‹ Sénèque et la mort d'Agrippine, étude historiqueChapitre 15 sur 53 · EXAMEN CRITIQUE DE CETTE ANALYSE · texte numérisé non relu

EXAMEN CRITIQUE DE CETTE ANALYSE

Donner des preuves de l'ambition d'Agrippine, l'accuser d'avoir voulu usurper les droits du prince, du Sénat et du peuple, affirmer que sa mère méritait le châtiment réservé aux criminels d'état n'était-ce pas établir que le prince ne pouvait , ne devait avoir aucun sentiment de respect filial ni d'amitié pour sa mère? — Déclarer que sa mort était un heureux événement pour tous , n'était-ce montrer l'intérêt qu'il y avait à la faire périr, n'était ce pas vouloir étatlir que c'était même un devoir d'état? Par suite n'était ce pas faire naître fatalement le soupçon, peut-être la conviction que le meutre avait été ordonné? N'était-ce pas enlever toute confiance à la déclaration de suicide qu'on venait de faire solennellement? On n'en saurait douter.

„Pouvait-il , en effet , nous déclare Tacite ^) , se rencontrer „un homme assez dénué de raison pour crou'e qu'une „femme à peine échappée d'un naufrage, eût envoyé un „homme seul et armé d'un poignard pour frapper un prince „au milieu de sa garde composée de prétoriens et de mate- „lots? Aussi n'était ce plus contre Néron que s'adressaient

Jes murmures accusateurs, (l'indignation n'avait pas de „mots pour tant de barbarie) mais contre Sénèque qui avait „dans un pareil message écrit l'aveu du crime, quod oratione

TALI CONFESSIONEM SCRIPSISSET."

D'un pareil document les ennemis de Sénèque et du prince eurent pu évidemment essayer de tirer l'aveu du crime et chercher ainsi à soulever contre eux l'opinion publique. Il est donc permis de se demander si l'historien nous a transmis le résumé fidèle de la lettre qui fut adressée au Sénat par Néron.

Comment, nous dira-t-on, Tacite aurait-il pu nous donner une analyse infidèle de la lettre de Sénèque, alors que cette lettre devait être connue de tous ceux qui s'occupaient des affaires publiques? Nous prions le lecteur de vouloir bien attendre un peu. Quand nous aurons montré jusqu'à quel point cet historien a manqué de sincérité, de bon sens, et d'indépendance dans tout ce qu'il nous a rapporté au sujet de ce mystérieux événement, il sera sans doute peu étonné de son infidélité dans l'analyse du message.

On pourrait cependant en faveur de sa véracité dire: qu'il y avait nécessité pour le prince d'énumérer tous les actes antérieurs réels ou exagérés qu'on attribuait à Agrippine pour d'une part faire comprendre la possibilité qu'une mère ait pu tenter de faire assassiner son fils, et d'autre part empêcher que sa mort ne fût considérée comme un malheur pubhc, comme la disparition d'un des appuis du gouvernement, si non peut-être de sa force; qu'en conséquence, si cette énumération des actes et des tentatives criminelles d'Agrippine était une arme à deux tranchants qui pouvait également blesser Néron et Sénèque, c'était cependant la seule dont ils aient pu se servir pour leur défense, et qu'ils ne pouvaient se soustraire à la fatalité de leur situation.

C'eut été chose possible, on en doit convenir. Mais si telle

avait été la ligne de conduite fatalement imposée à Néron, après avoir ainsi dénoncé sa mère à la haine et au mépris du peuple romain, après avoir déclaré qu'on devait considérer sa mort comme un bonheur pour la république, il ne pourait se croire tenu de lui donner aucune marque de regret; il ne le devait même pas. Pleurer un événement qu'on proclamait un bien pour l'état, était-ce possible? quel romain aurait compris une telle action, de tels sentiments?

Or écoutons Tacite:

„Les centurions et les tribuns, dit-il, sur l'ordre de Burrhus ,. furent les premiers à rassurer Néron par leurs flatteries; „ils lui baisèrent les mains, et le félicitèrent d'avoir échappé „à un danger qu'on n'aurait pu prévoir, au crime d'une mère; „ tandis que Néron en recevant les députations affectait Vhy- ^^pocrisie de la tristesse, se plaignait de vivre, et pleurait sa ,,mère" ^). Ainsi c'est Tacite lui-même qui vient faire l'aveu de l'infidélité de l'analyse qu'il a donnée de la lettre au Sénat; il convient que loin de flétrir les actions d'Agrippine , loin de donner le dangereux exemple de verser l'injure publique sur la famille des Césars, Néron eut l'habileté de se montrer plein de respect et de piété pour les mânes de sa mère. Quels dangers y aurait-il pu avoir pour lui à respecter la mémoire d'Agrippine, à lui donner des marques de regrets? Que pouvait-elle une fois morte? Que pouvait son souvenir, quand avec elle s'éteignait la famille de Germanicus?

Nous en avons encore la confirmation dans le plan que l'historien prétend avoir été concerté avec Anicetus pour l'exécution du crime." Il avait été convenu d'avance , dit iH) , „que des temples et des autels seraient élevés aux mânes

„d'Agrippine et qu'on ne négligerait rien pour démontrer la ,^piété filiale du prince." C'est manifestement reconnaître que telle a été la conduite de Néron après la mort de sa mère.

Si donc Néron fait ostentation de ses regrets, de sa douleur, s'il croit devoir pleurer publiquement sa mère, il n'est pas admissible qu'il ait écrit au Sénat une lettre toute pleine d'accusations contre elle , et qu'il ait présenté sa mort comme un heureux événement pour la République.

Sénèque à notre avis avait trop d'intelligence, connaissait trop bien les enseignements du Stoïcisme, et il avait une trop grande expérience des hommes de son parti, pour non seulement oser assumer la responsabilité de tenter la iustification du crime, mais pour même oser mettre dans la bouche d'un jeune prince des sentiments autres que ceux que devait dicter la piété filiale.

RÉTABLISSEMENT DE LA TENEUR GÉNÉRALE DU MESSAGE PAR LA CITATION QU'EN A DONNÉE QUINTILIEN.

Quintilien vient nous donner raison, confirmer nos inductions et lever tous les doutes.

Il nous apprend en effet que ce message était un chef d'œuvre d'éloquence et d'habileté tracé par la main de Sénèque; et quoiqu'il ne l'aime pas, qu'il jalouse sa gloire littéraire, il ne peut s'empêcher de le citer.

En parlant de la figure de rhétorique qu'il nomme geminatio , redoublement , il ne pouvait mieux prendre ses exemples ailleurs que chez Sénèque auquel le redoublement était si familier et dont usait avec tant d'art, mais aussi peut-être a^^ec trop de fréquence comme on l'a remarqué.,, Voici^ dit Quintilien'), un exemple

1) Inst. Or. Liv. VIII. Chap. 5.

^^tiré de la lettre écrite par Sénèque et que Néron adressa au j. Sénat après le meurtre de sa mère. Pour bien paraître avoir ^^couru un dayiger il disait: mais ai- je vraiement échappé a

,,LA MORT? jusqu'à PRÉSENT ENCORE JE NE PUIS LE CROIRE, JE

„NE PUIS m'en réjouir. Facit quasdam sententias sola gémij^natio. Qualis est Senecœ in eo scripto quod Nero ad senatum ^^misit, occisci matre quum se periclitatum vider i vellet. Sal-

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