L'ÉVOLUTION LITTÉRAIRE
11 serait bien difficile de dire dans quel sens évolue la littérature contemporaine. La période que nous traversons ne se juge pas en un mot comme les périodes précédentes qualifiées d'humaniste, de classique et de romantique. Il faudrait pour déterminer ses tendances littéraires étudier dans leurs multiples variations ses tendances philosophiques, savoir quels dogmes, quelles idées, quelles croyances régissent notre monde actuel. Toute évolution dans l'art d'écrire dénonce, effectivement, une évolution dans la pensée métaphysique. C'est de l'ambiance spirituelle, du milieu moral où il se trouve que dépend la mentalité de l'écrivain. L'homu e de génie lui-même n'échappe pas à cette loi d'être
le porte-voix d'un groupe ou d'une génération. S'il la dépasse, c'est qu'il n'est plus littérateur proprement dit, mais philosophe, et précurseur d'une nouvelle évolution. En littérature, les différences des genres et des écoles, la formation d'un livre, la psychologie d'un auteur, chaque phénomène accuse des causes visibles, l'atmosphère philosophique environnante, les idées générales du moment. De là le renouvellement constant des modes littéraires, l'abandon de ces moules vieillis; mémoires, sermons, tragédies, satires, où la pensée moderne, violente et téméraire, ne se laisse plus enclore. Un seul genre littéraire, le conte, est demeuré vivant et d'une vie plus intense, plus profonde chaque jour. Car depuis qu'elle erra sur les divins rivages où chante la mer ionienne, l'humanité se grise de légendes, et jusqu'à l'anéantissement final, les plus désabusés, les plus sceptiques rafraîchiront leurs lèvres aux coupes précieuses du mythe. L'ombre magique de la forêt de Brocéliande, la bouche ardente d'Yseult, le reflet rouge du Saint-Graal, les cheveux légers de la princesse endormie dans le palais enchanté, voilà les sourires de notre littérature, sa jeunesse éternelle, son printemps toujours en fleur.
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Le grand siècle lui-même eût ses génies, ses fées, ses chevaliers héroïques, ses amantes aux yeux d'aurore. Aujourd'hui nous leur opposons le conte réellement philosophique, héritage du xviu0 siècle, devenu l'instrument subtil de l'ironie avec A. France, et, depuis Gautier, Villiers de l'Isle-Adam, Samain, le miroir prestigieux du symbole.
Mais ce privilège d'être immortel, le conte seul le possède. Il le doit à sa forme mobile et souple, aux merveilleux moyens d'expression dont il favorise également le rêve, l'hypothèse, la doctrine, l'allégorie ou l'idée pure. II est le voile de lumière, la robe « couleur du temps ». dont toute pensée, fragile, puissante, calme ou violente, peut se revêtir. Les autres genres littéraires ont tous subi des modifications. Les mémoires sont devenus romans, les tragédies en vers, simples comédies en prose, les discours, articles ou feuilletons. Et c'est l'art ingénieux de Sainte-Beuve qui a remplacé la pédagogie classique. Tous ces changements, je voudrais dire tous ces progrès, nous les devons à l'influence de la pensée philosophique, à ses variations, à sa force grandissante. Au delà des poètes, des romanciers, des jour-
nalistes, on trouve toujours le créateur d'idées, le philosophe.
