PRÉCIS HISTORIQUE
Les annales primitives de l’Éthiopie , de même que celles de l’Égypte, échappent à l’appréciation exacte de l’historien et à l’ordre chronologique.
Les origines communes de ces deux contrées se confondent dans un ensemble de notions incertaines et générales, mélange obscur de traditions et de croyances. Des faits mystérieux et quelques noms sans date ne se révèlent a peine dans l’espace d’une période vague , qu’au travers du voile de la cosmogonie locale et des fictions de la mythologie. Entre ces âges fabuleux ou héroïques, champ de conjectures sans limites, où la saine critique ne saurait s’aventurer, et les temps de l’histoire humaine proprement dite, s’ouvre d’ailleurs une lacune qu’on peut supposer des plus étendues, qu’il est impossible de mesurer à l’aide d’aucune donnée. Et cependant , de tous les peuples de l’antiquité, il n’en est peut-être pas un qui ait marqué d’aussi bonne heure et avec autant de certitude sa place dans le monde; aucun ne semble avoir devancé cette vieille société dans les annales humaines, et avoir le droit de revendiquer des témoignages aussi positivement anciens de son existence prolongée et de son état perfectionné. Il est même permis d’admettre, d’après les indices précieux qui nous en sont parvenus , que si des révolutions successives et le fanatisme religieux de plusieurs époques n'avaient pas tour à tour boule-
versé de fond en comble le sol et les ouvrages des hommes dans cette région , nous posséderions aujourd’hui l’histoire la plus complète d’un peuple primitif, écrite par lui-même depuis son origine, pour ainsi dire, le monument le plus imposant et le plus curieux à la fois pour les annales humaines. On est fondé à supposer, sans trop de témérité, que sur aucun autre point de la terre il ne se serait rencontré une civilisation dont la marche nous fût apparue entourée de plus de certitudes et de signes plus incontestables de sa priorité , puisqu'elle nous eût été révélée par les contemporains mêmes de ses essais primitifs, de ses progrès et de sa maturité , et alors qu’elle semblait avoir devancé de beaucoup la plupart des nations dans les voies sociales. On sait, en effet, que les premières lueurs de l’histoire eclairent à peine les commencements des empires les plus puissants de l’Asie, lorsque déjà une organisation mûre, complètement, réglée florissait depuis longtemps sur les bords du Nil, ou les autres nations venaient successivement puiser des lumières, fruit d'une longue expérience, et recueillir des institutions et des leçons de sagesse consacrées par la sanction du temps. D’accord avec les monuments originaux , les écrits de l’antiquité savante et philosophiquedéposent authentiquement de cette antériorité; il n’existe peut-être pas dans l’histoire des sociétés primitives un fait dont l’évidence repose sur une unanimité plus complète et plus décisive.
A l'aide ce ces notions, les seules qu’il soit permis d’admettre, et qu’une foule d’observations locales viennent d’ailleurs corroborer, nous avons essayé de tracer un aperçu du mouvement civilisateur à son origine, de ses essais naissants, de ses premières phases sur les rives du Nil, qui semble en décrire l’itinéraire et les progrès successifs par les accidents multipliés de son cours d’une si vaste étendue.
Il était essentiel de fixer ce point initial des annales de l’Éthiopie et de l’Égypte ; car, à partir de cette ère de
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formation primitive commence une période d’obscurité complète dont il ne nous est pas donné d'apprécier la durée. La société, comme renfermée en elle-même, se dérobé alors totalement; elle enfouit, pour ainsi dire, dans cet espace de temps, le secret de scs élaborations intérieures pour révéler par la suite son organisation déjà vieille ,
fiarvenue à maturité entière, et dont a formation mystérieuse semble, comme les oeuvres sorties du moule de la création , défier les investigations de la science. Toutefois, si les procédés de ces perfectionnements nous sont inconnus et doivent demeurer impénétrables , s’il nous est interdit d’en constater positivement les tentatives et les procédés préliminaires, les notions que nous possédons nous font suffisamment apprécier l'ensemble des résultats et la place importante qu’ils occupent dans ces annales. Seul, ainsi u’un jalon dans l'espace , le fait même ’une civilisation aussi avancée apparaît dans ce vide de l’his oire, comme le témoignage précieux d’une association primitive et durable des hommes, d’un état de choses organisé depuis longtemps , préexistant à toute espèce de traditions , reposant sur les seules forces de sa propre vitalité, et qui semble enfin à nos faibles lumières, pour ainsi dire immuable dans son mouvement comme sur ses bases. Nous avons donc dans cette civilisation seule un renseignement important pour restituer la sérié chronologique, et rattacher les âges héroïques ou fabuleux aux époques purement historiques; elle est en quelque sorte le lien qui unit les origines de la société à la maturité de son existence; et particulièrement en ce qui concerne l'Égypte, qui apparaît d’abord dans l’histoire positive, une lacune des premières périodes de ses annales se trouve, par ce fait important, sinon comblée , du moins suffisamment expliquée. Quanta l’Ethiopie, le voile épais qui enveloppe sa chronologie primitive paraît plus difficile, pour ne pas dire impossible à soulever.
Du moment qu’avec ses colonies elle a doté la vallee inférieure du Nil de ses -
croyances et de tous les germes d’une organisation sociale, après avoir ouvert la plus brillante carrière aux destinées d’an empire, cette région semble se reposer dans son œuvre et rentrer pour longtemps dans le silence et le mystère. Pendant une longue période elle n’apparaît plus qu’au milieu du prestige que lui prêtent et son éloignement et certaines idees cosmogoniques ; elle n’est plus pour l’antiquité que le sanctuaire auquel remontent les origines divinisées de l’Égypte et des merveilles de sa civilisation. Les superstitions des premiers âges, dont les écrits des anciens conservent l'empreinte dans presque toute leur naïveté , n'attribuent à cette terre que des faits surnaturels; ces idées se perpétuent par l’ignorance complète d'une contrée sur laquelle l’antiquité n’a recueilli, même a une époque fort avancée, que des notions très-imparfaites.
Elle n'a donc pn nous transmettre que des renseignements vagues , des idées presque mystiques , telles qu'elle les avait reçues et que nous fes avons exposées’, en recherchant les origines de la civilisation. Elle garde d'ailleurs un silence absolu sur le laps très-important des temps que nous appellerons intermédiaires. Les textes écrits les plus anciens que l’antiquité nous ait légués sur la région du Nil , ne commencent à donner quelques renseignements positifs sur l’Égypte elle-même, que vers l’époque où les dynasties des hommes parviennent a la domination, et alors que la société semblait avoir été dotée déjà de ses perfectionnements par une longue période du gouvernement tbéocratique. En effet, nous possédons, sinon pour les annales primitives de i’Égvpte, du moins pour atteindre une espece de certitude chronologique dans ses fastes, un document précieux qui mérite toute confiance, la chronique de Manéthon, de Sebennytus, grand prêtre et scribe sacré, qui la rédigea en grec par les ordres du roi Ptolrmée Philadclphe , d’après les archives et monuments historiques de l’Égypte tout entière. Les fragments de cet ouvrage, parvenus
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jusqu’à nous, forment un ensemble qui nous a été conservé par George le Syncelle, chronographe du huitième siècle de Jésus-Christ, d’après les extraits qu’en avaient faits deux écrivains chrétiens, Jules I' Africain et Eusebe, qui vivaient dans les premiers siècles de notre ère. Cette chronique, tiree des archives sacrées des temples de l'Egypte, formée d’éléments puisés aux sources les plus pures, revêtue par cela même de tous les caractères de l’authenticité, et dont les découvertes modernes ont d'ailleurs constaté la concordance générale avec les monuments originaux les plus anciens, cette chronique, disons-nous, remplit d’abord la plus ancienne période de l'histoire des hommes , celle qui précédé la fameuse invasion des peuples pasteurs asiatiques, par la liste des seize premières dynasties ou maisons royales dont l'Egypte vit les règnes successifs, et qui ensemble présenteraient une durée totale évaluée a environ trois mille huit cents ans, d’après le calcul et la somme des années attribuées à chacun de ces règnes par les compilateurs de Manéthon.
Durant ce laps considérablede temps, l’Éthiopie, du moins d’après ce que nous en savons par l’antiquité , semble renfermée dans son rôle tout mystique, et étrangère au mouvement et aux révolutions terrestres; son apparition sur la scène historique et ses annales réelles précèdent tout au plus d'un intervalle de quelques années l'époque désastreuse de la conquête étrangère. Il n’v a pas lieu toutefois' de s’étonner si cette contrée est devancée par l’Égypte, nous ne dirons pas sous le rapport de la filiation sociale et de la première impulsion dans la voie des perfectionnements, que tous les faits concourent à rapporter a la région la plus méridionale , mais bien uant à la place que chacune occupe ans l’opinion générale et les notions du vulgaire, comme dans les écrits des anciens. Plus rapprochée, et par conséquent mieux connue de l’antiquité savante, l’Égypte, s’élevant d'ailleurs au-dessus de toutes les sociétés par ses
institutions, dut frapper de bonne heure l’imagination des peuples, et prendre le premier rang dans les annales du monde primitif Objet de l’attention générale , tout ce que les anciens purent apprendre de cette contrée fut soigneusement enregistré; tout ce qui s’y rapportait de loin ou de près obtint l'intérêt des hommes; et plusieurs nations n’ont dû leur célébrité ou même une place dans les fastes des sociétés humaines, qu’à leurs relations avec l’Égypte qui avait le don d’immortaliser tout ce qui la touchait. Lors donc que nous essayons de saisir à son origine la succession des faits de l’histoire positive, nous devons recourir aux traditions de l’Égypte et à ses monuments : c’est par eux que nous pénétrons, aussi avant que le permet l’antiquité de ces témoignages authentiques dans la connaissance des choses de l’Éthiopie elle-même. Car jusqu’ici , il n’est nullement démontré que cette dernière contrée présente , pour sa propre histoire, des renseignements puisés dans des vestiges relativement plus anciens que ceux que la science a constates dans les restes précieux qui gisent sur le sol thebain ou memphitique. Malgré l’étendue et le caractère imposant des ruines qui attestent u’un état puissant a fleuri naguère ans l’Éthiopie méridionale, et contrairement a l’opinion que plusieurs » autoritésont paru admettre à cet égard, de fortes présomptions s’élèvent pour établir que la tradition presque fabuleuse et le mystère qui , jusqu’à notre temps, ont enveloppé l’empire connu sous le nom de Méroé, ne sont pas un motif plausible de lui attribuer la priorité des perfectionnements intérieurs. Il faut se garder de conclure que parce qu’il se serait formé plus près des sources de la civilisation, ce même état social en aurait vu éclore les premiers germes, qu’il pourrait avoir devancé l’Égypte, avoir été le foyer primitif de ses institutions et le point de départ des premières migrations humaines qui la colonisèrent. Alors que l’ordre chronologique que nous avons adopte nous y amènera , nous produi-
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rons notre opinion sur la place historique que doit occuper cet empire dont l’existence a , dans l'antiquité comme de nos jours , partagé les érudits et les voyageurs les plus éclairés. Nous devons d’abord , ainsi que nous l’avons dit , entrer dans l’histoire de l’Egypte pour remonter aux sources les "plus pures des notions positives et aussi les plus anciennes sut l’Éthiopie , et en même temps pour arriver à ce point où les annales communes de ces deux contrées, longtemps confondues, commencent à se dérouler par une succession b peu près non interrompue et dans un ordre qui permet d'apprécier le rôle particulier à chacune d’elles.
Les populations de la vallée du Nil paraissaient avoir eu le privilège de donner au développement de la civilisation et de ses perfectionnements une période des plus étendues , et dont on ne saurait établir la durée sur aucune base. Le temps se révèle de toutes parts, dans cette organisation antique, comme élément essentiel , comme agent puissantetfécond. La jouissance prolougée de cet état de choses semblait lundée sur la sagesse et la haute raison qui y présidaient, non moins que sur la position géographique de la région et son isolement de tout contact étranger, sous la protection d’une ceinture de déserts. Aussi longtemps que le secret de cette organisation et de ses bienfaits resta renferme dans le sein de la contrée, la société put se maintenir dans cette possession paisible , et se mouvoir en toute sécurité dans le cercle de son organisation intérieure, élaborée, constituée dans des temps de calme et dans des vues toutes pacifiques, sans aucune prévision de perturbations extérieures et de périls jusu'alors inconnus. C’est à cette période 'un ordre de choses primitif et régulier que se rapporte évidemment le règne des demi-dieux , ou des dieux aynatles , qui ne fut autre chose que la suprématie du pouvoir sacerdotal et purement religieux , la théocratie dans le sens le plus absolu. Cette autorité révérée , pour ainsi dire , à l’égal
de la puissance divine, semblait assise depuis l'origine de la nation sur des fondements inébranlables et éternels. Mais ces prospérités ne devaient j>as demeurer toujours ignorées, et la renommée de la fertilité extraordinaire de la vallée du Nil , des biens de tontes sortes qui y étaient accumulés , de l’abondance où vivaient ses habitants, avait fini par franchir l’espace , et était arrivée jusqu'aux races nomades répandues dans les vastes contrées du continent asiatique. Ces races , ne reconnaissant d’autre lien social que celui delà famille ou de la tribu, d'autre frein que l'autorité de la force, ignorant les premières notions de l'agriculture, vivaient uniquement de leurs déprédations, cherchant toujours de nouvelles conquêtes et non des alliances, en état d'hostilités permanentes avec toute espèce de société ou de civilisation, et par conséquent, soumises à toutes les vicissitudes d'une existence précaire et d’une condition misérable. Elles apparaissent pour la première fois dans l'histoire sous la dénomination générique de peuples pasteurs. Que ces hordes devenues plus nombreuses avec le temps , unissant leurs efforts en commun, eussent d’abord cédé à la nécessité impérieuse de chercher sur un sol plus favorisé une nature féconde, une subsistance assurée, en même temps qu’elles obéissaient à leur instinct de rapine et de déprédation ; soit qu'elles eussent mis la fougue de leur multitude aventureuse au service de l'un de ces empires naissants qui occupèrent par la suite une place importante dans l'histoire asiatique, toujours est -il constant qu’à une certaine époque, une puissance formidable s’était constituée incessamment menaçante, et prête à fondre de l'Orient sur la terre de la civilisation. I)'un autre côté , vers les parages méridionaux de l'Éthiopie, au sein même de cette région ou le mouvement civilisateur avait naguère pris naissance, s'était multipliée une Joule turbulente de peuplades de race à peu près noire, au dernier degré de la brutalité et de la barbarie , qui se
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disputaient la possession des rives du haut Nil , desertées par la race primitive pour une (erre plus hospitalière, et que leur instinct conduisait à descendre sur les traces de leurs devanciers. Ainsi la vallée du Nil était menacée a ses deux extrémités, au midi aussi bien qu’au nord ; sa conquête était devenue le but constant de ces ennemis naturels; les tribus barbares léguaient cet héritage par tradition à la fougue de leurs entants; les générations le montraient aux générations comme une proie qui tôt ou tard ne pouvait leur échapper. Lorsque, pour la première fois , ce (léau tout nouveau vint surprendre la civilisation, des populations vouées exclusivement aux occupations agricoles , amollies par des siècles d’une existence facile, sous un gouvernement influencé par la théocratie, furent tirées brusquement de cet engourdissement séculaire. Mais .à peine le réveil avait succédé à cette longue torpeur, que déjà les nomades avaient reconnu les routes qui conduisaient à cette terre promise, désormais exposée à leurs attaques sans cesse renaissantes , et dont le danger allait croissant avec l’audace et le nombre de ces ennemis. Dès lors il était devenu nécessaire d’opposer la force à la force, et d'organiser un système permanent de défense assez énergique pour repousser en tout temps les irruptions soudaines de la barbarie , garantir l'indépendance nationale et surtout cet état social et ses institutions , fruits de tant de siècles d’essais préliminaires et de laborieuse persévérance. Une ère nouvelle s’était donc ouverte, et avait fait appel à toutes les forces actives de la nation ; et les bras naguère adonnés aux paisibles travaux de l’agriculture et de l’industrie, avaient du se retremper au métier des armes. Des hommes, tels qu’il s’en rencontre aux jours de crise , avaient surgi tout à coup avec l’énergie et le talent nécessaires pour diriger l’emploi de la force publique; la société avait trouvé des chefs capables de conduire les populations armées pour la défendre contre des périls jusqu'alors igno-
rés. Par un rapprochement historique, qui parait indiqué dans l’ordre des temps et par la force des événements, il semble très-naturel de faire coïncider avec l'origine de ces invasions des nomades dans la vallée du Nil , le premier fait que l’histoire mentionne comme une rt-volution appartenant aux annales humaines : l’avenement du roi’ Menés en qui se personnifie le pouvoir militaire. Ce personnage dont l’existence a été révoquée en oute par plusieurs auteurs, est en effet présenté, selon une opinion différente, et par la plupart des historiens de l’antiquité, comme le premier homme qui ait régné sur l’Egypte après les demi-dieux , ou, en d’autres termes, comme un prince guerrier qui aurait substitué une autorité mixte à la puissance toute religieuse ou théocratique de la caste sacerdotale, qui avait jusque-là régi seule et sans partage les destinées sociales. Quant à l’existence réelle de Ménès, la tradition en est aujourd'hui corroborée par le témoignage authentique des monuments originaux. Chantpnllion le jeune a retrouvé plusieurs Fois le nom de ce protodynaste , écrit hiéroglyphiquement Menei, dans un cartouche, en tête des listes royales et particulièrement d’une procession figurée sur l’un des monuments de Thèbes, où des prêtres sont représentés portant les images des princes de la dix-huitième dynastie. Le roi Ménès ouvre cette série, comme fondateur des autres dynasties humaines qui précédèrent cèlle-ci, eten témoignage de la déférence et de la vénération qui s’attachaient à la souche primitive de ces grandes familles régnantes , toujours attentives à payer un juste tribut d'hommages à leurs auteurs.
Des événements imprévus, et un danger pressant peuvent seuls expliquer d’ailleurs rélévation d’un chef militaire, en présence de l’ordre sacerdotal si puissant et si révéré. C’est à cette même époque que paraîtrait devoir se rapporter aussi l’institution de la caste militaire , née de la nécessité des circonstances , et qui , par suite des services qu'elle avait été ap-
toogle
pelée à rendre , était devenue un ordre doté par la reconnaissance publique d’immunités et privilèges particuliers, quoique toutefois , dans la hiérarchie des pouvoirs comme par son origine, elle ne marchât qu'après sa devancière.
Il est constant que la société s’etait trouvée tout à coup placée dans des conditions nouvelles , et qu’elle avait été appelée à un rôle bien éloigné des antécédents que lui avait faits jusque-là le cercle pacifique de son organisation éminemment laborieuse , de son œuvre toute intérieure. Un temps de lutte presque incessante avait commencé
Pour les populations de la vallée du Nil; esprit militaire s’y était développé; et . bien que la mission de défendre le sol de la patrie eût été dévolue a une caste , le Courage du soldat n’en avait pas moins été mis au rang des vertus publiques du citoyen. Lors donc qu’une seconde puissance s'était elevée a côté de la suprématie théocratique qui avait naguère résumé en elle toute l’autorité, la force seule des choses avait amené ces résultats: et ce serait méconnaître une organisation si fortement constituée et le véritable caractère de la révolution qui la modifia, que d’en rapporter la cause à un accident fortuit et à un de ces coups d’État d’ambition individuelle, dont l’histoire présente de nombreux exemples. C’est sous l 'empire de circonstances critiques et en présence des périls les plus imminents , que le chef de l'État avait dû sortir du rôle à peu près passif que lui avait assigné des l’origine une caste vigilante et jalouse de ses prérogatives. Placé primitivement, pour ainsi dire, dans un sanctuaire , comme une sorte d’idole offerte aux pieux hommages dans lesquels la foule le confondait avec la Divinité elle-même, le souverain descendit de cette sphère élevée sur la terre, pour défendre en homme et aux premiers rangs l’état social menace. Lej'énie de là guerre et les talents du général étaient devenus non moins indispensables chez les princes appelés au trône, que la sagesse du législateur et les autres qualités nécessaires à une mission naguère toute
pacifique. Dès lors le souverain avait absorbé en lui la haute autorité de son double caractère de premier pontife et de chef suprême de la force nationale.
Tout avait donc pris une face nouvelle dans la vallée du Nil. A une période incalculable de développements et d’élaborations favorisés par un état paisible avait succédé une ère de mouvement et d’activité au dedans et à l’extérieur. Plus d’une fois, sans doute, l’Égypte avait repoussé par les armes loin de ses frontières , l’étranger qui menaçait son indépendance; souvent elle avait envoyé ses enfants au Nord et au Midi répandre la terreur de son nom et de sa puissance. Mais l’ennemi de la civilisation pouvait être repousse , vaincu même , mais non anéanti. Refoulées dans l’immensité des déserts et des steppes sans bornes où des armées régulières ne pouvaient plus les atteindre, les hordes nomades revenaient plus hardies et plus nombreuses , fondre à l’improvlste sur la région du Nil. La période qui précède et qui suit l’avéuement de Ménès dut être marquée par des alternatives et des épreuves dont la puissance sociale paraissait être sortie presque constamment victorieuse, jusqu’au jour où une entreprise redoutable, combinée avec ensemble et dans la conjoncture la plus favorable , finit par triompher d’une résistance persévérante, et produisit enfin un cataclysme fameux qui déborda sur la terre de la civilisation et la mit en grande partie au pouvoir de ses ennemis pendant près de trois siècles. Toutes les données historiques concourent à placer cette invasion célébré des populations asiatiques vers le vingtième siècle environ avant l’ère chrétienne; elles pénétrèrent dans l’Égypte par sa partie orientale. Mais une autre agression des peuplades africaines avait devancé celle-ci par le Midi, sous le règne d’Osortasen, l’un des derniers rois que la vieille chronique , extraite de Manéthon, assigne à la seizième dynastie , et le prédécesseur de celui-là même qui , selon l’annaliste égyptien, succomba quelques années pius tard devant la forini-
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dable invasion des peuples venus par l’Orient. Il est digne de remarque que le souvenir le pins ancien d’une lutte contre des peuplades éthiopiennes avait été consigné sur le sol même de l’Éthiopie en partie conquise à cette époque, si même elle avait cessé d'appartenir à la domination égyptienne. I.c monument qui la consacré, et que nous avons eu occasion de citer précédemment (page 33) , à propos de la nomenclature des races de l’Éthiopie, est une stèle reproduite dans la planche X.
L’une des divinités locales y est figurée présentant au roi Osortasen les chefs des peuplades vaincus, avec leurs noms, au nombre de dix, et lui disant : « Je te livre toutes les contrées de la terre de Kenous. » Et plus loin, le texte de l’inscription , selon les habitudes d’adulation alors admises, qualifie le roi de « taureau blanc qui a mis en fuite les peuples de Phot (la Libye). » Ce renseignement curieux , entièrement neuf, et qui appartient, ainsi que tant d’autres, à la science historique fondée de nos jours par Champollion le jeune, a été, nous l’avons dit déjà, découvert par cet illustre savant, parmi les restes d'une ville ou d’un établissement antique dont il nous révèle en même temps le nom, Béhéni, et dans la partie d’un temple où il avait été déposé anciennement, comme témoignage d’un événement important, et selon la coutume qui faisait de chaque sanctuaire le dépôt sacré des archives nationales. Les vestiges mêmes de cette ville , aujourd'hui enfouis sous le sable, nous les avons fouillés et, pour ainsi dire, exhumés avec notre voyageur; ils présentent le plus haut intérêt non-seulement par leur date, puisqu’ils sont, que. nous sachions , ce qu’on a jusqu’ici constaté de plus ancien sur le sol éthiopique, mais encore par leur situation , et sous le rapport des circonstances qui déterminèrent le choix de cette localité, placée auprès de la seconde cataracte u’on rencontre en remontant le cours u Nil , et qui a pris le nom du village moderne d’Ouadi-Halfah, peu éloigné de là et de l’emplacement de l’antique
Behéni. Au point de vue stratégique, cet établissement était évidemment une place avancée, renfermant une force militaire permanente, destinée soit à contenir les populations éthiopiennes de la province inférieure qu'elle surveillait de cette position méridionale , soit à intercepter la voie de terre aux irruptions soudaines des hordes barbares du Sud dans la vallée du Nil, que la cataracte, barrière naturelle, protégeait suffisamment du côté du fleuve; de ce point on menaçait encore les populations de l'Ouest, celles de Phot (les Libyens), dénomination générique fréquemment citée dans les légendes hiéroglyphiques, comme appartenant à l'une des races le plus constamment hostiles à l’Égypte ; et l’on était à portée de couper la retraite à celles de leurs tribus qui tenteraient de s’aventurer par le désert sur le territoire de la civilisation; c’était cnOn un lieu de rassemblement.et de départ pour les expéditions destinées à châtier les peuplades turbulentes au delà des cataractes , à leur imposer des tributs, ou à exercer des représailles actives jusque chez les déprédateurs les plus éloignés de la frontière. L’importance de cette position est d’ailleurs attestée par les accroissementssuccessifsqu’elle paraissait avoir reçus sous plusieurs régnes, par suite de l’intérêt permanent qui s’y rattachait. Outre ce monument déjà cité du régné d’Osortasen, qui l’avait déposé dans le sanctuaire d’un temple dédié par lui à Ilorammon (Amraon générateur), et dont la date paraît être jusqu'ici ce qu’il y a de plus ancien à Behéni, Champollion le.jeune a reconnu une autre partie du meme temple , élevée sous le roi Araénophis II, de la dix-huitième dynastie.
Notre voyageur a de plus découvert sous le sable (*) : « une grande stèle engagée dans une muraille en brique du temple, portant un acte d’adoration et la liste des dons faits au temple par le roi Rhamsès rr, avec trois lignes ajoutées dans le même but par le Plia-
(*) Champollion le jeune, Lettres écrite» de Nubie cl de l'Égypte, p. i»3 et suiv.
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raon son successeur (Menephtah I"). »
« Un second temple plus grand, continue plug loin le même savant , mais tout aussi détruit que le precedent, existe un peu plus au sud ; il est du règne de Thoutmosis III (Mœris), construit également en briques, avec piliers-colonnes doriques primitifs, à montants et portes en grès; c’était le grand temple de la ville égyptienne de Béhéni, qui existe sur cet emplacement, et qui, d’après l’étendue des débris de poteries répandus sur la plaine aujourd'hui déserte, paraît avoir été assez grande. Ce temple était dédié à Ammon-Ra et à Phré, comme la plu-
Iiart des grands monuments de la Nu- >ie. »
Nous avons insisté sur ce point pour mieux constater l’existence jusqu’ici inconnue et tout à coup révélée de cette ville antique de Behéni, qui sans doute a devancé les autres localités principales de l'Éthiopie; aucune en effet, d'après les indices qu’elles présentent, ne semble avoir été aussi anciennement et au même degré l'objet d’une attention sérieuse. Ce fait est du plus haut intérêt historique, en ce qu’il marque la première phase certaine des annales de l'Éthiopie, et qu'il nous apprend quelles furent, pendant une certame période, la situation permanente de l’Égypte et son attitude vis-à-vis des barbares méridionaux; il fixe positivement l'un des points occupes par elle en Éthiopie, et peut-être la limite extrême de sa domination sur le cours du Nil, à une époque précisé et bien déterminée; il se rattache enfin à l’événement le plus célèbre dans l’histoire de la région du Nil, l'invasion des peuples pasteurs de l’Asie. Sous ce dernier point de vue, nous sommes amenés a remarquer que les attaques qu'Osortasen avait eues à reprimer au midi se renouvelèrent sous son successeur Amenemhè (nommé Timnos et Concharis par la vieille chronique et ses abréviateurs). Dans une légende des tombeaux de Béni-Hassan-el-Kadim , ce prince, qui ferme si malheureusement la série des règnes de la seizième dynastie, dit tex-
tuellement qu’il a entrepris plusieurs guerres , notamment contre les Éthiopiens. En rapprochant les circonstances et les dates, n'est-on pas frappe par unecertaine coïncidence, et n’y a-t-il pas là une révélation historique? Tandis qu’une lutte acharnée occupe au midi toute l’attention de l’Égypte, au nord les populations asiatiques, épiant le moment favorable à leurs desseins, réunies avec la promptitude des nomades, franchissent le désert en quelques marches, et, par une irruption soudaine, leur multitude armée, race impure, ossède enfin , et presque sans comat, une proie si longtemps convoitée.
