‹ Sénégambie et GuinéeChapitre 20 sur 25 · V U M VERS · texte numérisé non relu

V U M VERS

raon son successeur (Menephtah rr). »

« Un second temple plus grand , continue plus loin le même savant , mais tout aussi détruit que le précédent, existe un peu plus au sud; il est du règne deThoutmosis III (Mœris), construit également en briques, avec piliers-colonnes doriques primitifs, à montants et portes en grès ; c'était le grand temple de la ville égyptienne de Béhéni, qui existe sur cet emplacement, et qui, d'après l'étendue des débris de poteries répandus sur la plaine aujourd'hui déserte, paraît avoir été assez grande. Ce temple était dédié à Ammon-Ra et à Phré, comme la plupart des grands monuments de la Nubie. »

Nous avons insisté sur ce point pour mieux constater l'existence jusqu'ici inconnue et tout à coup révélée de cette ville antique de Béhéni , qui sans doute a devancé les autres localités principales de l'Ethiopie; aucune en effet, d'après les indices qu'elles présentent, ne semble avoir été aussi anciennement et au même degré l'objet d'une attention sérieuse. Ce fait est du plus haut intérêt historique, en ce qu'il marque la première phase certaine des annales de l'Ethiopie, et qu'il nous apprend quelles furent, pendant une certaine période, la situation permanente de l'Egypte et son attitude vis-à-vis des barbares méridionaux; il fixe positivement l'un des points occupés par elle en Éthiopie , et peut-être la limite extrême de sa domination sur le cours du Nil, à une époque précise et bien déterminée; il se rattache enfin à l'événement le plus célèbre dans l'histoire de la région du Nil, l'invasion des peuples pasteurs de l'Asie. Sous ce dernier point de vue, nous sommes amenés a remarquer que les attaques qu'Osortasen avait eues à réprimer au midi se renouvelèrent sous son successeur Amenemhè (nommé Timaos et Concharis par la vieille chronique et ses abréviateurs). Dans une légende des tombeaux de Béni-Hassan-el-Radim , ce prince, qui ferme si malheureusement la série des règnes de la seizième dynastie, dit tex-

tuellement qu'il a entrepris plusieurs guerres , notamment contre les Éthiopiens. En rapprochantles circonstances et les dates, n'est-on pas frappé par une certaine coïncidence, et n'y a-t-il pas là une révélation historique? Tandis qu'une lutte acharnée occupe au midi toute l'attention de l'Égypte, au nord les populations asiatiques, épiant le moment favorable à leurs desseins, réunies avec la promptitude des nomades, franchissent le désert en quelques mar- . ches, et, par une irruption soudaine, leur multitude armée, race impure, possède enfin, et presque sans combat, une proie si longtemps convoitée.

La vallée du Nil tombe au pouvoir des barbares , qui , selon le récit de Manéthon , conservé par l'historien juif Josèphe, signalent leur présence par l'incendie des villes, la ruine des temples, et par tous les excès de l'oppression la plus tyrannique. Amenemhè, surpris par cette invasion , mal préparé à la repousser, succomba toutefois avec courage pour la défense du pays, l'an 2082 avant Jésus-Christ, après six ans de règne. Dans cette circonstance désastreuse , l'Égypte avait été évidemment absorbée tout entière au midi , et avait ainsi failli à cette

[>rudence , à cette vigilance actives qui 'avaient maintes fois préservée, en assurant le succès de sa résistance pendant un laps de temps considérable , et jusqu'au dernier règne d'une dynastie qui était la seizième depuis celle qu'avait inaugurée l'avènement de Ménès. Pour conserver une conquête si précieuse , l'instinct des peuples nomades les porta à éviter cette même faute qui avait amené la perte de l'Égypte et leur propre succès. Sur les ruines d'une ville antique , située dans le désert , vers les abords de la vallée du Nil, du côté de l'Orient, poste avancé qui naguère , sans doute , avait eu au nord la même destination que Béhéni au midi , ils élevèrent une place forte nommée Aouaris, où ils tinrent des troupes en nombre imposant , toujours prêtes à conjurer le danger incessamment menaçant pour eux-mêmes du côté de l'Asie. Une fois

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en effet, cette voie frayée à l'Orient, des concurrents nombreux, des imitateurs redoutables s'étaient bientôt révélés aux nouveaux possesseurs de l'Épvpte; déjà sur leurs traces se ruait a l'enviune tourbe indisciplinée de hordes pressées qui , à leur tour, ambitionnaient une part de la conquête à laquelle toutes se croyaient des droits égaux. Cette circonstance explique comment, pour conserver une possession si précieuse, les pasteurs durent entretenir constamment une grande partie de leurs forces dans le camp retranché d'Aouaris, et opposer en même temps, du côté du Midi, une barrière au patriotisme de la nation égyptienne ardente à recouvrer ses foyers ; situation qui devait à son tour devenir fatale à l'usurpation, et assurer plus tard le retour de la civilisation et son triomphe sur les barbares. Ces nomades sont mentionnés dans les textes les plus anciens sous la dénomination de Hyk- Shos , qui a paru à quelques-uns s'appliuer particulièrement à la racearabe, et ans laquelled'autres ont non sans quelque fondement, cru trouver une analogie avec celle deSchéto, dénomination appliquée génériquement dans les textes hiéroglyphiques des monuments anciens, à une grande famille du nord de l'Asie, évidemment celle des Scythes.

Quoi qu'il en soit, si l'époque de cette conquête fatale bien connue dans l'histoire a pu être fixée avec quelque certitude, la plupart de ses conséquences sont restées obscures, et il serait difficile de déterminer précisément les limites qu'elle atteignit en remontant la vallée du Nil vers l'Éthiopie. La barbarie s'était acharnée à détruire sur son passage tous les monuments d'une civilisation et surtout d'une religion qui tendaient à rappeler et régénérer un ordre de choses , une organisation puissante, qu'il fallait entièrement anéantir pour mieux assurer la possession de la conquête. Ainsi fut tarie la source où la critique historique eut puisé des lumières si précieuses pour constater l'état de la société et de la civilisation , antérieurement à cette catastrophe. S'il fallait n'assigner d'au-

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très limites à la conquête des barbares que celles où apparaissent des monuments antérieurs à leur venue, on serait amené à conclure que le sol de la civilisation tout entier eut à subir ce joug dévastateur. Ce débordement, après avoir labouré les rives du fleuve en remontant son cours, semblerait ne s'être arrêté que devant la barrière formée par les cataractes nubiennes et leurs masses granitiques ; l'instinct de déprédation et de ruine méprisant l'ariditéde la terre d'Éthiopie , aurait abandonné cette retraite à peu près déserte aux restes de la nation égyptienne, pour retourner vers la riche Memphis, en bouleversant de nouveau et de fond en comble ce que son premier passage avait épargné dans la Thébaïde et les autres provinces de l'Égypte. A peine, en effet, si la vallée du Nil, depuis son extrémité septentrionale jusque vers la cataracte d'Assouan , sa frontière au midi , a conservé des traces visibles de ce qu'elle fut avant cette conquête désastreuse. Il faut excepter cependant les fameuses pyramides de Memphis, ces masses qui ont fatigué l'ardeur destructrice de tous les conquérants de l'Égypte, et attestent sa puissance dès la plus haute antiquité.

Il en est de même de quelques tombes échappées à la dévastation, dans les profondeurs de la terre ; telle est aussi cette quantité prodigieuse de matériaux, débris des monuments les plus anciens, employés par suite dans des reconstructions postérieures , et dont Je témoignage incontestable nous révèle un état de choses si régulièrement constitué et arrivé à un si haut degré de maturité, que les vicissitudes et les épreuves les plus rudes ne devaient servir qu'à en raviver la séve et à en augmenter l'éclat. En effet, sans entrer plus avant dans cette question qui n'intéresse qu'indirectement notre sujet, il nous suffira d'établir que telles étaient et la puissance et la vitalité des institutions nationales dans la région du Nil, et qu'elles y avaient poussé des racines si profondes, qu'une occupation étrangère de près de trois siècles n'avait pu les extirper, et, qu'aussitôt après

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l'expulsion des peuples pasteurs, elles renaissaient plus fortes que jamais.

Il est même assez curieux, sous le point de vue philosophique, de remarquer que les nomades eux-mêmes en avaient subi jusqu'à un certain point l'influence inévitable. Des habitudes de fixité, commandées par la constitution physique de la région conquise, avaient uni insensiblement par remplacer chez eux les mœurs indépendantes et l'instinct de mobilité. L'ordre constant et la périodicité des phénomènes avaient enfanté une certaine régularité dans un État encore grossier, la stabilité dans le pouvoir, et par suite , des vues de prévoyance et de saine administration. Enfin, soit par imitation des institutions locales, soit

f>ar cette tendance commune à tous es peuples conquérants, qui les porte à tirer tout le fruit possible de la conquête et des populations soumises, le gouvernement des pasteurs s'accoutumait à chercher des ressources nouvelles dans l'agriculture, et obtenait de ses travaux l'abondance et les trésors du sol le plus fécond. Un fils des tribus nomades, Joseph, devenu premier ministre d'un roi de cette race asiatique, puisait à cette source des secours pour sa terre natale affligée par la famine, et nourrissait les siens des bienfaits du Nil, mis en réserve avec une sage prévoyance.

