‹ Sénèque et la mort d'Agrippine, étude historiqueChapitre 32 sur 53 · SUITE DES RAPPORTS DES HISTORIENS. - LA MORT D'AGRIPPINE · texte numérisé non relu

SUITE DES RAPPORTS DES HISTORIENS. - LA MORT D'AGRIPPINE

l'embarquement d'aGRIPPINE sur la trirème. — LES MA- NŒUVRES NAUTIQUES d'aNICETUS. — LE SAUVETAGE d'AGRIPPINE. — LA RÉUNION NOCTURNE DES CONSEILLERS DU PRINCE. — LA NOUVELLE MISSION d'ANICETUS. — LA MORT d'AGRIPPINE. — CONCLUSION.

l'embarquement d'AGRIPPINE SUR LA TRIRÈME.

Voyons maintenant comment va s'accomplir un crime dont les préliminaires doivent être considérés comme entièrement inconnus.

D'après Suétone ^) aussitôt le débarquement de sa mère au château de Baies , „ Néron avait ordonné aux officiers de „la Liburnienne qui l'avait portée, de la briser comme par „un choc fortuit; et pour le retour à Baules, il lui offrit au

1) Néron 34.

„lieu de son navire avarié, celui (lu'il avait fait aménager „pour le crime."

Est ce possible? Devant toute la foule qui encombre le rivage, devant tous les matelots de la flotte et tous les mariniers du golfe, devant les serviteurs d'Agrippine, et si nous la supposons au château de Néron, devant elle-même peut-être assise sur la terrasse et promenant ses regards sur la baie, devant tant de monde, comment supposer que par un temps superbe, un navarque dévoué sans doute à sa maîtresse, ait consenti à obéir à des ordres étrangers et à lancer à toute vitesse de rames contre des rochers la liburnienne qu'il commandait ? Un tel acte n'eut pas manqué d'exciter les clameurs d'une population maritime étonnée ; il a dû être un fait public, ou n'être pas.

Or d'après Tacite ce que raconte Suétone n'était pas connu , car selon lui le navire d'Agrippine était resté ancré à Baules ou à Misène; et pour exécuter son projet parricide Néron avait fait avancer à Baies la sinistre trirème.

Mais que ce soit d'une façon ou d'une autre, c'est au dire des historiens la trirème d'Anicetus qui attend Agrippine et sur laquelle elle remontera pour retourner chez elle, à Baules.

Un embarquement la nuit, suivi d'un débarquement, et d'un trajet à faire du rivage au haut de la colline, devait offrir sinon des dangers, du moins de graves ennuis; et pour y avoir recours, il faillait y être obhgé. En pouvait-il être ainsi pour Agrippine? Evidemment non, puisque dansl'après midi elle s'était fait porter en litière. Ainsi elle pouvait en vingt minutes se rendre chez elle, commodément couchée dans son palanquin, sans fatigue, sans transbordement; pour quoi donc monter à bord d'une trirème? Cette nécessité de l'embarquement est contraire à la vérité; elle constitue une

ignorance grave ou un manque absolu de réflexion chez les historiens qui ont receuilli cette légende.

Suivons toutefois avec eux Agrippine à la sortie de la salle du festin. La voici sur le rivage; elle est prête à partir.

Pour expliquer comment elle n'a pas de navire à elle , soit une liburnienne, soit une cymba bien armée, rapide, pouvant atterrir facilement, comment elle se trouve dans l'obligation de monter à bord de la fatale trirème, Suétone a imaginé le bris de son navire, et Tacite l'a fait porter en litière au palais de son fils.

Supposons avec Suétone qu'elle soit venue d'Antium sur son propre bâtiment, avec un équipage à sa solde. Pourquoi n'est-il pas là? devra-t-elle demander. Où est-il? où est le navarque? Et quel ne sera pas son saisement d'apprendre que son navire a été brisé contre les rochers ! quels soupçons ne devront pas traverser son esprit? Quelles raisons ne saurait-elle pas imaginer pour ne pas monter à bord?

Mettons-nous maintenant avec Tacite. Quel temps fait-il? devra demander Agrippine dès qu'elle sera sur le rivage.

