste des Troyennes et le foyer de Pénélope attire nos rêves sans héroïsme loin des flammes arrosées de vin noir où se consume le cadavre d'Hector.

Le roman du roi d'Ithaque est le roman de la mer grecque. Il a pour théâtre les eaux merveilleuses dont les enlacements forment la ronde des Cyclades autour de Délos. Toute la vie du héros s'exalte entre ces îles que les larmes de Galypso et le sourire de Circé enchanteront d'immortalité» Le caprice dô

Zeus lui impose un destin mouvant, pareil à celui des flots où passent les roses de l'aube, la course variée des nuages, le trait rouge de l'éclair, l'ombre scintillante du soir. Il offre lui-même les caractères de mobilité, de grâce amère, souple et brillante dont se poétisent les dieux égéens. Le regret d'Ithaque et du foyer, le désir chaud de l'aventure lui font une âme inégale et diverse comme la vague symbolisée dans Protée. Il a les yeux changeants, le sourire fugitif, des cheveux humides qui exhalent une odeur de sel et d'algues, sa voix se module comme les accents douloureux de Glauké ou prend les langueurs d'un chant de sirène, son visage reflète tour à tour la force fougueuse de Poséidon, la sagesse de Nérée, la tristesse pleurante d'Amphitrite. Toutes les puissances et les fatalités, tous les sourires et les mensonges de la mer se précisent dans son histoire.

Cette complexité sentimentale, voilée sous la trame fleurie du vers, fait du grand exilé et de sa légende une réalité contemporaine. Quel cœur ne se laisserait prendre au réseau d'aventures et d'exploits dont les mailles d'or enveloppent les flots bleus de l'Archipel ? Avec ses

amours passagères si peu nuisibles à sa fidélité conjugale, son patriotisme réduit au culte de l'ile natale, sa fourberie spirituelle, sa bonne grâce de héros chevalier, Odysseus pourrait nous servir de type national et personnifier les caractères essentiels de notre époque. Il est donc naturel de préférer son épopée marine à l'Iliade guerrière et son élégante psychologie aux âmes rudimentaires d'Achille et d'Agamemnon. .

De tous les contes et poèmes écrits en marge de l'Odyssée, l'œuvre principale est le Polij'phème d'A. Samain, un drame en vers dont la donnée se retrouve dans Théocrite, mais que son héros permet de rattacher aux légendes homériques. Cette figure monstrueuse du Gyclope représente une conquête de l'imagination non moins admirable que les nymphes brillantes, les ondines aux cheveux verts, les fées vêtues de soleil et toutes les créations fabuleuses dont s'enchante et se puérilise notre vie littéraire. Polyphème introduit dans le monde poétique la race des ogres et des géants, il ouvre aux regards humains un royaume séduisant de l'épouvante et ses pieds énormes tracent le chemin baigné de clair de lune où

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danseront les Niebelungen, les Korrigans, les démons, les sorcières et tous les monstres grands et petits de la légende. Dans V Odyssée , il se révèle plus amusant que formidable, la ruse habile d'Ulysse l'ayant dépouillé de sa force. Le génie grec, au moment de sa fleur, redoute le difforme et l'anormal où se complaît le rêve oriental, il n'accepte la laideur que magnifiée dans la gloire de la mort et du danger. Les Titans, les Kères, les hydres, les serpents, les gorgones, figures mythiques de l'ombre et de l'enfer, n'existent que pour déterminer le triomphe de la lumière symbolisée dans les flèches d'or d'Apollon ou le glaive rayonnant de Persée. Il faudra l'influence orientale et orphique, les cortèges de Zagreus, le culte sombre d'Hécate pour acclimater le phénoménal et le diabolique sur la terre harmonieuse des dieux. Au temps d'Homère, la laideur, quand elle s'impose intégralement, devient un prétexte à l'ironie et prend l'aspect comique d'une chose inhabituelle. On lui adjoint, comme ses corollaires naturels, la stupidité, la sauvagerie, la maladresse, toutes choses presque inconnues en Grèce et dont la rareté même appelle le rire. Cette race légère

