‹ Sénégambie et Guinée par m. Amédée TardieuChapitre 17 sur 18 · AB Y SS IM K · texte numérisé non relu

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avant d'y atteindre, leurs eaux englouties par les salîtes.

On peut se figurer sans peine combien doit être riche la flore d'un pavs montagneux , Imtnide , où le soleil lance toute l'année ses feux verticaux, et où une température variée, déterminée par des nixeaux differents, offre de frequents contrastes. Malheureusement les savantes investigations du botaniste n’ont point encore interrogé la nature dans ces contrées sauvages, et nous n'avons, pour nous guider dans la connaissance du regue végétal en Abyssinie, que les descriptions souveni incomplètes de quelques voyageurs. Comme dans tous les pas s situes sous la zone torride, la présence de l'eau appelle toutes les riche>ses d'une végétation vigoureuse. Les plaines arrosées par des fleuves offrent, non pas d’immenses forêts, mais des massifs rapproches d'arbres touffus, dont les formes variées attestent la puissance du climat des tropiques, l e gigantesque baobab, dont le tronc a quelquefois quatre-vingts pieds de tour, etemi au loin des branches nombreuses garnes de feuilles d'un vert éclatant, et ses derniers rameaux , retombant vers la terre , forment des arcs de feuillage qui, dans leur ensemble, ont plutôt l'air d'un bois épais que d'un seul arbre. Le tlaro, oui se plaît au bord des torrents, semble choisir, pour le-s protéger de son ombre bienfaisante, les sites les plus pittoresques (voy. la pi. 4 }. Des sycomores toujours verts, des tamarins , de liants dattiers , le kuara aux (leurs plus rouges que le plus beau corail , le mimosa qui produit la gomme, l'arbre cusco, le u-ansey , dont les Heurs blanches s'ouvrant toutes à la fois semblent une neige nouvelle, toutes ces riches productions s'élèvent |>ar bouquets au milieu d'élégants arbustes et de Heurs odoriférantes dont les plaines humides sont entièrement tapissées, tandis que des

{liantes grimpantes , la liane Hexihle , a vigne toute chargée de petites grappes noires, courent d'arbre en arbre , suspendues en festons eonime pour un jour de fête. A l'ombre de ces im-

menses dais de verdure . des milliers d'oiseaux , des singes de différentes especes viennent chercher une retraite, et, par leurs mouvements agiles ou leurs chants joyeux , égaient une solitude que les nas de l'homme ont rarement troublée.

Dans les contrées plus arides, le eaelus , l'espece d'euphorbe appelée koiquall , le palmier nain, le kantujja couvert d'épines, donnent seuls quelque apparence de végétation à une terre rougeâtre que des sources bienfaisantes n'arrosent jamais. Là , le chacal, la In eue poursuivent des troupes nombreuses de gazelles et d’antilopes , qui , par leur course rapide , se dérobent quelquefois à ces cruels ennemis. Dans les régions montagneuses, ies oliviers sauvages, les mires élevés servent d'asiles aux lions, aux lynx, aux punliieres , à tous ccs monstres bout (' Afrique est comme la patrie. Sur le bord des étangs ou des rivières, les cannes, les bambous, le papyrus élancé , dont la tête est couronnée d'un graeieux panache, I lignent leur pied dans l'eau limpide; mais leurs tiges e.égantes et frêles sont souvent brisées par le passage du rhinocéros bicorne ou du pesant hippopotame, dont la chasse est, pour les Abyssins qui habitent les bords du Tacazé , une occupation favorite ; tapis dans les touffes de verdure qui parent les rives du fleuve, ils saisissent l'instant rapide où l'animal montre au-dessus de l'eau sa tête énorme, et leur coup d'œil exerce triomphe souvent de sa défiance (voy. /A. 3,.

Si nous admirons tant de richesses répandues sur le sol de l'Abyssinie; si, parcourant toute l'echelle de la végéta'ion, nous voyons le uiagniliuue palmier, l'arbre à baume, le eauer a la fève aromatique, commencer une série qui s’élève sur la pente des montagnes , et se continue jusqu'aux derniers lichens radiés sous la neige, nous dev ons penser que la nature n'a point refusé non plus aux habitants ces graminées humbles dans leurs formes , mais dont les graines sont pour riioinine la nourriture la plus

précieuse. En effet, le froment, le maïs, l'orge, l’avoine atteignent en Abyssinie des dimensions extraordinaires. Le le//, inconnu à nos climats, se couvre au printemps de (leurs empourprées, puis de graines oblongues qui donnent une farine savoureuse; et si les récoltes sont dévorées par ces nuées de grandes sauterelles, qui quelquefois détruisent en un jour l’espoir du laboureur, l 'ensète, espèce de bananier dont le fruit n’est pas mangeable, offre dans sa tige, quand elle n'a pas encore acquis toute sa croissance , un aliment abondant et exquis.

Saisir quelques traits d’un pays que sa position géographique et ses nombreux reliefs rendent extrêmement varié, c’est à peine ce que nous avons pu faire dans cette rapide nomenclature. Toute généralité devient une inexactitude dans des contrées où de brusques transitions interrompent l'ordre de la nature, et rapprochent au même canton la zone torride des glaces du pôle. Nous allons maintenant entrer dans quelques détails sur les divisions nombreuses de cette grande région , et nous tâcherons , plus tard, de suppléer, pour chaque localité, h ce que peut avoir d’insufTisant une description que l’état incomplet des connaissances actuelles sur ce pays contribue malheureusement à rendre peu facile.

Il serait plus difficile encore d'indiquer avec exactitude les divisions politiques d'une contrée qui, depuis plusieurs siècles , a toujours été ravagée ar des guerres étrangères ou par des ivisions intestines. Long-temps elle n’a formé qu'un empire dont le chef, sous le titre pompeux de roi des rois, commandait à de nombreux gouverneurs placés chacun à la tête d’une province, et, dès cette époque, les voyageurs sont en contradiction sur le nombre de ces gouverncmen’s. heureusement , une division toute tranchée, toute naturelle, vient s’olïrir à nous. L’ethnographie, cette classification la plus durable de toutes celles qu’on puisse faire, nous indique en Abyssinie deux contrées bien distinctes,

l’Amhara et le Tigré, l'une où l’on parle la langue amharique, usitée à la cour , la seconde où l’on parle le ghecz. idiome dans lequel sont écrits les livres des Abyssins; possédant l'une et l’autre beaucoup de racines empruntées à la langue arabe , la première s’en éloigne pourtant par ses formes grammaticales, tandis que l'autre est regardée comme faisant partie de la famille des langues sémitiques.

Cette vaste portion de l’Abyssinie, ue nous appelons A mhara , se subivise en quelques provinces, dont les noms reviennent trop souvent dans l'histoire pour que nous puissions les passer sous silence. C’est d’abord le üemboa, formé par les vastes plaines qui entourent le lac de ce nom, et où se trouve Gondar, la moderne capitale de l’Abyssinie. Au sud du Dembea, le Nil-Bleu enserre la province de Godjam, dont il forme ainsi une vaste péninsule. A l’est du Godjam , le Bedjemder ; et , plus au sud , l’Amhara proprement dit , séjour d’une brave noblesse , qui, donnant aux modernes Abyssins et les coutumes et le langage , a imposé son nom a toute cette partie de l’empire. Entre le royaume d'Amhara et celui de Tigré, s’étend une série de chaînes montagneuses, dont les vallées étroites sembleraient devoir être entièrement privées de richesses agricoles, et qui cependant nourrissent, depuis prètf de.

trois mille ans, une colonie de Juifs venus en Ethiopie à l'époque de la conquête de la Judée par Nabuchodonosor.

Sous le nom de Kalascha, ces Juifs ont conservé jusqu’à nos jours leur reliion, leurs mœurs et leurs institutions, inpatients du joug et confiants dans leurs inaccessibles retraites, ils ont souvent troublé la paix de l'étatet dicté quelquefois des lois à leurs maîtres.

J.e royaume de Tigré occupe, à l’est, tout l’espace compris entre le Tacazé et ces tribus de Troglodytes (*) qui, (*) l.i' mol trûglè signifiant en grec une caverne. les anciens appelaienl Troglodytes les peiiplrsqui, comme les tribus dont lions patlons ici, faisaient leur demeure de ces abris naturels.

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depuis l'Égypte jusqu’au détroit de BaD-el-Manueb, habitent les côtes africaines. Si nous joignons a ces divisions principales la province de Schoa, qui se gouverne à présent par elle-même, mais que les rois d’Abyssinie ont longtemps choisie pour résidence, et Uamot, où l’on trouve de riches mines d’or, nous aurons achevé une esquisse topographique de l’empire abyssin proprement dit : les provinces plus éloignées se trouvent au pouvoir des Gallas, Schangallas et autres tribus sauvages , dont les continuelles irruptions ont fait tant de mal à ces malheureuses contrées.

Parmi les différentes opinions qui ont été émises sur l'origine des peuples de l’Abyssinie, il en est une qui la reporte, aux Arabes, l’autre qui place en Egypte le berceau des Abyssins. Pour nous , sans nous appuyer sur des conjectures là où l’histoire est muette ; sans nous arrêtera une troisième hypothèse et vouloir discuter si l’Égypte doit au contraire à l'Abyssinie ses premiers habitants, etsiCusch, petit-lils de Noé , effrayé par les traditions du déluge, vint planter sa tente aux montagnes d’Éthiopie, nous prendrons pour guides les premiers souvenirs de l'histoire.

Ils nous montrent déjà les Éthiopiens, nombreux et puissants, opposant a l’Egypte une barrière formidable.

Plus tard, la population toujours croissante de cette dernière contrée les repousse vers le sud, et, remontant la vallée du Nil, ils s’éloignent d'un ennemi qui grandissait chaque jour dans une civilisation dont ils lui avaient peut-être apporté le premier germe.

M éroë semnle avoir etc le point où cessa cet envahissement : dès lors ce ne fut plus l'Egypte qui s'empara de l'Éthiopie, seulement des bandes nombreuses de réfugiés égyptiens se mêlant aux indigènes y laissèrent des traces profondes de leurs coutumes et de leurs croyances. Hérodote nous fait le récit d'une de ces migrations, qui eut lieu sous le règne de Psammitichus, et dans laquelle deux cent quarante mille Égyptiens , fatigues

d’être maintenus depuis trois ans en garnison sur les frontières de l’Égvpte, passeront d’un commun accord chez les Éthiopiens , et allèrent se fixer dans le sud , aussi loin de Méroé que cette place est éloignée d’Éléphantine.

Ils prirent dans ce pays le nom d’Asmaeh ou Ascham , et on a voulu les identifier avec les Axumites, ou habitants d’Axum, ancienne cité du Tigré septentrional, où les rois vont ceindre la couronne , et où des prêtres conservent avec soin les anciennes chroniques du pays.

Si l’histoirénous a conservé despreuvrs de l’inlluence égyptienne en Éthiopie; si nous avons vu plus haut qu’une colonie de Juifs vint dès le tempsdeNabuchodonosor y fixer sa demeure, il n’est gucre possible de douter non plus que cette contrée n’ait reçu du lledjaz ou de l'Yemen , une rare arabe qui lui porta son langage : il s’altéra plus tard pai le mélangcd'autres idiomes, maison eu retrouve des traces certaines dans le gheez , que parlent les tribus voisines de la mer.

On pourrait donc considérer le plateau abyssinien comme occupé d’abord par des indigènes à peau noire et à cheveux crépus , descendants , si l’on veut, de Cusdl, fils de Cham, et ayant laissé dans ce pays ces vestiges nombreux d'habitudes troglodytiques qu’y ont observés les voyageurs. Plus taril , les Éthiopiens, dont l’empire établi à Méroë se péril dans la nuit des siècles, les Égyptiens, les Juifs, les Arabes, venant tour à tour se mêler à cette population primitive, on concevra facilement le nom de l/abesch , ou peuple mélangé, que les nations orientales ont donne aux Abyssins et dont nous-mêmes avons formé leur appellation moderne en lui donnant une terminaison appropriée au génie de nos langues. Ces peuples , du reste, repoussent un nom qui leur semble injurieux, et prennent celui de leurs différentes provinces, comme Amharites, Tigréens,ou plus généralement Caschtam (chrétiens). Ils sont nommés dans leurs livres Éthiopiens , mot qu’ils ont probablement em*

L’UNIVERS

pnmté au* Grecs et qu'Homère emploie déjà en les appelant les plus ustes des hommes , ou tgazian, dont la signification en glieez est hommes libres : les Romains les appelaient A Minutes , du nom delà ville qui longtemps avait été la capitale de l'empire.

Après l'émigration des égyptiens, sops Psammitielius , cette partie de I Ethiopie, dont nous rapportons l’histoire, n est plus mentionnée jusqu'à J expédition que forma contre elle C.ainhv se , roi des Perses , lorsqu'il eut soumis l'Egypte.

Le prince ayant entendu parler des richesses que possédaient les Ethiopiens macrobiens (*), et des prodiges de la Table du soleil, merveilleuse prairie qui , chaque nuit, se couvrait d une quantité de viandes toutes préparées, dont chaque matin les habilants venaient prendre leur part, résolut de conquérir cette précieuse •outrée. I) abord il voulut y envoyer des espions qui , revêtus du caractère •I ambassadeurs , pussent tout observer sans crainte : des ichthvophages , ou mangeurs de poisson, habitant l’ile d r.lephantine, furent chargés de cette mission et |»ortcrcnt au souverain d’Ethiopie une robe de pourpre, un collier d'or, des bracelets, des parfums et un tonneau de vin de palmier. Ce dernier présent fut le seul que voulut accepter le monarque mnerobien , et encore leur donna-t-il en échange un arc d'une gmndeurcolossale: ■■ Cen'est <• pas, leur dit-il, le désir d'obtenir * ,non amitié qui vous amène dans ce " Pays; vous venez examiner les forces •■de mes états, et votre maîtren'ext pas « un homme juste. Portez - lui de ma ” P8rt I arme qiicje viens de vous rc- « mettre, etdites-lui : Le roi d'Ethiopie

(*) Ethiopien» maerobien* , ou à longue vie. On lu* tiuniinaii ainsi pane qu'il exis ail, uisail-on. dans leur pays une source dont Ivau doiinail de nous elles force» aux liersonne» âgé.» qui j'yr baignaient. ( elle idée <1 une fontaine qui primait rajeunir les »i, illard», a kmg-lciri|i» préore., pe le» aiirien» voyageurs, el lions «mon* nirnie au 1 1*

H« le 1rs Fjquignolx rrnire qu'ils | axaient «dm trouvée dans les Flurides.

« conseille au roi de Perse d'attendre •< ijour lui faire la guerre, que ses sol- « data puissent facilement bander un

« aredecettegrandeur. Jusque-là, qu’il

“ rende grâce aux dieux de n’avoir nas « inspire aux Ethiopiens ledésirdefairc « des conquêtes. »

Cambvse , furieux du mauvais sucres de sa ruse , ne tint aucun compte d un avis aussi sage. S'étant mis à la tète de ses troupes sans avoir seulement ordonne qu on préparât des vivres a peine avait-il quitte l'Egypte que ta faun se lit sentir. C’est un ennemi terrible an desert , et le roi de Perse en ht une cruelle épreuve. Obligé de renoncer à une expédition mal combinée, ni revint à Tlicbes sans avoir combattu, et cependant la plus grande partie de ses soldats étaient ensevelis dans les sables.

Il serait impossible de vouloir fixer d une maniéré même approximative ’ les contrées occupées par les Ethiopiens macrobiens. On a pensé généralement qu ils occupaient I s côtes de l’Afrique a I est du détroit de Rab-el-Mandeb :

Bruce les identifie avec les tribus sauvages appelées Schangallas, et un célébré géographe, Malte-Brun, croit au contraire qu’on les doit chercher a l ouest de l’Afrique parmi les véritables negres. L’extrait suivant de Oosnias Iiidicopleustcs (*) a peut-être rapport a ce peuple, et M. fleeren y 1 explication des merveilles de la lah/e Un soleil : * Aux dernières li- " Ivw <le t’^tLiopre , et non loin de " I Océan, dit Cosmos, se trouve la « eontrre de Sasoti , rirbe en mines - <1 or. Chaque année le roi d'Axum " -v envoie quelques-uns de ses sujets | onr > recueillir ce précieux mêlai * Ils se joignent a d'autres marchands “ (><ir\t*n«int ainsi à former une cd- » rnvane d'environ cinq cents person- ” nés ils eu mènent avec eux une " prande quantité de bétail. Arrivés ' ?u* frontières du pavs , ils s’arré- « lent, plantent leurs tentes et s’eu-

( Moine égyptien qui voyagea au ü' ferle pour prouver que la terre émit nlate el t. «u'i ee. *

ABYSSINIE

« tourènt d’ufte large barrière de

• broussailles ! puis, avant tué leurs « btrufs, ils les découpent en morceaux « qu'ils placent sur les broussailles « et se retirent. Les habitants, au « fait de cette coutume, arrivent , « placent ft côté du morceau qu'ils « désirent quelques grains d'or et s’en

• vont à leur tour. Les Axumites en- « lèvent l'or s’ils croient le troc avnn- « tageux , autrement ils le laissent et « les gens du pays en ajoutent encore « ou emportent celui qu'ils avaient « mis, témoignant ainsi qu’ils renon- « cent à conclure le marché. » Ce commerce silencieux où la bonne foi des contractants n’a pour témoin que l’astre du jour, et dont les récits des voyageurs nous offrent ailleurs plus d’un exemple, peut en effet avoir donné lieu à la fable dont Hérodote s’est emparé avec le goût que sa nation a toujours montré pour les fictions de ce genre.

Après le mouvais succès des armes de Cambvse, la lueur douteuse jetée sur l'Ethiopie s’éteint de nouveau, plusieurs siècles s’écoulèrent avant que l’ambition ou la convoitise portât quelque conquérant à braver l’exemple terrililc donné par le fils de Cyrus.

Tout porte à croire cependant que le successeur de l’un de ces heureux capitaines qui s’étaient partagé l’empire d’Alexandre, Ptolémée Evçrgète, voulut réunir l'Ethiopie à l’Egypte qu’il commandait . et le moine ’Cosmas , visitant au VI* siècle la ville d'Adulis qui servait de |>ort à Axum , y a copié deux inscriptions grecques , dans l’une desquelles le roi d’Egypte fait le récit de ses con piétés. Plus habile que Cambyse, il conduisit une (lotte nombreuse jusqu’au pavs des Troglodytes, puis, franchissant les montagnes qui, dececdté, ferm ut l’Abyssinie, il parvint à Axum et y éleva plusieurs obélisques, dont le plus grand est encore debout (voy. pl. 3)(*j. Cette conquête ne

(*) Ce beau monumeitl , formé d’un seul bloc de granit rt liant de soixante pieds, est plaré non loin de l'église d’Axuin, auprès d un immense daro. Un n’y voit point d’Iiié-

fut pour un prince sagequ’une occasion nouvelle de favoriser le commerce de la nier Rouge , bien autrement important pour l'Egypte qu’une augmentation ae territoire. Les Ethiopiens eu partageaient le monopole avec les Arables : de tout temps ces deux peuples étaient en possession de porter au reste du monde les trésors d’une partie de l’Asie encore ignorée. Les premiers Grecs qui pénétrèrent jusqu’au rivage de la mer Ervthréenne ou mer Rouge les trouvèrent déjà maîtres du commerce de l'Inde. Tyr et Sidon leur devaient ces marchandises précieuses qui, pendant tant de siècles, avaient amené dans leurs murs les richesses des nations. Montés sur leurs barques de cuir, ces intrépides aventuriers allaient chercher au loin l’encens, la myrrhe, les perles, que les Arabes nomades transportaient ensuite sur Ipurs chameaux aux villes de l’Egypte, de la Syrie et de la Judée. Dès lé temps de Salomon, l'Ecriture sainte nous est une preuve de l'antiquité des relations de ces peuples , et le voyage de la reine de Salua, regardé par les Abyssins comme l’époque où leur monarchie prit naissance, mérite que nous fassions connaître les détails que donne à cet égard la chronique des rois d'Axtim. Klie nous dit que cette reine , quittant les plaines qu'habitaient les Snbeens entre les montagnes du Tigré et la mer Rouge, voulut aller admirer à Jérusalem le prince dont la magnilicence excitait de tontes parts l’industrie du commerçant et la hardiesse du navigateur. Entraînée par la puissante parole du roi sage, elle abandonna le cultp des astres pour le dieu qui les a créés, et les brûlantes qualités du monarque juif ayant parlé à son cnrur comme ia sagesse avait parlé à sa raison , elle eut d lui un lils auquel cile donna le nom de Ménilek. C’e-st ce prince, disent les annales abyssiniennes , qui fonda la dynastie des monarques abyssins. De retour, ainsi que sa

roylypbes comme sur les obélisques égyptiens . niais (un es les faces sont couvertes de sculptures qui révèlent un chenu grec.

L’LI MVERS.

mère, parmi les Sabéens, il leur fit d’abord partager sa croyance; puis, réunissant sous un même pouvoir les tribus indépendantes qui habitaient l’Abyssinie, et formant de ces nations diverses un peuple unique , il devint roi de ces contrées. Si nous accordons confiance à la tradition , nous devons croire que la même race s’est perpétuée de rois en rois jusqu'à nos jours ; mais que d’obseurité , que d’immenses lacunes dans les premiers temps de cette histoire! Tout ce que nous pouvons y entrevoir, c’est un état féodal , une monarchie absolue tempérée par une aristocratie puissante. Le siège du gouvernement était établi à Axum (*). fine loi fondamentale de l’empire exilait sur mie montagne inaccessible les membres de la famille régnante qui pouvaient prétendre à la couronne. Lorsque le trône devenait vacant, les grands de l’état allaient dans cette royale prison chercher un prince qui , entièrement étranger aux affaires , ne pouvait régner que par eux.

Du reste , les annales de l’Abvssinie gardent sur les événements de ces temps de l’empire le plus profond silence. l.'ne aride nomenclature de princes , dont le nombre et les noms sont contestés dans le pays , voilà le seul renseignement qu’elles puissent offrir; ayons donc de nouveau recours aux historiens grecs. Ils nous disent qu’au temps des Ptolémées , six cents ans après la fondation de la monarchie, les provinces maritimes de l'Éthiopie se livraient encore à ce commerce auquel elles avaient dd leur puissance. Le vainqueur d'Axum, Ptolémée Kvergète , loin d'abuser de son pouvoir, favorisa le développement de leur industrie ; mais il voulut du moins en partager les bénéfices , et les flottes égyptiennes apprirent a leur tour la route de l'Inde.

Plus tard , lorsque la dynastie des Ptolémées eut été renversée par les

(*) Voyez pl. i", la pierre qui servait de trône aux anciens monarques, et sur laquelle, de temps immémorial, les rois sont couronnés.

aigles romaines, le peuple-roi , maître de l’Kgypte, le devint aussi de ce riche trafic q'ue son génie ne l’appelait pas à conserver. Ne sachant pas se plier aux spéculations du commerce, il voulait vaincre , et ses désirs de conquêtes trouvèrent au désert des obstacles plus forts que son courage. L'armée de Gallus, envoyée en Arabie, eut le sort de celle de Cambyse; tandis que, profitant à la fois, et de ce revers, et de l’incurie des Arabes qui s'endormirent dans le succès, les Axumites grandirent tout à coup et étendirent au loin leur puissance, bientôt nous les verrons , maîtres d’une partie de l'Arabie, donner des lois aux Homérites; bientôt les fiers empereurs de Constantinople leur enverront des ambassadeurs et des présents pour réclamer leur alliance contre la Perse : mais il nous faut dire d'abord comment le christianisme s'introduisit parmi eux et comment ses progrès rapides, unissant ces races mélangées, leur donna cette homogénéité sans laquelle il n'est pas de vie (tour les peuples.