Ainsi donc l'Égypte avait à son tour subjugué en quelque sorte ses conquérants par l'ascendant irrésistible de ses institutions et la bénignité de son climat. En même temps que leurs mœurs avaient subi cette influence, leur rudesse native, l'audace de leur fougue s'étaient énervées au sein d'un bien-être constant et auparavant inconnu. Tandis que cette race belliqueuse avait perdu de son énergie primitive dans les habitudes d'une vie sédentaire et facile, l'ancienne population indigène , dépossédée en grande

Sartie, refoulée a l'extrémité mériionale de l'Égypte, et dans l'Éthiopie inférieure , s'était au contraire retrempée dans les fatigues de la guerre et dans des épreuves de toute espèce ; une

lutte de près de trois siècles, soutenue sous la conduite de ses rois de race antique, avec des alternatives diverses, lui avait révélé le secret de ses forces. Persévérants dans une cause saiute et nationale, animés par l'espoir de reconquérir un jour les foyers de leurs ancêtres, les héritiers légitimes de ce riche patrimoine avaient subi les vicissitudes les plus rudes pendant deux cent soixante ans environ. Ces temps de l'occupation étrangère , époque d'abaissement et de deuil national, avaient vu inaugurer, sous de sombres auspices , une dynastie nouvelle appelée à remplir la mission noble, mais difficile , oie défendre les derniers remparts de la société, de sauver la civilisation et ses institutions en péril. Cette dynastie, comme les précédentes, issue de la vieille souche des Pharaons, était la dix-septième dans l'ordre chronolo-

§ique, et fut composée de six princes, ont nous devons les noms, jusqu'ici tombes dans l'oubli , aux savantes révélations de Champollion le jeune. Les extraits de la chronique de Manéthon, en effet, ne mentionnent que les noms des chefs asiatiques qui eurent successivement le commandement pendant le séjour de la horde conquérante sur le sol de l'Égypte. Les abréviateurs de l'annaliste égyptien, et notamment le plus ancien d entre eux, passèrent complètement sous silence les règnes des princes indigènes, et choisirent entre les deux autorités qui partagèrent simultanément la domination de la vallée du Nil, la série des dominateurs de fait, quoique temporaires, de l'Égypte, comme la continuation naturelle desdynasties qui l'avaient précédée. Il y eut peut-être, dans cette préférence, quelque orgueil de race chez k premier de ces compilateurs.Josèphe, l'annaliste juif, devait se plaire à reconnaître des ancêtres dans ces Asiatiques devenus les maîtres de l'Égypte; de son temps . on pouvait se faire honneur de pareils exploits , et revendiquer sans honte une communauté traditionnelle d'origine et une solidarité d'état et d'actes, qu'une autre époque devait qualifier de barbares.

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Quoi qu'il en soit , la nation égyptienne de son côté avait, malgré le malheur des circonstances , continué d'enregistrer soigneusement ses propres annales. Dépossédée de ses foyers, elle n'avait pas cessé de voir les seuls véritables et légitimes maîtres de l'É-

Î[ypte dans la continuation de cette ignée de chefs issus de son sang, qui remontait à ses origines, et dont elle était accoutumée à révérer l'autorité , pour ainsi dire, à l'égal de la puissance divine. Grâce à cette sollicitude religieusement patriotique , à cette intelligence des droits imprescriptibles d'une nation civilisée, il a été possible de réparer la partiale omission des abré- ▼iateurs de Manéthon l'Égyptien , dont le texte original avait mentionné sans aucun doute avec une exactitude et une attention scrupuleuses les noms des princes indigènes en parallèle de la série des conquérants asiatiques. La science a , de nos jours , comblé cette lacune , et a trouvé des matériaux propres à restituer la série en quelque sorte légale des dynasties nationales.

La table généalogique , dite d'Abydos, du nom de la localité où elle a été découverte, et dont un voyageur français, M. Cailliaud, a donné Tune des premières copies , document inappréciable qui a été corroboré de plusieurs autres fragments de listes trouvés sur les monuments originaux , presque contemporains de l'époque qui nous occupe, assigne à la dix-septième dynastie six Pharaons, dont les règnes 6ont évidemment collatéraux à la domination des chefs asiatiques qui usurpèrent le trône de PÉgypte pendant deux cent soixante aunées , durée également attribuée à cette dix-septième dynastie.

Nous ne pouvions nous dispenser de mentionner un fait aussi Important pour la chronologie et l'ordre de succession des dynasties indigènes de PÉgypte ; aussi bien , il rentre dans notre sujet , en ce qu'il jette un jour tout nouveau sur l'existence des restes de la société égyptienne vaincue et refoulée dans la région méridionale , et sur une période d'environ trois siècles de*

meures jusqu'ici une époque de confusion et d'obscurité presque complètes.

Ces notions suppléent, d'ailleurs, au silence de l'histoire écrite et à la rareté des monuments élevés en tout ou en partie par les six Pharaons de la dixseptième dynastie, et portant, selon l'usage, leurs noms à ce titre spécial, renseignements qui eussent été bien précieux. Il semblerait, en effet, qu'entièrement absorbés par leur mission sacrée , par une lutte de tous les jours et ses vicissitudes continuelles, ils eurent à peine le loisir de fonder des édiOces , de consacrer quelques sanctuaires aux dieux exilés dans l'Egypte méridionale, et dans cette partie de l'Éthiopie qui en est limitrophe, et où l'on n'a jusqu'ici rencontre que fort peu de traces de leur séjour. Mais ils avaient tous ensemble bien mérité de la nation par leur courageuse persévérance durant l'adversité ; leur mémoire ne pouvait périr sur une terre où les nobles souvenirs, comme tous les sentiments moraux, restaient profondément gravés. Leurs noms furent religieusement conservés dans les listes généalogiques, et dans l'ordre de succession des dynasties royales, pour être transmis à la postérité; le plus révéré parmi eux, celui d'Ahmosis qui eut la gloire de purger la vallée du Nil de la présence d'une race impure, ferma dignement cette série honorée à si juste titre dans les fastes de PÉgypte, comme elle avait droit de l'être par la suite chez les nations policées. Si par malheur, en effet , les nations barbares se fussent perpétuées plus longtemps dans la possession de la vallée du Nil, les restes de la race égyptienne eussent été infailliblement anéantis , étouffés avec leurs institutions, leurs croyances et leur génie social, auxquels se fussent, avec le temps, substitués l'instinct et les mœurs mobiles des nomades, incessamment alimentés par de nouvelles migrations des tribus asiatiques; et dans ce cas, qui pourrait dire quel avenir était réservé aux civilisations, filles atnées de PÉgypte, qui brillèrent d'un éclat si vif dans l'antiquité ? En jetant un regard en arrière, on

ne saurait refuser son attention aux phases mémorables de cette lutte si éloignée de nous et par le temps et par la distance, à la seule pensée qu'alors se décidait l'avenir des sociétés modernes elles-mêmes; que, grâce aux succès des armes égyptiennes, des bords du Nil partirent aés colonies qui, plus tard, arrachèrent le midi de l'Europe à l'étatsauvage ; pourrait-on enfin oublier que si la civilisation ne fût pas sortie victorieuse de cette crise, elle n'eût pas recueilli et adopté un enfant des captifs barbares, né dans son propre sein, nourri et élevé dans ses idées , dans les principes de ses lois, de ses institutions civiles et religieuses, et prédestiné à devenir le législateur d'un peuple sur une autre terre où le germe des lumières puisées en Egypte devait se féconder, puis s'épurant ensuite, éclairer bientôt l'Occident, et se répandre enfin dans le monde entier?

• Sous le dernier des princes de cette dix-septième dynastie, les calamités nationales avaient enfin cessé par l'entière expulsion de la race asiatique hors de la vallée du Nil proprement dite. Par des exploits heureux, Ahmosis avait couronné ces efforts persévérants , et terminé une lutte de près de trois siècles. Son règne avait vu ce que peuvent enfanter, dans l'adversité même la plus longue, l'énergie et la

Suissance d'une nation homogène, forte e ses droits et de la légitimité de sa cause, unanimedans son action, comme dans l'attachement à ses institutions et dans sa foi en l'avenir du pays.

