‹ Sénégambie et GuinéeChapitre 21 sur 25 · ÉTAT DE MÉROÉ · texte numérisé non relu

ÉTAT DE MÉROÉ

Les temps qui sont marqués par le déclin de l'Égypte sont aussi ceux de la période la plus brillante des annales

7* Livraison. (Nubie.)

de l'Éthiepie. Vers l'époque même de la décadence de la première des sociétés civilisées , se révèle l'existence d'un autre empire naguère puissant dans la région du Nil, au témoignage de l'histoire sacrée et profane , et dont la renommée, répandue parmi les nations des temps anciens, s'est perpétuée jusqu'à nos jours au travers du mystère qui l'avait constamment environné. L origine , les "développements et la décadence de cet État célèbre sont demeurés assez obscurs pour l'antiquité elle-même, malgré le vif intérêt qui s'attacha dès lors aux annales des sociétés primitives , et en dépit des recherches nombreuses et persévérantes dontcelle-ciaété de tout temps l'objet particulier. S'il ne nous est pas donné d'approfondir complètement ce fait singulier dans les annales des peuples, d'importantesdécouvertesappartenant à notre temps , ont toutefois permis de fixer avec certitude la situation géographique de cet empire et de son siège principal. L'interprétation de ce qui nous est connu parmi les nombreux monuments écrits de cette contrée est venue encore jeter des lumières nouvelles sur cette période mémorable de l'histoire d'Ethiopie. A l'aide de ces données entièrement neuves, peutêtre sera-t-il possible d'indiquer l'origine de cette puissance , et d'expliquer les développements de cette organisation extraordinaire qui , née de la civilisation égyptienne, grandit sous sa protection , tut un moment son émule, l'absorba, ou plutôt l'associa à ses plus brillantes destinées, et, en lui survivant, continua quelque temps, pour ainsi dire, l'empire des Pharaons.

Aînée des sociétés humaines, l'Égypte les avait devancées dans les perfectionnements de l'agriculture, de l'industrie et de tous les arts ; les peuples de l'Asie furent , dans l'origine , ses tributaires. Cet état de choses fut longtemps pour la vallée du Nil une source d activité commerciale et de richesse, et l'une des causes de sa grande prospérité. Toutefois la classe la plus nombreuse de ses populations ne participa qu'indirectement à ces avantages

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Dans des mes politiques d'un ordre supérieur, la classe qui gouvernait s'était réservé le monopole du négoce ; elle en avait concentré les transactions entre les mains de ses adeptes avec les autres sources de la ricnesse publique, l'autorité à tous les degrés , et enfin les éléments réunis de la puissance. Base de toutes les institutions, la loi religieuse interdisait sévèrement l'accès de la vallée du Nil aux autres nations; et cette prescription longtemps respectée , en proscrivant tout contact étranger comme une impureté , fut uu obstacle à l'émancipation commerciale des habitants de l'Egypte jusque vers l'époque qui précéda la dynastie grecque des Ptolémées. Aussi longtemps donc que les institutions nationales furent en vigueur, l'Égyptien fut exclusivement voué à l'agriculture , aux arts industriels , et aux occupations ou pratiques intérieures, héréditairement consacrées de génération en génération par une tradition immuable. Il paraît aussi démontré que, dans les temps anciens, l'Égypte ne se livra à d'autre navigation que celle du Nil , et n'eut pas de marine proprement dite. Malgré l'autorité des écrivains de l'antiquité, qui prêtent aux expéditions des Pharaons en Asie le concours d'une marine militaire et de flottes considérables, et qu i nomment Sésostris comme le premier qui aurait fait paraître sur les mers des vaisseaux armés pour la guerre, il ne subsiste pas de traces focales ni môme de traditions écrites qui témoignent avec quelque certitude de Pexistence d'un seul port de met sur le littoral africain de la Méditerranée ou du golfe Arabique, remontant aux époques pharaoniques. Il faudrait donc nécessairement rapporter les premiers faits maritimes signalés dans les annales de l'Égypte aux temps de sa plus grande puissance, alors qu'elle pouvait recourir à la coopération de ses alliés, ou des peuples navigateurs soumis à sa domination , tels que les Phéniciens ou les Arabes. Par ce moven , la politique sacerdotale avait pu concilier l'exercice de sa force a l'ex-

térieur et le maintien de ses institutions au dedans-, et tandis que la marine étrangère prétait assistance aux entreprises lointaines des Pharaons, les préjugés séculaires contre l'idée de la navigation étaient soigneusement entretenus au sein de la vallée du Nil. La mer fut constamment présentée aux croyances populaires comme un élément tout aussi impur que le désert, un empire de mort, de néant, un autre séjour de Typhon. Une preuve non moins irrécusable de la nature anticommerciale des institutions au sein de la vallée du Nil , résulte de l'absence jusqu'ici constatée de tout système monétaire usité en Egypte , antérieurement à l'avènement des Ptolémées; rien ne démontre davantage la complète ignorance où était le peuple égyptien non-seulement de tout commerce avec les nations étrangères, mais peut-être même des transactions intérieures , au moyen d'un signe d'une valeur conventionnelle et d'un usage commode et facile (*). L'échange fut sans doute le mode unique de négoce employé par les premières sociétés commerçantes; l'Égypte , plus que toute autre contrée, dut persister daus ce système qui se conciliait d'ailleurs merveilleusement avec son monopole et la nature de ses institutions au dedans et de ses relations au dehors.

Dans la vallée du Nil, la terre appartenait exclusivement aux castes privilégiées, qui s'en attribuaient aussi les récoltes , avec le soin de pourvoir à la subsistance du pays et «l'assurer des débouchés à l'excédant de sa consommation intérieure. Il en était de même de toutes les industries dans lesquelles l'Égypte avait excellé dès

(*) Il est toutefois remarquable que les métaux précieux apportés en tributs à l'Egypte par les peuples méridionaux , sont constamment représentés non à l'état de lingots, mais sous une forme circulaire ou annulaire, et paraissant avoir une valeur exactement déterminée. C'est encore sous cette forme, selon M. Cailliaud, que l'or paraît sur les marchés de la haute région du Nil , notamment à Chendy, et qu'on l'exporte dans l'Orient par l'Arabie.

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une haute antiquité. Instrument docile d'une volonté supérieure, la masse de ses populations livrait le fruit de ses labeurs à cette classe, foyer de toutes les lumières, qui , par une sorte d'échange, veillait sans cesse sur l'existence de la grande famille et l'accroissement de la fortune publique. L'ordre sacerdotal s'était chargé d'exporter les produits égyptiens dans les régions les plus éloignées, en se servant de l'intermédiaire des tribus nomades que leurs mœurs et l'instinct inné du trafic avaient accoutumées à traverser les solitudes immenses de l'Afrique, et particulièrement de l'Asie. Nous voyons dans la Bible le négoce des premiers âges franchir des déserts étendus , des espaces stériles , à l'aide du chameau que La nature semble avoir placé dans ces climats pour faciliter à l'homme des rapports avec l'homme , et établir des liens entre les nations , au travers de ces lacunes naturelles. Toutefois, l'usage d'un animal aussi précieux parait avoir été inconnu au sein même de l'Égypte, dans les temps anciens, et on serait fondé à supposer qu'il en avait été exclu par la même loi qui condamnait la navigation maritime comme une impureté. Les peintures des hypogées de Thèbes et de Mern-

f)his, qui reproduisent si fidèlement e tableau des usages domestiques , et où aucun des animaux utiles n'est oublié , ne présentent nulle part le chameau , qui , s'il eût été admis et adopté par l'Égypte , y eût infailliblement figuré , au moins à titre de rareté ou de provenance lointaine, dans la série de tant d'autres espèces exotiques.

Mais scrupuleusement attentive à retenir les esprits dans l'ignorance des contrées étrangères et à l'abri de tout rapport avec elles , la caste sacerdotale n avait pas permis l'introduction en Égypte de ce moyen de transport et de communication. C'était donc dans un but positif que les hiérogrammates s'étaient abstenus de représenter un animal dangereux par son utilité même , et dont l'existence ne devait pas être révélée aux populations. Et il n'est pas étranger à notre

sujet de constater, en passant , l'ascendant que l'Égypte subjuguée exerçait sur ses conquérants eux - mêmes , et combien le respect de ses institutions était inhérent à la possession de cette terre ! En supposant que le chameau eût été introduit momentanément dans la vallée du Nil , à la suite de l'invasion des peuples asiatiques, l'usage paraissait ne pas s'en être conserve d une manière permanente ; et Joseph , premier ministre d'un roi de cette race étrangère, alors qu'il envoya ses frères chercher en Chanaan son père Jacob et le reste de sa famille, suivant le texte de la Bible , les fit amener en Egypte au moyen de chariots , accompagnés d'ânes et d'ânesses (ou de mulets, selon la version des Septante) chargés de présents et de grains pour la route. Tels furent les seuls moyens de transport et les bêtes de somme employés de tout temps chez les Égyptiens et sous la domination même des Asiatiques.

Pour maintenir à jamais l'inviolabilité de l'Égypte , et favoriser en même temps l'essor de l'industrie nationale et de la richesse publique dont il importait de ne pas tarir les sources, la caste sacerdotale s'était donc posée comme l'intermédiaire nécessaire et inévitable du commerce. Dans ce but, elle s'était emparée, dès l'origine, de toutes les avenues de l'Égypte, en occupant exclusivement par elle-même et par ses nombreux affiliés, certaines localités, séparées de la vallée du Nil par des espaces déserts , et où aucun contact n'était a redouter pour ses populations. Sur ces points isolés , mais toutefois assez voisins de l'Égypte, sortes de territoires neutres ou il se mettait seul en rapport avec les commerçants des autres pays, le corps sacerdotal avait placé Ses comptoirs sous la protection de son ministère sacre, et a l'ombre des sanctuaires d'Ammon. Là, les transactions du négoce étaient revêtues de formalités particulières et presque mystiques,

3ui conservaient a la caste l'a dignité e son saint caractère , et prêtaient

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une certaine solennité à l'intervention de la religion dans les spéculations mercantiles. L'habileté sacerdotale tirait un certain parti du mystère et de l'isolement mêmes où ces opérations s'accomplissaient» et la tradition rapporte que , pour mieux exploiter les peuplades superstitieuses qui fréquentaient ces lieux écartés , elle y faisait entendre la voix imposante aes oracles, qui devait singulièrement profiter à son monopole.

Ainsi, à l'ouest, les collèges sacrés occupaient une série d'oasis, échelonnées dans le grand désert, aux abords de la vallée du Nil, parallèlement à la direction du fleuve, et figurant comme un archipel dans cet océan. La plupart de ces stations commerciales révèlent encore des traces de leur destination première qui s'était perpétuée d'âge en âge et sous toutes les dominations ; et la plus fréquentée de toutes, connue dans l'antiquité sous le nom d'oasis d'Âmmon , et appelée aujourd'hui Syouah , paraissait avoir conservé, très-longtemps encore après la chute de l'empire égyptien, le crédit de ses oracles et une certaine importance pour le négoce. En possession des sources d'eau vive, trésors inappréciables qui donnaient l'existence aux oasis mêmes au milieu des sables arides, les prêtres en dispensaient les bienfaits aux caravanes des parages occidentaux de l'Afrique, qui, dès une antiquité assez reculée, s'aventurèrent à traverser l'étendue des contrées désertes , pour échanger certains produits de leur pays contre ceux de l'agriculture et de I industrie égyptiennes.

A l'orient , la caste sacerdotale occupait, selon toutes les probabilités, une position avancée, peut-être celle d'Aouaris , que déjà nous avons mentionnée. Là , elle dominait cet isthme étroitement resserré entre deux mers, seul passage qui unit les continents d'Asie et d'Afrique, et fut longtemps, par le fait même de cette situation privilégiée , le principal débouché du commerce , le foyer central des transactions les plus actives avec une multitude de nations asiatiques. De ce

point et de plusieurs autres du littoral africain , le génie sacerdotal , favorisant les premiers essais de navigation des Phéniciens dans la Méditerranée, et l'instinct mercantile et aventureux des Arabes sur la mer Rouge, exportait par leur intermédiaire les produits égyptiens dans les contrées les plus lointaines, et entretenait des relations commerciales jusque dans l'océan Indien , et avec plusieurs îles de ces parages reculés. A i'aide de moyens pareils, l'Égypte était aussi en communication , au nord, avec le littoral européen; et on pourrait expliquer ainsi comment, dépourvue elle-même de marine, elle aurait, avec le secours de celle des Phéniciens, envoyé des colonies en plusieurs contrées de l'Europe et de l'Asie, indépendamment de celles qu'y auraient fondées Sésostris et ses successeurs dans leurs expéditions lointaines , selon les traditions écrites de l'antiquité.

Enfin , au midi ; région habitable à divers degrés et peuplée d'une multitude de races différentes, ce système de monopole commercial et politique à la fois paraissait avoir, dès une époque fort ancienne, reçu une extension plus grande et plus directe. La caste sacerdotale avait cherché à propager et à entretenir sa domination exclusive au delà des cataractes d'Éthiopie , aussi loin qu'elle avait rencontré des phénomènes et un climat analogues a ceux de PÉçypte , des populations favorables à ses institutions. Elle avait pris des positions sur le cours du haut Nil et de ses affluents , au milieu des principaux centres habités , et sur les points où les peuplades diverses de la vaste région éthiopique apportèrent primitivement les productions naturelles et les richesses minérales de leur sol, destinées à subvenir aux besoins et aux merveilles de la civilisation égyptienne. Du sein de ces établissements, émanations des collèges sacrés de Thèbes, l'autorité théocratique rayonnait au loin , et embrassait dans son monopole toutes les directions de l'Éthiopie intérieure. Cette autorité avait élevé des sanctuàires aux divinités de l'Égypte ,

Sur cette terre méridionale qui se rat- vant une classification que déjà nous? tachait d'ailleurs à la vallée inférieure avons exposée, d'après les écrivains du Nil par la force même des idées re- de l'antiquité, elles étaient vouées ligieuses et des croyances théogoniques pour la plupart à une existence préqui y avaient pris naissance. La plu- caire et misérable , irrévocablement part des mythes égyptiens reposaient cantonnées en certaines localités , où sur les phénomènes naturels , particu- elles végétaient dans leurs mœurs grosliers à la haute Éthiopie; les animaux , sières, dans leur brutalité primitive, les productions, les éléments, consi- Ainsi, sous le nom de Troglodytes, dérés comme des manifestations, des quelques-unes de ces tribus habitaient émanations du grand être , et objets ces cavernes où elles s'abritaient avec d'un culte sur les bords du Nil , appar- leurs troupeaux ; d'autres, les Ichthyotenaient à cette région supérieure, y phaqesy étaient répandues sur le littovivaient ou en tiraient leur origine. Il ral de la mer dont le poisson faisait fut facile au génie sacerdotal d'asseoir leur seule nourriture; un grand nomson influence sur des bases durables bre, dans les forêts où elles existaient dans les contrées arrosées par le haut par la chasse. Ces populations, con- Nil , et l'autorité morale de ses dé- damnées sans retour au désordre et à crets put suffire longtemps à mainte- la turbulence , furent celles-là même nirdans l'obéissance des populations que PÉgypte avait stigmatisées de l'épique des mœurs douces , les habitudes thète générique: mauvaise race de fixes et sédentaires de la vie agricole, Kouchi ( l'Ethiopie) , et qu'elle avait peut-être même une antique affinité pour la plupart caractérisées sur ses de race , avaient disposées à recevoir monuments par les traits particuliers les bienfaits d'une administration ré- à chacune d'elles , et par les nuances gulière , la protection d'une organisa- qui les distinguent , depuis les variétés tion puissante. nombreuses du0type éthiopien jusqu'à Cette influence théocratique fut toute- la race purement nègre. Aussi haut fois bornée, selon toute apparence, à qu'il est possible de remonter avec quella vallée proprement dite du Nil et de que certitude dans les annales de l'Équelques-uns de ses affluents; et il gypte, nous voyons les Pharaons porter semblerait ressortir des faits que nous successivement leurs armes chez une avons eu occasion de citer ailleurs, multitude de ces hordes, soit pour qu'elle n'eut qu'une action éphémçre châtier leurs déprédations, soit dans sur ces races nombreuses répandues , le but de s'emparer de certains cantons sous la zone pluvieuse, dans les con- renommés pour leurs productions ou trées de PÉthiopie intérieure , et qui , leurs richesses minérales. C'est ainsi

Ear la nature même du sol qu'elles ha- qu'on reconnaît dans la stèle déjà citée itaient, demeurèrent constamment a la page 33, et représentée par la étrangères à l'état social , et résis- planche X , le type africain des peutèrent au contact de la civilisation la plades vaincues par un Osortasen ae la plus perfectionnée. Les renseigne- seizième dynastie. Et si , malgré Pinments que nous fournissent les mo- tervalle qui nous sépare de cette haute numents contemporains prouvent qu'à antiquité, il est permis d'établir des l'époque même où la puissance armée rapprochements géographiques et des des Pharaons s'exerçait contre les po- similitudes de dénominations locales , pulations répandues dans l'intérieur ce monument donnerait une idée de du pays , et en dehors de la vallée du l'étendue des vues de la politique égypfleuve, elle ne rencontra que des tienne, et de l'audace de ses entrehordes nées dans l'état à peu près sau- prises dès cette époque. Par analogie vage, et telles alors qu'on les retrouve nous pourrions appliquer le nom qui aujourd'hui même encore, malgré la se lit Schoat sur cette stèle, parmi conquête arabe qui les a modifiées ou ceux des contrées soumises par cet remplacées sur quelques points. Sui- Csortasen . au pays de Choa actuel ,

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qui forme un État de t'Abyssinie méridionale. L'ambition et la cupidité ordinaires à la puissance, et les exigences d'une civilisation qui comportait un certain degré de luxe, proportionné toutefois à son austère majesté , suffisent pour justifier ces expéditions hardies et aventureuses des Pharaons, quand bien même elles ne s'expliqueraient pas par la nécessité fort légitime de porter la terreur de leur nom au loin, chez les populations barbares , et de faire respecter en tout 'lieu l'inviolabilité du territoire égyptien. L'ère glorieuse qui fut signalée par les conquêtes célèbres des Pharaons de la dix-huitième dynastie , en des contrées reculées de l'Asie , ne nous a pas laissé moins de témoignages de leurs exploits dans l'Éthiopie, dont plusieurs cantons sont connus encore

§ar la géographie moderne, sous les énominations qu'ils portaient alors. Pour n'en citer qu'un exemple, les monuments contemporains d'Aménophis III (Memnon) rappellent, entre autres événements militaires de ce règne, l'expédition de ce prince dans le pays iïOUaki (*). Par une coïncidence très-remarquable, le géographe d'Anville attribue le même nom d'O/latti à un pays aurifère désigné sur la carte comme un canton montagneux du désert oriental de la Nubie, situé non loin du littoral de la mer Rouge, et qui conserverait, dit-on, les traces anciennes de l'exploitation de mines d'or.