Le Christ était né. Sa religion divine avait frappé l’esprit des hommes au moment où la raison , fatiguée d’un polythéisme ridicule, avait remporté sur lui une victoire complété, ün ne croyait plus ; mais on regrettait de ne pas avoir une croyance : l'homme , abandonné à sa propre force, succombait sous cette pénible indifférence, qui n’était pas même du doute et qui ne lui laissait au-delà de la vie ni but ni espoir. Aussi quel fut l'enthousiasme pour cette révélation sainte dont la morale si pure portait avec elle la conviction ! Cent ans après la mort du Dieu qui l'apporta , elle avait pénétré dans toutes les provinces de I emnire romain , et cet empressement même avec lequel elle était accueillie par le peuple, lui suscita la haine des puissants. Blâmant le luxe et les plaisirs , faisant une vertu de la pauvreté, la religion nouvelle parlait surtout au cœur des malheureux qui , de tout temps , ont eu le triste privilège d’être en majorité sur la terre. Les nouveaux chrétiens s'unissaient entre eux pour

ABYSSINIE

prier, pour se secourir, et la politique roi des rois, fils de Mars, le dieu inombrageuse de Rome ne tarda pas à vinc.ible. Cette inscription nous est s’en .alarmer. Elle proscrivit leurs ri- donc une preuve nouvelle, d’abord des tes, défendit leurs assemblées : la fréquentes relations de l'Egypte avec pieuse désobéissance des apôtres de la l’Abyssinie, puisque la langue grecque, foi ne fit qu’irriter un pouvoir d’au- usitée alors en Égypte, est choisie par tant plus jaloux qu’il se sentait clian- un prince éthiopien pour transmettre celer , et bientôt naquirent ces longues ses exploits à la postérité; ensuite, de persécutions qui durèrent jusqu’au l'influence que le paganisme avait jour où Constantin , déjà chrétien au exercée dans ces contrées, puisque nous fond du cœur, monta sur le trône voyons un descendant de Salomon sc des Césars. vanter d’étre fils d’un des dieux de

C’est alors que la religion du Christ, l’Olympe. Ce ne sont pas là les seuls devenue la religion de l’état, s'annonça documents à obtenir de la découverte hautement à fous les peuples de la de Sait. Nous trouvons dans les œuterre. Le guerrier, le marchand, le vres d’Athanase une lettre de l’emvoyageur devenaient de zélés mission- percur Constance adressée au roi Aeinaîres, et là où les conduisait leur zana, et à Saiazana son frère. Cette

Ërofession , ils proclamaient un seul lettre engage les princes africains à fieu et prêchaient l’Évangile. Un abandonner le clergé orthodoxe pour vaisseau, parti de la mer Rouge pour les erreurs d’Arricn, que Constance se rendre aux Indes, fit naufrage sur appuyait de tout son pouvoir. Il réles côtes de l’Abyssinie: les naturels mi- sultera dès lors de ces mêmes noms rent à mort une grande partie de l’é- cités en deux endroits si différents , quipage ; mais deux jeunes gens , dont que la conversion de l’Ethiopie eut on épargna la vie , furent conduits au fieu sous le règne des deux frères roi a’Axum. L’un d’eux, nommé Eru- qui ont élevé le monument d’Axum; înence, avait reçu de la nature des que lors de la victoire remportée sur talents distingués , perfectionnés par les Bodjas, l’Abyssinie n’était pas enune éducation brillante. Rempli de core chrétienne, ou, du moins, que zèle pour la religion chrétienne , il fit ce monument se rapporte à l’époque servir à sa propagation le crédit que où Frumence, après avoir porté la lui acquirent bientôt son instruction conviction dans l’esprit du jeune prince, et son intelligence. Le roi, séduit par avait laissé sa tâche inachevée pour ces dons heureux, lui avait accordé aller recevoir les ordres sacrés des toute confiance; et nommé, après la mains d’Athanase. mort de ce prince, gouverneur de son C’est vers P. n 333 que la chronique fils , il eut le bonheur de le convertir d’Axuni place la conversion des deux à la foi nouvelle. Son premier soin , princes dont les noms éthiopiens sont après un succès si gland, fut de re- Abreha et Atzbeha. Cette date s’actourner à Alexandrie , où s’ctant fait corde avec nos précédentes supposi- • prêtre et ayant reçu du patriarche tions, et dès lors nous devons con- Athanase les pouvoirs et le titre de dure que c’est bien sous le règne de premier évéque abyssin, il revint ache- Constantin, peu d’années après ïa fonver son ouvrage. dation de sa nouvelle capitale, que

Une inscription , trouvée réccin- l’Abvssinie reçut la foi chrétienne, ment par Sait dans les ruines d’Axuni, Depuis lors , elle l’a gardée jusqu’à nos donne sur l’époque à laquelle nous jours. Les armes des Musulmans, qui sommes arrivés des renseignements soumirent une grande partie de l’Asie, précieux : elle est en grec, et relate tout le nord de l’Afrique, et qui, sans une victoire remportée par Aeizana, la hache d’armes de Charles Martel, roi des Axumites, et par son frère auraient dicté des lois à l’Europe, ne Saiazana, sur une tribu de liodjas ré- purent abattre la dynastie de Salomon, voltés. Ce prince y prend le titre de De sanglants combats amenèrent plus

L’UKIVERS.

d’une fois Ips Islamites jusqu'au centre de l’empire : mais vaincus par le fer, chassés par le feu , jamais les Axumites ne baissèrent la tête sous le joue de Mahomet. Et cependant , combien étaient imparfaits les moyens que la religion chrétienne avait en son pouvoir dans ces contrées éloignées ! combien il était diflicilc que la parole de Dieu piit pénétrer à travers le cercle d'infldrles qui pressait l'Abyssinie de toutes parts! I.e christianisme n'y fut point prêche par les apôtres, mais par un voyageur que la tempête jeta sur le rivage : Cependant les sept églises d’Asie ont vu le croissant remplacer la croix qui dominait leurs dômes élevés, et dans leurs humbles chapelles couvertes en chaume, les chrétiens d’Éthiopie adressent depuis quin/.e siècles au Seigneur les mêmes prières.

Deux siècles s'écoulèrent encore, pendant lesquels les Abyssins ne sont guère mentionnés dans l'histoire; et cependant , à aucune époque t leur pouvoir ne s’est étendu plus loin. Ils avaient porté leurs armes en Arabie, et l’Yémen soumis était gouverné par un oflicier du roi d’Axum. Cette importante eonquête, en les rendant seuls maîtres de la mer Rouge, donna à leur alliance une importance que sut apprécier Justinien. Cet empereur voyait avec peine ses sujets tributaires de la l’erse (mur le commerce de la soie , dont l’usage devenait de jour en jour plus habituel à la cour somptueuse de Constantinople.

La guerre qui éclata bientôt entre les Persans et les Romains lui parut un double motif pour réclamer les secours d'une nation chrétienne placée dans des circonstances favorables à ses projets. Des ambassadeurs chargés de riches présents se rendirent auprès du monarque éthiopien , auquel l‘rorope donne le nom d'Ilellesurus. et d autres historiens celui d'KI-Kshoas, et l’engagèrent, d’une part, à diriger contre les Perses les trihus arabes qu'il commandait, de l’autre, à envoyer des négociants habiles aux pays qui produisent la soie. Des relations s’établirent u cette occasion entre les

deux empires; mais elles n’eurent pas l’effet que Justinien paraissait en attendre. Les Uoinérites refusèrent de traverser d’immenses déserts poihr aller attaquer une nation belliqueuse; et si les navigateurs de la mer Rouge tirent quelques tentatives pour enlever à In Perse le monopole des tissus précieux qu'elle recevait par caravanes des frontières de la Chine, rien ne prouve qu'ils aient réussi. Bientôt, d’ailleurs , l'empereur de Constantinople n’eut plus à envier à des nations rivales cette branche d’industrie. Deux de ccs missionnaires zélés , qui dès le sixième siècle allaient prêcher la foi dans l'Inde , lui rapportèrent , dans un bambou creusé, des oeufs de vers à soie; et au règne suivant, l’Europe avait déjà égalé l’Asie dans l’art de former de leurs (ils déliés de brillantes étoffes.

L’alliance de Justinien , en appelant l'attention des Grecs de Constantinople sur les peuples de l’Ethiopie, fut, pour la pureté de leur foi, un écueil qu’ils ne surent pas éviter. Les disputes théoiociques, qui malheureusement divisaient les chrétiens depuis qu’en cessant, la persécuti n avait rendu l'union moins nécessaire , produisaient chaque jour des hérésies nouvelles : une, entre autres, condamnée par le concile de Calcédoine, a\ ait eu pour auteur un moine nommé Eutvçnius. Ce novateur prétendait que le Ghrist ne participait pas de la nature humaine , et n’avait en lui que la nature divine incarnée, tandis que l'église orthodoxe admettait pour le Rédempteur deux natures en une seule personne. L'impératrice Théodora , femme de Justinien, et l’un des sou- . tiens les plus zélés de l'erreur d’Kutychius, voulut faire partager sa croyance à l’Ethiopie. A l’insçu de l'empereur, resté lalele à I Église, elle envoya dans ces contrées «les missionnaires Imbih s ; et leur éloquence n’eut pas de peine à triompher de peuples simples , peu au fait des subtilités de la théologie. Depuis lors, les Abyssins sont restés attachés à l'église’ eutycluenne ou monophysite , dont les sectateurs prirent le nom de jaeobites , d'après un

ABYSSINIE

moine syrien nqmmé Jacob Baradai , qui au VIe siècle parcourut l’Asie pour réunir les monophysites disperses et leur donner une hiérarchie.

Nous arrivons maintenant à une époque dont linflucnce devait se faire sentir long-temps, et porter au loin le nom de tribus nomades presque ignorées jusqu'alors, et qui n avaient

fiour richesses que leurs tentes et eurs chameaux. Six cents ans après Jésus-Christ , Mahomet parut au milieu des Arabes; et ce peuple, jusqu'alors occupé d’un commerce paisible, fut saisi à sa voix d'un esprit de conquête , auquel il obéit avec une rapidité qui tient du prodige. En moins de deux siècles , fidèle aux préceptes du Coran , il était vainqueur depuis les frontières. de la Chine jusqu'aux Colonnes d'Hercule, et les nations périssaient par le glaive ou embrassaient l'islamisme. L’apparition du législateur, à la fois pontife et guerrier, est donc pour les Arabes une ère de gloire; et l’on ne doitpass’étonnerque, dans leur goût pour les merveilleuses légendes, ils aient marqué l’année de sa naissance par des histoires miraculeuses en rapport avec l'importance de sa mission. Nous ne parlerions pas ici de ces rêveries d'imaginations exaltées , s'il n'était, parmi elles, un fait qui, bien que deliguré par les cluoniqueurs orientaux, prouve le pouvoir des Abyssins en Arabie à la naissance de Mahomet ; pouvoir d'autant plus important à signaler , qu'il va cesser bientôt , et que les Arabes iront à leur tour s'emparer de la côte d’Éthi.ipie.

Ce fait, c'est l'expédition d’un roi d'Abyssinie con're la Mecque; expédition nommée par les Arabes la Guerre de l'Éléphant, et qui a donné lieu à un conte bizarre. On sait que , bien long-temps avant la venue du prophète, le temple de ta Mecque, nommé l.aaba, et bôti, dit-on, par Abra.iam, était célèbre chez les nations nomades de l’Asie occidentale. Ile toutes paris on s') rendait a travers le desert; et lors-

tie ces tribus errantes eurent cessé adorer le Seigneur , elles placèrent dans le temple les idoles qui leur tenaient lieu du Dieu qu'elles avaient méconnu, et continuèrent à faire de la Mecque une place de commerce et de pèlerinage , où chacun portait les produits de sa terre, qu’il trouvait à échanger contre ceux des contrées lointaines.

Une fois maîtres de l'Yémen, les* Abyssins ne purent voir sans indignation, et peut-être sans envie, ces pèlerins nombreux , dont le zèle idohltrc était si bien excité par l'appêt du gain. En conséquence ils élevèrent au puys des Homérites un temple consacré au vrai Dieu , et y appelèrent , par de nombreuses franchises, toutes les tribus qui voudraient revenir à un culte plus pur que celui des idoles. On ne tut pas long-temps sans concevoir à la Mecque de vives inquiétudes sur une rivalité aussi dangereuse ; poussés par le zele religieux ou par la cupidité1, les Béni-Koreisch, chargés de la garde de la Caaba, se rendirent pendant la nuit au temple des Abyssins, et y ayant mis le feu, souillèrent de la manière la plus impure tout ce qui n’avait pas été dévoré par les flammes.

lin pareil sacrilège ne pouvait rester impuni : le roi d'Abyssinie, ou plutôt l'oilicier qui gouvernait l'Yemen en son nom, et que lys Aralies nomment Abraham, et les Éthiopiens Abrehn , lève de nombreuses troupes, et, monté sur un elepiiant blanc, dont l'histoire a aussi conservé le nom , et qui s’appelait Manmoud , marche contre la Mecque. Déjà les Abyssins voyaient se dessiner sur le ciel la masse carrée du temple, et les Mecquois effrayes se réfugiaient a l'abri de ses murs, quand l'eléphant Mahmoud , tombant sur ses genoux . adora le lieu que son maître venait détruire ; au meme instant de gros oiseaux d'une forme étrange, arrivant comme une tempête des quatre pointsdel'harizon, planèrent au-dessus de l'armée. Lliaeim d'eux ten t dans ses serres et dans son bec trois petite* pierres de la grosseur d'un pois , et

L’UNI VERS

les laissant tomber , elles perçaient le casque des soldats, leur traversaient lecorps, et s'enfonçaient profondément dans la terre, lin seul homme échappa ; et comme il racontait son désastre : «Quelle était donc, lui dit-on, la forme de ces terribles oiseaux ? — Levez les yeux, répondit-il, j’en aperçois un dans le ciel. » Au même instant une petite pierre, devenue par la hau- •teur de sa chute un poids immense, l’étend aux pieds de ceux qui l’écoutaient.

Nous ne verrons qu’une chose dans cette fable digne des Mille et une fruits ; c’est qu’à la lin du VI* siècle les Abyssins étaient encore maîtres de l’Yémen, qu’ils y avaient des troupes nombreuses, êt que les Arabes, qui ne se hasardaient à les offenser que de nuit et par surprise, sont obligés d’avoir recours à des événements surnaturels pour expliquer comment ils échappèrent à leur vengeance. Il y a des écrivains parmi les Orientaux, qui , moins amis du merveilleux , ont expliqué cette destruction de l’année des Abyssins par l’invasion de la petite vérole, jusqu’alors inconnue dans ces contrées, et qui depuis y a fait d’affreux ravages. Jusqu’à quel point peut-on croire que ces petites pierres, grosses comme des pois, et qui pénètrent avec tant de force , ne sont que la traduction en conte de fées, des traces cruelles que cette maladie imprime souvent sur le visage ; c’est ce que nous n’entreprendrons pas de décider. Quoi qu’il en soit , le nom d’aato'f de f Eléphant est resté à l’année qui vit naître Mahomet, et elle est souvent citée comme une ère nouvelle par les Arabes.

Les conquêtes des Musulmans, malré leur rapidité, n’eurent point d’aord d’effet direct sur l’empire d’Abyssinie : il perdit les provinces qu’il avait en Arabie, non pas, à ce qu’il paraît, par le lait des Arabes, mais par une invasion des Persans, qui s'emparèrent des côtes de la mer Rouge , d’où les Islainites les expulsèrent quelques années plus tard. DesKoreïschites de la famille des Béni-llas-

chem allèrent bien ensuite se fixer sur les côtes méridionales de l’Éthiopie, mais le plateau élevé et inontaneux où régnaient les descendants e Salomon , n'avait rien qui pût tenter les vainqueurs de l’Égypte , de !a Syrie et de la Perse. I.es Arabes isolés qui vinrent habiter en Abyssinie, consentirent même à payer une redevance au liait, nom par lequel ils désignent le monarque abyssin. Plus tard leurs révoltes forment les pages, les plus sanglantes de l'histoire d’Éthiopie ; mais il nous faut d’abord rapporter une révolution qui priva pendant longtemps la dynastie légitime de ses meilleures provinces, et dont les Arabes sont bien une cause première, mais non pas immédiate.

Nous avons déjà dit qu’il existait, entre l’Amhara et le Tigre, une chaîne montagneuse, nommée le Samen, qui servait de refuge a une colonie de Juifs, dont on faisait mnonter la venue jusqu’au temps de Nabuehodonosor. Ces Juifs formaient au milieu de l’empire un état à peu près indé- |>endant , étaient gouvernés par leurs princes, régis pur leurs lois, et ne reconnaissaient pour ainsi dire que de nom lu suprématie de l’empereur abyssin. Jamais cependant ils n’avaient pensé à étendre leur pouvoir au-delà des montagnes qui les protégeaient, quand les Musulmans, s’cinparantde la Syrie et de l’Égypte, en chassèrent un grand nombre de Juifs, qui vinrent chercher auprès de leurs compatriotes d’Éithiopie un asile contre la persécution. Leur nombre s’étant ainsi accru de tout ce qui fuyait dans les contrées voisines devant le sabre des sectateurs de Mahomet, ils se virent bientôt en état d’imposer des lois aux indigènes , et songèrent à se rendre maîtres de tout le pays. La tille d’un de leurs rois , nommée par les uns Judith, et par d’autres Esthcr , rincesse pleine de courage et d'amition , s’était fait un parti puissant parmi les Abyssins , en épousant le gouverneur d’une des provinces voisines. Au moment où la mort d'un roi d’Abvssinie laissait le trône à son

ABYSSINIE

fils encore enfant , elle se crut assez puissante pour détruire le christianisme et s’emparer de la couronne.

I.es princes de la famille royale étaient alors, d'apres une loi de l'empire dont nous avons parlé plus haut , confinés sur le roc presque inaccessible de Daino dans la province de Tigré. Les Juifs s’en rendirent maîtres par surprise, firent périr tous les descendants de Salomon , et ayant semé la terreur par cette exécution sanglante, marchèrent sur la capitale, d’où le jeune roi, seul rejeton de sa race, fut emmené par quelques nobles lidcles, qui se réfugièrent avec lui dans la province de Schoa.

Pendant à peu près trois siècles, Esther ou ses descendants régnèrent en Abyssinie, et durant tout ce temps la fidèle province de Scboa fut l’unique empire des petits-fils de Mênilek ; mais les annales abyssiniennes qui rapportent cette révolution n’ont pas cru devoir transmettre à la postérité les actions de ces usurpateurs ; elles ne font exception uti’en faveur d’un prince, nommé Lalibala, que de grands travaux exécutés sous son règne ont tiré (le l'oubli. Le prince, qui vivait à la fin du XI P siècle, avait offert un asile dans ses états à des chrétiens d’ Égypte, poursuivis par la haine des Musulmans. Parmi ces réfugiés se trouvaient beaucoup d’ouvriers maçons ou tailleurs de pierre; le roi les employa à construire des temples creusés dans le roc, semblables à ceux qui existaient en Egypte, et dont les Troglodytes, en agrandissant les cavernes qui’ leur servaient de demeure, lui avaient laissé dans son empire même les premiers rudiments.

Nous pouvons remarquer ici comme un fait bien digne d’observation , que les peuples qui habitent entre les tropiques, et dont la civilisation a atteint un certain degré, paraissent avoir puisé dans la même source ou dans les mêmes nécessités les principes de leur architecture religieuse. Dans l'Inde, la Nubie, le Mexique, partout on retrouve ces masses énormes , ces monolithes, ces pyramides qui délient les

efforts du temps : partout ces sombres éihliees, creusés avec une patience indicible dans les rochers les plus durs.

Deux motifs essentiels semblent avoir guidé, dans le choix de leurs temples, les habitants de ces brûlantes contrées : d’abord le principe de durée, qui s'allie si bien aux idées religieuses ; puis le besoin irrésistible de se dérober aux rayons dévorants du soleil , et de pouvoir, garantis deses feux, remercier en paix la Divinité d’avoir donné ù l'homme l'intelligence qui triomphe également des chaleurs de la ligne ou du froid des pèles.

Les temples bâtis par Lalibala ne furent pas les seuls monuments de son génie entreprenant. On prétend qu’il voulut, non pas détourner le Nil, mais affaiblir ses eaux par d'abondantes saignées , de maniéré à priver l'Egypte des débordements qui fertilisent son sol, et à chasser ainsi les Musulmans de ces contrées. La mort le surprit au milieu d'un travail déjà très-avancé, et dont les Portugais , uatre siècles plus tard, ont enrore vu es traces.

La dynastie qu’Esther avait fondée, et qui se maintint pendant onze règnes sur le troue d’Abyssinie, en descendit par un fait bien plus rare que le hardi coup de main qui l’avait mise en possession de la ronronne. Le petit-lils de Lalibala avait été élevé par un moine, nommé Técla Haimanout, qui, à son attachement pour scs souverains légitimes, joignait des désirs d'ambition pour l’agrandissement du clergé. Lorsque le jeune prince fut devenu roi à son toiir, son habile gouverneur lui persuada de renoncer à une couronne entachée par l'usurpation de ses ancêtres, et d'abdiquer en faveur d'Icon-Ainiac , issu de cette race de Salomon, qui, depuis le massacre de Damo, régnait sur la (idele province de Schoa. Les seules conditions du monarque occupant pour remettre sa couronne au prince dépossédé , furent pour lui, d’abord, un riche apanage, puis pour Técla Haimanout, nommé Abonna ou patriarche d’Abyssinie , la possession d’un tiers du

L’UNIVERS

royaume, dont il pourrait disposer à son libre arbitre en faveur du clergé.

leon-Amlae l'empressa d'accepter une offre qu'il n'avait ni le droit d'attendre , ni le pouvoir d'exiger ; mais instruit par le mallieur de ses ancêtres, il ne voulut point aller habiter Axmn, séjour trop voisin des habitants turbulents du Samen, et lit de Tégulet, ville principale du Schoa , sa résidence et la capitale de tout l’empire.

L'événement inqtortant qui remit en possession du tr me les descendants de Salomon, eut lieu environ \ ers l'an 125.), et îles lors les chroniques abyssiniennes prennent plus d'autlienticite qu'elles n'en avaient eu jusque-là. Nous aurons d'ailleurs, pour les suppléer dans les lacune- qu'on y rencontre encore, un récit donné par Maori /.y, des guerres qui éela èrent entre les Islamites et les chrétiens, dans ces contrées lointaines. I .es Musulmans , à l'epoquc a laquelle nous sommes arrivés, s étaient rendus puissants dans les provinces maritimes , qu’ils n'occupaient d'abord que comme feudatairesue l'emper< ur d'Abyssinie.