Ces chefs n'avaient failli nulle part à leur mission sacrée ; le Midi aussi bien que le Nord témoignait de leur vigilance infatigable, et il subsiste encore des traces de leurs efforts pour préserver le dernier asile de la civilisation contre les envahissements de la barbarie. Le musée de Genève possède une stèle qui rappelle une expédition entreprise contre les Éthiopiens par l'un de ces princes, l'an 19 de son règne, c'està-dire, alors même que cette dix-septième dynastie, à son avènement, avait à lutter en même temps contre l'invasion asiatique. Les successeurs de ce

prince , suivant certains renseignements, semblaient avoir continué cette œuvre laborieuse. L'un d'entre ceux de cette dynastie gui portèrent le nom d'Osortasen , ne s était pas montré moins actif, et son cartouche royal, inscrit à l'extrême limite de la domination égyptienne au midi, dépose de l'attention dont ce point avait été l'objet sous son règne. Au delà des cataractes d'Ouadi-Halfah et au sud de l'Ouadiel-Hadjar (la vallée des pierres , ainsi nommée par les Arabes à cause de la multitude d'écueils et de récifs dont le cours du Nil y est obstrué,) les Pharaons avaient , à cette époque, formé sur les deux rives du fleuve des établissements dont il subsiste encore des traces évidentes , telles que des restes d'enceintes et des temples à demi ruinés. Il semblait que le choix de cette localité, appelée aujourd'hui Sernné, peut-être de sa dénomination antique, eût pour but de compléter par une position avancée la déiense du territoire, déjà protégé contre les entreprises des hordes méridionales par les obstacles naturels qui s'opposent en cet endroit à la navigation du fleuve, et par une autre position, Béhéni, dont nous avons parlé. Une inscription de l'un des temples de Semné prouve que cet édifice fut dédié au dieu Nil, et à un Osortasen de la 17e dynastie, divinisé, comme pour confondre dans les mêmes hommages de respect et de reconnaissance et le fleuve et le prince qui l'un et l'autre protégeaient la frontière méridionale. L'établissement tout stratégique, sansdoute, deSemné avait reçu d'ailleurs une certaine extension sous différents règnes ; d'après les relations de quelques voyageurs, le cartouche d'Anmosis y a été retrouvé, et l'achèvement ou fa restauration des temples appartient, comme nous le verrons, a la dynastie suivante. En insistant sur ce point, nous avons voulu indiquer les limites étroites dans lesquelles la puissance égyptienne fut alors renfermée du côté de l'Ethiopie.

Après le règne glorieux d'Ahmosis, son fils Aménoph, le premier roi connu sous ce nom , était monté sur le trône

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des anciennes dynasties, glorieusement restauré, vers l'an 1822 avant J. C.

Digne continuateur de ses devanciers, Aménoph avait mis la dernière main à l'oeuvre paternelle, et hâté, par un traité , l'évacuation du camp retranché d'Aouaris, où s'étaient réfugiés et tenaient encore les restes des Asiatiques vaincus. Quoique, par ce changement de règne, la royauté ne passât pas à une autre famille, etque le (ils eût succédé à son père dans l'ordre naturel, toutefois, pour éterniser sans doute le souvenir de l'entière expulsion d'une race impure et marquer davantage l'ère de régénération qui s'ouvrit sous les auspices de ce prince , Aménoph Ier, d'après la chroniquedeManéthon, inaugura une dynastie nouvelle, la dixhuitième dans Tordre chronologique, et la plus fameuse entre les dynasties pharaoniques. Jamais, en effet, la puissance égyptienne n'avait atteint un plus haut degré de splendeur que pendant la plupart des dix-sept règnes qui , selon les extraits de l'annaliste égyptien, composèrent cette dynastie , et eurent ensemble une durée d'environ trois cent cinquante ans. A peine échappée à la catastrophe qui l'avait poussée au bord de l'abîme, et rentrée dans la possession de ses foyers, la nation égyptienne s'était mise tout entière à l'œuvre des restaurations; avec une ardeur fervente , elle avait relevé les sanctuaires de ses dieux, les palais de ses rois , dans leur magniGcence première. A cette époque furent réservés tous les genres de prospérité , le spectacle de tous les prodiges de la puissance à son apogée. A la pratique renaissante et plus splendide que jamais des rits sacres et de leurs pompes imposantes , a la régénération des principes sociaux et religieux remis en honneur, avec le culte des sciences et le prestige des arts, était venue se joindre unegloirenon moins brillante,sinon aussi durable, la gloire des armes avec l'appareil de la puissance militaire.

Le génie profondément politique qui présidait aux destinées de PÉgypte avait compris qu'après une possession de près de trois siècles, qui avait dû

laisser des traces ineffaçables chez les Asiatiques, ce n'était pas sans idée de retour que ces hordes, vaincues autant par la douceur du climat et les habitudes d'une existence facile que par les armes et la courageuse persévérance des anciens maîtres de l'Égypte, avaient renoncé à la jouissance d'une terre si heureusement dotée. Les déserts, l'expérience l'avait trop prouvé, n'étaient plus une barrière insurmontable et une garantie contre de nouvelles invasions. Il semblait que pour prévenir le retour d'une calamité semblable et assurer une protection durable à l'avenir social, une seule voie fût ouverte : conquise une fois , PÉgypte devait à son tour devenir conquérante. Mais en entrant dans cette carrière toute nouvelle, contrastant si étrangement avec ses antécédents , la société égyptienne ne dut pas renoncer cependant aux principes constitutifs de son organisation primitive; elle ne fut pas guidée par une folle ambition, et ne prétendit pas soumettre des populations barbares et insaisissables, recueillir des possessions lointaines et onéreuses. Telle n'était pas sa mission. La plupart des expéditions qu'elle entreprit n eurent d'autre but que d'éloigner un fléau toujours menaçant à ses portes , que de châtier les 'nomades et de leur infliger des tributs considérables. Il s'agissait surtout pour PÉgypte de transporter loin de ses frontières un état de lutte devenu une nécessité permanente, une condition de son existence et de sa conservation; désormais elle était condamnée à promener incessamment , dans les contrées les plus reculées, le spectacle de sa force et de sa supériorité , seule barrière imposante qu'une tourbe indomptable et toujours mouvante n'essayât pas de franchir. La guerre d'ailleurs, mais la guerre lointaine, était un aliment essentiel à l'activité de cette classe nouvelle qui avait pris rang dans la hiérarchie sociale , la caste militaire , dépositaire de la force matérielle, élément bien précieux de la puissance publique tant qu'il s'exerçait au dehors, mais qui pouvait devenir

un embarras et un sujet d'ombrage pour l'autorité sacerdotale, dans le cours régulier et pacifique de l'administration intérieure du pays.

Avee le premier règne de la dix-huitième dynastie, celui d'Aménoph , commença donc à l'extérieur une période de mouvement, remplie par des entreprises et des exploits qui placèrent la puissance égyptienne au rang le plus élevé entre les nations, tandis qu au dedans s'accomplissait la régénération la plus complète , et que les œuvres de la civilisation, reprenant un essor nouveau , jetaient sur cette époque un éclat jusque-là sans égal dans les fastes de la région du Nil. L'Éthiopie elle-même en ressentit les effets , et elle conserve encore les vestiges splendides de la prospérité à laquelle elle fut en grande partie associée, et des souvenirs glorieux que son sol fut alors destiné à perpétuer. Les annales positives de l'Éthiopie prennent leur point de départ à cette phase mémorable, et s'établissent dès lors sur une suite à peu près continue de monuments dont il a été donné aux temps modernes seulement de recueillir les dates positives, et d'expliquer l'orisine par la lecture des noms de leurs tondateurs. A l'aide de ces renseignements devenus authentiques, il est aujourd'hui permis de pénétrer dans cette carrière toute nouvelle, et d'établir une série de faits demeurés confus ou ignorés jusqu'à ce jour.

Avant l'invasion des hordes asiatiques, l'Éthiopie inférieure, qui conline à l'Égypte, semblait, et par la nature ingrate de son sol, et par la pauvreté de ses ressources, n'avoir nourri qu'une faible population. Province avancée au midi, elle n'avait, comme nous l'avons vu , joué qu'un rôle secondaire et défensif ; la ville de Béhéni , dont nous avons signalé la découverte par Champollion le jeune, paraissait en avoir été à cette époque la localité la plus importante, et peut-être aussi la seule position destinée à protéger la vallée inférieure du Nil contre les entreprises des hordes méridionales. La stérilité naturelle du pays fortifiait d'ail-

leurs cette barrière ; l'état d'abandon et de délaissement calculé où il avait été conservé à dessein formait en quelque sorte une lacune intermédiaire entre la barbarie et la civilisation, une terre inhospitalière, désolée, où la convoitise des races à demi sauvages n'avait rien à conquérir. Ce fait est établi par l'absence sur le sol de l'Éthiopie, de monu ments antérieurs à la conquête des Asiatiques. Mais, alors que le joug de la conquête étrangère pesait sur la vallée inférieure du Nil , l'Éthiopie avait en quelque sorte donné asile a la nation egvptienne. Cette contrée méridionale avait nourri les populations refoulées dans son sein ; elle avait fait plus encore en sauvant , pour ainsi dire , l'arche sainte de la civilisation, en recueillant et les dieux exilés avec les collèges sacerdotaux, et les rois dépossédés , et enfin tout ce qui avait des droits à la vénération de l'Égypte.