C'est évidemment aussi de la renommée traditionnelle de cette richesse minérale, commune à une partie de la contrée, et plus spécialement abondante dans une province de l'Éthiopie supérieure, appelée Noubah, du nom même de l'or, noub, en langue égyptienne , que la région tout entière a tiré la dénomination générique de Nubie, sous laquelle elle est encore aujourd'hui désignée. D'autres rapprochements entre les données de la géographie moderne et les révélations que la science de nos jours a puisées

(*) Cbampollion le jeune, Grammaire ésyptieuae, P- xS».

dans une antiquité mystérieuse, nous découvriraient une foule de renseignements curieux que les géographes anciens eux-mêmes avaient ignorés, et des faits locaux du plus haut intérêt pour l'histoire complète de la région du Nil.

Nous avons essayé d'établir en quelques mots quelle put être la nature des relations primitives de l'Égypté et de l'Éthiopie , et de faire ressortir le contraste d'une organisation perfectionnée en contact immédiat avec l'état permanent de barbarie , en lutte perpétuelle avec des races turbulentes que les Pharaons , dans leur toutepuissance, avaient pu soumettre par les armes , mais non convertir à la civilisation. La plupart des faits de l'histoire ou des observations locales concourent à prouver q^u'au temps même de la plus grande extension de l'empire égyptien et de son unité la plus complète, il n'exista à aucune époque en Ethiopie , au dehors de la vallée du Nil , des traces certaines de perfectionnement social. On a pu voir par les exemples que nous avons cités, que les présents apportés par les chefs indigènes auxquels l'administration des terres méridionales était déléguée bar les Pharaons leurs suzerains, ou oien que les tributs prélevés sur les peuples africains vaincus, consistaient en matières premières, en produits naturels ou exotiques , qui dénotent leur provenance lointaine , mais non en objets qui puissent indiquer un certain degré d'industrie ou la pratique de l'agriculture. Il n'est pas moins remarquable que les événements militaires accomplis en Éthiopie à l'époque de la plus grande extension de la puissance égyptienne, notamment l'expédition contre les Schari , déjà citée (page 33) , nous les représentent comme des troupeaux qui fuient en désordre , vaincus sans avoir combattu , et décèlent chez la plupart des hordes éthiopiennes la plus complète ignorance même de l'art de la guerre, oui est cependant une science innée et instinctive chez les races barbares, et dont les luttes contre les nations de l'Orient avaient révélé à l'Egypte cer-

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taines notions parmi les populations asiatiques.

C'est en présence de ces éléments contraires , et au milieu des ennemis naturels de tout état social , que l'Égypte avait fondé ses colonies méridionales , et assis les positions avancées de sa puissance, bien plus d'abord dans un but de sécurité et de défense du territoire sacré de l'Égypte , que dans des vues de spéculations commerciales. En effet, dans les temps de la plus grande adversité , alors que les pasteurs asiatiques avaient envahi la vallée inférieure du Nil, les Pharaons, réfugiés daas le haut pays, trouvèrent sur ce territoire et dans ses populations les ressources nécessaires pour soutenir une lutte magnanime de plus de deux siècles contre les usurpateurs de leur patrimoine , et par ce secours ils en avaient recouvré la possession. A cette époque de régénération surtout, remontait, pour les établissements méridionaux de l'Égypte, l'ère d'une impulsion nouvelle et d'accroissements décisifs. La plupart des monuments

Sharaoniques qui subsistent encore ans l'Ethiopie inférieure, sont à peu près tous l'ouvrage de cette glorieuse dix-huitième dynastie , qui , au milieu de toutes ses restaurations , pensa à rattacher plus intimement le midi au nord de I empire égyptien , en adoptant définitivement cette terrc'devenue si précieuse dans des jours malheureux.

A partir de la frontière méridionale de l'Egypte, une série d'édifices pieux, fondés successivement par les soins de ces princes , s'élevèrent sur les bords du Nil. Les temples de Guirschêy Seboua , Amada, Demi, [bsambouly et au-dessus de la grande cataracte , ceux de Semneh , de Soleb , et bien d'autres vestiges encore, répandus sur de vastes espaces dans une fie considérable du Nil, qui porte le nom d'Argo, de même qu'a Djebel-Barkal, et au delà de cette localité importante, formèrent une chaîne continue, et marquèrent en quelque sorte les étapes de la civilisation sur la route de son foyer le plus méridional , l'antique Méroé. U est aujourd'hui démon-

tré que les croyances , les institutions et les sciences , les arts et l'industrie de l'Égypte , que sa langue mtfme et son système d'écriture , transplantés au sein de cette région, c'est-à-dire remontant vers leur berceau, y fleurirent dès uue assez haute antiquité, et qu'en un certain temps , ces établissements lointains s'étaient élevés du rang secondaire de colonies à celui d'un puissant empire , qui avait légué à la postérité des témoignages impérissables de sa splendeur et de son existence prolongée.

Cependant l'antiquité savante semblait n'avoir appris que très-peu de choses sur la haute Ethiopie, si ce n'est ce nom de Méroé , nom fameux d'un État dont la renommée de richesse et de puissance, et l'apparition momentanée sur la scène historique, avaient seules révélé l'existence. Mais comme la plupart des faits les plus importants de ces époques reculées ne furent connus du munde ancien qu'autant qu'ils se rattachaient aux annales de l'Égypte qui , à peu près seule alors parmi les natioos , avait une histoire , l'Éthiopie , ou colonie éloignée , ou empire indépendant, était demeurée entourée d'une sorte de mystère. La position d'ailleurs reculée de cette contrée , les obstacles naturels qui en défendaient l'accès, avaient de tout temps défié et les tentatives des conquérants les plus redoutables, et les investigations curieuses et persévérantes de la science. Cette ignorance presque complète d'un Etat considérable, dans le temps même où il était parvenu auplus haut période de sa splendeur, ne laissait pas l'espoir de pénétrer l'obscurité ne ses origines ; mais on conserva longtemps celui de découvrir le siège principal decet empire; ce fut là surtout l'objet des recherches les plus actives. Cependant les traditions ou les relations des voyageurs anciens de toutes les époques , consignées dans leurs propres écrits ou dans ceux des géographes et des auteurs contemporains, varient et sur la situation et sur l'éloignement qu'on pouvait assigner au centre principal du célèbre État de Mé-

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roé. Timosthène avait mis soixante jours à remonter le Nil jusqu'à cette capitale. Ératosthène et Artémidore, sans préciser exactement la route à suivre, évaluent la distance à parcourir à six cent mille pas environ. Agatharchide et avec lui Strabon , mieux éclairés et plus positifs , étaient d'accord pour placer Méroé dans une contrée comprise entre le cours de l'Astapus, de l'Astaborasetceluidu Nil même, et figurant une fie dont Diodore donne la mesure évaluée à mille stades de largeur sur trois mille de long. Pline cite, entre autres voyageurs qui avaient visité Méroé, d'abord Dalion, puis Aristocréon, Bion, Basilis et Simonide le jeune qui avait fait la description de cette ville. Malgré ces nombreux témoignages , Pline rapporte que la distance de Syène à Méroé fut , de son temps , le sujet d'une grave discussion à laquelle aurait mis fin l'exploration de deux prétoriens que Néron envoya pour vérifier les faits. Sans entrer dans l'examen de ces calculs divers et des controverses soulevées de tout temps à ce sujet, nous constaterons que cette divergence des opinions dut provenir de ce que la plupart des voyageurs ne virent sur les bords du haut Nil que les débris multipliés en plusieurs localités, d'une puissance alors éclipsée ou en décadence, et qui avait eu successivement ou en même temps plusieurs cités importantes. Trompés par cette apparence, et peut-être aussi par une similitude de noms , ces explorateurs furent exposés à différer dans leurs relations sur la véritable situation de Méroé, selon l'éloignement des villes diverses qu'ils visitèrent tour à tour , et où chacun d'eux crut avoir découvert les restes de la métropole véritable. Ce*s notions vagues tendirent de plus en plus à augmenter les incertitudes et a perpétuer l'obscurité jusqu'à nos jours. Sous Louis XIV, deux voyageurs , Poncet, de l'année t698 à 1700, et du Roule, de 1700 à 1705 , avaient dépassé de beaucoup au midi , sans les voir , des vestiges qu'ils eussent pu reconnaître pour ceux de l'antique Méroé. Long-

temps après eux , Bruce , de 1770 à 1772 , et enfin Burckardt, en 1813 et 1814, furent conduits par leur itinéraire auprès des ruines les plus importantes , et ne purent , par suite d'autres préoccupations, en constater l'existence d'une manière précise.

Enfin, en 1821 , sur les indications du savant géographe d'Anville dont la sagacité avait démêlé la vérité au milieu des témoignages obscurs ou même contradictoires" de l'antiquité, un voyageur français , M. Cailliaud , doué d'une persévérance infatigable , fut le premier qui détermina incontestablement la situation de la ville primitive de Méroé , et résolut une question si longtemps agitée. Il reconnut par 16° 56' de latitude nord , position d'ailleurs conforme au caleul de Ptolémée , un vaste territoire couvert sur plusieurs points de ruines imposantes et d'agglomérations de débris antiques , traces accumulées des générations qui s'étaient successivement remplacées sur le sol d'une grande cité. Des restes de temples et de palais, précédés d'avenues de sphinx ou de béliers, gisent encore là et sont l'expression de la dernière période d'une splendeur déchue. Mais il subsiste des témoignages bien plus positifs de la durée prolongée de cette cité , comme la métropole d'un puissant empire, dans les monuments funéraires édifiés avec un soin religieux

()our traverser les âges, et dont 'action du temps ou la cupidité moderne ont pu seules avancer la destruction. Notre voyageur a vu plusieurs groupes de pyramides nombreuses, mausolées élevés, selon toute apparence , aux chefs et aux pontifes ae l'État , à certaines castes de cette société, depuis son origine, et dominant

E eut-être autrefois les nécropoles plus umbles et plus spacieuses du reste des populations. Ces groupes de pyramides , séparés par un intervalle assez considérable , sembleraient indiquer l'extension que la cité ancienne aurait acquise avec le temps , et le point extrême auquel un accroissement progressif aurait porté ses dernières

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limites. En examinant d'aîlleurs attentivement les pl.ins et les dessins de ces pyramides, rapportés par M. Cailliauô\etqui sont jtisqu'àce jour les seuls renseignements exacts que nous possédons, on peut distinguer dans ces édifices des origines diverses déterminées par des différences dans le système de construction et dans le style d'architecture qui les caractérise, non moins que dans l'état relatif de leur conservation et leur situation respective. On serait conduit peut-être par ces observations à assigner plusieurs époques à la fondation de ces mausolées , et à y voir l'ouvrage de générations séparées déjà les unes des autres par des révolutions et par la modification des idées, autant que par l'espace du temps. De ces monuments , les uns qui, d'après l'expression du même voyageur, M. Cailliaud, ont l'aspect des pyramides de Sakarah, dépendant de la nécropole de Meniphis, dans la vallée inférieure du Nil, appartiendraient à la période primitive des établissements égyptiens dans cette contrée; les autres, que nous aurons occasion de décrire en leur temps, devraient être attribués à une époque postérieure , caractérisée par d'autres ouvrages d'un style différent, à quelques égards, de celui des édifices égyptiens, et paraissant appartenir à une autre phase de celte civilisation. Nous nous contenterons de mettre sous les yeux du lecteur l'aspect général de ces pyramides , reproduit dans la planche 17 d'après celle publiée par M. Cailliaud, et qui représente en partie l'un des groupes reconnus par ce voyageur a une lieue environ du Nil , et le plus éloigné de l'emplacement de la ville antique. Le nombre des pyramides que ce voyageur a vues en plusieurs groupes, encore existantes, tant entières qu'à l'état de ruine avancée, ou bien dont on ne retrouve plus que la base , s'élève en totalité à environ quatre-vingtonze.

Il serait difficile d'évaluer, parce qui reste deces édifices , et par les traces de ceux qui ont disparu presque entièrement, ce que put être l'aggloméra-

tion d'hommes qui peupla autrefois ce centre puissant de commerce et d'industrie. La saine critique se refuse à de tels calculs, surtout si l'on admet que quelques-uns de ces monuments, les plus simples, fussent destinés à couvrir l'ouverture d'un puits qui , de même qu'on l'a constaté dans la nécropole de Memphis , donnait entrée dans des catacombes dont la profondeur est inconnue , et où seraient venues s'enfouir les générations pressées d'un peuple entier, tandis aue les plus somptueux de ces mausolées furent destinés à la sépulture d'un grand personnage seul, roi ou prêtre, et peut-être à celle de sa famille. Rien ne donne une idée plus mystérieuse de ces antiques foyers d'une civilisation et d'une grandeur éteintes, que ces masses élevées aux mânes d'un seul homme, et ces cités habitées par la mort , et ui , partout sur les bords du Nil , ont éfie l'action du temps et éternisé ces sociétés. Ces nécropoles , plus que tous les autres édifices , attestent avec évidence l'empiacement des principaux centres de population; et, grâce aux découvertes et aux travaux de M. Cailliaud , à qui appartient l'honneur d'avoir le premier reconnu et publié de si précieux vestiges , le doute n'est plus permis aujourd'hui sur la situation de ISIéroé. Outre les témoignages éloquents recueillis par ce voyageur, les laits de la géographie et les observations locales établissent indubitablement sur ce point le centre d'un vaste foyer commercial et d'un État puissant.

Cette situation était en effet merveilleusement favorable aux premiers essais d'organisation sociale et d'établissements commerciaux qui furent tentés sur les bords du haut Nil. Il est facile de s'en convaincre en examinant sur la carte (pl. 23) le cours du fleuve et de ses affiuents, conforme aux données de Strabon. Vers le quinzième degré de latitude nord , il existe un point de réunion où plusieurs grandes rivières viennent apporter leurs eaux à la plus considérable de toutes, le Ba/ir-el-Àbiad ou fleuve Blanc (l'As-

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taboras des anciens), dont le cours supérieur inconnu jusqu'ici, passe pour originaire de l'Afrique centrale ; il est désigné par les géographes comme le TS'il proprement dit. Le premier de ses affluents, par l'étendue considérable de son cours bien connu, le Bahr-elrAzrek ou fleuve Bleu (l'Astapus de la géographie ancienne), est aussi, par les riches et fertiles contrées qu'il arrose, l'artère la plus importante du système • de navigation de ces parages, lï reçoit une multitude de torrents , gonfles à l'époque de la saison pluvieuse , et le triout des lacs que ce phénomène périodique entretient constamment , comme de vastes réservoirs , sur les plateaux de PAbyssinie. A euviron soixante lieues au-dessous du point où le Nil se grossit à l'est des eaux de ce dernier fleuve, X Atbarah ( l'Astaboras des Grecs), tirant ses sources à peu près des mêmes parages de l'Abyssinie , suivant la plupart des données géographiques, apporte son tribut variable et intermittent au grand fleuve, après avoir décrit un contour étendu vers l'orient. Le territoire , ainsi entouré de trois côtés par de grands cours d'eau, et borné vers le quatrième par plusieurs rivières plus petites, et pour la plupart torrentielles, est en quelque sorte isolé du reste du continent par ces obstacles naturels , et présente assez la configuration d'une île. C'est sous cette dénomination consacrée que les descriptions conservées par les géographes et les voyageurs anciens, non moins que les traditions locales encore subsistantes , ont toujours désigné cette contrée, connue, depuis l'antiquité , sous le nom d'I/e de Méroê.

Alors que les routes du désert n'étaient pas ouvertes, et que les moyens de transport au travers de ces plages stériles étaient ignorés, cette réunion de cours d'eau formait une heureuse combinaison de lignes navigables, qui pénétraient au loin dans l'intérieur de ces contrées, et facilita de bonne heure des relations très-étendues avee des nations diverses. Ces eaux subissant une crue périodique et venant à

s'épancher sur leurs rives, couvraient d'irrigations une partie considérable du sol , y répandaient l'abondance , et présentaient d'immenses ressources à l'agriculture pour la subsistance des populations les plus nombreuses. Les richesses naturelles et les productions variées de cette terre fournissaient en outre des matériaux précieux pour l'industrie et le commerce. Les métaux les plus recherchés , les pierreries ou les matières considérées de tout temps et par tous les peuples comme ayant une grande valeur, s'offraient, en certaines localités de ces parages, aux faciles recherches de l'homme,, et l'or même , brillant à la surface du sol, roulait mêlé au sable des torrents. On y recueillait d'ailleurs l'encens, les myrrhes, et des aromates de toutes sortes ; la gomme, le coton , le lin , et plusieurs autres denrées d'une grande utilité ou recherchées par le luxe de la civilisation primitive, s'y trouvaient en grande quantité ou y étaient facilement transportées des contrées voisines. Dans les forêts de ce climat, croissaient les plus belles et les plus précieuses essences d'arbres , telles que l'ébène , le gaïac, le bois de fer, le bambou. La dépouille des énormes quadrupèdes qui vivent dans ces parages et dans la région plus méridionale fournissait les plus belles pelleteries à l'industrie, des armes défensives pour la guerre ; l'éléphant et l'hippopotame donnaient l'ivoire de la meilleure qualité , le rhinocéros la corne la plus dure ; les plumes d'autruche furent , dès la plus haute antiquité, tirées de ces contrées. Enfin, le trafic des esclaves, dont l'origine semble aussi ancienne que les notions premières du commerce dans les régions habitables de l'Afriaue intérieure, trouva son débouche primitif par l'Ethiopie.