De leur côté, les habitants de cet empire n’avaient pu voir sans un vif regret tomber aux mains des infidèles le riche commerce des cotes , et ils supportaient avec impatience l'indépendance que ces étrangers avaient probablement acquise à la faveur de longues dissensions. Aussi, des que les princes légitimes, en remontant sur le trône, eurent rallie à eux tous les Abyssins, l’orgueil national blessé ne tarda pas à chercher une vengeance qui flattait à la fois ia passion des conquêtes et le désir des richesses.

Mais peut-être n’cst-il pas indifférent, avant d’entamer le récit de celte longue lutte, de donner, en prenant Macrizy pour guide, une courte destription des provinces abyssiniennes occupées par les Musulmans ; provinces qui furent pendant long-temps le théâtre de la guerre, et sur les-

2uelles les auteurs européens nous ont onné bien peu de details.

« La contrée de Zéila. dit Macrizy, « fait partie de l’Abyssinie , et tire

« son nom de la ville de Zéita, située « sur une presqu'île dans la mer . Rouge. La plus grande partie de « son immense territoire n’est qu’un « désert sans habitants , et cependant « la partie peuplée oceu|)e une lon- « gueur de quarante-trois journées de « marche sur quarante de largeur.

« Elle se divise en sept royaumes ou « provinces, qui sont : A » fat, Douaro, « A raliiui, Hadieh, Scharkha, Ifali et « Darali. Les émirs oui les gouver- « tient relèvent tous du Hati, empe-

• reur d'Amhara, auquel ils paient a chaque année un tribut des produits « de leur industrie ou de leur sol.

« Tous les habitants , Üdelcs observa- > teurs de l’islamisme , appartiennent a a la secte de Hanifé ou a celle de a Schaféi, et ils ont bdti dans le pays a un grand nombre de mosquées et a d’ora oires , où le peuple se rasa semble pour prier le vendredi et les a jours de fête. On compte dans ia a province d.Awfat plusieurs villes a florissantes , et toutes les provia sions nécessaires à la vie s’y ven- « dent à très -bon compte : le saa vaut scheïkh Schaab Eddin , le a Maughrebin , m'a dit que lorsqu'il

• habitait Awfat, il y avait vu vena dre cent bananes pour un quart de a dirltem, et trente rôtis de viande a pour un dirhem et demi. La canne a a sucre y réussit très-bien , ainsi a que plusieurs pjantes inconnues à a la Svrie et à I Égypte, parmi lesn quelles je citerai l'arbuste qu’on « nomme tljat. Il ne produit pa- de a fruit, mais on en mange la feuille , a qui ressemble à celle de l’oranger.

« Elle a la singulière propriété d'éa veiller l'imagination, de donner de a la clarté aux idées , de la gaîté à a l’esprit, de diminuer le besoin de « nourriture et d'écarter le sommeil.

• Les gens du pays ont une grande a passion pour ces’ feuilles, et les per- « sonnes qui s'adonnent aux sciences a en font surtout un grand usage. »

Macrizy nous parle ensuite des différentes branches de commerce auxquelles se livrent les habitants de ce pays : dans le Douaro, limitrophe de

ABYSSINIK.

la province d'Awfat, ils travaillent le fer et en fabriquent des aiguilles qui leur servent d'objets d’échange avec, les peuplades voisines, l.es Musulmans du Bali, la plus fertile de toutes ces provinces, ne connaissent pas l’usage de l'argent monnayé, mais ils donnent pour les denrées dont ils ont besoin les nombreux produits de leur industrie agricole. Hadièli fournit aux despotes de l’Asie ces eunuques noirs qu’ils chargent de préférence de la garde intérieure de leurs harems. « L’empereur d’Abyssinie,»

dit à ce sujet l’auteur arabe qui nous sert de guide , » a défendu , sous « les peines les plus sévères, de sou- « mettre les esclaves à eet infâme « traitement ; mais ils sont amenés » en cachette à la ville de Wnsclilou, » dont les habitants, sans religion et « sans merurs, sont les seuls ni souf- « frent dans leurs murs ces sanglantes « exécutions. Les malheureuses vie- « times, quoique soignées ensuite par « d’habiles médecins , périssent pour « la plupart. » Ouest heureux de voir que la religion chrétienne , en pénétrant dans ees contrées, ait rendu plus rare et plus difficile ce honteux trafic, qui, d’après le prix qu’on attache dans FOrient aux eunuques noirs de l’Abyssinie, aurait dépeuple ec malheureux pays sans les défenses sévères du prince chrétien dont on redoute la vengeance. Macrizv termine son petit aperçu géographique du royaume de Zéila , par quelques considérations sur les langues que l’on v parle: et l’on peut voir , d’après la manière lont il en traite, que le gliecz ne lui était pas étranger. « Dans toutes ees « provinces , dit-il , on fait usage de « tant de différents dialectes qu’on en « pourrait compter jusqu'à cinquante.

« .Mais quelle que soit la langue pnr- « lée, tous ces peuples se servent « pour écrire des caractères abvssi- « niens. Le nombre Ce leurs lettres » principales est de seize, dont cha- « cune se peut modifier de sept 111a- « nièresditferentes ; plus six autres let- « très qui ne se modifient par aucun » signe additionnel : les voyelles liées

« avec les consonnes n'en peuvent pas « être séparées. Voilà, linit par dire « notre auteur , quel a été 1 état des « provinces musulmanes en Abyssi- « nie; état qui a changé depuis,' car « c’est entre les mains de Dieu que • sont les destinées des empires. »

Les provinres que Macrizv décrit ainsi n’étuieut point également soumises à l’autorité du monarque abyssin.

Il existait sous le nom de roi de Zéila, ou roi d'Adcl , un prince islumite, ayant hautement proclamé son indépendance, tandis que quelques-unes des provinces musulmanes plus rapprochées des contrées chrétiennes reconnaissaient encore de nom la suzeraineté de l’empereur d’Ahvssinie.

Toutes les fois cependant qu’il v eut rupture entre les deux nations, les Islaiiiites se déclarèrent ouvertement pour leurs eo-religionnaires ; ou s'ils parurent agir en faveur des chrétiens, leur perfide secours fut plus à craindre qu’une franche hostilité.

Amda-Sion, neveu d'Icon - Anilae, était monte sur le trône quarante-six ans après le rétablissement des descendants de Salomon. Toute opposition avait cessé : les Kalasclias restaient confinés dans leurs montagnes , les Abyssins se pressaient fideles autour d’un prince légitimé ; ce fut alors que ce monarque rempli de courage, et qui se sentait habile , résolut de venger de vieilles injures en enlev ant aux Musulmans le commerce maritime dont ils étaient maîtres.

L’assassinat d'un messager du roi, tué dans la province d’Awfat au moment où il allait y remplir une mission, fut le prétexte dont se servit A mda-Sion pour commencer la guerre.

Sans s'informer jusqu’à quel point l'émir d'Awfat, nommé llakk- Kddin , pouvait être coupable de ce fait isolé; sans demander le désaveu du prima ou la punition de scs auteurs, il rassemble ses troupes, va droit à la capitale, et brûle sur son passage plusieurs villes remplies de marchandises précieuses. Les .Musulmans, surpris par cette attaque soudaine , et n'ayant pas eu le temps de rassembler leurs

L’UNIVERS

forces , furent complètement battus.

Forcés de se soumettre, ils consentirent à payer le tribut que le roi voulut leur imposer, et reçurent pour gouverneur Sabr-Eddin à la place de Hakk-Eddin, qu’Amda-Sion emmena captif. Après eetle victoire, le monarque abyssin rentra dans le Schoa; et arrivé a Tégulet, il lit distribuer à son armée et au clergé tout le butin qui avait été fait : libéralité qui ne contribua pas moins que son courage à lui attacher les deux castes puissantes en Abyssinie , les prêtres et les soldats.

A peine cette expédition était terminée, et déjà les Musulmans, impatients du joug , conspiraient de nouveau pour leur indépendance. Les chefs du complot étaient Amano, prince d'Hadièh, Sabr-Eddin, le nouveau gouverneur d’ A wfat, et Djemal Eddin, émir du Dawaro. La saison des pluies durait encore, que ces chefs, avides de vengeance , ravageaient les provinces chrétiennes : des villages avaient été surpris, des habitants emmenés captifs, des églises incendiées. Amda- Sion, instruit de cette révolte, est aussitôt prêt à la comprimer. Un corps de cavalerie va combattre Amano , le fait prisonnier et taille son armée en pièces. Le roi , à la tête de l'armée principale, marchait contre Sabr- Eddin; mais une fâcheuse nouvelle parvient au camp. Les Falaschas, révoltés île nouveau , étaient descendus armés de leurs montagnes: surle-champ, par les ordres (lu prince, Tzaga-Christos, général habile détaché contre eux, s'avance à leur rencontre, en tue un grand nombre, force le reste à fuir dans des retraites inaccessibles, et revient auprès du roi assez à temps pour l'aider à combattre Sabr-Eddin et à remporter sur lui une complète victoire. Ce prince , sans alliés , sans soldats, se vit forcé d’im- Dlorer la clémence du vainqueur; elle ■ e lui manqua pas. Amda-Sion fut généreux: non seulement il lui accorda l.i vie, mais, malgré le manque de foi t!e Sabr-Eddin à son égard , ce fut à l’un de ses frères qu'il voulut conlitr

le commandement de toutes les provinces mahométanes. Croyant, pour cette fois, avoir terminé la guerre , il se disposait à reprendre le chemin de la capitale , quand il apprend que les Musulmans lui ont dressé sur la route des embuscades , et qu’on doit cher cher h surprendre son armée dans 1 passage des montagnes. Cette fois, i vit que la clémence n'était plus possible; il y avait haine violente entre les chrétiens et les Islamites. Amda- Sion ne pouvait plus régner sur ces derniers , il ne pouvait que les anéantir, et il jura leur perte : il jura de n’accorder ni paix , ni trêve tant qu'il n’aurait pas refoulé en Arabie le dernier des Musulmans qui habitaient les côtes occidentales de l’Afrique.

L’empereur d'Abyssinie était alors campé sur les bords de l'Hawasch.

Les .Musulmans, instruits de scs projets hostiles, et sachant, par une triste expérience, qu’ils ne pouvaient tenir la campagne, prirent le parti d’éviter tout combat cl de fatiguer les Abyssins par de continuelles escarmouches.

Profitant de la terreur qu’inspire à ce peuple une nuit profonde, ils choisissaient l'heure des ténèbres, dirigeaient contre le camp des attaques favorisées par les intelligences qu'ils avaient dans l’armée des chrétiens, puis, au point du jour, tout fuyait; les Abyssins ne trouvaient plus d’ennemis ; êt quand le soir était venu , quand le besoin de sommeil et leurs craintes superstitieuses avaient paralysé leur courage, de nouvelles attaques affaiblissaient leur nombre et leur ôtaient la confiance acquise jiar les victoires précédentes.

Cette tactique des Musulmans sembla devoir leur réussir. La saison des pluies revint; et dans ces contrées basses et chaudes elle apporte avec elle des maladies endémiques extrêmement dangereuses. Les troupes chrétiennes, découragées, refusèrent de porter plus long-temps les armes dans ce climat perfide, fandsi que les autres A bassins jouissaii.it, dans leurs foyers .

de ce repos qu’eux-mèmer avaient si bien acheté par de longues fatigues.

Instruits de i c mécontentement géné-

ABYSSINIE

rai , les Islamites crurent que l'instant était venu de frapper un coup décisif.

Un imam , chef dSin petit district, se disant inspiré par le Prophète, parcourt, au nom du Très-Haut, toutes les provinces de l’Islam , appelle aux armes tous les vrais croyants , et à sa voix , seize chefs entrent en campagne, réunissant une force de quarante mille soldats , dont le commandement général est donné au prince d’Adel.

Cependant Amda-Sion, atteint luimême par les fièvres du bas pays, était retenu dans sa tente , quand on annonce l'approche des Musulmans. A la nouvelle de leur nombre , grossi par des rapports exagérés, la plus grande partie des Abyssins parle de plier les tentes et d’aller chercher du renfort dans les provinces chrétiennes. Le prince , à peine remis d’un accès violent , était monté à cheval aux premiers symptômes de cette terreur panique; déjà les étendards des Islamites et leurs longues lances brillaient dans la plaine: Amda-Sion parcourt les rangs; il exhorte, conjure, menace, puis, quand il croit avoir ramené la confiance, il s’élance au-devant de l’ennemi. Suivi d'abord par quelques chefs dévoués, et bientôt par le gros de l'armée , il attaque avec fureur, tue de sa main deux cliefs de l’aile droite, et ses soldats , devenus autant de héros , chargent les Musulmans avec tant de force, qu’après une defense opiniâtre, ils sont mis en fuite, poursuivis avec vigueur et détruits pour la plupart.

Cette fois , le monarque abyssin ne voulut pas perdre les avantagés d'une victoire si complète. Traversant les plaines couvertes de sel qui avoisinent la mer, il coupa toute communication entre la terre ferme et la presqu'île où est située Zéila , et s'empara de cette ville. Il venait de s’en rendre maître, quand il apprend qu'une multitude d'ennemis s'avance, et que ce peuple, qu’il croyait détruit, semble avoir retrouvé tous ses guerriers pour le combattre. Ce ne sont pas seulement des soldats qui viennent tenter un dernier effort ; un nombre infini de vieillards, de femmes , d’enfants, parents de tous

2' Livraison. (Abyssinie.)

ceux qui avaient péri sur le champ do bataille , ont pris les armes , décidés à mourir en vengeant leur patrie.

Peut-être aucune victoire ne coütat-elle plus de pertes aux chrétiens que celle qu’ils remportèrent sur cette étrange armée. Ces femmes , ces vieillards, armés de bâtons, lançant des pierres, tombaient sans se plaindre, et les guerriers musulmans, animés par ce spectacle , faisaient des prodiges de valeur. Il fallut toute l'habileté au chef, toute la discipline de ses vétérans habitués à vaincre , pour triompher de la dernière agonie de ce peuple courageux. Dès lors le roi n’eut plus qu'une mission de destruction à accomplir : les mosauées furent abattues, les villages incendiés, les récoltes foulées aux pieds des chevaux; puis, après avoir fait une immense quantité de butin, il revint en triomphe dans la province de Schoa.

Après la mort d’Amda-Sion, qui régna trente années , Séïf-Arad , son fils, monta sur le trône (an de J.-C.

1331 ); et les annales d’Abyssinie , qui avaieut été si complètes eh rapportant les conquêtes de son père, n'offrent sur son histoire et sur celle des huit régnes suivants que des dates et des noms propres. Pendant un siècle , l'Abyssime se déroberait de nouveau à nos regards pour ne reparaître qu'au moment où ont commencé ses relations avec l'Europe, si Macrizy, en faisant l’histoire des princes de Zéila , n’avait pas comblé cette lacune. Nous avouerons que ce n'est pas sans hésitation que nous avons admis les documents que nous fournissait l’historien arabe. Plusieurs parties de son récit nous semblaient d’abord pouvoir se rapporter aux guerres d’Amda-Sion, dont il ne dit pas un seul mot; et il nous paraissait improbable que les chroniques abyssiniennes gardassent un silence complet sur des événements qui ont dil être fort importants pour cet empire, l'n examen approfondi nous a montré cependant une telle identité entre les noms et les dates cités par Macrizy, et ceux que les historiens de l’Éthiopie nous ont conser-

i UNIVERS.

vés, qu’il est impossible de ne pas lui accorder quelque confiance. C’est donc de son ouvrage que nous allons extraire une période de l'histoire abyssinienne sur laquelle se taisent complètement les annales de ce peuple.

Séïf-Arad n’est cité dans les chroniques de l’Abyssinie que comme ayant obtenu du sultan d’Égypte la liberté du patriarche d’Alexandrie que ce prince avait fait emprisonner. D’apres Maerizy, Seïf-Arad, malgré les victoires de son pere , eut plusieurs guerres à soutenir contre les Musulmans; et voici l’origine de leurs longues querelles.

Ali, émir d'Awfat, et gouvernant cette province au nom de l'empereur d’Abyssinie, avait un pet it-lils, nommé liakk-Kddin, qui montrait dans l’étude des sciences les dispositions les plus heureuses, et pour lequel cependant son rand-père et un de ses ondes, nommé lewia-Asfah , avaient une aversion qu’ils ne cherchaient pas à dissimuler.

Bientôt même ils le forcèrent à quitter Awfat ; et le jeune prince , profondément ulcéré d’une conduite aussi injuste , se retira dans une province voisine. Le gouverneur de cette province, séduit par ses talents, voulut les rendre utiles, en le chargeant de l’emploi important de recueillir les impôts. Dès ce moment, Ilakk-Kddin, qui nourrissait des idées de vengeance, chercha à se faire des partisans. Sa place lui donnait une grande influence; il en profita : et quand il se crut assez puissant, il marcha contre le gouverneur qui l'avait accueilli , le tua, s'empara de son gouvernement et de scs biens , qu’il lit distribuer aux compagnons de sa révolte. Au premier bruit de cet événement inattendu, Mewla-Asfah envoie au roi Séïf-Arad un message, lui demande des secours, et dès qu'ils sont arrivés s’avance contre le jeune rebelle. Hakk-Kddin de son côté avait armé en sa faveur toute la province qu’il commandait : non seulement il défit les troupes abyssiniennes dans cette première rencontre , mais il leur livra bientôt une seconde bataille, où son oncle fut tué ; et marchant aus-

sitôt contre Asvfat, que gouvernait encore son grand-père Ali , il investit la ville. Quelle dut être la douleur du vieillard quand il apprit que son fils Asfah , qu’il préférait à tous ses autres enfants, était mort en combattant contre ce petit-fils qu’il avait toujours détesté, et dont sa destinée dépendait alors ! Il fallut se soumettre.

Ali envoya de riches présents à son etit-fils, qui, ne voulant pas abuser e la victoire, le laissa régner à Awfat , dont toutefois il diminua l’imortance en emmenant un grand nomre de ses habitants, qui allèrent, par son ordre , se fixer sur les frontières de la province de Schon , où ils bâtirent une ville qu'ils appelèrent Oual.

Ce Hakk-Kddin , ajoute Macrizy , ne cessa de faire des courses dans l’Ainhara jusqu’à la mort de l’empereur d’Abyssinie.

Ici, une légère différence entre le texte arabe et la chronique d’Axum.

L’histoire abyssinienne donne pour successeur à Séïf-Arad, AVédem-Asféri ; mais elle ne fait que citer son nom, pour dire qu’anrès un règne de peu de durée, David , son frère, (ils de Séïf-Arad, monta sur le trône.

Ce n'est que de ce dernier que parle Macrizy, et c'est lui qu’il nous indique comme ayant eu à soutenir, pendant encore neuf années , toutes les attaques de Hakk-Kddin , qui , tant qu’il vécut, ne laissa pas aux Amharitesun instant de repos, et qui , après avoir par ses exploits reconstitué un état musulman indépendant des Abyssins , mourut comme il avait vécu, sur un champ de bataille.

Son frère, Saad-Rddin, hérita tout à la fois et de son trône et de toute sa haine contre les chrétiens. Sa vie n’est qu'une longue suite de combats; et Macrizy lui prête des exploits dignes d’un chevalier de la Table ronde. I ne fois , à la tête de soixante-douze cavaliers, il mit en fuite une armée d’Abvssins ; son ardeur l’entraînant à leur poursuite , il se trouva tout à coup éloigné des siens : les chrétiens ralliés l'entourent , s'emparent de lui , le chargent de liens, et, plus heureux

ABYSSINIE

de cette prise que d’une victoire , ils remmenaient en triomphe, quand un de ses lidèlcs émirs atteint l’escorte qui le conduisait. Sans voir l’inégalité au nombre, il charge avec vigueur, délivre son chef; et Te faisant monter sur son cheval , tous deux retournent vers les Musulmans, et reviennent à leur tête venger cette captivité d’une heure et achever la défaite de leurs ennemis, l'ne autre fois, il rencontre les Amharites dans la province de Bali : dix généraux abyssins commandaient chacun dix mille' hommes, et la totalité des troupes musulmanes n’égalait pas en nombre celles d'un seul des chefs ennemis. Les deux armées se trouvèrent en présence à l'heure de la prière de iniui. Saad-Eddin descend de cheval, se prosterne, et tous l'imitent; le sable du désert remplace l'eau qui lui manque pour faire les ablutions prescrites parla loi religieuse, puis, d'une voix forte, il implore le secours du ciel et commence l'attaque. Tant d’Abyssins périrent dans ce combat, dit l'auteur arabe, et leurs ossements blanchis sont si pressés sur le sol, que le voyageur, s il doit traverser cette plaine, ne peut éviter de les fouler aux pieds.

Saad - Eddin conserva toujours le même courage , mais les mêmes succès ne l’accompagnèrent j>as toujours.

L'empereur David , eflrayé de ses pertes, fit un appel à tout son peuple; et des montagnes de l’Abyssinie descendit, dans les plaines qui avoisinent la mer, l’armée la plus nombreuse qu’on edt encore vue dans ces contrées. Cette fois , la victoire se déclara pour les chrétiens. Plusieurs batailles sont perdues par les Musulmans : en vain les docteurs de la loi , les jurisconsultes, les fakirs appelés aux armes meurent pour la défense de l’islamisme; tout cède , et Saaü-Lddin court se renfermer dans Zéila. Bientôt le bâti David vint l’y assiéger; la presqu'île est investie , les Musulmans n’ont plus d’eau douce; et cependant ils ne songeaient pas à se rendre, quand un traître vient montrer aux chrétiens un chemin couvert par lequel ils par-

viennent jusqu'à la ville. Bien que mourant de soif depuis trois jours , Saad-Eddin combattait avec courage; mais une blessure au front le renverse : à l’instant il est percé de coups de lance et meurt en défiant ses ennemis d’un dernier sourire.

Après la mort de Saad-Eddin , les Islnmites se trouvèrent tellement affaiblis, que l’empereur David s’em-

fiara de toutes les provinces qu’ils labitaient, y établit ses troupes, et, détruisant les mosquées, éleva des églises à leur place. A compter de ce moment , les Musulmans sont pour un temps effacés de l’histoire d’Abyssinie ; pendant vingt années ils n’eurent plus ni gouvernement à eux , ni culte, ni lois.’ Cependant l’empereur David ne survécut que d’environ un an à son antagoniste : le monarque abyssin mourut en 1-401 , et un de ses Dis, nommé Théodore, lui succéda.

Même silence de l’histoire d’Abyssinie sur le règne de ce prince que sur les règnes précédents : nous savons seulement qu'il n’occupa le trône qu’un an tout au plus , et qu’il eut pour successeur Isaac , son frère. Macrizy fait du règne de ce prince une époque brillante pour les Abyssins, et prétend qu’ils arrivèrent alors à un degré de civilisation auquel ils n’étaient nas encore parvenus. Si j'on en croit l’auteur arabe, c’est à i' Égypte qu’ils en furent redevables : quelques Mamelouks circassiens quittèrent la cour du sultan d'Égvpte et vinrent jusqu'en Abyssinie, où f’empereur Isaac. appréciant combien leurs talents pouvaient être utiles à son peuple , les ILxa par ses bienfaits. Ils étaient surtout habiles à fabriquer des armes; et, sous leur surveillance, on établit de vastes arsenaux, où, en place des simples javelots qui jusque-la avaient été la seule arme des guerriers , ils fabriquèrent des lances, des épées, des cuirasses.