Pendant 'ces temps malheureux , l'Ethiopie avait été le foyer conservateur où s'étaient perpétuées les idées d'indépendance nationale et les traditions de l'antique organisation sociale. L'Éthiopie avait ainsi donné en quelque sorte une existence nouvelle à la so^ ciété égyptienne; elle avait renfermé et entretenu les germes de la civilisation près de se dessécher, dépôt précieux qu'elle devait encore une fois porter à la terre qui déjà l'avait fécondé. De ces faits était ressorti un enseignement dont la sagesse de l'Égvpte avait tenu compte; les épreuves malheureuses qu'elle avait subies vinrent rehausser pour elle l'importance d'une union longtemps méconnue ou négligée, et resserrer dans l'intérêt d'une défense mutuelle , d'une solidarité nécessaire d'existence et de position, des liens qui remontaient aux origines communes des deux contrées.

Dès ce moment aussi , le sol de l'Éthiopie était demeuré annexé plus intimement à l'Éeypte; elles s'étaient complètement identifiées Tune à l'autre. Associée désormais à l'empire égyptien et à sa fortune , l'Éthiopie s'était trouvée aussi appelée dans la carrière de mouvement et d'activité que la force

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des choses lui avait ouverte. Dès lors aussi, sous l'heureuse influence des mêmes institutions, elle avait participé à* tous les perfectionnements, à tous les bienfaits de la civilisation , dans la mesure de la plus parfaite égalité et de l'unité la plus complète. Les établissements formés, pendant près de trois siècles , par les Égyptiens , sur un sol dont la nécessité avait appris à tirer parti, devaient, dans une si longue période, avoir acquis une certaine importance , et l'avaient conservée en grande partie , alors même que la nation égyptienne était rentrée dans la possession de son patrimoine. Des populations , mélange de deux familles unies d'ailleurs par une affinité antique de race, comme de mœurs et de croyances, s'y étaient perpétuées dans une possession consacrée par le temps et les habitudes , et qui avait vu s'éteindre, avec plusieurs générations successives, le souvenir même d'une condition meilleure sur le sol plus favorisé de la vallée inférieure du Nil.

Tous les procédés de l'industrie égvptienne avaient en outre vaincu l'aridité du sol éthiopique, et les eaux épanchées sur les rives souvent escarpées du fleuve avaient fécondé des sables voués auparavant à une stérilité éternelle. Des agglomérations s'étaient formées autour des principaux centres de production agricole, et une administration attentive leur avait assuré une subsistance conquise en grande partie par le travail des hommes. Par là, le séjour des populations sur cette terre hospitalière s était prolongé au delà même des causes qui l'avaient forcément amené. Ainsi on s'explique comment une contrée (jui, à l'exception de Béhéni , semblait n'avoir possédé aucun établissement, se trouva tout à coup, et sous les règnes successifs de la seule dix -huitième dynastie, dotée d'édifices religieux, dont la situation et la distance respectives indiquent assez clairement autant de localités habitables, groupées autour de ces sanctuaires. On ne rencontre, il est vrai , nulle part dans l'Éthiopie inférieure , des traces de ces nécropoles

2ui dénotent évidemment par leur tendue , comme celles de Thebes et de Memphis, l'existence ancienne d'un seul grand centre de population ; la nature du pays s'y refusait ; aucune partie du territoire n'eût suffi à nourrir une agglomération d'hommes considérable; et, pour y subsister, les habitants devaient nécessairement y être divisés et répartis à certaine distance sur les deux rives du Nil. Telles furent les localités antiques, assises sur les bords du fleuve; localités qu'on retrouve dans plusieurs de celles actuellement existantes en Nubie, encore peuplées pour la plupart, et conservant quelques-unes de leurs dénominations primitives ; témoignage non moins évident que celui des monuments eux-mêmes, encore subsistants en grand nombre , et qui indiquent positivement l'emplacement de ces sortes de colonies dont PÉgypte avait à son tour doté l'Ethiopie.

L'attention des successeurs d'Aménoph s'était dirigée vers cette contrée , et la fondation d'une série considérable d'édifices pieux attestait la sollicitude qu'ils apportèrent presque tous à rattacher plus intimement à l'Égypte cette terre d'adoption , où des populations nombreuses s'étaient fixées, et dont la possession était politiquement devenue si précieuse.

Ainsi , sous le successeur d'Aménoph, Thoutmosis Ier, son fils, un spéos , ou petit temple, avait été creusé dans le roc à Ibrim, localité de la Nubie inférieure, dont le nom actuel n'est qu'une corruption de la PrimU des géographes grecs. On y voit encore la figure de ce pharaon, assise et placée entre celle du dieu seigneur dibrim (une des formes du dieu Thôth à tête d'é-

Servier) et la déesse Saté , dame de ubie.

Thoutmosis II , son fils , avait , par des réparations ou des additions , mérité sans doute, selon l'usage , que son nom fût inscrit sur les temples de Semné et de Contra-Semné , situés audessus de la cataracte d'Ouadi-Halfah , et dont nous avons déjà indiqué la fondation antique comme remontant,

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ainsi que celle de Béhéni , à Tune des dynasties antérieures. Ce nom v est accompagné des titres de dieu 'gracieux , seigneur du monde , chef des biens, etc.

L'Éthiopie ne conserve pas de traces du règne de la reine Amensé , sœur de Thoutmosis II, et qui lui succéda.

Mais le règne suivant fut l'un de ceux qui laissèrent les témoignages les plus nombreux de prospérité intérieure.

L'Égypte avait, au prix de près de troissièclcs de luttes et d'agitation, acauis le droit de rentrer dans le calme et le repos. Les premiers princes de la dix-huitième dynastie avaient été occupés du soin de fermer les blessures faites à l'organisation du pays par l'invasion prolongée des pasteurs ; Thoutmosis III, nls et successeur d'Amensé, le célèbre Mœris des historiens grecs, arriva au trône pour continuer dignement la mission de ses devanciers. Malgré la brièveté de son règne, qui dura à peine treize ans , aucun peut-être n'a été signalé par autant de travaux d'une aussi grande utilité; le caractère tout pacifique et religieux des ouvrages de ce prince porte avec lui les signes d'une sage administration et d'une prospérité qui lui avaient mérité la vénération et la reconnaissance publiques. L'histoire a conservé une juste illustration à ce règne qu'aucun autre n'a pu effacer, pas même ceux qui ont été comblés des plus grandes faveurs de la fortune. Indépendamment des créations, œuvres prodigieuses dont Thoutmosis-Mœris avait couvert le sol de l'Égypte, son règne avait doté plusieurs localités de la Nubie inférieure de fondations pieuses. A Semnéy les cartouches contenant les noms de ce prince attestent qu'il avait continué et achevé la plus grande partie des restaurations de celui des temples qui est situé sur la rive auche du Nil. Les restes de cet édifice, ont nous avons déjà parlé plus haut , sont reproduits dans la planche 15.

Ils se distinguent par le caractère particulier à la plupart des constructions de ce règne, et par l'emploi des piliers à pans, ou colonnes proto-doriques,

tvpe évident de l'ordre dorique des Crées. On retrouve ces piliers au temple dédié à Ammon-Ra et à Phré , sur remplacement antique de Béhéni, comme nous l'avons déjà dit, et au temple d'Jmada, autre édifice dont les bas-reliefs nous apprennent qu'il était l'ouvrage de la piété de Mœris, et où se lit son nom dans la dédicace suivante : « Le dieu bienfaisant , seigneur du monde, le roi (soleil stabiliteur de l'univers), le fils du soleil (Thoutmosis), modérateur de justice, a fait ses dévotions à son père le dieu Phré , le dieu des deux montagnes célestes, et lui a élevé ce temple en pierre dure ; il l'a fait pour être vivifié a toujours (*). » D'autres monuments d'une moindre importance furent destinés à consacrer les actes de soumission des chefs tributaires de l'Égypte, et les hommages rendus par eux à la suzeraineté des Pharaons ; ces vestiges témoignent quels furent à cette époque si remarquable dans l'histoire, et l'étendue de la domination égyptienne dans l'Éthiopie, et le mode d'administration des provinces lointaines sous la dix-huitième dynastie. On voit à Ibrim ( Primis) un spéos, ou chapelle votive, dédié au dieu seigneur d'Ibrim et à la déesse Saté (Junon) , dame de Nubie , creusé par un prince nommé Nahi, qui porte le titre de gouverneur des terres méridionales de la Nubie. Ce prince , debout devant le roi assis sur un trône, et accompagné de plusieurs autres fonctionnaires publics, présente à Mœris les revenus et tributs en or , en argent et en grains , provenant des terres méridionales dont il avait le gouvernement (**).