et fine juge exceptionnel, et par là ridicule, l'être sans intelligence ni beauté. Polyphème avec son œil unique, sa taille prodigieuse, ses goûts d'anthropophage réjouit les auditeurs des rhapsodes au lieu de les terrifier. Il ne figure dans V Odyssée que pour donner au subtil génie d'Ulysse une occasion de s'exercer et renforcer l'antithèse du barbare et du Grec, de l'intelligence ingénieuse et de l'animalité sauvage. Le drame satyrique d'Euripide, Le Cyclope indique une évolution, quoique elle reprenne sans l'altérer le récit d'Homère depuis l'arrivée d'Ulysse et de ses compagnons dans la caverne jusqu'à l'exécution du cruel stratagème qui rendra Polyphème aveugle. Cette privation de la lumière, le châtiment suprême selon l'esprit d'un Grec, suffit po ;r faire d'un épisode une tragédie. Quel supplice dirait mieux la colère des dieux que la mort du soleil dans les yeux d'un maudit comme Thamyris, Stésichore ou Œdipe ? L'accomplissement de l'oracle de Télémos prend un caractère dramatique avec Euripide ; Polyphème s'ennoblit de devenir une victime, un condamné de l'inexorable fatalité. Si le chœur nargue sa laideur, ou peut croire que le public s'en moquait alors moins

aisément, le théâtre gardant, même en pleine décadence, un caractère sacré peu favorable au rire. La surabondance des détails, le réalisme et la précision des descriptions et, surtout, l'introduction des mythes bachiques témoignent encore dans Le Cyclope de la longue période franchie depuis V Odyssée. Ulysse sait maintenant quelle force divine veille au fond des coupes et comme la passion de Dionysos s'exalte dans l'âme du raisin noir. Il est l'instrument conscient dont se sert un dieu pour châtier la cruauté du monstre. Malgré son obéissance à la tradition, l'œuvre marque donc une étape nouvelle et prête un caractère plus noble au personnage de Polyphème.

Avec Samain, nous assistons à une transformation complète. L'influence du christianisme a modifié la conception de la laideur comme celle de la pauvreté. Elle a rendu attendrissant ce qui était comique, normales et coutumières les choses exceptionnelles. Cette orientation différente de l'esprit agit naturellement sur la vision littéraire. Les sorcières et les démons gardent encore, au moyen âge, le monopole de la laideur, elle épouvante, plus tard elle attristera et, peu à peu, la poésie s'emparant d'elle

lui prête de subtiles séductions. Les conteurs, suivant une ligne opposée à celle des rhapsodes, lui adjoindront même la grâce et la bonté. Au temps du romantisme, la laideur devient plus touchante que la beauté et le monstre conquiert dans la littérature une place d'honneur. Quasimodo fait oublier Esméralda, la voix de Dona-Sol a des douceurs moins suggestives que les paroles mélancoliques de Triboulet. C'est à la fécondité de ces idées nouvelles que nous devons le Poljphème de Samain. Oseraije avouer mon regret de ce beau rire homérique qui éclatait sur les lèvres des dieux au spectacle d'Hephaïstos boiteux, ma sympathie pour cette orgueilleuse joie dont s'animaient les portiques et les salles de fête quand le rhapsode évoquait l'image du Cyclope aveugle ?

Il faut reconnaître cependant que le héros de Samain nous intéresse et nous émeut à cause de sa laideur même. D'être sans beauté l'a fait solitaire et sa bouche altérée, faute de ressembler aux fruits pourpres des treilles, ne connaîtra jamais la bouche aimante d'une femme. Ses grandes mains rudes blesseraient un joli corps en le caressant, son visage informe, ses membres lourds effarouchent le désir et les doigts féminins

210 SEMEUKS D'IDÉES

redoutent le contact de ses cheveux grossiers. Comment s'étonner si le cœur frivole de Galatée choisit l'amour du beau berger et refuse de battre une seule fois sur ce cœur de géant ? Polyphème n'a que le soir et la mer pour écouter sa plainte :

... Je vis dès mon berceau

Muré dans ma laideur comme dans un tombeau.

Etre laid ! N'avoir vu jamais sur son visage

Une femme arrêter son regard au passage,

N'avoir jamais senti, douce comme un soupir,

Passer sur soi l'haleine ardente d'un désir,

Et déborder pourtant d'amour et de tendresses,

Humblement, pauvrement, mendier des caresses

Sans recevoir jamais, d'un geste de dédain,

Qu'une aumône qu'on donne en retirant sa main !

