‹ SemiramisChapitre 10 sur 50 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

Au son des trompettes et des timbales, le cortège triomphal apparaît. KETH-AOUR, ZAKIR IDDIN et OURKAM se tiennent au bord de la scène. Les éphèbes d'abord paraissent avec des palmes et se rangent sur la première terrasse; les mages sortent du temple de gauche et montent à la deuxième terrasse. Puis les dix porte-enseignes, les dix chefs et les autres guerriers descendent jusqu'en scène.

Les canéphores descendent à reculons en jetant des fleurs, les thuriféraires encensent devant eux.

SEMIRAMIS paraît à la deuxième terrasse en costume de guerre : elle descend lentement à la première.

Vous, qui êtes mes bras ; Vous, qui êtes mes mains ;

0 lances acérées, flèches rapides, glaives étincelants,

hommes d'Assour, courageux Ninivites ; vétérans de Ninos

et vous, jeunes héros que guide mon cimier !

vous, dont les veines charrient delà victoire,

guerriers du Tigre ; mes guerriers 1 mes guerriers !

Elle s'arrête comme extasiée : sonnerie brève et stridente.

LE CHŒUR, tirant le glaive et frappant le bouclier. Sémiramis, Sémiramis !

Quels lauriers enrouler à ton glaive sublime et quels honneurs te dédier, ô mon armée ? Si je pouvais vous métamorphoser, 0 mes cent mille, en un seul homme :

la récompense... serait... Sémiramis !

J'entrerais en son lit et j'offrirais à sa caresse

mon corps qui n a gardé que l'empreinte du fer, Ce rêve est impossible !

Mais que chacun le fasse et le porte en son cœur !

Je vous embrasse tous dans mon ardeur de femme !

Ninos n'aura jamais de successeur !

Je suis Tarnante des légions, l'épouse de l'armée 1

Soldats, soldats d'Assour, humbles ou capitaines,

moi, Sémiramis, je vous aime !

de tout mon cœur et de toute ma chair.

Sonnerie brève.

LE CHŒUR, môme effet.

Sémiramis ! Sémiramis.

Apportez l'insigne des légions au baiser de Sémiramis.

Le porte-insigne se détache du mur, prend le milieu de la rampe et, un genou à terre, incline l'insigne vers la reine.

Vétérans de Ninos, constructeurs de ma ville 0 fils de mon époux, à vous d'abord mes lèvres...

LE CHŒUR

Sonnerie et frappement du bouclier.

SÉMIRAMIS Légion de Bactres, te souviens-tu ?

Depuis la ville inexpugnable, combien d'assauts victorieux ! LE CHŒUR

Même effet.

0 vous que j'ai séduits et non conquis, Babyloniens,

PREMIER ACTE

semant, sans partialité, les monuments sur le Tigre et l'Euphrate .

LE CHŒUR

Même effet.

Par toi, légion médique, les créneaux d'Ecbatane, le paradis du Bagistan, témoignent ma grandeur aux œuvres de la paix, comme aux batailles !

LE CHOEUR

Arméniens, la ville que je nomme, au bord du lac de Van, Sémiramocerta, s'éleva par vos mains !

LE CHŒUR

Légion de Gilicie, la splendide cité, Tarse, naquit de tes victoires !

LE CHŒUR

Et vous, mes Syriens, vous qui m'avez suivie

de l'Euphrate au Taurus, à travers les chaînes du Liban ,

perceurs de monts et détourneurs de fleuves !

LE CHŒUR

Sémiramis I

SÉMIRAM1S Légion d'Ethiopie, vaillante !

et toi, Légion d'Egypte qui m'as soumis le Nil ! et toi enfin, légion de la Colombe, ma garde et ma sécurité !

LE CHŒUR

SÉMIRAMIS Et maintenant, allez vous réjouir, levez les coupes, partagez le butin, montrez vos cicatrices et chantez vos prouesses : moi, je vais songer près des Dieux.

LE CHŒUR

Sémiramis les regarde descendre.

SÉMIRAMIS, apercevant Zakir.

Allez, (A Keth-Aour,plus doucement :) Allez aussi.

Le Mage reste comme inaperçu, immo bile, au fond de la terrasse.

Oui, la victoire est belle, tout le temps du combat

et le sceptre attirant à la main dépourvue !

Choses souhaitées, choses cherchées, hélas ! choses conquises

Un peuple entier s'enivre à prononcer mon nom.

Je devrais exulter : je suis paisible et presque indifférente.

PREMIER. ACTE

Les Dieux, en choisissant les rois, leurs vicaires,

les rendent insensibles sitôt que tout-puissants.

J'étais née pour languir, fleur de chair précieuse,

dans la pénombre tiède d'un palais.

J'ai le corps d'une femme ; j'ai subi deux époux :

mais mon cœur héroïque et mâle

a contredit et la forme et la chair.

Aux hommes les plus grands, mes actions m'égalent :

succédant à Ninos, je l'ai fait oublier.

Des eaux de l'Hinaman jusqu'au pays des baumes,

des rives syriennes aux montag-nes des Sakes, je règ-ne.

Aucun d'Assour ne connaissait les mers, j'en ai vu quatre.