La consécration d'un fait semblable se reproduit à Ibrim même, dans un autre spéos qui date du règne d'Aménoph, le deuxième de ce nom, fils et successeur de Mœris, et qui atteste que ce prince suivit les errements de bonne administration et de sage politique en vigueur sous son père. Ce

(*) Champollion le jeune, Lettres écrites d'Egypte et de Nubie, p. 146.

(*•; Ibid.pag. 140.

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monument nous apprend que les terres du Midi étaient alors administrées par un prince nommé Osorsaté, qui est figuré avec un autre prince, présentant au Pharaon les tributs des terres méridionales et les productions naturelles du pays , y compris des lions, quarante lévriers, dix chacals vivants (*). Aménoph II avait d'ailleurs contribué, comme son père , aux édifices religieux de la Nubie ; son cartouche se trouve , à ce titre , gravé sur le temple dédié à Horammon ( Ammon générateur ) , à Béhéni , près Ouadi-Halfah. Une stèle constate, en outre, qu'il continua la construction du temple commencé à Amada par Mœris.

Si l'Égypte avait pour quelque temps conquis la sécurité au nord, par l'expulsion complète des Pasteurs et les expéditions qui avaient successivement reroulé leurs tribus au loin dans l'Asie , il n'en était pas de même au midi.

De ce côté , les nomades n'avaient pas cessé de se livrer à des irruptions dans la vallée du Nil , et chaque règne , pour ainsi dire, avait eu à les réprimer.

Depuis la seizième dynastie , à laquelle appartient la stèle du roi Osortasen , déjà citée , et qui constate l'un de ces événements, plusieurs princes avaient laissé des témoignages de leurs expéditions contre des nordes africaines. Ainsi, à la frontière même de la Nubie et de l'Egypte, et sur les rochers de granit de la rive droite du Nil , en face de l'île de Philae, une inscription à demi effacée mentionne une victoire remportée sur les Libyens par Thoutmosis IV, fils et successeur d'Aménoph II, l'an 7e de son règne , le 8 du mois de phaménoth (**).

Une autre inscription sculptée sur ces mêmes rochers rappelle en quatorze lignes que le roi Aménoph (le troisième de ce nom , fils et successeur de Thoutmosis IV, l'Aménophis-Memnon des historiens grecs) , venant de soumettre les Éthiopiens, l'an 5* de son règne , a passé dans ce lieu , et y a

f) Champollion le jeune , Lettres écrites d'Egypte et de Nubie, pag. 140.

(**) Ibid. pag. 169.

tenu une panégyrie (assemblée religieuse) (*). Le souvenir de cet événement, et sans doute de quelques autres semblables du même règne , avait été consigné avec plus de solennité à Soleb , localité de fa Nubie moyenne , qui paraissait avoir eu dans l'antiquité une certaine importance, si l'on en juge par l'étendue ae ses ruines, par les restes de plusieurs temples , dont l'un surtout, autant qu'on peut le voir dans la planche 14 , était , d'après ses proportions, un édifice du premier ordre, élevé par ce prince, sans doute en commémoration de ses victoires sur les méridionaux aussi bien que sur les Asiatiques. On y trouve le dénombrement des peuplades vaincues, nominativement enregistrées au nombre de quarantetrois, suivant quelques relations, et qui étaient rappelées en partie, selon l'usage, à l'Aménophium de Thèbes, comme quelques-unes le sont sur la base en granit rose d'une statue colossale de ce roi , dont il ne reste que les pieds, et qui fait partie du musée de Paris.

Le fils et successeur d'Aménophis- Memnon , le roi Horus , n'a laissé en Nubie d'autre souvenir de son règne qu'un édifice religieux à DjebeUAddeh.

C'est un petit spéos ou temple creusé dans le roc, dont Champollion le jeune a retrouvé la dédicace au dieu Tnôth , sous le mortier chrétien et les peintures du même temps qui ont recouvert les sculptures primitives.

Le souvenir du fils d'Horus, qui lui succéda sous le nom de Rhamses Ier, n'a été constaté en Nubie qu'à Béhéni , dans le temple d'Horammon , sur une stèle qui contient un acte d'adoration aux divinités locales, et la liste des dons faits par ce prince , comme témoignage de la protection accordée à ses armes , qu'il paraissait avoir portées contre les Libyens, selon l'inscription de cette stèle.

On n'a découvert jusqu'ici, sur le sol d'Ethiopie, aucun vestige du règne de Ménephtha I'r, qui arriva au trône après Rhamsès Ier, et l'occupa pendant environ trente-trois ans.

(*) Ibid. , pag. 169.

Le fils atné du roi Ménephtha fut Rhamsès II. Ce prince, pendant un règne très-court , porta ses armes en Asie et en Afrique. Un petit spéos creusé à Beit Ouatty, prènKalabsché, dans la Nubie inférieure , fait mention de ces expéditions ; et un fragment de bas-relief, reproduit dans notre planche 9, et qui caractérise Tune des meilleures époques de Part égyptien, est relatif à celle qu'il entreprit pour châtier les Schari , peuplade éthiopienne, et à laquelle prirent part plusieurs princes du sang , entre autres, l'un de ses frères. Ce frère, qui , très • jeune encore , s'il faut en croire Diodore de Sicile, s'était déjà signalé en Nubie et en Libye, sous le règne de son père Ménephtha , et qui préludait aussi, sous Rhamsès II, aux exploits fameux qui devaient illustrer son propre règne, était Rhamsès III, Sésostris.

Nous sommes parvenus à l'une de ces phases qui sont comme des points culminants dans l'histoire des nations, et au delà desquels il semble qu'elles n'ont plus qu'à déchoir. Le second des fils de Ménephtha Ier succéda à Rhamsès II , et fut le troisième du nom de Rhamsès ; ce prince, qui était le douzième successeur d'Aménoph Ier, fondateur de la dix - huitième dynastie , serait arrivé au trône Tan 1671 environ avant Jésus-Christ. La plupart des données historiques, corroborées du témoignage authentique d'une multitude de monuments contemporains et de l'immensité des travaux accomplis sous ce règne , concourent à désigner dans ce prince le Sésostris des historiens grecs, cette grande figure qui plane sur les temps antiques comme l'expression de ce qu'il y eut de plus puissant, et qui put faire croire au demi-dieu dans les temps presque héroïques qui remontent au seizième siècle avant l'ère chrétienne. Tout ce qui appartient à ce règne respire , en effet , une grandeur particulière ; tout en est colossal, les faits comme les monuments qui en conservent le souvenir. Rhamsès-Sésostris eut un règne de soixante-huit ans, l'un des plus longs dans l'histoire

des dynasties égyptiennes. Deux femmes légitimes, dont les noms nous sont fournis par les monuments, Nofré-Ari et Isénofré , avaient donné à ce prince vingt-trois enfants mâles et sept filles , dont les noms nous ont été aussi authentiquement révélés par les monuments , dans l'ordre généalogique. Selon les historiens grecs, il avait porté ses armes toujours victorieuses dans l'Éthiopie méridionale, en Arabie, dans le cfeur de l'Asie, et jusque dans le midi de l'Europe. A la t(5te d'une armée que les historiens évaluent à six cent mille hommes de pied , vingt-quatre mille cavaliers et vingtsept mille chars de guerre, il avait terminé, en neuf années, ces gigantesques expéditions , laissant des témoignages commémoratifs de ses campagnes ou de son passage en diverses localités.

Les contrées de l'Asie occidentale et méridionale avaient été le principal théâtre de ses exploits; il les avait attaquées par terre et par mer; et une flotte de trois cents voiles, partie de la mer Rouge, lui avait soumis tout le littoral jusqu'à l'Inde, dont il avait en même temps fait la conquête.