Mais que peuvent les forces éclatantes de l'amour et de la douleur, le génie, le rêve, la candeur adorable de la bonté, si une laideur pesante écrase toutes ces lumières? Il suffit que le berger passe :

Avec ses yeux fendus, sa démarche traînante, Ses cheveux partagés et sa houlette à fleurs,

pour que le désir de Galatée se suspende à ces jeunes lèvres et palpite comme une colombe

aux appels de ce regard doré. Et combien la voix féminine, si sèche tout à l'heure quand Polyphème en implorait la mélodieuse aumône, devient caressante, suave et fleurie pour dire la beauté d'Acis :

Tes yeux ont la douceur du vin d'or et du miel,

De l'eau fraîche du puits quand la soif vous altère,

De tout ce que je sais de plus doux sur la terre.

Oh ! que mon cœur est lourd I Je ne sais pas pourquoi

Jamais je n'ai senti tant de douceur en moi.

Je te trouve si beau ! Ce soir je voudrais même

Me fondre sous tes dents comme un fruit tant je t'aime !

Il ne manque plus au géant que de connaître le suprême crucifiement, l'angoisse, terme et sommet de tous les calvaires d'amour, voir de ses regards veufs l'union des autres regards, heurter sa solitude aux radieux hyménées. Polyphème a surpris le baiser d'Acis et de Galatée et, dans sa lutte avec l'effroyable vision, il arrache ses prunelles sanglantes, éteint la lumière et la vie sous ses paupières et remplit de son cri d'aveugle l'immobile horizon :

Oui j'ai crevé mes yeux, oui j'ai crevé mes yeux, Mes yeux, mes pauvres yeux, si joyeux à l'aurore Après ce que j'ai vu, pouvaient-ils voir encore ?. . . Mais je les avais là, tous deux sous les paupières.. . Enlacés et buvant leur amour à pleine âme. . . J'ai mieux aimé d'un coup dépasser mon malheur.

On voit combien nous sommes loin du Gyclope de l' Odyssée et même du Polyphème de Théocrite. Et, cependant, le lyrisme épars dans l'œuvre de Samain, comme un souffle de printemps dans un jardin fleuri, vient encore des belles rives où les harmonies naissantes du vers furent l'écho des premiers songes.

Le délicieux conte intitule : Les Bermières aventures du divin Ulysse, est une des meilleures pages dans l'œ ivre savante et complexe d'E. Gebhart. Cette faculté supérieure que nous appelons l'imagination devient réellement enchanteresse quand elle éveille les miracles sur le terrain de l'érudition. Nos rêves actuels manquent de flamme et de jeunesse. Mais le royal passé, l'antiquité pleine de rythmes et de lumières nous appartiennent et les Muses d'Apollon tendent vers nos mains leurs lyres sonores pour que nous y rappelions l'âme des anciens chants. Je ne sais rien de plus séduisant

dans notre littérature qu'un roman, un conte ou une page de critique dont la forme fantaisistelaisse entrevoir cette connaissance livresque de l'histoire et du monde. Les vieux savants penchés sur le grimoire de textes nous disent ainsi des choses plus charmantes etplus fraîches que les jeunes poètes ignorants qui s'exaltent aux accents de leur propre voix. Le goût d'étudier et de savoir avant d'écrire nous a valu, d'ailleurs, Salammbô, Thaïs, Aphrodite, Clio, Les Trophées, Les Médailles d'argile et cent autres œuvres qui sont le trésor spirituel de notre époque.

Le conte de Gebhart fait partie de ce domaine littéraire où l'étude et la science épanouissent du lyrisme et qui mêle les fruits substantiels de la sagesse aux fleurs compliquées du rêve. Il y a dans Les Aventures du divin Ulysse, autant d'érudition que de poésie, autant de savoir que d'esprit, et c'est beaucoup dire. L'auteur se garda de suivre à la lettre l'inspiration d'Homère, procédé facile, qui eût enlevé toute originalité à son œuvre et défiguré sa vision personnelle ; il a modernisé ses héros, Ulysse, Pénélope, Ménélas, Télégone, Hélène, humanisé Gircé et Galypso, rendu frivole ou

ironique l'action des dieux, mais sans quitter pour cela les chemins d'or de la pensée grecque. Son style 1res français et d'une forme bien contemporaine évoque cependant les déesses aux yeux glauques dont les cheveux verts traînent dans la vague, les vaisseaux héroïques, la rocailleuse Ithaque, les noirs fleuves infernaux et toute la grâce ardente de ce printemps égéen qui mêle aux senteurs marines l'odeur des violettes, des hyacinthes et des amandiers.