Ils introduisirent ensuite dans l’armée l’usage des machines de guerre connues à cette époque , et apprirent à l’empereur à composer avec de la naplite une espèce de feu grégeois, lin Copte jacobite, venu aussi d’É-

L’UNIVERS

gypte , ne fut pas pour Isaac une conquête moins précieuse que celle des Mamelouks. Cet homme , nommé Fakhr-el-Daoulet, avait étudié l’art de gouverner, et y était devenu habile.

Par ses soins, P Abyssinie, jusqu’alors sans administration, sans lois, et dont la volonté du souverain, tempérée par celle de quelques hommes puissants, faisait la règle unique, devint un empire florissant. Il créa un conseil, classa les services, fit la répartition des impôts , et , à Paide de cette organisation complète, donna au pouvoir une unité d’action qui , sans cela , ne pouvait exister qu’à la faveur du despotisme d’un homme ferme et courageux comme Amda-Sion. Tout en s’occupant de ces grandes réformes, Fakhr-el-Daoulet ne négligeait pas des détails moins importants : il croyait qu’aux yeux du peuple la pompe "extérieure était nécessaire à la royauté; en conséquence il encouragea les arts de luxe, auparavant inconnus à l’Abyssinie, L’empereur , qui jusqu’alors était à peine vêtu , même quand il paraissait en public, ne sortit plus que couvert d’nabits somptueux; un cortège nombreux l’accompagnait ; sa tête était ceinte d’une riche couronne, et dans sa main il portait une croix de pierres précieuses dont l’éclat frappait tous les regards.

L’opinion qui reporte au commencement du XV' siècle le développement plus complet des institutions sociales chez les Abyssins, n’a rien d'improbable ; elle explique au contraire cette pénurie de documents historiques qui nous a si souvent arrêté, et qui va

I’ustement cesser quelques années après 'époque où, selon Macrizv, une civilisation plus complète s'était fait jour chez ces peuples. Avant ce temps, il est vrai, le règne d’Amda-Sion est déjà décrit avec détail par les chroniques abyssiniennes; mais M. Bruce, qui ne

Faratt pas avoir eu connaissance de ouvrage de Macrizv, pense que les manuscrits contenant l'histoire d’Amda- Sion, qu’il a eus entre les mains, doivent avoir été composés sous l’empereur Zara-Jacub , c’est-à-dire au mi-

lieu du XV* siècle. Il est facile de concevoir que les exploits d’un guerrier renommé, exploits si glorieux pour la nation, aient été conservés par tradition avec une grande exactitude , et qu’on se soit empressé de les mettre par écrit, lorsque des institution meilleures rendirent le passé précieux en faisant croire à l’avenir.

Nous avons laissé les Musulmans .abattus par les victoires de David.

Leurs revers avaient été trop complets pour qu’ils pussent de sitôt relever la tête; et les premières années du règne d’Isaac se passèrent probablement dans une paix profonde. Mais Saad-Eddin, en mourant , avait laissé des fils qui , pour ne pas se soumettre au vainqueur, avaient traversé la mer Rouge et s’étaient réfugiés en Arabie; ils y furent accueillis avec empressement par Ahmed-ben-el-Aschraf-Ismaël , roi de ces contrées. Ce monarque les garda quelque temps à sa cour; puis, lorsqu’ils crurent avoir quelque chance de réaliser l’espoir de vengeance qu’ils nourrissaient depuis leurs désastres , il leur fournit des secours de toute espèce, et, confiants dans leur courage, ils revinrent en Éthiopie. La mémoire de Saad-Eddin y était toujours chère ; aussi se trouvèrent-ils bientôt entourés de nombreux partisans , à la tête desquels se mit Sabr- F.ddin-Ali , l’aîné de ces jeunes princes. Nous voyons dès lors recommencer ces interminables récits de batailles, dont les succès balancés se terminent toujours par briller lepays vaincu et emmener ses habitants captifs. Tantôt Sabr- F.ddin porte le fer et le feu au milieu de la capitale de l’empereur d'Abyssinie, tantôt il est obligé de fuir de contrée en contrée, traqué par les Amharites, souffrant la soit et la faitn. A^a mort, son frère Mançour lui succéda. Il eut aussi d’abord quelques succès contre les chrétiens ; mais l'empereur Isaac le défit complètement dans une action très-vive, et l’emmena prisonnier. La guerre n’en continua pas moins : Djemal-Eddin , le plus jeune des fils de Saad-Eddin, se mit a la tête des Musulmans en

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l’absence de ses frères, et les Arabes font le plus grand éloge de son courage. Ils conviennent cependant qu'il dut ses plus grands succès à la mort d'Isaac, qui arriva sous son règne. Andras succéda à ce prince, et mourut quatre mois après; puis, dans un très-court intervalle, trois autres souverains se succédèrent sur le trône d'Abyssinie. C’est pendant ces règnes éphémères que Djemal- Eddin, aidé d'un général habile nommé Harb-Djausch, lit toutes les conquêtes qui lui ont mérité, de la part de Macrizy, les louanges les plus emphatiques. A en croire cet historien , ses excursions dans les provinces abyssiniennes furent si heureuses, que l'Inde, l'Yémen, Horrnuz, le Iledjaz, l’Égypte, la Syrie et la Perse, étaient remplis des captifs abyssiniens qu’il avait réduits en esclavage.

Après ces continuels récitsdeguerres et de batailles où nous n'avons eu pendant long-temps pour nous guider que les sèches chroniques des Orientaux, nous allons voir PEurope intervenir à son tour et jeter sa puissante épée dans la balance. Le quinzième siècle est pour la géographie une époque de triomphes et ae conquêtes. Tous les états de f Europe semblaient lutter entre eux de courage et d’audace pour découvrir au loin des régions ignorées ; mais , le premier de tous, le Portugal se lança dans cette carrière nouvelle. La noble curiosité de l'infant don Henri, et le désir de poursuivre en Afrique les Maures chassés des rivesduTage , l'emportèrent sur les précautions timides qu'inspirait aux navigateurs l’imperfection de leurs ressources; et d’ailleurs la boussole, devenue d’un usage plus général, permit enfin de quitter les rivages pour entreprendredes expéditions lointaines. C’est au moment ou les vaisseaux portugais s'avançaient dans l'Océan et doublaient ce cap Non, qui pendant si long-temps avait paru un obstacle invincible, qu’une lueur jetée sur l'Abyssinie révéla son existence à l’Europe' et fit naître à Lisbonne le dé-

sir d'établir des relations avec cette contrée nouvelle.

A la suite des règnes si courts mentionnés plus haut, et qui furent pour l’empire d'Éthiopie une époque fatale, un roi du nom de Zara J acob était monté sur le trône. Ce prince, qui eut sur ses

firédécesseurs l’avantage de régner de ongues années, est surtout cité dans les chroniques abyssiniennes pour le zèle extrême que toute sa vie il fit éclater en faveur de la religion. Depuis longtemps les Abyssins avaient fondé à Jérusalem un "couvent où quelques religieux allaient de loin en loin adorer en silence le tombeau du Christ : Zara Jacob, voulant rendre quelque illustration au culte d'Éthiopie, entretint des communications plus directes avec ce couvent , dont , par son ordre, le supérieur envoya au concile général qui s'assemblait à Florence, deux pauvres religieux chargés par l’empereur et par le clergé des intérêts de leur foi. Bien que ces deux mandataires eussent adhéré aux sentiments de l’église grecque plutôt qu’aux croyances de l’église latine, cependant leur présence dans l’auguste assembiéeparut assez importante pour qu’on en fit le sujet d’un tableau qu’on plaça dans le Vatican et auquel on doit le souvenir de leur mission.

Ce fut là le premier événement qui

Forta dans nos contrées le nom de empereur d’Éthiopie , et son existence se rattacha, dans l’esprit des peuples de l’Occident, à une ancienne croyance que rien jusque-là n’avait paru confirmer. Puisée dans des relations de voyages où quelques vérités se trouvaient mêlées à beaucoup de mensones , l’idée qu’un prince chrétien régnait ans les Indes avait trouvé beaucoup de crédit : on avait beaucoup écrit sur le prêtre Jean, comme on le nommait alors ; on avait exalté sa puissance sans la connaître, sans deviner où ses états étaient situés ; et lorsque les envoyés de Zara Jacob apportèrent au concile de Florence la profession de foi de leur maître, on ne douta plus que l’empereur d’Abyssinie ne fût ce monarque dont les voyageurs du douzième siècle racontaient tant de merveilles. Aussi ,

L’UNIVERS

lorsque le roi Jean de Portugal , qui avait hérité du génie entreprenant du prince Henri , résolut d'appuyer de tous les movens possibles les effort»

de ses navigateurs, le secours du prince chrétien qui régnait en Afrique lui parut un concours précieux , et deux envoyés, Pierre Covilhamet Alphonse de Peïra, furent chargés d'aller à Alexandrie chercher des notions sur le prêtre Jean , pour lui porter ensuite des offres d'alliance. Ils se rendirent au Caire, puis à Suez : là, tandis que Peïra, voulant se rendre par terre en Abyssinie , était enlevé par une mort dont on ignore les circonstances , Covilham, après avoir visité plusieurs villes des Indes, vint entin débarquer sur la côte d’Éthiopie en 1 t!K) , a la fin du règne d’Iscander ou Secunder, petit-fils de Zara Jacob.

Avoir vaincu des obstacles sans nombre , avoir accompli sa dangereuse mission , c’était pour Covilham un heureux destin, et il devait être bien empressé d’aller porter en Portugal la nouvelle de son succès. Malheureusement il n'en put être ainsi : une loi sévère défendait que tout étranger qui avait mis le pied sur le sol de l’Abyssinie en pdt •mais sortir. Covilham ne revit plus 'Europe; mais hors la liberté de quitter le pays qu’il était venu chercher, tout lui ‘fut accordé. Ses talents, ses connaissances le rendaient bien supérieur au peuple grossier au milieu duquel il était obligé de vivre. Devenu l’appui précieux des princes qui se succédaient sur le trône, il ne cessa |ainais de leur inspirer une grande idée de sa patrie, et de les engager à répondre à la démarche du roi qui l'avait envoyé près d’eux, en lui adressant à leur tour quelque solennelle ambassade. Scs efforts furent d’abord inutiles; mais il put, du moins, faire parvenir au roi de Portugal, par le moyen des caravanes qui se rendaient en Egypte , tous les renseignements que son séjour forcé mettait en sa possession : peut-être est-ce aux encoura- $emenu que ces rapports favorables apportaient à Lisbonne qu’est dll le Succès de Vasco de Gama qui , tandis

que Colomb dotait f Espagne d’un continent nouveau , doubla le cap des Tem- . pètes , et ouvrit aux Portugais la route ae cette vieille Asie, le berceau des peuples.

Ce|>endant à Iscander avait succédé Naoa , dont le règne fut encore troublé

{iar ces interminables querelles entre es musulmans et les chrétiens; querelles qui prirent un nouveau degré de gravite lorsqu'à la mort de ce prince un enfant monta sur le trône. David devint empereur à l’âge de onze ans, et jamais, peut-être, les circonstances n’avaient été pins graves. L’Abyssinie était menacée, non plus seulement par les Islamites de Zeïla , mais par la puissance formidable qui venait de s’élever sur les débris de l’empire des khalifes. Aux Arabes, peuple brave et spirituel , aimant à la lois les périls de la guerre et les arts qu’encourage la paix , avaient succédé les Turcs : ces tririus avides, soutenues par leurs idées de fatalisme, avaient tout envahi depuis les sommets du Caucase jusqu'aux frontières de la Nubie. Il n v avait jamais pour elles de repos dans la conquête; et quand, à leur tête, Selim Ier se fut rendu maître de l’Égypte, il couvrit bientôt la mer Rouer de ses flottes. Djidda , Mokha, Souakim, Zeïla, reçurent tour à tour des garnisons de janissaires qui y portèrent des armes nouvelles, encore inconnues dans ces contrées. Les mousquets, l’artillerie semèrent au loin la terreur par leurs effets rapides, et c'est alors que les Abyssins, effrayés d’un si terrible voisinage, résolurent de recourir à ce roi de l’Occident dont Covilham vantait depuis si long-temps la puissance.

L’impératrice Hélène qui, pendant la minorité de son petit-fils David, gouvernait l'empire, cherclia dès ce moment à qui elle pourrait confier le soin de plaider la cause de son peuple auprès du roi de Portugal. Il y avait alors à la cour d’Abyssinie un marchand arménien nommé Matthieu, homme que de longs voyages dans les Indes, en le mettant eh contact avec les Portugais dont il parlait la langue, rendaient" plus propre que tout autre

ABYSSINIE

à cette importante mission. On lui conféra le titre pompeux d'ambassadeur, et on lui remit des lettres de créance fort ptendues, dans lesquelles on invoquait le zèle de la foi chrétienne contre les Musulmans : « Afin , » dit la traduction naïve que Jean Temporal nous a laissée de ce curieux document , k que finalement et totalement soit « mise en ruine et exterminée de des- « sus la face de la terre cette vermine « de Maures infidèles , et que les dévots o présents et dons sacrés qui sont en- » voyés et portés au Saint-Sépulcre « ne soient par les chiens dévorés. Tou- « tes les paroles que de par nous vous « portera Matthieu notre ambassadeur,

• disait encore la lettre, estimez-les « dites comme de notre propre per- « sonne et y ajoutez foi comme à « nous-mêmes, car il est un dcsprinci- « paux personnages de notre cour, et « pour ce l'avons élu pour vous le

• mander. En outre s’il vous venait à « plaisir de donner et joindre par ma- « riage légitime vos filles à nos fils ,

* ou bien vos fils à nos filles, ce serait « chose très-agréable à nous, et à tous « deux très-utile. Nous vous faisons « encore savoir et vous avisons que si « nous prenons délibération de con- « joindre nos forces et puissance d'ar- « mes ensemble , nous aurons (moyenm nant l’aide de Dieu) forces battantes m et suffisantes pour promptement déb truire et anéantir tous les ennemis

* de notre sainte foi. Mais nos royaub mes et pays sont situés tant avant b en terre ferme et tant étrangers à la a marine, que par nul côté ne pouvons b mettre armée sur mer, sur laquelle b nous n'avons aucune puissance. Par b cette cause nous serait nécessaire la b conjonction et alliance de vous qui b êtes très-puissant en fait de guerres b maritimes , et si vous voulez armer b mille navires de guerre, nous vous b donnerons à force vivres et vous fourb nirons toutes choses nécessaires à telle b armée en très-grande abondance. »

On voit par cette lettre que les Abyssins avaient alors perdu toute influence sur les tribus qui habitaient les côtes, et qu’après avoir, dans les temps anciens,

as

partagé avec les Arabes l'empire de la mer , ils étaient alors forcés d’avouer hautement leur impuissance. Ce fut à grand’peine que Matthieu put se soustraire a la vigilance des Musulmans , et s’embarquer dans un des ports de la mer Rouge; mais d’autres obstacles S'attendaient dans les Indes : il y devint l’objet de la méfiance des Portugais, qui se refusèrent long-temps à reconnaître son caractère d’ambassadeur, et se portèrent même contre lui à toutes sortes de mauvais traitements. Ce ne fut qu’au bout de trois ans, et grâce à sa fermeté qui ne se démentit pas pendant ce temps d’épreuves, qu’Albuquerque consentit à son départ pour Lisbonne.

Là, ses droits lurent pleinement reconnus par le roi Emmanuel ; ce prince croyait avoir trop d’intérêt à l’alliance proposée , pour ne pas réparer de toutes les manières possibles les injures faites à l’envoyé au souverain d’Éthiopie.

Après l’avoir retenu pendant quelque temps à la cour, on fit à grands frais les préparatifs d’une solennelle ambassade ; et malgré les longs retards et les nombreuses traverses qu’éprouva dans l’Inde la flotte portugaise, elle parvint enfin au port de Massouah, petite île située près de la côte nord de l'Abyssinie, le 6 avril de l’année 152o.

A peine débarquée, l’ambassade vit S'évanouir tous les prestiges dont on entourait en Europe les domaines inconnus du prêtre Jean : loin de retrouver ces immenses richesses, cette population civilisée dont elle se faisait une idée si merveilleuse , elle ne vit qu’un pays inculte et sauvage, où les dispositions hostiles des habitants se mêlaient aux difficultés du terrain pourentraver la marche des Portugais. L’ambassade était composée de don Rodrigo de Lima , ayant le titre d'ambassadeur, de plusieurs secrétaires, d’un interprète, dlun médecin, de quelques gentilshommes et de trois chapelains, dont un , nommé Francisco Alvarez , nous a laissé de leur voyage un récit complet auquel nous emprunterons jdur sieurs details.

Les Portugais, empressés de se rem-

dre auprès de l'empereur et de lui remettre les présents du roi de Portugal , qui consistaient en une belle et riche epée, quatre pièces de damas pour tenture , une couronne couverte en velours, un morion doré, deux pièces d'artillerie, une mappemonde et un jeu d’orgues , sc mirent en route sous la conduite de l'Arménien Matthieu, pour aller rejoindre le monarque éthiopien, alors occupé , sur les frontières méridionales de ses états, à surveiller les Musulmans , dont il craignait une attaque. Sans suivre Alvarez dans le récit détaillé de cette longue course à travers toutes les prov inces orientales de l'empire, nous en indiquerons cependant les circonstances les plus saillantes.

Dès les premières pages du moine portugais , on aperçoit l'impression profonde du désappointement complet qu’éprouvèrent ses compatriotes au début de leur inarche. I.es sentiers gâtes par les torrents , les forêts touffues où il fallait presque s’ouvrir une route avec la hache , étaient cliaque jour le sujet de leurs lameutations. Arrivés au monastère de Bisan, que, trompés par la consonnance du mot, ils appelèrent monastère de la Vision , un danger plus réel vint les assaillir. Lue maladie épidémiue se déclara parmi eux, et enleva, l’un es premiers, l’Arménien Matthieu, dont la vie cependant leur était bien précieuse , puisque sa présence devait partout les faire connaître comme véritables envoyés du roi de Portugal. A peine en effet Matthieu était-il mort que, voulant hâter leur voyage pour echapperàl’épidémie, ils rencontrèrent de toutes parts des empêchements et de la défiance. Tantôt on refuse de leur fournir des guides , tantôt les porteurs chargés de leurs effets les abandonnent ; et cependant les difficultés semblaient augmenter à chaque pas. Us se trouvaient alors au milieu de ces montagnes escarpées du Tigré , qui forment entre la mer et l'intérieur du pays une barrière presque insurmontable. Au moment où ils croyaient avoir découvert un passage plus facile, des rochers droits et nus se dressaient de-

vant eux comme une muraille et les forçaient à retourner en arrière. La nuit ilsétaientcontinuellement inquiétés par tes cris des hyènes ou des chacals, qui s'avancaient quelquefois jusqu’au milieu de 'leur camp : le jour, ils avaient à redouter l'attaque plus dangereuse encore des tribus qui ne vivent que de butin.

Une circonstance, toutefois, leur mérita la reconnaissance des habitants et leur prépara pour quelque temps un meilleur accueil. Us arrivèrent dans une partie du Tigré tellement remplie de sauterelles , qu'elles dévoraient les moissons, l’herbe des prairies, les feuilles des arbres : la terre en était

I’aune, et toute tracede végétation allait lientôt disparaître. Les prêtres du pays s'adressèrent aux étrangers dans le malheur public , et leur demandèrent l’appui de leur science contre le fléau qui les menaçait d'une affreuse disette. Nous laisserons raconter à Alvarez lesingulier remède qu’il employa :

« Nous fîmes assembler, dit le chape- « lain de l'ambassade, tout le peuple du « lieu avec les prêtres, et commençant, « nous autres Portugais , à chanter les « litanies , nous nous acheminâmes en « une campgne où étaient les fro- « ments, ou parvenus, je fis prendre « assez de ces sauterelles, auxquelles « je lis une conjuration que je portais « sur moi en écrit , par moi composée « la nuit précédente , les requérant , * admonétant et excommuniant, puis « leur enchargeai que dans trois neu- « res elles eussent à vider de là et à « tirer à la volte de la mer, ou pren- « dre la route de la terre des Maures, « ou se transporter sur les montagnes « désertes , abandonnant les terres des « chrétiens; en refus de quoi, j’adju- « rais et convoquais tous les oiseaux « du ciel , les animaux de la terre et « toutes les tempêtes de l'air, à les dis- « siper, détruire et dévorer. Et pour < cette admonition je fis saisir une « certaine quantité de ces sauterelles, « prononçant ces paroles en leur pré- « sence, puis je les laissai aller. »

11 aurait failli de la part des sauterelles une obstination bien grande pour

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résister à des ordres si énergiquement formulés; aussi eurent-elles la complaisance, dès le même jour, de s’aller noyer dans les rivières , où elles périrent en si grand nombre, qu’elles formèrent sur les rives des monceaux de la hauteur de deux brasses. On ne peut pas trop prévoir ce qui leur serait advenu de pis, si elles avaient voulu résister; mais tant il y a que leur prompte obéissance mit les Portugais en crédit et facilita leur arrivée à Axum , où ils se reposèrent pendant quelque temps de leurs fatigues.

L'ancienne capitale de l’Éthiopie devait à plus d’un titre intéresser la curiosité de l'ambassade portugaise.

Les chroniques abyssiniennes font remonter l’origine d'Axum au temps d’Abraham : quoi qu’il en soit d'une pareille antiquité , aucun auteur grec n’en parle avant Strabon , et on croit , comme nous l'avons déjà dit, devoir attribuer aux Ptolémées plusieurs des monuments dont les ruines attestent l’ancienne magnificence de cette ville.

Nos Portugais admirèrent les aiguilles de granité, dont plusieurs étaient encore debout , bien que depuis une seule ait résisté aux efforts des hommes et du temps. Ils virent encore une magnifique église qui s’élevait sur les bases d’un temple antique , et que les Musulmans renversèrent quelque temps après dans une guerre qui fut désastreuse pour les Abyssins. A sa

S lace , on voit aujourd’hui une moeste chapelle , vénérée par les liabitants , qui y conservent la chronique précieuse , seul document que l’Abyssinie possède sur son histoire (vôy.

pl. 5). En quittant Axum, les Portugais continuèrent leur aventureux voyage, et, traversant le Tigré dans toute sa longueur, ils parvinrent lentement, et au milieu de périls de tous genres, à la province méridionale d'Angot, où leur marche devint plus rapide. Là , ce n’étaient plus ces rocs escarpés, ces fougueux torrents, ces vallées désertes couvertes d'arbustes épineux, mais de belles plaines bien cultivées et arrosées par de nombreux

ruisseaux, une végétation riche, une température agréable.

Dans les montagnes qui séparent cette belle province de celle du Tigré, nos voyageurs visitèrent les temples souterrains , que la tradition attribue à Lalibala , et que nous avons cités en parlant du règne de ce prince. Le merveilleux travail de ces monuments excita au plus haut degré l'admiration d'Alvarez : quelques-unes de ces églises ont jusqu'à cinq nefs, dont les voûtes élevées sont soutenues par des rangées de colonnes réservées dans la masse de la montagne quand on a creusé l’édifice. Les parois du roc sont ornées de sculptures d’un travail aussi fini dans leurs proportions colossales que le pourrait être la ciselure d’une pièce d’argenterie. Un jour habilement ménagé pénètre à peine dans les sombres galeries , et les ouvertures ui lui donnent passage sont couvertes 'ornements qui les dissimulent à l'œil avec tant d'adresse, qu’elles ne laissent pas deviner d’ou vient la lueur douteuse qui augmente encore les formes gigantesques du temple.

