‹ Semeurs d'idéesChapitre 4 sur 11 · LA NOUVELLE ESPÉRANCE · texte numérisé non relu

LA NOUVELLE ESPÉRANCE

Il est des gens qui méprisent le roman. Qualifier d'inutiles des œuvres comme Le Lys rouge, Notre Cœur ou Germinal témoigne, à leurs yeux, d'une supériorité. Ils se croient gens sérieux parce qu'ils lisent des mémoires ou des oraisons funèbres. Je pense qu'ils se trompent. Manquer d'imagination n'estpasune supériorité, mais un défaut d'esprit. Et le fait de dédaigner la forme la plus vivante et la plus riche de la littérature contemporaine donne plutôt l'air ignorant que l'air sérieux.

En réalité l'œuvre d'imagination, roman, poème ou conte, peut-être un ineffable trésor

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de joie. Elle nous apporte le vrai pain spirituel, le seul que nous recevons sans amertume et sans doute : de la beauté. Elle ne s'impose pas à coups de logique et d'arguments, mais elle se donne à ceux qui l'aiment et des portes de vie s'ouvrent par elle. Nous la traitons de mensonge. Son mensonge est plus près de la vérité que toutes les certitudes dont nous possédons la manne insuffisante, que toutes les illusions péniblement glanées au cours de nos études. Car elle ne bâtit pas, comme une œuvre scientifique, sur l'hypothèse et l'inconnu, ou, comme un traité de philosophie, sur l'abstraction. Mais elle raconte la vie et l'amour, la vie mobile, changeante et sans limites, l'amour plus grand que le monde ; et la vie seule est toujours certaine, et l'amour seul est toujours beau. Le secret de l'éternité se cache en eux. ils sont la porte brillante, le seuil d'or de la vérité.

J'éprouve donc une joie très vive à voir chaque année s'élargir le champ du roman. Notre époque de critique et de raisonnement est aussi l'époque des rêves, il fleurit autour de nous un royaume de poésie. Avec H. de Régnier, A. France, P. Loùys, nous avons

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parcouru déjà ce royaume, et quelles gerbes délicieuses nous recueillions en route, comme les eaux vives et les fleurs savoureuses jaillissaient sous nos pas, comme le monde était beau chanté par ces voix de poètes ! Car les romanciers, aujourd'hui, sont poètes. Si quelques-uns poursuivent encore leurs labeurs de psychologues, d'autres ont choisi la meilleure part ; plus aimés des douces Muses, ils flânent le long de la vie comme sur un grand chemin bordé de haies luisantes où les cigales chanteraient. Toute la terre se reflète dans leurs yeux et tout le printemps rit sur leurs lèvres, ils sont, comme jadis les aèdes, des élus, des inspirés, ceux que Phoïbos rayonnant toucha de ses doigts sacrés.

Mme de Noailles, la première, appartient à cette race. Elle domine le groupe choisi, la théorie de ces Initiés. Elle est vraiment poète. L'extrême intellectualisme s'accorde en elle avec l'extrême sensibilité ; elle possède, en même temps que la faculté de tout comprendre, celle de tout sentir et de tout aimer. Sa personnalité, presque trop grande et parfois trop affirmée, nous interdit de la rattacher à une école, il est difficile de retrouver des traces dedécadentisme

dans ses œuvres, le symbolisme en est absent ; seules, leurs co mplexités, leurs violences témoignent qu'elles sont bien de notre temps. Mme G. d'Houville, peut-être, sera le disciple de Mm® de Noailles. Mais avant d'étudier l'Inconstante, laissons La Nouvelle Espérance nous apprendre quels mystères et quels amours veillent au cœur des poètes femmes.

