ACCUEIL FAVORABLE FAIT AU MESSAGE
Nous allons voir nos inductions justifiées par l'impression que le message produisit sur l'opinion publique.
Tacite nous avait dit qu'il n'avait été que l'aveu du crime, et par une conséquence inévitable il avait été amené à déclarer qu'il avait soulevé l'indignation générale contre le prince et contre Sénèque. Nous devions donc nous attendre à trouver dans les Annales le récit de quelques manifestations hostiles du peuple ou du Sénat. Or voilà que comptant sur la
naïveté du lecteur, sans souci de la contradiction flagrante où il tombe, Tacite ne nous parle que des adresses et des témoignages de dévouement que vote le Sénat; des félicitations qui parviennent à Néron de tous les points de l'empire ; des ovations enthousiastes qu'il reçoit dans les villes, dans les campagnes, partout où il se montre; des actions de grâces célébrées dans tous les temples.
„Les gens de l'entourage du prince, dit-il, se hâtèrent de „se rendre aux autels, et à leur exemple les villes de Cam- „panie les plus proches témoignèrent leur joie par des sacri- „fices aux Dieux, et l'envoi de députations à Baies.
„A Rome, le Sénat s'empresse d'ordonner que des céré- „monies religieuses aient lieu dans tous les temples. Il décide „qn'il y aura chaque année aux Fêtes de Minerve des jeux „en commémoration de la découverte du complot. Il décrète „qu'on placera dans la Curie auprès du portrait du prince une ,. statue consacrée à la déesse protectrice, et que le jour de „la naissance d'Agrippine sera mis au nombre des dates „ néfastes" ').
De toutes les provinces de l'empire arrivent les mêmes témoignages de dévouement et de condoléance, l'expression de sentiments semblables à ceux que nous avons rencontrés dans l'adresse envoyée de la Gaule par Africanus. On croirait voir les manifestations qui se produisirent en France après les attentats des Georges, des Fieschi, des Orsini. Ce sont les mêmes formules de félicitations, les mêmes actions de grâce dans les temples, les mêmes hommages des corps con-
1) On ne saurait douter que dans cette occasion nombre d'orateurs aient dû par un zèle sincère ou feint, faire ressortir tous les griefs que l'on pouvait avoir contre Agrippine, tons ses méfaits, toutes ses tentatives d'' empiétement sur les droits du Sénat, qu'ils aient cherche' à montrer que sa mort était un bonheur pour le bien de rétat; et c'est peut-être l'analyse de quelque discours de ce genre que Tacite nous a donnée pour le résumé de la lettre de Sénèque.
stitués, et la même indignation du public contre le crime.
Quand Néron se décide à rentrer à Rome , c'est une marche triomphale. C'est à qui mettra le plus d'empressement à donner des preuves de son attachement au jeune prince ; tout le long de la voie Appienne il est salué et acclamé par le peuple qui se presse en foule sur son passage.
Parmi ceux qui formaient la haie au bord de la route , plus d'un vieillard se souvenait d'avoir vu 89 ans auparavant passer devant lui les cendres de Germanicus rapportées de l'orient. Les licteurs tenant leurs faisceaux renversés précédaient le convoi; Agrippine, sa veuve, suivait accompagnée de ses enfants; le peuple vêtu de deuil demeurait silencieux; les chevahers en trabées brûlaient de funèbres parfums. Que les temps étaient changés pour les spectateurs à cheveux blancs! Les jeunes orphehns qui entouraient alors leur mère et sur lesquels se portaient tant de regards attendris avaient trompé toutes les espérances. Les aines, Néron et Drusus, avaient péri par leur ambition irréfléchie du pouvoir; leur cadet avait été ce fou furieux de Caïus; une des petites filles était devenue cette femme dont la mort causait en ce moment de si chaudes acclamations en l'honneur de son flls. Sang fatal de Germanicus!
Quand Néron approcha de Rome, dit Tacite, ,,au devant „de lui on vit accourir les citoyens groupés par tribus et le „Sénat en costume de cérémonie; sur son passage se pres- „saient des troupes de femmes et d'enfants rangés suivant jjl'âge et le sexe; on avait dressé des amphithéâtres pareils „à ceux destinés d'habitude à voir le défilé d'un cortège „ triomphal. Et dès son entrée dans la ville, entouré des „dignitaires de l'empire il monta au Capitole pour offrir aux „Dieux des actions de grâce."
Suétone dit à, ce sujet: .Jl reçut les félicitations du Sénat,
„du peuple, et de l'armée; mais il ne put se soustraire aux „ remords de sa conscience."
On lit dans Dion: „A ces nouvelles les sénateurs firent „ semblant de se réjouir et ils félicitèrent Néron, décrétèrent „une foule de mesures pleines d'adulations; de son côté le „peuple de Rome témoigna sa joie, persuadé que c'était le ,, présage de la chute de ce prince."
On ne peut donc contester l'unanimité des manifestations qui se produisirent en faveur de Néron, lors de la mort d'Agrippine.
Mais l'opinion publique croyait-elle qu'Agrippine fût criminelle, qu'elle eût tenté de faire périr son fils? Les ovations prodiguées à Néron étaient-elles sincères ou dictées par la peur ?
Suétone reconnaît la sincérité du public ; il le croit trompé par de faux rapports; et il suppose qu'au milieu des acclamations qui l'acceuillent Néron seul avait conscience de la vérité.
Dion est simplement absurde quand il écrit que la joie du peuple avait pour cause le présage de la chute de Néron.
Selon Tacite ,,ces actions de grâce ne furent que la célé- ,.bration de la victoire remportée sur la lâcheté publique."
Dit-il vrai? ou ce style déclamatoire n'indique-t-il pas au contraire que son affirmation ne saurait être justifiée?
Ce qui frappe d'abord le lecteur, c'est de voir que l'historien, au moment où il parle de lâcheté publique éhontée, reconnaît que Néron ne pouvait manquer de se préoccuper de l'opinion du peuple, du Sénat, et de l'armée '). Il nous le peint j^inquiet de savoir comment il pourra rentrer à Borne, j^s'il retrouvera le Sénat bien dispose' d so?i égard, et le peuple
^toujours attaché à lui; quo nam modo Uebem ingeederetur,
„AN OBSEQUIUM SeNATUS , AN STUDIA PLEBIS REPERIRET ANXIUS ;"
et il énumère les soins que le César a dû prendre pour mettre sa conduite hors du soupçon. Or Tacite ne suppose pas, croyons-nous, qu'un prince agisse ainsi à l'égard de ceux qui ne lui inspirent ni crainte ni considération , de ceux qu'il est habitué à voir ramper sous ses regards menaçants.