Apres cette visite doublement curieuse pour les Portugais , par la beauté des édifices et par les sentiments de dévotion qu'ils y apportaient, ils eurent encore à supporter une nouvelle épreuve. Toute la population d’un village les accueillit un soir à coups de pierres , d’une si terrible façon, que deux d’entre eux seulement échappèrent sans meurtrissures, et que plusieurs y demeurèrent assez sérieusement blessés. Cette fois du moins iis obtinrent justice. Le chef de la province d’Angot, auquel don Roderigo de Lima porta plainte , ne crut pouvoir mieux faire pour réparer une telle infraction au droit des gens, que d’offrir à l’ambassade un festin somptueux , où l’hydromel et la viande crue se trouvaient en profusion. Passe encore pour l’hydromel : tout contusionnes qu’ils étaient , les Portugais v prirent goût ; mais la chair de bœuf toute saignante leur répugnait, et l'ambassadeur fit apporter son dîner, composé de poules grasses rôties.

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21 eut même la galanterie d’en faire offrir à la femme du gouverneur, qui mangeait à une table séparée dans la même salle : « Mous ne pilmes voir., « dit Alvarez, si elle en goûta ou non; « mais je vous assure bien qu'elle ne « se montra endormie à Indre; en « quoi faisant, elle donnait fort bien « a connaître qu’elle n'était apprentie « du métier; car elle chopinait d’une « merveilleuse sorte. Puis, entre plu- « sieurs mets, fut servi d'une poi- « trine de vache toute crue, que nous « ne touchâmes aucunement ; mais le « gouverneur d’Angot la festoya si « bien , qu'il en mangeait et mordait « dedans , comme si c'eût été masse- « pains, ou conlitures après le repas.

« r'inalement, étant levés de table, « après avoir remerciéce lion seigneur, « nous retournâmes en notre logis. »

La dernière merveille que les envoyés du roi de Portugal virent sur leur route, ce fut la montagne d’Amba- Geschen, où les princes de la famille royale étaient retenus dans nue étroite captivité, jusqu'au jour où, à la mort de l'empereur, on allait chercher son successeur à cette prison, pour le placer sur le trône. Ce roc , taillé à pic comme un mur, n'etait accessible que d’un seul côté, où nuit et jour on faisait bonne garde. Les Portugais ne purent en approcher qu’à distance, et ils apprirent seulement, des habitants du pays, que le sommet de la montagne forme une espèce de plateau fortement ondulé, dont les anfractuosités les moins dépourvues de végétation servaient de retraite aux malheureux habitants de cette geôle royale. Après avoir traversé dans leur entier les provinces d'Amharaet deSchoa, l’ambassade portugaise arriva enfin, au bout de sept mois de voyage, en vuedu camp de l’empereur, dont les tentes innombrables couvraient une plaine immense.

Quelques jours furent employés aux préparatifs d’une pompeuse réception, puis, le 1" novembre 1520, David donna audience aux Portugais.

En voyant la solennité du cérémonial , ou une voix mystérieuse se fit d'abord entendre derrière des courti-

nes de drap d’or, pour souhaiter aux

Portugais la bienvenue, et où les voiles tombant à un signal donné, laissèrent voir l'empereur tenant dans sa main une croix étincelante; en voyant le bon accueil qu'il lit aux Portugais , la confiance qu’il montra en leur appui , il aurait semblé que les relations les

Îilus amicales allaient s'établir entre es deux peuples ; et cependant il en fut tout autrement. Pendant un siècle à peu près, depuis l'ambassade de don ftodengo de Lima , jusqu’au règne de Facilidas , en 1038, les Portugais ne restèrent point étrangers à l’Abyssinie; à differentes reprises, de nouvelles ambassades échangèrent entre les deux cours des demandes ou des promesses; mais on ne saurait dire que le Portugal en ait tiré aucun avantage, et il est fort douteux que des secours accordés aux Abyssins contre les Musulmans aient compensé tout le mal que les querelles religieuses excitées par les missionnaires causèrent à l'Abyssinie. Ges querelles commencèrent dès les premières entrevues de don Roderigo avec le prince. Tous les points par lesquels l’église d’Éthiopie diffère de l'église latine devinrent le sujet d'autant de controverses; et on montra de part et d'autre tant d'aigreur et de susceptibilité que l'ambassadeur ne tarda pas à désirer la fin de sa mission.

Nous avons déjà vu qu'il n’était pas facile aux étrangers de sortir de l’Abyssinie. La loi qui avait interdit à l’envoyé Covilbam tout espoir de retour existait encore : pendant six années entières l'ambassadeur portugais sollicita l'ordre de son départ, et, prières ou menaces, tout serait demeuré inutile, si les dangers de l'empire n'eussent rappelé à David que ce n'était pas des chapelains de l’ambassade qu'il pouvait attendre le secours dont il avait liesoin. F.n effet, les circonstances étaient graves : les Turcs , vaincus dans l’Inde par les Portugais, voyaient avec peine ces ennemis redoutables établir des relations si voisines de la Mecque, berceau de la foi musulmane; et voulant punir

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les Abyssins de les avoir appelés, ils d’Amba-Geschen fut escaladé, les excitèrent la haine que portaient aux princes de la famille royale mis à mort, sujets de David les Islamites voisins Contraint de s'enfuir presque seul dans de ses états. L’attaque d’une caravane les montagnes, David y mourut de miqui se rendait à Jérusalem fut le si- sère, ne laissant à son successeur que gnal des hostilités : tant que les Ma- quelques rochers arides, où l’ennemi inelouks avaient été maîtres de l’E- ne daignait pas poursuivre une poigypte , des Abyssins avaient pu se gnée de soldats découragés, rendre quelquefois au Saint-Sépulcre : " Ce fut l’excès même du malheur qui

un traite fait avec les Arabes assu- rendit aux Abyssins quelque énergie, rait aux pèlerins un libre passage. Les Musulmans avaient montré une Prêtres et laïques s'assemblaient à extrême rigueur, méine*cnvers ceux qui Hamasem, petit territoire à deux s’étaient soumis volontairement à eux, journées de Massouah; puis prenant et nombre d’apostats ou de rebelles la route de Souakim, ils traversaient commençaient à trouver le joug des sans crainte le désert. C'est au départ Turcs plus pesant que celui de leurs d’une de ces caravanes, qu’à l'insti- anciens maîtres. Claudius, qui venait gation des Turcs, les Maures de Ha- de succéder à David, était jeune, coumasem l’attaquèrent avec furie. Tous rageux , actif ; il sut profiter à propos les chrétiens âgés furent passés au fil du mécontentement général , et quelde l'épée, tous les jeunes vendus comme ques avantages partiels ayant ranimé esclaves; trois seulement se sauvé- le courage de ses soldats, il continua rent à grand’peine, et portèrent à l’em- la guerre avec des chances moins dépereur la nouvelle du désastre. Cet favorables, jusqu’au moment où quatre événement détermina ce prince à sol- cents soldats portugais arrivèrent en liciter auprès du roi de Portugal le Abyssinie, sous le commandement de secours de ses soldats, et au mois d'a- don Christophe de Gama. C'était un vril 1526, don Roderigo de Lima par- renfort bien faible, à ne considérer que tit enfin de Massouah pour Lisbonne, le nombre; mais qu’on pense à l’imaccompogné d’un ambassadeur abvs- niense renom des Portugais qui, desin. puis cinquante ans , arrêtaient dans

Pendant le long intervalle de douze les Indes tous les efforts de la Turannées, qui s’écoula entre ce départ quie , alors à l’apogée de sa puiset le retour des Portugais, la tempête sance; qu’on se rappelle surtout ces que David avait voulu conjurer éclata armes terribles qui donnaient un si avec fureur sur son empire. Mobam- grand avantage aux peuples qui savaient med-le-Gaucher , prince, de Zeïla, en- s'en servir, et l’on ne sera pas étonné tra en Abyssinie, et devint le fléau du du changement qu’amena dans la christianisme dans ces contrées. Aidé guerre l'arrivée d'un secours imploré des Turcs , de leurs armes nouvelles, de si loin.

de leur expérience dans les combats, il Plusieurs combats prouvèrent la vadéplova une activité et une suite dans leur et la supériorité des Européens, la conduite de la guerre, qui ne laissé- Réduits à eux-mêmes , car les Abysrent pas à ses ennemis un moment de sins, effrayés par le bruit de la mousrepos. Non-seulement les armées chré- uueterie, s’enfuyaient à la première tiennes furent défaites , mais les plus décharge , ces braves soldats repousbelles provinces de l’empire furent sèrent les Musulmans et scellèrent leurs envahies. Amhara, Tigré, virent leurs victoires du sang d’un grand nomégiises brûlées, leurs habitants traînés bre d’entre eux. Don Christophe de en esclavage. La ville d’Axum fut dé- Gama, leur chef, fut l’une des victruite.et les beaux monuments qu’a- times; mais sa mort fut bientôt venvaient admirés les envoyés d’Emma- gée. Mohammed-le-Gaucher fut tué tuiel , n’offrent plus que des ruines quelques jours après d'un coup d’aratu yeux des voyageurs. Le rocher quebuse, et cet événement mit fin

L’UNIVERS

à la guerre. Dès lors nous allons voir recommencer les d is putes théologiques, les querelles sans fin que le zèle outré des Portugais excitait sans cesse.

La foi catholique restait encore pour l'Europe un mobile bien puissant; et s'il n'était plus le seul , si la soif de l'or avait en partie remplacé des passions plus nobles, la conversion des Infidèles n'en était pas moins un impérieux devoir, que trop souvent on accomplissait par l’épée. Toutefois , ce n’était pas le cas en Abyssinie : les habitants étaient chrétiens , leurs dogmes principaux étaient les mêmes que ceux des Portugais; il fallait seulement les amener à reconnaître la suprématie du pape, à recevoir leur évêque de Rome au lieu de le recevoir d’Alexandrie, et c’était là le véritable but des secours qu’on leur avait accordés. En effet, les motifs qui avaient porté le

Îirince Henri et le roi Jean à désirer l’alianee de l'empereur d’F.thiopie n’existaient plus. Le cap de Bonne-Espérance était doublé : l'Asie prodiguait ses trésors aux Portugais, et les montagnes de l’Abyssinie ne renfermaient pas de richesses qui pussent tenter les possesseurs de l’Inde. Ce fut donc cette fois un motif purement religieux qui guida le prince catholique. Combattre les Musulmans, puis après les avoir chassés, confondre l'héresie et ramener les brebis égarées au bercail du successeur de saint Pierre, c’était une noble tàchedont les guerriers-missionnaires ne surent accomplir que la première moitié.

À peine les Turcs avaient-ils été repoussés , que les argumentations d'une polémique ardue vinrent jeter des semences de discorde entre les Abyssins et leurs libérateurs. Plus ou moins heureux, suivant lesdispositions du prince régnant ou suivant l’éloquence de leurs prédicateurs , les Portugais virent tour à tour augmenter ou diminuer le nombre de leurs prosélytes : malheureusement la violence de quelques prêtres, et entre autres du moine Bermudez, nommé par le pape atriarche d'Éthiopie, firent beaucoup e mal à la cause qu'ils défendaient.

Tant que les Européens furent en nom-

bre assez grand pour en imposer , le souvenir de leur valeur, le besoin qu'on avait de leurs services, étaient des aruments puissants en faveur de leur octrine ; si on n’adoptait pas complètement leur foi, cependant la prudence commandait au souverain une soumission apparente ; mais cette condescendance qui, d’une part, lui conciliait ses redoutables alliés , de l’autre lui aliénait ses peuples. Plus tard , quand les Portugais, décimés par le climat, devinrent moins nombreux, leur influence diminua comme leur nombre, et il ne resta au prince que le regret d’avoir excité des dissensions qa il n’était pas facile d’apaiser. C’est à la faveur de la préoccupation des idées religieuses et des troubles qu’elles excitaient, que la nation des Gallas, à peine mentionnée jusque-là dans l’histoire de l’Abyssinie , osa faire irruption dans cet empire et commencer une attaque que depuis elle a renouvelée bien souvent.

Les Gallas, qui, depuis la fin du seizième siècle, ont été pour l’Éthiopie des ennemis acharnés, sont regardés par les Abyssins comme originaires de la côte' orientale de l’Afrique. Ils habitaient de toute antiquité au sud de l’Abyssinie, et on a cru reconnaître leur nom sur l’inscription d’Adulis, parmi celui des nations vaincues par Ptolémée. Leurs traits physiques semblent les rattacher aux tribus nomades de l’Afrique méridionale :

petits de taille, la couleur de leur peau est d’un brun foncé, mais leurs cheveux longs et plats les distinguent essentiellement de la race nègre. Divisés en tribus nombreuses qui n’ont de lien commun que le langage , ils ont toute la férocité et la malpropreté des plussauvages peuplades. Ils ne mangent que de la viande erue , boivent le sang des animaux dont la chair les nourrit et dont les intestins sont ensuite dispm sés en colliers ou en coiffures horribles à voir. Armés de longs bâtons durcis au feu, de boucliers en peau de liccuf, iis font contre leurs ennemis des incursions rapides et désastreuses. Leur soif du sang n’épargne rien : aussi.

ABYSSINIE

malgré l’imperfection des armes dont Ils font usa^e, leur cruauté bien connue , les cris farouches qu’ils font entendre dans le combat ont-ils pendant long -temps jeté parmi les Abyssins une impression de terreur qui ne leur permettait pas de résister.

C'est au milieu des forêts que les Gallas se réunissent pour choisir leur chef. Là ils se placent à l’ombre de 4’arbre appelé Wansey, remarquable par ses belles fleurs bla’nches et auquel ils semblent rendre une espèce de culte. On discute avec rigueur les titres des prétendants : celui qui réunit les suffrages, parce qu’il a été heureux à la chasse et brave à la guerre, reçoit une couronne de feuilles cueillies sur l’arbre sacré ; on lui met en main un de ses rameaux pour sceptre, et le premier acte de son autorité doit être une expédition contre quelque peu-

Ïilade ennemie. Ces monarques, dont e palais est une cabane , sont cependant gardés avec soin par les plus illustres guerriers de la nation : si quelqu’un se présente pour parler au prince, on l’assaille d’abord à coups de bâton , et si, malgré cet accueil, il persiste dans sa demande, on l’introduit en grande pompe comme un homme brave qui ne s’est pas laissé décourager. Le jesuite Lobo, qui avait lui-méme été reçu de cette manière , prétend , peut-être par rancune , qu’il n’a pu découvrir chez ces peuples aucune trace de religion.

Il parait cependant qu’en outre de l’espèce de culte qu’ils rendent à l’arbre Wansey, ils ont conservé en grande partie l’ancien sabéisme et adorent les étoiles.

Non seulement la polygamie est permise aux Gallas, mais, comme une nombreuse famille est chez ce peuple primitif le meilleur garantd’une grande puissance , les femmes elles-mêmes sont les premières à 'solliciter leur mari de prendre une autre compagne.

Tout sentiment de tendresse ou de jalousie cède chez elles au désir de voir le chef de la famille protégé par de nombreux enfants; la seule préférence qu’elles ambitionnent est d'être chargées.par leur époux de choisir la jeune

fille qui viendra partager son amour.

La vie nomade des Gallas , leur ignorance de l’agriculture , la rapidité de leurs excursions dans des pay s montagneux et stériles, rendent difficiles à concevoir leurs moyens d’existence au milieu de marches continuelles. Bruce prétend que leur aliment le plus ordinaire en voyage est une espèce de pâte faite avec dû café en poudre et du beurre , mêlés dans des proportions telles qu’elle conserve une assez grande consistance. Il ne leur en faut qu’une boule, de la grosseur d'une petite pomme, pour supporter beaucoup mieux qu’avec toute autre nourriture des journées entières de fatigues et de combats.

On conçoit qu’avec des inclinations guerrières, aidées d'une aussi grande tempérance , les Gallas soient devenus pour les Abyssins de dangereux ennemis. C’est sous le règne de Sertza- Denghel, et au milieu des querelles théologiques qui divisaient PAhvssinie, que ces tribus firent, pour la première fois , une irruption dans ce pays.

Leurs premières attaques furent "repoussées sans beaucoup de pertes , mais elles présageaient des luttes sanglantes, et contribuèrent d’ailleurs à rendre plus fâcheuse la position des Abyssins, pressés au levant par les Turcs.

Ces ennemis plus anciens venaient de leur faire éprouver un nouvel échec en leur enlevant le port de Massouah.

La perte de ce point important rendit bien plus difficiles les relations de l'Europe avec l’Abyssinie. Pendant long-temps toutes communications cessèrent; et ce n’est plus que dans les premières années du XVII* siècle

?|u’un hardi missionnaire parvint à ranehir tous les obstacles.

Son nom est Pierre Paez, et son influence sur l’empire abyssin a été plus grande que relie d’aûeim de ses prédécesseurs. Loin de chercher, en arrivant, à réveiller des discussions nouvelles, il commença par se livrer, dans le fond d'une province, à l'étude approfondie de la langue gheez, qu’il parvint à parler avec une élégance et une pureté dout bien peu d’Abys-

sins eut - mêmes étaient capables.

Ensuite il s'occupa de l’éducation des jeunes gens; et les progrès qu'il leur faisait faire dans les sciences étaient si rapides , que bientôt sa réputation s'étendit au loin, et que le roi Za- Denghel , neveu de Scrtza-Denghel , auquel il avait succédé, désira l’entendre. Mandé à la eour, il prêcha en gheez. dans une assemblée solennelle; et son discours, où une saine logique se trouvait revêtue de toute la richesse des formes orientales , Ot une telle impression sur le roi , que dès ce moment il forma le projet d'embrasser la foi catholique. Cétait un beau succès pour le zélé Paez : malheureusement toute la nation ne partageait pas l'enthousiasme du prince pour la religion nouvelle, et îles révoltes éclatèrent encore, dans l’une desquelles le roi périt en combattant les rebelles.

A la mort de Za-Denghel , deux compétiteurs se disputèrent le trône, Jacob et Socinios. Ce dernier, vainqueur de son rival , montra aussitôt un extrême attachement pour la religion si fatale à son prédécesseur.

Pierre Paez captiva toute sa confiance; et les talents variés que possédait ce missionnaire furent mis en œuvre pour donner tout l’éclat possible nu régné qui commençait. A la place des constructions grossières qui jusque-là servaient de demeure à l'empereur d’Abvssinie, un palais élégant s’éleva sur les bords du lac Dembéa , dans une position charmante. Tout à la fois architecte et maçon , Paez dirigeait les travaux et montrait aux ouvriers l’art d'assembler les pierres ou de composer un ciment solide. Quand les divisions rinripales furent terminées, on lamrissa les appartements avec les beaux cèdres que fournissaient les montagnes du Sumen ; puis on les orna de tapis ou d’étoffes de soie tissues d’après les procédés nouveaux du missionnaire portugais. Tous les arts lui étaient connus : instruits par sps soins , les ouvriers devenaient habiles ; et par les efforts d’un seul homme, la cour d’Abyssinie, sortant peu à peu de l’en-

fance de la civilisation , jetait un éclat inaccoutumé, et utilisait, par un luxe bien entendu, les nombreux produits de son sol.

Pour consacrer cette ère nouvelle, Socinios résolut de faire revivre uu ancien usage depuis long-temps tombé en désuétude, et d’aller, dans toute la pompe d'un prince de l'Orient , se faire couronner solennellement à Axum.

Tous les grands-ofliciers de l’état, tous les seigneurs du royaume étaient présents à la cérémonie, et chacun d'eux avait redoublé d'efforts [mur effacer , par son luxe, tout ce que les anciennes chroniques racontaient sur cet antique usage. Le roi , couvert d’un vêtement de soie pourpre et portant à la main ia croix qui sert de sceptre aux empereurs u’ Éthiopie , s’avança sur un cheval richement caparaçonné. Arrivé devant l’église d’Axuiri, il mit pied à terre pour monter les marches du péristyle. Là, des jeunes filles vêtues de blanc se présentèrent à lui , tenant un mince cordon de soie cramoisie, et le forcèrent à s’arrêter devant ce léger obstacle. « Qui êtes-vous, direntelles, vous qui voulez entrer dans l’église d’Axutn? — .le suis votre roi , répond le prince, le roi d'Éthiopie. »

Les jeunes filles reprennent en chœur:

» Non, vous n’êtes pas notre roi, vous n’êtes pas le roi d’Éthiopie. » Trois fois le prince tente le passage, et à chaque fois on lui oppose la même barrière ; enfin, à la quatrième fois , il répond à la question qu'on lui adresse : « Je suis le roi de Sion ; » et tirant son épée, il coupe en deux le cordon de soie. Aussitôt les assistants font entendre mille acclamations ; les tambours battent, les clairons sonnent, et le roi , conduit sur ta pierre sacrée, où de toute antiquité ses prédécesseurs ont reçu fonction sainte, est, à son tour , couronné par le pontife d’ Axuni, qui lui ceint la tète du bandeau royal.

Cette auguste cérémonie , accomplie cette fois avec une pompe inaccoutumée , et au milieu des vœux de tout un peuple , donna à Socinios tant de confiance en son pouvoir, qu’il se crut maître de renoncer hautement aux cr-

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reurs de l’église d’Éthiopie pour embrasser la foi catholique , et ce fut entre les mains de Paez qu'il lit l'abjuration publique de la religion grecque. Le missionnaire, au comble de ses voeux , ne survécut que de quelques jours à son triomphe : il mourut en chantant le cantique de Simeon , car il regardait sa tâche comme achevée sur la terre. Sa mort fut cependant , pour les succès de la religion romaine en Abyssinie , un événement désastreux. Doué de connaissances variées et d'une grande intelligence , Paez joignait à tous ses talents une modération, uneaffabilitéqui n’avaient été que trop rares dans ses prédécesseurs. Il persuadait par les charmes de son éloquence et Je sa raison ; mais il n'eût

Jioint conseillé , contre ceux qui vouaient rester fidèles à leurs anciennes croyances , les mesures sévères qui firent bientôt éclater en Abyssinie Jes troubles plus violents quejamais. Rome apprit avec joie une conversion depuis si long-temps désirée : par ordre du pape , un patriarche fut sacré à Listonne, puis embarqué pour les Indes, d'où il se rendit en Éthiopie, afin d'y achever la tâche si heureusement commencée par Paez. Mais Alphonse Vendez , doué d’un grand courage et d'une constance rare, n’avait rien de la douceur qui avait valu tant de succès à celui qui l’avait précédé. Un manifeste violent contre la religion grecque ne tarda pas à paraître, et les murmures , réprimés avec une sévérité excessive-, dégénérèrent bientôt en rébellion ouverte. Une cérémonie qui blessait l’amour - propre des Abyssins hâta le mécontentement général.