La donnée du conte est déjà une trouvaille. L'auteur suppose Ulysse fatigué du foyer somnolent où s'éternise la tapisserie de Pénélope, ennuyé de la vertu de Télémaque et de la vieillesse de Laërte ; l'horizon d'Ithaque l'étouffé entre des plis trop rapprochés, après tant d'années vécues sur les abîmes océaniques et le long des côtes diverses où le jetaient l'orage et ies dieux. Il songe, devant le front ridé de l'épouse, aux lèvres fraîches de Galypso, à la jeunesse de Nausikaa. Il regrette sa vie errante et tourmentée comme il regrettait naguère la fumée des toits d'Ithaque et le visage austère de Pénélope. Un jour, Ménélas, qui parcourt les mers à la recherche d'Hélène, vient lui demander secours pour diriger cette poursuite affolée

SEMEURS DIDÉES 21 O

de l'Immortelle. Naturellement, Ulysse accueille avec joie un motif de fuir la maison et la vie conjugales, le front trop candide de Télémaque, l'aiguille obsédante de Pénélope, et les deux rois, sur un beau vaisseau, dont la proue dorée figure une tète de cigogne, repartent à la conquête d'Hélène et de la mer. Les paysages et les horizons se déroulent devant leurs pas. Ils voient la pointe d'Eubée, les vignes de Chios et les roches de Scyros, où Achille connut les douces filles de Lycomédon, le Nil glauque et lourd, la face tourmentée du Sphinx, les crocodiles géants qui portent au front le chiffre d'Isis, le port éclatant de Memphis, Chemin faisant, Ulysse a retrouvé Calypso, mais Calypso est devenue vieille, la virginité seule ou l'amour fidèle laissant aux nymphes divines leur jeunesse et leur beauté. Et le fils de Laërte pleure sur les cheveux blancs qui voilent maintenant les doux yeux bleus où sombrait son désir. Au sanctuaire de Sérapis, il découvre Hélène devenue la Dame d'Asie et l'idole de l'Egypte, mais l'infidèle refuse de suivre Ménélas vers l'ombre hostile du Tàygète, parmi les rudes enfants de Lacédémone. Alors, Ulysse ramène son vaisseau dans les eaus

traîtres de l'île de Circé, où l'attend cette fois Télégone, le bel adolescent dont les yeux cruels lui annoncent Némésis et la mort.

L'œuvre est d'un charme intense et d'une poésie grisante comme le nectar versé par Héphaïstos aux Olympiens. Je voudrais raconter toutes les aventures et les images, tous les beaux songes qu'elle entrelace avec tant d'art ainsi que des broderies d'or sur un tissu dont le fond bleu serait la mer. Mais il est impossible de détailler ce petit chef-d'œuvre contemporain issu du grand chef-d'œuvre antique. Il faut l'étudier directement. Il faut y chercher soi-même le printemps du ciel d'Ithaque et du verger en fleurs que planta le vieux Laërte, la grâce mourante de Galypso, le sourire dangereux de Circé sur les lèvres de Télégone, le battement d'ailes du rêve captif entre les doigts diligents de Pénélope et le sillage du vaisseau royal, guidé par le souvenir d'Hélène, sur la mer héroïque.

Parmi les contes publiés dernièrement sous le joli titre : E/i marge des vieux livres, il en est qui font suite à l'Odyssée comme Les De7*nières aventures du divin Ulysse. Ils dispensent moins de rêve ot ne reflètent pas la même

tristesse philosophique ; on les sent échappés du grand jardin hellénique tels qu'un essaim d'oiseaux frivoles dont le seul but serait de jouir de leur vol et de leur voix. Mais ils possèdent une grâce sobre et fine, une élégance littéraire qui font louer les dieux d'avoir rappelé M. J. Lemaître des champs stériles de la politique aux belles rives de la mer Egée.