La vallée du Nil tombeau pouvoir des barbares , qui, selon le récit de Itlanéthon , conservé par l'historien juif Josèphe, signalent leur présence par l'incendie des villes, la ruine des temples, et par tous les excès de l’oppression la plus tyrannique. Amenemhe , surpris par cette invasion , mal préparé à la repousser, succomba toutefois avec courage pour la défense du pays, l'an 2082 avant Jésus-Christ, après six ans de règne. Dans cette circonstance désastreuse , l'Égypte avait été évidemment absorbée tout entière au midi , et avait ainsi failli à cette
firudence , a cette vigilance actives qui 'avaient maintes fois préservée, en assurant le succès de sa résistance pendant un laps de temps considérable, et jusqu’au dernier règne d’une dynastie qui était la seizième depuis celle qu’avait inaugurée l’avénement de Ménès. Pour conserver une conquête si précieuse, l’instinct des peuples nomades les porta à éviter cette meme faute qui avait amené la perte de l’Égypte et leur propre succès. Sur les ruines d'une ville antique, située dans le desert , vers les abords de la vallée du Nil, du côté de l’Orient, poste avancé qui naguère , sans doute , avait eu au nord la même destination que Béhéni au midi , ils élevèrent une place forte nommée Aouaris , où ils tinrent des troupes en nombre imposant , toujours prêtes à conjurer le danger incessamment menaçant pour eux-mêmes du côté de l’Asie. Une fois
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en effet , cette voie frayée à l’Orient , des concurrents nombreux , des imitateurs redoutables s’étaient bientôt révélés aux nouveaux possesseurs de l’Égypte; déjà sur leurs' traces se ruait a l’ envi une tourbe indisciplinée de hordes pressées qui , à leur tour, ambitionnaient une part de la conquête à laquelle toutes se croyaient des droits égaux. Cette circonstance explique comment, pour conserver une possession si précieuse, les pasteurs durent entretenir constamment une grande partie de leurs forces dans le camp retranché d’Aouaris, et opposer en même temps, du côté du Midi, une barrière au patriotisme de la nation égyptienne ardente à recouvrer ses foyers ; situation qui devait à son tour devenir fatale à l'usurpation, et assurer plus tard le retour de la civilisation et son triomphe sur les barbares. Ces nomades sont mentionnés dans les textes les plus anciens sous la dénomination de Hyk- Shos , qui a paru à quelques-uns s’appliuer particulièrement 5 la racearabe, et anslaquelled’autresont non sans quelque fondement, cru trouver une analogie avec celle de Schéto, dénomination appliquée génériquement dans les textes hiéroglyphiques des monuments anciens, à une grande famille du nord de l’Asie, évidemment celle des Scythes.
Quoi qu’il en soit, si l’époque de cette conquête fatale bien connue dans l’histoire a pu être fixée avec quelque certitude , la plupart de ses conséquences sont restées oDscures , et il serait difficile de déterminer précisément les limites qu’elle atteignit en remontant la vallée du Nil vers l’Éthiopie. La barbarie s’était acharnée à détruire sur son passage tous les monuments d'une civilisation et surtout d’une religion qui tendaient à rappeler et régénérer un ordre de choses , une organisation puissante, qu’il fallait entièrement anéantir pour mieux assurer la possession de la conquête. Ainsi fut tarie la source où la critique historique eût puisé des lumières si précieuses pour constater l’état de la société et de la civilisation , antérieurement à cette catastrophe. S’il fallait n’assigner d’au-
6' Livraison. (Ncbie. )
très limites à la conquête des barbares que celles où apparaissent des monuments antérieurs à leur venue, on serait amené à conclure que le sol de la civilisation tout entier eut à subir ce joug dévastateur. Ce débordement, après avoir labouré les rives du fleuve en remontant son cours, semblerait ne s’être arrêté que devant la barrière formée par les cataractes nubiennes et leurs masses granitiques ; l’instinct de déprédation et de ruine méprisant l’ariditéde la terre d’Éthiopie, aurait abandonné cette retraite à peu près déserte aux restes de la nation égyptienne, pour retourner vers la riche Memphis, en bouleversant de nouveau et de fond en comble ce que son premier passage avait épargné dans la Thébaïde et les autres provinces de l’Égypte. A peine, en effet, si la vallée du Nil, depuis son extrémité septentrionale jusque vers la cataracte a’Assouan, sa frontière au midi , a conservé des traces visibles de ce qu’elle fut avant cette conquête désastreuse. 11 faut excepter cependant les fameuses pyramides de Memphis, ces masses qui ont fatigué l'ardpur destructrice de tous les conquérants de l’Égypte, et attestent sa puissance dès la plus haute antiquité.
Il en est de même de quelques tombes échappées à la dévastation, dans les profondeurs de In terre ; telle est aussi cette quantité prodigieuse de matériaux , débris des monuments les plus anciens, employés par suite dans des reconstructions postérieures, et dont le témoignage incontestable nous révèle un état de choses si régulièrement constitué et arrivé à un si haut degré de maturité, que les vicissitudes et les épreuves les plus rudes nedevaientservir qu’à en raviver la sève et à en augmenter l’éclat. En effet,sans entrer plus avant dans cette question qui n’intéresse qu’indirectement notre sujet, il nous suffira d’établir que telles étaient et la puissance et la vitalité des institutions nationales dans la région du Nil, et qu'elles y avaient poussé des racines si profondes, qu’une occupation étrangère de près de trois siècles n’avait pu les extirper, et, qu’aussitôt apres
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l’expulsion des peuples pasteurs, elles renaissaient plus fortes que jamais.
Il est même assez curieux, sous le point de vue philosophique, de remarquer que les nomades eux-mêmes en avaient subi jusqu'à un certain point l'iofluence inévitable. Des habitudes de üxité, commandées par la constitution physique de la région conquise, avaient Gui insensiblement par remplacer chez eux les mœurs indépendantes et l’instinct de mobilité. L’ordre constant et la périodicité des phénomènes avaient enfanté une certaine régu larité dans un Etat encore grossier, la stabilité dans le pouvoir, et par suite, des vues de prévoyance et de saine administration. Enfin, soit par imitation des institutions locales, soit par cette tendance commune à tous les peuples conquérants, qui les porte à tirer tout le fruit possible de la conquête et des populations soumises, le gouvernement des pasteurs s’accoutumait à chercher des ressources nouvelles dans l’agriculture, et obtenait de scs travaux l’abondance et les trésors du sol le plus fécond. Un Gis des tribus nomades, Joseph, devenu premier ministre d’un roi de cette race asiatique, puisait à cette source des secours pour sa terre natale affligée par la famine, et nourrissait les siens des bienfaits du Nil, mis en réserve avec une sage prévoyance.
Ainsi donc l'Égypte avait à son tour subjugué en quelque sorte ses conquérants par l’ascendant irrésistible de scs institutions et la bénignité de son climat. F.n même temps que leurs mœurs avaient subi cette influence, leur rudesse native, l’audace de leur fougue s’étaient énervées au sein d’un bien-être constant et auparavant inconnu. Tandis que celte race belliqueuse avait perdu de son énergie primitive dans les habitudes d’une vie sédentaire et facile, l’ancienne population indigène , dépossédée en grande partie, refoulée a l’extrémité méridionale de l’Égypte, et dans l’Éthiopie inférieure , s'était au contraire retrempée dans les fatigues de la guerre et dans des épreuves de toute espèce ; une
lutte de près de trois siècles, soutenue sous la conduite de ses rois de race antique, avecdesalternativesdiverses, lui avait révélé le secret de ses forces. Persévérants dans One cause saiute et nationale, animés par l’espoir de reconquérir un jour les foyers de leurs ancêtres, les héritiers légitimes de ce riche patrimoine avaient subi les vicissitudes les plus rudes pendant deux cent soixante ans environ. Ces temps de 1’occupation étrangère , époque d’abaissement et de deuil national, avaient vu inaugurer, sous de sombres auspices , une dynastie nouvelle appelée a remplir la mission noble, mais difücile, de défendre les derniers remparts de la société, de sauver la civilisation et ses institutions en péril. Cette dynastie, comme les précédentes, issue de la vieille souche des Pharaons, était la dix-septième dans l'ordre chronoloique, et fut composée de six princes, ont nous devons les noms, jusqu’ici touillés dans l’oubli , aux savantes révélations de Champollion le jeune. Les extraits de la chronique de Manéthon, en effet, ne mentionnent que les noms des chefs asiatiques qui eurent successivement le commandement pendant le séjour de la horde conquérante sur le sol de l’Égypte. Les abréviateurs de l’annaliste égyptien, et notamment le plus ancien d'entre eux, passèrent complètement sous silence les règnes des princes indigènes, et choisirent entre les deux autorités qui partagèrent simultanément la domination de la vallée du Nil, la série des dominateurs de fait, quoique temporaires, de l’Égypte, comme la continuation naturelle desdynasties qui l’avaient précédée. Il y eut peut-être, dans cette
f (référence, quelque orgueil de race chez e premier de ces compilateurs Josèpbe, l'annaliste juif, devait se plaire à reconnaître aes ancêtres dans ces Asiatiques devenus les maîtres de l’Égypte; de son temps . on pouvait se faire honneur de pareils exploits, et revendiuer sans honte une communauté traitiounelle d'origine et une solidarité d'état et d'actes, qu’une autre époque devait qualifier de barbares.
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es
Quoi qu’il en soit, la nation égyptienne de son côté avait, malgré le malheur des circonstances , continué d’enregistrer soigneusement ses propres annales. Dépossédée desesfovers, elle n’avait pas cessé de voir les seuls véritables et légitimes maîtres de l’Égypte dans la continuation de cette (ignée de chefs issus de son sang, qui remontait à ses origines, et dont elle était accoutumée à révérer l’autorité, pour ainsi dire, à l’égal de la puissance divine. Grâce à cette sollicitude religieusement patriotique , à cette intelligence des droits imprescriptibles d’une nation civilisée , il a été possible de réparer la partiale omission des abréviateursde Manéthon ('Égyptien , dont le texte original avait mentionné sans aucun doute avec une exactitude et une attention scrupuleuses les noms des princes indigènes en parallèle de la série des conquérants asiatiques. I.a science a , de nos jours , comblé cette lacune , et a trouvé des matériaux propres à restituer la série eu quelque sorte légale des dynasties nationales.
La table généalogique, dite d’Abydos, du nom de la localité où elle a été découverte, et dont un voyageur français, M. Cailliaud. a donné l’une des premières copies , document inappréciable qui a été corroboré de plusieurs autres fragments de listes trouvés sur les monuments originaux , presque contemporains de l'époque qui nous occupe, assigne à la dix-septième dynastie six Pharaons, dont les règnes sont évidemment collatéraux à la domination des chefs asiatiques qui usurpèrent le trône de l’Égypte pendant deux cent soixante années , durée également attribuée à cette dix-septième dynastie.
Nous ne pouvions nous dispenser de mentionner un fait aussi important pour la chronologie et l’ordre de succession des dynasties indigènes de l’Égvpte; aussi bien, il rentre dans notre sujet , en ce qu’il jette un jour tout nouveau sur l'existence des restes de la société égyptienne vaincue et refoulée dans la région méridionale, et sur une période d'environ trois siècles de-
meurés jusqu’ici uue époque de confusion et d’obscurité presque complètes.
Ces notions suppléent, d'ailleurs, au silence de l'histoire écrite et à la rareté des monuments élevés en tout ou en partie par les six Pharaons de la dixseptième dynastie, et portant, selon l’usage , leurs noms à ce titre spécial, renseignements qui eussent été bien précieux. Il semblerait, en effet, qu’eutièreinent absorbés par leur mission sacrée , par une lutte de tous les jours et ses vicissitudes continuelles, ils eurent à peine le loisir de fonder des édifices, de consacrer quelques sanctuaires aux dieux exilés dans l’Égypte méridionale , et dans cette partie de l’Éthiopie qui en est limitrophe, et où l’on n’a jusqu'ici rencontre que fort peu de traces de leur séjour. Mais ils avaient tous ensemble bien mérité de la nation par leur courageuse persévérance durant l’adversité ; leur mémoire ne pouvait périr sur une terre où les nobles souvenirs, comme tous le? sentiments moraux , restaient profondément gravés. Leurs noms furent religieusement conservés dans les listes généalogiques, et dans l’ordre de succession des dynasties royales, pour être transmis à la postérité; le plus révéré parmi eux, celui d’Ahmosis qui eut la gloire de purger la vallée du Nil de la présence d’une race impure , ferma dignement cette série honorée à si juste titre dans les fastes de l’ Égypte, comme elle avait droit de l’étre par la suite chez les nations policées. Si par malheur, en effet , les nations barbares se fussent perpétuées plus longtemps dans la possession de la vallée du Nil, les restes de la race égyptienne eussent été infailliblement anéantis , étouffés avec leurs institutions, leurs croyances et leur génie social, auxquels se fussent, avec le temps, substitués l’instinct et les mœurs mobiles des nomades, incessamment alimentés par île nouvelles migrations des tribus asiatiques; et dans ce cas. qui pourrait dire quel avenir était réservé aux civilisations, filles aînées de l'Égypte, qui brillèrent d’un éclat si vif dans l’antiquité? En jetant un regard en arrière, on
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ne saurait refuser son attention aux phases mémorables de cette lutte si éloignée de nous et par le temps et par la distance, à la seule pensée qu’alors se décidait l’avenir des sociétés modernes elles-mêmes; que, grâce aux succèsdes armes égyptiennes, des bords du Nil partirent des colonies qui, plus tard , arrachèrent le midi de l’Europe à l'étatsauvage ; pourrait-on enfin oublier que si la civilisation ne fût pas sortie v ictorieuse de cette crise, elle n’eût pas recueilli et adopté un enfant des captifs barbares, né dans son propre sein, nourri et élevé dans ses idées , dans les principes de ses lois, de ses institutions civiles et religieuses, et prédestiné à devenir le législateur d’un peuple sur une autre terre où le germe des lumières puisées en Égypte devait se féconder, puis s’épurant ensuite, éclairer bientôt l’Occident, et se répandre enfin dans le monde entier?
Sous le dernier des princes de cette dix-septième dynastie, les calamités nationales avaient enfin cessé par l'entière expulsion de la race asiatique hors de la vallée du Nil proprement dite. Par des exploits heureux, Ahmosis avait couronné ces efforts persévérants , et terminé une lutte de près de trois siècles. Son règne avait vu ce que peuvent enfanter, dans l’adversité même la plus longue, l’énergie et la puissance a'une nation homogène, forte de ses droits et de la légitimité de sa cause, unanimedans son action, comme dans l’attachement à ses institutions et dans sa foi en l’avenir du pays.
Ces chefs n'avaient failli nulle part à leur mission sacrée; le Midi aussi bien que le Nord témoignait de leur vigilance infatigable, et il subsiste encore des traces de leurs efforts pour préserver le dernier asile de la civilisation contre les envahissements de la barbarie. Le musée de Genève possède une stèle qui rappelle une expédition entreprise contre les Éthiopiens par l'un de ces princes, l’an 19 de son règne, c’està-dire, alors même que cette dix-septième dynastie, à son avènement, avait à lutter en même temps contre l'invasion asiatique. Les successeurs de ce
prince , suivant certains renseignements, semblaient avoir continué cette œuvre laborieuse. L'un d’entre ceux de cette dynastie qui portèrent le nom d’Osortasen, ne s était pas montré moins actif, et son cartouche royal, inscrit à l'extrême limite de la domination égyptienne au midi, dépose de l’attentiou' dont ce point avait été l’objet sous son règne. Au delà des cataractes d'Ouadi-Halfah et au sud de l’Ouadiel-Hadjar (la vallée des pierres , ainsi nommee par les Arabes à cause de la multitude d’écueils et de récifs dont le cours du Nil y est obstrué,) les Pharaons avaient , à cette époque, formé sur les deux rives du fleuve des établissements dont il subsiste encore des traces évidentes , telles que des restes d’enceintes et des temples à demi ruinés. Il semblait que le choix de cette localité, appelée aujourd'hui Semné , peut-être de sa dénomination antique, eût pour but de compléter par une position avancée la défense du territoire, déjà protégé contre les entreprises des hordes méridionales par les obstacles naturels qui s’opposent en cet endroit à la navigation du fleuve, et par une autre position, Béhéni, dont nous avons parlé. Une. inscription de l’un des temples de Semné prouve que cet édifice fut dédié au dieu Nil, et à un Osortasen de la 17e dynastie, divinisé, comme pour confondre dans les mêmes hommages de respect et de reconnaissance et le fleuve et le prince qui l’un et l’autre protégeaient la frontière méridionale. L’établissement tout stratégique, sans doute, deSemné avait reçu (Tailleurs une certaine extension sous differents règnes ; d’après les relations de quelques voyageurs, le cartouche d’Anmosis y a été retrouvé, et l’achèvement ou la restauration des temples appartient, comme nous le verrons, a la dynastie suivante. En insistant sur ce point, nous avons voulu indiquer les limites étroites dans lesquelles la puissance égyptienne fut alors renfermée du côté de l’Éthiopie.
Après le règne glorieux d'Ahmosis, son fils Aménoph, le premier roi connu sous ce nom , était monté sur le trône
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desanciennes dynasties, glorieusement restauré, vers' l'an 1822 avant J. C.
Digne continuateur de ses devanciers, Aménoph avait mis la dernière main à l’œuvre paternelle, et hâté, par un traité , l’évacuation du camp retranché d’Aouaris , oii s’étaient réfugiés et tenaient encore les restes des Asiatiques vaincus. Quoique, par ce changement de règne, la royauté ne passât pas à une autre famille, etqueleuls eût succédé à son père dans l’ordre naturel, toutefois, pour éterniser sans doute le souvenir de l’entière expulsion d’une race impure et marquer davantage 1ère de régénération qui s’ouvrit sous les auspices de ce prince , Aménoph 1", d’après la chroniquede Manéthon, inaugura une dynastie nouvelle, la dixhuitième dans l’ordre chronologique, et la plus fameuse entre les dynasties pharaoniques. Jamais, en effet,’ la puissance égyptienne n’avait atteint unplus haut degré de splendeur que pendant la plupart des dix-sept règnes qui , selon les extraits de l'annaliste égyptien, composèrent cette dynastie, et eurent ensemble une duree d’environ trois cent cinquante ans. A peine échappée à la catastrophe qui l’avait poussée au bord de l'abîme, et rentrée dans la possession de ses foyers, la nation égyptienne s’était mise tout entière à l'œuvre des restaurations ; avec une ardeur fervente, elle avait relevé les sanctuaires de ses dieux, les palais de ses rois, dans leur magnificence première. A cette époque turent réservés tous les genres ae prospérité . le spectacle de tous les prodiges de la puissance à son apogée. A la pratique renaissante et plus splendide que jamais des rits sacrés et de leurs pompes imposantes, à la régénération des principes sociaux et religieux remis en honneur, avec le culte des sciences et le prestige des arts, était venue se joindre une gloire non moins brillante, sinon aussi durable, la gloire des armes avec l’appareil de la puissance militaire.
Le génie profondément politique qui présidait aux destinées de l'Egypte avait compris qu’apres une possession de près de trois siècles , qui avait dft
laisser des traces ineffaçables chez les Asiatiques, ce u’était pas sans idée de retour que ces hordes, vaincues autant par la douceur du climat et les habitudes d’une existence facile que par les armes et la courageuse persévérance des anciens maîtres de l’Egypte, avaient renoncé à la jouissance d’une terre si heureusement dotée. Io»
déserts, l'expérience l’avait trop prouvé, n'étaient plus une barrière insurmontable et une garantie contre de nouvelles invasions. Il semblait que pour prévenir le retour d’une calamité semblable et assurer une protection durable à l’avenir social , une seule voie fût ouverte : conquise une fois , l’Égypte devait à son tour devenir conquérante. Mais en entrant dans cette carrière toute nouvelle, contrastant si étrangement avec ses antécédents , la société égyptienne ne dut pas renoncer cependant aux principes constitutifs de son organisation primitive; elle ne fut pas guidée par une folle ambition, et ne prétendit pas soumettre des populations barbares et insaisissables, recueillir des possessions lointaines et onéreuses. Telle n’était pas sa mission. La plupart des expéditionsqu’elle entreprit n’eurent d’autre but que d’éloigner un fléau toujours menaçant à ses portes , que de châtier les nomades et de leur infliger des tributs considérables. Il s’agissait surtout pour l’Égypte de transporter loin de ses frontières un état de lutte devenu une nécessité permanente, une condition de son existence et de sa conservation; désormais elle était condamnée à promener incessamment , dans les contrées les plus reculées, le spectacle de sa force et de sa supériorité , seule barrière imposante qaune tourbe indomptable et toujours mouvante n’essayât pas de franchir. La guerre d’ailleurs , mais la guerre lointaine , était un aliment essentiel à l’activité de cette classe nouvelle qui avait pris rang dans la hiérarchie sociale , la caste militaire, dépositaire de la force matérielle, élément bien précieux de la puissance publique tant qu’il s’exerçait au dehors , mais qui pouvait devenir
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un embarras et un sujet d’ombrage pour l'autorité sacerdotale, dans le cours régulier et paciGque de l’administration intérieure du pays.
Avec le premier règne de la dix-huitième dynastie , celui d’Aménoph , commença donc à l’extérieur une période de 'mouvement, remplie par des entreprises et des exploits qui placèrent la puissance égyptienne au rang le plus élevé entre les nations, tandis qu au dedans s'accomplissait la régénération la plus complète , et que les oeuvres de la civilisation, reprenant un essor nouveau , jetaient sur cette époque un éclat jusque-là sans égal dans les fastes de la région du Nil. L’Ethiopie elle-même en ressentit les effets , et elle conserve encore les vestiges splendides de la prospérité a laquelle elle fut en grande partie associée , et des souvenirs glorieux que son sol fut alors destiné à perpétuer. Les annales positives de l’Ethiopie prennent leur point de départ a cette phase mémorable, et s’établissent dès lors sur une suite a peu près continue de monuments dont il a été donné aux temps modernes seulement de recueillir les dates positives, et d’expliquer l’origine par la lecture des noms de leurs fondateurs. A l’aide de ces renseignements devenus authentiques, il est aujourd’hui permis de pénétrer dans cette carrière toute nouvelle, et d’établir une série de faits demeurés confus ou ignorés jusqu'à ce jour.
Avant l’invasion des hordes asiatiques, l'Ethiopie inférieure, qui confine a l’Égypte, semblait, et par la nature ingrate de son sol, et pr la pauvreté de ses ressources, n’avoir nourri qu'une faible population. Province avancée au midi, elle n’avait, comme nous l'avons vu, joué qu’un rôle secondaire et défensif; la ville de Béhéni , dont nous avons signalé la découverte pr Champollion le jeune, paraissait en avoir été à cette époque la localité la plus importante, et put-étre aussi la seule position destinée à protéger la vallée inférieure du Nil contre les entreprises des hordes méridionales. La stérilité naturelle du pys fortifiait d’ail-
leurs cette barrière; l’état d’abandon et de délaissement calculé où il avait été conservé à dessein formait en quelque sorte une lacune intermédiaire entre la barbarie et la civilisation, une terre inhospitalière, désolée, où la convoitise des races à demi sauvages n’avait rien à conquérir. O fait est établi par l’absence sur le sol de l'Éthiopie, de monuments antérieursà la conquête des Asiatiques. Mais, alors que le joug delà conquête étrangère pesait sur la vallée inférieure du Nil , l’Éthiopie avait en quelque sorte donné asile à la nation égyptienne. Cette contrée méridionale avilit nourri les populations refoulées dans son sein ; elle avait fait plus encore en sauvant , pur ainsi dire, l’arche sainte de la civilisation , en recueillant et les dieux exilés avec les collèges sacerdotaux, et les rois dépossédés , et enfin tout ce qui avait des droits à la vénération de l’Egypte.
Pendant *ces temps malheureux , l'Ethiopie avait été le foyer conservateur où s’etaient prpétuéès les idées d’indépndance nationale et les traditions de l’antique organisation sociale. L’Éthiopie avait ainsi donné en quelque sorte une existence nouvelle à la société égyptienne; elle avait renfermé et entretenu les germes de la civilisation près de se dessécher , dépôt précieux qu’elle devait encore une fois prter a la terre qui déjà l'avait fécondé. De ces faits était ressorti un enseignement dont la sagesse de l'Égypte" avait tenu compte; les épreuves malheureuses qu’elle avait subies vinrent rehausser pour elle l’importance d’une union longtemps méconnue ou négligée, et resserrer dans l’intérêt d’une défense mutuelle, d'une solidarité nécessaire d’existence et de positionnes liens qui remontaient aux origines communes des deux contrées.
Dès ce moment aussi , le sol de l'Ethiopie était demeuré annexé plus intimement à l’Egypte; elles s'étaient complètement identifiées l’une à l’autre. Associée désormais à l’empire égyptien et à sa fortune , l'Ethiopie s’était trouvée aussi appelée dans la carrière de mouvement et d’activité que la force
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des choses lui avait ouverte. Dès lors aussi, sous l'heureuse influence des mêmes institutions, elleavait participé à tous les perfectionnements, à tous les bienfaits de la civilisation , dans la mesure de la plus parfaite égalité et de l’unité la plus complète. Les établissements formés, pendant près de trois siècles, par les Égyptiens, sur un sol dont In nécessité avait appris à tirer parti, devaient, dans une si longue période, avoir arquis une certaine importance, et l’avaient conservée en grande partie , alors même que la nation égyptienne était rentrée dans la possession de son patrimoine. Des populations , mélange de deux familles unies d'ailleurs par une affinité antique de race , comme de mœurs et de croyances, s’y étaient perpétuées dans une’ possession consacrée par le temps et les habitudes, et qui avait vu s'éteindre , avec plusieurs générations successives , le souvenir même d’une condition meilleure sur le sol plus favorisé de la vallée inférieure du Nil.
Tous les procédés de l'industrie égyptienne avaient en outre vaincu l’aridité du sol éthiopique , et les eaux épanchées sur les rives souvent escarpées du fleuve avaient fécondé des sables voués auparavant à une stérilité éternelle. Des agglomérations s’étaient formées autour des principaux centres de production agricole, et une administration attentive leur avait assuré une subsistance conquise en grande
Îiartie par le travail des hommes. Par Il , le séjour des populations sur cette terre hospitalière l'était prolongé au delà même des causes qui l’avaient forcément amené. Ainsi on s’explique comment une contrée qui, à l'exception de Béhéni , semblait n’avoir possédé aucun etablissement, se trouva tout à coup, et sous les règnes successifs de la seule dix -huitième dynastie, dotée d'édifices religieux , dont la situation et la distance respectives indiquent assez clairement autant de localités habitables, groupées autour de ces sanctuaires. On ne rencontre, il est vrai , nulle part dans l’Éthiopie inférieure , des traces de ces nécropoles
qui dénotent évidemment par leur etendue , comme celles de Thèbes et de Memphis, l’existence ancienne d’un seul grand centre de population ; la nature du pays s’y refusait ; aucune partie du territoire n’edt suffi à nourrir une agglomération d’hommes considérable; et, pour y subsister, les habitants devaient nécessairement y être divisés et répartis à certaine distance sur les deux rives du Nil. Telles furent les localités antiques , assises sur les bords du fleuve; localités qu’on retrouve dans plusieurs de celles actuellement existantes en Nubie, encore peuplées pour la plupart, et conservantquelques-unes de leurs dénominations primitives ; témoignage non moins évident que celui des monuments eux-mêmes, encore subsistants en grand nombre, et qui indiquent positivement l’emplacement de ces sortes de colonies dont l’Égypte avait à son tour doté l’Éthiopie.
L’attention des successeurs d’Aménopli s’était dirigée vers cette contrée , et la fondation d’une série considérable d'édilices pieux attestait la sollicitude qu’ils apportèrent presque tous à rattacher plus intimement à l’Égypte cette terre d'adoption , où des populations nombreuses s’étaient fixées , et dont la possession était politiquement devenue si précieuse.
Ainsi , sous le successeur d’Amcnoph, Thoutmosis I,r, son fils, un spéos , ou petit temple , avait été creusé dans le roc a Ibrim, localité de la Nubie inférieure, dont le nom actuel n’est qu'une corruption de la Primit des géographes grecs. On y voit encore la figure de ce pharaon, assise et placée entre celle au dieu seigneur a’Ibrim (une des formes du dieu Tliôth à tête d’épervier) et la déesse Saté , dame de Nubie.
Thoutmosis II , son fils , avait , par des réparations ou des additions , mérité sans doute , selon l’usage , que sou nom fût inscrit sur les temples de Semné et de Contra-Semni , situés audessus de la cataracte d'Ouadi-flalfah , et dont nous avons déjà indiqué la fondation antique comme remontant,
ainsi que celle de Béhéni , à l'une des dynasties antérieures. Ce nom y est accompagné des titres de dieu "gracieux , seigneur du monde , chef des biens, etc.
L’Éthiopie ne conserve pas de traces du règne de la reine Amensé, sœur de Thoutinosis II , et qui lui succéda.
Mais le règne suivant fut l’un de ceux qui laissèrent les témoignages les plus nombreux de prospérité intérieure.
L’Égypte avait , au prix de prés de trois siècles de luttes et d’agitation , acquis le droit de rentrer dans le calme et le repos. Les premiers princes de la dix-huitième dynastie avaient été occupés du soin de fermer les blessures faites à l’organisation du pays par l’invasion prolongée des pasteurs ; Thoutmosis III, fils et successeur d’Aniensé, le célèbre Mœris des historiens grecs, arriva au trône pour continuer dignement la mission de ses devanciers. Malgré la brièveté de son règne, qui dura à peine treize ans , aucun peut-être n’a été signalé par autant de travaux d’une aussi grande utilité; le caractère tout pacifique et religieux des ouvrages de ce prince porte avec lui les signes d’une saj;e administration et d’une prospérité qui lui avaient mérité la vénération et la reconnaissance publiques. L’histoire a conservé une juste illustration à ce règne qu’aucun autre n’a pu effacer, pas même ceux qui ont été comblés des plus grandes faveurs de la fortune. Indépendamment des créations , œuvres prodigieuses dont Thoutmosis-Mœris avait couvert le sol de l’Égypte, son règne avait doté plusieurs localités de la Nubie inferieure de fondations pieuses. A Semné, les cartouches contenant les noms de ce prince attestent qu’il avait continué et achevé la plus grande partie des restaurations de celui des temples qui est situé sur la rive gauche du Nil. Les restes de cet édifice, dont nous avons déjà parlé plus haut , sont reproduits dans la planche 15.