„Les Dieux, dit l'historien, donnèrent une nuit tranquille, „étincelante d'étoiles , une mer calme comme pour ôter toute „excuse au crime." Il lui eut été en effet impossible de nous monter Agrippine s'embarquant , comme César à Dyrrachium , malgré le mauvais temps pour faire un trajet de 2 kilomètres, alors qu'il lui était loisible de l'effectuer sur une de ces magnifiques voies qui contournaient le golfe ')? Quehe était donc cette combinaison d'Anicetus et de Néron? Ils auraient, au rapport Tacite , nous l'avons vu , tablé sur un naufrage qu'on put croire causé par le mauvais temps, — et ils choissis-

]) Sénèqiie, lettre 58 «Obligé de retourner de liaies à Naples je me laissai persuader sans peine que la mer e'iait mauvaise pour n'en pas faire une nouvelle épreuve, et je pris la route qui eontourne le golfe."

saient un voyage qu'on ne pouvait jamais effectuer que par une belle mer et en 20 minutes! Voilà cette combinaison qu'il qualifie de merveilleusement habile; c'est sans doute amour-propre d'auteur, car elle n'est certainement pas sortie du cerveau d'un navarque, et a dû être forgée par quelque chroniqueur incompétent dans les choses de la marine.

Le temps est beau; il n'y a pas d'obstacle dans l'état de la mer. Soit. Mais il est encore de prudence naturelle que tout passager s'informe et du navire et du commandant auxquels il va se confier. •) Or quand Agrippine apprendra que cette trirème est celle-là même qui lui a été signalée; quand elle saura que le commandement en a été confié à cet Anicetus ^} „ qu'elle déteste autant qu'elle est détestée de lui" *) ; peut-on s'imaginer qu'elle ait renoncé à sa litière pour s'exposer à d'inutiles dangers?

LES MANŒUVRES NAUTIQUES d'aNICETUS.

Quelle qu'en soit l'invraisemblance, admettons cependant qu'Agrippine ait été assez irréfléchie , assez naïve pour monter sur la trirème; et poursuivons l'examen du récit. Nous allons continuer à voir que les menteurs ou faiseurs de légendes s'empêtrent toujours dans leurs propres filets.

Que se passa-t-il à bord du navire d'Anicetus, une fois Agrippine embarquée?

Suétone se borne à faire connaître le dénouement. Quand „ Néron, dit-il, eut appris que tout avait trompé son at-

1) Satyricon. 107. Quum omnis vector nihil prius quœrat quam cujus se diligentife creJat.

2) Tacite nous laisse clairement entendre (A. XIV. 7) qu'Anicetiis commandait la trirème. Uion le dit expressément.

3) Mutais odiis invisns, dit Tacite.

„tente, et que sa mère s'était sauvée à la nage, il demeura „interdit."

Dion de son côté se montre d'une précision aussi énigmatique. „ Agrippine , dit-il , tomba dans l'eau , mais elle ne „se noya pas; quoique gorgée de vins elle parvint à se sau- „ver malgré les ténèbres, malgré les efforts des matelots qui „ croyant la frapper assommèrent de leurs rames Aceronia „Paula, sa suivante."

Ces deux auteurs donnent à entendre que le stratagème a réussi, que le navire s'est ouvert, qu 'Agrippine a été précipitée à la mer , mais que grâce à sa vigueur et à son adresse à la nage, elle a pu contre toute attente aborder au rivage. Ils évitent par leur silence toute appréciation, toute critique des circonstances qui ont accompagné la catastrophe; mais par cela même ils la laissent tout à fait incompréhensible et par suite fort problématique. Ces historiens font ici comme ces prévenus de cour d'assises, qui se taisent, refusent des explications de peur de se compromettre davantage; ils mettent les jurés dans un certain embarras, mais laissent voir en même temps qu'une entrée dans les détails nuirait à leurs affirmations.

Ecoutons Tacite maintenant; c'est le seul auteur qui ait eu la témérité de vouloir raconter les péripéties du drame.