Il est évident que l'ensemble de circonstances qui avait si merveilleusement doté cette région de la haute Éthiopie y avait invinciblement placé le siège d'une domination étendue et puissante, l'entrepôt de vastes relations commerciales. Le génie social

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qui de bonne heure avait exploité cette mine féconde au profit de la civilisation primitive, en avait maintenu, dans certaines limites, la possession à l'Égypte aussi longtemps qu§ l'ascendant de ses armes partout victorieuses lui assura une domination incontestée sur les contrées les plus éloi-

fnées. Mais l'origine et la situation e cette puissance méridionale , ces éléments même d'accroissement et de splendeur, qui existaient par le mouvement, étaient opposés à des institutions qui reposaient sur l'immobilité et l'isolement ; ils portaient en eux le germe de l'émancipation et d'une indépendance inévitable. Le jour où l'Egypte stationnaire affaiblie de ce que les autres nations gagnaient autour d'elle en richesse et en prospérité par le négoce , n'eut plus assez d'autorité pour faire prévaloir sa politique d'inertie et ses lois théocrati-

3ues sur le principe de mouvement et 'essor commercial qui avait régi la Vallée supérieure du Nil, cette colonie échappait à la métropole , un empire nouveau avait commencé en Ethiopie.

Des centres d'activité et de progrès s'étaient rapidement élevés sur ce sol fécond , et leur extension sans cesse favorisée avait créé des richesses et une puissance extraordinaires au profit des ordres privilégiés qui avaient continué de s'en réserver le monopole. Outre l'autorité de leur caractère sacré et l'ascendant moral qu'ils tenaient de leurs lumières , les corps placés à la téte de cette organisation théocratique et commerciale à la fois avaient disposé bientôt d'une force matérielle assez imposante pour assurer désormais au loin et leur indépendance et leur domination. Dans l'ordre militaire comme dans les collèges sacerdotaux, la race purement éthiopienne s'était ou peu à peu , par une sorte de fusion, ou tout à coup, par la violence , substituée comme héritière naturelle aux adeptes des castes de l'Égypte. Du sein de ce foyer de la puissance nationale étaient sortis des chefs pour commander les armées , et exercer comme les Pharaons, au dou-

ble titre de roi et de pontife , une souveraineté dont les premiers corps de l'État leur déléguaient l'investiture, avec la mission d'accomplir leurs décrets, et de soumettre constamment à leur influence les actes de la politique extérieure et de l'administration publique.

Il serait difQcile de déterminer précisément l'époque où cette révolution intérieure se serait opérée dans la région supérieure du Nil. Peut-être futelle l'ouvrage du temps, et la tradition aurait pu en être à jamais perdue, si elle ne se liait intintement aux annales de l'Égypte. Le temps était venu en effet oui l'empire des Pharaons , déchu de sa splendeur primitive , devait à son tour subir la domination d'une puissance nouvelle qu'il avait lui-même enfantée, et qui apparaissait comme pour raviver son organisation chancelante , rendre guelque temps leur vertu à ses institutions, à sa prééminence affaiblies, pour le continuer enlin dans tout son éclat passé (*). La tradition de cet événement important, ou plutôt le souvenir de ses conséquences les plus manifestes , est consigné dans les textes et sacrés et profanes , et ce témoignage a reçu de nos jours la sanction des monuments originaux, contemporains de l'époque même où ces faits s'accomplirent.

Vers la fin du huitième siècle avant notre ère , et alors que le trône d'Égypte était tombé à un prince aveugle,

(*) Plusieurs écrivains de l'antiquité ont attribué aux Éthiopiens des expéditions en Asie , dès une époque bien antérieure à leur apparition en Égypte; mais ces entreprises lointaines sont difficiles à concilier avec l'existence de l'empire des Pharaons dans sa puissance , et à expliquer par la situation relative de ces contrées. Ces traditions reposent évidemment sur une confusion qui, suivant une savante dissertation de M. Letroune , découlerait des notions de la géographieaucienne, et de l'étendue de la dénomination générique d'Ethiopie, que les écrivains de l'antiquité appliquèrent indifféremment à toute la zone tropicale, aussi bien de l'Asie que de l'Afrique, en distinguant toutefois les Éthiopiens eu Orientaux et en Occidentaux.

du nom d'Anysis, selon Hérodote, et inconnu parmi les dérniers Pharaons aue la chronique de Manéthon assigne à la dynastie alors régnante, ou bien nommé Bocchoris, selon Diodore d'accord en cela avec Eusèbe et l'Africain , les Éthiopiens envahirent PÉgypte sous la conduite du roi Sabacon. En rapportant ce fait , les écrivains de l'antiquité n'en indiquent pas les causes, et nous ne chercherons pasà suppléer à leur silence sur cette question qui ouvre un vaste champ à toutes les conjectures.

Quoi qu'il en soit, il est remarquable que l'autorité du roi d'Ethiopie parut reconnue par l'Éçypte, moins comme celle d'un ennemi qui impose sa loi par les armes, qu'à titre de domination tutélaire, appelée par le vœu du pays depuis longtemps souffrant, livré à l'anarchie au dedans, affaibli au dehors , et qui trouvait dans ce monarque, représentant d'ailleurs de ses idées et de ses croyances,un régénérateur zélé de ses institutions, un protecteur puissant de son indépendance. Le règne de Sabacon fut en effet regardé comme l'un des plus heureux parmi ceux dont l'Égypte avait gardé le souvenir, et sa dynastie , adoptée sur la terre des Pharaons, figure comme la vingt-cinquième dans l'ordre de succession des familles nationales qui ont occupé le trône. Tel est le rang où les listes conservées par Eusèbe et Jules l'Africain placent la dynastie éthiopienne, en assignant aux trois règnes qui là composent une durée d'environ quarante-quatre années, qui rempliraient à peu près l'intervalle de 732 à 688 avant notre ère. Le chef de cette vingt-cinquième dynastie, Sabacon , qui en réunissant deux sceptres en ses mains, avait inauguré cette souveraineté sur la région du Nil tout entière , n'aurait , selon la vieille chronique, occupé le trône que pendant douze années seulement, et certains textes hiéroglyphiques qui mentionnent la douzième année de son règne, peuvent corroborer au moins ce témoignage. Dans un espace de temps si court, il avait néanmoins accompli de grandes choses, et entre autres réformes importantes il avait, selon

Mû 1A O.

Hérodote et Diodore, converti la peine de mort en celle des travaux publics.

Il avait donné une impulsion active à toutes les branches de l'administration de ce vaste empire , et exécuté de grands ouvrages d'utilité générale. Par ses soins , des digues s'étaient élevées , des canaux d'irrigation, négligés depuis longtemps , avaient été creusés de nouveau; enfin il avait fait restaurer les temples des dieux et les demeures royales, dont plusieurs portent encore l'image et le nom du monarque en témoignage des réparations qu'il y fit exécuter. Parmi les traces de ce règne, conservées par les monuments de Thèbes, Champollion le jeune a découvert sur l'un des montants de la porte principale du palais de Luxor la figure sculptée de ce prince et ses cartouches, qui se lisent : 1° Roi du peuple obéissant (Soleil bienfaisant d'oblatioits); 2° Fils du soleil (Schabak) , nom dont le texte de la Bible donne d'autre part une orthographe à peu près identique.

Nous les avons reproduits sous le n° 1 de la planche 1 8 9 accompagnant, comme dans le monument original , l'image du monarque dont la physionomie est remarquable par un caractère particulier de la race africaine et dénote le type purement éthiopien. La même observation s'applique aux successeurs de Sabacon, et est plus remarquable encore sur les édifices de l'Éthiopie elle-même, ainsi que nous aurons occasion de l'exposer.

Le second de ces rois de race méridionale fut, selon Eusèbe, Sevechus ou Sebichos , "que l'Africain désigne aussi comme le fils de Sabacon. Ce prince fut, selon toute apparence, le même que celui dont Champollion le jeune a aussi retrouvé la figure et les cartouches parmi les ruines situées au sud-est du plus grand des palais de Thèbes, celui de Karnak, dont elles font partie. Le caractère de cette figure et ses cartouches , représentés sous le n° 2 de la même planche 18, indiquent à un plus haut degré encore un prince du sang éthiopien, qui avait contribué aux réparations ou a l'agrandissement de ce palais des Pharaons. tLes orne-

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ments et les insignes royaux que porte cette figure sont d'ailleurs empreints d'une certaine étrangeté, et différent à certains égards du rite consacré et constamment suivi sur les monuments pour les rois de race pharaonique.

Ses titres, contenus dans le premier cartouche, diffèrent de ceux de Sabacon; mais son nom propre, renfermé dans le second et précédé de ia formule Amonmal {aimeâ? Amon), se compose, à un signe près, des mêmes éléments, et se lit Schabatk. En tenant compte de cette légère variante d'un seul signe ajouté, et de la désinence qui affecte les noms propres étrangers transcrits en grec, on y retrouverait le Sevechus ou Sebichos d'Eusèbe.

Aucun événement bien important n'avait signalé ce règne, auquel la chronique attribue également une durée de douze années. Toutefois, le synchronisme désignerait ce prince comme le roi d'Égypte appelé Sive, ou Sot par la Bible , et dont le roi d'Israël , Hosée, son contemporain, aurait invoqué le secours et la protection contre le roi d'Assyrie, Salmanasar. Ce nom de Swe, comparé à celui de la divinité égyptienne Sewek et à l'orthographe du dialecte éthiopien Schabatk, pourrait, sauf l'omission des deux lettres consonnes, qui s'explique par sa transcription en hébreu , s'appliquer à ce roi avec une vraisemblance que corroborent historiquement l'ordre et la date des faits de ce règne. Ce rapprochement, qui jette un jour nouveau sur l'identité de ce personnage, indiquerait que la puissance égyptienne, unie à celle de l'Éthiopie , n'était pas déchue entre les mains de Sevechus ou Schabatk , et que sa prééminence s'étendait toujours jusqu'en Asie. Le règne de son successeur devait fournir des preuves encore plus éclatantes de cet état de choses.

Ce successeur fut Tahraka, celui-là même qui, dans la Bible, au livre des Rois, est désigné de ce même nom et du titre de melek'kouch (roi d'Éthiopie), et qui fit alliance avec le roi de Juda, Ézéchias, contre le roi des As-

syriens, Sennachérib, dont il détruisit l'armée. Cet événement paraît se rapporter à celui qu'Hérodote a embelli de la fable des rats qui rongèrent pendant une nuit la corde des arcs des Assyriens, circonstance gui aurait assuré la victoire au roi d'Egypte. Selon le témoignage, isolé à la vérité, de cet historien , ceci se passait sous le règne d'un certain Séthos ou Séthon , prêtre de Vulcain, qui aurait occupé le trône , d'Égypte pendant environ cinquante ans, mais dont la chronique de Manéthon ne fait nulle mention. Le même Hérodote assigne également, d'autre part, une durée de cinquante années à Sabacon , qu'il nomme comme le prince dont le règne résumerait seul la durée de la domination éthiopienne en Égypte.

Il attribue aussi au règne de ce Séthos un grand événement que lui-même rapporte ailleurs, avec les autres historiens, à celui de Psammétichus , l'un des Pharaons qui succédèrent à la dynastie éthiopienne : le mécontentement de l'ordre militaire et l'émigration de cette caste presque entière en Éthiopie. Le merveilleux qui entoure le récit de quelques-uns des faits si rapprochés de l'époque où l'historien d Hali carnasse écrivait, la confusion qui règne dans les noms des personnages comme dans l'ordre des temps et des événements qu'il mentionne, permettent de suspecter son exactitude et sa véracité, et nous autorisent à préférer les sources revêtues d'une authenticité mieux établie. Nous nous en tiendrons à cet égard au témoignage des monuments originaux qui portent le nom de Tahraka, et qui déposent d'ailleurs de sa puissance et de la gloire de son règne. A l'exemple de ses prédécesseurs, il avait mis la main aux principaux palais de Thèbes, dont l'un, celui de Médinet-Abou , conserve surtout le souvenir des fondations ou des additions pieuses qu'il y fit exécuter.

La figure et les cartouches de ce prince, reproduits sous le n° 3 de la planche 18, se trouvent sur le pylône d'un temple renfermé dans ce palais. Il y est représenté symboliquement dans des proportions colossales, tenant

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d'une main des ennemis vaincus, réunis en faisceau par la chevelure, et qu'il frappe de sa masse d'armes. Ce même nom de Tahraka, mentionné sur d'autres monuments de Thèbes, se lit aussi, accompagné des mêmes titres , Soleil Attnou bienfaiteur, sur des édifices de l'Éthiopie, fondés ou réparés par ce prince, et qui attestent la domination qu'il exerça et sur l'Égvpte et sur l'Éthiopie. A Djebel-Barkal , point principal de transit et de relations entre la région supérieure du Nil et l'Égypte, et qui était devenu à une certaine époque un centre considérable de population et l'une des capitales de 1 Éthiopie, M. Cailliaud a retrouvé parmi plusieurs autres grands édifices ruinés un typhonium hémi-spéos, c'està-dire moitié construit au-dessus du sol, moitié creusé dans le roc, et qui est un ouvrage considérable de ce roi , comme on le voit par le plan restauré et la description que ce voyageur en donne dans l'atlas des planches qui accompagne le texte de son itinéraire.

Les cartouches de Tahraka sont répétés partout dans les légendes et mêles aux nombreuses sculptures qui décorent les parois de ce monument, fondé et entièrement achevé par ce prince, autant qu'on en peut juger par les vestiges qui subsistent. Nous avons présenté sur la planche 32 l'aspect de la partie souterraine de l'édifice , ou d'une salle soutenue par des piliers cariatides, à figures de Typhon, et qui précède le sanctuaire. M. Cailliaud a également recueilli à Djebel-Barkai des bas-reliefs qui décorent l'autel d'un erand temple, et qui représentent la figure répétée du roi Tahraka soutenant la voûte céleste étoilée, et précédé de ses noms et titres. Un cartouche précédé du titre : la rectrice divine, dame, royale épouse, et contenant le nom à'Jmentéh, semble aussi , par la place qu'il occupe sur l'un de ces édifices, appartenir à la reine femme de Tahraka. Les mêmes monuments de Djebel-Barkai fournissent les noms de plusieurs princesses ou reines qui, selon toute apparence, firent partie de la famille de ce prince ou de ses

successeurs , la position secondaire où elles apparaissent ne permettant pas de supposer qu'elles furent du nombre des femmes qui souvent occupèrent seules le trône d'Éthiopie , comme nous le verrons. Nous nous bornons à re-

Sroduire à la planche 18 les cartouches e ces trois princesses , qui donneraient à l'une, sous le n# 6, avec le titre de royale épouse, le nom d'4montakaht; à la seconde, sous le n° 7, le titre de divine étoile et le nom é'Jmonatês; * et enfin la troisième, suivant le cartouche n° 8 , joindrait au titre de royale épouse le nom de Mouthénénofré. Là se bornent les renseignements positifs qu'il a été possible de recueillir sur la famille de race méridionale qui régna à cette époque sur toute la région du Nil.

L'ensemble de ces témoignages divers assigne une large part a Tahraka dans les travaux accomplis par la dynastie éthiopienne. Pendant un règne qui excéda celui de ses prédécesseurs et eut une durée d'environ vingt ans, Tahraka passe pour a voir gouverné avec sagesse; prince législateur et guerrier, il aurait fait fleurir les arts de la paix au dedans et manifesté sa suprématie au dehors; il avait enfin dignement continué et accru l'œuvre de regénération commencée par ses devanciers.

Ce fut en effet une puissance imposante quecelle qui fit respecter au cœur de l'Asie l'ascendant de ses armes, et qui s'étendit au raidi et dans l'intérieur de l'Afrique aussi loin que l'avaient jamais fait les Rhamsès et les Aménopnt. Ce fut aussi l'une des plus belles époques des annales de la région du Nil, alors que son territoire tout entier fut réuni sous un même sceptre, et que des po-

Sulations de nuances et de mœurs si i verses, répandues par millions sur les bords du grand fleuve, depuis sou embouchure jusque vers ses sources, reconnaissaient une souveraineté unique, dont le siège était à la fois à Thèbes et à Méroé. Ces rois de dynastie éthiopienne purent à bon droit revétir les insignes du pouvoir suprême, particulièrement caractérisés sur la figure de l'un d'eux par le bandeau royal a

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in

deux têtes du serpent urxus ; ils avaient de justes titres à ceindre leur tête de l'antique coiffure des rois d'Égypte, appelée pschent, double symbole de la domination sur la région haute et basse du Nil , et qui fut une vérité sous la dynastie éthiopienne, autant et plus peut-être qu'à aucune autre époque glorieuse des temps pharaoniques.