J'ai dit au fleuve : « Détourne toi et viens ici »,

et je l'ai dit selon l'utilité. J'ai peuplé les déserts

et transformé en paradis la cime des rochers.

Partout où j'ai passé

se dressent aujourd'hui d'inexpugriables citadelles.

Vainement la nature me barrait le chemin,

à travers l'écume des torrents, sur le flanc des ravins,

j'ai fait rouler mes chars,

là où les fauves ne se hasardaient pas.

Je domine, à cette heure, sur la moitié du monde.

Mes stèles de victoires dressées sous tant de cieux

et ce cours incessé de fabuleux exploits ;

tout cet excès de g-loire qui m'apparente aux Dieux :

un tel rayonnement s'obscurcirait soudain !

Ce présag-e, invention perverse de prêtres cauteleux,

je le dédaig-ne !

Je m'embarrasserais de ces conseils bizarres, et d'un oracle obscur j'assombrirais ma route ? Ammon n'est pas mon culte ; et voici mon époux !

Quitte mon flanc où quinze ans tu vécus, glaive,

tu vas dormir : je te consacre à la déesse pacifique ;

glaive, vivant éclair de vérité, ô geste tout-puissant,

unique loi du monde, seul droit et seule Majesté !

Elle rêve un instant, accroche le glaire au piédestal, aperçoit Ourkam.

Qui ose demeurer, quand j'ai dit de partir ?

OURKAM Ourkam, mage de Babylone.

J'ai vaincu Babylone, ses mages sont mes tributaires.

OURKAM

L'aigrette de ton casque a soumis tous les vents et la mer a baisé, servilement, ton pied : Reine, tu peux le croire ;

mais l'Esprit, l'Aigle d'éternité plane au-dessus du glaive"; le Mage te salue, Sémiramis, sans se courber.

SÉMIRAMIS La magie enseigne la prudence.

OURKAM

On m'a fait venir de Kaldée pour interpréter un présage.

Quel présage encor m'intéresse après celui d'Hammon ?

OURKAM

Tu ne l'as pas compris !

Imposteur, tu l'ignores ?

PREMIER ACTE

OURKAM, fatidiquement.

Reste debout, dans la forêt des cèdres : si tu t'assieds, si tu t'endors à l'ombre de l'un d'eux, tu verras la forêt entière arracher ses racines du sol, et fuir comme un troupeau de béliers en folie.

Les prêtres de l'Egypte ont livré mon secret !

OURKAM

Le secret appartient à celui qui l'explique.

Il est donc à moi seule !

Les cèdres figurent mes conquêtes,

les pays ravagés et les peuples soumis.

Je ne dois pas me reposer sur ces terres lointaines,

et, docile à l'oracle, je suis venue poser mon glaive, ici.

OURKAM

Les cèdres représentent ton armée, tes otages, ce troupeau mâle que l'amour entraîne en ton sillage. Ton sceptre est ferme et sûr; va, ne crains rien du sort ton péril, c'est ton sexe.

Je suis du sexe des héros, des demi-dieux,

des fondateurs d'empire,

je suis du sexe de l'épée !

Là, où naissent les rois, mon génie m'a monté ;

je ne dois rien au sort; ma gloire je l'ai faite !

Mon sexe, c'est ma volonté.

OURKAM

L'arc vibre encor, après le trait lancé,

tu sens, dans ta veine, courir la fièvre conquérante ;

Lorsque l'inaction t'accablera aux nuits insomnieuses, tu comprendras mon avertissement.

Le roi pendant l'exploit, le Mage en son extase dépassent l'étiage mortel :

après ces grands moments, le demi-dieu redevient homme, malade dans son corps, inquiet dans son esprit. La guerre échauffait ton cœur, tu vivais pour la gloire : de cette paix si neuve, Reine, que vas-tu faire ?

Suis-je donc seulement brutale et militaire ? Mes monuments égalent mes trophées !

L'exemple de l'Egypte est toujours devant moi. Temples, palais, canaux, jardins et forteresses m'occuperont^assez.

OURKAM

Non, non, l'amour te serre en sa fatalité!

Vois-tu les animaux différents s'accoupler ?

Il faut à la lionne le lion!

Où donc est l'homme, mon semblable ?

Nimroud va-t-il renaître ?

Parmi les rois vivants, je n'ai que des vassaux!

Zakir-Iddin exhala devant toi sa passion.

OURKAM

Tu n'aimeras qu'un être à toi-même opposé.

Que tu peux recevoir et tu voudras donner!... Keth-Aour. ..

Ce prince ébloui qui me rappelle mon fils Nynias, et qui ne fût jamais venu au bord du Tigre r s'il ne garantissait le tribut égyptien ?

PREMIER ACTE 33 OURKAM

La reine admirable répond, quand j'avertis la femme :

tu es à ce moment de l'âge où la plus ferme viole son vœu.

SÉMIRAMIS Tu n'as de singulier que ton audace : va.

OURKAM

Et si l'événement confirmait ma menace ?

Digne alors de pires traitements, je subirais ta présence. Jusque-là évite mes yeux.

Exit Ourkam.

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