Ils se distinguent par le caractère particulier à la plupart des constructions de ce règne, et par l’emploi des piliers à pans, ou colonnes proto-doriques,
type évident de l’ordre dorique des Crées. On retrouve ces piliers au tem-
Ple dédié à Ammon-Ra et à Phré , sur emplacement antique de Béhéni, comme nous l’avons déjà dit, et au temple d 'Amada, autre édifice dont les bas-reliefs nous apprennent qu’il était l’ouvrage de la pieté de Mœris, et où se lit son nom dans la dédicace suivante : « Le dieu bienfaisant , seigneur du monde, le roi (soleil stahiliteur de l’univers), le fils du soleil (Thoutmosis) , modérateur de justice, a fait ses dévotions à son père le dieu Phré , le dieu des deux montagnes célestes , et lui a élevé ce temple en pierre dure ; il l’a fait pour être vivifié a toujours (*). » D’autres monuments d’une moindre importance furent destinés à consacrer les actes de soumission des chefs tributaires de l’Égypte , et les hommages rendus par eux à la suzeraineté des Pharaons; ces vestiges témoignent quels furent à cette époque si remarquable dans l’histoire, et l'étendue de la domination égyptienne dans l’Éthiopie, et le mode d'administration des provinces lointaines sous la dix-huitième dynastie. On voit à Ibrim ( Prions) un spéos, ou chapelle votive, dédié au dieu seigneur A'Ibrim et à la déesse Saté (Junon), dame de Nubie, creusé par un prince nommé Nahi, qui porte le titre de gouverneur des terres méridionales de la Nubie. Ce prince, debout devant le roi assis sur un trône, et accompagné de plusieurs autres fonctionnaires publics, présente à Mœris les revenus et tributs en or, en argent et en grains , provenant des terres méridionales dont il avait le gouvernement (**).
La consécration d'un fait semblable se reproduit à Ibrim même, dans un autre spéos qui date du règne d'Aménoph, le deuxième de ce nom, fils et successeur de Mœris, et qui atteste que ce prince suivit les errements de bonne administration et de sage politique en vigueur sous son père. Ce
(*) Cliampollioti le jeune, tx-tlres écrite* d’Égypte et de Nubie, p. 146.
(**; Ibid. pag. 140.
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monument nous apprend que les terres do Midi étaient alors administrées par un prince nommé Osorsaté, qui est figuré avec un autre prince , présentant au Pharaon les tributs des terres méridionales et les productions naturelles du pays, y compris des lions, quarante lévriers, dix chacals vivants (*). Aménoph II avait d'ailleurs contribué, comme son père , aux édifices religieux de la Nubie; son cartouche se trouve , à ce titre , gravé sur le temple dédié à Horammon ( Ammon générateur), à Béhéni , près Ouadi-IIalfah. Une stèle constate, en outre, qu’il continua la construction du temple commencé à Amadn par Mœris.
Si l’Egypte avait pour quelque temps conquis la sécurité au nord, par l'expulsion complète des Pasteurs et les exnéditionstqui avaient successivement refoulé leurs tribus au loin dans l’Asie, il n'en était pas de même au midi.
De ce côté , les nomades n'avaient pas cessé de se livrer à des irruptions dans la vallée du Nil, et chaque règne, pour ainsi dire, avait eu à les réprimer.
Depuis la seizième dynastie , à laquelle appartient la stèle au roi Osortasen , déjà citée, et qui constate l’un de ces événements, plusieurs princes avaient laissé des témoignages de leurs expéditions contre des hordes africaines.
Ainsi , à la frontière même de la Nubie et de l’Égypte, et sur les rochers de granit de la rive droite du Nil , en face de l’île de Philæ, une inscription à demi effacée mentionne une victoire remportée sur les Libyens par Thoutmosis IV. fils et successeur d’Aménoph II, l’an 7' de son règne, le 8 du mois de phaménoth (**).
Une autre inscription sculptée sur ces mêmes rochers rappelle en quatorze lignes que le roi Aménoph(le troisième de ce nom , fils et successeur de Thoutmosis IV, l’Aménophis-Memnon des historiens grecs) , venant de soumettre les Ethiopiens, l’an 5* de son règne , a passé dans ce lieu , et y a
(*) Champollion le jeune , Lettres écrite» d’Egypte et de Nubie, pag. 140.
(**) Ibid. pag. 169.
tenu une panégyrie ( assemblée religieuse) (*). Le souvenir de cet événement, et sans doute de quelques autres semblables du même règne , avait été consigné avec plus de solennité à Soleb , localité de la Nubie moyenne, qui paraissait avoir eu dans l’antiquité une certaine importance, si l’on en juge par l’étendue ae ses ruines , par les restes de plusieurs temples , dont l’un surtout, autant qu’on peut le- voir dans la planche 14, était, d’après ses proportions, un édifice du premier ordre, élevé par ce prince, sans doute en commémoration de sesvictoires sur les méridionaux aussi bien que sur les Asiatiques. On y trouve le dénombrement des peuplades vaincues, nominativement enregistrées au nombre de quarantetrois, suivant quelques relations, et qui étaient rappelées en partie, selon l’usage, à l’Aménophium de Thèbes, comme quelques-unes le sont sur la base en granit rose d’une statue colossale de ce roi , dont il ne reste que les pieds, et qui fait partie du musée de Paris.
Le fils et successeur d’Aménophis- Memnon , le roi Horus , n’a laissé en Nubie d’autre souvenir de son règne qu’un édifice religieux à Djebel- A ddeh.
C’est un petit spèos ou temple creusé dans le roc, dont Champollion le jeune a retrouvé la dédicace au dieu Tnôth , sous le mortier chrétien et les peintures du même temps qui ont recouvert les sculptures primitives.
Le souvenir du nls d’Horus, qui lui succéda sous le nom de Rhamses I", n’a été constaté en Nubie qu’à Béhéni , dans le temple d’Horammon , sur une stèle qui contient un acte d’adoration aux divinités locales, et la liste des dons faits par ce prince , comme témoignage de la protection accordée à ses armes , qu’il paraissait avoir portées contre les Libyens, selon l’inscription de cette stèle.
On n’a découvert jusqu’ici, sur le sol d’Ethiopie, aucun vestige du règne de Ménephtha 1", qui arriva au trône après Rhamsès I", et l’occupa pendant environ trente-trois ans.
(*) Ibid., pag. 169.
L’UNIVERS
Le fils atné du roi Ménephtha fut Rhamsès II. Ce prince, pendant un règne très-court , porta scs armes en Asie et en Afrique. Un petit spéos creusé à Belt-Oually, près A' alabschè, dans la Nubie inferieure, fait mention de ces expéditions; et un fragment de bas-reliet , reproduit dans notre planche 9, et qui caractérise l'une des meilleures époques de l’art égyptien, est relatif à celle qu’il entreprit pour châtier les Sehari , peuplade éthiopienne, et à laquelle prirent part plusieurs princes du sang , entre autres, l’un de ses frères. Ce frère, qui , très - jeune encore , s’il faut en croire Diodore de Sicile, s’était déjà signalé en Nubie et en Libye, sous le règne de son père Ménephtha, et ipii préludaitaussi.sous nbamsès II, aux exploits fameux qui devaient illustrer son propre règne, était Rhamsès III, Sesostris.
Nous sommes parvenus à l’une de ccs phases qui sont comme des points culminants dans l’histoire des nations, et au delà desquels il semble qu'elles n’ont plus qu’à déchoir. I-e second des fils de Ménephtha Ier succéda à Rhamsès II , et fut le troisième du nom de Rhamsès ; ce prince, qui était le douzième successeur d’Aménoph Ier, fondateur de la dix -huitième dynastie, serait arrivé au trône l’an 1671 environ avant Jésus-Christ. La plupart des données historiques , corroborées du témoignage authentique d’une multitude de monuments contemporains et de l’immensité des travaux accomplis sous ce régné , concourent à désigner dans ce prince le Sesostris des historiens grecs, cette grande figure qui plane sur les temps antiques comme l'expression de ce qu’il y eut de plus puissant, et qui put faire croire au demi-dieu dans les temps presque héroïques qui remontent au seizième siècle avant l'ère chrétienne. Tout ce qui appartient à ce régné respire , en effet , une grandeur particulière; tout en est colossal, les faits comme les monuments qui en conservent le souvenir. Rhamses-Sésostris eut un règne de soixante-huit ans, l’un des plus longs dans l’histoire
des dynasties égyptiennes. Deux femmes légitimes, dont les nomg r.ous sont fournis par les monuments , Nofré-Ari et Isenofré , avaient donné à ce prince vingt-trois enfants mâles et sept filles , dont les noms nous ont été aussi authentiquement révélés par les monuments , dans l’ordre généalogique. Selon les historiens grecs, il avait porté ses armes toujours victorieuses dans l’Ethiopie méridionale, en Arabie, dans le coeur de l'Asie, et jusque dans le midi de l’Europe. A la tête d’une armée que les historiens évaluent à six cent mille hommes de pied , vingt-quatre mille cavaliers et vingtsept mille chars de guerre, il avait terminé , en neuf années , ces gigantesques expéditions, laissant des témoignages commémoratifs de ses campagnes ou de son passage en diverses localités.
Les contrées de l’Asie occidentale et méridionale avaient été le principal théâtre de ses exploits ; il les avait attaquées par terre et par mer; et une flotte de trois cents voiles, partie de la mer Rouge , lui avait soumis tout le littoral jusqu’à l’Inde, dont il avait en même temps fait la conquête.
A l’inierieur , Sesostris avait porté au plus haut degré de splendeur les arts de la paix, imprimant une nouvelle impulsion à tous les travaux d'utilité generale , à toutes les branches de la prospérité publique, comme s’il eût voulu , par le spectacle de toutes ces magnificences réunies, effacer jusqu'au souvenir de l'abaissement que l’Égvpte avait subi naguère, et venger la civilisation par cet usage éclatant de l’or
firélevé sur des barbares vaincus. Dans a plupart des localités de l’Egypte , on trouve encore des édifices’ religieux ou civils dont la fondation ou la restauration remonte à ce régné glorieux; et, partout, ces monuments caractérisent l’une. des plus belles époques de l’art. L'Éthiopie, alors plus que jamais unie a l’empire égyptien, avait largement participé aussi à cette ère de toutes les prospérités ; et la plupart des temples qu’on rencontre dans la partie inférieure de cette province , portent les cartouches de Rhamsès le
Grand. On les trouve en remontant le cours du Nil ou en le suivant sur la carte, à Guirtché ou Kirtchéh, hémi- spéos, édifice moitié creusé dans le roc, moitié construit en pierre de taille ; à üébotta, temple inachevé, qui était précédé d'une avenue de sphinx conduisant au Nil; à Derr ou Derrif ville principale de la basse Nubie, ou existe un spéos qui rappelait l'une des expéditions militaires de Sésostris; et, enfin , à Ibsamboul, localité autrefois importante sans doute, si l’on en juge par les deux temples magnifiques , entièrement creusés dans le roc, dont elle fut dotée sous ce seul règne. Déjà nous avons parlé du plus considérable de ces édifices somptueux (page 30 et suiv.) , et l’on peut se faire une idée de son ordonnance extérieure par la planche 7 , qui en représente la façade décorée de quatre statues colossales de Sésostris, hautes de soixante piedsà partir de la base, maisaujourd'hui engagées dans le sable qui les recouvre en grande partie. Nous ne reviendrons pas sur la description de l’intérieur de ce temple, et sur l'effet saisissant que produisent, à la lueur du flambeau, les salles nombreuses qu’il reuferme, décorées de scènes religieuses et militaires sculptées et peintes sur les parois ; nous n’essayerons pas de reproduire l'aspect du pronaos, la plus spacieuse et la plus magnifique de ces excavations nombreuses , et dont le milieu , occupé par une avenue formée de piliers cariatides, conduit à un sanctuaire mystérieux, où sont assises les statues des divinités locales, auxquelles, par une flatterie assez habituelle de l’ordre sacerdotal , est associée celle du prince fondateur de l’édifice. A quelque distance au nord-est, et un peu au-dessous de ce temple dédié à Phré, le dieu Soleil, existe, sous la colline voisine, un autre spéos, dédié h la déesse Hâthdr ou Atyr, la Vénus égyptienne, par la première femme du grand roi, la reine Nofré-Ari. Moins eievé et moins profondément creusé que le premier, ce temple est tout aussi imposant par la décoration extérieure de sa façade , contre laquelle s'élèvent
six colosses de trente- cinq pieds chacun environ, taillés aussi dans le roc, représentaut le pharaon et sa femme, avant à leurs pieds, l’un ses fils, et l'autre ses filles, avec leurs noms et titres. Notre planche 16 en reproduit la vue pittoresque avec fidélité. Les scènes purement mythologiques, qui ornent les parois intérieures , indiquent la destination toute religieuse du monument; la divinité qui y trdne, sous l'invocation d'une reine associée au roi et à ses enfants, les dispositions exiguës de l'édifice à l'intérieur , en font une. sorte de chapelle votive, caractérisent un acte de piété particulier ou de famille. La fondation de deux monuments aussi importants sur ce point, à l’une des plus belles époques des annales égyptiennes, indique nécessairement qif Ibsamboul était alors une localité habitée, une agglomération de population sans doute considérable, établie sur la rive orientale du fleuve , assez peu élevée en cet endroit pour favoriser l'inondation des terres et offrir des ressources à l’agriculture. Situés sur le bord opposé , un peu au-dessus des hautes eaux du Nil , les deux temples, éclairés des premiers rayons du soleil, s’offraient majestueusement aux regards et aux pieux hommages de la foule; et l'ensemble imposant de ces oeuvres de la magnificence du monarque était bien fait pour ramener sans cesse les esprits au respect des institutions, et entretenir au dedans le prestige delà dignité royale, tandis que su loire redoutée pénétrait par les armes ans les contrées les plus éloignées.
Cette puissance fut plus étendue sous Rhamsès le Grand qu’elle n’avait jamais dtl l’être antérieurement; et elle paraissait avoir atteint des régions trèsreculées dans l’Éthiopie méridionale.
Il importe à notre sujet d’en rechercher les limites, à cette époque qui en vit le plus grand développement.
Toutes les données concourent à prouver qu’aux plus beaux temps de sa puissance, l’Égypte n’exerça jamais en Asie qu’une domination morale et uue influence précaire, soumise à
L'UNIVERS
toutes les éventualités de la guerre.
Aucun fait de l’histoire n’établit qu’elle ait réalisé l’occupation permanente et fixe d’un seul point des vastes territoires de ce continent, alors même qu’elle avait refoulé les populations asiatiques, à l’orient jusqu’au Gange, et au nord jusque dans les parages européens , au delà du Pont-Euxin.
Des inscriptions hiéroglyphiques, gravées, en diverses contrées, sur dessteles ou des cippes, selon le témoignage des écrivains de l'antiquité, confirmé par un monument retrouvé à Beïrouth , en Syrie , ne consacrèrent autre chose que le souvenir des expéditions entreprises, des représailles exercées contre telle nation. Et pour prouver, au besoin, vtue l'extension de la puissance égyptienne en Asie ne fut qu’éphémère et passagère , éloignée de toute idée de fixité et d’établissement permanent, il suffirait de rappeler un événement bien connu, révélé par les textes sacrés, la sortie des Hébreux de l’Égypte, que le synchronisme et toutes les données de la critique historique font coïncider avec la quarante-troisième année environ du règne de Rhamsès le Grand.
Toute l’habileté de Moïse eut-elle pu soustraire les Israélites à la captivité et leur rendre une patrie, si , de l'autre côté de la mer Rouge , la puissance égyptienne, établie en Asie, leur eût réservé de nouvelles chaînes, et si le désert et la mer Rouge n’eussent mis une barrière entre le peuple fugitif et le pharaon irrité? Sésostris était alors à l’apogée d'un pouvoir consacré par uarante-trois ans de prospérité, et evant lui s’ouvrait encore un avenir de vingt-cinqansde règneet de pouvoir incontesté. Lors donc que des tribus entières, vieillards, femmes et enfants, avaientpu lui échapperetconserverleur indépendance, dénuées qu’elles étaient et presque sans ressources , il en faut nécessairement conclure que là était la limite du pouvoir des pharaons, et que leur souveraineté directe, sinon leur influence, cessait en Asie avec la présence de leurs armées et le cours de leurs expéditions. Il n’en était pas de même dans la région supérieure du
Nil. Le cours de ce fleuve et de ses nombreux affluents traversait une vaste étendue de pays habitée par une multitude de races diverses, vouées pour la plupart à une existence à peu près sauvage. La possession du sol privilégié de la vallée même du Nil , objet plus particulier de la convoitise de toutes ces populations, avait de toute antiquité amené des luttes et des repressions; et si la civilisation n’avait pu conserver entièrement ce précieux territoire dans son domaine, elle avait dû déployer une vigilance constante pour refouler les agressions des barbares loin de ses abords , et préserver de leur contact immédiat ses positions avancées au midi. Mais il semblait que Sésostris eût mené à fin l'entreprise commencée par ses prédécesseurs, de réunir déûnitivement ces possessions lointaines a l’empire égyptien. Selon certaines relations, des vestiges de monuments élevés par ce conquérant et décorés d’une portion de son cartouche auraient été vus dans la Nubie méridionale jusqu’à Barkal, où des ruines considérables, mais moins anciennes, auraient successivement recouvert ces ruines primitives. Il est incontestable que l’autorité des pharaons, qui avait acquis une grande extension dès les premiers règnes de la dix-huitieme dynastie , s’exerça plus loin que jamais en Éthiopie, sous Sésostris, tant par des Égyptiens que par des chefs éthiopiens eux-mêmes, délégués pour administrer les provinces du haut pays , ainsi que l’a constaté Champollion le jeune. « Il est fort remarquable, dit le savant voyageur (*) , que je n’aie trouvé jusqu'ici sur les monuments de la Nubie que des noms de princes éthiopiens et nubiens , comme gouverneurs du pays sous le règne meme de Rhamsès le Grand et de sa dynastie. Il parait aussi que la Nubie était tellement liee à l’Égypte, que les rois se fiaient complètement aux hommes du pays, même pour le commandement des troupes.
On peut citer en preuve une stèle en-
(*) Champollion le jeune, Lettres écrites d’Egypte et de Nubie, p. iji.
NUBIE. r
core sculptée sur les rochers d’Ibsamboul , et dans laquelle un nommé Mal, commandan t des troupes du roi en Nubie , et né dans la contrée de Ouaou ( l’un des cantons de la Nubie), chante les louanges du pharaon Mandoueï rr, le quatrième successeur de Rhamsès le Grand , d’une manière très-emphatique. ■ A Maschakit, localité sur la rive droite du Nil , et qui, au temps de la dix-huitième dynastie, avait été sans doute une position importante, on trouve sur un rocher presque à pic, au-dessus du lleuve, une petite chapelle creusée dans la montagne , et dédiée à la déesse Anoukis ( Vesta ) et aux autres dieux protecteurs de la Nubie, par un prince éthiopien nommé Pohi , lequel , étant gouverneur de la Nuhie sous le règne de Rhamsès le Grand, supplie la déesse de l'aire que le conquérant foule « les Libyens et les nomades sous ses sandales à toujours (*). » A Ibrim ( Primis ) , autre localité qui , par sa situation , semblait aussi avoir été un point propice pour la défense et l’administration du pays, comme pour la securité des populations , nous avons vu qu’il existait des monuments commémoratifs de ces sortes d'hommages rendus aux pharaons Moeris et Aménophis II , son successeur , par des chefs éthiopiens, sous l'invocation des divinités locales. Rhamsès le prand, plus que tout autre monarque , avait droit a de telles marques de respect de la part de ces chefs, auxquels il avait confié le gouvernement des provinces ies plus reculées que l’empire égyptien eût conquises jusque-là au midi. A Ibsamboul, et à la droite de celui des temples qui est dédié à la déesse Hathôr, estsculptéun fort grand tableau dans lequel un autre prince éthiopien présente au roi Rhamsès le Grand l’emblème de la victoire avec la légende suivante : « Le royal fils d'Ethiopie a dit : Ton père Amon-Ra t’a doté, ô Rhamsès ! d’une vie stable et pure ; qu’il t’accorde de longs jours pour gouverner le monde et pour contenir
(*) Cbampollion le jeune, ibiü. , p. 1 3o.
les Libyens à toujours (*). » Champollion le jeune a reconnu encore, à Ibrim, que le plus récent des spéos est du règne de Sésostris (**). « C’est aussi, dit-il, un gouverneur de Nubie
ui l’a fait creuser en l’honneur des
ieux d’Ibriin , Hermès à tête d’épervier, et la déesse Saté , à la gloire du pharaon dont la statue est assise au milieu des deux divinités locales dans le fond du spéos. A cette époque, les terres du Midi étaient gouvernées par un prince éthiopien, dont j’ai retrouvé des monuments à Ibsamboul et à Guirsché. Ce personnage est figuré dans le spéos d'Ibrim, rendant ses respectueux hommages à Sésostris , et à la tête de tous les fonctionnaires publics de son gouvernemeut, parmi lesquels on compte deux hiérogrammates, plus le grammate des troupes, le grammate des terres, l’intendant des biens royaux, et d'autres scribes sans désignation plus particulière. Il est à remarquer que la femme du prince éthiopien Satnoul se présente devant Sésostris, immédiatement après son mari et avant les autres fonctionnaires. Cela montre aussi bien que mille autres faits pareils , combien la civilisation égyptienne différait essentiellement de celle du reste de l’Orient. » Nous constaterons en passant cette sorte de participation des femmes aux cérémonies et a l’administration publiques, comme un fait qui mérite attention et aue nous aurons occasion de rappeler plus tard. Il n’est pas moins essentiel de remarquer quelles furent les attributions confiées à cette époque aux chefs indigènes de l’Éthiopie, et les conséquences qui en découlèrent à mesure que les liens qui rattachaient le Midi au Nord vinrent à se relâcher , et enfin à se dissoudre.
Il serait difGcile de déterminer précisément les limites qu’atteignit l’autorité des pharaons dans ia région méridionale de l’Éthiopie, à l’époque de leur plus grande puissance. Selon toutes les probabilités, la domination
(*) Cbampollion le jeune, Lettre» écrites d’Égypte et de Nubie, page i3i.
(**) Ibid., pages 141 et *4*.
ia plus lointaine qu’ils exercèrent alors ne fut qu’éphémère et dut nécessairement s’affaiblir par la suite , avec les causes qui l'avaient produite, c'est-àdire, l’ascendant des armes et l'action directe de leur puissance. Toutefois, malgré les révolutions successives qui ont bouleversé le sol et les vestiges de la civilisation ancienne sur les bords du Nil, la science a pu reconnaître positivement des traces des établissements égyptiens jusque dans la Nubie moyenne ; et les édifices de Soleb, déjà cites à la page 89, confirment, et par leur situation, et parleur date, le degré de puissance que Manéthon attribuait à l'un des pliaraons de la XVIII* dynastie, lorsqu’il dit qu’Ainénophis-Memnon étendit sa domination depuis la Méditerranée jusqu'au coeur de l'Éthiopie. Ce témoignage tend à établir que l’Éthiopie n’avait pas été comprise, même partiellement, dans la division primitive du sol égyptien proprement dit, et que dès l'origine elle n’avait pas constitué un ou plusieurs nomes, dans la répartition à la fois religieuse, civile et administrative du territoire sacré. Ce ne fut donc qu’a partir de l’époque où l'Égypte avait étendu sa puissance au dehors, qu’elle annexa plus particulièrement a son domaine cette partie de l’Éthiopie qui la confine au midi, et qu’elle l’unit indissolublement à sa destinée, et par la communauté des intérêts politiques, et par les liens plus durables de la civilisation. Peuplée eu partie par la race de l'Égypte, cette terre d'adoption nouvelle avait participé aussi a toutes ses institutions , et les monuments religieux dont la fondation primitive semblerait, a l’égard de quelques-uns, contemporaine de l'invasion des Pasteurs, et, pour le plus grand nombre, remonter à différents régnés de la XVIII* dynastie, témoignent que, par sa situation et sa configuration physiques, comme par ses phénomènes naturels , l'Éthiopie avait été complètement identifiée à l'Égypte à ses croyances et à ses institutions, comme à son état politique. La communauté des idées cosmogoniques et mythologiques, la similitude
de position des deux contrées, avaient
résidé à l’érection de cette série d’édi-
ces sacrés qui s’élèvent sur les bords du Nil en Éthiopie. Des observations, faites sur les monuments mêmes, ont suggéré à la sagacité de Cbampoilion le jeune un ensemble de déductions et un système d’aperçus entièrement neufs a ce sujet. « J’ai acquis la certitude, dit notre voyageur (*), qu’il avait existé à Talmis trois Éditions du temple de Malouli; une sous les pharaons et du règne d’Amcnophis II, successeur de Mœris; une du temps des Ptolémées; et la dernière, le temple actuel qui n’a jamais été terminé, sous Auguste, Caius-Caligula et Trajan; et la légende du dieu Malouli, danshn fragment de bas-relief du premier temple, employé dans la construction du troisième, ne diffère eu rien des légendes les plus récentes. Ainsi donc, le culte local de toutes les villes et bourgades de la Nubie et d’Égypte n’a jamais reçu de modification; ou n’innovait rien, et les anciens dieux régnaient encore le jour où les temples ont été fermés nar le christianisme. Ces dieux d’ailleurs s étairnt, en quelque sorte, partagé l'Égypte et la Nubie, constituant ainsi une espèce de répartition féodale. Chaque ville avait son patron :
Clmouphis et Saté régnaient à Éléphantine, à Syene et à Béghé, et leur juridiction s’étendait sur la Nubie entière; Phré, à Ibsamboul. à Derri et à Ainada; Plitah, à Ghirsché; Anouké, a Maschakit; Thôth, le surintendant de Chnouphis sur toute la Nubie, avait ses fiels principaux à Gliebel-Addèh et à Dakkèli; Osiris était seigneur de Dandour; Isis reine à Philæ; liatliôr à Ibsamboul, et enfin Malouli, à Kalabsché. Mais Ammou-Ra règne partout et occupe habituellement la droite des sanctuaires.
« Il en était de même en Égypte, et l’on conçoit que ce culte partiel ne pouvait changer, puisqu’il était attaché au pays par toute la puissance des croyances religieuses. Du reste, ce
(*) Lettres écrites d’Égypte et de Nubie , p. 157 et suiv.
NUBIE
culte, pour ainsi dire exclusif dans chaque localité, ne produisait aucune haine entre les villes voisines, puisque chacune d’elles admettait dans son temple (comme svntrônes), et cela par un esprit de courtoisie très-bien calculé, les divinités adorées dans les cantons limitrophes. Ainsi i’ai retrouvé à Kalalsehi les dieux de Gltirsché et de Dakkèh, au midi; ceux de Déboud au nord, occupant une place distiguée; à Déboud , les dieux de Dakkèh et de Philæ; à Philæ ceux de Déboud et de Dakkèh, au midi; ceux de Béghé, d’Éléphantine et de Syène, au nord; à Syène enlin, les dieux de Philæ et ceux d'Ombos*»
Outre ces indications de culte local et de rapports divins , la série des édifices de la Nubie présente, selon le même voyageur, des renseignements précieux pour comprendre la nature des attributions des différents personnages mythologiques , émanations du grand Être, pour expliquer leurs mythes, leurs générations, compléter le cercle des formes d’Amon, point de départ et point de réunion de toutes les essences divines. Il est encore à remarquer que par cette succession de sanctuaires échelonnés sur le bord du lleuve, par cette liaison intime qu’ils établissaient entre les localités diverses, le territoire de la région du Nil fut soumis à une division uniforme et enfermé dans une sorte de réseau religieux se rattachant à l’Égypte par l une de ses extrémités, et s'étendant assez avant dans l’Éthiopie du côté du midi. On a aussi observé que la plupart de ces édifices furent, en général, suivant une disposition systématique, et sans doute d’après un rite consacré, placés, à très-peu d’exceptions près, sur la rive gauche du Nil. C’est un fait particulièrement remarquable dans la Nubie inférieure. Les etablissement* et les centres de population n’eu furent pas moins répartis indifféremment sur l’une ou l’autre rive du fleuve. Une localité fut souvent partagée par le cours du Nil, et quelques-unes ont conservé des traces visibles de cette double situation sous une seule et même
dénomination perpétuée par la tradition jusqu’à nos jours, et au delà des croyances qui les avaient instituées, malgré les vicissitudes et les luttes religieuses que ces contrées eurent à subir. Les dénominations antiques avaient d’ailleurs une signification sacrée et appartenaient à la divinité locale. C’est ainsi que le bourg principal de la Nubie inférieure portait le nom égyptien de Tyri, la demeure du soleil, le même que porta anciennement la fameuse Héliopolis en Égypte, et d’où il a évidemment conservé le nom moderne de Derri. D’autres localités ont perdu leurs dénominations antiques; elles ont, en grande partie, été retrouvées par Chainpollion le jeune sur les monuments de ces mêmes localités. Tel est, le lieu appelé aujourd’hui Guirsché, où un temple hemi-spéos avait été dédié au dieu Phtah, type de Vulcain, et qui portait autrefois, suivant notre voyageur, le nom de Phtaheï ou Typhtah , demeure de Phtah, même nom sacré que celui de l'antique Memphis. Seboua portait le nom d ' Amonei, celui-là même de la Thèbes aux cent portes.