„Le navire, dit-il, ') avait fait peu de chemin. Agrippine „ n'avait auprès d'elle que deux personnes de sa suite, Cré- „péreius Gallus et Aceronia. Le premier se tenait près des „ gouvernails; haud procul gubernacuUs. La suivante appuyée „sur les pieds de sa maîtresse qui s'était étendue sur le lit, „lui rappelait sa joie, le repentir de son fils, et le crédit „qu'elle avait recouvré. Tout à coup à un signal donné, le

„ plafond de la chambre, tectum locï, tombe sous une charge de „ plomb. Crépéreius est écrasé; Agrippine et Aceronia furent „protégées par les dossiers du lit qui résistèrent au choc. „Mais le navire ne pouvait s'entr'ouvrir ; dans le troul)le gé- „néral les hommes du complot étaient gênés par les autres „matelots. On ordonna alors aux rameurs de peser tout d'un „côté et de faire chavirer le navire; cet ordre imprévu est „ encore mal exécuté; les efforts en sens opposé se neutrali- ,,sent et le navire se chavira doucement. Aceronia crie alors „imprudemment qu'elle est la mère du prince et qu'on la ,, sauve; elle est tuée à coups de rames, de gaffes et d'autres „instruments de bord. Agrippine gardait le silence et n'attira ,.pas l'attention; elle reçut toute fois une blessure à l'épaule; „mais ayant pu nager à la rencontre de barques qui passaient, „elle fut portée au lac Lucrin,et delà elle gagna sa résidence." Est-ce un historien qui nous parle sérieusemeut ? ou n'est ce pas Sosie qui nous raconte la victoire d' Amphytrion , voulant parler

Et d'estoc et de taille Comme un oculaire témoin.

Reprenons une à une chacune des parties de ce récit.

l''''^ manœuvre. Voyons d'abord le tableau de la cabine. L'historien dit locus^ le heu, l'endroit; il nous montre ainsi qu'il n'emprunte pas sa relation à des documents provenant de marins, de gens qui étaient sur la trirème; au lieu delocus, il aurait écrit diœta ou caméra; de plus il nous laisse voir qu'il ignorait le nom des parties d'un navire connues de tous ceux qui avaient vu un port de mer. Dans les navires de haut bord, des cabines situées dans une sorte de dunette ou rouf élevé à l'arrière, sur le pont, étaient réservées aux ]:)ersonnages de distinction , tandis que les passagers ordinaires se logeaient sur le tillac , s'enveloppant de leurs manteaux ou

couvertures poui' dormir et s'abriter comme ils pouvaient ^). Supposons donc Agrippine dans l'une de ces disetae; elle est couchée sur un lit; Aceronia est à ses pieds.

Gallus est près des gouvernails, ajoute l'auteur, /<aw(i|;roc?<7 gubernaculis. Il semble parler encore ici de choses qu'il ne connaît pas. Les gouvernails, au nombre de deux, tenus chacun par un timonier se manœuvraient en dehors du rouf. Gallus pouvait être près du gouvernail de tribord ou de celui de bâbord ; mais dire qu'il était près des gouvernails , cela n'a pas de sens, du moins de sens précis ainsi que l'historien voudrait le donner à entendre.

Ce qui achève de démontrer que nous n'avons ici qu'un tableau de fantaisie, c'est la prétention qu'a l'auteur de nous faire connaître le sujet de la conversation tenue entre Agrippine et Aceronia. Gallus est- tué ; Aceronia aussi ; Agrippine n'échappe pas pour longtemps. Qui a jamais pu connaître ce que la servante aurait pu dire à sa maîtresse?

Quoiqu'il en soit, à peine avait-on quitté Baies, qu'à un signal donné s'écroule le plafond de la cabine, tectum loci. Voici une machination dont Tacite ne nous avait pas prévenu. Evidemment Anicetus comptait sur sa réussite, et son fameux système de dislocation de navire ne paraît plus la chose essentielle, mais accessoire. Nous allons de surprises en surprises. Gallus est écrasé; tandis qu' Agrippine , ni Aceronia no reçoivent la moindre égratignure!

Et voilà la première manœuvre d'Anicetus complètement manquée.

2'»e manœuvre. Il semble que cet événement ne pouvait demeurer sans conséquence sur la conduite d'Agrippine, ni sur celle du triérarque. Que firent l'un ot l'autre?

1) Satyricou.

En présence de la mort de Gallus et du danger qu'elles ont couru, que font Agrippine et sa suivante? Se réfugient-elles sur le i)ont? Que disent-elles? Appellent-elles à leur secours? Que font ses gens? Ne courent-ils pas à son aide?

