VUM ME ESSE ADHUC NEC CREDO, NEC GAUDEO
Pour Quintilien les sentiments que Sénèque fait exprimer au prince ne sont pas sincères; ils sont feints et calculés; pour lui Agrippine a été tuée, et il dit après le meurtre de sa mère occisÀ matre; mais il fait voir tous les soins, tout l'art que déploie Sénèque pour qu'aucun soupçon ne puisse atteindre Néron. Le message en effet montrait, nous apprend il, que l'amour, le respect, l'estime étaient les sentiments que le prince avait eus et n'avait cessé d'avoir pour sa mère ; et comme la haine, ni l'intérêt n'avaient pu de la sorte être le mobile du crime , on n'en pouvait supposer aucun : or pas d'intérêt à le commettre, pas de crime possible.
Quintilien fait remarquer la répétition de la même idée, de l'idée principale sous deux nuances ou plutôt sous deux aspects différents; car on ne peut pas se croire sauvé d'un danger sans se réjouir, ni se réjouir sans y croire. Par ce redoublement heureusement varié, l'attention est captivée et maintenue sans fatigue sur la même pensée, sur celle dont on veut persuader.
Ainsi au témoignage de Quintilien, loin d'avoir adressé au Sénat un réquisitoire contre la mémoire d' Agrippine, Néron par la plume de Sénèque se bornait à dire que les rapports des gens à son service affirmaient qu'elle avait tenté de 16 faire assassiner, mais que, pour lui, il ne pouvait se résoudre encore à croire à la culpabilete de sa mère et se considérer
comme heureusement échappé à la mort; il accentuait intentionnellement sur cette pensée.
Il y a plus. Dans ce même chapitre Quintilien cite aussi un fragment d'une lettre adressée de la Gaule à Néron, à l'occasion de la mort d'Agrippine, et dans laquelle, l'auteur, Africanus s'exprime ainsi: Tes Gaules te supplient, César, de supporter courageusement ta fortune. Rogant te, Gœsa.r, Qalliœ tuœ ut felicitatem tuam fo7iiter feras.
Nous ne savons guères quel était cet Africanus. Il y avait une puissante famille de ce nom qui possédait de grands domaines dans la Saintonge ^). Il y eut un ^) Sextus Africanus qui fit partie de la commission chargée du recensement des Gaules. C'est probablement celui-là qui exerçait alors quelque charge importante au delà des Alpes.
Quoi qu'il en soit de la qualité du personnage, il était un de ceux dont les adresses au Prince étaient rendues publiques pour montrer à tous le dévouement et l'appui qu'il trouvait dans les gouverneurs et dans les populations des provinces placées sous son autorité directe. Les Gaules étaient dans ce cas, Galliœ tuœ. Il n'y a rien de nouveau sous le soleil , et les anciennes pratiques gouvernementales des romains , sont les mêmes encore aujourd'hui. Quelle différence y a-til entre la lettre d'Afiicanus et une adresse de président de cour ou de commandant militaire à l'occasion de quelque attentat contre un de nos souverains modernes ou un président de république? aucune. Et comme nous voyons les auteurs des adresses avoir soin de n'exprimer que des idées et des sentiments en harmonie parfaite avec les désirs de ceux qui ont le pouvoir en mains, nous pouvons être persuadés que la lettre d'Africanus n'a été qu'une réponse au
1) Tacite A. VI. 7. 2) A. XIV. 46.
message après sa publication dans les provinces, que sa paraphrase obligée.
Ainsi Quintilien, on le voit, inflige un démenti formel à Tacite au sujet du contenu du message de Sénôque au Sénat ; et il nous faut prendre parti ou pour l'historien ou pour le professeur d'éloquence.
Nous n'hésitons pas à nous ranger du côté de Quintilien.
En premier lieu, il était tout aussi bien placé que Tacite pour connaître la teneur de la lettre, et il s'adressait à un public à même de contrôler ses assertions. Le fait seul de la citer, d'en parler comme d'un chef d'œuvre d'art littéraire nous donne la conviction que cette lettre était généralement connue et jugée telle ; car Quintihen , nous le verrons , n'était pas un homme à chercher quelque partie ignorée des œuvres de Sénèque pour en faire ressortir le mérite. A notre avis cette citation marque au contraire son hostilité contre le phi" losophe; c'est un trait perfide qu'il lui lance. Il rappelle une phrase connue et en paraissant louer l'habifité de l'écrivain, il veut montrer le manque de droiture du stoïcien; il veut, en affirmant qu'Agrippine a été tuée sur l'ordre de Néron, montrer jusqu'à quel point Sénèque s'était avili en donnant à un monstre toutes les apparences de la piété flhale la plus délicate.
En second lieu, le sens général du message tel que nous le trouvons dans les Institutions Oratoires, nous permet seul de constater l'accord qui devait nécessairement se produire entre les déclarations du prince et sa conduite pubhque. Quintilien nous permet de comprendre comment et pourquoi , ainsi que le dit Africanus , Néron pouvait et devait affecter la tristesse et pleurer sa mère.
Tacite lui même ne laisse-t-il pas malgré lui échapper la vérité, confirmer le témoignage de Quintilien, q'uand il nous
dit : „ Ce n'était pourtant pas sur les seuls dangers de la mer ^^qu'il avait compté pour cacher le parricide ; il avait compté ^surtout sur l'ostentation d'une feinte piété filiale, et c^f^TERA
„OSTENTAXDiE PIETATI." ')
Cette lettre de S^énèque au Sénat était donc loin d'être un maladroit et grossier aveu du crime. Quel art merveilleux au contraire s'y déployait! Et s'il y a eu crime, quelle hypocrisie raffinée dans cette déclaration faite au public de Rome, de l'Italie et des provinces, qu'un assassin envoyé par Agrippine avait été arrêté au moment où il allait frapper Néron de son poignard et que le jeune César voulait douter de la criminelle tentative!