A l'intérieur , Sésostris avait porté au plus haut degré de splendeur les arts de la paix , imprimant une nouvelle impulsion à tous les travaux d'utilité générale, à toutes les branches de la prospérité publique, comme s'il eût voulu , par le spectacle de toutes ces magnificences réunies, effacer jusqu'au souvenir de l'abaissement que l'Égypte avait subi naguère , et venger la civilisation par cet usage éclatant de l'or

f)rélevé sur des barbares vaincus. Dans a plupart des localités de l'Égypte, on trouve encore des édifices religieux ou civils dont la fondation ou la restauration remonte à ce règne glorieux; et, partout, ces monuments caractérisent l'une, des plus belles époques de l'art. L'Éthiopie, alors plus que jamais unie à l'empire égyptien, avait largement participé aussi à cette ère de toutes les prospérités ; et la plupart des temples qu'on rencontre dans la partie inférieure de cette province , portent les cartouches de Rhamsès le

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Grand. On les trouve en remontant le cours du Nil ou en le suivant sur la carte, à Guirsché ou Kirschèh, hémi-spéos, édiGce moitié creusé dans le roc , moitié construit en pierre de taille ; à Séboua, temple inachevé , qui était précédé d'une avenue de sphinx conduisant au Nil ; à Derr ou Derri»

ville principale de la basse Nubie, ou existe un spéos qui rappelait Tune des expéditions militaires de Sésostris; et, enfin , à Ibsamboul, localité autrefois importante sans doute, si l'on en juge par les deux temples magnifiques, entièrement creusés dans le roc, dont elle fut dotée sous ce seul règne. Déjà nous avons parlé du plus considérable de ces édifices somptueux (page 30 et suiv.) , et Ton peut se faire une idée de son ordonnance extérieure par la planche 7 , qui en représente la façade décorée de Quatre statues colossales de Sésostris, hautes de soixante piedsà partir de la base, mais aujourd'hui engagées dans le sable qui les recouvre en grande partie. Nous ne reviendrons pas sur la description de l'intérieur de ce temple, et sur l'effet saisissant que produisent, à la lueur du flambeau, les salles nombreuses qu'il renferme, décorées de scènes religieuses et militaires sculptées et peintes sur les parois; nous n'essayerons pas de reproduire l'aspect du pronaos, la plus spacieuse et la plus magnifique de ces excavations nombreuses, et dont le milieu, occupé par une avenue formée de piliers cariatides , conduit à un sanctuaire mystérieux , où sont assises les statues des divinités locales, auxquelles, par une flatterie assez habituelle de l'ordre sacerdotal , est associée celle du prince fondateur de l'édifice. A quelque distance au nord-est, et un peu au-dessous de ce temple dédie à Phrc, le dieu Soleil, existe, sous la colline voisine, un autre spéos, dédié à la déesse Hâthôr ou Atyr, la Vénus égyptienne, par la première femme du grand roi , la reine Nofré-Ari. Moins élevé et moins profondément creusé que le premier, ce temple est tout aussi imposant par la décoration extérieure de sa façade, contre laquelle s'élèvent

six colosses de trente -cinq pieds chacun environ , taillés aussi dans le roc , représentant le pharaon et sa femme, ayant à leurs pieds, l'un ses fils, et l'autre ses filles, avec leurs noms et titres. Notre planche 16 en reproduit la vue pittoresque avec fidélité. Les scènes purement mythologiques, qui ornent les parois intérieures , indiquent la destination toute religieuse du monument; la divinité qui y trône, sous l'invocation d'une reine associée âu roi et à ses enfants, les dispositions exiguës de l'édifice à l'intérieur, en font une sorte de chapelle votive, caractérisent un acte de piété particulier ou de famille. La fondation de deux monuments aussi importants sur ce point, à l'une des

S lus belles époques des annales égvpennes , indique nécessairement qVjbsamboul était alors une localité nabitée, une agglomération de population sans doute considérable, établie sur la rive orientale du fleuve, assez peu élevée en cet endroit pour favoriser l'inondation des terres et offrir des ressources à l'agriculture. Situés sur le bord opposé, un peu au-dessus des hautes eaux du Nil , les deux temples, éclairés des premiers rayons du soleil, s'offraient majestueusement aux regards et aux pieux hommages de la Foule; et l'ensemble imposant de ces œuvres de la magnificence du monarque était bien fait pour ramener sans cesse les esprits au respect des institutions, et entretenir au dedans le prestige delà dignité royale, tandis que sa gloire redoutée pénétrait par les armes dans les contrées les plus éloignées.

Cette puissance fut plus étendue sous Khamsès le Grand qu'elle n'avait jamais dd l'être antérieurement; et elle paraissait avoir atteint des régions trèsreculées dans l'Ethiopie méridionale.

Il importe à notre sujet d'en rechercher les limites, à cette époque qui en vit le plus grand développement.

Toutes les données concourent à prouver qu'aux plus beaux temps de sa puissance, l'Égypte n'exerça jamais en Asie qu'une domination morale et une influence précaire, soumise à

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toutes les éventualités de la guerre.

Aucun fait de l'histoire n'établit qu'elle ait réalisé l'occupation permanente et lixe d'un seul point des vastes territoires de ce continent, alors même qu'elle avait refoulé les populations asiatiques, à l'orient jusqu'au Gange, et au nord jusque dans les parages européens, au delà du Pont-Euxin.

Des inscriptions hiéroglyphiques, gravées, en diverses contrées, sur des stèles ou des cippes, selon le témoignage des écrivains de l'antiquité, confirmé par un monument retrouvé à Beïrouth , en Syrie , ne consacrèrent autre chose que le souvenir des expéditions entreprises, des représailles exercées contre telle nation. Et pour prouver, au besoin, v^ue l'extension de la puissance égyptienne en Asie ne fut qu'éphémère et passagère , éloignée de toute idée de fixité et d'établissement permanent, il suffirait de rappeler un événement bien connu, révélé par les textes sacrés, la sortie des Hébreux de l'Égypte, que le synchronisme et toutes les données de la critique historique font coïncider avec la quarante-troisième année environ du règne de Rhamsès le Grand.

Toute l'habileté de Moïse eut-elle pu soustraire les Israélites à la captivité et leur rendre une patrie , si , de l'autre côté de la mer Rouge , la puissance égyptienne, établie en Asie, leur eût réservé de nouvelles chaînes, et si le désert et la mer Rouge n'eussent mis une barrière entre le peuple fugitif et le pharaon irrité? Sésostris était alors à l'apogée d'un pouvoir consacré par quarante-trois ans de prospérité, et devant lui s'ouvrait encore un avenir de vingt-cinq ans de règne et de pouvoir incontesté. Lors donc que des tribus entières, vieillards, femmes et enfants, avaient pu lui échapper et conserver leur indépendance, dénuées qu'elles étaient et presque sans ressources , il en faut nécessairement conclure que là était la limite du pouvoir des pharaons , et que leur souveraineté directe, sinon leur influence , cessait en Asie avec la présence de leurs armées et le cours de leurs expéditions. Il n'en était pas de même dans la région supérieure du

Nil. Le cours de ce fleuve et de ses nombreux affluents traversait une vaste étendue de pays habitée par une multitude de races diverses, vouées pour la plupart à une existence à peu près sauvage. La possession du sol privilégié de la vallée même du Nil , objet plus particulier de la convoitise de toutes ces populations, avait de toute antiquité amené des luttes et des répressions; et si la civilisation n'avait pu conserver entièrement ce précieux territoire dans son domaine, elle avait dû déployer une vigilance constante pour refouler les agressions des barbares loin de ses abords , et préserver de leur contact immédiat ses positions avancées au midi. Mais il semblait que Sésostris eût mené à fin l'entreprise commencée par ses prédécesseurs , de réunir définitivement ces possessions lointaines à l'empire égyptien. Selon certaines relations, des vestiges de monuments élevés par ce conquérant et décorés d'une portion de son cartouche auraient été vus dans la Nubie méridionale jusqu'à Barkaly où des ruines considérables, mais moins anciennes, auraient successivement recouvert ces ruines primitives. Il est incontestable que l'autorité des pharaons, qui avait acquis une grande extension des les premiers règnes de la dix-huitième dynastie , s'exerça plus loin que jamais en Éthiopie , sous Sésostris , tant par des Égyptiens que par des chefs éthiopiens eux-mêmes, délégués pour administrer les provinces du haut pays , ainsi que l'a constaté Champollion le jeune. « H est fort remarquable, dit le savant voyageur (*) , que je n'aie trouvé jusqu ici sur les monuments de la Nubie que des noms de princes éthiopiens et nubiens , comme gouverneurs du pays sous le règne même de Rhamsès le Grand et de sa dynastie. Il paraît aussi que la Nubie était tellement liée à l'Égypte, que les rois se fiaient complètement aux hommes du pays, même pour le commandement des troupes.