Cependant, par une de ces vicissitudes souvent indéfinissables dans l'histoire de l'antiquité, cette splendeur s'évanouit tout a coup au milieu même des manifestations de la toute-puissance de la dynastie éthiopienne, et ne laissant après elle aucune trace de décadence, de même qu'elle n'avait été devancée par nul syptôme éclatant. Les causes réelles qui amenèrent la fin de la domination éthiopienne en Égypte, sont tout aussi inconnues que celles qui avaient provoqué l'apparition de cette puissance sur la terre des Pharaons. Les prêtres l'expliquèrent à Hérodote par une retraite volontaire inspirée au roi Sabacon dans une vision que ce prince aurait eue pendant son sommeil , et qui lui conseillait le massacre de tous les prêtres égyptiens; le monarque, loin de souscrire à cet avis barbare, aurait préféré renoncer au trône de l'Égypte et se serait déterminé à l'abandonner. Dans la personne de ce prince , selon cet historien, aurait commencé et fini la période éthiopienne, limitée d'ailleurs à une durée totale d'environ cinquante années par un arrêt des oracles de l'Ethiopie. Quoi qu'il en soit, les motifs véritables de cette abdication que • la tradition présente comme spontanée et volontaire, cette soumission aveugle aux décrets de l'ordre sacerdotal , transmis par l'organe des oracles, demeureront toujours un point très-obscur des annales de ces contrées et seront encore l'objet de conjectures. On pourrait sans doute admettre que la possession de l'Égypte, alors dérhue de sa splendeur ancienne, régie par des institutions désormais sans force, livrée sans retour à l'anarchie des pouvoirs, serait Revenue une charge et un embarras

pour 1 Ethiopie , et qu'une politique bien entendue aurait suggéré cette renonciation à l'ordre sacerdotal. Pour ne pas perdre en effet les avantages qui lui appartenaient à elle-même, la puissance éthiopienne, alors à son apogée et dans la période ascendante de son existence, ne devait pas épuiser

ftlus longtemps sa propre séve dans 'œuvre d'une régénération devenue impossible sur la pente inévitable où l'empire des Pharaons se trouvait entraîné , et en présence de tous les périls ■ dont il était menacé au dehors, et des symptômes d'ujie dissolution intérieure. Telles seraient les causes qui auraient porté l'Éthiopie à isoler ses destinées, qui auraient motivé cette retraite enveloppée de mystère.

Un événement célèbre dans l'histoire et que la tradition rapporte généralement à cette même époque, tendrait à confirmer ces suppositions, par l'état de désordre et de desorganisation qu'il révèle alors au sein de l'Égypte , et par l'influence qu'il aurait eue sur le sort ultérieur de ce pays. Après le gouvernement anarchique et éphémère de douze prêtres oui avaient saisi le pouvoir abandonné par les Éthiopiens , et sous le roi Psammétichus, l'un des princes de la dynastie Saïte qui avait un moment restauré le trône des Pharaons, l'Égypte fut ouverte au négoce étranger, et des mercenaires ioniens et cariens furent admis dans les rangs de l'armée. L'ordre des guerriers, oublié dans des garnisons éloignées, à Péluse et àÉléphantine, mécontent de l'abandon où il était laissé , tandis que, selon Diodore, les postes d'honneur étaient confiés aux mercenaires étrangers, se souleva et se retira en masse. Deux cent quarante mille hommes, suivant Hérodote , abandonnèrent l'Égypte, et allèrent offrir leurs services au roi d'Éthiopie, qui les accueillit, et leur concéda aes terres occupées par des peuplades insoumises uu'il les chargea d'expulser. Le pays de ces transfuges était, d'après cet historien, situé au-dessus de Méroé, et à la même distance qui séparait cette métropole d'Éléphantine ; ils y avaient

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d'ailleurs porté les institutions de l'Egypte, en avaient civilisé les habitants indigènes, et, d'après quelques écrivains, ils y avaient reconnu l'autorité d'une reine , soumise toutefois à la souveraineté des rois de Méroé. La tradition de cet événement découle de sources diverses et est corroborée historiquement par plusieurs témoignages. Hérodote lui-même, après l'avoir rapporté au règne de Psammétichus, attribue ailleurs ce même mépris pour ' Tordre des guerriers , et l'événement qui s'ensuivit, au règne du prêtre de Vulcain, Séthos, qu'il donne pour successeur au roi aveugle Anysis.

Parmi les principaux griefs qui auraient soulevé les militaires contre ce prince, cet historien cite la privation de douze aroures des meilleures terres , que chaque individu tenait en propriété des Pharaons prédécesseurs de Séthos , comme privilège de leur caste.

Ce serait peu de temps après qu'une armée nombreuse, commandée par Sennachérib, roi des Assyriens et des Arabes, étant venue attaquer l'Egypte, et aucun des militaires n'ayant voulu marcher contre l'ennemi , le prêtre-roi n'aurait trouvé d'assistance que dans la protection divine qui se serait alors manifestée , et aurait donné lieu à l'une de ces fables ingénieuses qui se trouvent trop souvent mêlées aux récits de l'écrivain d'Halicarnasse, déjà obscurcis par la confusion des temps et des faits.

Quelle qu'ait pu être l'issue réelle de cet événement, il demeure constant que l'émigration de l'ordre des guerriers porta le dernier coup à la puissance égyptienne , déjà affaiblie par la retraite des princes éthiopiens. Dès lors, la vallée inférieure du Nil, après avoir perdu la plupart de ses traditions nationales, se trouvait sans défense, privée de la plus forte de ses institutions protectrices, exposée à des ambitions ou à des haines invétérées, qui pouvaient enfin s'assouvir sur cette proie si longtemps convoitée. En effet, cette destinée fatale ne devait par tarder à se réaliser; et vers l'an 525 avant notre ère, alors que le faible Psammé-

nite, l'un des Psammétichus des monuments, occupait depuis six mois à peine le trône chancelant de l'fcgypte, un successeur fameux de Cyrus, Cambyse, roi de Perse, envahit le royaume des Pharaons à la tête d'une armée nombreuse, soutenue par des troupes grecques mercenaires et parla marine phénicienne. Il semble que cetteentreprisedesPerses,qui venaient d'effrayer l'Asie par leur formidable invasion , dut être couronnée alors du plus facile succès. H subsiste à peine une tradition de la résistance opposée par l'Egypte à cetteconquéte.CamDyse, avec un'acharnement inspiré par le fanatisme de ses mages, insulta aux dieux de l'Egypte , profana leurs sanctuaires; il souilla les insignes des Pharaons, et s'efforçant de détruire jusqu'aux dernières' traces de leur puissance et de leur souveraineté dccnue, il viola leur cendre jusqu'au fond des tombeaux. Enfin ce nouveau débordement des Asiatiques, après avoir boule- . versé de fond en comble les monuments de la civilisation égyptienne et marqué son passage par la dévastation , tendit à franchir les limites mêmes de la vallée du Nil , et à étendre plus loin son joug et ses ravages. Hérodote rapporte (*) que Cambyse , maître de l'Egypte, voulut entreprendre trois expéditions différentes, dont Tune contre les Éthiopiens-Macrobiens qui habitent vers la mer méridionale de la Libye; que dans ce dessein, sous le prétexte, de porter des présents au roi de ces Éthiopiens, il envoya d'abord des espions pour s'assurer qu'il y existait réellement ce qu'on appelait la Table du Soleil, et pour se procurer aussi beaucoup d'autres renseignements. Pour cette mission, Cambyse fit venir de la ville d'Eléphantine des Ichthyophages qui parlaient la langue éthiopienne; il leur donna des instructions sur ce qu'ils devaient dire, et les chargea de porter ses présents qui consistaient en un manteau de pourpre, un collier et des bracelets d'or, un vase d'albâtre rempli de myrrhe, et quelques

(*) Hérodote, liv. m , ch. xvh et suiv.

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mesures devin de palmier. Les Éthiopiens, auprès desquels Cambyse envoyait des députés, passent, selon Hérodote, pour être d'une taille plus élevée et plus beaux de figure que le reste des hommes. Ils ont aussi des usages trèsdifférents de ceux des autres nations, et particulièrement en ce qui touche la royauté; celui d'entre eux qui l'emporte sur tous tes autres par sa taille, et qui est doué d'une force corporelle proportionnée, est à leurs yeux digne de régner, et ils le prennent pour roi. L'historien d'Halicarnasse fait ensuite le récit suivant, que nous reproduirons en partie , comme pouvant jeter quelque jour sur l'état de ces Éthiopiens, et rentrant à plusieurs éga rds dans notre sujet. « Lorsque les Ichthyophages furent arec rivés chez ce peuple, ils remirent au « roi les présents dont ils étaient por- « teurs, et lui parlèrent en ces termes : « Cambyse , roi des Perses , désirant « devenir votre ami et votre allié, nous « a envoyés pour entrer en relation « avec vous et vous porter en présent « ces divers objets, qui sont ceux dont « l'usage lui est le plus agréable. »

« Mais le roi des Éthiopiens, qui n'igno- « rait pas qu'ils étaient venus comme «espions, leur répondit: «Ce n'est « pas plus pour me porter des présents « que pour le prix qu'il met à mon al- « liance que le roi des Perses vous a « envoyés vers moi , et vous ne me « dites pas la vérité : vous n'êtes ve- « nus, je le sais, que pour espionner « mes États. Du reste, celui au nom « duquel vous me parlez n'est point un « homme ami de la justice; s'il l'était, « il n'aurait pas ambitionné les pos- « sessions d'un autre et rendu esclave « un peuple dont il n'a reçu aucune in- «jure. Portez-lui donc cet arc, et « dites-lui : Le roi des Éthiopiens fait « présent de cet arc au roi des Perses; « quand les Perses en pourront tendre « facilement de semblables,, qu'ils fas- « sent alors la guerre aux Étniopiens- « Macrobiens, pourvu cependant qu'ils « viennent encore en nombre supé- « rieur; jusque-là, que Cambyse rende « grâces aux dieux qui n'ont pas mis « dans l'esprit des enfants de l'Ethiopie

8e Livraison. (Nubie.)

« d'aller acquérir d'autres terres qua « celles qu'ils possèdent. » A ces mots > « le roi détendit l'arc et le donna aux; « envovés de Cambyse. »

Après plusieurs questions sur l'usage des présents qui lui étaient apportés, et parmi lesquels le vin obtint particulièrement l'attention du roi, ce prince* fit conduire les envoyés à une fontaine* dont l'eau possédait une vertu particulière, et dans laquelle les habitants du pays avaient coutume de se plonger

f)Our prolonger leur existence; puis à a prison publique des hommes, où ils virent les prisonniers liés par des chaînes d'or, l'airain étant en Ethiopie le plus rare et le plus précieux des métaux. Ils visitèrent ensuite les tombeaux des Éthiopiens (dont nous avons déjà ci-dessus, dans une note de la page 62, rapporté les rites funéraires et le mode d embaumement analogue à la méthode des Égyptiens.) Enfin on les mena voir la Table du Soleil. « On « a donné ce nom à une prairie située « dans un des faubourgs de la ville; « cette prairie est continuellement couverte de viandes cuites, provenant « de quadrupèdes de plusieurs espèces; « ces viandes y sont , d'après un antique « usage, déposées toutes les nuits par « l'ordre des magistrats , et dans le jour « tous ceux qui veulent s'y présenter « peuvent s'en nourrir. Les habitants « prétendent que c'est la terre même de « cette prairie qui produit ces mets , et « c'est de là qu'ils l'ont appelée la « Table du Soleil.

« Lorsque les envoyés eurent tout «examine, ils revinrent en Égypte.

« Cambyse, après avoir entendu leur « rapport, entra dans une violente co- « 1ère, et résolut de porter immédia- « tement la guerre chez les Éthiopiens, « sans faire les préparatifs nécessaires « pour assurer la subsistance de son « armée, et sans réfléchir qu'il s'enga- « geait dans une expédition qui le mc- « natt aux extrémités de la terre. La « passion qu'excita en lui le récit des « Ichthyophages l'avait mis tellement «hors de sens et de jugement, qu'il « partit immédiatement à la tête de « son armée de terre , laissant en

L'UNIVERS

«t Égypte tes Grecs qu'il avait avec lui , « et leur ordonnant de l'y attendre.

« Arrivé à Thèbes , il sépara de ses « troupes environ cinquante mille hom- « mes, qu'il chargea de soumettre les « Ammoniens , de les faire esclaves,

* et de brûler le temple qui renferme « l'oracle de Jupiter; à la tête du reste, « il continua de marcher contre les

* Éthiopiens. A peine son armée avait- « elle fait la cinquième partie du che- « min, que les vivres manquèrent, et «bientôt même toutes les bêtes de « somme furent consommées. Si alors «Cambyse, convaincu des difficultés « de l'entreprise , eût changé de dessein « et fût revenu en arrière, il pouvait « se conserver encore quelque réputa»

« tion de sagesse ; mais n'écoutant « aucun conseil , il s'opiniâtra à mar- « cher en avant. Tant que ses soldats « trouvèrent de l'herbe sur la terre, ils «soutinrent leur existence; mais une « fois entrés dans les plages de sable, « ils furent réduits à la cruelle extré- « mité de tirer au sort un homme sur « dix pour s'en nourrir. Cambyse, ins- « trait de cette situation et effrayé des « suites de cette destruction mutuelle, « abandonna enfin l'expédition, et re- « vint à Thèbes après avoir fait des « pertes considérables. Telle fut l'issue « de l'expédition contre les Éthio- « piens. »

La situation éloignée de la scène où ces événements s'accomplirent, la source étrangère et quelque peu incertaine d'où émanait la tradition qui s'en était conservée, prêteraient singulièrement au merveilleux et aux embellissements dont l'historien d'Halicarnasse ornait facilement ses écrits.

Cependant on ne saurait méconnaître un caractère de naïve originalité et un certain degré de vérité en plusieurs points de son récit. Les mœurs des peuples éthiopiens, plusieurs indications locales, et la nature du pays où l'armée persane était engagée, confirment d'ailleurs pleinement la plupart des circonstances de celte expédition et la catastrophe qui la termina. Nous possédons même aujourd'hui des renseignements assez positifs sur la direc-

tion que Cambyse aurait suivie en remontant la vallée du Nil, au delà de Thèbes et de Syène, jusqu'au point où il serait entré dans le désert oriental de Nubie, vers Korousko, voie pénible et souvent fatale, mais la plus courte, et qui évite un détour considérable que décrit vers l'ouest le cours sinueux du fleuve (voir la carte, jp/. 23). On ne lira pas sans intérêt l'opinion émise à ce sujet par Champoliion le jeune, d'après des observations recueillies dans la Nubie inférieure par le savant voyageur (*).

« Dakkèh, dit-il, est le point le plus « méridional où j'aie rencontré des « travaux exécutés sous les Ptolémées « et les empereurs. Je suis convaincu « que la domination grecque ou ro- « inaine ne s'est jamais étendue au plus « au delà d'Ibrim. Aussi ai-je trouvé « depuis Dakkèh jusqu'à Thebes une « série presque continue d'édifices cons- « traits à ces deux époques : les mouu- « ments pharaoniques sont rares, et « ceux du temps des Ptolémées et des « Césars sont nombreux et presque « tous non achevés. J'en ai conclu que « la destruction des temples pharaoni- « ques, primitivement existants entre «Thèbes et Dakkèh en Nubie, doit « être attribuée aux Perses, qui ont dû « suivre la vallée du Nil jusque vers «Sébona, où ils ont pris, pour se « rendre en Ethiopie (et pour en re- « venir), la route du désert, infiniment « plus courte que celle du fleuve, im- « praticable d'ailleurs pour une armée, « a cause des nombreuses cataractes.

« La route du désert est celle que sui- « vent encore aujourd'hui la plupart « des caravanes , les armées et les « voyageurs isolés. Cette marche des « Perses a sauvé le monument d'A- «mada, facile à détruire, puisqu'il « n'est point d'une grande étendue. De « Dakkèh à Thèbes, on ne voit donc « plus que des secondes éditions des « temples. Il faut en excepter le mo- « miment de Ghirsché et celui de Beit- « Oually que les Perses n'ont pu dé-

(•) Lettres écrites d'Égypte et de Nubie, p. i5i et i5a.

NUBIK

« traire, puisqu'il eût fallu abattre les « montagnes dans lesquelles ils sont « creusés au ciseau. Mais ces spéos, et « surtout le premier, ont été ravagés « autant que le permettait la nature « des lieux. »

Et s'il nous est permis d'ajouter notre propre témoignage à l'autorité d'une telle opinion, nous rappellerons que les monuments pharaouiques situés sur le cours du Nil , en dehors de la direction suivie à Test du fleuve par l'armée persane , ne portent en quelque sorte d'autres traces de dégradation que celles qui sont dues à l'action du temps, bien plus qu'aux outrages des hommes. On y remarquera les figures et les insignes royaux presque partout intacts, tandis qu une destruction systématique, de tout ce qui rappelait la souveraineté des Pharaons, marque généralement le passage de Cambyse dans la région inférieure.

' Il semble qu'il ne reste plus de doute sur l'itinéraire du conquérant persan; mais l'antiquité rapporte qu'il n'avait

{>as fait la cinquième partie du chemin, orsque son entreprise échoua, et on ignore l'éloignement et la situation réels du but qu'il avait dessein d'atteindre.