En lisant Le Cœur innombrable et L'Ombre des jours, je pensais que Mme de Noailles ne connaîtrait jamais qu'une langue, celle du vers, celle que les dieux enseignent à leurs frères mortels. Pour dire la lumière, Tonde, les fleurs, les jardins bruissants et clairs où le rire du jour éclate en fusées d'or, pour dire le charme d'une goutte d'eau ronde, d'une feuille veinée de bleu, d'une mouche bourdonnant dans le soleil, pour dire enfin quels songes passionnés, quels mordants désirs déchiraient son âme, les rythmes chauds du vers semblaient naturels à l'écrivain. Elle chantait comme le flot, comme la vague éternellement sonore dont les colères, les extases, les langueurs sont toutes des harmonies. La race antique vivait en elle. Ses rêves naissaient vêtus de la robe éclatante des rimes et volaient librement vers les collines

sacrées. Elle eût aimé les dire, comme les rhapsodes a\i cours des beaux fes(ins, les dire pour des héros, après les grands combats, à l'heure où le soir berce la mer sur son cœur empourpré. Les roses aphrodisiennes auraient fleuri ses mains, les colombes suivi ses pas. Elle était de ces poètes augustes et doux qui ont des rires d'enfants et des âmes de dieux. Elle tenait la vie dans ses deux mains comme une coupe adorable où le vin grisant de l'amour s'épanouirait en mousses diaphanes. Et le vers semblait né pour elle, né pour dire au monde qu'elle avait aimé, pour dire ardemment qu'elle avait su vivre. Mais avec les lemmes nos prévisions se trouvent rarement justifiées. Voici que Mm« de Noailles est devenue romancière. Seulement sa prose ressemble à ses vers. Et c'est pourquoi La Nouvelle Espérance nem'apoint déçue. J'y ai retrouvé le cœur innombrable, le cœur multiple et violent où les passions flambaient avec des clartés de sang. J'y ai retrouvé la langue vibrante et souple, le verbe intense dont les audaces, parfois me déconcertèrent. Et l'histoire de Sabine de Fontenay me fut un enchantement parce qu'elle évoquait à chaque page l'auteur de Jeunesse et de Regrets,

celle qui nommait elle-même son cœur « tumultueux » et son âme « excessive ».

Je ne crois pas que Sabine paraisse jamais une héroïne sympathique. Elle manque des instincts généreux qui font l'âme accueillante et le sourire fraternel. Ses puissances de dévoûment sont limitées. Elle craint la douleur, non seulement pour elle-même, mais pour les autres, parce qu'elle juge la douleur comme le vice, une laideur. Elle parle sociologie et s'irrite de voir opprimer les faibles, mais le désir de se pencher vers les larmes humaines, le désir d'être une lumière dans l'ombre des vies souffrantes, ne trouble pas son égoïsme. Ses yeux n'ont jamais pleuré que sur elle-même. Seuls, le caprice et l'élan la dirigent ; son esprit s'attarde aux vanités puériles, et nul orgueil féminin, nul pressentiment de la chute n'arrête le vol aigu de ses fantaisies. Elle commettra volontairement la faute la plus déshonorante, elle aimera sans qu'on l'aime. Puis, l'heure des larmes venue, elle ne comprendra pas que les larmes sont précieuses, que les larmes sont encore le don royal de l'amour, et que leur brûlure est sainte après celle des baisers. Elle mourra sans beauté afin de ne pas vieillir et de ne pas souffrir.

Mais il ne faut pas la juger comme les êtres conventionnels, ou même comme les grandes amoureuses créés par d'autres romanciers. Elle est trop vivante et trop instinctive. La société, les lois, pas plus que la science et l'art, n'ont pesé sur son âme ; tout a glissé le long de son esprit comme la rosée le long d'un pétale de fleur ; seuls la nature, le soleil et l'air bleu, les bois parfumés de menthe, la campagne riche de lumière ont agi, par instants, sur sa volonté flottante. Elle est la créature d'amour, l'Eve inconsciente que les paroles du démon séduisent comme un chant d'innocence, l'âme impulsive le feu des passions brûle éternellement. « Les femmes, dit-elle, n'ont pas de « conscience, elles n'ont qu'une épouvantable « volonté de n'être pas plus malheureuse « qu'elles ne peuvent. » Et dans sa terreur de souffrir, dans son âpre soif de la joie, Sabine a tout aimé, tout exigé, si rudement qu'elle en est morte. Elle a pressé son cœur comme une grappe rouge sous la roue des désirs, et le cœur sanglant s'est épuisé, car la vie ne supporte pas d'être si intensément vécue. Il faut l'enclore en nous sous un voile de silence et de paix, il faut craindre ses sourires, messagers des dou-