On ignore jusqu’à quel point s’étendit, en remontant la vallée du Nil, ce système mythologique qui , par la puissance des liens moraux et religieux, établissait l’unité entre les provinces de l’empire, et en réunissait les parties les plus éloignées eu un tout compacte et homogène. A Soleb, localité de la Nubie moyenne, dont nous avons reproduit l’un des temples du règne d’Aménophis III (Memnon), existent les vestiges les plus avancés au midi, ui constatent la domination directe es Pharaons de la XVIII* dynastie, c’est-à-direà l’époque où leur puissance paraissait avoir atteint ses limitas les plus reculées. Si les règnes glorieux de cette dynastie ne laissèrent pas plus loin des témoignages connus de leur action et de l’étendue de leur souveraineté, rien ne prouve qu’ils aient été dépassés par ceux qui leur succédèrent : conserver dans son intégrité l’œuvre élevée par de tels devanciers, était déjà une mission assez difficile
L’UNIVERS
pour leurs héritiers. Il semblait qu’après le règne si long et si glorieux de niiamsès le Grand , nui avait couronné une série déjà prolongée de règnes prospères, il ne restait à ses successeurs qu'à maintenir cette puissance entière, en continuant d’en propager au loin l’autorité et d’imposer à toutes les inimitiés par l’empire d’une supériorité longtemps respectée. Mais les haines et les convoitises que Sesostris avait comprimées de son vivant par des expéditions heureuses et l’ascendant de ses armes , se réveillèrent à sa mort plus vives et plus ardentes. Avec lui avait disparu le prestige qui s’attachait naguère à la puissante épée de l’Égypte, tombée depuis en des mains 'débiles. Les ennemis de cette contrée avaient senti leur audace renaître, de nouvelles ligues s’étaient bientôt formées, fortifiées des lumières et des idées de perfectionnement puisées en Égypte même. Aucun fait remarquable ne signala les règnes obscurs des successeurs immédiats de Sésostris, et dont l’histoire et les monuments ne nous ont conservé que les noms. Ménéphtha II , fils et successeur de Rhamsès le Grand , puis la reineThaoser, qui régna après ceMénépblha, son frère, et Ménéphtha III, fils de Ménéphtha II, remplissent, presque inaperçus, l’intervalle qui séparé le grand roi de son quatrième successeur, Rhaméri, le dernier prince de la XVIII* dynastie, et qui aurait vu. selon la chronique de Slanéthon, éclater enfin la tempête depuis longtemps accumulée en Orient contre la puissance des Pharaons. S’il faut en croire les extraits de l’annaliste de Sebennytus, vingt-cinq ans après la mort du plus puissant des souverains de l’Égypte, la vallée du Nil subissait une nouvelle invasion des peuples asiatiques, qui aurait duré environ treize ans. Les armes victorieuses du chef de la dynastie suivante, Rhamses IV, surnommé Meïamoun (aimant Amon), auraient mis fin à cette seconde occupation des peuples pasteurs. Les vestiges considérables de l'antiquité qui couvrent le sol de la Nubie n’ont conservé aucune trace apparente des
derniers princes de la XVIII* dynastie, non plus que du règne de Rnanisès- Meïamoun qui inaugura la XIXe avec tant d’éclat. Il semblerait que l’attention de ce monarque , qui releva pour longtemps encore la puissance égyptienne, se dirigea tout entière vers l’Orient , où il porta très-loiri ses armes et sur terre et sur mer. L’Éthiopie, toujours administrée par ses chefs indigènes, avait continué de reconnaître la souveraineté des Pharaons, et au midi de l’empire, aucun trouble ne paraissait avoir nécessité une répression armée et détourné l’Égypte de ses préoccupations en Asie. Les monuments du moins ne font nulle mention d’une seule expédition importante entreprise du côté du midi par Rhanises IV, non plus que par ses successeurs de la XIX* dynastie. Châtiée rudement pour la seconde fois et au sein même du foyer qui l’entretenait, l'audace des peuples asiatiques, pour longtemps abattue, découragée, permit à plusieurs familles de souche pharaonique de régner successivement sur la vallée du Nil dans la sécurité et dans le calme le plus profond. Dès lors, la puissance incontestée de l’Êgvpte ne s’exerça au dehors que par une sorte de suzeraineté sur les États asiatiques les plus rapprochés ; elle ne se manifesta de temps à autre que par une intervention armée dans les démêlés des nations voisines; mais à l’intérieur aucune perturbation ne vint interrompre le cours de cet état paisible. Ainsi s’écoulèrent les XX*, XXIe, XXII*. XXIII* et XXIV* dynasties, pendant un laps de temps que la critique historique évalue à environ cinq cent soixante et quelques années. L’Éthiopie apprità peine les noms de cette série de princes inconnus , et, bien moins encore que l’Égypte , elle put le graver sur ses monuments, non plus que le souvenir de leurs actions.
Les régnés de ces six dynasties successives , écoulés dans une obscurité à peu près complète, n’avaient vu se renouveler aucun des exploits des précédentes; s’endormant dans la sécurité de la suprématie conquise à leur sceptre par leurs prédécesseurs, ces princes fai-
;oog!e
néants , pharaons dégénérés , affaiblis parles rivalités ou les entreprises ain- Ditieuses des premiers corps de l’État , n’exercèrent bientôt plus qu’une influence précaire et une souveraineté à peu près nominale qui devait tôt ou tard leur échapper. Un seuldeces rois, chef de la vingt -deuxieme dynastie, Saïte d’origine , nommé Schicftonk par les monuments de son règne , et Sésac par la Bible (le Sésonkhis de Manéthon' , sortit de cette torpeur et releva quelque temps la prééminence de l’Égypte , en soumettant par les armes plusieurs États asiatiques , et notamment le royaume de Juda, Jouta/imelek. C’est ainsi que ce royaume est désigné dans la longue nomenclature hiéroglyphique des contrées vaincues parce Pharaon , et que Champollion le jeune a trouvée au palais de Karnac , à Thèbes; renseignement d’ailleurs conforme au témoignage des historiens de l’antiquité , et à celui de l’Écriture , qui rapportecesévénementsau règne du roi Robonm. Mais après Schéchonk , la politique traditionnelle d’inertieet d’isolement vint de nouveau paralyser les destinées de l’Égypte, devancée dès lors par l’essor de prospérité et par l’accroissement de puissance qui se manifestaient chez la plupart des nations. Cette organisation naguère si puissante au dedans et au dehors se trouvait désormais affaiblie par les institutions mêmes qui avaient fait autrefois sa force et son unité: demeurer immobile et stationnaire alors que tout avançait autour d’elle, c’était déchoir. L’empire des pharaons, après une durée dfexistence qui avait excédé celle des sociétés connues dans l’histoire, tendait à sa dissolution. Il se trouvait presque sans défense , sans alliés, en présence d'ennemis nombreux qui avaient des vengeances à exercer, exposé a l’ambition des conquérants qui devaient successivement -.’en disputer la possession.
État de Mékoé.
Les temps qui sont marqués par le déclin de l’Égtptc sont aussi ceux de la période la plus brillante des annales
7* Livraison. (Nubie.)
de l’Éthiapie. Vers l’époque même da la décadence de la première des sociétés civilisées , se révèle l’existence d'un autre empire naguère puissant dans la région du Nil, au témoignage de l’histoire sacrée et profane, et dont la renommée , répandue parmi les nations des temps anciens, s’est perpétuée jusqu’à nos jours au travers du mystère qui l’avait constamment environné. L’origine , les développements et la décadence de cet État célèbre sont demeurés assez obscurs pour l’antiquité elle-même , malgré le vif intérêt qui s’attacha dès lors aux annalesdes sociétés primitives , et en dépit des recherches nombreuses et persévérantes dont celle-ci a été de tout temps l’objet particulier. S’il ne nous est pas donné d’approfondir complètement ce fait singulier dans les annales des peuples, d’importantes découvertes appartenant à notre temps , ont toutefois permis de fixer avec certitude la situation géographique de cet empire et de son siège principal. L’interprétation de ce qui nous est connu parmi les nombreux monuments écrits de cette contrée est venue encore jeter des lumières nouvelles sur cette période mémorable de l’histoire d’Éthiopie. A l’aide de ces données entièrement neuves , peutêtre sera-t-il possible d’indiquer l’origine de cette puissance, et d’expliquer les dév< loppements de cette organisation extraordinaire qui , née. de la civilisation égyptienne , grandit sous sa protection , fut un moment son émule, l’absorba , ou plutôt l’associa à ses plus brillantes destinées, et, en lui survivant, continua quelque temps, pour ainsi dire, l’empire des Pharaons.
Aînée des sociétés humaines , l’Égypte les avait devancées dans les perfectionnements de l’agriculture, de l’industrie et de tous les arts; les peuples de l’Asie furpnt, dans l’origine, ses tributaires. Cet état de choses fut longtemps pour la vallée du Nil une source d'activité commerciale et de richesse , et l'une des causes de sa grande
Serité. Toutefois la classe la plus reuse de ses populations ne participa qu’indirectementàcesavantages
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Dans des vues politiques d’un ordre supérieur, la classe qui gouvernait s'était réservé le monopole du négoce ; elle en avait concentré les transactions entre les mains de ses adeptes avec les autres sources de la richesse publique, l’autorité à tous les degrés, et enfin les éléments réunis de la puissance. Base de toutes les institutions, la loi religieuse interdisait sévèrement l’accès de la vallée du Nil au* autres nations-, et cette prescription longtemps respectée , en proscrivant tout contact étranger comme une impureté, fut un obstacle a l’émancipation commerciale des habitants de l’Egypte jusque vers l’époque qui précéda la dynastie grecque des Ptolémées. Aussi longtemps donc que les institutions nationales furent en vigueur, l'Egvptien fut exclusivement voué à l’agriculture, aux arts industriels , et aux occupations ou pratiques intérieures , héréditairement consacrées de génération en génération par une tradition immuable. Il parait aussi démontré que, dans les temps anciens, l’Égypte ne se livra à d’autre navigation que celle du Nil , et n’eut pas de marine proprement dite. Malgré l’autorité des écrivains de l'antiquité, qui prêtent aux expéditions des Pharaons en Asie le concours d’une marine militaire et de Hottes considérables, et qui nomment Sésost ns comme le premier qui aurait fait paraître sur les mers des vaisseaux armés pour la
Ï;uerre , il ne subsiste pas de traces ocales ni même de traditions écrites ui témoignent avec quelque certitude e l’existence d’un seul port de mer sur le littoral africain de la Mediterranée ou du golfe Arabique, remontant aux époques pharaoniques. Il faudrait donc nécessairement rapporter les premiers faits maritimes signalés dans les annales de l’Égypte aux temps de sa plus grande puissance, alors qu’elle pouvait recourir a la coopération de ses alliés, ou des peuples navigateurs soumis à sa domination, tels que les Phéniciens ou les Arabes. Par ce moven, la politique sacerdotale avait pu concilier l’exercicc de sa force à l’ex-
térieur et le maintien de ses institutions au dedans; et tandis que la marine étrangère prêtait assistance aux entreprises lointaines des Pharaons, les prépigés séculaires contre l’idée de la navigation étaient soigneusement entretenus au sein de la vallee du Nil. La mer fut constamment présentée aux croyances populaires comme un élément tout aussi impur que le désert , un empire de mort, de néant, un autre séjour dp Typhon. Une preuve non moins irrécusable de la nature anticommerciale des institutions au sein de la vallee du Nil, résulte de l’absence jusqu’ici constatée de tout système monétaire usité en Egypte, antérieurement à l’avénement des Ptolémées ; rien ne démontre davantage la complète ignorance où était le peuple égyptien non-seulement de tout commerce avec les nations étrangères, mais peut-être même des transactions intérieures , au moyen d’un signe d’une valeur conventionnelle et d’un usage commode et facile (*). L’échange fut sans doute le mode unique de négoce employé par les premières sociétes commerçantes; l’Égypte , plus que toute autre contrée, dut persister dans ce système qui se conciliait d’ailleurs merveilleusement avec son monopole et la nature de ses institutions au dedans et de ses relations au dehors.
Dans la vallee du Nil, la terre appartenait exclusivement aux castes privilégiées, qui s’en attribuaient aussi les récoltes , avec le soin de pourvoir à la subsistance du pays et d'assurer des débouchés à l’excédant de sa consommation intérieure. Il en était de même de toutes les industries dans lesquelles l’Égvpte avait excellé dès
(*) Il est toutefois remarquable que les métaux précieux apportés eti tributs à l'Ëgvpie par les peuples méridionaux , sont constamment représentés non à l'état de lingots, niais sous une furme circulaire ou annulaire, et paraissant avoir une sulcur exactement déterminée. C’est encore sr.us Cette forme, selon M. (àulliaud, que l'or parait sur les marchés de la haute région du Nil , notamment i Chendy, et qu’on l'exporte dans l’Orient par l'Arabie.
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une haute antiquité. Instrument docile d'une volonté supérieure, la masse de ses populations livrait le fruit de ses labeurs à cette classe, foyer de toutes les lumières, qui , par une sorte d'échange, veillait sans cesse sur l'existence de la grande famille et l'accroissement de la fortune publique. L'ordre sacerdotal s’était chargé d'exporter les produits égyptiens dans les régions les plus éloignées, en se servant de l’intermédiaire des tribus nomades que leurs mœurs et l’instinct inné du trafic avaient accoutumées à traverser les solitudes immenses de l’Afrique, et particulièrement de l’Asie. Nous voyons dans la Bible le négoce des premiers âges franchir des déserts étendus , des espaces stériles , à l’aide du chameau que la nature semble avoir placé dans ces climats pour faciliter à l’homme des rapports avec l'homme , et établir des liens entre les nations, au travers de ces lacunes naturelles. Toutefois, l’usage d'un animal aussi précieux paraît avoir été inconnu au sein même de l’Égypte, dans les temps anciens, et on serait fondé à supposer qu’il en avait été exclu par la même loi qui condamnait la navigation maritime comme une impureté. Les peintures des hypogées de Thèbes et de Memphis, qui reproduisent si fidèlement le tableau des usages domestiques , et où aucun des animaux utiles n'est oublié, ne présentent nulle part le chameau , qui , s’il eût été admis et adopté ar l’Égypte , y eût infailliblement guré, au moins à titre de rareté ou de provenance lointaine, dans la série de tant d’autres espèces exotiques.
Mais scrupuleusement attentive a retenir les esprits dans l’ignorance des contrées étrangères et à l’abri de tout rapport avec elles , la caste sacerdotale n’avait pas permis l’introduction en Égypte de ce moyen de transport et de communication. C’était donc dans un but positif que les hiérogrammates s’étalent abstenus de représenter un animal dangereux par son utilité même, et dont l’existence ne devait pas être révélée aux populations. Et il n’est pas étranger a notre
sujet de constater, en passant , l’ascendant que 1’ Égy pte subjuguée exerça it sur ses conquérants eux - mêmes . et combien le respect de ses institutions était inhérent à la possession de cette terre! En supposant que le chameau eût été introduit momentanément dans la vallée du Nil , a la suite de l’invasion des peuples asiatiques, l'usage paraissait ne pas s’en être conserve d'une manière permanente; et Joseph, premier ministre d'un roi de cette race étrangère, alors qu’il envoya ses frères chercher en Clianaan son père Jacob et le reste de sa famille , suivant le texte de la Bible , les fit amener en Égypte au moyen de chariots , accompagnés d’ânes et d’ânesses (ou de mulets, selon la version des Septante) chargés de présents et de grains pour la route. Tels furent les seuls moyens de transport et les bêtes de somme employés de tout temps chez les Égyptiens ét sous la domination même des Asiatiques.
Pour maintenir à jamais l’inviolabilité de l’Égypte , et favoriser en même temps l'essor de l'industrie nationale et de la richesse publique dont il importait de ne pas tarir les sources, la caste sacerdotale s’était donc posée comme l'intermédiaire nécessaire et inévitable du commerce. Dans ce but, elle s’était emparée, dès l’origine, de toutes les avenues de l’Égypte, eu occupant exclusivement par elle-même et par ses nombreux affiliés, certaines localités, séparées de la vallée du Nil par des espaces déserts , et où aucun contact n’était à redouter pour ses populations. Sur ces points isoles , mais toutefois assez voisins de l’Égypte, sortes de territoires neutres où d se mettait seul en rapport avec les commerçants des autres pays, le corps sacerdotal avait place (les comptoirs sous la protection de son ministère sacré, et à l’ombre des sanctuaires d’Ammon. Là , les transactions du négoce étaient revêtues de formalités particulières et presque mystiques, ui conservaient à la caste la dignité • son saint caractère , et prètaieut
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une certaine solennité à l'intervention de la religion dans les spéculations mercantiles. L’habileté sacerdotale tirait un certain parti du mystère et de l’isolement mêmes où ces opérations s’accomplissaient, et la tradition rapporte oue , pour mieux exploiter les peuplades superstitieuses qui fréquentaient ces lieux écartés, elle y faisait entendre la voix imposante des oracles, qui devait singulièrement profiter a son monopole.
Ainsi, à l’ouest, les collèges sacrés occupaient une série d'oasis, échelonnées dans le grand désert, aux abords de la vallée du Nil, parallèlement à la direction du fieuve, et figurant comme un archipel dans cet océan. La plupart de ces stations commerciales révèlent encore des traces de leur destination première qui s'était perpétuée d’âge en âge et sous toutes les dominations; et la plus fréquentée de toutes, connue dans l’antiquité sous le nom d’oasis d’Ammon , et appelée aujourd'hui Syouah , paraissait avoir conservé, très-longtemps encore après la chute de l’empire égyptien, le crédit de ses oracles et une certaine importance pour le négoce. En possession des sources d’eau vive, trésors inappréciables qui donnaient l’existence aux oasis mêmes au milieu des sables arides, les prêtres en dispensaient les bienfaits aux caravanes des parages occidentaux de l’Afrique, qui, dès une antiquité assez reculée, s'aventurèrent à traverser l'étendue des contrées désertes, pour échanger certains produits de leur pays contre ceux de l’agriculture et de l’industrie égyptiennes.
A l’orient, la caste sacerdotale occupait, selon toutes les probabilités, une position avancée, peut-être celle d’Aouaris , que déià nous avons mentionnée. La , elle dominait cet isthme étroitement resserré entre deux mers, seul passage qui unit les continents d'Asie et d'Afrique, et fut longtemps, par le fait même de cette situation privilégiée , le principal débouché du commerce , le foyer central des transactions les plus actives avec une multitude de nations asiatiques. De cc
point et de plusieurs autres du littoral africain , le génie sacerdotal , favorisant les premiers essais de navigation des Phéniciens dans la Méditerranée , et l’instinct mercantile et aventureux des Arabes sur la mer Rouge, exportait par leur intermédiaire les produits égyptiens dans les contrées les plus lointaines, et entretenait des relations commerciales jusque dans l’océan Indien , et avecplusieursîlesdecesparages reculés. A l’aide de moyens pareils, PÉgypte était aussi en communication, au nord, avec le littoral européen; et on pourrait expliquer ainsi comment, dépourvue elle-même de marine, elle aurait, avec le secours de celle des Phéniciens, envoyé des colonies en plusieurs contrées de l’Europe et de l’Asie, indépendamment de celles qu’y auraient fondées Sésostris et ses successeurs dans leurs expéditions lointaines , selon les traditions écrites de l'antiquité.
Enfin , au midi , région habitable à divers degrés et peuplée d’une multitude de races differentes , ce système de monopole commercial et politique à la fojs paraissait avoir, dès une époque fort ancienne, reçu une extension plus grande et plus directe. La caste sacerdotale avait cherché à propager età entretenir sa domination exclusive au delà des cataractes d'Éthiopie , aussi loin qu’elle avait rencontré des phénomènes et un climat analogues a ceux de l’Égypte , des populations favorables à ses institutions. Elle avait pris des positions sur le cours du haut Nil et de ses affluents, au milieu des principaux centres habités, et sur les points où les peuplades diverses de la vaste région éthiopique apportèrent primitivement les productions naturelles et les richesses minérales de leur sol , destinées à subvenir aux besoins et aux merveilles de la civilisation égyptienne. Du sein de ces établissements, émanations des collèges sacrés de Thèbes, l’autorité thcocratique rayonnait au loin, et embrassait dans soit monopole toutes les directions de l'Éthiopie intérieure. Cette autorité avait élevé des sanctuaires aux divinités de l’Égypte,
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sur cette terre méridionale qui se rattachait d’ailleurs à la vallée inférieure du Nil par la force même des idées religieuses et des croyances théogoniques qui y avaient pris naissance. La plupart des mythes égyptiens reposaient sur les phénomènes naturels , particuliers à la haute Éthiopie; les animaux , les productions , les éléments , considérés comme des manifestations , des émanations du grand être , et objets d’un culte sur les bords du Nil , appartenaient à cette région supérieure, y vivaient ou en tiraient leur origine. Il fut facile au génie sacerdotal d’asseoir son influence sur des bases durables dans les contrées arrosées par le haut Nil , et l’autorité morale de ses décrets put suffire longtemps à maintenir dans l'obéissance des populations que des moeurs douces, les habitudes fixes et sédentaires de la vie agricole , peut-être même une antique affinité de race , avaient disposées à recevoir les bienfaits d’une administration régulière, la protection d’une organisation puissante.
Cette influence théocratiquefut toutefois bornée, selon toute apparence, à la vallee proprement dite au Nil et de quelques-uns de ses affluents; et il semblerait ressortir des faits que nous avons eu occasion de citer ailleurs, qu’elle n’eut qu’une action éphémère sur ces races nombreuses répandues, sous la zone pluvieuse, dans les contrées de l’Éthiopie intérieure, et qui , ar la nature même du sol qu’elles haitaient, demeurèrent constamment étrangères à l’etat social , et résistèrent au contact de la civilisation la plus perfectionnée. Les renseignements que nous fournissent les monuments contemporains prouvent qu’à l'époque même où la puissance armée des Pharaons s’exerçait contre les populations répandues dans l’intérieur du pays, et en dehors de la vallée du fleuve , elle ne rencontra que des hordes nées dans l’état a peu près sauvage, et telles alors qu’on les retrouve aujourd’hui même encore , malgré la conquête arabe qui les a modifiées ou remplacées sur quelques points. Sui-
vant une classification que déjà nous avons exposée , d’après les écrivains de l’antiquité, elles étaient vouées pour la plupart à une existence précaire et misérable , irrévocablement cantonnées en certaines localités, où elles végétaient dans leurs mœurs gros- .sieres, dans leur brutalité primitive.
Ainsi, sous le nom de Troglodytes, quelques-unes de ces tribus habitaient des cavernes où elles s’abritaipnt avec leurs troupeaux ; d’autres, les Iclithyopkaaes, étaient répandues sur le littoral de la mer dont le poisson faisait leur seule nourriture; un grand nombre , dans les forêts où elles existaient par la chasse. Ces populations, condamnées sans retour au désordre et à la turbulence, furent celles-là même que l’Égypte avait stigmatisées de l’épithète générique ; mauvaise race de Kouchi (l'Éthiopie), et qu’elle avait pour la plupart caractérisées sur ses monuments par les traits particuliers à chacune d’elles , et par les nuances qui les distinguent , depuis les variétés nombreuses du type éthiopien jusqu’à la race purement nègre. Aussi haut qu’il est possible de remonter avec quelque certitude dans les annales de l'Égypte, nous voyons les Pharaons porter successivement leurs armes chez une multitude de ces hordes, soit pour châtier leurs déprédations, soit dans le but de s’emparer de certains cantons renommés pour leurs productions ou leurs richesses minérales. C’est ainsi qu’on reconnaît dans la stèle déjà citée à la page 33, et représentée par la planche X , le type africain des peuplades vaincues par un Osortasen de la seizième dynastie. Et si , malgré l’intervalle qui nous sépare de cette haute antiquité ,- il est permis d'établir des rapprochements géographiques et des similitudes de dénominations locales , ce monument donnerait une idée de l'étendue des vues de la politique égyptienne, et de l’audace de ses entreprises dès cette époque. Par analogie nous pourrions appliquer le nom qui se lit Schoat sur cette stèle , parmi ceux des contrées soumises par cet Cïortasen . au pays de Choa actuel ,
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qui forme un État de l’Abyssinie méridionale. L’ambition et la cupidité ordinaires à la puissance, et les exigences d'une civilisation qui comportait un certain degré de luxe, proportionné toutefois à son austère majesté , suffisent pour justifier ces expéditions hardies et aventureuses des Pharaons, quand bien même elles ne s’expliqueraient pas par la nécessité fort légitimé de porter la terreur de leur nom au loin, chez les populations barbares , et de faire respecter en tout lieu l'inviolabilité du territoire égyptien. I.’ére glorieuse qui fut signalée par les conquêtes célèbres des Pharaons de la dix-huiticme dynastie, en des contrées reculées de l'Asie, ne nous a pas laissé moins de témoignages de leurs exploits dans l'Éthiopie , dont plusieurs cantons sont connus encore par la géographie moderne , sous les dénominations qu’ils portaient alors.
Pour n’en citer qu'un exemple, les monuments contemporains d’Ainénophis III (Memnon) rappellent, entre autres événements militaires de ce règne, l’expédition de ce prince dans le pays à'UUaki (*). Par une coïncidence très-remarquable, le géographe d’Amille attribue le même nom à'Ollaki à un pays aurifère désigné sur la carte comme un canton montagneux du désert oriental de la Nubie, situé non loin du littoral de la mer Rouge, et qui conserverait, dit on, les traces anciennes de l’exploitation de mines d’or.
C'est évidemment aussi de la renommée traditionnelle de cette richesse minérale , commune à une partie de la contrée, et plus spécialement abondante dans une province de I Éthiopie supérieure, appelée Moubah, du nom meme de l'or, noub, en langue égyptienne, que la région tout entière a tiré la dénomination générique de Nubie, sous laquelle elle est encore aujourd'hui désignée. D’autres rapprochements entre les données de la géographie moderne et les révélations que la science de nos jours a puisées
(*) Chsmpollion le jeune, Grammaire égyptienne, p. iSg.
dans une antiquité mystérieuse , nous découvriraient une foule de renseignements curieux que les géographes anciens eux-mêmes avaient ignorés, et des faits locaux du plus haut intérêt pour l’histoire complote de la région du Nil. Nous avons essayé d’établir en quelues mots quelle put être la nature es relations primitives de l’Égypte et de l’Éthiopie , et de faire ressortir le contraste d'une organisation perfectionnée en contact immédiat avec l’état permanent de barbarie, en lutte perpétuelle avec des races turbulentes que les Pharaons , dans leur toute-
fiuissance, avaient pu soumettre par es armes, mais non convertir à la civilisation. La plupart des faits de l’histoire ou des observations locales concourent à prouver qu’au temps même de la plus grande extension de l’empire égyptien et de son unité la plus complète , il n'exista à aucune époque en Éthiopie , au dehors de la vallee du Nil , des traces certaines de perfectionnement social. On a pu voir par les exemples que nous avons cités, que les présents apportés par les chefs indigènes auxquels l'administration des terres méridionales était déléguée par les Pharaons leurs suzerains, ou Lien que les tributs prélevés sur les peuples africains vaincus, consistaient en matières premières, en produits naturels ou exotiques , qui dénotent leur provenance lointaine, mais non en objets qui puissent indiquer un certain degré d’industrie ou la pratique de l’agriculture. Il n’est pas moins remarquable que les événements militaires accomplis en Éthiopie à l'époque de la plus grande extension de la puissance égyptienne, notamment l’expédition contre les Schari , déjà citée (page 33), nous les représentent comme des troupeaux qui fuient en désordre , vaincus sans avoir combattu , et décèlent chez la plupart des hordes éthiopiennes la plus complète ignorance meme de l’art de la guerre, qui est cependant une science innée et instinctive chez les races barbares, et dont les luttes contre les nations de J Orient avaient révélé à l’Égypte cer-
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taines notions parmi les populations asiatiques.
C’est en présence de ces éléments contraires , et au milieu des ennemis naturels de tout état social , que l’Éypte avait fondé ses colonies niérilonales, et assis les positions avancées de sa puissance, bien plus d'abord dans un but de sécurité et de defense du territoire sacré de l’Égypte, que dans des vues de spéculations commerciales. En effet, dans les temps de la plus grande adversité , alors que les pasteurs asiatiques avaient envahi la vallée inférieure du Nil, les Pharaons, réfugiés daas le haut pays, trouvèrent sur ce territoire et dans ses populations les ressources nécessaires pour soutenir une lutte magnanime de plus de deux siècles contre les usurpateurs de leur patrimoine, et parce secours ils en avaient recouvré la possession. A cette époque de régénération surtout, remontait, pour les établissements méridionaux de l’Égypte, l’ère d’une impulsion nouvelle et d’accroissements décisifs. La plupart des monuments pharaoniques qui subsistent encore dans l’Ethiopie inférieure, sont à peu près tous l’ouvrage de cette glorieuse dix-huitième dynastie , qui , au milieu de toutes ses restaurations , pensa à rattacher plus intimement le midi au nord de I empire égyptien , en adoptant définitivement cette terre, devenue si precieuse dans desjours malheureux.
A partir de la frontière méridionale de l’Égypte, une série d’ediliees pieux, fondés successivement par les soins de ces princes , s’élevèrent sur les bords du Nil. Les temples de Cuirsché, Seboua , Amada, Derri, Ibsamboul , et au-dessus de la grande cataracte , ceux de Semneh , de Sole b , et bien d’autres vestiges encore, répandus sur de vastes espaces dans une lie considérable du Nil, qui porte le nom ( ÏArgn , de même qu’a Djrbel-fiarkal, et au delà de cette localité importante, formèrent une chaîne continue , et marquèrent en quelque sorte les étapes de la civilisation sur la route de son foyer le plus méridional , l’antique Méroé. Il est aujourd'hui démon-
tré que les croyances , les institutions et les sciences , les arts et l’industrie de l'Égypte , que sa langue même et son système n’ écriture, transplantés au sein de cette région, c’est-à-dire remontant vers leur berceau, y fleurirent dès une assez haute antiquité, et qu’en un certain temps , ces établissements lointains s’etaient élevés du rang secondaire de colonies à celui d'un puissant empire, qui avait légué à la ostérité des témoignages impérissales de sa splendeur et de son existence prolongée.
