SINCÉRITÉ DU PEUPLE
Voyons quels sentiments guidèrent le peuple dans sa conduite.
Qui de nous aujourd'hui, non seulement de ceux qui sont absorbés par le labeur journalier, mais de ceux qui ont le loisir de s'intéresser aux affaires publiques, qui de nous peut savoir les ordres confidentiels partis du cabinet d'un souverain ou d'un ministre? N'avons-nous pas vu l'opinion publique se former au gré des publications officielles chez des .masses intelligentes , mais qui n'avaient ni le temps ni les moyens nécessaires de contrôle. Ce peuple était-il dégradé? non. 11 était trompé; on abusait de sa confiance, de sa situation. En était-il autrement à l'époque des Césars? Les populations de l'empire avaient-elles d'autres sources d'information que le journal officiel, les Âda diuma, et les communiqués ou proclamations que les décemvirs et les décurions recevaient des gouverneurs de provinces ? i)
C'est une étrange manie que celle de supposer que le peuple romain ne conservait plus rien de la conscience morale qui seule fait de l'homme un être à part ou supérieur dans la chaîne de la création. „Ne croyez pas, ntuis dit Sénèque %
1) A. XVI. 22. Diuriia populi romani ]]er provincias et per (.'xiTcifus oiiriitiris leguntur. 2) Lettre 90.
..que de notre temps la débauche soit plus autorisée et les „lois moins puissantes. Notre jeunesse est au contraire plus ,, réservée qu'elle ne l'était sous Pompée et César. Chaque „ siècle n'a pas de Caton; mais à toute époque il y aura des j.Clodius." Ne voyait-on pas, en effet, cette jeunesse avide de nobles inspirations se presser en foule aux leçons d'éloquence de Virginius, à celles du philosophe Musonius Rufus, et laisser éclater leur enthousiasme pour le iDeau et pour la vertu, s'éprendre en même temps que Lucain de l'amour de la liberté, tressaillir au souvenir de Caton?
Tacite lui-même en convient. Il nous montre les philoso plies et leurs nombreux élèves en état de suspicion aux jeux de l'administration'); il ajoute que ,, cette époque ne fut pas stérile en ,, vertus, qu'elle offrit de beaux exemples à la postérité" et il en fournit des preuves. Ainsi : quand Octavie est répudiée, ,,le peuple qui dans son humble position ne reydoutait rien et calculait peu, dit il, fit entendre des murmures menaçants" qui contraignirent Néron à la rappeler ^) ; — quand après plusieurs séances de discussion le Sénat décida l'exécution des esclaves de Pédanius, le peuple, dit-il encore, s'arma de bâtons, de pierres, de torches, entra en lutte con tre la force armée pour tenter d'empêcher le supplice de mal heureux qui lui inspiraient pitié ^).
A l'appui de Tacite écoutons Sénèque. Nous nous souvenons, dit-il^), d'avoir vu le peuple saisir Erixon, un chevalier, au mUieu du forum, le frapper à coups de burins, et vouloir le tuer, parce qu'il avait fait périr son fils sous le fouet. — Les maîtres cruels , nous dit-il encore ^) , sont
1) A. III, 45 = XV, 71 = Agricola IV. — mst. I, 3.
4) I. De cleraentia. 4.
5) Id. 19.
montrés du doigt et signalés dans toute la ville comme des objets de haine et de mépris.
Quel que fut son désir d'être applaudi sm* un théâtre , quelle que fut sa monomanie de chant, par crainte de l'opinion Néron n'osa pas de longtemps se montrer sur la scène à Rome '); — quand une première fois il annonça son projet de faire un voyage en Grèce, le prince dut céder devant le mécontentement populaire et déclarer que „ puisque le peuple témoignait son déplaisir, il serait obéi, ita populum romanum plurimam vim habere, parendumque retinenti "^y .
Si donc après la mort d'Agrippine, nous trouvons Néron entouré de féhcitations et de témoignages de confiance, il faut convenir que le peuple ne l'a pas cru coupable de parricide, soit qu'il fut réellement étranger à la mort de sa mère , soit qu'il eut su cacher son crime.
C'est évidemment ce que reconnaît Quintilien. En disant que cette feinte piété filiale avait eu pour but, il entend dire avait eu pour résultat, de convaincre le public que Néron avait échappé à un grand péril. Moins le jeune César était affirmatif, plus il manifestait son désir de douter du crime de sa mère, plus on y croyait, plus on cherchait et trouvait des raisons d'y croire. Ce fut là l'habihté de Sénèque.
Ce ne fut donc pas la lâcheté publique qui fit éclater de l'enthousiasme pour un infâme; le peuple au contraire manifesta l'estime qu'il ressentait pour la vertu. On lui montrait un fils qui pardonnait à sa mère coupable et qui la pleurait; à tort ou à raison il crut qu'on lui disait vrai; à ses yeux tant de grâce n'aurait pu embellir le visage d'un parricide ^); et il fit son idole du protégé de Minerve.