leurs ; ceux qui l'épanchent et la jettent au dehors la voient fuir comme une eau d'orage entre leurs doigts.

Mme de Noailles s'est complue à décrire le visage exalté et le cœur toujours vibrant de son héroïne. Qu'on aime ou non Sabine, il est impossible d'oublier « ses cheveux doux, d'un noir lourd », « ses yeux obscurs, ardents et « glissants », et son âme qui fut toujours « altérée de véhémence et de douleur. » Je n'en dirai pas autant des personnages secondaires du roman. Pierre, Jérôme, Henri, Marie et même Philippe ne sont là que pour donner à Sabine l'occasion de parler, d'aimer, de se révéler toute avec ses cœurs changeants, ces cœurs de joie, d'angoisse, de désir et de rêve qui renaissaient en elle aux lueurs de chaque aube et se mouraient de langueur aux tombées de chaque soir. Mme de Rozée seule est une ébauche de caractère. Mais nous le savons, La Nouvelle Espérance n'est point une œuvre psychologique, elle laisse dormir les grands problèmes et n'impose pas de cruelles énigmes àses lecteurs. La vraie puissance du livre reste cette création merveilleuse de Sabine de Fontenay ; son charme dominant, le génie poéti-

que dont chaque page nous apporte une révélation. Je ne sais comment décrire le style de Maî de Noailles. Il est plein de mots violents et doux. 11 est large et pur comme un lac, désordonné comme un torrent, mais toujours le ciel des rhapsodes, le ciel antique se mire en lui. Il donne l'impression tangible aussi fortement que l'impression visuelle des choses. Lorsqu'il raconte le jardin où flotte « l'odeur « molle des pétunias», «le petit sapin qui joue c avec les couches d'air prises entre ses bran- « ches superposées », « le vent qui sentait l'anis i et le raisin », l'automne « vert et froid comme t une poire savoureuse », il semble que des parfums, des brises passent sur nos fronts, que des fruits craquent entre nos dents. Mme de Noailles sait les paroles qui effleurent pour dire les choses légères et les pensées fragiles, et les accents qui mordent pour dire les grandes tempêtes, et ceux qui rient pour dire la joie. Elle semble jouer avec les mots comme avec des fuseaux de fée, des fuseaux d'or qui tisseraient du soleil. Elle rend « les minutes passionnées c des visages », les minutes où la vie nous apparaît nue et tragique dans sa réalité mauvaise, avec la même puissance que les décors

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changeants des saisons et des jours. Les gloires et les détresses de l'amour sont devant elle un livre ouvert comme la nature ; il n'est pas un sourire de la beauté, pas un éclair de la passion qu'elle n'ait recueilli dans ses prunelles et dans son âme. Elle ne tiendra jamais entre ses mains frémissantes le thyrse auguste des sages. Mais elie reste la voyante païenne, celle qui marche la flamme aux yeux, sous les arcanes des grands mystères, vers l'Eros triomphant, celle quWphrodite divine a choisie pour redire sa gloire à notre monde sommeillant.