La Sirène, le meilleur et le premier de ces contes, joint deux littératures et deux races : le Nord sentimental et le souriant Midi. Brumes et lumières s'unissent dans le miroir cristallin de cette légende homérique inspirée d'Andersen. L'héroïne danoise est devenue Leucosia tout en restant grecque, alliage difficile qu'un doigté d'orfèvre pouvait seul accomplir. Quelques pages d'une sentimentalité légère et d'une aimable poésie ont réalisé ce miracle de virtuosité. Ainsi « la France excelle à frapper des médailles avec un or étranger (1) ».

Les sirènes continuaient, jadis, dans le palais maritime la floraison des Hyades célestes et des Nymphes forestières. Elles symbolisaient la féminité, la grâce traîtresse, le mensonge

(1) M. Barrés (Discours de réception à l'Académio).

218 sïmjcurs d'idées

lumineux de la mer. Leurs yeux chargés de désirs, leurs voix berceuses, leurs ailes d'oiseaux qui les font animales, humaines et divines, servaient aux plans de Moira. Aujourd'hui, ces Muses tragiques sont devenues innocentes. Leurs bras meurtriers comme les enlacements de la vague se joignent aux bras des amants, leurs bouches avides de sang s'émerveillent du baiser. La Leucosia de Lemaitre a le regard sauvage et doux d'une nymphe terrestre, des mains pleines de caresses, un sourire de candeur, une àme puérile d'enfant. Elle représente un type dégénéré dans le cortège de Phorkys. Son cœur primitif ne connaît que l'amour et la mer, ses paroles disent le jour, les étoiles, les algues et limitent le verbe aux appels du désir. C'est une femme du monde qui aurait une queue de poisson, une ignorance intacte et dont une grotte marine figurerait les appartements. Mais son front porte encore une grâce olympienne et le mystère demeure au fond de ses yeux d'eau verte. Il est plus décevant de voir Thétis, la déesse aux pieds d'argent, intervenir dans le récit sous l'aspect d'une matrone bienveillante, pour assurer l'union du Grec subtil et de la petite fte des flols,

SEMEURS DIDÉES 219

L'évolution du personnage de Télémaque, dans la nouvelle suivante, nous apporte des consolations. Elle tend à réhabiliter la mémoire du héros. Il faut le reconnaître, Télémaque devenait bourgeois. Dans V Odyssée déjà, entre le choc des boucliers d'or et les vastes sanglots de la mer, il n'élève qu'une voix d'enfant. Son rôle se borne àdesfanfaronnades et à des larmes; il n'oserait ni parler, ni agir sans interroger le regard bleu d'Athéné et perd son temps à glorifier Zeus, au lieu d'user de son glaive, dans les cas difficiles. Homère l'a créé moins vivant que le bon porcher Eumée ou la sage Euryclée. Son manque d'initiative et d'esprit rend nécessaire l'intervention pédagogique des dieux chaque fois qu'il entre en scène ; devant la beauté d'Hélène, il se voile la face, quand Nestor l'enveloppe de prudents discours, on devine sa défaillance et combien le stupéfient les exploits héroïques des fils d'Atrée. Depuis Fénelon, cet héritier d'Ulysse nous apparaissait comme le saint Louis de Gonzague de l'antiquité et Gebhart immobilisa les roses fades de la candeur sur son visage de séminariste. 11 était temps de sauver sa gloire. Lemaitre n'en fit point un héros. Il lui laisse un esprit prati-

que et positif, des qualités filiales et ce même air de jeunesse qui plait aux dames âgées. Mais il prend soin que les mains d'Hélène et de Nausikaa le délivrent de l'auréole et déploie toutes les ressources d'une imagination féconde en artifices pour rendre à ce front timide quelque flamme de désir.

Le Réveil d'ombres n'est qu'une fantaisie spirituelle et triste, un passage de fantômes dans les brumes de l'île funèbre qui ouvre au-delà de l'Océan ses pâles champs d'asphodèles. On y retrouve Ariane, Léda, Phèdre, Antyclée devenues de fragiles silhouettes dont les mains nébuleuses et le regard éteint disent la mort et la nuit, Agamemmon, Hippolyte, Achille essayant encore des gestes de combat, toute la foule spectrale des amantes et des demi-dieux mêlant leurs vaines images aux ténèbres cimmériennes. Suivant la conception hellénique de l'au-delà, Ariane est maintenant sans larmes, Léda sans volupté, Antyclée sans mémoire, l'Atride sans gloire, ni force, et la vie, le sang, le baiser, le rire magnifiés jadis sur ces bouches de héros se résument en échos d'ombre, en souvenirs d'ombre parmi les ombres. Le conte possède la grâce attendrie

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des urnes funéraires et des stèles tombales où s'enroulaient les roses, il surpasse de toutes manière cette Confession d'Eumée qui montre le génie d'Ulysse transformé en sagesse de mari complaisant.