On peut citer en preuve une stèle en-

f) Champollion le jeune , Lettres écrite! d'Egypte et de Nubie, p. i3i.

core sculptée sur les rochers d'Ibsamboul , et dans laquelle un nommé Mat, commandant des troupes du roi en Nubie , et né dans la contrée de Ouaou (l'un des cantons de la Nubie), chante les louanges du pharaon Mandoueï Ier, le quatrième successeur de Rhamsès le Grand , d'une manière très-emphatique. » A Maschakit, localité sur la rive droite du Nil , et ui , au temps de la dix -huitième ynastie, avait été sans doute une position importante, on trouve sur un rocher presque à pic, au-dessus du fleuve, une petite chapelle creusée dans la montagne, et dédiée à la déesse Anoukis ( Vesta ) et aux autres dieux protecteurs de la Nubie, par un prince éthiopien nommé Pohi> lequel, étant gouverneur de la Nubie sous le règne rie Rhamsès le Grand, supplie la déesse de faire que le conquérant foule « les Libyens et les nomades sous ses sandales à toujours (*). » A Ibrim ( Primis ) , autre localité qui , par sa situation , semblait aussi avoir été un point propice pour la défense et l'administration du pays, comme pour la sécurité des populations , nous avons vu qu'il existait des monuments commémoratifs de ces sortes d'hommages rendus aux pharaons Mœris et Aménophis II, son successeur, par des chefs éthiopiens, sous l'invocation des divinités locales. Rhamsès le Grand , plus que tout autre monarque, avait droit a de telles marques de respect de la part de ces chefs , auxquels il avait confié le gouvernement des provinces ies plus reculées que l'empire égyptien eût conquises jusque-là au midi. A Ibsamboul, et à la droite de celui des temples qui est dédié à la déesse Hathôr, est sculpté un fort grand tableau dans lequel un autre prince éthiopien présente au roi Rhamsès le Grand l'emblème de la victoire avec la légende suivante : « Le royal fils d'Ethiopie a dit : Ton père Amon-Ra t'a doté, ô Rhamsès ! d'une vie stable et pure ; qu'il t'accorde de longs jours pour gouverner le monde et pour contenir

(*) Ghampollion le jeune, ibid. , p. i3o.

les Libyens à toujours (*). » Champollion le jeune a reconnu encore, à Ibrim, que le plus récent des spéos est du règne de Sésostris (**). « C'est aussi, dit-il, un gouverneur de Nubie ui l'a fait creuser en l'honneur des ieux d'Ibrim , Hermès à téte d'épervier, et la déesse Saté, à la gloire du pharaon dont la statue est assise au milieu des deux divinités locales dans le fond du spéos. A cette époque, les terres du Midi étaient gouvernées par un prince éthiopien, dont j'ai retrouvé des monuments à Ibsamboul et à Guirsché. Ce personnage est figuré dans le spéos d'Ibrim, rendant ses respectueux hommages à Sésostris , et à la tête de tous les fonctionnaires publics de son uvernement, parmi lesquelson compdeux hiérogrammates, plus le grammate des troupes, le grammate des terres, l'intendant des biens royaux, et d'autres scribes sans désignation plus particulière. Il est à remarquer que la femme du prince éthiopien Sot' noul se présente devant Sésostris, immédiatement après son mari et avant les autres fonctionnaires. Cela montre aussi bien que mille autres faits pareils , combien la civilisation égyptienne différait essentiellement de celle du reste de l'Orient. » Nous constaterons en passant cette sorte de participation des femmes aux cérémonies et a l'administration publiques, comme un fait qui mérite attention et que nous aurons occasion de rappeler plus tard. II n'est pas moins essentiel de remarquer quelles furent les attributions confiées à cette époque aux chefs indigènes de l'Éthiopie, et les conséquences qui en découlèrent à mesure que les liens qui rattachaient le Midi au Nord vinrent à se relâcher, et enfin à se dissoudre.

Il serait difficile de déterminer précisément les limites qu'atteignit l'autorité des pharaçns dans la région méridionale de l'Éthiopie, à l'époque de leur plus grande puissance. Selon toutes les probabilités, la domination

(*) Champollion le jeune, Lettres écrites d'Egypte et de Nubie, page i3i.

(**) Ibid., pages 141 et 14*.

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la plut lointaine qu'ils exercèrent alors ne fut qu'éphémère et dut nécessairement s'affaiblir par la suite, avec les causes qui l'avaient produite, c'est-àdire, l'ascendant des armes et l'action directe de leur puissance. Toutefois, malgré les révolutions successives qui ont bouleversé le sol et les vestiges de la civilisation ancienne sur les bords du Nil, la science a pu reconnaître positivement des traces des établissements égyptiens jusque dans la Nubie moyenne; et les édifices de Soleb, déjà cites à la page 89, confirment, et par leur situation , et par leur date , le degré de puissance que Manéthon attribuait à l'un des pharaons de la XVIII* dynastie, lorsqu'il dit qu'Aménophis-Memnon étendit sa domination depuis la Méditerranée jusqu'au cœur de l'Ethiopie. Ce témoignage tend à établir que l'Éthiopie n'avait pas été comprise, même partiellement, dans la division primitive du sol égyptien proprement dit, et que dès l'origine elle n'avait pas constitué un ou plusieurs nomes , dans la répartition à la fois religieuse, civile et administrative du territoire sacré. Ce ne fut donc qu'à partir de l'époque où l'Égypte avait étendu sa puissance au dehors, qu'elle annexa plus particulièrement a son domaine cette partie de l'Éthiopie qui la confine.au midi, et qu'elle l'unit indissolublement à sa destinée, et par la communauté des intérêts politiques, et par les liens plus durables de la civilisation. Peuplée en partie par la race de TÉgypte, cette terre d'adoption nouvelle avait participé aussi à toutes ses institutions , et les monuments religieux dont la fondation primitive semblerait, à l'égard de quelques-uns, contemporaine de l'invasion des Pasteurs, et, pour le plus grand nombre, remonter à différents règnes de la XVIIIe dynastie, témoignent que, par sa situation et sa configuration physiques, comme par ses phénomènes naturels, l'Ethiopie avait été complètement identifiée à l'Égypte à ses croyances et à ses institutions, comme à son état politique. La communauté des idées cosmogoniques et mythologiques, la similitude

de position des deux contrées, avaient présidé à l'érection de cette série d'édifices sacrés qui s'élèvent sur les bords du Nil en Éthiopie. Des observations, faites sur les monuments mêmes, ont suggéré à la sagacité de Champollion le jeune un ensemble de déductions et un système d'aperçus entièrement neufs à ce sujet. « J'ai acquis la certitude, dit notre voyageur (*), qu'il avait existé à Talmis trois Éditions du temple de Malouli; une sous les pharaons et du règne d'Aménopbis II, successeur de .M < cris; une du temps des P tournées; et la dernière, le temple actuel qui n'a jamais été terminé, sous Au-

f;uste, Caius-Caligula et Trajan; et la égende du dieu Malouli, dans un fragment de bas-relief du premier temple, employé dans la construction du troisième, ne diffère en rien des légendes les plus récentes. Ainsi donc, le culte local de toutes les villes et bourgades de la Nubie et d'Égypte n'a jamais reçu de modification; on n'innovait rien, et les anciens dieux régnaient encore le jour où les temples ont été fermés

1>ar le christianisme. Ces dieux d'aileurs s'étaient, en quelque sorte, partagé l'Égypte et la Nubie, constituant ainsi une espèce de répartition féodale. Chaque ville avait son patron :

Chnouphis et Saté régnaient à Éléphantine, à Syène et à Béghé, et leur juridiction s'étendait sur la Nubie entière; Phré, à Ibsamboul, à Derri et à Amada; Phtah, à Ghirsché; Anouké, à Maschakit ; T hôth, le surintendant de Chnouphis sur toute la Nubie, avait ses fiels principaux à Ghebel-Addèh et à Dakkèh; Osiris était seigneur de Dandour; Isis reine à Philae; Hathôr à Ibsamboul, et enfin Malouli, à Kalabsché. Mais Animon-Ra règne partout et occupe habituellement la droite des sanctuaires.

« Il en était de même en Égypte, et l'on conçoit que ce culte partiel ne pouvait changer, puisqu'il était attaché au pays par toute la puissance des croyances religieuses. Du reste, ce

(*) Lettres écrites d'Égypte et de Nubie , p. i5? etsuiv.

