SCÈNE VIII
SÉMIRAMIS, seule.
A peine je respire, après quinze ans d'exploits que la fable à l'histoire un jour disputera, et l'on m'ose avertir que je porte, en moi, ma défaite! Démolissant mon œuvre de mes mains aux pages mémorables d'un insigne destin je donnerais une issue lamentable?
Le sort me fut fidèle et je me trahirais ? Dérision ! J'ai marché jusqu'ici, couverte de lauriers, comptant les jours par les victoires.
Mon souvenir confond le lieu de mes batailles, et j'ai brûlé des villes dont j'ai perdu le nom. Après tant de prouesses, j'échouerais à une amour vulgaire? et je démentirais d'un coup tant de travaux ! Ammon venge l'Egypte, en menaçant ma gloire.
Suis-je donc une femme, tributaire des sens ?
La veille des combats, quand je passais parmi les tentes,
mon nom sortait, avec un souffle rude des poitrines.
Même contre l'Amour, mon armée me défend !
Ridicules passions des mortels ordinaires,
désordre et rêverie et fureur et chimères,
ô banales erreurs, fantômes décevants,
disparaissez, vision des faiblesses !
Je veux unir, aux couronnes guerrières,
le calme éclat de l'olivier,
j'égalerai aux œuvres pacifiques
l'essor prodigieux de la colombe armée.
Je ferai de Ninive la merveille du monde ;
émule de ces rois qui dorment, pleins de gloire,
leur sommeil surhumain au flanc des Pyramides.
Qui saurait la victoire sans le stèle
et les fastes royaux sans le calame des scribes ?
Je veux séduire les austères penseurs
qui font les renommées durables et sereines.
Oui, je réunirai tous les rayonnements d'une Divinité humaine
et l'oracle a menti : je resterai debout dans la forêt des cèdres.
Je suis Sémiramis la Grande !