Socinios prêta publiquement serment d’obéissance au pape. Rien n’avait été épargné pour donner à cette pompe toute la solennité du couronnement d’Axum ; mais les efforts des Portugais et du prince ne servirent qu’à rendre plus sensible la différence d’une fête à laquelle toute la nation avait mêlé ses voeux, avec une démonstration ui choquait le peuple et lui présageait es persécutions nouvelles. En effet, ce fut là le signal de violences extrêmes

contre tous ceux qui ne voulaient point abjurer la foi de leurs pères. Tout le clergé fut appelé à une seconde ordination ; les églises furent consacrées de nouveau ; les sacrements conférés suivant les rites de l’église grecque étaient nuis ; il fallait une seconde fois recevoir le baptême , et toutes les fêtes étaient ramenées aux formes de l’église romaine. Le pouvoir religieux envahissait tous les pouvoirs; l’autorité civile n’était plus rien ; Mendez évoquait toutes les affaires , et ses jugements , dictés par un zèle outré pour la religion catholique, parurent plus d’une lois sévères ou injustes.

Il n’en fallait pas tant pour soulever les Abyssins contre les étrangers et contre le prince qui les accueillait.

Des révoltes éclatèrent de toutes parts ; le clergé abyssin délia tous les sujets de l’empereur du serment de fidelité, et des gouverneurs mécontents ou ambitieux appelèrent les rebelles sous leurs étendards.

Le roi , habile guerrier , aidé des Portugais et des partisans de leur foi , fut assez heureux , pendant quelque temps, pour faire rentrer les révoltés dans le devoir; mais à peine vainqueur, une autre rébellion le forçait a reprendre les armes. Les Galias , qui jusque-là n’avaient pas fait de grands progrès dans leurs incursions, surent proliter de ces dissensions continuelles pour s’emparer des meilleures provinces de l'Abyssinie méridionale.

Ce ne furent plus, de leur part, ces attaques rapides qui n’avaient d’autres résultats que l’incendie de quelques villages ou l’enlèvement de quelques troupeaux. Ils s’établirent dans le pays de manière à ne plus en être chassés; et depuis ce temps, plusieurs de leurs tribus ont adopté le langage, les moeurs et les coutumes des peuples qu'elles avaient conquis.

Cependant , Socinios commençait à se repentir des mesures sévères que lui avait inspirées son zèle. Son propre gendre s’était révolté ; et Lien qu’il l'eût vaincu , de pareilles victoires étaient un triste triomphe. Facilidas, son fils , lui fit un jour , sur le champ

32 L’UNIVERS

de bataille .d’amers reproches sur l’a- suprématie qu’elle aTait un moment ■veu plement qui l'avait armé contre son possédée, tenta quelques nouveaux efj>euple. ■ Ces hommes que vous voyez forts : à différentes époques, des moiétendus sur la terre, lui dit ce jeûne nés voulurent renouveler leurs dangeprince, ce ne sont ni des païens, ni reuses missions, mais ils ne purent des mahométans, mais des chrétiens , arriver jusqu’à l'intérieur. Arretés au vos sujets, vos compatriotes, quelques- port, massacrés par les Gallas ou détins même vos parents : combien capités par les Turcs, leur exemple d'hommes ont déjà |iéri dans nos que- découragea pour long-temps ceux qui relies religieuses? combien doivent par zèle pour la foi catholique auraient périr encore, si vous persistez à exi- pu tenter de la porter dans ces conger que les Abyssins aillent encenser trées inhospitalières, de nouveaux autels ? » L'empereur, En 1698, Louis XTV voulut , à son louché du spectacle qu’il avait sous les tour , attacher le nom de la France à yeux et des paroles de son fils , fit une dernière tentative , dont on espépromulgurr le lendemain un édit ainsi rait plus de succès. Une circonstance concu : « Nous avons voulu vous don- favorable venait de se présenter : l’emner la religion romaine, parce que nous pereur Yasous , petit-fils de Facilidas, pensons qu’elle est la meilleure ; mais avait été attaqué d’une espèce de lèpre un grand nombre de nos sujets a péri qui résistait à tous les remèdes, et il en combattant contre elle, c’est nour- avait fait demander au Caire un médecin quoi nous voy* rendons la foi de vos européen qui pdt lui apporter quelque pères. Adorez Dieu comme vous l’a- soulagement. Le consul de France doriez autrefois, ef soyez heureux, proposa un médecin français nommé Quant à moi , vieilli par l’âge et les Poncet, et on lui adjoignit un jésuite soucis, je trouve la couronne trop pe- nommé Brévedent, qui devait cacher santé pour ma tête, et j’abdique en avec le plus grand soin, sous le titre faveur de mon fils. . modeste de secrétaire , le caractère

. .Cette proclamation fut faite le 14 religieux dont il était revêtu. On esjuin 1632, et Socinios mourut le 7 pérait que deux hommes isolés, dont septembre de la même année. Avec lui un était spécialement demandé par périt tout espoir de voir la religion l'empereur, pourraient accomplir heuroniaines établir en Abyssinie. Après reusement leur entreprise, et renouer avoir, pendant un siècle, exercé quel- avec l’Abyssiniedes relations nouvelles, que influence, le catholicisme atteignit l e voyage fut heureux pour Poncet : en quelques années l'apogée de sa puis- il se dirigea vers la Haute-Egypte avec sance, puis en un jour il fut détruit une caravane du Sennaar. Après avoir pour jamais, a peine Facilidas était traversé des déserts de sable , où quelmonte sur le trône, qu’il s’occupa de ques oasis offrent seules un abri aux paeilier ses états; et l’un des premiers voyageurs, il atteignit Dongola , puis moyens qu il employa fut d'ordonner Sennaar, et traversant ensuite plu- PAhv*' ' m'ssi0nn3'res de quitter sieurs chaînes de montagnes, il arriva vj • ssln,f- Il voulut même, pour seul à Gondar. Son compagnon de avait Pr- ° m,'lleiire catholique, qui voyage, le jésuite Brévedent, était r • n<'ore ôe profondes racines dans mort d’une dyssenterie à peu de dis- ‘r’nR C°UI\ se créer une rési- tance de cette ville. Poucet trouva la duc h fnrîrfv-» et cest à ,ui fi” est nouvelle capitale de l’Abyssinie peu la m'rff • at,on. de Gondar, devenue digne du rang qu’elle occupe parmi les nuis lors ei’*ÎPitale (*e , empire. De- autres villes de l’empire; elle est bâînée nour l ; .vss'nie fut comme fer- tie sur une montagne, dont le somréiissi à v es Européens ; ceux qui ont met forme un plateau assez étendu : flu'en br ne 'ont P» faire quoique grande, cette ville offre plu-

Rome ’!'• Ies P,us grands périls, tôt l’aspect d’un amas de cabanes clair- ’ *UI renonçait avec peine à la semées que d’une cité puissante. A

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l’occident s’élève le palais du roi, construit sous le règne de Facilidus par des ouvriers de l'Inde et par quelques Abyssins auxquels le jésuite Paez avait enseigné l’art de bâtir. Le médecin français compta plus de cent églises , mais pas une boutique : les marchandises sont exposées sur des nattes dans une grande place oui sert jde bazar. Si cette ville était disposée à la manière de l'Europe, il est probable qu'une très-petite partie du territoire qu'elle occupe suffirait pour la contenir; mais chaque maison, ou pour mieux dire chaque chaumière, dont les murs en plancues sont à peine revêtus d'une légère couche d'argile, est entourée d’arbres si épais , que de loin l’ensemble a plutôt l'air d'une forêt que d'une cite.

Poncet trouva l'Abyssinie dans un état de repos dont elle’ n'avait pas joui depuis long-temps. Quelques attaques des Gallas avaient seules trouble la paix, mais Yasous les avait repoussées et s’était oppose à tout envahissement nouveau 'de son territoire. Une des particularités les plus remarquables du règne de cet empereur, ce fut un voyage à la montagne sur laquelle étaient détenus tous les princes de la famille royale. Le mont AVachné avait été choisi pour leur résidence depuis le massacre qu'en avait fait Mohammed, roi de Zcïla , sur la montagne d’ A mha- Geschen. Arrivé au pied du mont, Yasous lit déplover son pavillon royal , tandis qu'on dressait des tentes pour toute sa cour , et qu'une foule de |>eupie, accourue de toutes parts pour jouir d'un spectacle inaccoutumé, n’avait d'autre lit que l'herbe humide de la vallée. Bientôt , à l'ordre du prince , on vit descendre du haut des rochers les malheureux captifs, les uns déjà vieux . d’autres dans la force de l’âge, d’autres tout jeunes encore, mais tous mal vêtus, timides, embarrassés, portant sur leur visage les traces du malheur présent et la crainte de l’avenir. Cette vue fit une telle impression sur l’empereur, qu’il fondit en larmes ; et les accueillant avec la bienveillance la plus grande : « J’ai voulu,

3 "Livraison. ( Abyssi.mb.)

leur dit-il , jouir en ma vie d’un moment de bonheur ; les lois de l’état ne permettent pas que je vive entouré de ma famille ; mais si le repos de l’empire s’oppose à ce que la liberté vous soit rendue , attendez du moins de ma part tout ce que pourra la tendresse d’un frère pour adoucir votre sort. »• En effet, pendant un mois que l’empereur passa au pied de la montagne, li ne fut occupé que de ce qui pouvait embellir le séjour ou améliorer la position de ces illustres exilés. Cette tendre sollicitude , dont on n'avait jamais vu d'exemple, Ut un tel effet sur le peuple, qu'elle contribua plus ue toute autre circonstance à écarter j ’Yasous toute apparence de révolte j ou de trahison.

Poncet ayant parfaitement réussi à rendre l’empereur à une santé prfaite, fut renvoyé en Égvptp. Bientôt après, une ambassade française, dont il n’avait été que le précurseur, partit du Caire et suivit la route tracée par le médecin français; mais l'infortuné Duroule, vice-cônsul à Damiette, et revêtu des fonctions d'ambassadeur, fut assassiné avec toute sa suite dans la ville de Sennaar. En 1750, les PP.

Remedio et Martino de Bohême , accompagnés du P. Antonio d’Alep, tous trois religieux de l’ordre de Saint- François, parvinrent jusqu'à Gondar sous le règne de Yasous II : ils surent même se concilier la faveur de ce prince, et commençaient à en espérer quelques succès pour la propagation de leur foi, lorsque cette tendance du chef de l'état vers la religion romaine excita de nouveaux troubles qui forcèrent l’empereur à renvoyer les moines franciscains. L'ne autre cause encore avait indisposé les Abyssins contre Yasous : il avait pris pour femme la fille d’un chef des Gallas , et toutes les familles nobles étaient humiliées d’un pareil choix. Leur ressentiment troubla son règne; et plus tard , lorsqu'à sa mort Joas, son fils, appela aux plus hautes fonctions de l'état les chefs des Gallas , parents de sa mère , les peuples montrèrent tant de répugnant»

pour obéir à des hommes qu’ils r*-

L’UNIVERS

gardaient comme d’une nature inférieure , que l’on ne doit pas chercher d'autre cause aux divisions qui, depuis lors , ont amené dans ce pays toutes les fureurs des guerres civiles.

Près de vingt ans après le départ des moines franciscains , M. Rrucc lit en Abyssinie, où il croyait trouver les sources du Nil, un voyage dont le plus ou moins d’authenticité a excité de grandes controverses. Si d’une part on peut l’accuser d’exagération et d'inexactitude, il est cependant impossible de nier que son livre, vrai dans les parties les plus essentielles, ne soit, jjour l’histoire du pays qui nous occupe, une des ressources les plus précieuses. Bruce avait fait , pendant son séjour à Gondar , l’acquisition de plusieurs manuscrits abyssins dont il a traduit dans son ouvrage la partie historique; et l'importance seule de ces documents rendrait intéressant , pour l’homme curieux de s'instruire, le récit du voyageur qui les a rapportes.

M. Bruce débarqua à Massouah en 1769 ; et s’étant rendu de là à Arkiko, situé au fond de la baie de Massouah, il quitta cette ville le 15 novembre pour se rendre à Gondar, et commença par traverser la chaîne élevée du Taranta. La belle végétation qui s’étend sur ces montagnes , et qui change de nature à chaque gradin; les berceaux naturels formés d'arbres immenses; les oiseaux au riche plumage qui habitent ces vertes demeures, tout cet aspect imposant et varié aurait plu beaucoup au voyageur écossais, si la crainte d'ètre attaqué par des tribus errantes n'avait tenu la petite caravane qui l’accompagnait dans une défiance continuelle. Les grottes naturelles dont ces montagnes sont percées servent de retraite aux Hazortas , peuple pasteur qui possède d’immenses troupeaux , ce qui ne l'empêche pas de dépouiller les passants lorsqu'ils ne sont pas en force pour se défendre. Parvenu au pied du Taranta , Bruce passa par la petite ville de Dixan, séjour habituel du baharnagasch , ou seigneur delà mer; puis il arriva à Adowa,

lue , malgré son titre de capitale du Tigré, on ne peut guère considérer ue comme un grand village. Auprès e là on voit encore les ruines du couvent de Frémona , où les missionnaires portugais, pendant le temps qu'ils passèrent en Abyssinie, avaient fait leur principale demeure. IVAdoxva, Bruce se remit en route et entra dans la province de Siré, dont les plaines fertiles, arrosées par les eaux pures du Taçazé , produisent d'abondantes récoltes. Notre voyageur traversa le Meuve en admirant ses rives louff .es ornées de palmiers et d’arbres à fruits de toute espèce ; puis il escalada les montagnes uu Samen, dont les sommets aigus sont quelquefois couverts de neige; et après les retards qui accompagnent d'ordinaire le passage des chaînes élevées, il descendit colin dans la plaine ondulée où Gondar se cache au milieu des bouquets d’arbres qui l'entourent.

L’empire était alors dans un état complet de trouble et d'anarchie par suite des dissensions qui l’agitaient depuis vingt ans. Le ras Michael, gouverneur du Tigré, exerçait le pouvoir au nom de Técla-Hninianout, jeune prince âgé de quinze ans. Michaël, aussi habile qu'ambitieux, gardait sa faveur depuis trois règnes, ou pour mieux dire régnait au nom de princes qui n'avaient eu d'empereur que le titre. Sous une apparence de fidélité, il avait captivé lu confiance du rci Joas, que la révolte d’un chef puissant alarmait |>our la sûreté de sa couronne. Les talents et le courage du ras Michael avaient triomphé du rebelle ; mais l'ascendant que lui avait donné sa victoire ne suffisant plus à son ambition, ii avait fait assassiner l’empereur, auquel il avait donné pour successeur un vieillard, dont d s’était défait de la même manière. Depuis lors, sa puissance était entiers sur les Abyssins ; il n’avait à craindre que les chefs des Gallas arrivés aux premières places de l’empire sous les règnes précédents , et dont l'indépendance, dans tous les actes importants de l'administration, menaçait conti-

ABYSSINIE

nuellement l’unité de pouvoir à laquelle il aspirait. Pour conjurer l’orage, il avait donné sa petite-fille en mariage ail gouverneur du Hegemder , dont il pensait se faire ainsi un ami fidele; mais au milieu des fêtes par lesquelles on célébrait cette alliance à -Gondar , une conspiration se tramait contre lui, et son gendre en était un des principaux chefs. Surpris et sans moyens de défense, à peine Michaël put-il se sauver en toute hâte dans la province du Tigré; et les conjurés, maîtres de Gondar, se mirent à la tète des affaires de l'empire.

Pendant que le ras cherchait a ranimer son parti, Bruce résolut d'accomplir le Dut principal de son voyage en allant visiter les sources du Nil , ou pour mieux dire du Bahr-el-Azrak (Nil Bleu), que le voyageur écossais , partageant l’erreur des anciens géographes , prenait pour le véritable Nil, tandis qu’il n’en est qu’un des principaux affluents. C’est le désir de paraître avoir été le premier à visiter ces sources qui a rendu M. Bruce injuste envers les missionnaires portugais. Il a tout fait pour détruire l’authenticité du récit de ceux d’entre eux qui étaient parvenus jusque-là; et ses efforts, qui n’ont point été heureux, n’ont servi qu’à jeter sur son propre livre beauroup plus de défaveur qu'il n’en méritait, bien qu'il edt montré un peu d’injustice et de vanité maladroite. Apres avoir contemplé les trois fontaines qui , sur un plateau élevé du pays montagneux des Agows, au sud du lac de Dembra , donnent naissance au Bahr-el-Azrak , Bruce revint à Gondar. Il y était depuis peu de temps lorsque le jeune empereur , ramené en triomphe par le ras Michaël, dont le courage et l'habileté avaient triomphé des Collas, revint prendre possession de sa capitale. Ce triomphe aurait pu faire espérer des temps plus heureux s’il n'avait été entaché par de sanglantes réactions. Tous les malheureux qu'on accusait d'avoir favorisé le parti ennemi , et qui n’avaient pas pourvu à leur salut par la fuite , furent taillés en pièces à coups de sabre par

les soldats du ras, puis laissés dans les rues sans qu’il fût permis de leur donner la sépulture. Tant de cadavres attiraient par bandes les hyènes des montagnes voisines; et leurs rugissements , pendant la nuit , semblaient encore moins effrayants que ne l'étaient, pendant le jour, les cris d'une multitude ivre de sang et de carnage.

De si affreuses représailles ne restèrent pas impunies. Les chefs gallas assemblèrent de nouveau leurs soldats ; on combattit encore, et cette fois le nombre l'emporta sur les talents militaires de Michaël. Vainqueurs a leur tour, les rebelles s’emparèrent de la personne de l'empereur, auquel ils laissèrent cependant sa couronne; et au milieu de ces changements rapides, dont on ne pouvait prévoir l’issue, le voyageur écossais, qui regardait sa mission comme remplie depuis qu’il avait heureusement termine l'ex|>edition du Bahr-el-Azrak , reprit, par la Nubie et l'Égypte , la route de l'Europe.

Parmi les nombreux renseignements dont nous sommes redevables a Bruce, nous ne devons point oublier des notes curieuses sur les tribus nègres qui habitent quelques contrées dépendantes de l’Abyssinie. Ces peuplades, qui portent en Ethiopie le nom générique de Schangallas, pourraient être identifiées avec ces habitants de la Troglodytique dont nous parlent Pline et Strabon : elles occupent, au sud du Tigré, les plaines qui séparent le plateau abyssin du Sennaar, et leurs habitudes rappellent encore les noms que leur avaient imposés les Grecs. En effet, demeurant dans des contrées basses et humides où les plantes alimentaires seraient tour à tour brûlées par le soleil ou noyées par les pluies, elles se nourrissent du produit ae leur chasse, poursuivant l'autruche et l'éléphant , souvent même n’avant d'autre aliment que des sauterelles bouillies d'abord, nuis ensuite séchées au soleil afin qu'elles puissent se cqnserver long-temps. Voilà bien les éîéphantophages , les strouthophaçes , les acridophages d’Artémidore d Eplièse • 3.

I/UKIVERS.

ou d’Agatharchide de Cnidus. Mais au milieu de l'obscurité que présente le système géographique «les anciens , obscurité que le grand nombre des commentateurs a rendue peut-être encore plus profonde [jour l’Afrique que pour le reste du monde , il serait bien téméraire de vouloir assigner des limites à des tribus errantes , ou une position à des lieux de campement que chaque jour voyait naître pour disparaître aussitôt.

Les Schangailas, qui se répandent pendant l'été dans les plaines situées entre le Tacazé et le Mareb, n’y ont d'autre asile que les arbres des forêts. Rien de plus pittoresque que leurs demeures : les Branches inférieures de l'arbre qu'ils ont choisi sont dépouillées de leurs rameaux , puis courbées par force et ramenées de tous côtés vers la terre, dans laquelle est implantée leur extrémité. Couvertes ensuite avec des peaux d'animaux sauvages , elles présentent une espèce de pavillon dont le centre est occupé par le tronc de l’arbre qui ombrage de son large sommet cette retraite improvisée.

C’est à l'abri de ces agrestes édifices que les Schangailas passent la belle saison, et les nombreux animaux qui peuplent ces solitudes deviennent la proie de leur courage ou de leur adresse. Quand les pluies du tropique inondent le bas pays, leurs retraites cessent d’être habitables : ils se retirent alors dans des cavernes qu’ils se sont creusées au fond des montagnes , et redeviennent ainsi les Troglodytes des vieux récits de la Grèce.

N’ayant pour exister que les produits de leur chasse , les Schangailas sont dès l’enfance d’habiles archers ; leurs arcs ont une grandeur et une élasticité extraordinaires. A chaque pièce de gibier tombée sous leurs coups , ils entourent leurarme d’une bandelette étroite prise dans la peau de l’animal qu’ils viennent d’abattre, et lorsque l’are est entièrement recouvert de ces anneaux, il se roidit au point qu’il devient impossible de s’en servir et que le chasseur doit l'abandonner pour en prendre un autre. Quelle que soit ia cause

de cet usage , M. Bruce a voulu jr trouver un motif pour identifier les Schangailas avec les Éthiopiens Macrobiens d’Hérodote. Suivant le voyageur écossais , l’arc envoyé par le roi des Macrobiens à Cambyse auraitété une de ces armes devenues" des trophées inutiles, et les Éthiopiens eux-mêines auraient été aussi inhabiles à le courber que les Perses qui l’essayèrent en vain. Nous avons dit, en parlant de l’expédition de Cambyse dans ces contrées , quelles étaient lés differentes opinions emises ar plusieurs savtfnts sur les Macroiens : ce serait folie que de vouloir s’appesantir davantage sur un récit qui n'a peut-être d’autre fondement riu’une de ces traditions poétiques si clieres aux Hellenes.

Bien qu'habiles à la chasse et ne craignant pas d'aller attaquer dans leurs retraites l'éléphant et le rhinocéros , les Schangailas , sans autres armes que leurs flèches et divisés en tribus peu nombreuses, sont le plus souvent incapables de résister aux Abyssins. Quelquefois ils ont fait , à la faveur des dissensions qui troublèrent l’Abyssinie , des excursions dans ces contrées, mais la plupart du temps , traqués par les gouverneurs des provinces voisines du pays qu’ils habitent, ils sont pris et "réduits en esclavage. Vigoureux et dociles , leur possession est une richesse pour les Abyssins; aussi ces malheureuses tribus , vouées pendant la belle saison aux chances d’une captivité qui ne se termine plus qu’avec leur vie, n’ont de sécurité que lorsque, enferméesdans leurs cavernes, elles se voient protégées par les torrents d’eau qui dans l’hiver s'élancent de leurs montagnes et les enserrent de leurs flots rapides.

C’est en 1771 que M. Bruce quitta l’Abyssinie, et ce n’est plus qu’en 1805 que M. Sait, qui avait accompagné lord Yalentia dans l’Inde , fit dans le Tigré une excursion nouvelle pendant laquelle il réunit de nombreux doeumentssur les événements survenus dans ce pays. Le ras Michaël, protecteur de Bruce, n’avait pu ressaisir le pouvoir que lui avaient arrache les chefs gallas

glel

ABYSSINIE

tr

lignés contre lui, et, retiré dans son ouvernement, il y avait encore vécu e longues années. Plusieurs empereurs s’étaient succédé sur le trône ; mais la possession de la couronne n’offrait plus qu’un vain titre, et le ras ou premier ministre, bien que choisi parmi les plus braves guerriers, ne pouvait plus réunir les tractions d'un état qui , depuis l'invasion des Gallas, «'offrait rien de cette homogénéité qui fait la durée des empires. Le ras Welled Selassé était, à l’arrivée de M. Sait, gouverneur du Tigré , et en quittant l'Abyssinie après un court séjour, le voyageur laissa près de ce ras un matelot nommé Pearce, qui, avant déserté son bâtiment, aimait mieux se faire une nouvelle patrie que de courir à son retour les chances d’une punition rigoureuse. Cinq ans plus tara , lorsque M. Sait, envoyé nar le gouvernement anglais pour tàcner d’établir avec l’Abyssinie des relations de commerce, revint débarquer à Massouah, Pearce lui fut d'une extrême utilité par la connaissance qu’il avait acquise et du langage et des mœurs du pays.