Pétrone ') nous apprend qu'une riche passagère ne manquait pas d'embarquer avec elle un certain nombre de serviteurs. Dans le tableau qu'il nous fait d'une bagarre à bord, les gens de la dame prennent sans hésiter parti pour leur maîtresse; les hommes retroussent leurs manches et se disposent à jouer des poings, tandis que les femmes les animent par leurs cris. Plus tard une tempête sui-vient et les fidèles esclaves ne songent qu'au salut de leur maîtresse; ils s'emparent de la chaloupe qui suivait le navire, retenue par une corde attachée à l'arrière; ils l'y font descendre; et la sauvent ainsi d'une mort presque certaine.

Que font les serviteurs d' Agrippine? C'est sans doute pour répondre par avance à une question si naturelle que l'auteur a pris soin de nous avertir qu'elle n'avait avec elle que deux personnes, Gallus et Aceronia. Mais comment admettre que cette femme orgueilleuse, qui tenait tant à avoir une garde de germains pour escorte, qui avait des marins à sa solde, qui était si méfiante, et qui avait le droit de l'être, se serait embarquée sans une suite nombreuse et dévouée? Que serait devenu le personnel d'esclaves et d'afi"ranchis qui avaient porté ou accompagné sa litière au palais de son fils? Cette situation d' Agrippine à bord sans aucune suite avec elle, est une chose absolument contraire aux habitudes de l'aristocratie romaine.

De son côté que fait le navarque? Va-t-il faire tuer par quelqu'un de sa chiourme Aceronia et cette Agrippine qu'il

1) Satyricon 105.

hait, et déclarer qu'elles avaient été victimes du même accident que Gallus? Non. Il n'y songe pas; il ne fait aucune attention aux passagères; son esprit est absorbé par le soin de faire disloquer son navire.

C'est ici que nous attendions l'auteur. Nous comptions bien apprendre quelque chose de la fameuse invention , savoir si l'avant du navire allait brusquement se détacher de l'arrière; si une vaste ouverture allait faire entrer l'eau dans ses flancs et le faire sombrer; ou si une partie de la muraille allait s'abattre en tabatière et se relever. Mais, o série de fatalités! le merveilleux système n'a pas marché du tout, paraît-il. L'auteur cependant persiste a le déclarer parfait et déclare Anicetus est seul cause de l'insuccès. Il a perdu la tête; ses dispositions ont été mal prises; au lieu de mettre chaque matelot à son poste, il a laissé le désordre se propager; et il s'est vu ainsi obligé de renoncer à faire sombrer sa trirème. Pour nous, nous sommes persuadé que c'est moins Anicetus que l'historien qui a perdu la tête; c'est lui qui a renoncé à faire jouer un mécanisme dont il n'avait pas une conception bien nette.

Mais par un motif ou par un autre, voilà une seconde manœuvre également manquée.

S^'^ mayiœuvre. Que fait alors le triérarque? Il ordonne à son équipage de se porter tout d'un bord pour faire chavù'er la trirème. Et voilà que cet ordre n'est pas mieux exécuté que les autres ; les efforts opposés des matelots se contrarient. Cependant le navire finit enfin par se coucher sur le flanc, lentement il est vrai, mais il est chaviré!

Il valait donc bien la peine de faire de si ingénieuses combinaisons ([ui n'ont |)U réussir, tandis que par une manœuvre si simple, (|ui ne donuTiidnit aucun pivparatif, voilà Agrip-

pine à l'eau. C'était humiliant pour un navarque de n'y avoir pas songé.

Cependant cette manœuvre qui semble si naturelle et si facile aux yeux de l'historien, a-t-elle été possible? c'est là encore croyons-nous une conception étrangère à l'art nautique.

Si les rames continuent à appuyer sur l'eau d'un côté ou à faire levier de l'autre , le navire ne pouvait recevoir qu'une bien faible inclinaison. Il eut donc fallu avant tout faire rentrer les avirons.

Quand on songe qu'au 16^ et au 17^ siècle, il fallait six hommes à chaque aviron d'une galère, on a peine à comprendre qu'un thranite ait pu manier son aviron à lui tout seul; c'est ce qui cependant paraît établi aujourd'hui; il est vrai que nous nous demandons aussi comment nos aïeux ont pu se mouvoir sans gêne sous leurs épaisses armures et brandir à leur aise leurs pesantes lances. Quelle que fut cependant la force de l'homme d'une chiourme antique, quelle que fut son habilité, pouvait-il retirer par le trou ou lunette de la muraille d'une trirème columbarium ^ o<pùxX[j(,ôç sa lourde rame'), longue de 10 à 14 mètres, c'est-à-dire dépassant de deux fois environ la largeur du navire? Il est probable qu'on ne rentrait pas les rames des trirèmes. Quand le vent permettait de suspendre leur jeu , on les levait simplement hors de l'eau. C'est ce qu'on appelait xvotcpopelv ràç kccttuç chez les grecs et ohvertere remos chez les romains. Cette manœuvre se faisait assez facilement grâce à un poids de plomlD qui chargeait la poignée. Même dans l'arrivée au port, on ne voit pas qu'il soit ordinairement question de la rentrée des rames -). On se bornait à les attacher aux tolets, scalmi, pour éviter qu'elles