Je ne saurais tenter ici un aperçu des doctrines et des credos dont se nourrit l'âme contemporaine. Leur multiplicité et les différences profondes qui les séparent rendraient la tâche ingrate. Les mêmes hostilités se retrouvent entre les cénacles et les groupes littéraires. Et que de songes nouveaux feront naître encore la parole des penseurs, les théories de Bergson, Haeckel ou Poincaré ! A l'exemple d'un grand maitre, l'auteur de Thaïs, la plupart vont chercher leur rêve aux éclatants rivages de la légende et de l'histoire. Ils portent en eux la nostalgie des monts sacrés où se posait le pied dansant des Muses et des vivantes aurores qui fleurissaient la mer d'Ithaque. S'ils témoignent de leur dédain pour nos efforts sans harmonie, nos gloires sans noblesse, nos gestes sans beauté, c'est qu'ils savent les pures lumières qui émanaient du front des sages, les lauriers verts conquis dans le stade, les coupes resplendissantes où buvaient les héros. Leur âme est comme le marbre des temples, froide, claire et dure, mais elle abrite les dieux. D'autres, Mme de Noailles la première, ennemis de
toute foi précise, s'attachent éperdument au monde sensible et ne voient dans la pensée, la forme, le rythme qu'un suprême épanchement de la vie. Ailleurs, des prédicateurs laïques s'efforcent, dans un style laborieux, de soutenir un traditionnalisme sans fondement et d'imposer à coups de brochures, d'études arides dans la Revue des Deux Mondes et de romans honnêtes, un étroit catéchisme. Leurs adversaires, généralement plus lettrés sinon plus convaincants, leur opposent des axiomes nietzschéens : l'absence de valeur des valeurs, le droit de vivre du mensonge à côté de la vérité, la toute puissance du mol. Enfin, quelques uns se révèlent comme MM. H. Bordeaux et F. Dacre, en composant sur une donnée vaste des œuvres très faibles : La Peur de vivre, Les Roquevillard ou La Race, et l'illusion leur vient d'avoir pensé, et le petit public des petites revues partage cette illusion. Mais parmi ces érudits, ces traditionnalistes, ces poètes, comment distinguer le vrai courant philosophique, celui qui déterminera notre avenir littéraire ?
Je pense que les guides futurs de l'évolution ne se trouveront pas derrière les noms que
nous venons de citer. Le progrès ne consiste nullement à revenir sur ses pas vers des croyances jugées insuffisantes, mais à transformer ces croyances par l'adjonction d'idées nouvelles, à dégager sa foi des superstitions orthodoxes et des affirmations sans preuve. Certes, la tradition nous reste, mais elle n'est pas divisible en fractions : ceux qu'hypnotisent la seule magie d'une époque ou d'un pays, sont des aveugles bâtissant une prison de mort. L'infini passé du monde, celui qui est la roue tournante de? civilisations, la pensée même de l'humanité, celui qu'on nomme Krishna, Moïse, Platon, Jésus, et celui-là seul contient la vie. Et s'il rayonne toujours du même éclat, c'est que le soleil de demain se projette sur lui, c'est qu'une flamme nouvelle, une promesse bénie d'aurore germe dans ses lueurs crépusculaires. Les grands convertis de notre époque font le même tort au passé qu'à l'avenir, ils suppriment les droits de l'un, mais ils diminuent l'autre jusqu'à l'anéantir. Sur leur petit rocher d'axiomes et de faits, étroitement prisonniers, ils n'entendent pas rouler la mer immense de la vie.
Ce n'est donc point en suivant l'évangile à la
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inode, « l'Etape », ou en lisant les nombreuses faillites de la science parues ces temps derniers, que nous comprendrons nos destinées. Les idées venues d'Allemagne avec Nietzsche ne les éclaircissent pas davantage. La voix de Zarathoustra nous a laissé de l'angoisse au cœur et d'avoir vu quelle ombre règne par delà le bien et le mal augmenta notre incertitude. Maintenant la doctrine n'émeut plus les âmes, et bientôt nous l'oublierons, car la loi ne vient pas des destructeurs, ils peuvent renverser les temples et brûler les sanctuaires, nos dieux habitent encore parmi les ruines. Nous restons tels qu'avant le désastre, un peu plus tristes, un peu plus las sans doute, mais les faibles étoiles de notre ciel ont ignoré l'orage.
Pas plus que des anarchistes et des orthodoxes nous n'attendons la vérité des sages modernes. Trop de dédain et d'ironie les séparent de nous, ils se vêtent d'indifférence comme d'une pourpre* royale et ce n'est pas pour nos misères qu'ils diront les paroles de vie. Le problème s'impose donc de chercher dans un autre domaine littéraire la pensée philosophique qui doit régir notre évolution. Les différents groupes dont j'ai cité les représentants marquent
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simplement la transition. L'opposition entre le passé et le présent se révèle dans leur effort ; d'autres, plus inconnus, plus dédaignés peutêtre, mais dont le destin s'affirme plus vaste, préparent l'avenir ; et leur royaume naîtra.