La carrière de ce marin au milieu d’un peuple si étranger à ses habitudes avait été tout-à-tait aventureuse.

Sa franchise , son indépendance lui avaient aliéné plus d’une fois l’amitié de Welled Selassé; mais le courage qu’il avait montré dans toutes les occasions périlleuses avait toujours fini par triompher des ressentiments du chef. A la suite d’une de leurs nombreuses querelles, Pearce, quittant la ville d’Antalo, habitée par le ras, s’avança vers le midi, suivi seulement de deux domestiques, et parvint jusqu’aux sourcesdu Tacazé, situées dans la province du Lasta : traversant, tantôt des tribus gallas , tantôt des tribus nègres dont il savait se concilier l’appui, il se préparait à passer à Gondar, quand il apprit que Welled Selassé était sur le point d'être attaqué par les Gallas, déjà parvenus aux environs d’Antalo. A cette nouvelle, son attachement pour le ras se réveille, toutes les querelles sont oubliées , il presse sa marche et arrive bientôt auprès de

son ancien protecteur. En le voyant entrer dans sa demeure, le ras fit paraître une grande joie et dit aux chefs qui l’entouraient : « Voyez cet étran- <> ger; je l’ai traité peut-être avec trop « ue dureté et il m'a quitté très-irrité « contre moi : aujourd'hui je suis serré « de près par mes ennemis; plusieurs « de mes amis m’abandonnent, et lui " revient combattre à mes côtés. »

Quelques jours après l’arrivée de M. Pearce, le ras marcha contre l’ennemi. Toutes ses forces rassemblées montaient à près de 30,000 hommes , armi lesquels on comptait 8,000 solats armés de fusils à mèche. Depuis long-temps on n’avait pas vu d’armée si formidable; mais il fallait repousser un chef des Gallas renommé par sa valeur et qui commandait a 40,000 soldats. La bataille fut terrible : Pearce fit des prodiges de courage : Welled elassé se jeta lui-même au milieu des ennemis, et sa témérité décida la victoire. Les Gallas , mis en déroute et vivement poursuivis, firent de si grandes pertes , que le lendemain on apporta aux pieds du ras prèsdedeux mille de ces trophées barbares que les Abyssins enlèvent aux corps des ennemis tués dans le combat (*). La paix fut la conséquence de cette victoire, et la bravoure qu’avait montrée M. Pearce le plaça à un tel degré de faveur auprès de Welled Selassé, qu’il n’eut plus dès lors aucune crainte de perdre jamais ses bonnes grâces.

C’est en 1810 , peu de temps après ces événements, que M. Sait revint pour la seconde fois en Abyssinie.

Pearce averti de son arrivée avait été, comme nous l'avons dit, le recevoir •à Massouah : tous deux passèrent le Taranta , portant avec eux les présents que le roi d’Angleterre envoyait à l'empereur. Le passage des montagnes fut pénible |>our nos voyageurs, comme il l'avait été pour Bruce , et

(*) L’usage çrticl auquel on fait ici allusion a depuis long-temps été observé ehe* les Caffres :

flirtons ttrtit ezeidunt pudenda, qum ex titrât* nrj» offtrunt. (Vide de Bry, de teffrorom militiè.)

L’UNIVERS

rr les Portugais avant lui; mais Sait, doué d’une imagination d’artiste et très-habile dessinateur, trouvait de grands dédommagements dans le spectacle imposant et varié que lui offraient souvent ces contrées pittoresques. Quand, vers le soir, le moment de la halte était venu ( voy. la p/. 7 ), quand les Abyssins de l'escorte, drapés avec élégance dans leurs vêtements légers, faisaient entendre le chant harmonieux de leur courte prière (Jésus, pardonnez-nous), un sentiment inexprimable d'indépendance et de bonheur s'emparait du voyageur anglais. Ces masses sombres de rochers à demi éclairées car les derniers rayons du soleil , puis bientôt les reflets mobiles projetés par les feux allumés pour les besoins ou in sûreté de la caravane, et ces chants dans le désert , et ce silence qui succédait aux chants, tout faisait naître dans l'aine de l’artiste des impressions douces et profondes qui compensent bien des dangers.

Arrivé à Chelicut, demeure actuelle du ras, M. Sait y fut reçu par lui avec uqe extrême bienveillance. Ce chef ,

Îietit de taille et d'une apparence déicate , avait cependant conquis par son courage et ses succès à la guerre, le poste important qu'il occupait. Gouverneur de toutes les provinces situées à l'orient du Tacazé, il avait, de concert avec Gouxo, gouverneur du Godjam , placé sur le trône le simulacre d'empereur qui , sous le nom d'Avto Égouala, régnait alors à Gondar. Depuis long-temps , comme nous l’avons ait , ces monarques sans richesses , sans dignité, sans influence, laissaient aux ras tous les devoirs de la royauté. Ces chefs suprêmes sont, par le fait , investisde tous les pouvoirs. Punition des crimes, jugement des contestations, recouvrement des impôts , voilà leurs obligations pendant la paix ; combattre toujours en personne, concevoir des plans et les exécuter à la tête de leurs soldats , tels sont leurs devoirs en temps de guerre. La force d’esprit, l’activité deWelled Selassé suffisaient à tout : il savait combattre, il savait

punir, et, ce qui est plus rare dans ce pays, il savait pardonner : jamais on n'â eu à lui reprocher ces actes de cruauté et de vengeance qui déshonoraient les grandes qualités du ras Michael. Apres quelques semaines de séjour à la cour du ras, M. Sait vit qu'il lui était impossible de se rendre à Gondar. Le chef Gouxo et AN elled Selassé, après avoir été amis pendant quelque temps , s’étaient brouillés à la suite de querelles religieuses, et leur rupture avait de nouveau plongé l’Abyssinie dans toutes les horreurs de la guerre civile. Obligé de renoncer à ce qui était la cause première de son voyage, l’envoyé du roi d’Angleterre, après une courte excursion sur les bords du Tacazé, reprit la route de Massouah, laissant entre les mains du ras, et les présents destinés au monarque abyssin , et les intérêts de sa mission pour laquelle l'état précaire de l'empire ne laissait guère ae chances favorables.

M. Pearcc, cependant, persista à demeurer en Abyssinie, et l'un des Anglais qui avaient accompagné Sait, M. Collin, résolut aussi, au grand contentement du ras, de rester dans ces contrées. Nous devons à leur séjour le récit des événements postérieurs au départ de M. Sait. Leurs rapports nous montrent l’Abyssinie toujours en proie à cette division des pouvoirs si fatale à son rejios : les empereurs se succédaient rapidement sur le trône, suivant que tel ou tel chef, prenant un ascendant momentané, favorisait les prétentions du descendant de la famille impériale qu'il croyait le plus dévoué à ses intérêts. Au mois de mai 18 IG, tVelled Selassé mourut, et sa mort, qui devait entraîner des collisions nouvelles , fut cachée avec le plus grand soin.

Ses amis imposaient silence à leurs regrets, si bruyants dans le pays à la mort d'un grand personnage; sa famille étouffait ses sanglots ; on menaçait les faibles femmes qui ne pouvaient maîtriser leur douleur; puis, un soir, le corps du ras fut enlevé par-dessus les murailles du jardin, avec toutes

ABYSSINIE

les précautions de cens qui auraient commis un vol , et déposé dans le tombeau de son frère, dont on avait enlevé les ossements pour lui faire place.

On ne parvint, malgré cela, qu’à retarder les sanglantes querelles qui s’élevèrent aussitôt que l’événement ne put plus être caché. Le gouvernement nu Tigré était une succession trop belle pour ne point éveiller l'ambition des prétendants. Deux années de Juttes et de combats se passèrent avant qu’un des rivaux eût pu se saisir du pouvoir; mais entin, Sabagadis, jeune homme rempli de bravoure et d’intelligence, dont SI. Sait, pendant son séjour , avait prevu l’élévation et les succès, triompha de ses compétiteurs. Nous retrouvons son nom dans les nouvelles les plus récentes que nous ayons de l’Abyssinie : ces nouvelles ont été apportées à l’Europe par NI. Samuel Gobât, du canton de Berne, envoyé par la Société épiscopale d’Angleterre pour prêcher l’Évangile en Éthiopie.

Tous les efforts faits jusqu’à présent pour changer le culte des Ab\ ssins, avaient été tentés par les catholiques; une circonstance fortuite détermina la Société biblique britannique à tourner ses efforts vers ces contrées. Le v iceconsul français au Caire ayant eu l’idée de faire traduire le Nouveau- Testament en langue ainharique, par un Abyssin fort instruit, qui employa dix ans à cette œuvre, son précieux manuscrit fut acheté par la Société des missions anglicanes, puis imprimé à Londres. On conçut aussitôt dans cette ville le désir d’envoyer en Abyssinie des missionnaires qui pussent répandre parmi les Abyssins les exemplaires du divin livre et sa belle morale. Samuel Gobât et Christian Kugler du Wurtemberg furent appelés a cette honorable mission. Arrivés au Caire en 1826, ils attendirent , pendant plus de trois ans, qu’un intervalle aux longues dissensions qui déchiraient l’Abyssinie leur permit d’y pénétrer, et, "partis eiiliu du Caire "le 22 octobre 1829, ils arrivèrent à Massouah le 18 décem-

bre de la même année. Quelques semaines après, ils étaient dans le Tigré, où Sabagadis leur lit une réception des plus honorables. Là ils se séparèrent : kugler, qui savait la langue du Tigré , resta dans le pays, pour s’y livrer à la prédication , tandis que le missionnaire Gobât, qui parlait l’amharique avec une extrême facilité, résolut de se rendre à Gondar.

M. Gobât trouva dans cette capitale un roi du nom de Guigar, autrefois moine, et monté sur le trône à la mort de son frère Joas. Ce monarque , âgé de quatre-vingt-six ans, habitait une petite maison ronde, bâtie sur les ruines du palais que les Portugais avaient éleve. Ces ruines sont encore^ en fait d'édilice,ceque M. Gobât a vu de mieux en Abyssinie : trois salles et quelques petites chambres sont en assez bon état; mais le désordre de leur ameublement indique que depuis long-temps elles n’ont pas été habitées. Le roi n'occupait qu’une seule chambre, divisée en deux par un rideau blanc. Il avait toutefois une telle idee de sa demeure, qu’il demanda un jour à M. Gobât s’il avait jamais vu une maison aussi splendide; et la réponse affirmative du missionnaire lui causa beaucoup d’étonnement. Ce malheureux prince n’avait aucune espèce d’autorité , même dans la ville; Gondar était en proie à toutes les fureurs de l’anarchie ; on se battait souvent dans les rues, et le peuple se réfugiait alors dans les églises, dont , en général , on respecte l’enceinte.

M. Gobât considère l’Abyssinie comme pouvant être divisée maintenant, sous le rapport politique, en trois états principaux : le Schoa, l’Amhara, comprenant toutes les provinces à l’ouest du Tarazé, et le Tigré. Le Schoa obéit à Sehla-Selassé, qui compte déjà dix-huit ans de règne, et dont les ancêtres ont conservé, depuis sept générations, le gouvernement de cette province , ou , pour mieux dire, de ce royaume. Sage dans le conseil , brave à la guerre, Sehla- Selassé a beaucoup étendu, au sud

L’UNIVERS

et à l'ouest , les limites de son gouvernement , et les Gnllas qu’il a conquis ont presque tous embrassé le christianisme. Mais, si cet heureux monarque a quelque chose de la sagesse au roi Salomon , père du fondateur de la monarchie abyssinienne, il paraît, d’après M. Gobât, que ce n’est pas là sa seule ressemblance avec le roi juif : il partage aussi son amour pour les femmes, et cinq cents concubines habitent le palais du prince de Schoa. L’Amhara avait, en 1830,

Sour gouverneur, Marié, fils de Gouxo ont parle M. Sait dans sa relation.

Sabagadis était chef du Tigré. Toutefois , on se tromperait en croyant que chacun de ces trois états forme un pouvoir unique. La plupart des gouverneurs de district, différents de race , de moeurs et de langage , affectent une indépendance complète , et les chefs sont souvent hors d'état d'exiger, par la force désarmes, l’obéissance qu'on leur refuse. Lejeune Oubié, entre autres, gouverneur du Samen, avait acquis, par ses talents militaires, bien qu’il dépendit du gouverneur de l’Ainhara, une influence qui l’égalait aux trois puissances principales. On conçoit qu’au milieu d’éléments si dissemblables, un vovagedevient un problème difficile à résoudre : à tous les instants le voyageur peut être arrêté dans sa marche et pillé ; la protection du chef suprême ne lui sufiitpas, le plus souvent elle est méconnue, et les exactions se renouvellent aux limites de chaque village.

Il fallut le zèle évangélique de M. Gobât pour affronter de tels obstacles, et sa patience pour les franchir. On est heureux de voir tant de dévouement dans un but si louable. Seulement, il serait à désirer que, dans le coup d’oeil rapide jeté par M. Gobât sur l’histoire de l’Abyssinie, il eût rendu plus de justice aux motifs qui guidèrent , dans le même pays , les missionnaires catholiques. Quelques-uns d’entre eux, sans doute, ont causé bien du mal par une ambition indigne de leur caractère; mais il en est beaucoup aussi qui n’attendaient de leurs

travaux d’autre récompense que de sauver quelques aines ue ce qu'ils appelaient l’hérésie, et qui ont fait le sacrifice de leur vie à cette noble cause. Après cinq ou six mois de séjour à Gondar, séjour pendant lequel il a pu concevoir quelques espérances flatteuses pour le succès de sa mission, M. Gobât revint à Adowa, dans le Tigré, et, au commencement de l’année 1831, il apprit que Sabagadis, ouverneur de cette province, venait 'être pris et décapite par les Gallas, dans une bataille ou le ras Marié avait péri. Os événements plongèrent de nouveau tout le pays dans une anarchie complété. Pendant deux années encore, M. Gobât resta dans le Tigré, et il fut témoin des luttes auxquelles se livrèrent Oubié et les fils de Sabagadis,

Îiour recueillir l’héritage de ce prince. Vun autre côté , à Marié , gouverneur de l’Amhara, avait succédé Dori, son frère; puis, à celui-ci, mort peu de mois après. Ali Marié, petit-fils de Gouxo. Dès que ce dernier eut pris le titre de ras, il détrôna Guigar, et le remplaça par un empereur du nom de Joas, qui, un an après, fut obligé de ceder le trône à Guebra-Christos , auquel succéda bientôt encore un autre souverain, dontM. Gobât, lors de son départ, ignorait même le nom.

Comme pour mettre le comble aux malheurs inséparables de ces dissentions continuelles , un de ces innombrables essaims de sauterelles, qui amènent la famine à leur suite, vint fondre sur le Tigré, et ravager ses campagnes. Le missionnaire évangélique n’èmploya pas contre elles les mêmes armes quele P. Alvarez; mais il fait un récit animé de leur passage. Il était enfermé chez lui , lorsqu’il entendit tout à coup un bruit semblable à celui d’une grêle qui tomberait à quelque distance. Il sortit à l'instant, et fut surpris de voir la lumière du soleil comme obscurcie; les sauterelles remplissaient l’air, et ce n’était encore que l’avantgarde. Bientôt, du côté du nord, on vit s’élever de terre comme un faible nuage; puis, cette espèce de vapeur, devenant un brouillard épais , produi-

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sit une obscurité si grande, nue les gens du pays eux-mêmes avaient peine a croire qu’elle pût être causée par les sauterelles.Quelques instants après, il n’y avait plus moyen d’en douter :

on en était entouré de manière à ne point distinguer autre chose. Elles taisaient un" bruit semblable à celui de la mer après un orage; et si un enfant s’éloignait de quelques pas dans les champs, il s'élevait un tel tourbillon autour de lui , qu'il disparaissait comme sous un voile. Ce fléau, si terrible pour les provinces orientales, parait être beaucoup plus rare au-delà du Tacazé. Désespérant, au milieu des calamités de toute espèce qui affligeaient ces malheureuses contrées, de pouvoir accomplir sa mission évangél que, et ayant perdu d'ailleurs le compagnon de ses travaux, M. Kuler, mort à Adowa , M. Gobât résolut e repasser en Europe, pour v chercher d'autres apôtres de la toi qui pussent l’aider à accomplir son œuvre, qu’il est loin de regarder comme impossible. Peu de temps avant son départ, il avait rencontre M. Ruppel, de Francfort, qui se rendait dans les provinces méridionales de l'empire, et dont les remarques précieuses sur la Nubie nous font désirer ardemment les documents nombreux que son séjour dans les parties les moins connues de l’Abyssinie l’aura mis à même de recueillit1;

Nous avons essayé de tracer une esquisse rapide de l'histoire des Abyssins depuis les premiers temps historiques jusqu'à nos jours; nous avons appelé l’attention sur les voyaeurs courageux auxquels nous devons, epuis la tin du 17' siècle, nos connaissances sur ces contrées : avant de terminer, occupons-nous quelques instants de l'état religieux de ces peuples, de quelques details sur leurs mœurs et leurs usages. L’examen des croyances de l'Abyssinie pourrait amener à y reconnaître cinq religions :

le christianisme, l'islamisme, le judaïsme , des restes de sabéisme , et des traces de fétichisme, ou culte des idoles. Comme le christianisme est la

religion de l’état et de la grande majorité de la population; comme, en même temps, il se montre là différent de ce qu'il est dans beaucoup d’autres contrées , ce sera de lui seulement, que nous aurons à nous occuper. Nous avons déjà vu quelle avait été l’époque à laquelle l'église d’Abvssinie s’était séparée de l’église orthodoxe, et le point de dogme qui avait occasioné cette séparation. Les trois conciles œcuméniques sont les seuls que reconnaissent les Abyssins, et ils n’admettent en Jésus-Christ qu’une seule nature, la nature divine, qui a été incarnée ou unie à la nature humaine par l'onction du Saint-Esprit; encore les manières différentes dont ils expliquent cette onction ont-elles produit parmi eux trois sectes dont les éternelles disputes sont entrées plus d’une fois pour beaucoup dans leurs dissentions politiques.

Excepté dans les cas urgents, tels qu’une maladie dangereuse, les garçons ne sont baptisés que quarante jours , et les filles quatre-vingts jours après leur naissance. Le baptême est donné par immersion ; puis on fait au néophyte des onctions avec une espèce de saint chrême appelé Mc rom; ensuite on le revêt d’une pièce de coton toute neuve; on lui passe au cou un cordon de soie bleu , et on lui donne la communion. Lorsque les Portugais vinrent en Abyssinie, ils crurent que les Abyssins renouvelaient tous les ans’ leur baptême.

Cette erreur de leur part prit sa source dans une cérémonie que les Abyssins accomplissent, chaque année, en commémoration du bapteme de Jésus- Christ. Bruce en a été témoin auprès d’Adowa. La veille de l’Épiphanie, on avait dressé trois tentes sur les bords de la rivière qui coule auprès de la ville; à minuit elles furent occupées par les prêtres et les moines;

fuis , dès que les premières lueurs de aurore annoncèrent la fête, tous les membres du clergé, revêtus de leurs habits sacerdotaux , suivis d’une foule de peuple , et précédés de trois grandes croix en bois qu’on portait de-

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vant eux, s'approchèrent des rives du ileuve, où les croix furent plongées.

On remplit ensuite un vase d’eau puisée dans la rivière, dont on se servit pour arroser le gouverneur et les principaux de la ville. Ensuite deux ou trois cents jeunes gens, ayant le titre de diacres, entrèrent dans l'eau, n’ayant pour tout vêtement qu’une pièce d’étoffe blanrhe qui leur ceignait les reins; et tous les assistants , qui s'étaient avancés sur la rive, furent arrosés par eux.

Les Abyssins communient sous les deux espèces : la consécration du pain et du vin est appelée chez eux inelawat ou changement. Il est difficile cependant de savoir, d'une manière bien certaine, s’ils croient ou non à la présence réelle. Lorsque M. Gobât les a interrogés à ce sujet, ils ont toujours répondu que la nature du pain et du vin n'était pas changée, niais que, cependant, ceux qui les recevaient avec foi, recevaient Jésus- Christ. La présence de cinq prêtres et diacres est nécessaire pour pouvoir donner la communion. Les chrétiens d’Abyssinie adressent de fréquentes prières à la Vierge et aux saints, dont les images tapissent leurs églises. Ces églises, pour la plupart d'une forme ronde et couvertes d'un toit conique en chaume, sont en général placées dans les positions les plus pittoresques, et entourées de grands arbres qui les couvrent et les abritent encore mieux que leur légère toiture, contre les rayons du soleil.

L’existence du purgatoire n’est point admise par les Abyssins; ils pensent que l’ame descend en enfer dès qu'elle a cessé d'animer le corps, et que, de temps en temps, l'archange Michel va chercher, pour les admettre dans le paradis, ceux que leurs bonnes actions, pendant leur vie terrestre , ou après leur mort, les expiations de leurs parents et des prêtres , ont rendus dignes de la clémence céleste.

Parmi les œuvres les plus méritantes, les Abyssins comptent les jeûnes et les abstinences, qu’ils observent avec une extrême rigueur : si on addi-

tionne tous les jours marqués chez eux par ces pieuses pratiques, on trouve qu’ils forment a peu près les deux tiers de l’année. Bien des coutumes judaïques sont mêlées au christianisme d'Ethiopie : d’abord , la circoncision des deux sexes , qu'on pratique ordinairement huit jours après la naissance; puis, l’abstinence de la viande de porc ou de sanglier, l’usage des sacrifices, des purification, et des ablutions; puis, enfin, l’espèc,; deculte rendu à une arche sainte , conservée avec le plus grand soin dans leurs temples.

Le clergé, très-nombreux en Éthiopie, peut se diviser en deux grandes fractions : les prêtres séculiers et les moines. I.es prêtres séculiers sont soumis à l’évêque, ou Abouna, que le patriarche d’Alexandrie leur envoie; le clergé régulier a pour supérieur un chef nommé PItchegué , dont l'influence est au moins égale à celle de l’Abouna. Les moines seuls font vœu de chasteté ; le mariage est permis aux autres ecclésiastiques. Tous les voyageurs européens ont été choqués de la légèreté avec laquelle on confère les ordres aux prêtres abyssins. L’examen auquel on les soumet consiste à s’assurer qu’ils savent lire; dès que cette condition est remplie, et qu ils ont donné à l' Abouna deux de ces morceaux de sel gemme qui servent de monnaie dans le pays, ifs reçoivent {'imposition des mains, et sont aptes à remplir toutes les fonctions de leur ministère. I ne des cérémonies que la religion catholique entoure de plus de pompe, comme pour mieux en taire comprendre la sainteté, le mariage, est en Abyssinie plutôt un contrat civil qu’un acte religieux, et souvent on se dispense de la bénédiction du prêtre. Une promesse mutuelle engage les deux époux, et la présence de quelques parents suffit pour donner à leurs serments le caractère d’une union durable. Après une journée passée en fêtes et en amusements de différentes espèces , parmi lesquels la . danse figure au premier rang , la jeune mariée est conduite à la maison de son

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époux, portée sur ses épaules, ou sur celles du plus robuste de ses amis.