Cependant l’antiquité savante semblait n'avoir appris que très-peu de choses sur la liante Ethiopie , si ce n'est ce nom de Méroé , nom fameux d’un État dont la renommée de richesse et de puissance, et l’apparition momentanée sur la scène historique, avaient seules révélé l'existence. Mais comme la plupart des faits les plus importants de ces époques reculées ne furent connus du monde ancien qu'aiitant qu'ils se rattachaient aux annales de l’Égypte qui , à peu près seule alors parmi les nations , avait une histoire, l’Éthiopie, ou colonie éloignée , ou empire indépendant, était demeurée entourée d’une sorte de mystère. La position d'ailleurs reculée de cette contrée , les obstacles naturels qui en défendaient l’accès, avaient de touttempsdefiéet les tentatives des conquérants les plus redoutables, et les investigations curieuses et persévérantes de la science. Cette, ignorance presque complète d'un Et t considérable, dans le temps même où il était parvenu atiplus haut période île sa splendeur, ne laissait pas l'espoir de pénétrer l'obscurité de ses origines ; mais on conserva longtemps celui de découvrir le siège priucipaidecetempire; ce fut là surtout l'objet des recherches les plus actives. Cependant les traditions ou les relations des voyageurs anciens de toutes les époques , consignées dans leurs propres écrits ou dans ceux des géographes et des auteurs contemporains, varient et sur la situation et sur l'éloignement qu'on pouvait assigner au centre principal du célèbre Etat de Mé-
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roé. Timosthène avait mis soixante jours à remonter le Nil jusqu’à cette capitale. Ératosthène et Artémidorc, sans préciser exactement la route à suivre, évaluent la distance à parcourir à six cent mille pas environ. Agatharchide et avec lui Strabon , mieux éclairés et plus positifs , étaient d’accord pour placer Méroé dans une contrée comprise entre le cours de l'Astapus, de l'Astaboras et celui du Nil même, et figurant une fie dont Diodore donne la mesure évaluée àmille stades de largeur sur trois mille de long. Pline cite, entre autres voyageurs qui avaient visité Méroé, d’abord Dalion, puis Aristocrcon, Bion, Basilis et Simouide le jeune qui avait fait la description de cette ville. Malgré ces nombreux témoignages , Pline rapporte que la distance de Syène à Méroé fut , de son temps, le sujet d'une grave discussion à laquelle aurait mis fin l'exploration de deux prétoriens que Néron envoya pour vérifier les faits. Sans entrer dans l’examen de ces calculs divers et des controverses soulevées de tout temps à ce sujet, nous constaterons que cette divergence des opinions dut provenir de ce que la plupart des voyageurs ne virent sur les bords du haut Nil que les débris multipliés en plusieurs localités, d’une puissance alors éclipsée ou en décadence, et qui avait eu successivement ou en même temps plusieurs cités importantes. Trompés par cette apparence, et peut-être aussi par une similitude de noms , ces explorateurs furent exposés à différer dans leurs relations sur la véritable situation de Méroé , selon l’éloignement des villes diverses qu’ils visitèrent tour à tour , et où chacun d’eux crut avoir découvert les restes de la métropole véritable. Ces notions vagues tendirent de plus en plus à augmenter les incertitudes et a perpétuer l’obscurité jusqu'à nos jours. Sous Louis XIV, deux voyageurs , Poucet, de l’année t6!)8 à 1700, et du Roule, de 1700 à 1705 , avaient dépassé de beaucoup au midi, sans les voir, des vestiges qu’ils eussent pu reconnaître pour ceux de l’antique Méroé. Long-
temps après eux , Bruce , de 1770 à 1772 , et enfin Burekardt, en 1813 et 1814, furent conduits par leur itinéraire auprès des ruines les plus importantes , et ne purent , par suite d’autres préoccupations, en constater l’existence d’une manière précise.
Enfin, en 1821 , sur les indications du savant géographe d’Anville dont la sagacité avait démêlé la vérité au milieu des témoignages obscurs ou même contradictoires de l’antiquité , un voyageur français , M. Cailliaud , doué d’une persévérance infatigable , fut le premier qui détermina incontestablement la situatiou de la ville primitive de Méroé , et résolut une question si longtemps agitée. Il reconnut par 16° 56’ de latitude nord , position d’ailleurs conforme au calcul de Ptoléinée , un vaste territoire couvert sur plusieurs points de ruines imposantes et d’agglomérations de débris antiques , traces accumulées des générations qui s’étaient successivement remplacées sur le sol d’une rande cité. Des restes de temples et e palais, précédés d'avenues de sphinx ou de béliers, gisent encore là et sont l’expression de la dernière période d’une splendeur déchue. Mais il subsiste des témoignages bien plus positifs de la duree prolongée de cette cité , comme la métropole d’un puissant empire, dans les monuments funéraires édifiés avec un soin religieux pour traverser les âges , et dont l’action du temps ou la cupidité moderne ont pu seules avancer la destruction. Notre voyageur a vu plusieurs groupes de pyramides nombreuses, mausolées élevés, selon toute ap-
Ïiarence , aux chefs et aux pontifes ae 'Etat, à certaines castes de cette société, depuis son origine, et dominant eut-être autrefois les nécropoles plus umbles et plus spacieuses du reste des populations. Ces groupes de pyramides, séparés par un intervalle assez considérable , sembleraient indiquer l’extension que la cité ancienne aurait acquise avec le temps , et le point extrême auquel un accroissement progressif aurait porté ses dernières
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limites. En examinant d'ailleurs attentivement les plans et les dessins de ces pyramides, rapportés par M. Cailliaud , etqui sont jusqu’àcejour les seuls renseignements exacts que nous possédons, on peut distinguer dans ces édifices des origines diverses déterminées par des différences dans le système de construction et dans le style d'architecture qui les caractérise, non moins que dans l’état relatif de leur conservation et leur situation respective. On serait conduit peut-être par ces observations à assigner plusieurs époques à la fondation de ces mausolées , et a y voir l’ouvrage de générations séparées déjà les unes des autres par des révolutions et par la modification des idées, autant que par l'espace du temps. De ces monuments , les uns qui, d'arès l’expression du même voyageur, I.Cailliaud, ont l'aspect des pyramides de Sakarah, dépendant de la nécropole dcMemphis, dans la vallée inférieure du Nil, appartiendraient à la période primitive des établissements égyptiens dans cette contrée; les autres, que nous aurons occasion de décrire en leur temps, devraient être attribués a une époque postérieure , caractérisée par d’autres ouvrages d’un style différent , à quelques égards, de celui des édifices égyptiens, et paraissant appartenir à une autre phase de celte civilisation. Nous nous contenterons de mettre sous les yeux du lecteur l’aspect général de ces pyramides, reproduit dans la planche 17 d’apres celle, publiée par M. Cailiiaud, etqui représente en partie l’un des groupes reconnus par ce voyageur à une lieue environ du Nil, et le plus éloigné de l’emplacement de la ville antique. Le nombre des pyramides que ce voyageur a vues "en plusieurs groupes, encore existantes, tant entières qu’à l’état de ruine avancée, ou bien dont on ne retrouve plus que la base , s’élève en totalité à environ quatre-vingtonze.
Il serait difficile d’évaluer, parce qui reste deces édifices , et par les traces de ceux qui ont disparu presque entièrement, ce que put être l’aggloméra-
tion d’hommes qui peupla autrefois ce centre puissant do commerce et d’industrie. La saine critique se refuse à de tels calculs, surtout si l'on admet que quelques-uns de ces monuments, les plus simples, fussent destinés à couvrir l’ouverture d’un puits qui , de même qu’on l’a constaté dans la nécropole de Memphis, donnait entrée dans des catacombes dont la profondeur est inconnue, et où seraient venues s’enfouir les générations pressées d'un peuple entier, tandis que les plus somptueux de ces mausolées furent destinés à la sépulture d'un grand personnage seul, roi ou prêtre, et peut-être à celle de sa famille. Rien ne donne une idée plus mystérieuse de ces antiques foyers d'uûe civilisation et d’une grandeur éteintes, que ces masses élevées aux mânes d’un seul homme, et ces cités habitées par la mort, et ui . partout sur les bords du Nil , ont éfie l'action du temps et éternisé ces sociétés. Ces nécropoles , plus que tous les autres édifices , attestent avec évidence l'emplacement des principaux centres de population; et, grâce aux découvertes et aux travaux de M. Cailliaud , à qui appartient l'honneur d’avoir le premier reconnu et publié de si précieux vestiges , le doute n’est plus permis aujourd’hui sur la situation de Méroe. Outre les témoignages éloquents recueillis par ce voyageur, les faits de la géographie et les observations locales établissent indubitablement sur ce point le centre d'un vaste foyer commercial et d’un Etat puissant.
Cette situation était eu effet merveilleusement favorable aux premiers essais d’organisation sociale et d’établissements commerciaux qui furent tentés sur les bords du haut Nil. Il est facile de s’en convaincre en examinant sur la carte (pl. 23) le cours du fleuve et de ses affluents, conforme aux données de Strabon. Vers le quinzième degré de latitude nord , il existe un point de réunion où plusieurs grandes rivières viennent apporter leurs eaux à la plus considérable de toutes, le Bahr-el-.lbiud ou fleuve Blanc (l’As-
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taboras des anciens), dont le cours supérieur inconnu jusqu'ici, passe pour originaire de l’Afrique centrale ; il ust désigné par les géographes comme le Nil proprement dit. Le premier de ses affluents, par l'étendue considérable de son cours bien connu, le Bahr-el-Airek ou fleuve Bleu (l’Astapus de la géographie ancienne), est aussi, par les riches et fertiles contrées qu’il arrose, l’artère la plus importante du système de navigation de ces parages, il reçoit une multitude de torrents , gonfles à l’époque de la saison pluvieuse, et le tribut des lacs que ce phénomène périodique entretient constamment , comme de vastes réservoirs , sur les plateaux de l’Abyssinie. A environ soixante lieues au-dessous du point où le Nil se grossit à l’est des eaux de ce dernier fleuve, l 'Atbarah ( l’Astaboras des Grecs ) , tirant ses sources à peu près des mêmes parages de l'Abyssinie , suivant la plupart des données géographiques, apporte son tribut variable et intermittent au grand fleuve, après avoir décrit un contour etendu vers l'orient. Le territoire , aiifti entouré de trois côtés par de grands cours d’eau, et borné vers le quatrième par plusieurs rivières plus petites, et pour la plupart torrentielles, est en quelque sorte isolé du reste du continent par ces obstacles naturels, et présente assez la configuration d'une île. C'est sous cette dénomination consacrée que les descriptions conservées par les géographes et les voyageurs anciens , non moins que les traditions locales encore subsistantes , ont toujours désigné cette contrée, connue, depuis l’antiquité , sous le nom d’f le de Mèroé.
Alors que les routes du désert n’étaient pas ouvertes, et que les moyens de transport au travers de ces plages stériles étaient ignorés, cette réunion de cours d’eau formait une heureuse combinaison de lignes navigables, qui pénétraient au loin dans l’intérieur de ces contrées, et facilita de bonne heure des relations très-étendues avec des nations diverses. Ces eaux subissant une crue périodique et venant à
s’épancher sur leurs rives , couvraient d'irrigations une partie considérable du sol , y répandaient l’abondance , et présentaient d'immenses ressources à l’agriculture pour la subsistance des populations les plus nombreuses. Les richesses naturelles et les productions variées de cette terre fournissaient en outre des matériaux précieux pour l’industrie et le commerce. Les métaux les plus recherchés , les pierreries ou les matières considérées de tout temps et par tous les peuples comme ayant une grande valeur, s’offraient, en certaines localités de ces parages, aux faciles recherches de l’homme , et l’or même , brillant à la surface du sol, roulait mêlé au sable des torrents. On y recueillait d'ailleurs l’encens, les myrrhes, et des aromates de toutes sortes ; la gomme, le coton , le lin , et plusieurs autres denrées d’une grande utilité ou recherchées par le luxe de la civilisation primitive, s'y trouvaient en grande quantité ou y étaient facilement transportées des contrées voisines. Dans les forêts de ce climat, croissaient les plus belles et les plus précieuses essences d’arbres, telles que l’ébène, le gaîac, le bois de fer, le bambou. La dépouille des énormes quadrupèdes qui vivent dans ces parages et dans la région plus méridionale fournissait les plus belles pelleteries à l’industrie, des armes défensives pour la guerre; l’éléphant et l'hippopotame donnaient l’ivoire de la meilleure qualité , le rhinocéros la corne la plus dure; les plumes d’autruche furent, des la plus haute antiquité, tirees de ces contrées. Enfin, le trafic des esclaves, dont l’origine semble aussi ancienne que les notions premières du commerce dans les régions habitables de l’Afrique intérieure, trouva son débouche primitif par l’Éthiopie.
Il est évident que l’ensemble de circonstances qui avait si merveilleusement dote cette région de la haute Éthiopie y avait invinciblement placé le siège d’une domination etendue et puissante , l'entrepôt de vastes relations commerciales. Le génie social
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qui de bonne heure avait exploité cette raine féconde au profit de la civilisation primitive, en avait maintenu, dans certaines limites, la possession à l'Égypte aussi longtemps que l’ascendant de ses armes partout victorieuses lui assura une domination incontestée sur les contrées les plus éloignées. Mais l’origine et la situation de cette puissance méridionale , ces éléments même d’accroissement et de splendeur, qui existaient par le mouvement, étaient opposés à des institutions qui reposaient sur l'immobilité et l'isolement; ils portaient en eux le germe de l'émancipation et d'une indépendance inévitable. Le jour où l’Egypte stationnaire, affaiblie de ce que les autres nations gagnaient autour d’elle en richesse et en prospérité par le négoce , n’eut plus assez d'autorité pour faire prévaloir sa politique d’inertie et ses lois théocratiues sur le principe de mouvement et 'essor commercial qui avait régi la vallée supérieure du Nil, cette colonie échappait à la métropole , un empire nouveau avait commencé en Éthiopie.
Des centres d’activité et de progrès s’étaient rapidement élevés sur ce sol fécond , et leur extension sans cesse favorisée avait créé des richesses et une puissance extraordinaires au profit des ordres privilégies qui avaient continué de s’en réserver le monopole.
Outre l’autorité de leur caractère sacré et l’ascendant moral qu'ils tenaient de leurs lumières , les corps placés à la tête de cette organisation theocratique et commerciale à la fois avaient disposé bientôt d’une force matérielle assez imposante pour assurer désormais au loin et leur indépendance et leur domination. Dans l’ordre militaire comme dans les collèges sacerdotaux, la race purement éthiopienne s’était ou peu à peu, par ung,sorte de fusion, ou tout à coup, par la violence, substituée comme héritière naturelle aux adeptes des castes de l’Égypte. Du sein de ce foyer de la puissance nationale étaient sortis des chefs pour commander les armées, et exercer comme les Pharaons , au dou-
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ble titre de roi et de pontife, une souveraineté dont les premiers corps de l’État leur déléguaient l’investiture, avec la missiou d’accomplir leurs décrets, et de soumettre constamment à leur influence les actes de la politique extérieure et de l'administration publique.
Il serait difficile de déterminer précisément l’époque où cette révolution intérieure se serait opérée dans la région supérieure du Nil. Peut-être futelle l’ouvrage du temps, et la tradition aurait pu en être à jamais perdue, si elle ne se liait intimement aux annales de l'Égypte. Le temps était venu en effet où l'empire des Pharaons, déchu de sa splendeur primitive, devait a son tour subir la domination d'une puissance nouvelle qu’il avait lui-même enfantée, et qui apparaissait comme pour raviver son organisation chancelante, rendre quelque temps leur vertu à ses institutions, à sa prééminence affaiblies , pour le continuer enfin dans tout son éclat passée). La tradition de cet événement important, ou plutôt le souvenir de ses conséquences les plus manifestes, est consigné dans les textes et sacrés et profanes, et ce témoignage a reçu de nos jours la sanction des monuments originaux, contemporains de l'epoquc même où ces faits s’accomplirent.
Vers la fin du huitième siècle avant notre ère , et alors que le trône d’Égypte était tombé à un prince aveugle,
(•) Plusieurs écrivains île l'antiquité ont attribue aux Éthiopiens des expéditions en Asie, des une époque bien antérieure à leur apparition ru Egypte; mais ces entreprises lointaines sont difficiles à concilier avec l'existence de l'empire des Pharaons dans sa puissance, et à expliquer par la situation relative de ces contrées. Ces traditions reposent évidemment sur unp confusion qui, suivant une savante dissertation de M. I,etmnne , déroulerait des notions de la géographieauciinne, et de l’étendue de la dénomination générique d’Éthiopie , que les écrivains de I antiquité appliquèrent indifféremment à toute 1a zone tropicale, aussi bien de l’Asie que de l’Afrique, en distinguant toutefois les Éthiopiens en Orientaux et en Occidentaux.
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du nom d’Anysis, selon Hérodote, et inconnu parmi les derniers Pharaons que la chronique de Manéthon assigne à la dynastie alors régnante, ou bien nomme Bocchoris, selon Diodore d’accord en cela avec Eusèbe et l’Africain , les Éthiopiens envahirent l'Égypte sous la conduite du roi Sabacon.Èn rapportant ce fait, les écrivains de l’antiquité n’en indiquent pas lescauses, et nous ne chercherons pas à suppléera leur silence sur cette question qui ouvre un vaste champ à toutes les conjectures.
Quoi qu’il en soit, il est remarquable que l’autorité du roi d'Ethiopie parut reconnue par l'Égypte, moins comme celle d’un ennemi* qui impose sa loi par les armes, qu’a titre de domination tutélaire, appelée par le vœu du pays depuis longtemps souffrant, livré à l’anarchie nu dedans, affaibli au dehors, et qui trouvait dans ce monarque, representantd'ailleurs de ses idées etdesescrovances, un régénérateur zélé de ses institutions, un protecteur puissant de son indépendance. Le régné de Sabacon fut eu effet regardé comme l'un des plus heureux parmi ceux dont l’Égvpte avait gardé le souvenir, et sa dynastie, adoptée sur la terre des Pharaons, ligure comme la vingt-cinquième dans l'ordre de succession des familles nationales qui ont occupé le trône. Tel est le rang où les listes conservées par Eusèbe et Jules l’Africain placent la dynastie éthiopienne, en assignant aux trois règnes qui la composent une durée d’environ quarante-quatre années,
3ui rempliraient à peu près l’intervalle e 732 à 688 avant notre ère. Le chef de cette vingt-cinquième dynastie, Sabacon , qui en réunissant deux sceptres en ses mains, avait inauguré cette souveraineté sur la région du Nil tout entière , n’aurait , selon la vieille chronique, occupé le trône que pendant douze années seulement, et certains texteshiéroglyphiques qui mentionnent la douzième année de son règne, peuvent corroborer au moins ce témoignage. Dans un espace de temps si court, il avait néanmoins accompli de graudes choses, et entre autres réformes importantes il avait, selon
Hérodote et Diodore , converti la peine de mort en celle des travaux publics.
Il avait donné une impulsion active à toutes les branches de ('administration de ce vaste empire , et exécuté de grands ouvrages d'utilité générale. Par ses soins , des digues s’étaient élevées , des canaux d’irrigation, négligés depuis longtemps , avaient été creusés de nouveau; enfin il avait fait restaurer les temples des dieux et les demeures royales, dont plusieurs portent encore l’image et le nom du monarque en témoignage des réparations qu’il y fit exécuter. Parmi les traces de ce règne, conservées par les monuments de Thèbes, Champollion le jeune a découvert sur l’un des montants de la porte principale du palais de Luxor la figure sculptée de ce prince et ses cartouches, qui se lisent : t° Roi du peuple obéissant ( Soleil bienfaisant d'oblations)-, 2“ Fils du soleil ( üchabak ) , nom dont le texte de la Bible donne d’autre part une orthographe à peu près identique.
Nous les avons reproduits sous le n° 1 de la planche 1 8 , accompagnant, comme dans le monument original , l’image du monarque dont la physionomie est remarquable par un caractère particulier de la race africaine et dénoté le tvpe purement éthiopien. La même observation s’applique aux successeurs de Sabacon, et est plus remarquable encore sur les édifices de l’Étniopie elle -même, ainsi que nous aurons occasion de l'exposer.
Le second de ces rois de race méridionale fut, selon Eusèbe, Sevechus ou Sebichos, que l’Africain désigne aussi comme le fils de Sabacon. Ce prince fut, selon toute apparence, le même que celui dont Champollion le jeune a aussi retrouvé la figure et les cartouches parmi les ruines situées au sud-est du plus grand des palais de Thèbes, celui de Karuak, dont elles font partie. Le caractère de cette figure et ses cartouches, représentés sous le il* 2 de la même planche 18, indiquent à un plus haut degré encore un prince du sang éthiopien, qui avait contribué aux réparations ou a l'agrandissement de ce palais des Pharaons. Les orne-
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ments et les insignes royaux que porte cette figure sont d'ailleurs empreints d’une certaine étrangeté, et different à certains égards du rite consacré et constamment suivi sur les monuments pour les rois de race pharaonique.
Ses titres, contenus dans le premier cartouche, diffèrent de ceux de Sabacon; mais son nom propre, renfermé dans le second et précédé de la formule si mon mal (aimé d'.t mon), se compose, à un signe près, des mêmes éléments, et se lit Schabatk. En tenant compte de cette légère variante d’un seul signe ajouté, et de la désinence qui affecte les noms propres étrangers transcrits en grec, on y retrouverait le Sevechus ou Sebfchos d’Eusèbe.
Aucun événement bien important n’avait signalé ce règne , auquel la chronique attribue également une durée de douze années. Toutefois, le synchronisme désignerait ce prince comme le roi d'Egypte appelé Swe, ou Soe par la Bible, et dont le roi d'Israël, Hosée. son contemporain, aurait invoqué le secours et la protection contre le roi d'Assyrie, Salmanasar. Ce nom de Swe, comparé a celui de la divinité égyptienne Sewek et à l'orthographe du dialecte éthiopien Schabatk, pourrait, sauf l'omission des deux lettres consonnes, qui s'explique par sa transcription en hébreu , s'appliquer à ce roi avec une vraisemblance que corroborent historiquement l’ordre et la date des faits de ce règne. Ce rapprochement, qui jette un jour nouveau sur l'identite de ce personnage, indiquerait que la puissance égyptienne, unie à celle de l'Éthiopie, n’était pas déchue entre les mains de Sevechus ou Schabatk, et que sa prééminence s’étendait toujours jusqu’en Asie. Le règne de son successeur devait fournir des preuves encore plus éclatantes de cet état de choses.
Ce successeur fut Tahraka, celui-là même qui, dans la Bible, au livre des Bois, est désigne de ce même nom et du titre de melek'kouch (roi d’Éthiopie), et qui fit alliance avec le roi de juda, Ézéchias, contre le roi des As-
syriens, Sennachérib, dont il détruisit rarmée. Cet événement parait se rapporter à celui qu’Hérodote a embelli ae la fable des rats qui rongèrent pendant une nuit la corde des arcs des Assyriens, circonstance qui aurait assuré la victoire au roi d'Egypte. Selon le témoignage, isolé à la vérité, de cet historien , ceci se passait sous le règne d’un certain Séthos ou Séthon, prêtre de Vulcain, qui aurait occupé le trône d’Égypte pendant environ cinquante ans, mais dont la chronique de Manéthon ne fait nulle mention. Le même Hérodote assigne également, d’autre part, une durée de cinquante années à Sabacon , qu’il nomme comme le prince dont le règne résumerait seul la durée de la domination éthiopienneen Égypte.
Il attribue aussi au régné de ce Setnos un grand événement que lui-même rapporte ailleurs, avec les autres historiens, à celui de Psammétichus, l’un des Pharaons qui succédèrent à la dynastie éthiopienne : le mécontentement de l’ordre militaireet l’émigration de cette caste presque entière en Éthiopie. Le merveilleux qui entoure le récit de quelques-uns des faits si rapprochés de l’époque où l’historien d’IIalicarnasse écrivait, la confusion qui règne dans les noms des personnages comme dans l’ordre des temps et des événements qu’il mentionne , permettent de suspecter son exactitude et sa véracité, et nous autorisent à préférer les sources revêtues d’une authenticité mieux établie. Nous nous en tiendrons à cet égard au témoignage des monuments originaux qui portent le nom de Tahraka, et qui déposent d’ailleurs de sa puissance et de ta gloire de son règne. A l’exemple de ses prédécesseurs, il avait mis la main aux principaux palais de Thèbes, dont l'un, celui de Médinet-Abou , conserve surtout le souvenir des fondations ou des additions pieuses qu’il y fit exécuter.
La Ggure et les cartouches de ce prince, reproduits sous le n° 3 de la planche 18, se trouvent sur le pylône d'un temple renfermé dans ce palais. Il y est représenté symboliquement dans des proportions colossales , tenant
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d’une main des ennemis vaincus, réunis en faisceau par la chevelure, et qu'il frappe de sa masse d’armes. Ce même nom de Tahraka , mentionné stir d’autres monuments de Tlièbes, se lit aussi, accompagné des mêmes titres, Soleil Atinou bienfaiteur, sur des édifices de l’Éthiopie, fondés ou réparés par ce prince , et qui attestent la domination qu’il exerça et sur l’Égypte et sur l'Éthiopie. A Djebel-Barltal, point principal de transit et de relations entre la région supérieure du Nil et l'Égypte, et qui était devenu à une certaine époque un centre considérable de population et l’une des capitales de l Éthiopie, M. Cailliaud a retrouvé parmi plusieurs autres grands édifices ruinés un typhonium hémi-spéos , c’està-dire moitié construit au-dessus du sol, moitié creusé dans le roc, et qui est un ouvrage considérable de ce roi , comme on le voit par le plan restauré et la description que ce voyageur en donne dans l'atlas des planches qui accompagne le texte de son itinéraire.
Les cartouches de Tahraka sont répétés partout dans les legendes et mêlés aux nombreuses sculptures qui décorent les parois de ce monument , fondé et entièrement achevé par ce prince, autant qu’on en peut juger par les vestiges qui subsistent. Nous avons présenté sur la planche 22 l’aspect de la partie souterraine de l'edilice, ou d’une salle soutenue par des piliers cariatides, à figures ue Typhon, et qui précède le sanctuaire. M. Cailliaud a également recueilli à pjebel-Barkal des bas-reliefs qui décorent l’autel d’un rand temple, et qui représentent la gure répétée du roi Tahraka soutenant la voûte céleste étoilée, et précédé de ses noms et titres. Un cartouche précédé du titre : la rectrice divine, dame, royale épousé, et contenant le nom d 'Amentéh , semble aussi , par la place qu’il occupe sur l’un de ces édifices, appartenir à la reine femme de Tahraka. I,es mêmes monuments de Djebel-liarkal fournissent les noms de plusieurs princesses ou reines qui , selon toute apparence, firent partie de la famille de ce prinee ou de ses
successeurs , la position secondaire où elles apparaissent ne permettant pas de supposer qu’elles furent du nomnre des femmes qui souvent occupèrent seules le trône a'Éthiopie , comme nous le verrons. Nous nous bornons à reproduire à la planche 18 les cartouches de ces trois princesses, qui donneraient à l’une, sous le ii* 6, avec le titre de royale épouse, le nom d’ AmonUxkaht ; à fa seconde, sous le n* 7, le titre de divine etoile et le nom d ' Amonatès ; et enfin la troisième, suivant le cartouche n°8 , joindrait au titre de royale épouse le nom de Mouthénénofri. Là se bornent les renseignements positifs qu'il a été possible de recueillir sur la famille de race méridionale qui régna à cette époque sur toute la région du Nil.
L’ensemble de ces témoignages divers assigne une large part à Tahraka dans les travaux accomplis par la dynastie éthiopienne. Pendant un règne qui excéda celui de ses prédécesseurs et eut une durée d’environ vingt ans, Tahraka passe pouravoirgouvernéavec sagesse: prince législateur et guerrier, il aurait fait fleurir les arts de la paix au dedans et manifesté sa suprématie au dehors; il avait enfin dignement continué et accru l'œuvre de régénération commenrée par ses devanciers.
Ce fut en effet une puissance imposante que celle qui fit respecter au cœurde l’Asie l’ascendant de ses armes, .et qui s’étendit au midi et dans l'intérieur de l’Afrique aussi loin que l’avaient jamais fait les Rhamsès et les Aménopht. Ce fut aussi l’une des plus belles époques des annales de la région du Nil, alors que son territoire tout entier fut réuni sous mi même sceptre, et que des populations de nuances et de mœurs si diverses, répandues par millions sur les bords du grand lleuve, depuis son embouchure jusque vers ses sources, reconnaissaient une souveraineté unique, dont le siège était à la fois à Thèlies et à Meroé. Ces rois de dynastie éthiopienne purent a bon droit revêtir les insignes du pouvoir suprême, particulièrement caractérisés sur la figure de l’un d’eux par le bandeau royal à
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deux têtes du serpent vræus ; ils avaient de justes titres à ceindre leur tête de l’antique coiffure des rois d’Égypte, appelée pschent, double symbole de la domination sur la région haute et basse du Nil, et qui fut une vérité sous la dynastie éthiopienne, autant et plus peut-être qu'à aucune autre époque glorieuse des temps pharaoniques.