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culte , pour ainsi dire exclusif dans chaque localité, ne produisait aucune haine entre les villes voisines, puisque Chacune d'elles admettait dans son temple (comme syntrônes), et cela par un esprit de courtoisie très-bien calculé , les divinités adorées dans les cantons limitrophes. Ainsi i'ai retrouvé à Kalalschi les dieux Je Ghirsché et de Dakkèh, au midi; ceux de Déboud au nord, occupant une place distiguée; à Déboud , les dieux de Dakkèh et de Philae; à Philae ceux de Déboud et de Dakkèh, au midi; ceux de Béghé, d'Éléphantine et de Syène, au nord; à Syène enOn , les dieux de Philae et ceux d Ombos. »

Outre ces indications de culte local et de rapports divins , la série des édifices de la Nubie présente, selon le même voyageur, des renseignements précieux pour comprendre la nature des attributions des différents personnages mythologiques, émanations du grand Être, pour expliquer leurs mythes, leurs générations, compléter le cercle des formes d'Amon, point de départ et point de réunion de toutes les essences divines. Il est encore à remarquer que par cette succession de sanctuaires échelonnés sur le bord du fleuve, par cette liaison intime qu'ils établissaient entre les localités diverses, le territoire de la région du Nil fut soumis à une division uniforme et enfermé dans une sorte de réseau reliieux se rattachant à l'Égypte par une de ses extrémités , et s' étendant assez avant dans l'Ethiopie du côté du midi. On a aussi observé que la plupart de ces édifices furent , en général , suivant une disposition systématique, et sans doute d'après un rite consacré, placés, h très-peu d'exceptions près, sur la rive gauche du Nil. C'est un fait particulièrement remarquable dans la Nubie inférieure. Les établissements et les centres de population n'en furent pas moins répartis indifféremment sur l'une ou l'autre rive du fleuve. Une localité fut souvent partagée par le cours du Nil, et quelques-unes ont conservé des traces visibles de cette double situation sous une seule et même

dénomination perpétuée par la tradition jusqu'à nos jours , et au delà des croyances qui les avaient instituées, malgré les vicissitudes et les luttes religieuses que ces contrées eurent à subir. Les dénominations antiques avaient d'ailleurs une signification sacrée et appartenaient à la divinité locale. C'est ainsi que le bourg principal de la Nubie inférieure portait le nom égyptien de Tyri) la demeure du soleil, le même que porta anciennement la fameuse Héliopolis en Egypte, et d'où il a évidemment conservé le nom moderne de Derri. D'autres localités ont perdu leurs dénominations antiques; elles ont, en grande partie, été retrouvées par Champollion le jeune sur les monuments de ces mêmes localités. Tel est, le lieu appelé aujourd'hui Guirsché, où un temple hemi-spéos avait été dédié au dieu Phtah , type de Vulcain,et qui portait autrefois, suivant notre voyageur, le nom de Phtahd ou Typhtah, demeure de Phtah, même nom sacré que celui de l'antique Memphis. Seboua portait le nom d'Amoneï, celui-là même de la Thèbes aux cent portes.

On ignore jusqu'à quel point s'étendit, en remontant la vallée du Nil, ce système mythologique qui , par la puissance des liens moraux et religieux, établissait l'unité entre les provinces de l'empire, et en réunissait les parties les plus éloignées en un tout compacte et homogène. A Soleb, localité de la Nubie moyenne, dont nous avons reproduit l'un des temples du règne d'Aménophis III (Memnon), existent les vestiges les plus avancés au midi ,

3uf constatent la domination directe es Pharaons de la XVIir dynastie, c'est-à-dire à l'époque où leur puissance paraissait avoir atteint ses limites les plus reculées. Si les règnes glorieux de cette dynastie ne laissèrent pas plus loin des témoignages connus de leur action et de l'étendue de leur souveraineté, rien ne prouve qu'ils aient été dépassés par ceux qui leur succédèrent : conserver dans son intégrité l'œuvre élevée par de tels devanciers, était déjà une mission assez difficile

L'UNIVERS

pour leurs héritiers. Il semblait qu'après le règne si long et si glorieux de Rhamsès le Grand , qui avait couronné une série déjà prolongée de règnes prospères, il ne restait à ses successeurs qu'à maintenir cette puissance entière, en continuant d'en propager au loin l'autorité et d'imposer à toutes les inimitiés par l'empire d'une supériorité longtemps respectée. Mais les haines et les convoitises que Sésostris avait comprimées de son vivant par des expéditions heureuses et l'ascendant de ses armes, se réveillèrent à sa mort plus vives et plus ardentes. Avec lui avait disparu le prestige qui s'attachait naguère à la puissante épée de 1'Kgypte, tombée depuis en des mains débiles. Les ennemis de cette contrée avaient senti leur audace renaître, de nouvelles ligues s'étaient bientôt formées, fortifiées des lumières et des idées de perfectionnement puisées en Égypte même. Aucun fait remarquable ne signala les règnes obscurs des successeurs immédiats de Sésostris, et dont l'histoire et les monuments ne nous ont conservé que les noms. Ménéphtha II , fils et successeur de Rhamsès le Grand , puis la reine Thaoser, qui régna après ceMénéphtha, son frère, et Menéphtha III, fils de Ménéphtha II, remplissent, presque inaperçus, l'intervalle qui sépare le grand roi de son quatrième successeur, Rhaméri, le dernier prince de la XVIIIe dynastie, et qui aurait vu, selon la chronique de Ma né thon, éclater enfin la tempête depuis longtemps accumulée en Orient contre la puissance des Pharaons. S'il faut en croire les extraits de l'annaliste de Sebennytus , vingt-cinq ans après la mort du plus puissant des souverains de l'Égypte, la vallée du Nil subissait une nouvelle invasion des peuples asiatiques, qui aurait duré environ treize ans. Les armes victorieuses du chef de la dynastie suivante, Rhamsès IV, surnommé Meîamoun (aimant Amon), auraient mis fin à cette seconde occupation des peuples pasteurs. Les vestiges considérables ue l'antiquité qui couvrent le sol de la Nubie n'ont conservé aucune trace apparente des

derniers princes de la XVIIIe dynastie , non plus que du règne de Ruamsès- Meïamoun qui inaugura la XIXe avec tant d'éclat. Il semblerait que l'attention de ce monarque , qui releva pour longtemps encore la puissance égyptienne, se dirigea tout entière vers l'Orient , où il porta très-loin ses armes et sur terre et sur mer. L'Éthiopie, toujours administrée par ses chefs indigènes, avait continué de reconnaître la souveraineté des Pharaons, et au midi de l'empire, aucun trouble ne paraissait avoir nécessité une répression armée et détourné i'Égypte de ses préoccupations en Asie. Les monuments du moins ne font nulle mention d'une seule expédition importante entreprise du coté du midi par Rhamsès IV, non plus que par ses successeurs de la XIX* dynastie. Châtiée rudement pour la seconde fois et au sein même du foyer qui l'entretenait, l'audace des peuples asiatiques, pour longtemps abattue, découragée, permit à plusieurs familles de souche pharaonique de régner successivement sur la vallée du Nil dans la sécurité et dans le calme le plus profond. Dès lors, la puissance incontestée de I'Égypte ne s'exerça au dehors que par une sorte de suzeraineté sur les États asiatiques les plus 'rapprochés; elle ne se manifesta de temps a autre que par une intervention armée dans» les démêlés des nations voisines ; mais à l'intérieur aucune perturbation ne vint interrompre le cours de cet état paisible. Ainsi s'écoulèrent les XXe, XXIe, XXIIe, XXIIP et XXIV dynasties, pendant un laps de temps que la critique historique évalue à environ cinq cent soixante et quelques années. L'Éthiopie apprità peine les noms de cette série de princes inconnus, et, bien moins encore que I'Égypte , elle put le graver sur ses monuments, non plus que le souvenir de leurs actions.

Les règnes de ces six dynasties successives, écoulés dans une obscurité à peu près complète , n'avaient vu se renouveler aucun des exploits des précédentes; s'endormant dans la sécurité de la suprématie conquise à leur sceptre par leurs prédécesseurs, ces princes iai-

NUBIE

néants , pharaons dégénérés, affaiblis

Ear les rivalités ou les entreprises amitieuses des premiers corps de l'État , n'exercèrent bientôt plus qu'une influence précaire et une souveraineté à peu près nominale qui devait tôt ou tard leur échapper. Un seul de ces rois, chef de la vingt - deuxième dynastie, Saïte d'origine, nommé Schéchonk par les monuments de son règne , et Sésac par la Bible (le Sésonkhis de Manéthon} , sortit de cette torpeur et releva quelque temps la prééminence de l'Égypte, en soumettant par les armes plusieurs États asiatiques , et notamment le royaume de Juda , Joutahmelek. C'est ainsi que ce royaume est désigné dans la longue nomenclature hiéroglyphique des contrées vaincues par ce Pharaon , et que Champollion le jeune a trouvée au palais de Rarnac , à Thèbes; renseignement d'ailleurs conforme au témoignage des historiens de l'antiquité , et à celui de l'Écriture , qui ra pporte ces événements au règne d u roi RoDoam. Mais après Schéchonk, la

fK)litiquetraditionnelled'inertieetcl'isoement vint de nouveau paralyser les destinées de l'Égypte, devancée dès lors par l'essor de prospérité et par l'accroissement de puissance qui se manifestaient chez la plupart des nations. Cette organisation naguère si puissante au dedans et au dehors se trouvait désormais affaiblie par les institutions mêmes qui avaient fait autrefois sa force et son unité : demeurer immobile et stationnaire alors que tout avançait autour d'elle , c'était déchoir. L'empire des pharaons, après une durée d existence qui avait excédé celle des sociétés connues dans l'histoire, tendait à sa dissolution. Il se trouvait presque sans défense, sans alliés, en présence d'ennemis nombreux qui avaient des vengeances à exercer, exposé à l'ambition des conquérants qui devaient successivement s'en disputer la possession.

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