La position du pays habité par les Éthiopiens Macrobiens serait fort incertaine, si on la cherchait en dehors de la vallée du Nil. Des opinions diverses ont été émises à ce sujet , et des autorités également respectables les ont placés tantôt dans une situation très-méridionale vers l'Océan, tantôt sur les bords mêmes du flil. Dans cette incertitude, une simple réflexion se présente : Un État aussi important eûtil pu subsister en présence de l'empire éthiopien des Sabacon et des Tahraka qui avaient étendu leur domination sur l'Égypte elle-même ? Ou bien cette nation était dépendante et assez rapprochée de l'État de Méroé, dont elle paraissait avoir toute l'organisation; ou, dans l'hypothèse qu'elle se serait substituée à cette puissance par une révolution dont l'histoire n'a pas conservé de traces, le territoire qu'elle habitait serait assez clairement déter- .

miné. Chercher les Macrobiens dans la position reculée au midi , où quelques opinions ont voulu les placer, ce serait supposer que l'empire de Méroé se serait presque tout à coup éclipsé après avoir brillé un moment; ou si, comme les données de l'histoire l'indiquent, il subsistait encore dans sa splendeur, lors de l'expédition de Cambyse, il faudrait prêter plus que de la témérité à l'entreprise aventureuse du conquérant

Sersan, qui n'aurait tenu aucun compte e cette puissance redoutable, dans ses vues ambitieuses sur une partie de l'Ethiopie aussi éloignée que le point où le placent certaines conjectures. Il est donc impossible d'assigner aux Macrobiens une autre position que celle indiquée par des traces évidentes de civilisation empreintes sur le sol, et en rapport avec les institutions et les établissements fixes que décrit le récit des envoyés de Cambyse; et d'ailleurs nulle part , en Ethiopie, les voyageurs n'ont jusqu'ici reconnu qu'auprès ou au sein de fa vallée même du Nil, des restes assez imposants pour faire supposer l'existence d'un état de choses semblable. Le choix même des Ichthyophages des confins de l'Égypte, comme envoyés vers le roi des Macrobiens, parce qu'ils parlaient la langue de ces Éthiopiens, indiquerait des rapports assez fréquents entre les individus des deux contrées, à une époque où les moyens de communication étaient moins faciles et moins habituels, et il indique par conséquent les deux populations à une distance évidemment peu considérable, sinon rapprochée. L'arc du roi des Macrobiens est encore une circonstance caractéristique et conforme aux renseignements fournis par les monuments de Méroé, qui représentent pour la plupart cette arme entre les mains des rois éthiopiens , comme étant , selon toute apparence, à l'usage de ces princes. D'autres faits, d'ailleurs, lèvent tous les doutes à cet égard. Selon Pausnnias (liv. III), Méroé et les plaines de PÉthiopie sont habitées par les Macrobiens, le peuple le plus juste de la terre, et il n'y a dans ce pays aucune

mer ni d'autre fleuve que le Nil. Ce témoignage, qui manque d'exactitude à l'égard des nombreux cours d'eau qui arrosent surtout l'Éthiopie méridionale, est opposé à l'opinion qui placerait ce peuple non loin du littoral de la mer. Le nom de Macrobiens dénote aussi chez cette nation des habitudes plus stables, une existence moins précaire que chez la plupart des hordes grossières et vagabondes, répandues dans les parages de l'Éthiopie intérieure. Il est d'ailleurs impossible de ne pas reconnaître une analogie évidente de leurs institutions avec celles de l'Égypte. Les rites et les soins funéraires dont les morts étaient entourés, les procédés employés pour l'embaumement des corps,' sont évidemment d'origine égyptienne. Au travers du merveilleux qui enveloppe l'institution de la Table du Soleil, où chacun pouvait prendre pendant le joLV sa part des mets qui y étaient déposés pendant la nuit, on entrevoit la prévoyance et le calcul de la caste sacerdotale, qui pourvoyait par là gratuitement à la subsistance du peuple, et consacrait au soulagement de la classe inférieure le superflu des offrandes du riche, la faisant ainsi participer, dans certaines limites, au bien-étredes castes privilégiées. Sous un autre point de vue, il n'y avait pas moins d'habileté à exercer ainsi à l'égard des peuplades attirées sur les principaux marchés éthiopiens, une hospitalité qui n'était pas tout à fait désintéressée, il est vrai, et qui tournait au profit des spéculations commerciales dont l'ordre sacerdotal avait le monopole exclusif. Chez les Macrobiens, il y avait des prisons et par conséquent des lois répressives. L'autorité souveraine d'un roi, appuyée sur la hiérarchie théocratique, y était reconnue et obéie. Ce sont là des faits qui caractérisent une organisation pourvue d'institutions essentielles et de conditions de durée. Enfin, comme les Égyptiens, tes] habitants de l'Éthiopie conservèrent aussi avec une attention religieuse les traditions du passé. Ils gravaient le souvenir des grands événements sur les édifices pu-

blics, ainsi que plusieurs en témoignent encore, ou m'en ils le déposaient dans leurs archives pour les léguer à la postérité. Ils avaient enfin leurs annales nationales et ia liste des dynasties qui avaient successivement occupé le trdne de cet empire mystérieux.

Mais comment nommait-on ce roi qui, évidemment puissant et avec la conscience de sa force , montrait une attitude si lière en présence des envoyés deCambvse, et, ne se laissant

fias abuser sur les véritables motifs de a mission des Ichthyophages , jetait tant de mépris sur les projets ambitieux du conquérant de l'Égypte? La tradition qui a recueilli le récit des faits ne nous a pas conservé ce nom , qui méritait cependant de passer à la postérité. Et il ne faut pas s'en étonner; nous ne connaissons l'Éthiopie que par l'Égypte; et l'Égypte ellemême, alors courbée sous le ioug étranger, sauvait à peine quelques lambeaux de ses propres annales échappés à la fureur des barbares, au fond de ses archives. Ce prince éthiopien comptait évidemment parmi les successeurs de Tahraka , dont la liste est tout aussi ignorée que celle des prédécesseurs de Sabacon; et la critique historique chercherait en vain , à l'aide des monuments connus jusqu'ici, a reconstituer la série des règnes qui doivent combler cette lacune. Nous passerons donc forcément sous silence ces temps intermédiaires qui , depuis la fin probable de Tahraka , jusqu'au règne du roi Ergamènes, contemporain de celui du second des Ptolémées en Égypte , peuvent être évalués à une durée totale d'à peu près quatre cents ,' ans. La Nubie présente sans doute en- U core nombre de vestiges et de noms I royaux qui appartiennent à cette pé- I riode ; mais , au milieu de l'incertitude H complète qui plane sur cet intervalle, nous nous abstiendrons de leur assigner un ordre chronologique évidemment trop conjectural. Il est tout an plus possible d'établir que tandis que déjà l'Égypte , en proie tantôt à tous c les déchirements intérieurs, tantôt aux I calamités de la conquête étrangère, se I

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débattait en vain contre sa destinée prochaine , l'Éthiopie , avec une puissante indépendance, avait conservé encore dans leur pureté primitive les croyances , les institutions , les arts , tous les perfectionnements enfin qu'elle tenait des traditions égyptiennes. Mais l'existence de l'empire éthiopien était trop étroitement liée à celui des Pharaons pour survivre longtemps à ce dernier, et il était menacé de subir bientôt les mêmes révolutions.

Après des vicissitudes sans nombre et des invasions répétées, l'Égypte était enfin échue aux vainqueurs de ses conquérants barbares , aux rois d'origine grecque , successeurs d'Alexandre le Grand, et héritiers de ses vastes conquêtes. Cette dynastie, avec la puissance, rapportait aux bords du Nil les lumières et les idées d'organisation qu'elle y avait puisées, et qui devaient, sous cette influence régénératrice, jeter un dernier éclat sur la terre des Pharaons. L'ambition et le génie guerrier n'avaient pas seuls inspiré les entreprises du conquérant macédonien ; il avait obéi aussi à une politique qui, à toutes les époques , caractérisa les divers peuples de race hellénique : l'extension des relations commerciales, et la possession des points les plus favorables aux spéculations du négoce.

L'admirable position de la vallée du Nil, et les avantages incalculables qu'elle promettait , fécondée par l'activité commerciale des Grecs, avaient dès longtemps frappé les esprits; et il appartenait au plus puissant des conquérants de réaliser cette idée. Alexandrie fut fondée ; et l'Égypte , devenue à son tour une colonie de la Grèce, avait signalé l'avénement des Ptolémées. Sous l'influence de cette administration étrangère et puissante, gardienne très-peu austère des institutions nationales qu'elle avait d'ailleurs adoptées, la loi fondamentale du pays, minée et presque effacée par tant de vicissitudes diverses, avait facilement été mise en oubli. Les traditions antiques s'étaient bientôt perdues; et l'un des premiers résultats de la conquête avait été d'ouvrir définitivement la

vallée du Nil aux étrangers qui jusquelà, sous les derniers Pharaons, et même pendant la domination des Perses, semblaient n'y avoir pénétré qu'à titre de troupes mercenaires ou auxiliaires. Dès lors l'émancipation commerciale avait commencé régulièrement pour l'Égypte ; et , à son début , le négoce y avait pris une extension extraordinaire. La navigation s'y était en même temps développée rapidement, et les relations les plus étendues s'étaient formées non-seulement sur la Méditerranée , mais aussi dans le golfe Arabique, et au delà même du détroit de Bab - el - Mandeb , jusque dans l'océan Indien. Les premiers explorateurs que la politique mercantile des Ptolémées avait envoyés dans la mer Érythrée s'étaient emparés de tous les points du littoral africain, où des abris sûrs présentaient des points de relâche, propices et jusqu'alors négligés. De là, leur génie entreprenant s'était mis en rapport avec les contrées de l'Éthiopie intérieure, les plus favorisées pour les produits du sol et l'exploitation des richesses naturelles. A cette époque de l'apparition des navigateurs grecs, et d'un essor commercial inconnu jusqu'alors dans ces parages, semble remonter, en effet, la fondation de la plupart des comptoirs et des lieux de relâche de la côte orientale de l'Afrique, qui ne furent connus, pour ainsi dire , que par les dénominations helléniques qu'ils tenaient pour la plupart du nom même de leurs fondateurs. C'est ainsi que , sur tous les points choisis pour ces établissements, le premier soin de ces navigateurs fut de dédier des autels aux divinités de la Grèce.commepourconsacrerdavantage la prise de possession de leur nouvelle conquête ; de là , selon le témoignage d'Artémidore et de Strabon , les noms d'autels de Pytholaûs , de Lichas, de PythangélieSy de Charimotrus et de Conon, qui furent donnés à plusieurs de ces comptoirs. Le littoral de la Trov glodytique, où les Ptolémées paraissaient exercer leur active domination r présente encore les vestiges de queU

L'IWIVURS.

ques-uns de ces établissements, qui se perpétuèrent et furent reconnus a différentes époques. Telles étaient, d'après les données de ta géographie ancienne, plusieurs stations appelées Bérénice, dont l'une fut surnommée Panchrysos, du voisinage des cantons aurifères d'Ollaki précités, et d'où les Ptolémées tiraient beaucoup d'or, ainsi que d'un port voisin appelé Saiaka ; Diodore entre , au sujet du mode d'exploitation de ces mines, dans des détails auxquels nous renvoyons nos lecteurs (*). Il y avait une autre Bérénice, située à l'extrémité du golfe , et qu'on distinguait par le surnom d' Épi-dires, parce qu'elle touchait au détroit qui donnait entrée dans la mer Érythrée; elle était à la hauteur de la contrée appelée Cinnamomifèra, comme produisant le cinn a morne , ou arbre à cannelle, dont les Troglodytes faisaient un grand commerce, en le transportant sur des radeaux en Arabie, et au delà même du détroit. Plus loin était le grand promontoire Aromata, le plus avancé, vers l'orient, de tout le continent d'Afrique, et nommé ainsi dans Ptolemée de l'abondance des aromates qu'on y recueillait; c'est le Guardafi moderne. En remontant de là vers une position moins méridionale , se trouvait un port qui déjà avait pu favoriser les essais primitifs du négoce arabe ou phénicien avec l'Éthiopie , et avait reçu , sous les Ptolémées, le nom de Theôn Soter , ou Soterôn, c'està-dire, sauveur, ou des dieux sauveurs ; selon d'Anville , ce serait le même que le port connu sous le nom de Suke par les naturels du pays, et désigné sous celui de Sukiim dans le texie de l'Écriture ; on y reconnaît le Suakem moderne. Il y avait aussi, suivant le même géographe, la station de Ftolémaïs , surnommée Épithéras ou FerarutHi à cause de la chasse des éléphants qu'elle était destinée à favoriser; elle était située sur une pointe de terre qu'on trouve aujourd'hui sous le nom de Jias-Ahehaz. Dès le règne

(*) Diodore, liv. m.

du second des Ptolémées , cette chasse avait acquis une active extension, et c'est par ce point qu'on en exportait les produits. Diodore mentionne aussi une île nommée Ophiodès, d'où les rois d'Alexandrie tiraient une grande quantité de topazes et dont l'accès était par cette raison défendu à tous les étrangers. Enfin dans cette nomenclature qui révèle l'origine grecque de la plupart des établissements importants qu'elle contient, il nous reste à citer comme le lieu le plus fréquenté de cette côte , Jc/ulis, situé à quelque distance du rivage, dans l'enfoncement d'une anse spacieuse dont la plage se nomme Arkiko, ayant sur la droite la petite lie de Matzua. Une inscription grecque en deux parties distinctes, appartenant à des époques différentes , et la plus ancienne au règne de Ptolémée Évergète, dont elle énumère pompeusement les conquêtes , a été trouvée en cette localité par le moine Cosmas, au sixième siècle de notre ère, et témoigne de l'importance que semblait avoir alors Adulis comme point de départ des relations que les Grecs entretenaient avec l'intérieur de l'Éthiopie. Ce monument, non moins qu'une autre inscription découverte à Axnm par M. Sait, prouverait encore, suivant une savante dissertation de M. Letronne, que la langue grecque avait pénétré dans une grande partie de l'Éthiopie, et jusqu'en Abyssinie, et qu'elle était devenue au moins le langage officiel des actes publics, tant avait été complète et rapide l'influence

Sue la race hellénique avait conquise ans ces parages, au moyen du négoce et des relations commerciales, plus encore que par les armes. Les Ptolémées avaient, dès le début de leur puissance, dirigé quelques missions dans les parages de l'Éthiopie intérieure, ou les avaient fait explorer par des voyageurs dont les relations ne nous sont parvenues que par fragments consignés dans des écrivains postérieurs. Comptant bien moins sur l'ascendant de la force que sur une habileté particulière à éveiller Pinstinct

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de trafic et la cupidité mercantile, seuls mobiles des hordes les plus gros^ sières, ils paraissaient avoir exercé sur elles une domination plus étendue et moins éphémère que ne Pavait jamais pu faire peut-être l'autorité absolue et théocratique des Pharaons» même au temps de leur toute-puissance.

Enfin , vers le même temps , Pétat de Méroé avait subi à son tour cet ascendant irrésistible , et avait vu s'accomplir dans son organisation intérieure une révolution qui était évidemment l'œuvre de la politique et de l'influence des Ptolémées. S'il faut en croire ce que Diodore rapporte du pouvoir presque tyrannique que Tordre sacerdotal exerçait sur les rois de Méroé , et des pratiques observées pour l'élection des rois et l'exercice de la souveraineté, on concevra que cette révolution était imminente. « Les pré- «très, dit-il, choisissent d'abord les ■ membres les plus distingués de leur «ordre; puis dans un festin célébré « suivant un certain rite, celui qui est « désigné par la divinité dont on pro- « mène l'image est reconnu roi par le « peuple. Chacun se prosterne aussitôt «devant lui, l'adore et lui rend les « mêmes honneurs qu'aux immortels, « comme à un être investi du pouvoir « suprême par la Providence divine.

« Le roi élu est obligé de se conformer « pour sa manière de vivre aux règles « présentes par les lois, et de suivre, « en tout ce qu'il fait, les mêmes usa- « ges que ses pères. Il ne peut distri- « buer ni bienfaits ni châtiments que « selon les institutions légales et an- « ciennement établies. La loi lui défend a de mettre à mort aucun de ses sujets, « pas même celui qui a commis un « crime méritant la peine capitale.

« Dans ce dernier cas , le roi se borne «à envoyer un des ministres subal- « ternes du tribunal , avec une certaine • marque convenue, pour annoncer au « criminel sa sentence de mort, et le « condamné se rend immédiatement « dans sa maison, où il met lui-même « fin à ses jours. Fuir sa patrie pour « habiter un pays voisin, et comme « chez les Grecs, expier un crime par

« l'exil , n'est permis a personne , etc.