Ces liens ne sont point indissolubles, et se dénouent avec la même facilité qu'on les a contractés, lin consentement mutuel sufiit pour pouvoir se séparer à l’amiable , et chercher dans un second engagement le bonheur qu'on n’avait pas trouvé dans le premier. Nous pouvons remarquer ici que, tout au contraire des usages de l’Orient, les femmes, en Abyssinie, ne sont sujettes à aucune espèce de contrainte, et jouissent même, parleurs talents ou leur beauté , d'une grande influence dans l’état social. Nous avons vu que, pendant la minorité des rois, les femmes ont, plus d’une fois, gouverné l’empire; et cette nullité politique et civile, dont la plupart des peuples de l’Asie et de l'Afrique ont trappe la compagne de l'homme, l'Abyssinie y a entièrement échappé.

.C'est, sans aucun doute, aux bienfaits du christianisme qu'elle doit l’affranchissement d’un sexe que les Islaniites ont condamné à l’esclavage, au prolit de leur jalousie, mais aux dépens de leur bonheur.

La religion des Abyssins est mêlée d’une foule de superstitions qu’ils ont probablement reçues de leurs voisins les Musulmans ou les idolâtres. 1 ne de ces superstitions , la plus enracinée chez eux, c'cst la crovance aux boudas ou sorciers. Tous les ouvriers qui travaillent le fer, tous les individus de eette tribu des Falaschas qui habitent les montagnes du Sanien, passent en Abyssinie pour avoir le sintilier pouvoir de se transformer en êtes feroces et de se livrer sous cette forme étrange à des courses vagabondes , ce que les paysans de quelquesunes de nos provinces de France, nui ont une croyance à peu près semblable, appellent courir le loup-garou. Les Abyssins citent en faveur de leur opinion le fait que l’on trouve souvent des hyènes ayant les oreilles percées, ou, cê qui est encore plus décisif, portant des {tendants d'oreilles. M.M. Pearce et Coflin, restés en Abyssinie après le départ de Sait , ont confirmé cette

assertion , et assurent avoir vu quelques-uns de res animaux pris ou tués avec l’ornement qui décelait, aux yeux des habitants du pays, leur métier de sorcier. Pour détruire le merveilleux d’une telle histoire appuyée d’un pareil témoignage, il nous suffira de citer l'opinion de M. Coflin à ce sujet.

Comme les gens auxquels on attribue un pouvoir surnaturel en tirent quelque profit par la crainte qu’ils inspirent et l'empressement avec lequel on se hâte de satisfaire à leurs demandes, M. Cotlin pense qu'ils ont imaginé démettre aux jeunes hyènes qu'ils parviennent à prendre dans des pièges, les ornements qu’ils portent euxmêmes; puis ils leur rendent la liberté, afin d’accréditer toujours davantage une opinion qui leur est utile.

On ne doit pas être étonné que les Abyssins, avec cette persuasion de la

fiuissanee des sorciers , attribuent à cur malveillance la plupart des maladies qu’ils éprouvent. Dès que quelqu'un est affecté d’une douleur ou d'un malaise , l'idée première c'est qu'il est la proie des boudas, et au lieu de combattre son affection par des remèdes empruntés à la médecine , ce sont des amulettes ou des talismans que l’on emploie pour opérer la guérison. Si le malade en revient , les amulettes l’ont sauvé; s’il en meurt, les boudas étaient trop habiles; mais la foi dans les talismans n'en reçoit pas la plus légère atteinte.

Une des idées les plus singulières qu’ait produite chez les Abyssins leur amour du merveilleux, c'est la persuasion intime qu’il existe une certaine maladie causée par la présence d’un génie malfaisant qu'on ne peut chasser que par la musique et la danse. Cette maladie, beaucoup plus commune chez les femmes que chez les hommes, commence par une fièvre violente, qui dégénère ensuite en un état de langueur auquel succomberait le malade si l’on n'employait pas à temps le traitement voulu. Par l'effet de la prostration des forces vitales , la parole s’altère au point de devenir une espèce de murmure que peuvent comprendre

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seulement ceux qui ont été dans le même état, et, à la moindre émotion, on pleure des larmes de 'Sang. Dés que ces symptômes ne laissent plus aucun douté sur la nature du mal, tous les parents s'assemblent et se cotisent pour subvenir aux frais du traitement. I,a première partie de la cure consiste à faire prendre au malheureux patient une certaine quantité de bains d’eau froide, qui fort souvent terminent le traitement et la maladie en le faisant passer de vie à trépas : s’il a le bonheur de résister, alors arrivent les joueurs de trompette, de tambour, de guitare, de tous les instruments connus des Abyssins, et la seconde partie du traitement commence.

M. Pearce avait un ami dont la femme fut attaquée de cette fâcheuse affection. Apres avoir langui trois mois , elle était arrivée à un tel état de dépérissement, que son mari résolut d’avoir recours a la danse et à la musique, malgré les frais énormes dans lesquels devait l’entraîner ce mode de guérison. Il fit donc avertir une bande de musiciens, et emprunta à toutes ses voisines leurs colliers , leurs anneaux , leurs bracelets, dont il chargea les bras , le cou et les jambes de la malade; car la toilette est encore un moyen curatif employé avec grand succès.

Le jour pris pour l’expérience , M. Pearce se rendit chez son ami pour être témoin d’une cure dont il doutait beaucoup; mais à peine la musique était-elle commencée, qu’il fut tout surpris de voir cette femme étendue sur un lit presque sans connaissance , remuer d'abord la tète , puis les bras et les épaules, et en moins d'un quart d’heure s'asseoir sur son séant. A mesure que les musiciens pressaient le mouvement , les effets devenaient plus marqués : bientôt elle sauta en bas de son lit et se mit à danser dans la chambre, en faisant des “Upds que le plus habile danseur du théâtre de Londres, dit M. Pearce, aurait grand’peine à imiter. Si les uiiisieiens fatigués ralentissaient un la mesure , elle donnait des si-

gnes évidents de malaise et d'impatience; mais s’ils redoublaient de force et de prestesse, elle paraissait comme ravie en extase et lançait des regards de feu, dont M. Pearce avait peine à supporter l’éclat. Le lendemain , conformément à la marche du traitement, on la mena sur la place publique, où on avait préparé quelques grandes jarres de boissons fermentées , destinées à exalter les forces des musiciens et de la malade. Là , elle recommença sa danse sauvage qu’elle variait de toutes les manières les plus bizarres , et ce violent exercice dura jusqu’à la fin du jour, sans autre repos que celui qui était nécessaire pour puiser dans les jarres une nouvelle vigueur. Au moment où le soleil se couchait à l'horizon, l’infatigable danseuse s’élança hors du cercle qui l'entourait, courut pendant quelques centaines de pas avec une rapidité sans égale et tomba sans connaissance. L’esprit malin était dompté, et dès lors la cure était complète. On reporta la malade chez elle , et lorsqu'elle revint à la vie, il ne restait en elle aucune trace de maladie de corps ni d’esprit.

malgré un exemple si concluant, M. Pearce continua à douter tout à la fois de l’existence du mal et de l’efflcacitédu remède. Quelque temps après, la femme qu’il avait épousée , ayant été attaquée des premiers symptômes de ce mal si coûteux à guérir, il crut qu’il n’y avait dans tout cela d’autre malin esprit que celui de sa femme, qui pouvait etre seduite par les parures , la boisson et la danse, qui forment le fond du traitement : en conséquence il résolut d’adopter un autre système.

Il eut soin d’éloigner tous les témoins, et ayant pris un grand fouet , il essaya si quelques coups, vigoureusement appliqués , auraient pouvoir suffisant pour déloger le hardi démon , et faire danser sa femme avec le même succès que l’aurait fait la musique. L’expérience ne réussit nullement; la pauvn femme tomba dans un état complet de léthargie, ses membres se roidirent, et ie mari repentant se hâta d’allei acheter des parures et envoya cher

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cher les musiciens, dont les talents

Eoduisirent l’effet accoutumé. Nous ssonsâ la sagacité du lecteur le soin de conclure si madame Pearce était réellement possédée, ou si son désir d’obtenir quelques bijoux était assez grand pour avoir résisté à la correction conjugale.

Il n’est pas besoin de dire, après avoir parlé de quelques-unes des superstitions des Abyssins , que les sciences sont chez eux dans un état bien peu avancé, et voisin d'une complète ignorance. Les Abyssins assez riches pour se passer des services de leurs enfants , les envoient dans des couvents pour y recevoir quelque instruction.

Là on leur montre à lire, puis ils apprennent par coeur l’évangile selon saint Jean , quelques épltres de saint Paul, des psaumes et des prières; ensuite si l’écolier se sent des dispositions et a des prétentions à devenir savant , il emploie quelques années à meubler sa mémoire du dictionnaire de la langue éthiopienne ; mais bien peu entreprennent ce grand travail , et bien moins encore parviennent à l'achever. La science du droit consiste chez eux en certaines règles pratiques que les juges , aidés par leur bon sens naturel , appliquent tant bien que mal, selon l'analogie des cas, dans les différentes affaires qui leur sont soumises. Nous avons vu tout à l’heure que des pratiques superstitieuses formaient une grande partie de leur médecine. Il faut y joindre cependant l’usage de quelques plantes dont le hasard leur a enseigne Inefficacité, et la cautérisation par le fer chaud, qui forme à elle seule tout l'ensemble de leurs connaissances chirurgicales. Si quelque épidémie éclate dans leurs villages, toute la population s’enfuit dans les montagnes pour éviter le fléau, et ne revient que long-temps après qu'il a cessé.

La littérature et les arts ne sont guère dans un état plus florissant que les sciences. Ils ne connaissent d’autres livres que l'Écriture sainte et quelques chroniques nationales dont nous avons extrait une partie de leur histoire. Leur poésie ne s'exerce que

sur des sujets religieux ou quelques événements tragiques dont ils consacrent le souvenir par des espèces d’élégies que récitent quelquefois les guerriers ou les voyageurs , pour charmer les ennuis d’une longue marche. Quant aux arts, la musique est chez eux ce

Ju’elle est chez presque tous les peules sauvages, au bruit et rien de plus : ils ont toutefois pour quelques chants religieux une mélodie plaintive qui n’est pas sans charme.

La peinture est chez les Abyssins un peu plus avancée que la musique :

aimant a décorer leurs chapelles d’images de saints , qui probablement leur sont d’abord venues des Grecs du Bas-Kmpire, ils ont depuis cherché à imiter ces modèles , et leurs essais, plus ou moins heureux, ont toujours conservé le même caractère. Quelquefois les peintres, fatigués de dessiner saint George ou saint Michel , cherclient à représenter quelques faits glorieux pour la nation , tels qu'une bataille où les Abyssins ont été vainqueurs. M. Sait,’ durant son séjour à Clielicut, vit chez le premier peintre du ras un tableau représentant deux cavaliers abyssins , combattant contre les G allas ’et les mettant en fuite (voy. pt. 12 ). Les couleurs en étaient extrêmement vives et tranchantes: le vert, le jaune, le rouge étaient apposés à côté l’un de l’autre sans être fondus par aucune demi -teinte. Lne autre singularité de l'art du dessin chez les Abyssins, c’est qu’ils représentent toujours les figures de face, à moins que le personnage ne soit un juif, auquel cas, au contraire, ils le peignent toujours de profil; usage dont M. Sait n’a pu découvrir la cause.

On pourrait presque mettre l’art dramatique au nombre des talents que les Abyssins cultivent avec le plus de succès ; du moins ils prennent le plus grand plaisir à voir un caractère qui offre quelque côté ridicule, représenté en charge par des espèces de bouffons, qui, au dire des voyageurs, ne manquent ni de naturel , ni de finesse.

Tantôt l’acteur imitera les manières simples et rampantes d’un ambitieux

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qui veut parvenir : il fait les saluts les plus profonds , parle à voix basse ; puis, feignant d’avoir reru du chef quelques encouragements*, il releve fépiue dorsale , s'approche , parle plus haut; et quand enfin il est censé avoir obtenu ce qu’il demande , rien de plus éclatant que la voix , rien de plus insolent que les maniérés du parvenu. Une autre fois l’acteur. représentera la jactance d’un chef peu renomme pour sa bravoure, la veille de la bataille. Il haranguese- soldats, parle de son courage, de son impatience d’en venir aux mains; puis, comme si l’on entendait les sons lointains du tambour, il change de langage: les ennemis sont peut-être bien nombreux, la prudence commanderait la retraite, tant de guerriers conliés à sa responsabilité lui font une loi de ne point exposer des vies si précieuses pour l'état. Enlin le bruit approchant, sa langue se glace, ses pieds s’agitent , ses mains tremblent, sa vue se trouble, et il linit par jeter son fusil pour s’enfuir à toutes jambes.

Les arts utiles sont peu cultivés chez les Abyssins : les produits de l'agriculture ou ceux de l’industrie sont en bien petit nombre, surtout quand on les compare aux ressources du sol.

Quelques espèces de céréales sont récoltées dans les champs , et les jardins qui entourent les habitations contiennent des légumes et des arbres à fruits. Quant a l’industrie manufacturière, elle se borne a quelques étoffes de coton, qui, comme le sel gemme qu'on va chercher dans des plaines , où il forme une couche épaisse , servent de monnaie courante dans le pays. Ou fabrique, en outre , des nattes , des tapis, des cuirs tannés, divers ustensiles en métal et une espèce de poterie recouverte d’un vernis noir, dont les formes ne sont pas sans élégance.

Chaque ville ou chaque canton a un marche qui se tient une fois par semaine ; il faut y acheter tout ce dont on a besoin pour huit jours. Quelquesuns de ces marchés, favorisés par une position centrale, offrent aux produits un débouché certain, et deviennent le

rendez-vous de tous ceux qui ont des affaires à traiter. Tel est relui de I)ebarec, que M. Gobât visita en se rendant à Gondar. 11 se tient tous les mercredis , et ces jours-là douze ou quinze cents habitants de Gondar s’y rendent en caravane pour y chercher du sel , qu’ils échangent contre leurs bestiaux ou leurs pièces de toile. Tant que le port de Massouah n'appartiendra pas à l'Abyssinie, tant que les deliles du Taranta seront fermes par des tribus insoumises, qui rançonneront a leur gre les voyageurs, le commerce extérieur sera absolument nul.

Avec si peu de ressources au dedans, et une impossibilité presque totale d’en tirer du dehors, les habitudes de la vie doivent être, chez les Abyssins, éloignées de toute espèce de luxe. Le costume des hommes se compose d’un caleçon léger, qui ne descend qu’aux genoux, d'une ceinture et d’un ample manteau d'etoffe blanche de coton ( voy. pi. 8). Les prêtres, ou les docteurs, se coiffent d'un bonnet ou d’un turban; les autres Abyssins n’ont, pour couvrir leur tète , que leur chevelure plate ou crépue, suivant les races différentes auxquelles ils appartiennent (*). Les femmes portent des robes flottantes, et s’enveloppent aussi d'une espece de manteau , quYlles drapent d une manière graeieuse.Celies

ni ont pour époux des chefs puissants,

éploient dans leur intérieur une dégante richesse (voy. pt. 9); assises sur des coussins moelleux, entourées d'esclaves, à demi voilées par les plis d’une mousseline transparente, elles reçoivent, avec une nonchalance affectée , les hommages des hommes que leur naissance ou leurs exploits ont rendus dignes d'étre admis en leur présence.

Les Abyssins sont très-bons cavaliers; la iegerete de leurs vêtements est parfaitement favorable à un exercice qui demande, par-dessus tout , la libre disposition des mouvements.

(*} Voyez la pl. n. Le portrait ri° r est relui d’un docteur, le porlnùt u° a celui d’un Galla ; les deux mures sont les portraits de deux chefs abyssins.

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Armés d’un léger bouclier ef d’une javeline , la tétc couverte d’une espèce de casque, ils manient leurs armes avec adresse, et sont toujours parfaitement maîtres de leur monture (voy.

pl. 6). Leur bride consiste en un mors turc et une simple têtière; une chaîne légère, travaillée avec soin, leurtient lieu de rênes. Leur selle se compose de deux pièces de bois minces liées ensemble par des courroies de cuir; elle a un pommeau élevé, une espèce de dossier, et est entièrement recouverte d’un maroquin rouge, qui se fabrique dans le pays. M. Sait a trouvé l’ensemble de leur harnais si différent de celui des Arabes, qu’il en fait un argument pour combattre l'opinion qui ferait dériver des coutumes de ce peuple celles des habitants de l’Abyssinie.

J. a cuisine des Abyssins est peu variée ; le poivre et les’ épices en lorment l’unique assaisonnement : gibier, volaille, boeuf ou mouton, la même sauce sert à tout : elle est d’un goût tellement relevé, qu'il est bien diflicile aux Européens ae s’y accoutumer. Dans les maisons aisées , quand on veut prendre un repas , on commence par couvrir la table de pains ronds et plats , laits avec la farine du teff, ou avec celle du blé; on apporte ensuite les viandes cuites; puis les convives s'asseyent a terre ( voy. pl.

10); des serviteurs préparent les bouchées , en entourant de petits morceaux de viande d’une mince enveloppe de pâte, et les portent à la bouche des convives, auxquels ils épargnent ainsi la peine de se servir eux-mêmes. Au dessert, on apporte de la chair crue, que chacun déchire à belles dents comme la plus succulente des friandises. On a reçu, avec une complète incrédulité,’ en Europe, le récit fait par Bruce, de repas où une pauvre vache était amenee à la porte de la salle du festin, et découpée toute vive, tandis que ses mugissements de douleur formaient un digne accompagnement à la galté des convives, qui dévoraient joyeux sa chair, dont les libres palpitaient encore. Cepen-

dant , MM. Sait et Pearce ont , en partie, confirmé cette barbare coutume, dont les exemples, heureusement, sont beauc nin plus rares, et les circonstances qui les accompagnent moins barbaresque ne l’avait fait croire le voyageur écossais.

Il semble, en admettant l’authenticitéde pareils faits, qu’on doive croire les Abyssins un peuple cruel; cependant ils* ne le sont point. Rarement à la guerre ils tuent un ennemi qu’ils ont l'espoir de prendre vivant; mais il est vrai qu’ils enlèvent aux morts ces horribles trophées auxquels nous avons déjà fait allusion. Le meurtre s’expie par le meurtre, et les parents du mort se chargent ordinairement d’exécuter la sentence. Si le coupable offre de se racheter par une somme d’argent, et que la famille de celui

3u’il a fait périr accepte ce mode 'expiation, il devient libre, et la vindicte publique n’a plus rien à exiger de lui. Lorsqu’un Abyssin a été accusé d’un délit, et qu’on est parvenu à l’arrêter, on n’emploie d’autres précautions pour le retenir que d'attacher son manteau à celui de la personne chargée de le conduire devant le juge. Presque jamais il n’arrive qu’il prenne la fuite en abandonnant son manteau; s'il agissait ainsi, il s’avouerait coupable , et la première fois qu’on parviendrait à l’arrêter de nouveau , il serait puni sans même être soumis d’abord a un jugement.

Les Abyssins qui, dans les temps de troublé et d’anarchie, dépouillent sans scrupule les voyageurs , et quelquefois même pillent des villages entiers, pensent cependant que le larcin est une action des plus honteuses; et comme d'ailleurs il est puni chez eux d’une manière très-sévère, les exemples en sont rares. Une vertu commune parmi eux , et qui peut leur faire pardonner bien des défauts, c’est l’hospitalité : jamais un voyageur ne s’inquiète de son gîte ; quand au soir il arrive dans un village, on lui évite jusqu’à la peine de demander un abri ; la première personne qui le rencontre , l'invite à venir habiter sa

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maison, et, pour ce jour-là , la famille de son hôte est devenue la sienne, n faut ajouter pourtant que, sur les routes frequentees par des caravanes, la même simplicité de moeurs n'existe plus ; et que le contact des étrangers a apporté avec lui l’avidité et la méfiance.

Doués d’une (grande vivacité, les , Abyssins se mettent facilement en -jAJÏ7’ colere, mais iis s'apaisent aussi facilement. Quelquefois, dans le Tigré, les querelles dégénèrent en batailles. Dans l’Amhara, au contraire, on n’a garde d’aller jusque-là, car le battu a droit à une forte amende. On est souvent tout étonné de voir une rixe violente, qui semblerait devoir engendrer des haines implacables, se terminer au bout d’un quart d’heure . par une complète réconciliation. La manière dont on la cimente est singulière. Celui qui a eu les premiers torts baisse la tête, prend une grosse pierre qu'il se pose sur le cou , et , dans cette humble posture , s’avançant vers son adversaire, il lui demande le pardon de sa faute. Celui-ci prend la pierre, en lui disant : « Que Dieu vous pardonne! » et, courbant la tête à son tour sous cette espèce de joug , il implore aussi l’oubli du passé.

Non moins généreux que lui , son rival lui pardonne et enlève la pierre qu'il remet à sa place. M. Gobât , auquel nous empruntons ces détails, vit un jour revenir deux de ses domestiques qui cherchaient en vain , depuis deux heures, un mouton qu’ils avaient perdu. Chacun d’eux portait sur son cou une pierre d’au moins quatrevingts livres, et , se traînant sur leurs mains et leurs genoux, ils vinrent 4 jusqu’aux piedsde leur maître , le priant

de les battre sévèrement , comme - preuve qu’il leur pardonnait ainsi qu'un père à ses enfants, après qu’il les a châtiés. M. Gobât leur pardonna et ne les battit point.

Malgré les marques d’humilité que ,

pour une faute légère, donnèrent en cette occasion les domestiques de M. Gobât, il parait que les Abyssins se montrent rarement sévères envers les grns qui les servent , mais les traitent au contraire comme faisant partie de la famille. Dans les ménages peu aisés, ce sont les enfants qui servent de domestiques : les jeunes garçons gardent les troupeaux, les filles s'occupent des détails du ménage et vont puiser l’eau du* torrent , ou chercher au bois dan3 la montagne. Arrivés à l’âge de dix-sept ou dix-huit ans , les jeunes gens se marient et se livrent, pour leur propre compte, aux travaux de l’agriculture. Dans ces derniers temps de guerres continuelles, presque tous les hommes, renonçant à la profession de laboureur, s’engageaient comme soldats au service des chefs dont les querelles divisaient l’empire.

Nous terminerons ici les notions , encore incomplètes, que l’état actuel de nos connaissances sur ces contrées nous a permis de recueillir. Tout annonce que bientôt ces connaissances vont s’augmenter de documents nouveaux. Les missionnaires anglais sont, retournés en Abyssinie; M. Ituppel décrit les nombreux échantillons recueillis pendant son séjour, et les sciences naturelles s'enrichiront de ses dé-|" couvertes. Un doit désirer avec ardeur' tous les renseignements qui feront | mieux connaître cette vieille terre de l’Éthiopie. Les poètes et les philosophes de la Grèce la regardaient comme le berceau de tous les arts, et, du moins, ses? progrès se sont liés d’une manière intime à cette lueur de civilisation que les hommes de l’ancien temps ont vue poindre à l’Orient, pour ensuite éclairer l’univers. Aujourd’hui que l’Occident reflète, à son tour, sur toutes les contrées du globe , ses torrents de lumière, on aime à ranimer les cendres restées seules au foyer où , pendant tant de siècles, s’est allumé le flambeau de l’iiistoire.

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