1) Enéide. V. Ineunt gravibus certanina remis.

2) Ene'ide. VI. 1—5. — 900 vs. sq.

ne fussent endommagées par les mouvements que les flots pourraient leur imprimer *). C'est ce qui explique comment Enée échappe à la poursuite de Polyphème ^) par la promptitude de la mise en jeu de ses rames; c'est ce qui explique diverses manœuvres des flottes grecques que rapporte Thucydide. Nous n'entendons pas dire que nous considérons la rentrée des rames comme une chose impraticable ') ; nous disons que ce devait être une opération difficile à bord d'une trirème et qui pour être effectuée demandait du temps.

1) Stace (thebaïde, 5) nous montre en diverses circonstances la levée des rames; et à l'arrivée de TArgo à Lemnos les 50 héros qui sont à bord se bornent à amarrer leurs avirons, et sautent à terre.

Quinquaginta illi, trabibus de more revinctis

Eminùs abrupto quatiunt nova littora saltu. C'est ce que confirme une ancienne fresque découverte au Palais Farnèse. Elle représentait une trirème desarmée et attachée au rivage; on voit que les rames n'avaient pas été rentrées. Rich. dict. des ant.

2) Enéide III.

tacitique incidere funem:

Verrimus et proni certantibus aquora remis.

3) Nous trouvons, en effet, un exemple de cette manœuvre au lie livre des Métamorphoses. Ovide, qui connaissait bien la marine, nous fait dans son délicieux conte de Céyx et d'Alcyone un tableau plein de vérité du départ , des premières heures de navigation, et du naufrage de son héros. — A la sortie du port le vent devient favorable ; on établit la voilure et on lève alors les rames.

Obvertit lateri pendentes uavita remos, cornuaque in summa locat arbore, Survient la tempête; on amène les vergues, on serre la voilure; et le danger grandissant on rentre les avirons pour fermer les lunettes de la muraille, par où l'eau envahirait la navire.

«Ardua jam dudum demitte cornua" rector clamât, et «antennis totum subnectite vélum." Sponte tamen properant alii subducere remos, pars munire latus, pars ventis vêla negare. Ainsi il faut un danger imminent pour décider la diOicile rentrée des rames; et notons que cette manœuvre s'opèro ici sur un navire de petite grandeur.

A rencontre on doit remarquer que dans la peinture des tempêtes et des manœuvres nautiques du 2e et du 5e livre de l'Enéide , Virgile ne parle pas de la rentrée des avirons, au contraire ils restent exposés à la fureur des vagues qui les brisent.

En admettant qu'Anicetiis ait pu se débarrasser d'un obstacle qui rendait impossible le chavirement de son navire , il resterait encore à savoir, si même en ce cas, une partie de l'équipage, la plus grande partie si Ton veut, aurait pu en se portant tout d'un bord faire chavirer le trirème.

La plupart des navires anciens, en effet, avaient leurs varangues, membra ratis, syMixioc^ plates ou allongées et par suite leurs carènes ou ventres, yà^rpot.^ carinœ^ se trouvaient larges et arrondis. Cette forme de construction nécessitée par les fréquents halages sur les grèves, leur donnait une grande stabilité sur l'eau.

Autre question. Cet ordre donné aux matelots devait être évidemment à leurs yeux l'ordre de se noyer. On répondra que la discipline ne leur eût pas permis de refuser l'obéissance, car ils avaient à redouter la mort, ou tout au moins d'avoir le poignet coupé. Nous ne méconnaissons pas la rigueur de la discipline romaine; mais nous doutons fort qu'en pareil cas le trirarque eût été obéi de ses officiers et de ses marins.