«Mais de toutes les coutumes, la « plus extraordinaire est celle qui con- « cernait la mort des rois. A Méroé, « les prêtres, chargés des fonctions du « culte et des honneurs à rendre aux « dieux, tenaient le premier rang dans « l'État, y jouissaient de la plus grande «autorité, et pouvaient même, alors «qu'ils le croyaient nécessaire, en- « voyer un message au roi pour lui « ordonner de mourir. Dans ce cas, ils « déclaraient que telle était la volonté « des dieux , manifestée par leurs ora- « cles, et qu'il n'était pas permis à de «faibles humains de mépriser les or- « dres des immortels. Ils mettaient « en avant encore d'autres motifs qu'un « esprit simple, traditionnellement as- « sujetti à d'anciennes coutumes auxquelles il ne peut se soustraire, et « qui n'avait aucune raison à opposer « à ces ordres arbitraires, acceptait « avec la plus facile crédulité, d'est « ainsi que, dans les temps anciens, « les prêtres, quoique ne disposant ni « de la force des armes ni de la vioh lence , se firent obéir par les rois de « l'Éthiopie, tant qu'ils purent étouffer « la raison de ces monarques sous des « préjugés superstitieux. »

Diodore mentionne encore des coutumes sur lesquelles leur bizarrerie même nous dispense de nous étendre ici, et qui assujettissaient les amis familiers ou les courtisans du roi à des actes d'une complaisance plus que servile, tels que de se condamner à la privation de l'un de leurs membres, alors que le prince venait à être privé de ces mêmes parties du corps, ou bien d'imiter les infirmités ou les défauts physiques dont il pouvait être atteint, partageant ainsi son sort pour y mieux compatir; et non contents de ces preuves d'attachement données au roi de son vivant, lorsque le prince mourait, «ils poussaient le dévoue- «ment, selon cet historien, jusqu'à « renoncer également de leur plein gré « à la vie. » Aussi ajoute-t-il fort judicieusement : « Il n'est pas facile chez « les Éthiopiens de conspirer contre le « roi , puisque le monarque et ses amis

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« ont le même intérêt a veiller à leur « sûreté commune. » Puis il ajoute :

• Pendant le règne du second des Ptolé- « mées , Ergamènes , roi d'Éthiopie , « élevé à l'école et dans les idées des « Grecs, et qui avait étudié la philo- « sophie, fut le premier qui osa se ré- « volter contre les abus de cette au* « torité. Montrant la force d'âme d'un « roi , il pénétra , à la téte de ses sol- « dats, dans un lieu inaccessible où « s'élevait le temple d'or des Éthio- « piens , fît égorger tous les prêtres, « et, détruisant a jamais une théo* « cratie odieuse, gouverna selon sa vo- « lonté. » Ce récit acquiert une certaine consistance; un jour nouveau s'est répandu sur l'existence du roi Ergamènes , qui jusqu'ici avait pu être révoquée en doute, comme les faits qui 1 ont rendu célèbre. A Dakkèh , la Pselcis des Grecs, dans la JNubie inférieure , Champollion le jeune a retrouvé , dans le temple consacré à Thoth, la figure et le nom d'Ergamènes, qui se lit Erkamen, sur la partie la plus ancienne de cet édifice, que ce prince avait commencé à reconstruire après la destruction des monuments pharaoniques par l'armée persane. Vers ce temps, et alors que la Nubie inférieure était rentrée sous la domination de l'Egypte , cet ouvrage avait été continué par Ptolémée Êvergète Ier, par son fils Philipator , son petit-fils Évergète II, et même dans la suite par l'empereur Auguste, qui en avait avancé, sans l'achever, la sculpture intérieure. Nous donnons, sous le n° 4 de la planche 18 , la figure de ce roi éthiopien , et ses cartouches, dont le sens est celui-ci : Le roi ( la main d Amon vivant dévoué à Phrè)\ le fils du soleil ( Krkamen toujours vivant aimé dlsis). Dans un autre temple situé à Déboud y dans la Nubie inférieure, et à peu de distance au-dessus de l'île de Philœ, vers la limite méridionale de J'Êgypte, Champollion le jeune a aussi reconnu les cartouches d'un autre roi éthiopien , nommé Atharramon, et qui doit être le prédécesseur ou le successeur immédiat de l'Erga-

mènes de Dakkèh. Nous donnons ces cartouches sous le n° 5 de la planehe 18. Cet Atharramon avait sans doute reconstruit ce temple , détruit parCambyse, et l'avait dédié comme primitivement à Ammon-Ra , seigneur de Tébot, nom égyptien de cette localité, qui s'est conservé dans celui actuel de Déboud. Cet édifice a été continué, mais non achevé, sous les empereurs Auguste et Tibère, au temps de la domination romaine en Égypte Ces renseignements sont précieux par la portée historique qu'ils acquièrent et fa situation qu'ils occupent et par l'ensemble des circonstances qui se rapportent à cette date. Ils démontrent qu'à cette époque la domination éthiopienne s'étendait évidemment jusqu'à cette limite dans la Nubie inférieure, et que peu après TÉgypte en avait recouvré la possession , sous Évergète Ier, qui avait soumis cette partie de la Nubie jusqu'à Primis (actuellement Ibrim). Le nom de ce roi et celui dequelques-uns de ses successeurs se trouvent sur plusieurs monuments, depuis Philœ jusqu'à ce point. Le règne d'Ergamènes devient , par ce témoignage, une époque certaine dans les annales d'ailleurs si obscures de PÉthiopie; il marque aussi une ère nouvelle dans l'existence de l'empire de Méroé , une révolution dans son état politique et dans ses institutions. Il y a de plus une coïncidence remarquable entre l'époque où les idées et la langue grecques se propagèrent dans l'Éthiopie et l'exécution sanglante qui signala le règne d'Ergamènes a Méroé.

Pour égaler les Ptolémées, dont le pouvoirn'avait rencontré dans l'ordre sacerdotal de l'Égypte que d'obséquieuses complaisances , et qui retiraient au profit de la couronne seule les bénéfices d'un monopole commercial immense, Ergamènes s'affranchit par un coup d'fitat des entraves qu'une théocratie encore puissante et jalouse des privilèges de sa caste opposait à l'émancipation de la royauté éthiopienne. Telles seraient les causes de cette extermination qui, avec les chefs principaux de l'ordre sacerdotal, sinon

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avec tous les adeptes de cette classe, ainsi que l'indiquerait le texte de Diodore , fit disparaître les dernières traditions du gouvernement théocratique et de ses institutions austères. De cet événement date le libre essor des idées nouvelles et du mouvement commercial , qui sembleraient avoir atteint alors, dans l'Ethiopie , leur plus haut développement. A cette époque, en effet, paraît appartenir la dernière extension donnée à la plupart des établissements importants dont le sol de la Nubie intérieure présente encore les vestiges, et qui durent leur accroissement à l'impulsion extraordinaire imprimée au négoce , sur l'étendue entière du littoraléthiopique. Dans la province actuelle de Chendy, et à une distance d'environ huit lieûes au sud deMéroé, les localités de Naga etd'isJ* Meçaourat offrent des restes imposants de l'une des plus belles périodes de la splendeur de cet empire. La vue de ces ruines considérables , leur caractère particulier et leur situation isolée dans le désert , ont suggéré à M. Cailliaud(*) l'idée qu'EI-Meçàourat fut évidemment la résidence principale des collèges sacerdotaux de l'É- .thiopie, et le lieu où , loin du tumulte des villes . ils initiaient de jeunes adeptes aux dogmes religieux et aux sciences. Nous n'entrerons pas dans la discussion de cette opinion qui , à certains égards, peut paraître assez fondée. Il nous suffit de constater l'importance de cet établissement,situé 6i près de la grande métropole commerciale, et qui semble appartenir à cette chaîne continue commençant en Ëgypte,et dont les principaux anneaux étalent, en Éthiopie, Ibsamboul, Soleb, l'île d'Argo, Djebel-Barkal, Méroé elle-même, puis, plus avant au midi, El-Meçaourat, Naga, et enfin plus loin encore^ Sôbah, dans laquelle notre voyageur serait porté à reconnaître une analogie de nom avec celui de la fameuse Saba, résidence de cette reine éthiopienne qui vint de si loin admirer la sa-

(*) M. Cailliaud, Voyage à Mcroë , vol. m , p. 168.

gesse de Salomon et s'instruire à ses préceptes. Mais, à l'exception de monceaux considérables de décombres antiques accumulés, il reste peu de vestiges de l'importance de cette dernière localité, ainsi que de celles situées plus au midi et dans la presqu'île du Sennaar, où les constructions antiques en briques d'une mauvaise qualité, par suite du manque de matériaux plus durs, n'ont pu résistera l'action du temps et d'un climat pluvieux.

Toutefois la forteresse de la ville de Sôbah, ou Saba, se trouve nommée dans une inscription hiéroglyphique de Benè-Hassan, dans le tombeau de Amenemhé.

La plupart de ces établissements étaient évidemment autant d'entrepôts ou de foyers commerciaux, et ces stations, jalons de la puissance éthiopienne, se projetèrent dans l'intérieur du pays, et tendaient à mettre la métropole eu communication avec les points principaux du littoral. Ptolémée cite la ville de Coloe comme dépendant de Méroé , et située dans l'intérieur de l'île , où se faisait le commerce de l'ivoire avec Adulis. Axum elle-même, métropole célèbre d'un État commercial , se trouvait , par sa situation intermédiaire entre le littoral et Méroé, planée au milieu du mouvement du négoee éthiopien , et absorbait une grande partie du transit et des opérations mercantiles. Et bien que les monuments qu'on y voit encore semblent assigner à cette cité une origine abyssinienne, on peut supposer, non sans quelque raison , que l'ère de sa plus grande prospérité et de sa plus haute renommée tut contemporaine de l'essor commercial généralement imprimé à cette partie de l'Afrique. Axum n'avait pu devoir cette extension considérable qu'au génie spéculateur des Lagides, à la protection de l'ordre qu'ils avaient partout rétabli , et surtout à l'émancipation de TÉgypte, jus-

3ue-lâ retenue dans son rôle séculaire 'inertie et d'isolement par ses institutions antiques.

Meroé enfin, d'après toutes les données, n'avait atteint son plus grand

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développement et l'apogée de sa splendeur qu'au temps seulement où , délivrée des entraves du monopole sacerdotal, elle avait pu sortir du cercle, où les vues intéressées d'une caste, bien plus que la rigueur des préceptes religieux, avaient originairement renfermé la masse de ses habitants. A cette époque de son plus grand accroissement, remontent fa plupart des monuments que nous avons déjà cités, et qui attestent la dernière extension qu'avaient atteinte la métropole antique et ses nécropoles. Méroé nourrissait vers ce temps , suivant Pline et Strabon, une armée de 250,000 soldats et 400,000 artisans. A cette même époque se rapporteraient encore des restes importants, qu'un voyageur allemand, M. Rùppel, a découverts en 1824 dans l'île de Kourgos, située en face du territoire de Méroé , et formant en quelque sorte une dépendance de la grande cité. Outre des monceaux de débris entassés et des canaux comblés, parallèles à la direction du Nil, et qui annoncent l'existence d'une population nombreuse , des restes de temples et d'avenues de sphinx , trois groupes de pyramides ou de mausolées qui s'élèvent encore au nombre de quarantetrois, dénotent l'importance de cette localité vers un temps qui , dans l'opinion du voyageur allemand , serait postérieur aux plus récents des édifices situés près d'Assour , à en juger par l'état relatif de conservation de ces édifices. Quant aux sujets sculptés en bas-reliefs sur leurs parois , le vêtement, la posture et le mouvement des figures représentées paraissent avoir ici plus de recherche et de fini que partout ailleurs , et seraient peut-être l'expression la plus positive de l'introduction des idées nouvelles et de l'oubli des traditions primitives. La plupart des monuments de cette période d'activité, qui en vit s'élever un si grand nombre sur les ruines des plus anciens , et fut féconde en créations nouvelles, témoignent d'ailleurs généralement de cette tendance évidente vers l'imitation des formes grecques, et de cette révolution que Fart avait

déjà subie au seîn de l*Égypte, à tm

moindre degré peut-être.

Longtemps l'Éthiopie avait conservé la gravité des types primitifs et la tradition orthodoxe des textes sacrés; mais la destruction de Tordre sacerdotal fut le signal de la réforme de toutes les institutions, jusque-là maintenues religieusement. Dès lors , l'influence de l'art grec transforma tout à coup, pour ainsi dire, et presque sans transition , le caractère austère des œuvres naguère émanées des collèges sacerdotaux; avec l'oubli des dogmes de la théogonie ancienne, le sens des mythes divins et leur représentation matérielle sous une forme consacrée furent bientôt altérés eteorrompus. La plupart des monuments qui appartiennent à cette phase offrent un singulier mélange qui n'est plus l'art égyptien, mais n'est pas non plus l'art grec. Nous citerons comme l'un des exemples les plus frappants de cet assemblage bizarre, un temple bien conservé, situé à Naga,et dont nous donnons, à la planche 19, une reproduction d'après le dessin que M. Cailliaud en a publié. Si l'on y remarque que les principales données du plan égyptien ont été observées, il n'en est pas de même du système suivi dans la décoration. Les bas-reliefs présentent des figures de divinités étranges , et auxquelles l'Égypte n'offre rien de comparable, parce que les h iérogr animâtes s'y formaient encore à cette même époque, au sein des collèges sacerdotaux, sinon prépondérants, dépositaires au moins des doctrines orthodoxes qu'ils continuaient de perpétuer.

Dans la haute Éthiopie, au contraire, toute tradition semblait effacée et anéantie dans la destruction de la théocratie. Le culte de la divinité particulièrement honorée en Ethiopie. Amon- Chnouphis, avait subi de singulières modifications, et les formes mythologiques qui en émanaient paraissaient dénaturées, et même livrées au caprice de l'imagination , ainsi que l'attestent les bas- reliefs de grande proportion qui couvrent les parois extérieures du temple que nous venons de citer. Sur

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la face postérieure de ce monument, M. Cailliaud a trouvé une figure qu'il a reproduite, et qui caractérise a la fois les modifications introduites dans les croyances, et les déviations de l'art qui en était l'expression. Cette figure, à quatre bras et à trois têtes de lion , ne devrait être considérée que comme un être fantastiqueet de pure invention, si l'on n'y démêlait les traces d'un symbolisme dégénéré sous une influence étrangère.

Par suite d'une tradition ou par une flatterie plus facile encore à conserver, les souverains avaient continué d'être représentés dans des proportions colossales, sur les massifs principaux ou pylônes qui donnent entrée dans les édifices religieux. On peut remarquer sur le monument dont nous venons de parler, l'ampleur et l'exagération de formes qui s'étaient alors substituées au style svelte et élancé des temps pharaoniques, comme pour ajouter davantage à la supériorité physique dont les princes éthiopiens devaient être doués pour parvenir au trône , d'après une loi antique. Cet abus d'une idée originairement poétique, et qui attribuait aux souverains une haute prééminence non moins morale que matérielle sur le reste des hommes , est surtout sensible dans la représentation des femmes qui occupèrent souvent le trône de Méroé vers cette époque. Le luxe des ornements et la richesse des costumes forment d'ailleurs un contraste saillant avec la sévérité qui caractérise dans les temps anciens l'emploi rigoureux des types consacrés.

La plupart de ces observations s'appliquent aux pyramides, ou monuments funéraires, qui paraissent, ainsi que nous l'avons avancé plus haut, appartenir à deux époques bien distinctes, établies par le style grave et austère des uns , comparé au plan , à la disposition beaucoup moins sévère des autres, et par leur état relatif de conservation; ces différences sont sensibles dans les nécropoles de Djebel- Barkal et de Nouri , non moins que dans celles d'Assour, et c'est sans

doute dans une des plus anciennes que des fouilleurs italiens recueillirent, il y a quelques années, une grande uantite d'admirables bijoux en or, u plus parfait style égyptien dont on ait jamais vu les modèles : ils déclarèrent les avoir trouvés dans une des pyramides de la Nubie, qu'ils démolirent par assises.

Nous donnons, dans notre planche 21 , la figure de l'une des plus grandes et des plus complètes de ces pyramides , ouvrage de la dernière période. Cet édifice, mesuré par M.

Cailliaud , a dû avoir 28 mètres (85 pieds environ) d'élévation perpendiculaire. On y remarque les restes d'un revêtement qui avait rendu ses faces planes et unies, et dont l'état de ruine laisse aujourd'hui les assises du massif à découvert ; les bordures de ses angles étaient arrondies.. Les parois intérieures du sanctuaire qui précède le mausolée, et donnait sans doute entrée dans des salles sépulcrales, pré* sentent, parmi les rites funéraires qui décorent habituellement ces sortes d'élices, la figure d'une femme portant sur l'épaule droite, et par-dessus sa robe, une draperie qui ne se trouve nulle part dans les sculptures de PÉgypte et de la Nubie. Elle est en outre chargée d'une profusion de colliers, de bracelets et autres ornements inu»

sités, et qui n'appartiennent qu'à cette époque et à cette région. Assise sur un siège, imitation traditionnelle de la formedu lion, elle tient à la main une branche de palmier, et à côté d'elle est planté le sceptre des divinités femelles ou des reines. Elle reçoit l'acte d'adoration d'un jeune homme qui lui présente l'encensoir. Les deux figures colossales qui décorent les faces extérieures des pylônes, sont celles d'une femme aux formes très-prononcées, et d'un embonpoint remarquable, coiffée des insignes divins et royaux à la fois, et portant des armes dont elle châtie un groupe d'ennemis vaincus, scène reproduite cent fois ailleurs, et notamment sur la face de l'un des pylônes du temple qui est figuré à la planche 19. Ce fait indiquerait qu'en Éthio-

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pie, et surtout à une certaine époque, les femmes ne restaient pas étrangères aux travaux de la guerre , et furent associées aux fonctions viriles. Les mœurs de quelques populations de la Nubie moderne présentent encore quelque chose de cette coutume traditionnelle. Le souvenir des exploits féminins dut être, en conséquence, perpétué par les monuments publics, et particulièrement sur les tombeaux des reines qui tiraient une renommée guerrière des hauts faits accomplis par elles-mêmes ou sous leur règne.

On remarque, dans la construction du sanctuaire de la pyramide que nous citons, un plafond cintré, à cinq voussoirs et à clef, qui indique évidemment que l'origine de cet édifice date de l'époque assez récente où ce système fut introduit , en même temps que tant d'autre^ modifications dans l'art ancien. A Naga, M. Cailliaud a dessiné un petit édifice dont le plan et. la forme résument les innovations de cette époque, et caractérisent particulièrement le style qu'on pourrait appeler grécoéthiopien. L'aspect que nous en avons reproduit dans la planche 20, d'après ce voyageur, décèle l'influence directe de l'art grec, et produit l'alliance singulière de ses formes sveltes et arrondies, avec la gravité des lignes et|du galbe égyptiens. L'emploi des ouvertures à pleins cintres , l'amalgame des ornements et des types anciens pour décorer des frises et des chapiteaux empruntés à un art étranger, en font un monument à part , et l'un des plus curieux que présente le sol de la Nubie. Enfin, parmi les constructions considérables d'EI-Maçaourat décrites nar M. Cailliaud, on trouve dans un édifice qu'il appelle le temple central (*), des exemples plus saillants encore de l'invasion des formes grecques , et de l'inspiration qui présidait aux ouv rages de cette époque. On y remarque des colonnes entièrement cannelées , et sur le fût d'un pilier, plusieurs figures présentées de face, contre les habitudes

(*) Cailliaud, Voyage à Mcroé , Allas, vol. I, pl. XXX.

égyptiennes , et accompagnées, par un singulier mélange , de décorations symboliques ou de légendes hiéroglyphiques. D'autres figures qui décorent la base d'une colonne, révèlent tout à fait le galbe etle mouvementdes œuvres de la Grèce, et l'on voit ailleurs encore des éléphants montés et conduits par leurs guides; scène dont on ne rencontre aucun exemple sur les monuments antérieurs, et qui coïncide évidemment avec l'époque où les Ptoléniées, dans un but de commerce, non moins que pour les faire dresser aux combats , donnèrent une grande activite à la chasse de ces animaux dans l'intérieur de l'Éthiopie. Ces vestiges sont comme la dernière expression de l'état de civilisation de cette région, que l'oubli des institutions nationales et l'introduction des idées étrangères entraînaient, comme l'Égypte, par la confusion des croyances, vers une prompte décadence.