Des titres suggestifs:La prudence de Vaède, Le sourire de Pénélope, La tristesse de Nausikaa, Le chagrin de Cabjpso étiquettent les flacons bien ciselés où M. Michaut recueillit encore quelques gouttes de la mer odysséenne. Caprice de savant dont le regard tendu vers les sommets philosophiques se délasse à voir rouler sur la tunique blanche les boucles de Nausikaa et sourire, par dessus l'éternelle tapisserie, les yeux troublants de Pénélope. M. G. Michaut n'a point cherché l'ironie comme Lemaitre, la vision poétique personnelle comme Gebhart ou, comme A. Samain, les amertumes contemporaines au fond de la coupe antique. Il s'est contenté de suivre Homère et de le suivre pas à pas dans une imitation de style assez parfaite pour sembler une traduction. Tel, ce joli passage recueilli au hasard dans La Prudence de l'aède :

« L'aède était trop affaibli pour chanter. « C'est pourquoi, l'ayant porté dans la nef

« creuse, ils s'empressèrent autour de lui, et « après avoir lavé ses membres épuisés, ils lui « versèrent un vin noir et lui dispensèrent des « mets agréables. Puis, lorsque son cœur eut « été rassassié de nourriture, ils retendirent « sur une toison épaisse, afin que le doux « sommeil refit son corps fatigué. Mais, le € lendemain, pendant que la nef se hâtait vers c Lacédémone sur la mer aux bruits nombreux, « le héros Ménélas et l'Argienne au visage éclatant « vinrent tous deux interroger le vieillard. Et c ils se tenaient sur la poupe élevée, lui couché « sur un amas de peaux souples, tandis que « Ménélas était assis sur un trône poli et la « femme divine, Hélène aux beaux yeux, « siégeait non loin sur un trône orné de clous « d'or, comme siège dans les temples l'image « d'Aphrodite honorée par des offrandes et « par des prières >.

Le talent de M. Michaut s'affine au contact de cette gracieuse poésie. Malgré la solidité et l'ampleur de son érudition de latiniste, sapréférence pour la critique raisonnée dont il éciaira si abondamment Sainte Beuve,il se rendait compte, en évoquant Hélène ou Calypso, que les richesses virgiliennes et le trésor racinien s'effacent

devant le nom d'Homère comme une traînée d'étoiles sous les roues du Quadrige.

Autour de Ylliade sonore, je ne perçois plus qu'un écho, le rire discret de M. J. Lemaitre, avec Risus rerum ou La Bonne Hélène. De nos jours, le sentiment de la vénération s'attache aux intérêts particuliers, on respecte fort son parti, son église, ses opinions et sa propriété, mais les grands morts et les grandes œuvres ne sont plus qu'une poussière d'or dont s'amusent nos mains de collégiens. Quand on regarde Homère sous cet angle étroit de la conception moderne, Ménélas devient un personnage de comédie, Hélène,une courtisane aimable, Achille, un colérique, Andromaque, une bourgeoise, Athéné, une pédante, et les feux dressés le long des remparts d'Ilion prennent un aspect de becs de gaz enire les murs d'une sous-préfecture. Il faut toujours du bruit dans la vie ; on y répand les éclats de rire dès que se taisent les chœurs héroïques. Heureusement, nous aimons l'ironie sous une forme spirituelle, avec Offenbach ou Lemaître, assez fine et subtile pour sembler un hommage indirect aux choses sacrées dont elle s'empare. Puis n'est-ce pas une consolation de se moquer des riches quand

on est pauvre ? Et faut-il blâmer les ironistes qui adoucirent le sentiment de notre iufériorité en défigurant Euterpe ou Glio ?