Cependant, par une de ces vicissitudes souvent iudéfinissahlesdnns l'histoire de l'antiquité, cette splendeur s’évanouit tout a coup au milieu même des manifestations de la toute-puissance de la dynastie éthiopienne, et ne laissant après elle aucune trace de décadence, de même qu’elle n’avait été devancée par nul syptôme éclatant. Les causes réelles qui amenèrent la fin de la domination éthiopienne en Égypte, sont tout aussi inconnues que celles qui avaient provoqué l’apparition de cette puissance sur la terre des Pharaons. Les prêtres l’exliquèrentà Hérodote par une retraite olontaire inspirée au roi Sabacon dans une vision que ce prince aurait eue pendant son sommeil, et qui lui conseillait le massacre de tous les prêtres égyptiens; le monarque, loin de souscrire à cet avis barbare, aurait préféré renoncer au trône de l’Égypte et se serait déterminé à l’abandonner. Dans la personne de ce prince, selon cet historien, aurait commencé et Uni la période éthiopienne, limitée d’ailleurs à une duree totale d’environ cinquante années par un arrêt des oracles de l’Éthiopie. Quoi qu’il en soit, les motifs véritables de cette abdication que la tradition présente comme spontanée et volontaire, cette soumission aveugle aux décrets de l’ordre sacerdotal, transmis par l’organe des oracles, demeureront toujours un point tres-obscur des annales de ces contrées et seront encore l’objet de conjectures. On pourrait sans cloute admettre que la possession de l’Égypte , alors déchue de sa splendeur ancienne, régie par des institutions désormais sans force, livrée sans retour à l’anarchie des pouvoirs, serait devenue une charge et un embarras
our l’Éthiopie, et qu’une politique ien entendue aurait suggéré cette renonciation à l’ordre sacerdotal. Pour ne pas perdre en effet les avantages qui lui appartenaient à elle-même, la puissance éthiopienne, alors à son apogée et dans la période ascendante de son existence, ne devait pas épuiser plus longtemps sa propre sève dans l’œuvre d'une régénération devenue impossible sur la pente inévitable où l'empire des Pharaons se trouvait entraîne , et en présence de tous les périls dont il était menacé au dehors, et des svmptômes d’une dissolution intérieure. Telles seraient les causes qui auraient porté l’Éthiopie à isoler ses destinées, qui auraient motivé cette retraite enveloppée de mystère.
Un événement célèbre clans l'histoire et que la tradition rapporte généralement à cette même e poque, tendrait à confirmer ces suppositions, par l’état de désordre et de désorganisation qu'il révèle alors au sein de l’Égypte, et par l’influence qu’il aurait eue sur le sort ultérieur de ce pays. Après le gouvernement anarchique et éphémère de douze prêtres qui avaient saisi le pouvoir abandonne par les Éthiopiens, et sous le roi Psammétichus, i’un des princes de la dynastie Saîte qui avait un moment restauré le trône des Pharaons, l'Égypte fut ouverte au négoce étranger, et des mercenaires ioniens et cariens furent admis dans les rangs de l’armée. L’ordre des guerriers, oublié dans des garnisons éloignées, à Péluse et àÉléphantine, mécontent de l’abandon où il était laissé , tandis que, selon Diodore, les postes d’honneur étaient confiés aux mercenaires étrangers, se souleva et se retira en masse. Deux cent quarante mille hommes, suivant Hérodote , abandonnèrent l’Égypte, et allèrent offrir leurs services au roi- d’Éthiopie, qui les accueillit, et leur concéda aes terres occupées par des peuplades insoumises u’il les chargea d’expulser. Le pays e ces transfuges était, d’après cet historien, situé au-dessus de Méroé, et à la même distance qui séparait cette métropole d’Élépbantine; ils y avaient
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d’ailleurs porté les institutions de l'Egypte, en avaient civilisé les habitants indigènes, et, d'après quelques écrivains, ils y avaient reconnu l'autorité d’une reine , soumise toutefois à la souveraineté des rois de Méroé. La tradition de cet événement découle de sources diverses et est corroborée historiquement par plusieurs témoignages. Hérodote lui-même, après l’avoir rapporté au règne de Psammétichus, attribue ailleurs ce même mépris pour l’ordre des guerriers , et l’evénenient qui s’ensuivit, au règne du prêtre de Vulcain, Sétlios, qu’il donne pour successeur au roi aveugle Anysis.
Parmi les principaux griefs qui' auraient soulevé les militaires contre ce prince, cet historien cite la privation de douze aroures des meilleures terres, que chaque individu tenait en propriété des Pharaons prédécesseurs de Séthos, comme privilège de leur caste.
Ce serait peu de temps après qu'une armée nombreuse, commandée par Sennachérib, roi des Assyriens et des Arabes, étant venue attaquer l'Égypte, et aucun des militaires n’ayant voulu marcher contre l'ennemi , le prêtre-roi n’aurait trouvé d’assistance que dans la protection divine qui se serait alors manifestée , et aurait donné lieu à l’une de ces fables ingénieuses qui se trouvent trop souvent mêlées aux récits de l’écrivain d'Halicarnasse, déjà obscurcis par la confusion des temps et des faits.
Quelle qu’ait pu être l’issue réelle de cet événement, il demeure constant que l'émigration de l’ordre des guerriers porta le dernier coup à la puissance égyptienne , déjà affaiblie par la retraite des princes éthiopiens. Des lors, la vallée inférieure du Nil, après avoir perdu la plupart de ses traditions nationales, se trouvait sans défense, privée de la plus forte de ses institutions protectrices, exposée à des ambitions ou a des haines invétérées, qui pouvaient enfin s'assouvir sur cette proie si longtemps convoitée. En effet, cette destinée fatale ne devait par tarder à se réaliser; et vers l'an 525 avant notre ère, alors que le faible Psammé-
nite, l’un des Psammétichus des monuments, occupait depuis six mois à peine le trône chancelant de l’Égypte, un successeur fameux de Cyrüs, Cambyse, roi de Perse, envahit le royaume des Pharaons à la tête d'une armée nombreuse, soutenue par des troupes grecques mercenaires et par la marine phénicienne. Il semble quo cetteentreprisedes Perses, qui venaient d’effrayer l'Asie par leur formidable invasion , dut être couronnée alors du plus facile succès. Il subsiste à peine une tradition de la résistance opposée par l’Égypte a cclteconquête. Cambyse, avec un acharnement inspiré par le fanatisme de ses mages, insulta aux dieux de l’Égypte , profana leurs sanctuaires; il souilla les insignes des Pharaons, et s’efforçant de détruire jusqu’aux dernières’ traces de leur puissance et de leur souveraineté dechue, il viola leur cendre jusqu'au fond des tombeaux. Enfin ce nouveau débordement des Asiatiques, après avoir bouleversé de fond en comble les monuments de la civilisation égyptienne et marqué son passage par la dévastation, tendit a franchir les limites mêmes de la vallée du Nil, et à étendre plus loin son joug et ses ravages. Hérodote rapporte (*) que Cambyse, maître de l’Egypte , voulut entreprendre trois expéditions différentes, dont l’une contre les Étlnopiens-Macrobiens qui habitent vers la mer méridionale de la Libye; que dans ce dessein, sous le prétexte de porter des présents au roi de ces Éthiopiens, il envoya d'abord des espions pour s'assurer qu’il y existait réellement ce qu’on appelait la Table r lu Soleil, et pour se procurer aussi beaucoup d’autres renseignements. Pour celte mission, Cambyse fit venir de la ville d’Éléphantine des Ichthyophages qui parlaient la langue éthiopienne; il leur donna des instructions sur ce qu’ils devaient dire, et les chargea de porter ses présents qui consistaient en un manteau de pourpre, un collier et des bracelets d'or, un vase d'albâtre rempli de myrrhe, et quelques
(*) Hérodote, liv. ni , ch. xvti et juiv.
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mesures de vin de palmier. I,es Éthiopiens. auprès desquels Cambyse envoyait desdéputés, passent, scion Hérodote, pour être d’une taille plus élevée et plus beaux de figure que le reste des hommes. Ils ont aussi des usages trèsdifférents de ceux des autres nations, et particulièrement en ce qui touche la royauté; celui d'entre eux qui l’emporte sur tous les autres par sa taille , et qui est doué d’une force corporelle proportionnée, est à leurs yeux digne de régner, et ils le prennent pour roi. L’historien d’Halicarnasse fait ensuite le récit suivant, que nous reproduirons en partie , comme pou vant jeter quelque jour sur l’état de ces Éthiopiens, et rentrant à plusieurs égards dans notresujet.
« Lorsque les Ichthyophages furent ar- « rivés chez ce peuple, ils remirent au <■ roi les présents dont ils étaient por- « teurs , et lui parlèrent en ces termes : « Cainbvse , roi des Perses , désirant « devenir votre ami et votre allié , nous « a envoyés pour entrer en relation « avec vous et vous porter en présent « ces divers objets, qui sont ceux dont « l’usage lui est le plus agréable. »
« Mais le roi des Éthiopiens, qui n’igno- « rait pas qu’ils étaient venus comme «espions, leur répondit: «Ce n’est « pas plus pour me porter des présents « que pour le prix qu’il met à mon al- « liance que le roi des Perses vous a « envoyés vers moi , et vous ne me « dites’ pas la vérité : vous n’étes ve- « nus, je le sais, que pour espionner « mes Etats. Du reste, celui au nom « duquel vous me parlez n’est point un « homme ami de la justice; s’il l’était, « il n’aurait pas ambitionné les pos- « sessions d’un autre et rendu esclave « un peuple dont il n'a reçu aucune in- «jure. Portez-lui donc “cet arc, et « dites-lui : Le roi des Éthiopiens fait « présent de cet arc au roi des Perses; « quand les Perses en pourront tendre « facilement de semblables, qu'ils fas- « sent alors la guerre aux Étniopiens- « Macrobiens, pourvu cependant qu’iis « viennent encore en nombre supé- « rieur; jusque-là , que Cambyse rende « grâces aux dieux qui n’ont pas mis « dans l’esprit des enfants de l’Ethiopie
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« d’aller acquérir d’autres terres que « celles qu'ils possèdent. » A ces mots , « le roi détendit l’arc et le donna aux « envovés de Cambyse..»
Après plusieursquestions sur l'usage des présents qui lui étaient apportes, et parmi lesquels le vin obtint particulièrement l’attention du roi, ce prince, fit conduire les envovés à une fontaine dont l'eau possédait une vertu particulière, et dans laquelle les habitants du pays avaient coutume de se plonger pour prolonger leur existence; puis à la prison publique des hommes, où ils virent les prisonniers lies par des chaînes d'or, l’airain étant en Éthiopie le plus rare et le plus précieux des métaux. Ils visitèrent ensuite les tombeaux des Éthiopiens (dont nous avons déjà ci-dessus , dans une note de la page G2, rapporté les rites funéraires et le mode d’embaumement analogue à la méthode des Égyptiens.) Enfin on les mena voir la Table du Soleil. « On « a donné ce nom a une prairie située « dans un des faubourgs de la ville; « cette prairie est continuellement cott- « verte de viandes cuites, provenant « de quadrupèdes de plusieurs espèces ; « ces viandes y sont , d'après un antique « usage, déposées toutes les nuits par « l'ordre des magistrats, et dans le jour « tous ceux qui veulent s’y présenter « peuvent s’en nourrir. Les habitants « prétendent que c’est la terre même de « cette prairie qui produit ces mets, et « c’est de là qu'ils l'ont appelée la « Table du Soleil.
« Lorsque les envoyés eurent tout «examiné, ils revinrent en Égypte.
« Cambvse, après avoir entendu leur « rapport, entra dans une violente co- « 1ère, et résolut de porter immédia- « tement la guerre chez les Éthiopiens, « sans faire les préparatifs nécessaires « pour assurer la subsistance de son « armée, et sans réfléchir qu'il s’enga- « geait dans une expédition qui le me- « nait aux extrémités de la terre. La « passion qu’excita en lui le récit des « Ichthyophages l’avait mis tellement «hors de sens et de jugement, qu’il « partit immédiatement à la tête de « son armée de terre , laissant en
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« Égypte les Grecs qu’il avait avec lui , « et leur ordonnant de l’y attendre.
«Arrivé à Thèbes, il sépara de ses « troupes environ cinquante mille hom- « mes , qu’il chargea de soumettre les « Ammoniens , de les faire esclaves , « et de brûler le temple qui renferme « l'oracle de Jupiter; a la tétedu reste, « il continua de marcher contre les « Éthiopiens. A peine son armée avait- « elle fait la cinquième partie du che- «min, que les vivres manquèrent, et « bientôt même toutes les bêtes de « somme furent consommées. Si alors « Cambyse, convaincu des difficultés « de l’entreprise , eût changé de dessein « et fût revenu en arrière, il pouvait « se conserver encore quelque réputation de sagesse; mais n’écoutant « aucun conseil, il s’opiniâtra à mar- « cher en a'ant. Tant que ses soldats « trouvèrent de l'herbe sur la terre, ils «soutinrent leur existence; mais une « fois entrés dans les plages de sable, « ils furent réduits à la cruelle extré- « mite de tirer au sort un homme sur « dix pour s'en nourrir. Cambyse, ins- « truit de cette situation et effrayé des « suites de cette destruction mutuelle, «abandonna enfin l'expédition , et re- « vint à Thèbes après auiir fait des « pertes considérables. Telle fut l’issue « de l’expédition contre les Éthio- « piens. »
La situation éloignée de la scène où ces événements s'accomplirent, la source étrangère et quelque peu incertaine d'où émanait la tradition qui s’en était conservée, prêteraient singulièrement au merveilleux et aux embellissements dont l'historien d’Halicarnasse ornait facilement scs écrits.
Cependant on ne saurait méconnaître un caractère de naïve originalité et un certain degré de vérité en plusieurs points de son récit. Les mœurs des peuples éthiopiens, plusieurs indications locales, et la nature du pays où l’armée persane était engagée, eonfirinent d'ailleurs pleinement la plupart des circonstances de celte expédition et la catastrophe qui la termina. Nous possédons même aujourd’hui des renseignements assez positifs sur la direc-
tion que Cambyse aurait suivie en remontant la vallée du Nil, au delà de Thèbes et de Syène, jusqu’au point où il serait entré dans le désert oriental de Nubie, vers Korousko, voie pénible et souvent fatale, mais la plus courte, et qui évite un détour considérable que décrit vers l'ouest le cours sinueux du fleuve (voir la carte, pl. 23). On ne lira pas sans intérêt l'opinion émise à ce sujet par Champollion le jeune, d’après des observations recueillies dans la Nubie inférieure par le savant voyageur (*).
« Dakkèh, dit-il, est le point le plus « méridional où j’aie rencontré des « travaux exécutés sous les Ptolémées « et les empereurs. Je suis convaincu « que la domination grecque ou ro- « inaine ne s’est jamais étendue au plus « au delà d’Ibrim. Aussi ai-je trouvé « depuis Dakkèh jusqu’à Tliebes une « sérié presque continue d'édifices cons- « fruits a ces deux époques : les momi- « ments pharaoniques sont rares, et « ceux du temps des Ptolémées et des « Césars sont nombreux et presque « tous non achevés. J’en ai conclu que « la destruction des temples pharaoni- « ques, primitivement existants entre « Thèbes et Dakkèh en Nubie, doit « être attribuée aux Perses, qui ont dû « suivre la vallée du Nil jusque vers «Sébona, -où ils ont pris, pour se « rendre ert Éthiopie (et pour en re- « venir), la route du désert, infiniment « plus courte que celle du fleuve, im- « praticable d’ailleurs pour une armée , « à cause des nombreuses cataractes.
« La route du désert est celle que sui- « vent encore aujourd'hui la plupart «des caravanes, les années et les « voyageurs isolés. Cette marche des « Perses a sauvé le monument d'A- « inada , facile à détruire, puisqu’il « n’est point d’une grande étendue. De « Dakkèh à Thèbes, on ne voit donc « plus que des secondes éditions des « temples. Il faut en excepter le mo- « numenl de Ghirsehé et celui de Bcit- « Oually que les Perses n’ont pu dé-
(*) Lettres écrites d’Égypte et de Nubie,
p. 1 5 1 cl i5a.
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« traire , puisqu’il eût fallu abattre les « montagnes dans lesquelles ils sont • creusés au ciseau. Mais ces spéos, et « surtout le premier, ont été ravagés « autant que le permettait la nature « des lieux. »
F.t s’il nous est permis d’ajouter notre propre témoignage a l’autorité d'une telle opinion, nous rappellerons que les monuments pharaoniques situés sur le cours du Nil , en dehors de la direction suivie à l’est du fleuve par l'armée persane, ne portent en quelque sorte d’autres traces de dégradation que celles qui sont dues a l’action du temps, bien plus qu’aux outrages des hommes. On y remarquera les figures et les insignes royaux presque partout intacts, tandis qu’une destruction systématique, d« tou t ce qui rappelait la souveraiueté des Pharaons, marque généralement le passage de Cambyse dans la région inférieure.
' Il semble qu'il ne reste plus de doute sur l’itinéraire du conquérant persan; mais l'antiquité rapporte qu'il n’avait pas fait la cinquième partie du chemin, lorsque son entreprise échoua, et on ignore l’éloignement et la situation réels du but qu’il avait dessein d'atteindre.
La position du pays habité par les Éthiopiens Macrobiens serait fort incertaine, si on la cherchait en dehors de la vallée du Nil. Des opinions diverses ont été émises à ce sujet , et des autorités également respectables les^ont placés tantôt dans une situation très-méridionale vers l'Océan, tantôt sur les bords mêmes du Nil. Dans cette incertitude, une simple réflexion se présente : Un État aussi important eûtil pu subsister en présence de l’empire éthiopien des Sabacon et des Tahraka qui avaient étendu leur domination sur l’Égypte elle-même P Ou bien cette nation était dépendante et assez rapprochée de l'État de Méroé, dont elle paraissait avoir toute l'organisation; ou, dans l'hypothèse qu’elle se serait substituée à cette puissance par une révolution dont l'histoire n’a pas conserve de traces, le territoire qu'elle habitait serait assez clairement déter-
miné. Chercher les Macrobiens dans la position reculée au midi , où quelques opinions ont voulu les placer, ce serait supposer que l’empire de Méroé sc serait presque tout à coup éclipsé après avoir brillé un moment; ou si, comme les données de l’histoire l’indiquent, il subsistait encore dans sa splendeur, lors de l’expédition de Cambyse, il faudrait prêter plus que de la témérité à l’entreprise aventureuse du conquérant persan, qui n’aurait tenu aucun compte de cette puissance redoutable, dans scs vues ambitieuses sur une partie de l’Éthiopie aussi éloignée que le point où le placent certaines conjectures. Il est donc impossible d'assigner aux Maerobiens une autre position que celle indiquée par des traces évidentes de civilisation empreintes sur le sol, et en rapport avec les institutions et les établissements fixes que décrit le récit des envoyés de Cambyse; et d’ailleurs nulle part , en Éthiopie, les voyageurs n’ont jusqu’ici reconnu qu’aiqirès ou au sein de la vallée même du Nil, des restes assez imposants pour faire supposer l’existence d’un état de choses semblable. Le choix même des Ichthyophages des confins de l'Égvpte, comme envoyés vers le roi des Macrobiens, parce qu'ils parlaient la langue de ces Éthiopiens, indiquerait des rapports assez fréquents entre les individus des deux contrées, à une époqueoù les moyens de communicati n étaient moins faciles et moins habituels, et if indique par conséquent les deux populations à une distance évidemment peu considérable, sinon raprochée. L’arc du roi des Macroiens est encore une circonstance caractéristique et conforme aux renseignements fournis par les monuments de Méroé, qui représentent pour la plupart eette arme entre les mains des rois éthiopiens, comme étant, selon toute appareuce, à l’usage de ces princes. D’autres faits, d’ailleurs, lèvent tous les doutes à cet égard. Selon Pausanias (liv. III), Méroé et les plaines de l’Éthiopie sont habitées par les Macrobiens, le peuple le pins juste de la terre, et il n'y a dans ce pays aucune
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mer ni d’autre fleuve que le Nil. Ce témoignage, qui manque d’exactitude à l'égard des nombreux cours d’eau qui arrosent surtout l’Éthiopie méridionale, est opposé à l’opinion qui placerait ce peuple non loin du littoral de la mer. Le nom de Macrobiens dénote aussi chez cette nation des habitudes plus stables, une existence moins précaire que chez la plupart des hordes grossières et vagabondes, répandues dans les parages de l'Éthiopie intérieure. Il est d'ailleurs impossible de ne pas reconnaître une analogie évidente de leurs institutions avec celles de l'Égypte. Les rites et les soins funéraires dont les morts étaient entourés, les procédés employés pour l'embaumement des corps, sont évidemment d’origine égyptienne. Au travers du merveilleux qui enveloppe l'institution de la Table du Soleil, où chacun pouvait prendre pendant le jour sa part des mets qui y étaient déposés pendant la nuit, on entrevoit la prévoyance et le calcul de la caste sacerdotale, qui pourvoyait par la gratuitement à la subsistance du peuple, et consacrait au soulagement de la classe inférieure le superflu des offrandes du riche, la faisant ainsi participer, dans certaines limites, au bien-êtredes castes privilégiées. Sous un autre point de vue. il n’y avait pas moins d’habileté à exercer ainsi à l’égard des peuplades attirées sur les principaux marchés éthiopiens, une hospitalité qui n'était pas tout à fait désintéressée, il est vrai, et qui tournait au profit des spéculations commerciales dont l'ordre sacerdotal avait le monopole exclusif.
Chez les Macrobiens, il y avait des prisons et par conséquent des lois répressives. L’autorité souveraine d'un roi, appuyée sur la hiérarchie théocratique, y était reconnue et obéie. Ce sont là des faits qui caractérisent une organisation pourvue d’institutions essentielles et de conditions de durée. Enfin, comme les Égyptiens, lesjhabitants de l’Éthiopie conservèrent aussi avec une attention religieuse les traditions du passé. Ils gravaient le souvenir des grands événements sur les édifices pu-
blics, ainsique plusieurs en témoignent encore, ou bien ils le déposaient dans leurs archives pour les léguer à la postérité. Ils avaient enfin leurs annales nationales et la liste des dynasties qui avaient successivement occupé le trdne de cet empire mystérieux.
Mais comment nommait-on ce roi qui , évidemment puissant et avec la conscience de sa force , montrait une attitude si lière en présence des envoyés de Cambvse, et, ne se laissant
fias abuser sur les véritables motifs de a mission des Ichthyophages , jetait tant de mépris sur les projets ambitieux du conquérant de l’Égvpte? La tradition qui a recueilli le "récit des faits ne nous a pas conservé ce nom, qui méritait cependant de passer à la postérité. Et il ne faut pas s’en étonner ; nous ne connaissons l'Éthiopie que par l'Égypte; et l’Égypte ellemême, alors courbée sous le joug étranger, sauvait à peine quelques lambeaux de ses propres annales échappés à la fureur des barbares , au fond de ses archives. Ce prince éthiopien comptait évidemment parmi les successeurs de Tahraka, dont la liste est tout aussi ignorée que celle des prédécesseurs de Sahacon ; et la critique historique chercherait en vain, à l’aide des monuments connus jusqu’ici , à reconstituer la série des régnés qui doivent combler cette lacune. Nous passerons donc forcément sous silence ces temps intermédiaires qui , depuis la fin probable de Tahraka , jusqu’au règne du roi Ergamènes, contemporain de celui du second des Ptolémées en Égypte, peuvent être évalués à une durée totale d’à peu près quatre cents ans. La Nubie présente sans doute encore nombre de vestiges et de noms royaux qui appartiennent à cette période ; mais , au milieu de l’incertitude complète qui plane sur cet intervalle, nous nous abstiendrons de leur assigner un ordre chronologique évidemment trop conjectural. Il est tout au plus possible d'établir que tandis que déjà l'Égypte, en proie tantôt a tous les déchirements intérieurs, tantôt aux calamités de la conquête étrangère, se
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débattait en vain contre sa destinée prochaine , l’Éthiopie , avec une puissante indépendance, avait conservé encore dans leur pureté primitive les croyances, les institutions, les arts, tous les perfectionnements enfin qu'elle tenait des traditions égyptiennes. Mais l’existence de l’empire'ethiopien était trop etroitement liée à celui des Pharaons pour survivre longtemps à ce dernier, et il était menacé de subir bientôt les mêmes révolutions.
Après des vicissitudes sans nombre et des invasions répétées , l’Égypte était enfin échue aux vainqueurs de ses conquérants barbares , aux rois d’origine grecque , successeurs d’Alexandre le Grand, et héritiers de ses vastes conquêtes. Cette dynastie, avec la puissance, rapportait aux bords du Nil les lumières et les idées d'organisation qu'elle y avait puisées, et qui devaient , sous cette influence régénératrice, jeter un dernier éclat sur la terre des Vharaons. L’ambition et le génie guerrier n’avaient pas seuls inspiré les entreprises du conquérant macédonien; il avait obéi aussi à une politique qui, à toutes les époques , caractérisa les divers peuples de race hellénique: l’extension des relations commerciales, et la possession des points les plus favorables aux spéculations du négoce.
L'admirable position de la vallée du Nil , et les avantages incalculables qu’elle promettait , fécondée par l’activité commerciale des Grecs, avaient dès longtemps frappé les esprits; et il appartenait au plus puissant des conuérants de réaliser cette idée. Alexanrie fut fondée; et l’Égypte, devenue à son tour une colonie de la Grèce, avait signalé l’avénement des Ptolémées. Sous l’influence de cette administration étrangère et puissante, gardienne très-peu austère des institutions nationales qu’elle avait d'ailleurs adoptées, la loi fondamentale du pays, minée et presque effacée par tant de vicissitudes diverses, avait facilement été mise en oubli. Les traditions antiques s’étaient bientôt perdues; et l'un des premiers résultats de la conquête avait été d’ouvrir définitivement la
vallée du Nil aux étrangers qui jusquelà , sous les derniers Pharaons , et même pendant la domination des Perses, semblaient n’y avoir pénétré qu’a titre de troupes mercenaires ou auxiliaires. Dès lors l’émancipation commerciale avait commencé régulièrement pour l'Égypte; et, à son début, le négoce y avait pris une extension extraordinaire. La navigation s'y était en même temps développée rapidement, et les relations les plus étendues s’étaient formées non-seulement sur la Méditerranée , mais aussi dans le golfe Arabique, et au delà même du détroit de Bab - el - Mandeb, jusque dans l'océan Indien. Les premiers explorateurs que la politique mercantile des Ptolémees avait envoyés dans la mer Érythrée s’étaieut emparés de tous les points du littoral africain, où des abris sfirs présentaient des points de relâche, propices et jusqu'alors négligés. De là, leur génie entreprenant s’était mis en rapport avec les contrées de l’Éthiopie intérieure, les plus favorisées pour les produits du sol et l’exploitation des richesses naturelles. A cette époque de l’apparition des navigateurs grecs, et d un essor commercial inconnu jusqu’alors dans ces parages , semble remonter, en effet , la fondation de la plupart des comptoirs et des lieux de relâche de la côte orientale de l’Afriue, qui ne furent connus, pour ainsi ire , que par les dénominations helléniques qu’ils tenaient pour la plupart du nom même de leurs fondateurs. C'est ainsi que , sur tous les
fioints choisis pour ces établissements, e premier soin de ces navigateurs fut de dédier des autels aux divinités de la Grèce, comme pourconsacrerdavantage la prise de possession de leur nouvelle conquête; de là, selon le témoignage d’Artéraidore et de Strabon , les noms d’autels de PytUolaüs , de Lichas , de Pythangéties, de Charimotrus et de Conon, qui furent donnés à plusieurs de ces comptoirs. Le littoral de la Tro glodytique, où les Ptolémées paraissaient exercer leur active domination, présente encore les vestiges de queb
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ques-uns de ces établissements, qui se perpétuèrent et furent reconnus a dif- .lérentes époques. Telles étaient, d'après les données de la géographie ancienne , plusieurs stations appelées Bérénice, dont l’une fut surnommée Fanchrysos , du voisinage des cantons aurifères d'OIlaki précités, et d’où les Ptolémées tiraient beaucoup d'or, ainsi que d'un port voisin appelé Salaka ; Oiodore entre , au sujet du mode d’exploitation de ces mines, dans des détails auxquels nous renvoyons nos lecteurs (*). Il y avait une autre Bérénice, située à l'extrémité du golfe , et qu’on distinguait par le surnom A' Epi-dires, parce qu’elle touchait au détroit qui donnait entrée dans la mer Érythrée; elle était à la hauteur de la contrée appelée Cinnamomi/éra, comme produisant le cinnamome, ou arbre à cannelle, dont les Troglodytes faisaient un grand commerce, en le transportant sur des radeaux en Arabie, et au delà même du détroit. Plus loin était le grand promontoire Aromala , le plus avancé, vers l’orient, de tout le continent d'Afrique, et nommé ainsi dans Ptolcmée de l’abondance des aromates qu'on y recueillait; c’est le Guardali moderne. En remontant de là vers une position moins méridionale, se trouvait un port qui déjà avait pu favoriser les essais primitifs du négoce arabe ou phénicien avec l’Éthiopie, et avait reçu , sous les Ptolémées, le nom de 'Tlieôii Soter, ou Soterôn, c’està-dire, sauveur, ou des dieux sauveurs ; selon d’Anville , ce serait le même que le port connu sous le nom de Suke par les naturels du pays, et désigné sous celui de Sukiim dans le texie de l’Écriture ; on y reconnaît le Suakem moderne. Il y avait aussi, suivant le même géographe, la station de Ptolémaïs , surnommée Êpithcras ou Ferarum, a cause de la chasse des éléphants qu'elle était destinée à favoriser; elle était située sur une pointe de terre qu’on trouve aujourd'hui sous le nom de Ras-Ahehaz. Dès le règne
(*) Diodore, liv. in.
du second des Ptolémées, cette chasse avait acquis une active extension, et c'est par ce point qu'on en exportait les produits. Diodore mentionne aussi une Ile nommée Ophiodès , d’où les rois d’Alexandrie tiraient une grande quantité de topazes et dont l’accès était par cette raison défendu à tous les étrangers. Enfin dans cette nomenclature qui révèle l'origine grecque de la plupart des établissements importants qu’elle contient, il nous reste à citer comme le lieu le plus frequente de cette côte, Adulis, situé à quelque distance du rivage, dans l'enfoncement d’une anse spacieuse dont la plage se nomme Arkiko, ayant sur la droite la petite Ile de Malzua. Une inscription grecque en deux parties distinctes, appartenant à des époques différentes , et la plus ancienne au règne de Ptolétnée Évergète, dont elle enuinère pompeusement les conquêtes , a été trouvée en cette localité par le moine Cosmas, au sixième siècle de notre ère, et témoigne de l’importance que semblait avoir alors Adulis comme point de départ des relations que les Grecs entretenaient avec l’intérieur de l'Éthiopie. Çe monument, non moins qu’une autre inscription découverte à Axum par M. Sait, prouverait encore* suivant une savante dissertation de M. Letronne, que la langue grecque avait pénétré dans une grande partie de l’Éthiopie, et jusqu’en Abyssinie, et qu'elle était devenue au moins le langage officiel des actes publics, tant avait été complète et rapide l’influence que la race hellénique avait conquise dans ces parages, au moyen du négoce et des relations commerciales, plus encore que par les armes. Les Ptolémées avaient, dès le début de leur puissance, dirigé quelques missions dans les parages de l'Éthiopie intérieure, ou les avaient fait explorer par des voyageurs dont les relations ne nous sont parvenues que p3r fragments consignés dans des écrivains postérieurs. Comptant bien moins sur l’ascendant de la force que sur une habileté particulière à éveiller l’instmet
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de trafic et la cupidité mercantile, seuls mobiles des hordes les plus grossières, ils paraissaient avoir exercé sur elles une domiuation plus étendue et moins éphémère que ne l'avait jamais pu faire peut-être l'autorité absolue et théocratique des Pharaons, même au temps de leur toute-puissance.