Si le coup d'État qui avait changé l'état politique de l'empire éthiopien avait détruit les conditions de durée sur lesquelles il reposait primitivement, il est toutefois remarquable que son existence s'était prolongée au delà de celle de l'Égypte. Les richesses considérables que les rois de l'Éthiopie tiraient du monopole commercial , avaient fondé, avec un autre ordre de choses, une sorte de stabilité, en associant les masses à la prospérité publi-

3ue. C'est ainsi que cette puissance, ont la théocratie avait été dépouillée par Ergamènes, s'était perpétuée entre les mains de ses successeurs. Un prestige encore éclatant n'avait pas cessé d'ailleurs d'entourer la royauté, que les traditions religieuses , non moins que la flatterie sacerdotale, avaient si longtemps assimilée à la divinité. Par sa situation éloignée et son accès difficile , l'état de Meroé était moins exposé que l'Égypte à voir son indépendance compromise , son territoire violé. Les conquérants les plus redoutables, Cambyse entre autres, avaient échoué dans leurs tentatives armées contre ce pays. Les successeurs d'Alexandre n'y avaient fait que des

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conquêtes pacifiques ou mercantiles, et leur domination directe n'avait pas dépassé , sur le cours du Nil , Primis (Ibrim) dans la Nubie inférieure. Enfin , l'autorité permanente des préfets de Rome n'avait pas même été reconnue jusqu'à cette limite. L'État de Méroé, étranger à toutes les vicissitudes de l'empire égyptien sous les derniers Pharaons , avait , après leur chute définitive, continué d'exister avec les débris de ses institutions théocratiques, dont le crédit reposait sur des habitudes traditionnelles d'obéissance et de respect. Toutefois7, cet état de choses ne semblait point fonde sur des lois oppressives , ou sur l'ignorance grossière des peuples. Le temps d'une domination absolue , et d'une soumission aveugle aux décrets d'un pouvoir sans bornes, était passé pour la "région du Nil. La royauté , en donnant la première l'exemple de la révolte contre cette tyrannie , et par l'impulsion commerciale qu'elle avait imprimée, avait amené l'émancipation des masses. Le bien-être et la prospérité réelle des populations, la protection de leurs intérêts, étaient devenus les conditions essentielles de l'exercice de l'autorité. Bien que l'usage des oracles parût s'être perpétué comme un moyen de gouvernement sur des esprits superstitieux, même après l'extinction de la suprématie sacerdotale, la diffusion des lumières et une certaine liberté d'action semblaient s'étendre au delà des classes privilégiées et faciliter les relations des simples particuliers.

L'emploi de l'écriture paraissait s'être perpétué en Ethiopie dans les rapports habituels de la vie. Le témoignage de Diodore à l'égard des systèmes graphiques en usage , et des lettres qu'il appelle éthiopiennes , est fort remarquable et mérite quelque attention (*). « Ces lettres, dit-il , se « composent de figures d'animaux de « différentes espèces, de membres du « corps humain , d'instruments ou « d'outils employés dans les arts ; »

puis il ajoute, d'après des notions fort

(*) Diodore, liv. xu.

incomplètes sans doute, « et ce n'est « pas de la réunion des caractères ou « des syllabes que résulte le discours « écrit*, mais de la signification méta- « phorique attachée aux objets dessi- « nés, signification que l'exercice seul « de la mémoire apprend à retenir. »

Sans nous arrêter aux interprétations plus ou moins plausibles que l'historien cite de quelques-uns de ces signes, nous nous bornons à mentionner ce qu'il y a de plus important dans ce témoignage, parla sanction que les découvertes modernes lui ont apportée, surtout en ce qui touche la distinction des différents systèmes graphiques alors en usage : « Les Égyptiens ont , il est « vrai, deux sortes d'écriture qui leur « sont propres : l'une, appelée vulgaire, « dont tous indistinctement appren- « nent l'usage; l'autre, que l'on « nomme sacrée, connue des prêtres « seuls, et qui leur est enseignée, sous « le secret, de père en fils; mais les « Éthiopiens se servent indifférem- « ment des deux sortes de caractères. » On voit par là combien l'emploi de l'écriture était répandu en Ethiopie, et à quel degré pouvait être parvenue la diffusion des lumières jusque dans les classes inférieures.

Une influence étrangère avait concouru à introduire une sorte de nouveauté dans la langue et dans l'écriture de l'Éthiopie. Aussi, d'après une tradition historique, on porte à une haute antiquité une invasion d'Arabes hamiares en Éthiopie; on attribue aussi à des rois arabes de Morab plusieurs invasions des côtes de la mer Rouge qu'ils traversèrent. Ce furent les premières influences arabes en Éthiopie, et la première introduction d'un dialecte arabe dans l'Éthiopie, car telle est la nature de la langue de l'Ethiopie septentrionale.

Il est certain aussi que dans un temps antérieur à l'ère vulgaire, les Hébreux de la Palestine pénétrèrent en Éthiopie, et concoururent à y pronager leur langue, analogue à celle des anciennes tribus arabes. L'Écriture samaritaine, ou hébraïque primitive, entra en Éthiopie avec les livres he>

L'UNIjVERS.

breux : le christianisme l'y a conservée : la langue éthiopienne est ainsi un rameau de la grande souche arabe.

Et quant à l'écriture , il est à remarquer : 1" qu'elle se dirige de gauche à droite comme les écritures européennes ; 2° que son alphabet est plutôt un syllabaire, chaque consonne étant adhérente à une voyelle.

Dans les temps voisins de l'introduction de ces usages asiatiques en Ethiopie, le gouvernement de Méroé, facile à exercer comme celui des États commerçants où l'intérêt des gouvernants est étroitement lié à celui des peuples, était alors échu à plusieurs femmes, dont l'histoire ne nous révèle ni les noms, ni l'ordre de succession. Peutêtre un jour les monuments nombreux qui portent encore la figure et les lé-

f;endes de plusieurs de ces princesses, a . plupart dans une attitude belli-

gueuse, et avec tous les attributs symoliques de la force physique et de la puissance morale , fourniront-ils ces renseignements. Tout ce que nous avons appris par Pline , c'est qu'une longue série de reines occupa, vers ce temps , le trône des Sabacon et des Tahraka, sous le nom de Candace. Ce nom , gui paraissait assez répandu en Éthiopie, est en effet confirmé historiquement par des monuments; il est cité dans le dernier ouvrage de Champollion le jeune, et ainsi transcrit:

Kantakè (*). Suivant Strabon, sous le règne d'une certaine Candace , et pendant qu'iElius Gallus, premier gouverneur de l'Égypte, établi par l'empereur Auguste, avait emmené une partie des garnitons romaines dans une expédition contre les Arabes, les Éthiopiens, enhardis par le départ de ces troupes, tombèrent sur la Thébaïde et sur les trois cohortes qui gardaient les environs de Syène. Dans cette attaque subite et imprévue, ils eurent le temps de s'emparer de cette ville, d'Éléphantineetde Philaî, d'en faire prisonniers les habitants , et de renverser les statues de César- Auguste; mais Pétrone survenant avec moins de dix mille fan-

(*) Grammaire égyptienne, page i38.

tassins et huit cents chevaux , attaque leur armée, composée de trente mille hommes , les force d'abord de s'enfuir à Pselcis , ville éthiopienne ; mais il leur envoya des députes pour demander la restitution de ce qu'ils avaient pris , et savoir les motifs qui leur avaient fait commencer la guerre. Sur leur réponse qu'ils avaient a se plaindre des nomarques (chefs de nomes), il leur fit dire que César seul gouvernait l'Egypte, et non ces nomarques :

ils demandèrent alors trois jours pour délibérer. Sans réponse, Pétrone livra bataille, et miten fuiteces hommes mal disciplinés et mal armés, qui n'avaient pour se défendre que de larges boucliers de cuir de bœuf non préparé, et pour armes offensives que des haches, des épieux et des sabres. La plupart traversèrent le fleuve à la nage. Dans le nombre se trouvaient des généraux de la reine Candace , qui régnait alors sur les Éthiopiens. D'un courage audessus de son sexe , elle était privée d'un œil. Pétrone prit d'assaut Pselcis (aujourd'hui Dakkeh). Traversant les dunes de sable où l'armée de Cambyse fut engloutie par les vents, il atteignit Primis ( Ibrim des Arabes), ville dans une situation forte , l'emporta , s'avança contre Napata , capitale du royaume de Candace, et la fit raser.

Candace revint attaquer Primis avec des forces considérables , mais Pétrone parvint à la secourir à temps.

Ces faits prouveraient qu'à cette époque la puissance éthiopienne n'était pas déchue , et que même, entre les mains des femmes , elle avait encore une énergie réelle, puisqu'elle se mesurait avec les armes romaines, alors maîtresses du monde. Les monuments attestent en outre qu'au milieu de tant de vicissitudes , le territoire de l'État de Méroé était demeuré à peu près intact, et les lieutenants des Césars n'avaient dépassé qu'accidentellement les limites atteintes, dans la Nubie inférieure, par les plus puissants des rois Lagides leurs devanciers. Par une politique inhérente à la possession de l'Égypte , et que les successeurs d'Alexandre avaient habilement prati-

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quée , la religion primitive des temps pharaoniques avait été adoptée et reconnue en Égypte par les empereurs romains, et les Césars commeles Ptolémées avaient été honorés surlesédiGces publics au même titre que les Pharaons eux-mêmes. En remontant le Nil en Nubie, à partir de l'île de Philx, on trouve les cartouches d'Auguste, contenant son nom et la qualification d'Empereur César , gravés sur les monuments qu'il avait fait réparer ou continuer à Déboud , à Kalabschè (Talmis) et à Dandour. Sur les mêmes édifices on lit les noms de plusieurs autres empereurs ; à Déboud celui de Tibère , à Kalabschè ceux de Caius Calùjula et de Trajan. La Nubie ne présente d'autres traces de la domination romaine ailleurs que dans sa

{>artie inférieure , la plus voisine de 'Égypte ; et en Égypte même, les Césars cessèrent d'apparaître sur les monuments, à mesure que l'omnipotence indépendante des préfets délégués au gouvernement de cette province de Pempire, s'accrut de la faiblesse de leurs maîtres, et les remplaça, en quelque sorte , jusque dans les honneurs rendus à la souveraineté par la flatterie sacerdotale.

Au temps de Domitien , une autre puissance vint porter le dernier coup a celle des empereurs. Le christianisme fut apporté en Égypte par saint Marc, et y poussa de promptes racines, fécondées par le martyre. L'Église chrétienne d'Égypte eut ses patriarches, successeurs de saint Marc , qui résidèrent à Alexandrie. De là, cette foi nouvelle s'étendit sur l'Éthiopie méridionale, et fut apportée en Abyssinie vers l'an 330 , sous Constantin, par saint Frumentius , qui y fut envoyé en qualité dévêque, par le patriarche d'Alexandrie, saint Athanase.

Introduit par le littoral dans l'intérieur du pays , le christianisme serait ensuite passé chez les Anumites, et de là jusque dans la région supérieure du Nil, ou il aurait effacé, avec le reste des croyances primitives, les dernières traces de l'unité et de la civilisation antiques. A son apparition , en effet,

il n'est plus question d'empire éthio-

Sien ; cette puissance brillant encore 'un certain éclat aux premiers temps de la domination romaine, semble dès lors comme anéantie tout à coup, sans qu'aucune tradition ait conservé la trace de cet événement , terme fatal d'une existence mystérieuse dans sa fin comme dans ses commencements.

Sur ses débris surgissent une foule de peuplades demi - barbares ; quelquesunes encore, idolâtres ou païennes, apparaissent dans l'histoire sous des dénominations nouvelles, et disputant la vallée du Nil à des civilisations à peine ébauchées par le christianisme. Cet état de choses est particulièrement caractérisé par un des monuments les plus remarquables de cette époque.

Une inscription grecque, trouvée à Kalabschè (rancienne Talmis), est relative à un roi nubien , nommé Silco , inconnu jusqu'ici, et consacrée à perpétuer le souvenir de ses victoires sur une nation qui y est désignée du nom de Blémyes. Nous citerons la savante interprétation au'en a donnée M. Letronne , et quelques-uns des aperçus entièrement neufs qui s'en déduisent (*). Voici cette inscription : « Moi,

* Silco , roi puissant des Nobades et « de tous les Éthiopiens, je suis venu « deux fois jusqu'à Talmis et à Ta- « phis ; j'ai combattu contre les Blé- « myes, et Dieu m'a donné la victoire « une fois avec trois autres. J'ai « vaincu de nouveau ( les Blémyes ) , « et je me suis complètement établi la « première fois avec mes troupes.

« Je les ai vaincus et ils m'ont im- « ploré ; j'ai fait la paix avec eux, et « ils m'ont juré par leurs idoles ( de

* l'observer), et j'ai cru à leur ser- « ment parce qu'ils sont gens de bonne « foi. Je m'en suis retourné dans la « partie supérieure de mes États. De- « puis que (ou puisque) je suis roi « puissant , non-seulement je ne vais « point à la suite des autres rois, mais « encore je marche devant eux; et

(*) Letronne, Matériaux pour l'histoire du christianisme en Égypte, en Nubie et en Abyssinie, etc., etc. Paris, i83a.

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« ceux qui veulent lutter avec moi , je « ne leur permets pas de rester tran- « quilles chez eux , à moins qu'ils ne « me demandent pardon ; car je suis « un lion pour les pays de plaines, et « une chèvre pour les pays de monta- « gnes.

« J'ai fait la guerre une seconde fois « contre les Blémyes , depuis Primis « jusqu'à Talmis;'j'ai ravagé la terre « des peuples qui habitent au-dessus « des Nubiens , parce qu'ils m'ont « cherché querelle.

« Quant aux chefs des autres na- « tions qui entrent, en guerre avec « moi , je ne leur permets pas de se « reposer à l'ombre, et ils ne peuvent « se désaltérer dans l'intérieur de leurs « maisons, à moins qu'ils nesesoumet- « tent à moi ; car ceux qui se revol- « tent contre moi, j'eulève leurs fem-

« mes et leurs enfants, etc »

Il ressort de cetle inscription . qui remonte aux premiers siècles de notre ère , que les Nobades ou Nubiens étaient déjà chrétiens , tandis que les Blémyes étaient restés païens. L'expression idoles l'indiquerait suffisamment. A cette époque, les Blémyes occupaient la vallée inférieure du Nil ou Nubie. Au cinquième siècle, Olympiodore les y avait trouvés encore païens, paraissant avoir leur chef-lieu religieux à Talmis ; et il est encore remarquable que , par tin traité conclu l'an 452, entre un chef des Blémyes et des Nubiens et Maximin, général de l'empereur , ces peuples s'étaient réservé, par une clause spéciale , la faculté de se rendre à Phiue, au temple d'Isis, selon l'usage antique , et d'y prendre la statue de la déesse pour la rapporter après un temps donné. Ce fait prouverait , ce qu'on avait ignoré jusqu'ici, que des vestiges du culte antique subsistaient encore à cette époque, et quePhilaeetTalmis conservèrent les derniers sanctuaires de l'Égypte ancienne. Ainsi ces populations," qui cachaient sans doute un autre nom sous cette dénomination de Blémyes, qui leur était systématiquement imposée, et qui étaient traitées avec tant de hauteur et d'arrogance , luttaient encore,

au cinquième siècle de notre ère.

pour des croyances séculaires déjà mêlées sans doute d'erreurs et de superstitions grossières , mais qu'ils conservaient avec respect comme l'héritage de leurs ancêtres.

Ces Blémyes avaient pour ennemis, au sein de la vallée du Nil, les Nomades ou Nubiens, gouvernés par un roitelet dont la ferveur peu écrairée avait adopté un langage étranger pour exalter emphatiquement , et à la manière des barbares , des succès et des déprédations commises au nom d'une foi nouvelle. Sur de pareils éléments, les apôtres du christianisme n'avaient fondé qu'un ordre de choses peu durable. En Ethiopie , plus encore qu en Égypte, ils n'avaient apporté qu'un dissolvant actif : l'anarchie et le désordre avaient succédé rapidement aux derniers débris d'organisation sociale. L'unité politique éteinte dans la confusion des croyances, et par suite dans le mélange des races, avait fait place à toutes les vicissitudes, à tous les caprices du hasard, auquel désormais appartenaient les destinées de ces tristes restes d'un empire puissant. Les temps qui suivent l'établissement du christianisme , et qui peuvent être considérés comme le moyen âge de la Nubie, n'offrent en effet qu'une série de luttes entre les populations diverses de cette contrée. Les révolutions intestines qui changent successivement la face du pays, les ambitions subalternes qui s'en disputent incessamment la possession , et le jettent dans une agitation perpétuelle, remplissent seules cette période, si obscure d'ailleurs, et ont à peine des droits à l'attention de 1 histoire.

Tel était à peu près l'état ou l'invasion arabe trouva la Nubie , après la conquête de l'Egypte par le lieutenant de Mahomet , l'an 641 de notre ère. La venue des sectateurs du Coran , conquérants fanatiques et avides, qui embrassèrent dès lors cette contrée dans leur vaste invasion , eut pour effet d'imposer au moins la loi de leurs armes partout victorieuses , et de do* miner le désordre. Vers cette époque,

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fut rétabli un ordre de choses à peu près régulier , et , comme dans l'antiquité, fondé et sur les intérêts du négoce et sur la protection d'une croyance religieuse. L instinct arabe s'empare dès lors de toutes les voies commerciales anciennes et les vivifie , puis il s'élance bientôt au delà des limites déjà connues. A l'aide du chameau , cet instrument docile et infatigable de son génie -entreprenant , il ouvre des routes nouvelles au travers des déserts à l'ouest du Nil , et franchit des espaces jusqu'alors considérés comme inaccessibles à tout être vivant. Ses relations les plus étendues avec des régions presque ignorées dans l'ultérieur de l'Afrique , et le monopole de tous les débouchés du commerce, exploité par les nouveaux maîtres de la région du Nil , vinrent alors rendre une activité extraordinaire au négoce de la Nubie, longtemps paralysé dans son essor par des agitations continuelles, et ils appelèrent sur ses principaux marchés plusieurs migrations des contrées diverses de l'Afrique.