Soyons juste aussi, on se permettait, en Grèce comme en France, de rabaisser les héros jusqu'à l'humanité et de déformer leurs silhouettes sur l'écran mobile de l'histoire. Tout le génie d'Aristophane eut pour but principal d'épanouir dans Athènes le rire allègr e et spirituel et l'on n'imagine guère le royaume hellénique sans cette fleur vénéneuse de l'ironie mêlée aux éclosions robustes de la pensée. Seulement, nous ne rions plus comme les Grecs, c'est-à-dire comme les dieux, de ce rire sans amertume, vaste et joyeux, qui était une affirmation de force supérieure, l'épanchement naturel aux cœurs rassasiés de gloire.

Hélène fut une des premières victimes de l'esprit satirique. La légende lui refusa peu à peu cette absolution que la sagesse des Troyens et la volonté d'Aphrodite donnaient à sa beauté. Les vierges de Laconie offrent à son sourire les fêtes sacrées des Hélénia, Zeuxis, Gorgias, Isocrate, Théocrite connaissent son innocence, mais ce n'est plus le regard des vieillards qui pardonne à ses charmes. Euripide, dans Le

Cyclope, Oreste et Les Troyennes, l'appelle « la femme de tout le monde » et méprise en elle les pouvoirs de Kypris. La palinodie tentée sous forme de la tragédie d'Hélène est encore une insulte. Le poète suppose la fille de Léda, devenue simple mortelle douée de vertus conjugales et calomniée par suite d'une étrange méprise qui la confond avec une autre. Il en fait une épouse fidèle, pas très intelligente, toujours en pleurs, et que de petites intrigues célestes, comme en imagineraient les héroïnes de M. Bourget, retiennent dans l'Ile de Pharos, tandis que son fantôme ou son double astral déchaîne la guerre de Troie. M. Lemaitre a réalisé une habile contusion de ces différentes légendes et suivi Euripide dans son idéal bourgeois de l'Immortelle. Son héroïne, la bonne Hélène, est victime aussi, non pas d'un tour d'escamotage accompli parHéra, ni des obscurs desseins d'Aphrodite, mais d'une tendre faiblesse de son cœur et de ses sens. Elle n'aime pas à contrarier les hommes et juge que le don de son corps qui lui coûte bien peu de peine procure beaucoup de plaisir. Pourquoi refuseraitelle à Paris, au vigoureux Hector, au bon Pnam des joies si faciles ? Il lui plaît à elle même de

connaître tour à tour la bouche lisse des éphèbes, les lèvres rudes des guerriers, la longue barbe des grands prêtres et cela ne trouble pas son heureux caractère que Paris soit un naïf, Hector, un lourdaud, Cléophile, un enfant et Priam, un vieillard. Elle pousse la tolérance jusqu'à partager la couche de Ménélas quand l'occasion s'en présente et s'excuse gentiment de ses infidélités :

« Certes, je l'estimais cet époux que j'attriste Mais l'autre avait des mots à quoi rien ne résiste. •

Elle s'afflige aussi de voir la discorde entre son époux et ses amants, le duel de Paris et de Ménélas lui arrache cette fervente invocation.

« O Zeus prends nous en pitié tous les trois, O Zeus, sois magnanime !

Sauve un amant dont tu connais les droits Sans condamner un mari que j'estime ! »

Le cœur d'Hélène est une auberge où chaque nouveau venu se voit accueillir avec la même bienveillance. Sainte Marie l'Egyptienne ne montrera pas une grâce plus humble et plus

docile devant l'exigeance des bateliers. 0 fille de Léda, sœur des Dioscures dont le double regard allume deux crépuscules et lève des flammes aux crêtes des vagues ! Qu'est devenue ta gloire dans cette Bonne Hélène où le petit Astyanax. lui-même, te tend les bras ?

La conception de Lemaitre a prévalu, de notre temps, plus que celle d'Euripide au ivc siècle. Nos âmes irrespectueuses se souviennent à peine de l'Aphrodite étrangère qu'adorait l'Egypte soumise et dont il était juste de dire :

« Cette beauté valait qu'Ilion fût en flammes fit que la mer roulât des cadavres de rois ».