Enfin , vers le même temps , l’état de Méroé avait subi à son tour cet ascendant irrésistible , et avait vu s'accomplir dans son organisation intérieure une révolution qui était évidemment l’œuvre de la politique et de l’influence des Ptolémées. S’il faut en croire ce que Diodore rapporte du pouvoir presque tyrannique que l’ordre sacerdotal exerçait sur les rois de Méroé, et des pratiques observées pour l'élection des rois et l’exercice de la souveraineté, on concevra que cette révolution était imminente. « Les prê- « très, dit-il, choisissent d’abord les « membres les plus distingués de leur «ordre; puis dans un festin célébré « suivant un certain rite, celui qui est « désigné par la divinité dont on pro- « mène l'image est reconnu roi par le « peuple. Chacun se prosterne aussitôt «devant lui, l'adore et lui rend les « mêmes honneurs qu'aux immortels, « comme à un être investi du pouvoir « suprême par la Providence divine.
« I.e roi élu est obligé de se conformer « pour sa manière de vivre aux règles « prescrites par les lois, et de suivre,
• en tout ce qu'il fait, les mêmes usa- « ges que ses pères. Il ne peut distri- « buer ni bienfaits ni châtiments que « selon les institutions légales et an- « dénuement établies. La loi lui défend « de mettre à mort aucun de ses sujets,
• pas même celui qui a commis un
• crime méritant la peine capitale.
« Dans ce dernier cas, le roi se borne «à envoyer un des ministres subal- « ternes du tribunal , avec une certaine « marque convenue , pour annoncer au «criminel sa sentence de mort, et le « condamné se rend immédiatement « dans sa maison, où il met lui-même
• fin à ses jours. Fuir sa patrie pour
• habiter un pays voisin, et comme « chez les Grecs, expier un crime par
«l’exil, n’est permis a personne, etc.
« Mais de toutes les coutumes, la « plus extraordinaire est celle qui con- « cernait la mort des rois. A Méroé, « les prêtres, chargés des fonctions du « culte et des honneurs a rendre aux « dieux, tenaient le premier rang dans « l’État, v jouissaient delà plus grande «autorité, et pouvaient même, alors « qu'ils le croyaient nécessaire , en- « voyer un message au roi pour lui « ordonner de mourir. Dans ce cas , ils « déclaraient que telle était la volonté « des dieux, manifestée par leurs ora- « clés, et qu’il n’était pas permis à de «faibles humains de mépriser les or- « dres des immortels. Ils mettaient « en avant encore d'autres motifs qu’un « esprit simple, traditionnellement as- « sujetti à d’anciennes coutumes aux- « quelles il ne peut se soustraire, et « qui n'avait aucune raison à opposer « à ces ordres arbitraires, acceptait « avec la plus facile crédulité. C’est «ainsi que, dans les temps anciens, « les prêtres, quoique ne disposant ni « de la force des armes ni de la vio- « lence , se firent obéir par les rois de « l’Éthiopie, tant qu'ils purent étouffer « la raison de ces monarques sous des « préjugés superstitieux. »
Diodore mentionne encore des coutumes sur lesquelles leur bizarrerie même nous dispense de nous étendre ici, et qui assujettissaient les amis familiers ou les courtisans du roi à des actes d'une complaisance plus que servile, tels que de se condamner à la privation de l'un de leurs membres, alors que le prince venait à être privé de ces mêmes parties du corps, ou bien d’imiter les infirmités ou les défauts physiques dont il pouvait être atteint, partageant ainsi son sort pour y mieux compatir; et non contents de ces preuves (rattachement données au roi de son vivant, lorsque le prince mourait, «ils poussaient le devouc- «ment, selon cet historien, jusqu’à « renoncer également de leur plein gré « à la vie. » Aussi ajoute-t-il fort judicieusement : « Il n'est pas facile chez « les Éthiopiens de conspirer contre le « roi, puisque le monarque et ses amis
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« ont le même intérêt a veiller à leur « silreté commune. » Puis il ajoute :
« Pendant le régne du second des Ptolë- « niées , Ergamenes , roi d’Éthiopie , <* élevé à l’école et dans les idées des » Grecs, et qui avait étudié la philo- « sophie, fut le premier qui osa se ré- « voiter contre les abus de cette au- " torité. Montrant la force d’âme d’un « roi , il pénétra , à la tête de ses sol- « dats, dans un lieu inaccessible où « s’élevait le temple d’or des Étliio- « piens , fit égorger tous les prêtres, « et, détruisant à jamais une théo- « cratie odieuse, gouverna selon sa vo- « lonté. » Ce récit acquiert une certaine consistance; un jour nouveau s’est répandu sur l'existence du roi Ergamènes , qui jusqu’ici avait pu être révoquée en doute, comme les faits qui l'ont rendu célèbre. A üakkèh , la Pselcis des Grecs, dans la Nubie inférieure , Champollion le jeune a retrouvé, dans le temple consacré à Thoth, la figure et le nom d’Ergamènes, qui se lit Erkamen, sur la partie la plus ancienne de cet édifice, que ce prince avait commencé à reconstruire après la destruction des monuments pharaoniques par l’armée persane. Vers ce temps, et alors que la Nubie inférieure était rentrée sous la domination de l’Égypte, cet ouvrage avait été continué par Ptolémée Évergète Ier, par son fils Philipator, son petit-fils Évergete II, et même dans la suite par l’empereur Auguste, qui en avait avancé, sans l’achever, la sculpture intérieure. Nous donnons , sous le nu 1 delà planche 18, la figure de ce roi éthiopien , et ses cartouches, dont le sens est celui-ci : Le roi (la main (T .4 mon vivant dévoué à Phrè ); le fils du soleil (Erkàmkx toujours vivant aimé d'Isis). Dans un autre temple situé à Déboud , dans la Nubie inférieure, et à peu de distance au-dessus de l’ile de Philœ, vers la limite méridionale de ’Egypte, Champollion le jeune a aussi reconnu les cartouches d’un autre roi éthiopien , nommé .ttharramon, et qui doit être le prédécesseur ou le successeur immédiat de l’Erga-
niènes de Dakkèh. Nous donnons ces cartouches sous le n* 5 de la planche 18. Cet Atharramon avait sans doute reconstruit ce temple , détruit parCambyse, et l’avait dédié comme primitivement à Ammon-Ra, seigneur de Tébot, nom égyptien de cette localité , qui s’est conservé dans celui actuel de Déboud. Cet édifice a été continué, mais non achevé, sous les empereurs Auguste et Tibère, au temps de 13 domination romaine en Égypte Ces renseignements sont précieux par la portée historique qu’ils acquièrent et la situation qu’ils occupent et par l'ensemble des circonstances qui se rapportent à cette date. Ils démontrent qu’à cette époque la domination éthiopienne s'étendait évidemmentjusqu'à cette limite dans la Nubie inférieure, et que peu après l’Égypte en avait recouvré la possession , sous Évergète Ier, qui avait soumis cette partie de la Nuoie jusqu'à Primis (actuellement Ibriin). Le nom de ce roi et celui dequelques-unsde ses successeurs se trouvent sur plusieurs monuments, depuis Philœ jusqu'à ce point. Le régné d’Ergamènes devient , par ce témoignage , une époque certaine dans les annales d’ailleurs si obscures de l’Éthiopie; il marque aussi une ère nouvelle dans l’existence de l’empire de Méroé , une révolution dans son état politique et dans ses institutions. Il y a de plus une coïncidence remarquable entre l’epoque où les idées et la langue grecques se propagèrent dans l’Éthiopie et l’exécution sanglante qui signala le règne d’Ergamenes a Méroé.
Pour égaler les Ptolémées, dont le pouvoir n’avait renpontré dans l'ordre sacerdotal de l’Égypteque d'obséquieuses complaisances , et qui retiraient au profit de la couronne seule les bénéfices d’un monopole commercial immense , Ergamènes s’affranchit par un coup d'État des entraves qu’une théocratie encore puissante et jalouse des privilèges de sa caste opposait à l'émancipation de la royauté éthiopienne. Telles seraient les causes de cette extermination qui, avec les chefs principaux de l’ordre sacerdotal, sinon
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avec tous les adeptes de cette classe, ainsi que l'indiquerait le texte de Diodore , lit disparaître les dernières traditions du gouvernement théocratique et de ses institutions austères. De cet événement date le libre essor des idées nouvelles et du mouvement commercial , qui sembleraient avoir atteint alors, dans l'Éthiopie , leur plus haut développement. A cette époque, en effet, paraît appartenir la derniere extension donnée à la plupart des établissements importants dont le sol de la Nubie intérieure présente encore les vestiges , et qui durent leur accroissement à l'impulsion extraordinaire imprimée au négoce , sur l’étendue entière du littoral éthiopique. Dans la province actuelle de Chendy, et à une distance d’environ huit lieues au sud deMéroé, les localités de Naga etd’£V- Mecaourat offrent des restes i m posants de l'une des plus belles périodes de la splendeur de cet empire. La vue de ces ruines considérables , leur caractère particulier et leur situation isolée dans le désert , ont sugaéré à M. Cnilliaud (*) l’idée qu'KI-Meçaourat fut évidemment la résidence "principale des collèges sacerdotaux de l’Éthiopie, et le lieu où , loin du tumulte des villes , ils initiaient de jeunes adeptes aux dogmes religieux et aux sciences. Nous n'entrerons pas dans la discussion de cette opinion qui, à certains égards, peut paraître assez fondée. Il nous suffit de constater l’importance de cet établissement, situé si près de la grande métropole commerciale, et qui semble appartenir à cette chaîne continue commençant en Égypte, et dont les principaux anneaux étaient, en Éthiopie, Ibsamboul, Soleb, l’ile d’Argo, Diebcl-Barkal, Méroé elle-même, puis, plus avant au midi, El-Meeaourat, S’aga, et enfin plus loin encore", Sôbah, dans laquelle notre vovageurserait porté à reconnaître nneanalogie de nom avec celui de la fameuse Saba, résidence de cette reine éthiopienne qui vint de si loin admirer la sa-
(*) M. Cailliaud, Vovnge à Méroé, vol.
III, p. 168.
gesse de Salomon et s’instruire à ses préceptes. Mais, à l’exception de monceaux considérables de décombres antiques accumulés, il reste peu de vestiges de l’importance de cette derniere localité, ainsi que de celles situées plus au midi et dans la presqu’île du Sennaar, où les constructions antiques en briques d'une mauvaise qualité, par suite du manque de matériaux plus durs, n'ont pu résistera l’action du temps et d’un climat pluvieux.
Toutefois la forteresse de la ville de Sôbah, ou Saba, se trouve nommée dans une inscription hiéroglyphique de Benc-Hassan, dans le tombeau de Amenemhé.
La plupart de ces établissements étaient évidemment autant d’entrepôts ou de foyers commerciaux, et ces stations, jalons de la puissance éthiopienne, se projetèrent dans l’intérieur du pays, et tendaient à mettre la métropole en communication avec les points prin-.
cipaux du littoral. Ptolémee cite la ville de Coloe comme dépendant de Méroé, et située dans l'intérieur de l’île , où se faisait le commerce de l’ivoire avec A du lis. .4xum elle-même, métropole célébré d'un État commercial , se trouvait , par sa situation intermédiaire entre le littoral et Méroé, placée au milieu du mouvement du négoce éthiopien , et absorbait une grande partie du transit et des opérations mercantiles. Et bien que les monuments qu'on y voit encore semblent assigner à cette cité une origine abyssinienne, on peut supposer, non sans quelque raison , que l'ère de sa plus grande prospérité et de sa plus haute renommée fut contemporaine de l’essor commercial généralement imprimé h cette partie de l’Afrique. Axum n’avait pu devoir cette extension considérable qu'au génie spéculateur des I-agides, à la protection de l’ordre qu'ils avaient partout rétabli , et surtout à l'émancipation de l’ Égypte, jusuc-là retenue dans sou rôle séculaire 'inertie et d'isolement par ses institutions antiques.
Meroé enfin, d’après toutes les données, n’avait atteint son plus grand
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développement et l’apogée de sa splendeur qu'au temps seulement où , délivrée des entraves du monopole sacerdotal. elle avait pu sortir du cercle où les vues intéressées d’une caste, bien plus que la rigueur des préceptes religieux, avaient originairement renfermé la masse de ses habitants. A cetteépoque de son plus grand accroissement, remontent (a plupart des monuments que nous avons déjà cités, et qui attestent la dernière extension qu’avaient atteinte la métropole antique et ses nécropoles. Méroé nourrissait vers ce temps , suivant Pline et Strabon, une arméede 250,000 soldats et 400,000 artisans. A cette même époque se rapporteraient encore des restes importants, qu’un voyageur allemand, M. Rùppel , a découverts en 1824 dans l’îlede Kourgos, située en facedü territoire de Méroé , et formant en quelque sorte une dépendance de la grande cité. Outre des monceaux de débris entassés et des canaux comblés, parallèles à la direction du Nil , et qui annoncent l’existence d'une population nombreuse , des restes de temples et d’avenues de sphinx , trois groupas de pyramides ou de mausolées qui s'élèvent encore au nombre de quarantetrois, dénotent l’importance de ccttxP localité vers un temps qui , dans l’opinion du voyageur allemand , serait postérieur aux plus récents des édifices situés près d’Assour, à en juger par l’état relatif de conservation de ces édifices. Quant aux sujets sculptés en bas-reliefs sur leurs parois , le vêtement, la posture et le mouvement des figures représentées paraissent avoir ici plus de recherche et de fini que partout ailleurs , et seraient peut-être l’expression la plus positive de l’introduction des idées nouvelles et de l’oubli des traditions primitives. La plupart des monuments de cette période d'activité, qui en vit s’élever un si grand nombre sur les ruines des plus anciens , et fut féconde en créations nouvelles, témoignent d’ailleurs généralement de cette tendance évidente vers l’imitation des formes grecques, et de cette révolution que l’art avait
déjà subie au sein de l’Égypte, à un moindre degré peut-être.
Longtemps l’Éthiopie avait conservé la gravité des types primitifs et la tradition orthodoxe des textes sacrés; niais la destruction de l’ordre sacerdotal fut le signal de la réforme de toutes les institutions, jusque-là maintenues religieusement. Dès lors , l’influence de l’art grec transforma tout à coup, pour ainsi dire, et presque sans transition , le caractère austere des œuvres naguère émanées des collèges sacerdotaux; avec l’oubli des dogmes de la théogonie ancienne, le sens des mythes divins et leur représentation matérielle sous une forme consacrée furent bientôt altérés etcorrompus. La plupart des monuments qui appartiennent à cette phase offrent un singulier mélangé qui n'est plus l’art égyptien, mais n’est pas non plus l’art grec. Nous citerons comme l’un des exemples les plus frappants de cet assemblage bizarre, un temple bien conservé, situé à Naga, et dont nous donnons, à la planche 19, une. reproduction d’après le dessin que M. Cailliaud en a publié. Si l’on v ' remarque que les principales données du plan égyptien ont été observées, il n’en est pas de même du système suivi dans la décoration. Les” bas-reliefs présentent des figures de divinités étranges , et auxquelles l’Égypte n’offre rien de comparable, parce que les hiérograinmates s’y formaient encore a cette même époque, au sein des collèges sacerdotaux , sinon prépondérants , dépositaires au moins des doctrines orthodoxes qu’ils continuaient de perpétuer.
Dans la haute Éthiopie, au contraire, toute tradition semblait effacée et anéantie dans la destruction de la théocratie. Le culte de la divinité particulièrement honorée en «Éthiopie, Amon- Chnouphis, avait subi de singulières modifications, et les formes nivlholoiques qui en émanaient paraissaient énaturees, et même livrées au caprice de l’imagination , ainsi que l'attestent les bas-reliefs de grande proportion qui couvrent les parois extérieures du temple que nous veuous de citer. Sur
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la face postérieure de ce monument , M. Caiiiiaud a trouvé une figure qu’il a reproduite, et qui caractérisé a la fois les modifications introduites dans les croyances, et les déviations de l’art qui en était l’expression. Cette figure, à quatre bras et à trois têtes de lion , ne devrait être considérée que comme un être fantastiqueetde pure invention, si l’on n’y démêlait les traces d’un symbolisme dégénéré sous une inifuence étrangère.
Par suite d'une tradition ou par une flatterie plus facile encore à conserver, les souverains avaient continué d’être représentés dans des proportions colossales, sur les massifs principaux ou pylônes qui donnent entrée dans les édifices religieux. On peut remarquer sur le monument dont nous venons de parler, l’ampleur et l’exagération de formes qui s’étaient alors substituées au style svelte et élancé des temps pharaoniques , comme pour ajouter davantage à la supériorité physique dont les princes éthiopiens devaient être doués pour parvenir au trône , d’après une loi antique. Cet abus d’une idée originairement poétique, et qui attribuait aux souverains une haute prééminence non moins morale que matérielle sur le reste des hommes , est surtout sensible dans la représentation des femmes qui occupèrent souvent le trône de Méroé vers cette époque. Le luxe des ornements et la richesse des costumes forment d’ailleurs un contraste saillant avec la sévérité qui caractérise dans les temps anciens l'emploi rigoureux des types consacrés.
La plupart de ces observations s'appliquent aux pyramides, ou monuments funéraires, qui paraissent, ainsi que nous l’avons avancé plus haut, appartenir à deux époques bien distinctes, établies par le style grave et austère des uns, comparé au plan, à la disposition beaucoup moins sévère des autres, et par leur état relatif de conservation; ces différences sont sensibles dans les nécropoles de Djebel- Barkal et de Nouri , non moins que dans celles d’Assour, et c’est sans
doute dans une des plus anciennes que des fouilleurs italiens recueillirent, il y a quelques années, une grande uantite d'admirables bijoux en or , u plus parfait style égyptien dont on ait jamais vu les modèles : ils déclarèrent les avoir trouvés dans une des pyramides de la Nubie, qu’ils démolirent par assises.
Nous donnons, dans notre planche 21 , la figure de l'une des plus grandes et des plus complètes de ces pyramides , ouvrage de l;N dernière période. Cet édifice, mesuré par M.
Cailliaud , a dû avoir 28 mètres (85 pieds environ ) d'élévation perpendiculaire. On y remarque les restes d’uu revêtement qui avait rendu ses faces planes et unies, et dont l’état de ruine laisse aujourd'hui les assises du massifâ découvert; les bordures de ses angles étaient arrondies. Les parois intérieures du sanctuaire qui précède le mausolée, et donnait sans doute entrée dans des salles sépulcrales, présentent, parmi les rites lunéraires qui décorent habituellement ces sortes d’éfices, la ligure d’une femme portant sur l’épaule droite, et par-dessus sa robe, une draperie qui ne se trouve nulle part dans les sculptures de l’Égvpte et de la Nubie. Elle est en outre chargée d’une profusion de colliers, de bracelets et autres ornements inusités, et qui n'appartiennent qu’à cette époque et à cette région. Assise sur un siège, imitation traditionnelle de la formedu lion, elle tient à la main une branebede palmier, et à côté d’elle est planté le sceptre des divinités femelles ou des reines. Elle reçoit l’acte d’adoration d’un jeune homme qui lui présente l’encpnsoir. Les deux figures colossales qui décorent les faces extérieures des pylônes, sont celles d’une femme aux formes très-prononcées, et d’un embonpoint remarquable, coiffée des insignes divins et royaux à la fois, et portant des armes dont elle châtie un groupe d'ennemis vaincus, scène reproduite cent fois ailleurs, et notamment sur la face de l’un des pylônes du temple qui est figuré à la planche 19. Ce fait indiquerait qu'en Éthio-
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f»ie, et surtout à une certaine époque, es femmes ne restaient pas étrangères aux travaux de la guerre , et furent associées aux fonctions viriles. Les mœurs de quelques populations de la Nubie moderne présentent encore quelque chose de cette coutume traditionnelle. Le souvenir des exploits féminins dutétre, en conséquence, perpétué par tes monuments publics, et particulièrement sur les tombeaux des reines quittaient une renommée guerrière tloir hauts faits accomplis par elles-mêmes ou sons leur règne.
On remarque, dans la construction du sanctuaire de la pyramide que nous citons, un plafond cintré, à cinq voussoirs et à clef, qui indique évidemment que l’origine ae cet édifice date de l’époque assez récente où ce système fut introduit , en même temps que tant d'autres modifications dans l’art ancien. A Naga, M. Cailliaud a dessiné un petit édifice dont le plan et la forme résument les innovations de cette époque, et caractérisent particulièrement le style qu’on pourrait appeler grécoéthiopien. L’aspect que nous en avons reproduit dans la planche 20, d’après ce voyageur, décèle l’influence directe de l’art grec, et produit l'alliance singulière de ses formes sveltes et arrondies, avec la gravité des lignes et (ilu galbe égyptiens. L’emploi des ouvertures à pleins cintres , l'amalgame des ornements et des types anciens pour décorer des frises et des chapiteaux empruntés à un art étranger, en font un monument à part, et l'un des plus curieux que présente le sol de la Nubie. Enfin, parmi les constructions considérables d’El-Maçaourat décrites par M. Cailliaud, on trouve dans un édifice qu’il appelle le temple central (*), des exemples plus saillants encore de l’invasion des formes grecques, et de l'inspiration qui présidait aux ouvrages de cette époque. On y remarque des colonnes entièrement cannelées , et sur le fût d'un pilier, plusieurs figures présentées de face, contre les habitudes
(*) Cailliaud, Voyage à Méroé , Atlas, vol. I, pi. XXX.
égyptiennes , et accompagnées , par un singulier mélange , de décorations symboliques ou de légendes hiéroglyphiques. D’autres figures qui décorent I3 base d'une colonne, révèlent tout à fait le galbe et le mouvementdes œuvres de la Grèce, et l'on voit ailleurs encore des éléphants montés et conduits par leurs guides; scène dont on ne rencontre aucun exemple sur les monuments antérieurs , et qui coïncide évidemment avec l’époque où les Ptolémées, dans un but de commerce, non moins que pour les faire dresser aux combats , donnèrent une grande activité à la chasse de ces animaux dans l’intérieur de l’Ethiopie. Ces vestiges sont comme la derniere expression de l’état de civilisation de cette région, que l'oubli des institutions nationales et l’introduction des idées étrangères entraînaient , comme l’Egypte , par la confusion des croyances, vers une prompte décadence."
Si le coup d’Etat qui avait changé l’état politique de l’empire éthiopien avait détruit les conditions de durée sur lesquelles il reposait primitivement, il est toutefois remarquable que son existence s’était prolongée au delà de celle de l'Egypte. Les richesses considérables que les rois de l’Ethiopie tiraient du monopole commercial , avaient fondé, avec un autre ordre de choses, une sorte de stabilité, en associant les masses à la prospérité publiue. C'est ainsi que cette puissance, ont la théocratie avait été dépouillée par Ergamènes, s’était perpétuée entre les mains de ses successeurs. Un prestige encore éclatant n’avait pas cessé d’ailleurs d’entourer la royauté, que les traditions religieuses , non moins que la flatterie sacerdotale, avaient si longtemps assimilée à la divinité. Par sa situation éloignée et son accès difficile , l’état de Méroé était moins expose que l’Égypte à voir son indépendance compromise, son territoire violé. Les conquérants les plus redoutables , Cambyse entre autres, avaient échoué dans leurs tentatives armées contre ce pays. Les successeurs d'Âlexandre n’y avaient fait que des
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conquêtes pacifiques on mercantiles, et leur domination directe n'avait pas dépassé, sur le cours du Nil, Priinis (Ibrim) dans la Nubie inférieure. Enfin, l’autorité permanente des préfets de Rome n’avait pas même été reconnue jusqu’à cette limite. L’État de Méroé, etranger à toutes les vicissitudes de l’empire égyptien sous les derniers Pharaons , avait , après leur chute définitive, continué d’exister avec les débris de ses institutions théocratiques, dont le crédit reposait sur des habitudes traditionnelles d'ohéissance et de respect. Toutefois , cet état de choses ne semblait point fondé sur des lois oppressives , ou sur l’ignorance grossière des peuples. Le temps d’une domination absolue, et d’une soumission aveugle aux décrets d’un pouvoir sans bornes, était passé pour la région du Nil. La royauté, en donnant la première l’exemple de la révolte contre cette tyrannie, et par l’impulsion commerciale qu'elle avait imprimée, avait amené l’émancipation des masses. Le bien-être et la prospérité réelle des populations, la protection de leurs intérêts, étaient devenus les conditions essentielles de l'exercice de l’autorité. Bien que l’usage des oracles parût s’étre perpétué comme un moyen de gouvernement sur des esprits superstitieux, même après l’extinction de la suprématie sacerdotale, la diffusion des lumières et une certaine liberté d’action semblaient s'étendre au delà des classes privilégiées et faciliter les relations des simples particuliers.
L’emploi del'écriture paraissait s'être perpétué en Éthiopie dans les rapports habituels de la vie. Le témoignage de. Diodore à l’égard des systèmes graphiques en usage, et des lettres qu’il appelle éthiopiennes , est fort remarquable et mérite quelque attention (*). « Ces lettres, dit-il , se « composent de figures d’animaux de « differentes espèces, de membres du « corps humain , d’instruments ou « d’outils employés dans les arts ; »
puis il ajoute, d'après des notions fort
(*) Diodore , liv. ni.
incomplètes sans doute, « et ce n’est « pas de la réunion des caractères ou « des syllabes que résulte le discours « écrit", mais de la signification méta- « phorique attachée aux objets dessi- « nés, signification que l’exercice seul " de la mémoire apprend à retenir. • Sans nous arrêter aux interprétations plus ou moins plausibles que l’historien cite de quelques-unsde ces signes, nous nous bornons à mentionner ce qu’il y a de plus important dans ce témoignage, parla sanction que les découvertes modernps lui ont apportée, surtouten cequi touche la distinction des différents systèmes graphiques alors en usage : « Les Égyptiens ont , il est « vrai, deux sortes d'écriture qui leur « sont propres : l'une, appelée vulgaire, « dont tous indistinctement appren- « nent l’usage; l’autre, que l’on « nomme sacrée, connue des prêtres « seuls, et qui leur est enseignée, sous « le secret, de père en fils; mais les o Ethiopiens se servent indifférem- « ment des deux sortes de caractères. » On voit par là combien l’emploi de l’écriture était répandu en Ethiopie, et à quel degré pouvait être parvenue la diffusion des lumières jusque dans les classes inférieures.
Une influence étrangère avait concouru à introduire une sorte de nouveauté dans la langue et dans l'écriture de l’Éthiopie. Aussi, d'après une tradition historique, on porte à une haute antiquité une invasion d’Arabes hamiares en Éthiopie; on attribue aussi à des rois arabes de Mornb plusieurs invasions des eûtes de la mer Rouge qu’ils traversèrent. Ce furent les premières influences arabes en Éthiopie, et la première introduction d’un dialecte arabe dans l’Éthiopie, car telle est la nature de la langue de l'Éthiopie septentrionale.
Il est certain aussi que dans un temps antérieur à l’ère vulgaire, les Hébreux de la Palestine pénétrèrent en Éthiopie, et concoururent à y propager leur langue, analogue à celle des anciennes tribus arabes. L’Écriture samaritaine, ou hébraïque primitive, entra en Éthiopie avec les livres hé-
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breux : le christianisme l'y a conservée : la langue éthiopienne est ainsi un rameau de la grande souche arabe.
Et quant à l'écriture , il est à remarquer : I* qu’elle se dirige de gauche à droite comme les écritures européennes; 2° que son alphabet est plutôt un syllabaire , chaque consonne étant adhérente à une voyelle.