L'esprit du Coran, ainsi secondé par la cupidité et l'instinct mercantile, avait en même temps fait de rapides progrès , et effaçant , à l'aide de cet auxiliaire puissant , les différences et les distinctions du sang , avait insensiblement réuni les vainqueurs et les vaincus par un lien commun. Au milieu de cette variété de familles africaines fixées sur les principaux foyers du négoce , la supériorité du génie arabe , longtemps dominante , avait pour ainsi dire fondé une sorte d'unité qui s'était maintenue même au delà de l'influence qui l'avait produite; car, de même qu'en Égypte, où, selon Macrisy, les tribus qui avaient pris part à la conquête s'étaient bientôt perdues et anéanties dans la population conquise, la plupart des ramilles arabes , exclusivement livrées au négoce, et en contact permanent avec les races nombreuses attirées sur les marchés nubiens , avaient fini aussi par se fondre avec elles. Le trafic actif des esclaves noirs avait hâté d'ailleurs cette fusion du sang, et contribué da-

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vantage encore à altérer la pureté de la race conquérante. Toutefois, plusieurs de ses tribus , ainsi que nous l'avons exposé plus haut , gardèrent et leur nom et la tradition de leur origine, en s'isolant, au milieu même des habitants de la Nubie. Pasteurs bien plus qu'agriculteurs, un certain nombre , obéissant à une impulsion héréditaire, avait, à la suite de la conquête, assis ses tentes auprès des sources et des pâturages, et s était perpétué dans ses mœurs patriarcales et son indépendance nomade, loin des rives peuplées du Nil. Tel est l'état où on les retrouve encore aujourd'hui.

Les croyances religieuses qui avaient inspiré les conquêtes si rapides de l'islamisme ne s'étaient pas non plus affaiblies avec le temps ; elles avaient survécu dans toute leur énergie aux premiers moments d'un enthousiasme fanatique et de l'entraînement belliqueux. A côté des fondations de l'église copte , la Nubie vit s'élever les mosquées des musulmans. Des établissements où l'on enseignait la loi du prophète, lieux saints où résidaient les chefs religieux et les propagateurs de la foi nouvelle , assis en divers points du territoire , assurèrent la durée de la conquête et l'influence morale des conquérants, en entretenant la ferveur des sectateurs du Coran , et en convertissant de nouveaux prosélytes à ses doctrines. Il subsiste encore sur le sol nubien des restes de ces foyers de dévotion et d'enseignements religieux»

Au commencement de notre siècle , Burckhardt en a reconnu l'existence à Damer, ville située au confluent de l'Atbarah et du Nil, et entièrement soumise encore à cette époque au pouvoir théocratique des fakys, personnages saints qui continuaient à enseigner la loi religieuse, à interpréter le texte du Coran et certains points du dogme. Le grand faky de Damer était en vénération parmi les musulmans de cette partie de la Nubie , et même en des contrées plus éloignées , dont la jeunesse venait s'instruire à cette école. Cette théocratie, toujours indépendante au milieu des révolutions polt-

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tiques de la contrée, semblait, par son éloignement, a voir échappé si non à l'autorité religieuse des successeurs de Mahomet, du moins à leur action temporelle. Les califes, maîtres de l'Égypte, paraissaient n'avoir jamais étendu leur domination directe en Nubie plus loin que les préfets de Rome , leurs prédécesseurs ; et, comme les Romains, ils avaient eu , selon plusieurs auteurs arabes , à redouter plus d'une fois les invasions subites des nomades du désert oriental de Nubie , entre autres des Bedjah, descendants des Bugaïtes déjà cités , race indomptable et audacieuse, qui portait à ('improviste la dévastation et le pillage jusqu'aux environs du Caire , résidence des califes , et se dérobait à leur vengeance par une fuite rapide. Cependant la dynastie des califes qui régnait sur l'Egypte n'avait pas été sans influence sûr l'état intérieur de la Nubie. Leur gouvernement éclairé, célèbre par toutes les merveilles de la civilisation orientale, par l'élégance et la courtoisie, nous dirions presque chevaleresques, des mœurs, tirant un éclat plus durable encore des encouragements donnés à la culture des lettres, des arts et des sciences, marque aussi l'une des plus belles époques de l'histoire de la région du Nil. Vers ce même temps , la langue arabe, introduite sur le continent africain , était devenue l'idiome usuel du commerce , et le seul véhicule des lumières et du progrès. Les califes ne manquèrent pas à leur origine arabe, et accordèrent une protection spéciale au négoce, en favorisant habilement son extension , et ouvrant aux marchés de l'Égypte de nouveaux débouchés et les relations les plus vastes. L'institution d'un pèlerinage que tout musulman doit accomplir une fois en sa vie aux saints lieux de l'Arabie, fut l'une des sources les plus fécondes de leur puissance. Sous la protection de leur autorité, respectée au loin en Afrique, des caravanes partiesde plusicurspoints du Soudan, de l'Abyssinie, du Darfotir, du Kourdofan et des cotes occidentales de ce continent, sillonnèrent des espaces considérables , et amenèrent an-

nuellement , sous le prétexte d'un acte de piété , et les croyants et les marchandises de tous pays , à un rendezvous général dans la région du Nil d'où partait la grande caravane de la Mecque.

Les instincts dominants du caractère arabe, l'avidité du lucre et PexàJtation fanatique, ainsi habilement mis en œuvre , exercèrent une action réciproque , et devinrent un mobile puissant qui atteignit les limites les plus reculées des vastes contrées de l'islamisme. Cette politique porta ses fruits, et bientôt l'Egypte s'était emparée, par ces voies régulières, du monopole presçjue exclusif des relations entre l'Orient et l'Occident.

La Nubie en avait aussi particulièrement ressenti les effets , et avait vu renaître dans son sein une activité extraordinaire. Les ports, depuis longtemps peu fréquentés , s'ouvrirent à l'empressement des marchands et à la foule des pèlerins , qui , à certaines époques , affluaient aussi sur le littoral de la mer Rouge, l'une des plus courtes avenues des lieux saints , guidés non moins par des vues intéressées de spéculation que par la ferveur religieuse. Les bords du Nil avaient vu des stations commerciales , des entrepôts du négoce africain, se relever, et rappeler en quelque sorte la prospérité des établissements antiques. Vers la position même de l'ancienne Méroé, et non loin des débri s de cette métropole , la ville de Chendy était devenue le marché le plus fréquenté de la Nubie, et son territoire étendu avait bientôt formé dun État indépendant.

Suivant la traition , seize princes de race arabe , dont la chronologie s'est conservée , le gouvernèrent pendant 235 ans. Dans cette situation favorable , que la nature semble avoir créée pour être le siège d'un établissement commercial , Chendy avait absorbé alors la plus grande 'partie du négoce africain.

Sur cette place étaient transportés, pour être exportés- ensuite, la poudre d'or, l'ivoire, la gomme, la corne de rhinocéros, les plumes d'autruche , les pelleteries, le cuivre, le séné, le sel, et

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une foule d'autres articles. Une branche fort ancienne du commerce nubien , le traûc des esclaves , y avait pris une très-grande extension, qui s'est conservée jusqu'à nos jours. La Nubie fut de tout temps en possession du transit le plus actit de ce genre de négoce. Chendy, Scnnûar, Berber, virent refluer de l'Abyssinie et des contrées intérieures de l'Afrique, une foule d'enfants des deux sexes enlevés à leurs familles pour aller en grande partie peupler les bazars et les harems de l'Asie. Dans les habitudes dépravées et les mœurs toutes matérielles des civilisations orientales, entretenir une certaine quantité d'esclaves fut un luxe dont les palais des grands ou les habitations des particuliers opulents ont conservé la tradition jusqu'à notre temps. Ce trafic honteux et avilissant pour l'espèce est demeuré le plus vh vace de tous, depuis que le développement de la navigation, en ouvrant par le cap de Bonne-Espérance de nouvelles voies de communication entre l'Europe , l'océan Indien et une partie de l'Orient, a restreint le négoce africain et diminué l'exportation des autres denrées , dont il avait été presque exclusivement en possession par les ports de la mer Rouge et par l'Egypte.

Une autre cause était venue ajouter encore à cette décadence de la Nubie.

Au seizième siècle de notre ère, le gouvernement éclairé des califes avait fait place au despotisme fataliste et ignorant des Turcs ; et, sous ces maîtres nouveaux , l'Egypte avait vu tarir les sources d'un reste de prospérité.

3L,a Nubie avait été assez heureuse pour échapper à ce, joug fatal ; l'autorité des pachas d'Égyptc ne dépassa pas Ibrim, ville située à quelque distance au-dessus de la cataracte d'Assouan, et où les Turcs eurent leur dernière garnison. Ibrim inarque la limite méridionale du pays connu en géographie sous le nom de Nubie turque. Si, a'un côté, l'inertie et l'immobilité de l'administration turque n'avaient rien fait pour favoriser les relations du négoce au dehors, d'autre part, l'arbitraire et l'avide fiscalité des pachas eurent bientôt paralysé l'essor commercial , et

presque fermé à la Nubie son principal et dernier débouché.

Le despotisme des pachas délégués par le sultan de Constantinople au gouvernement de l'Égypte n'avait pas encore porté au dernier degré les résultats d'une mauvaise administration, et tari entièrement les sources de sa prospérité. Des maux plus grands étaient réservés à cette contrée, sous l'oppression de tyrans plus nombreux appelés Mameluks. Esclaves affranchis investis de la confiance de leurs maîtres , sans autres titres que la faveur qu'ils avaient acquise par une servilité sans bornes, ces enfants de la Circassie étaient passés de la mollesse des harems à l'exercice de l'autorité , et avaient Gni par se substituer insensiblement à la race turque dans le gouvernement du pays. Étrangers à la vallée du Nil par leur origine , ils l'accablèrent d'exactions et la traitèrent en terre conquise. Presque indépendants de Constantinople, les Mameluks faisaient peser leur joug insupportable sur l'Égypte depuis trop longtemps , lorsque enfin , en 1798, une armée de la république française vint , sous le commandement du général Bonaparte, détruire cette puissance odieuse. Vaincus partout où les armes françaises purent les atteindre, les restes de cette milice belliqueuse se réfugièrent en Nubie , où le général Belliard les poursuivit à une certaine distance au-dessus des cataractes d'Assouan. Ils se retirèrent dans la province de Dongoîah , qu'ils ne devaient plus quitter que pour courir à leur perte définitive.

Après une durée de trois années, la domination française avait cessé en Égypte ; mais l'influence de son administration juste et régulière avait laissé des traces profondes , et le gouv ornement de cette contrée ne pouvait plus retourner en des mains indignes de recueillir cette succession , ou retomber immédiatement à l'inertie apathi-

Sue du régime turc , cause première e tous ses maux. Pour remplir cette mission, devenue difficile, un homme se rencontra, qui , à la décision et à la fermeté , savait allier l'habileté et la souplesse d'esprit. Doué d'un coup

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d'oeil sûr, et de cette hauteur de vues qui, alors qu'elle s'exerce dans une certaine sphère, prend à bon droit le nom de génie, le pacha appelé à ce gouvernement, Mohammed-Aly jugea nécessaire d'achever l'œuvre de la destruction des Mameluks, commencée par la France. Une de ces exécutions sanglantes , que des motifs de haute politique ont parfois justifiées comme des rigueurs nécessaires, délivra pour toujours l'Égypte de ce joug redoutable. Cette province , toutefois , ne recueillit pas tous les fruits qu'elle pouvait attendre d'une administration plus éclairée. Les préjugés séculaires de l'islamisme , la suzeraineté que la Porte exerçait encore sur le gouvernement renaissant de l'Égypte, l'état des esprits enfin , ne permirent pas alors peut-être des réformes et l'amélioration du sort des populations. Elles n'eurent au contraire qu'à supporter des charges plus considérables et des maux perpétuels. Toute l'activité de l'esprit supérieur qui régissait l'Égypte se porta vers le monopole commercial et l'extension de la domination égyptienne ou arabe. Dans ce but, de grands sacrifices en hommes et en argent pourvurent à la formation d'nn état militaire imposant et à l'équipement de flottes considérables. Dès l'année 1822, Mohammed-Aly avait envoyé une armée , sous la conduite de l'un de ses fils nommé Ismayl , soumettre la Nubie presque entière à son autorité.

Cette contrée était alors divisée en plusieurs petits Etats indépendants , gouvernée par des méliks dans la famille desquels l'autorité était en quelque sorte héréditaire. Pour cette expédition lointaine , des moyens extraordinaires furent mis en 'œuvre.

Plusieurs centaines débarques chargées d'approvisionnements , de vivres et de munitions, remontèrent le Nil , et furent , à l'aide de palans et à force de bras, remorquées au delà de la seconde cataracte, au travers des rescifs et des écueils multipliés qui , pendant un long espace , obstruent le cours du fleuve. Un assez grand nombre d'hommes périt dans cette opération , et beaucoup de barques furent perdues

avec leur chargement. Pour la première fois , la navigation à la voile apparut aux yeux étonnés des populations des rives du Nil supérieur.

A l'exception de la race belliqueuse des Chaykiés , qui défendit courageusement , mais en vain , son territoire et son indépendance, les armes de Mohammed-Aly conquirent facilement les États de Dongolah, de Berber, de Chardy , d'Halfay , le Kourdofan , et enfin le royaume de Sennâar, qui avait été fondé vers l'an 890 de l'hégire par les Foungis. Cette population , venue du Midi , avait constitué une monarchie qui , sous vingt-neuf rois , aurait régné pendant 335 ans , d'après la chronique locale recueillie par M. Caiilaud. Cet Etat avait pour tributaires les méliks de Chendy, de Damer, et le territoire des Chaykiés au nord , et au midi le Fazokl , le Bourouni et autres pays. L'expédition égyptienne s'avança , au midi , jusqu'à ces dernières contrées , et même chez les nègres de Kamamyl , où fut établie la limite de l'autorité du pacha d'Égypte. Ainsi s'était renouvelée , sous le Yegne de ce prince , une de ces entreprises hasardeuses dont les maîtres de l'Égypte n'avaient pas donné l'exemple depuis les Pharaons.

Les divers États soumis ne formèrent plus dès lors que des provinces dépendantes de l'Égypte , et où une autorité purement nominale fut conservée à quelques méliks. Plusieurs d'entre eux , toutefois , furent entièrement dépossédés , et par la suite fomentèrent des insurrections et des troubles. On attribua à cet esprit de vengeance un événement fatal qui si-

ânala l'issue de la campagne. Heureux u succès de ses armes , Ismayl , passant par Chendy pour retourner en Egypte , voulut se réjouir avec ses amis dans un repas nocturne célébré en un lieu isolé , à quelque distance de la ville. Lorsque , au milieu de la nuit, les convives furent plongés dans un sommeil profond , un incendie allumé par une main ennemie consuma rapidement la maison et ceux qu'elle renfermait. Une série de rigueurs et de persécutions , en vengeant la mort

d'ismavl , irrita les esprits , et causa des séditions sur plusieurs points de la Nubie; mais elles furent bientôt réprimées , et l'autorité du pacha d'Êgypte n'a cessé depuis cette époque d'y être respectée.

Cette province supporte les mêmes charges que l'Égypte en hommes et en argent ; elle subvient au recrutement de l'armée , et est soumise au régime du monopole commercial.

A plusieurs époques de son règne prolongé , Mohammed-Aly a fait rechercher les mines d'or et d'autres métaux que la tradition attribuait à certains cantons de la Nubie , et particulièrement au Fazokl. Mais ce ne sont pas là les seuls trésors que renferme ce riche territoire , et le temps sans doute en révélera d'autres bien plus précieux que ce sol peut produire, sous l'heureuse influence d'une administration intelligente et éclairée sur ses véritables intérêts. line main ferme a établi l'ordre dans les différentes parties de la Nubie , et les a , sinon civilisées, du moins soumises comme l'Égypte à une sorte d'unité gouvernementale et de police régulièrement organisée, avantage que ne possèdent

f>as au même degré tous les États de 'Orient. Mais là s'arrêtent les tentatives de réforme ; les esprits supérieurs et les novateurs les plus hardis rencontreront toujours aes obstacles invincibles à toutes régénérations socia-

les et politiques dans les habitudes invétérées de spoliation et de concussion pratiquées à tous les degrés par les agents mêmes du pouvoir. C est ainsi qu'en changeant de maître , les habitants de la Nubie n'ont pm vu leur condition s'améliorer. Là, ainsi qu'en Egypte, les bras manquent à l'agriculture ; le travail de l'homme ne lui appartient pas plus que la terre qu'il cultive; et, au milieu même de 1 abondance, il se voit parfois accablé de faim et de misère. Mais cet état de choses doit nécessairement se modifier, ou violemment ou avec le temps, par les soins d'une administration clairvoyante, qui comprendra les bienfaits de la civilisation.

Dans un avenir qui peut-être n'est pas fort éloigné , la Nubie semble appelée à jouer un rôle important. Par sa situation , elle se trouve , de même ue toute la vallée du Nil , comprise ans cette zone où une réaction déjà commencée tend à replacer le centre du mouvement commercial entre l'Orient et l'Occident. Avec sa configuration géographique et les admirables lignes navigables que la nature a réunies sur un point de cette contrée, on peut facilement concevoir quelle destinée brillante serait réservée à cette terre fécondée par la civilisation moderne, et les prodiges que pourraient enfanter de pareils éléments, s'ils étaient livrés à la libre industrie de l'homme.

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