Aussi n'ai-je point d'étonnement à voir En marge des vieux livides nous produire une Hélène mondaine, élégante, bien mise, dont l'adroite diplomatie conquiert les faveurs des Troyennes et qui obtient d'Andromaque cette phrase d'accueil : « Que vous êtes aimable d'être venue, Madame » ! Ne se croirait-on pas aux afternoon tea des Coynplications sentimentales ?

Je pourrais suivre encore Brisais et Thersitr comme d'autres jolis sentiers remontant ver?

la cité épique et m'attarder à dire l'esprit souple et subtil de M. J. Lemaître dans ses vagabondages autour de Troie. Mais il est temps d'arriver à ce Chanteur de Kymê> où la piété d'A. France ressuscita le visage d'Homère dans une atmosphère aussi pure, aussi bleue que celle dont la chère douceur enveloppe les côtes de Smyrne.

Quand je feuillette les pages de Clio, il me semble que toutes les voix, toutes les clartés de la mer et de la terre grecques bruissent et frissonnent dans mon rêve épanoui. Je vois aux bords du ciel monter l'heureuse aurore, la jeunesse du flot tressaillir dans l'enfantement de Kypris, le monde en fête s'émouvoir de porter la course des dieux. L'antique passé s'éveille à l'appel de ce Grec moderne qui suspendit nos rêves, comme des sonnettes d'or, aux bras neigeux de Thaïs. Les formes rythmiques des temples, les souplesses musicales du vers, depuis le riche hexamètre jusqu'à l'ïambe court et vif, se répètent dans sa prose pleine de grâce et de lumière, Il suffit que son sourire atteigne nos pensées pour les rendre abondantes et joyeuses, il suffit de sa vision pour que l'Hellade vivante surgisse

devant nos yeux. Son Chanteur de Kymè est le plus parfait joyau de la couronne homérique et dresse éloquemment sur l'horizon d'Ionie l'ombre de l'aède portant la lyre divine :

« A l'heure où les premières étoiles

« tremblent dans le ciel pâle, il ceignit la « courroie de sa Jyre et s'en alla le long du « rivage vers les demeures des hommes riches « qui se plaisent à entendre, durant les longs t festins, les louanges des héros et les généalo- « gies des dieux.

« Ayant cheminé toute la nuit, selon sa cou- « tume, il découvrit, aux clartés roses du € matin, une ville assise sur un haut promon- « toire et il reconnut l'opulente Hissia, aimée « des colombes, qui regarde du haut d'un « rocher les lies blanches se jouer comme des « nymphes dans la mer étincelante 11 achète vait à peine son repas quand une jeune fille « portant une corbeille sur sa tête vint à la « fontaine pour y laver du linge. Elle le « regarda d'abord avec défiance, mais, voyant « qu'il portait une lyre de bois sur sa tunique « déchirée et qu il était accablé de fatigue, elle « s'approcha sans crainte et, soudain émue de « pitié, elle puisa dans le creux de ses deux

« mains rapprochées un peu d'eau dont elle « rafraîchit les lèvres du chanteur.

« Alors il la nomma fille de roi ; il lui promit c une longue vie et lui dit :

« — Jeune fille, l'essaim des désirs flotte « autour de ta ceinture. Et j'estime heureux c l'homme qui te conduira dans sa couche. Et c moi, vieillard, je loue ta beauté, comme « l'oiseau nocturne qui pousse son cri méprisé « sur le toit des époux »

Quelques phrases non moins belles terminent le récit :

c Le désir de se mêler aux dieux enflait sa « poitrine. Une ombre douce, un silence amical « et la paix de la nuit enveloppaient toutes « choses. A l'Occident, vers ces contrées où v l'on dit que flottent les ombres des morts, la « lune divine, suspendue dans le ciel limpide, « semait de fleurs argentées la mer souriante. c Et le vieil Homère s'avança sur le haut « promontoire jusqu'à ce que la terre qui l'avait c porté si longtemps manquât sous ses pas ».

C'est la parole d'Homère et c'est, cependant, le style même de France. On ne peut dire davantage. Il faut demeurer sur cette vision du Poète errant dont les accents préludèrent à

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l'histoire du miracle grec. Heureux ceux qui trouvent aux cordes de sa lyre leur rêve et leur chant ! Heureux les adorateurs du Dieu musical et de3 neuf Immortelles dont les voix proclament ce triomphe divin du monde, le matin d'Homère au ciel où monte déjà l'élan des Acropoles !

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