Sous bénéfice des objections que soulève cette nouvelle manœuvre attribuée à Anicetus, supposons qu'aussi étonné que satisfait, il ait enfin vu son navire chaviré.

Que devient cette trirème? Reste-t-elle sur l'eau comme une épave? Coule-t-elle à fond? Nous n'avons pas un mot à ce sujet. Que font les gabiers et les hommes de la chiourme? Pour éviter la mort cherchent-ils à gagner la terre à la nage ? Restent-ils accrochés à la coque ? Nous n'en savons rien; et c'est une question fort accessoire au reste.

Le commandant nous intéresse davantage. Que fait-il? S'occupe-t-il du soin de ne pas laisser échapper Agrippine cette fois? Pas plus que lors de l'écroulement du plafond, on ne le voit prendre la moindre mesure pour assurer l'accom-

plissement de sa triste mission, pour assouvir sa haine contre l'auguste passagère, et éviter le châtiment réservé à son incapacité ou à sa trahison. Est-ce bien la conduite d'un capitaine réputé si habile et dévoué à son maître jusqu'au crime ?

D'autre part Aceronia, qui devait être une confidente d'un dévouement à toute épreuve , prête à sacrifier sa vie pour sa maîtresse ou à s'ouvrir les veines sur son bûcher comme le fera Mnester, c'est Aceronia qui crie de la sauver qu'elle est la mère du Premier.

Agrippine seule de tout ce monde aurait conservé un sang froid et un courage étonnants. Nous voulons bien le courage; mais le sang-froid, en avait-elle jamais eu?

Admettons qu'on l'ait supposée tuée à la place d' Aceronia. N'avait-on pas un intérêt tout aussi grand à se débarrasser de celle-ci? N'était-il pas à craindre de trouver en elle un témoin redoutable? Anicetus n'y a pas songé; c'est pour cela qu'il a laissé Agrippine fuir à la nage vers des barques qui devaient la recueillir.

Et voilà sa troisième manœuvre aussi malheureusement manquée que les autres.

A-t-on jamais réuni tant d'invraisemblances dans un récit qui a la prétention d'être historique?

LE SAUVETAGE d'AGEIPPINE.

Ce n'est pas tout. Echappée miraculeusement à toutes les manœuvres qui viennent d'être dirigées contre elle, Agrippine, toute mouillée, toute tremblante de froid et d'émotion est receuillie par une barque qui la (lé]')ose, dit Tacite, au lac Lucrin.

Au lac Lucrin? A la façon dont s'exprime l'historien il

lui semble tout naturel de voir le canot al)order à ce point, d'oi^i Agrippine sera le plus promptement rendue à sa villa. En pouvait-il être ainsi? Au moment du sinistre la trirème n'aurait pu se trouver à plus d'un kilomètre de sa destination ; Agrippine n'aurait pu être sauvée fort loin du point oi^i elle était tombée à l'eau; en quelques minutes donc elle aurait pu être déposée sur le rivage de Baules, où l'attendaient ses gens , oii l'on aurait dû voir leurs torches allumées. Au lieu d'une chose si simple, si prudente, si naturellement indiquée , la voilà qui repasse devant le heu de son fatal embarquement, et va mettre pied à terre, bien au delà, au lac Lucrin! Elle va avoir maintenant plus de quatre kilomètres à parcourir pour rentrer chez elle , et trouvera, paraît il , facile et sûr, de s'y faire porter par des gens étrangers à son service. Est-ce croyable?

Un homme tel que Tacite, qui a occupé de hautes fonctions publiques '), qui a fait assez grande figure dans l'aristocratie romaine, pouvait-il n'avoir jamais vu le golfe de Naples , n'avoir jamais mis le pied à bord d'un navire ? Nous ne pouvons nous empêcher de croire que quelque copiste a dénaturé le texte de l'historien.

Continuons l'examen du récit. Arrivée enfin chez elle, „ Agrippine, dit Tacite, réfléchit et comprit dans quel dessein ,,des lettres perfides l'avaient appelée à Baies, et pourquoi „elle avait été reçue avec tant d'honneurs. Le navire près „du rivage, sans être poussé par les vents, sans toucher „ contre des rochers avait manqué par le haut, comme un ,, échafaudage qui s'écroule. Elle songeait au meurtre d'Ace- „ronia, à sa propre blessure; elle ne voyait qu'un moyen „ d'échapper à la mort, c'était de ne pas paraître soupçonner

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