Dans les temps voisins de l'introduction de ces usages asiatiques en Éthiopie, le gouvernement de Méroé, facile à exercer comme celui des États commerçants où l’intérêt des gouvernants est étroitement lié à celui des peuples, était alors échu à plusieurs femmes, dont l'histoire ne nous révèle ni les noms, ni l’ordre de succession. Peutêtre un jour les monuments nombreux qui portent encore la figure et les légendes de plusieurs de ces princesses, la plupart dans une attitude belliqueuse, et avec tous les attributs symboliques de la force physique et de la puissance morale . fourniront-ils ces renseignements. Tout ce que nous avons appris par Pline , c’est qu’une longue série ae reines occupa, vers ce temps , le trône des Sabacon et des Tahraka, sous le nom de Candace. Ce nom , qui paraissait assez répandu en Éthiopie, est en effet confirmé historiquement par des monuments; il est cité dans le dernier ouvrage de Champollion le jeune , et ainsi transcrit:
Kantnkè (*). Suivant Strabon, sous le règne d’une certaine Candace , et pendant qu’Ælius Gallus, premier gouverneur de l’Égypte, établi par l'empereur Auguste, avait emmené une partie des garnisons romaines dans une expédition contre les Arabes, les Éthiopiens, enhardis par le départ de ces troupes, tombèrent sur la Tliébaïde et sur les trois cohortes qui gardaient les environs de Syène. Dans cette -attaque subite et imprévue, ils eurent le temps de s’emparer de cette ville, d’Éléphantineetde Pliilæ, d’en faire prisonniers les habitants , et de renverser les statues de César-Auguste ; mais Pétrone survenant avec moins de dix mille fan-
{*) Grammaire égyptienne, page i38.
tassins et huit cents chevaax , attaque leur armée, composée de trente nulle hommes, les force d'abord de s’enfuir à Pselcis , ville éthiopienne; mais il leur envoya des députes pour demander la restitution de ce qu’ils avaient pris , et savoir les motifs qui leur avaient fait commencer la guerre. Sur leur réponse qu'ils avaient à se plaindre des nomarques (chefs de nomes), il leur fit dire que César seul gouvernait l’Égypte , et non ces nomarques :
ils demandèrent alors trois jours pour délibérer. Sans réponse, Pétrone livra bataille, et miten fuite ces hommes mal disciplinés et mal armés, qui n’avaient pour se défendre que de larges boucliers de cuir de bœuf non préparé, et pour armes offensives que des haches, des épieux et des sabres. La plupart traversèrent le fleuve à la nage. Dans le nombre se trouvaient des généraux de la reine Candace, qui régnait alors sur les Éthiopiens. D'un courage audessus de son sexe , elle était privée d’un œil. Pétrone prit d’assaut Pselcis (aujourd’hui Dakkeh). Traversant les dunes de sable où l’armée de Canibyse fut engloutie par les vents, il atteignit Primis ( Ibrim des Arabes), ville dans une situation forte , l'emporta , s'avança contre Napata , capitale du royaume de Candace, et la fit raser.
Candace revint attaquer Primis avec des forces considérables , mais Pétrone parvint à la secourir à temps.
Ces faits prouveraient qu’à cette époque la puissance éthiopienne n’était pas déchue , et que même, entre les mains des femmes , elfe avait encore une énergie réelle, puisqu'elle sc mesurait avec les armes romaines, alors maîtresses du monde. Les monuments attestent en outre qu'au milieu de tant de vicissitudes , le territoire de l’État de Méroé était demeuré à peu près intact, et les lieutenants des Césars n’avaient dépassé qu'aecidentellement les limites atteintes, dans la ÎSubie inférieure, par les plus puissants des rois Lagides leurs devanciers. Par une politique inhérente à la possession de l’Égypte , et que les successeurs d'Alexandre avaient habilement prati-
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quéc , la religion primitive des temps pharaoniques avait été adoptée et reconnue en Égypte par les empereurs romains, et les Césars comme les Ptolémées avaient été honorés sur les édifices publics au même titre que les Pharaons eux-mêmes. En remontant le Nil en Nubie, à partir de Hle de PhiUe, on trouve les cartouches A' Auguste, contenant son nom et la qualification A' Empereur César , gravés sur les monuments qu’il avait fait réparer ou continuer à Déboud , à Aalabsché (Talmis) et à Dandour. Sur les mêmes édifices on lit les noms de plusieurs autres empereurs; à Déboud celui de Tibère , à Kalabschè ceux de Caius CalUjula et de Trajan. La Nubie ne présente d’autres traces de la domination romaine ailleurs que dans sa partie inférieure , la plus voisine de l’Égypte ; et en Égypte même, les Césars cessèrent d’apparaître sur les monuments, à mesure que l’omnipotence indépendante des préfets délégués au ouvernement de cette province de empire , s’accrut de la faiblesse de leurs maîtres, et les remplaça, en quelque sorte, jusque dans les honneurs rendus à la souveraineté par la flatterie sacerdotale.
Au temps de Domitien , une autre puissance vint porter le dernier coup a celle des empereurs. Le christianisme fut apporté en Égypte par saint Marc, et y poussa de promptes racines, fécondées par le martyre. L’Église chrétienne d’Égypte eut ses patriarches, successeurs de saint Marc, qui résidèrent a Alexandrie. De là, cette foi nouvelle s’étendit sur l'Éthiopie méridionale, et fut apportée en Abyssinie vers l’an 330, sous Constantin, par saint Frumentius , qui y fut envoyé en qualité d’évêque , par le patriarche d'Alexandrie, saint Alhanase.
Introduit par le littoral dans l’intérieur du pays, le christianisme serait ensuite passé chez les Anumites, et de là jusque dans la région supérieure du Nil, ou il aurait effacé, avec le reste des croyances primitives, les dernières traces de l’unité et de la civilisation antiques. A son apparition , en effet,
il n’est plus question d'empire éthiopien; cette puissance brillant encore d'un certain éclat aux premiers temps de la domination romaine, semble dès lors comme anéantie tout à coup, sans qu'aucune tradition ait conservé la trace de cet événement , terme fatal d'une existence mystérieuse dans sa fin comme dans ses commencements.
Sur ses débris surgissent une foule de peuplades demi -barbares; quelquesunes encore, idolâtres ou païennes, apparaissent dans l'histoire sous des dénominations nouvelles, et disputant la vallée du Nil à des civilisations à peine ébauchées par le christianisme.
Cet état de choses est particulièrement caractérisé par un des monuments les plus remarquables de cette époque.
Une inscription grecque, trouvée à Kalabschè (l'ancienne Talmis), est relative à un roi nubien , nommé Silco, inconnu jusqu'ici, et consacrée à perpétuer le souvenir de ses victoires sur une nation qui y est désignée du nom de Blémves. Nous citerons la savante interprétation qu’en a donnée M. Lettonne , et quelques-uns des aperçus entièrement neufs qui s’en déduisent (*). Voici cette inscription : •> Moi,
• Silco, roi puissant des Nobades et « de tous les Éthiopiens, je suis venu « deux fois jusqu'à Talmis et à Ta-
• phis ; j’ai combattu contre les Blé- « myes, et Dieu m’adonné la victoire « une fois avec trois autres. J’ai « vaincu de nouveau ( les Blémyes ) ,
• et je me suis complètement établi la « première fois avec mes troupes.
« Je les ai vaincus et ils m'ont im- « ploré; j’ai fait la paix avec pux, et « ils m'ont juré par leurs idoles ( de « l'observer), et j’ai cru a leur ser- « ment parce qu’ils sont gens de bonne « foi. Je m'en suis retourné dans la « partie supérieure de mes Étals. De- « puis que (ou puisque) je suis roi « puissant , non-seulement je ne vais « point à la suite des autres rois, mais « encore je marche devant eux; et
(*) Lettonne, Matériaux pour l'histoire du christianisme en Égypte, en Nubie et en Abyssinie, rtc., etc. Paris, i83a.
« ceux qui veulent lutter avec moi , je « ne leur permets pas de rester tran- « quilles cnez eux , à moins qu'ils ne « me demandent pardon ; car je suis « un lion pour les pays de plaines, et « une chèvre pour les pays de monta- « gnes.
« J’ai fait la guerre une seconde fois « contre les Blemyes , depuis Priniis « jusqu'à Talmis ; j'ai ravagé la terre « des peuples qui habitent au-dessus « des Nubiens , parce qu’ils m’ont « cherché querelle.
« Quant aux chefs des autres na- « tions qui entrent en guerre avec « moi , je ne leur permets pas de se « reposer à l'ombre, et ils ne peuvent « se désaltérer dans l’intérieur de leurs « maisons, à moins qu’ils nesesoumet- « tent à moi ; car ceux qui se révol- « tent contre moi, j’enlève leurs fem-
« mes et leurs enfants, etc »
Il ressort de cette inscription , qui remonte aux premiers siècles de notre ère, que les Nobades ou Nubiens étaient déjà chrétiens , tandis que les Blémves étaient restés païens. L’expression idoles l’indiquerait suffisamment. A cette époque, les Blémyes occupaient la vallée inférieure du Nil ou Nubie. Au cinquième siècle, Olympiodore les y avait trouvés encore paiens, paraissant avoir leur chet-lieu religieux à Talmis ; et il est encore remarquable que , par un traité conclu l’an 452, entre un chef des Blémyes et des Nubiens et Maximin, général de l’empereur , ces peuples s’etaient réservé, par une clause spéciale , la faculté de se rendre à Pliilae, au temple d'Isis, selon l’usage antique , et d'y prendre la statue de la déesse pour la rapporter après un temps donné. Ce fait prouverait, ce qu'on avait ignoré jusqu'ici, que des vestiges du culte antique subsistaient encore à cette époque, et quePhilæ et Talmis conservèrent les derniers sanctuaires de l'Égypte ancienne. Ainsi ces populations, qui cachaient sans doute un autre nom sous cette dénomination de Blémyes , qui leur était systématiquement imposée, et qui étaient traitées avec tant de hauteur et d’arrogance , luttaient encore,
au cinquième siècle de notre ère f pour des croyances séculaires déjà mêlées sans doute d’erreurs et de superstitions grossières , mais qu’ils conservaient avec respect comme l’héritage de leurs ancêtres.
Ces Blémyes avaient pour ennemis, au sein de la vallee du Nil , les Nomades ou Nubiens, gouvernés par un roitelet dont la ferveur peu éciairée avait adopté un langage étranger pour exalter emphatiquement, et à la manière des barbares , des succès et des déprédations commises au nom d’une foi nouvelle. Sur de pareils éléments, les apôtres du christianisme n’avaient fondé qu’un ordre de choses peu durable. En Éthiopie , plus encore qu en Égypte , ils n'avaient apporté qu’un dissolvant actif : l'anarchie et le désordre avaient succédé rapidement aux derniers débris d'organisation sociale.
L’unité politique éteinte dans la confusion des croyances, et par suite dans je mélange des races, avait fait place à toutes les vicissitudes, a tous les caprices du hasard, auquel désormais appartenaient les destinées de ces tristes restes d’un empire puissant. Les temps qui suivent l’établissement du christianisme , et qui peuvent être considérés comme le moyen fige de la Nubie, n’offrent en effet qu’une série de luttes entre les populations diverses de cette contrée. Les révolutions intestines qui changent successivement la face du pays, les ambitions subalternes qui s’en disputent incessamment la possession , et le jettent dans une agitation perpétuelle, remplissent seules cette période, si obscure d’ailleurs, et ont à peine des droits à l’attention de 1 histoire.
Tel était à peu près l’état ou l’invasion arabe trouva la Nubie , après la conquête de l’Egypte par le lieutenant de Mahomet , l’an 641 de notre ere. La venue des sectateurs du Coran , conquérants fanatiques et avides, qui embrassèrent des lors cette contrée dans leur vaste invasion , eut pour effet d'imposer au moins la loi de leurs armes partout victorieuses , et de dominer le désordre. Vers cette époque,
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fut rétabli un ordre de choses à peu près régulier, et, comme dans l'antiquité, tonde et sur les intérêts du négoce et sur la protection d’une croyance religieuse. L'instinct arabe s'empare dès lors de toutes les voies commerciales anciennes et les vivifie, puis il s’élance bientôt au delà des limites déjà connues. A l'aide du chameau , cet instrument docile et infatigable de son génie entreprenant , il ouvre des routes nouvelles au travers des déserts à l’ouest du Nil , et franchit des espaces jusqu’alors considérés comme inaccessibles à tout être vivant. Ses relations les plus étendues avec des régions presque ignorées dans l’intérieur de l’Afrique , et le monopole de tous les débouchés du commerce , exploité par les nouveaux maîtres de la région du Nil , vinrent alors rendre une activité extraordinaire ou négoce de la Nubie, longtemps paralysé dans son essor par des agitations continuelles, et ils appelèrent sur ses principaux marchés plusieurs migrations des contrées diverses de l’Afrique.
L’esprit du Coran, ainsi secondé par la cupidité et l’instinct mercantile, avait en même temps fait de rapides progrès , et effaçant , à l’aide de cet auxiliaire puissant, les différences et les distinctions du sang , avait insensiblement réuni les vainqueurs et les vaincus par un lien commun. Au milieu de cette variété de familles africaines fixées sur les principaux foyers du négoce , la supériorité du génie arabe , longtemps dominante , avait pour ainsi dire fondé une sorte d’unité qui s’était maintenue même au delà de l’influence qui l’avait produite; car, de même qu’en Égypte, où, selon Macrisy , les tribus qui avaient pris part à' la conquête s’étaient bientôt perdues et anéanties dans la population conquise , la plupart des familles arabes , exclusivement livrées au négoce, et en contact permanent avec les races nombreuses attirées sur les marchés nubiens , avaient fini aussi par se fondre avec elles. Le trafic actif des esclaves noirs avait hâté d'ailleurs cette fusion du sang, et contribué da-
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vantage encore à altérer la pureté de la race conquérante. Toutefois, plusieurs de ses tribus , ainsi que nous l’avons exposé plus haut , gardèrent et leur nom et la tradition de leur origine, en s’isolant, au milieu même des habitants de la Nubie. Pasteurs bien plus qu’agriculteurs, un certain nombre , obéissant a une impulsion héréditaire, avait, à la suite de. la conquête, assis ses tentes auprès des sources et des pâturages, et s’était perpétué dans ses mecurs patriarcales et son indépendance nomade, loin des rives peuplées du Nil. Tel est l’état où on les retrouve encore aujourd'hui.
Les croyances religieuses qui avaient inspiré les conquêtes si rapides de l’islamisme ne s'étaient pas non plus affaiblies avec le temps ; elles avaient survécu dans toute leur énergie aux premiers moments d'un enthousiasme fanatique et de l'entrainement belliqueux. A côté des fondations de l’église copte , la Nubie vit s'élever les mosquées des musulmans. Des établissements où l’on enseignait In loi du prophète, lieux saints où résidaient les chefs religieux et les propagateurs de la foi nouvelle , assis en divers points du territoire , assurèrent la durée de la conquête et l’influence morale des conquérants, en entretenant la ferveur des sectateurs du Coran , et en convertissant de nouveaux prosélytes à ses doctrines. Il subsiste eucore sur le sol nubien des restes de ces foyers de dévotion et d’enseignements religieux.
Au commencement de notre siècle , Burckhardt en a reconnu l'existence à Damer , ville situee au confluent de l’Atbarah et du Nil, et entièrement soumise encore à cette époque au pouvoir theocratique des fakys, personnages saints qui continuaient à enseigner la loi religieuse, à interpréter le texte du Coran et certains points du dogme. Le grand faky de Damer était en vénération parmi les musulmans de cette partie de la Nubie , et même en des contrées plus éloignées , dont la jeunesse venait s’instruireà cetteécole.
Cette théocratie , toujours indépendante au milieu des révolutions poli-
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tiques de la contrée, semblait , par son éloignement, avoir échappé sinon à l’autorité religieuse des successeurs de Mahomet, du moins à leur action temporelle. Les califes, maîtres de l’Egypte, paraissaient n’avoir jamais étendu leur domination directe en Nubie plus loin que les préfets de Rome , leurs prédécesseurs ; et, comme les Romains, ils avaient eu , selon plusieurs auteurs arabes , à redouter plus d'une fois les invasions subites des nomades du désert oriental de Nubie, entre autres des Bedjah, descendants des Bugaïtes déjà cites , race indomptable et audacieuse, qui portait à l’improviste la dévastation et le pillage jusqu’aux environs du Caire , résidence des califes , et se dérobait à leur vengeance par une fuite rapide. Cependant la dynastie des califes qui régnait sur l'Égypte n’avait pas été sans influence sur l’état intérieur de la Nubie. Leur gouvernement éclairé, célèbre par toutes les merveilles de la civilisation orientale, par l’élégance et la courtoisie, nous dirions presque chevaleresques, des mœurs, tirant un éclat plus durable encore des encouragements donnés à la culture des lettres, des arts et des sciences , marque aussi l’une des plus belles époques de l'histoire de la région (lu Nil. Vers ce même temps , la langue arabe, introduite sur le continent africain , était devenue l’idiome usuel du commerce , et le seul véhicule des lumières et du progrès. Les califes ne manquèrent pas à leur origine arabe , et accordèrent une protection spéciale au négoce, en favorisant habilement son extension , et ouvrant aux marchés de l’Egypte de nouveaux débouchés et les relations les plus vastes. L’institution d’un pèlerinage que tout musulman doit accomplir une fois en sa vie aux saints lieux de l’Arabie , fut l’une des sources les plus fécondes de leur puissance. Sous la protection de leur autorité , respectée au loiu en Afrique , des carava nés parties de plusieu rspoi n ts du Soudan, de l’Abyssinie, du Darfour, du Kourdofanet dés côtes occidentales de ce continent, sillonnèrent des espaces considérables , et amenèrent an-
nuellement , sous le prétexte d’un acte de piété , et les croyants et les marchandises de tous pays , à un rendezvous général dans la région du NU d’où partait la grande caravane de la Mecque.
Les instincts dominants du caractère arabe, l’avidité du lucre et l’exaltation fanatique, ainsi habilement mis en œuvre , exercèrent une action réciproque , et devinrent un mobile puissant qui atteignit les limites les plus reculées des vastes contrées de l’islamisme. Cette politique porta ses fruits, et bientôt l’Egypte s’ était emparée, par ces voies régulières, du monopole presque exclusif des relations entre l’Orient et l’Occident.
La Nubie en avait aussi particulièrement ressenti les effets , et avait vu renaître dans son sein une activité extraordinaire. Les ports, depuis longtemps peu fréquentés , s’ouvrirent à l’empressement des marchands et à la foule des pèlerins , qui , à certaines époques , affluaient aussi sur le littoral de la mer Rouge, l'une des plus courtes avenues des lieux saints, guidés non moins par des vues intéressées de spéculation que par la ferveur religieuse. Les bords du Nil avaient vu îles stations commerciales, des entrepôts du négoce africain, se relever, et rappeler en quelque sorte la prospérité des établissements antiques. Vers la position même de l’ancienne Méroé, et non loin des débri s de cette métropole , la ville de Chendy était devenue le marché le plus fréquenté de la Nubie , et son te rritoire étendu avait bientôt formé dun État indépendant.
Suivant la traition, seize princes de race arabe , dont la chronologie s’est conservée , le gouvernèrent pendant 235 ans. Dans cette situation favorable , que la nature semble avoir créée pour être le siège d’un établissement commercial , Chendy avait absorbé alors la plus grande partie du négoce africain.
Sur cette place étaient transportés, pour être exportés ensuite, la poudre d’or, l’ivoire, la gomme, la corne de rhinocéros, les plumes d’autruche, les pelleteries, le cuivre, le séné, le sel, et
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une foule d’autres articles. Une branche fort ancienne du commerce nubien , le trafic des esclaves , y avait pris une très-grande extension, qui s’est conservée jusqu'à nos jours. La Nubie fut de tout temps en possession du transit le plus actif de ce genre de négoce. Chendy, Senuôar, Berber, virent refiuer de l’Abyssinie et des contrées intérieures de l’Afrique, une foule d'enfants des deux sexes enlevés à leurs familles pour aller eu grande partie
Feupler les bazars et les harems de Asie. Dans les habitudes dépravées et les mœurs toutes matérielles des civilisations orientales, entretenir une certaine quantité d'esclaves fut un luxe dont les palais des grands ou les habitations des particuliers opulents ont conservé la tradition jusqu’à notre temps. Ce trafic honteux et avilissant pour l’espèce est demeuré le plus vivace de tous, depuis que le développement de la navigation, en ouvrant par le cap de Bonne-Espérance de nouvelles voies de communication entre l’Europe , l'océan Indien et une partie de l’Orient, a restreint le négoce africain et diminué l'exportation des autres denrées, dont il avait été presque exclusivement en possession par les ports de la mer Rouge et par l’Egypte.
Une autre cause était venue monter encore à cette décadence de la Nubie.
Au seizième siècle de notre ère , le gouvernement éclairé des califes avait fait place au despotisme fataliste et ignorant des Turcs ; et, sous ces maîtres nouveaux , l'Égypte avait vu tarir les sources d’un reste de prospérité.
La Nubie avait été assez heureuse pour échapper à ce joug fatal ; l'autorité des pachas d'Égvpte ne dépassa pas Ibriin, ville située à quelque distance au-dessus de la cataracte d’Assouan, et où les Turcs eurent leur dernière garnison. Ibrim marque la limite méridionale du pays connu en géographie sous le nom de^ Nubie turque. Si, a’un côté, l’inertie et l’immobilité de l’administration turque n'avaient rien fait pour favoriser les relations du négoce au dehors, d'autre part, l’arbitraire et l’avide fiscalité des pachas eurent bientôt paralysé l'essor commercial , et
presque fermé à la Nubie son principal et dernier débouché.
Le despotisme des pachas délégués par le sultan de Constantinople au gouvernement de l’Égypte n’avait pas encore porté au dernier degré les résultats d'une mauvaise administration, et tari entièrement les sources de sa prospérité. Des maux plus grands étaient réservés à cette contrée, sous l’oppression de tyrans plus nombreux appelés Mameluks. Esclaves affranchis investis de la confiance de leurs maîtres , sans autres titres que la faveur qu’ils avaient acquise par une servilité sans bornes, ces enfants de la Circassie étaient passés de la mollesse des harems à l'exercice de l’autorité , et avaient fini par se substituer insensiblement à la race turque dans le gouvernement du pays. Étrangers a la vallée du Nil par leur origine , ils l'accablèrent d’exactions et la traitèrent en terre conquise. Presque indépendants de Constantinople, les Mameluks faisaient peser leur joug insupportable sur l’Égypte depuis trop longtemps , lorsque enfin , en 1798, une armée de là république française vint , sous le commandement du général Bonaparte, détruire cette puissance odieuse. Vaincus partout où les armes françaises purent les atteindre, les restes de cette milice belliqueuse sc réfugièrent en Nubie , où le général Belliard les poursuivit à une certaine distance au-dessus des cataractes d’Assouan. Ils se retirèrent dans la province de Dongo* lah, qu’ils ne devaient pins quitter que pour courir à leur perte définitive.
Après une durée de trois années, la domination française avait cessé en Égypte ; mais l'influence de son administration juste et régulière avait laissé des traces profondes , et le gouv ernement de cette contrée ne pouvait plus retourner en des mains indignes de recueillir cette succession, ou retomber immédiatement à l'inertie .apatliiue du régime turc , cause première e tous ses maux. Pour remplir cette mission , devenue difficile, un homme se rencontra, qui , à la décision et à la fermeté , savait allier l'habileté et la souplesse d'esprit. Doué d’un coup
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d’œil sdr, et de cette hauteur de vues qui , alors qu’elle s'exerce dans une certaine sphère, prend à hon droit le nom de génie , le pacha appelé à ce gouvernement , Mohammed Alv jugea nécessaire d'achever l'oeuvre de la destruction des Mameluks, commencée par la France. Une de ces exécutions sanglantes , que des motifs de haute politique ont parfois justiliées comme des rigueurs nécessaires , délivra pour toujours l’Égypte de ce joug redoutable. Cette province , toutefois , ne recueillit pas tous les fruits qu'elle pouvait attendre d’une administration plus éclairée. Les préjugés séculaires de l’islamisme , In suzeraineté que la Porte exerçait encore sur le gouvernement renaissant de l’Égypte, l’etat des esprits enlin, ne permirent pas alors peut-être des reformes et l’amélioration du sort des populations. Elles n’eurent au contraire qu’à supporter des charges plus considérables et des maux perpétuels. Toute l’activité de l’esprit supérieur qui régissait l’Égypte se porta vers le monopole commercial et l’extension de la domination égyptienne ou arabe. Dans ce but, degrands sacrifices en hommes et en argent pourvurent à la formation d’nn état militaire imposant et à l’équipement de flottes considérables. Dès l’année 1822, Mohammed-Aly avait envoyé une armée , sous la conduite de l’un de ses (Ils nommé Ismayl , soumettre la Nubie presque entière à son autorité.
Cette contrée était alors divisée en plusieurs petits Etats indépendants , gouvernée par des méliks dans la famille desquels l’autorité était en quelque sorte héréditaire. Pour cette expédition lointaine , des moyens extraordinaires furent mis en œuvre.
Plusieurs centaines de barques chargées d’approvisionnements , de vivres et de munitions, remontèrent le Nil , et furent , à l’aide de palans et à force de bras, remorquées au delà de la seconde cataracte, au travers des rescifs et des écueils multipliés qui , pendant un long espace , obstruent le cours du fleuve. Un assez grand nombred'hommes périt dans "cette opération, et beaucoup de barques furent perdues
avec leur chargement. Pour la première fois, la navigation à la voile apparut aux yeux étonnés des populations des rives du Nil supérieur.
A l’exception de la race belliqueuse des Chaykiés , qui défendit courageusement niais en vain , son territoire et son indépendance, les armes de Mohammed-Aly conquirent facilement les États de Dongolah, de Berlier, de Chardy , d’Halfay , le Kotirdofnn , et enfin le royaume de Sennâar, qui avait été fondé vers l’an 890 de l’hegire par les Foungis. Cette population , venue du Midi, avait constitué une monarchie qui , sous vingt-neuf rois , aurait régné pendant 33ô ans , d’après la chronique locale recueillie par M. Caillaud. Cet Etat avait pour tributaires les méliks de Chendy, de Damer, et le territoire des Chaykiés au nord , et au midi le Fazokl , le Bouroum et autres pays. L’expédition égyptienne s’avança , au midi , jusqu’à ces dernières contrées , et même chez les nègres de Kamamyl , où fut établie la limite de l’autorité du pacha d’Égypte. Ainsi s’était renouvelée , sous le régné de ce prince , une de ces entreprises hasardeuses dont les maîtres de l’Égypte n’avaient pas donné l’exemple depuis les Pharaons.
Les divers États soumis ne formèrent plus dès lors que des provinces dépendantes de l’Égypte , et où une autorité purement nominale fut conservée à quelques méliks. Plusieurs d’entre eux , toutefois, furent entièrement dépossédés , et par la suite fomentèrent des insurrections et des troubles. On attribua à cet esprit de vengeance un événement fatal qui signala l’issue de la campagne. Heureux du succès de ses armes , Ismayl , passant par Chendy pour retourner en Égypte , voulut se réjouir avec ses amis dans un repas nocturne célébré en un lieu isolé, à quelque distance de la ville. Lorsque, au milieu de la nuit, les convives furent plongés dans un sommeil profond , un incendie allumé par une main ennemie consuma rapidement la maison et ceux qu’elle renfermait. Une série de rigueurs et de persécutions , en vengeant la mort
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d'ismavl , irrita les esprits , et rausa des séditions sur plusieurs points de la Nubie; mais elles furent bientôt réprimées, et l’autorité du pacha d’Egypte n’a cessé depuis cette époque d’y être respectée.
Cette province supporte les mêmes charges que l’Égypte en hommes et en argent ; elle subvient au recrutement de l’armée, et est soumise au régime du monopole commercial.
A plusieurs époques de son règne prolongé , Mohammed-Aly a fait rechercher les mines d’or et d’autres métaux que la tradition attribuait à certains cantons de la Nubie , et particulièrement au Fazokl. Mais ce ne sont pas là les seuls trésors que renferme ce riche territoire , et le temps sans doute en révélera d’autres bien plus précieux que ce sol peutqtroduire, sous l’heureuse influence d’une administration intelligente et éclairée sur ses véritables intérêts. Une main ferme a établi l’ordre dans les différentes parties de la Nubie, et les a , sinon civilisées, du moins soumises comme l’Égypte à une sorte d’unité gouvernementale et de police régulièrement organisée, avantage que ne possèdent pas au même degré tous les États de l’Orient. Mais là s’arrêtent les tentatives de réforme; les esprits supérieurs et les novateurs les plus hardis rencontreront toujours des obstacles invincibles à toutes régénérations socia-
les et politiques dans les habitudes invétérées de spoliation et de concussion pratiquées à tous les degrés par les agents mêmes du pouvoir. C/est ainsi qu’en changeant de maître , les habitants de la Nubie n’ont pas vu leur condition s'améliorer. Là, ainsi qu’en Égypte, les bras manquent à Pagricultùre ; le travail de l’homme ne lui appartient pas plus que la terre qu’il cultive; et, au milieu même de I abondance, il se voit parfois accablé de faim et de misère. Mais cet état de choses doit nécessairement se modifier, ou violemment ou avec le temps, par les soins d’une administration clairvoyante, qui comprendra les bienfaits de' la civilisation.
Dans un avenir qui peut être n’est pas fort éloigné, la Nubie semble appelée à jouer un rôle important. Par sa situation, elle se trouve, de même uc toute la vallée du Nil, comprise ans cette zone où une réaction déjà commencée tend à replacer le centre du mouvement commercial entre l’Orient et l’Occident. Avec sa configuration géographique et les admirables lignes navigables que la nature a réunies sur un point de cette contrée, on peut facilement concevoir quelle destinée brillante serait réservée à cette terre fécondée par la civilisation moderne, et les prodigesque pourraient enfanterde pareils éléments, s’ils étaient livrés à la libre industrie de l’homme.