Ces guides dont l'œuvre sera si féconde, les trouverons-nous parmi les disciples survivants des prophètes, parmi les fils de ces apôtres et de ces dieux dont les montagnes de Thrace, les forêts indiennes et les champs de Galilée ont entendu les voix? Faut-il, aujourd'hui comme jadis, affirmer : la lumière vient d'Orient, la lumière vient de l'Asie par les beaux chemins d'Hellas ? L'horizon de Palestine et les sommets neigeux de l'Himalaya gardent le silence, les fleurs de Bethsaïda ne disent plus aux vents des mers la parole de Jésus et l'âme chantante d'Orphée a fui la Grèce en ruines. Cependant, osons le croire, l'avenir jaillira de ce passé et le présent porte en lui sa gloire inaltérée. L'évolution de la pensée contemporaine indique un retour vers l'idéalisme oriental, vers ces deux sources évangélique et védique d'où jaillit le flot splendide du rêve aryen, la foi dans l'éternel et l'unité. On peut, après Max Mûller, Emile Burnouf, Myers,
\Y\Crookes,Edwin Arnold, Annie Besant,RudoIf Steiner et tant d'autres, s'avouer hautement spiritualité, et prédire la résurrection de ce panthéisme indien défini sous sa forme moderne: « la conception grandiose d'un principe unique, « à la fois intelligence, force et matière, embras- « sant tout ce qui est ettout ce qui est possible, t cause première et cause finale dont les diffét renciations ne sont que des formes diverses c de mouvement(l)». Des œuvres comme celles de Gautier, Maeterlinck, Schuré, Villiers de TIsle-Adam, Ibsen, d'Annunzio, Tolstoï, la prédominance du symbolisme en poésie, le pouvoir grandissant des doctrines théosophiques, n'y a-t-il pas là des preuves que la littérature subitrinfiuencedesphilosophiesorientaIes?Oui, le temple qui se bâtit est le temple de Psyché, les écrivains de demain seront les prophètes de l'idéal. Et si la vérité demeure lontaine, insaisissable, voilée de mystère et d'inconnu longtemps encore, qu'importe à notre foi? L'avenir doit l'apporter et les hommes futurs, comme les bergers de Bethléem, verront le Noël de gloire, la splendeur de l'étoile au grand ciel d'outre-mer.
(1) D' Gyel, l'Etre wbconscient .
•in
J'ai cherché dans ce livre à réunir quelques études où les tendances variées, les contrastes, les indécisions de notre pensée littéraire seraient indiqués, sinon déterminés. L'importance toujours croissante du roman m'a contraint de lui faire la plus grande place. Le roman d'ailleurs, est l'écho certain de la conscience générale; en lui se répètent les idées sociales, religieuses et politiques de l'heure, et souvent, ses pages frivoles ont porté vers la masse les pensées des sages ou rendu moins aride le chemin du rêve métaphysique. Je voudrais qu'on entendit de ce flot d'oeuvres et de doctrines où l'àme contemporaine semble disparaître, monter le même cri fervent, l'appel vers la lumière. Qu'il jette ce cri vers l'amour, la religion, l'art, la morale ou la justice, qu'il voie sa vérité dans les lois sociales traditionnelles ou dans l'affranchissement de l'individu, tout écrivain moderne exprime, en effet, dans son œuvre Tunique désir : voir régner la lumière. Nulle époque n'a souhaité si ardemment ce règne divin. De là même les complexités, les richesses troublantes de notre vie cérébrale, le caractère agressif de certains livres, la violence des credos qui tendent à s'imposer. Les
semeurs d'idées, romanciers, poètes ou penseurs, sont le pi js souvent ennemis, mais les divergences même de leurs fois préparent des heures de gloire, un règne nouveau de Psyché. Il manque à ces pages plus d'un nom célèbre ; en revanche, elles parlent d'écrivains comme MM. Bourget, Margueritte, Rod, Barrés, MmC3de Noailles, d'Houville et Tinayre qui comptent parmi nos auteurs les plus familiers, ou, comme MM. Maeterlinck et Schuré, parmi les plus actifs pionniers de révolution. Autour de leurs ouvrages, j'ai noté des impressions personnelles, recueillies au fil de l'heure sans méthode, ni système. Je les ai voulues sincères, tout en sachant le danger d'être sincère et comme on risque de tomber dans l'erreur quand on prend pour seul critérium ses émotions intellectuelles. Je souhaite surtout que ce livre dise mon espoir d'une renaissance spirituelle, ma confiance dans l'avenir haut et pur de notre pensée littéraire, ma foi profonde dans un éternel renouveau.