Je crois que la critique s'est montrée injuste envers Mme de Noailles. Elle lui reproche un manque de mesure, l'exagération des termes, l'outrance des sentiments, l'abus de la personnalité. En somme, elle lui reproche d'être femme. 11 est vrai que Mme de Noailles n'a pas eu d'indulgence pour les hommes. Elle les dépeint dans son roman, si durs, incompréhensifs et bornés, si loin du « cœur tendre et « flottant », de « lame d'ombre et de tourment », qu'elle se prête à elle-même. Hélas, les femmes sont trop exigeantes, elles cherchent, comme Sabine, Werther et Dominique parmi les bons bourgeois, elles reprochent à ceux qu'elles

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aiment d'ignorer les subtilités, les folies, les angoisses où se noient leurs cœurs inapaisables. Il faut s'attendre à ce que leurs mains tendues vers l'infini rencontrent le vide, et qu une fois jetées du haut des rêves, le sourire des forts et des heureux insulte encore leur agonie. Mais je le reconnais, La Nouvelle Espérance nous étonne quelquefois. Nous n'avons pas l'habitude de phrases comme celles-ci : « Sabine faisait a des choses hagardes. » « Elle se sentait « étoufler comme si elle avait avalé du bonheur.» « Elle se blessait à serrer la forme dure de son • rêve. » « Tout son être se creusait d'un d « infini, » Nous ne disons pas du mot cœ t le mot charnel et sensible, le mot rond dans « lequel il y a le sang ». Nous ne disons pas : « Un visage accéléré de fièvre, des yeux tendus « de peur, des yeux sifflants, des yeux à « plusieurs couches de regards » Notre manque d'ingéniosité serait un obstacle à de telles audaces. Puis, les grammairiens s'en étonneraient. Seulement, je l'avoue, j'aime ces audaces, je les préfère aux termes employés chaque jour par les fidèles de Littré. Elles rendent immédiat et vivant ce qu'elles décrivent, Mrae de Noailles cherche évidemment l'originalité mais

avec succès, et combien peu atteignent ce but ! Il est certain qu'elle fut la créatrice d'une langue. Désormais nous aurons moins peur de joindre aux substantifs des adjectifs non faits pour eux. Nous ne dirons plus invariablement: le lys parfumé, l'oiseau rapide, l'eau transparente, le ciel limpide, les neiges éternelles, les glaciers orgueilleux. Nous chercherons le mot caractéristique, le mot qui fait toucher l'objet. Et cela vaudra mieux que de hausser les épaules en traitant de divagations l'histoire de Sabine et de Philippe.

Je l'ai pensé toujours, et La Nouvelle Espérance a confirmé mon opinion, il faut être femme pour comprendre une femme. Mme de Noailles, comme Mme d'Houville, devait se voir jugée sans indulgence. Il y a toujours en l'homme qui parle d'un écrivain femme un peu des sentiments de Napoléon parlant de Mme de Staël. Puis comment exiger que cette âpre soif de vie, cette âpre soif d'amour exprimées par Sabine de Fontenay soit compréhensibles pour un cerveau d'homme? La torture qui fait dire :

Mon coiur, je n'ai peur que de vou»,

les rêves démesurés où l'âme flotte dans un éternel orage, le besoin de sentir, sentir toujours, la terreur de penser parce qu'on souffre de penser; quel homme comprendrait cela? 0 pauvre cœur dément, « cœur qu'un vent de désir chaque jour déplia », cœur d'amoureuse et d'isolée, quel homme verrait dans vos délires et vos ardeurs la grande sagesse, la sagesse de la folie ? Quel homme verrait, ô poète femme, qu'entre vos mains d'enfant vous avez tenu le monde, et que toute la beauté de la vie fleurissait sur vos lèvres, et que vos chants, vos paroles étaient grands comme le ciel, parce qu'ils disaient vos rêves d'amour ? Seules vos sœurs de douleur, vos amies inconnues comprendront que vous ayez tant aimé le frisson de la lumière, le cri des hirondelles, l'odeur chaude de la terre et tant redouté le printemps, l'orgueil vibrant des aubes, car elles ne sentent, comme vous, que leur cœur douloureux, que leur cœur innombrable à travers toutes ces choses !

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