LA RÉUNION NOCTURNE DES CONSEILLERS DU PRINCE
L'historien ne pouvait éviter de nous peindre ce qui se passait à la villa de Néron durant ce temps. Nous allons voir si son l'imagination l'a mieux servie.
„ Néron, dit Tacite, attendait la nouvelle du succès de son «entreprise criminelle , quand on vint lui apprendre qu'Agrip- „pine s'était échappée avec une légère blessure, et qu'elle ne
„pouvait pas ignorer la main qui l'avait poussée dans le péril. „ Alors à demi mort d'effroi, il croit voir sa mère arrivant „déjà pour se venger. Il craint qu'elle n'arme ses esclaves, „ne soulève l'armée , ne se rende dans la curie au milieu des „Pères, ou au forum au milieu du peuple et ne l'accuse „d'avoir machiné le naufrage et fait tuer ses deux servi- ,,teurs".
Voilà les sentiments que l'on supposait à Néron. Il n'y a là, on le voit, rien qui indique l'homme sûr de lui-même, habitué à faire plier à ses volontés le Sénat, le peuple, l'armée; au lieu de commander, il appelle au secours, demande aide et protection. Et c'est à ce moment que nous voyons entrer en scène Sénèque et Burrhus.
„Dans son trouble Néron ne voit qu'eux seuls qui puissent „le sauver. Il les fait venir aussitôt. Tous deux gardent „d'abord le silence, demeurent pensifs, les jeux baissés; ils „craignent que leurs avis ne soient pas écoutés; ils songent „peut-être que Néron périra s'il ne prévient sa mère".
Dans la pensée de l'auteur, remarquons-le, d'une part la situation de Néron eut été compromise, perdue par la dénonciation du crime; d'autre part il n'était nul doute qu'Agrippine ne fût capable de tuer son fils; par suite Sénèque et Burrhus ont en mains le sort du prmce; ils peuvent le perdre ou le sauver.
„Sénèque enfin, continue Tacite, s'enhardit à regarder „Burrhus , et il demande s'il ne faudrait pas donner aux sol- „dats l'ordre de tuer Agrippine. — Burrhus répond que les „prétoriens sont trop attachés à la famille des Césars et à la „mémoire de Germanicus pour rien oser contre sa fille".
Le tableau de ce conseil nocturne tenu à Baies, est admirable, c'est une œuvre de maître; et s'il ne nous donne pas la vérité historique, il a pour nous une grande valeur, car
il nous fait connaître ce que Tacite pensait de la situation respective de Néron et de ses conseillers et des moljiles qui guidaient la conduite de Sénèque et de Burrhus.
Ainsi à ses yeux ces deux hommes qui dominaient l'unie Sénat par son éloquence , l'autre l'armée comme chef obéi des prétoriens, pouvaient en lui refusant leur appui, ou mieux en se déclarant contre lui, jeter bas Néron; et ils auraient au contraire tenu à le sauver.
Dion qui est animé , on ne sait par quelles raisons , d'une haine absurde contre Sénèque, en fait l'instigateur du parricide. ,,Au rapport d'auteurs dignes de foi, dit-il, Sénèque „encouragea l'empereur dans cette voie, soit dessein de se ,,laver de l'accusation d'avoir été l'amant d'Agrippine, soit „ désir de pousser Néron à un meurtre impie afin que les „ dieux et les hommes se décidassent à le perdre au plus „vite". C'est insensé!
Tacite est à ce sujet comme en beaucoup d'autres d'un jésuitisme parfait. ,,0n ne sait, dit-il, s'ils étaient instruits „du complot". Il voudrait le faire croire, ou tout au moins laisser dans le doute; mais il se trahit. Il nous montre les ministres stupéfaits , indécis , Burrhus refusant le concours des soldats. Pouvait-il leur faire jouer un tel rôle, s'il avait été convaincu de leur complicité? Il nous les aurait montrés au contraire instruits les premiers de l'insuccès, accourant au palais sans y être appelés, n'hésitant pas à prendre sur eux la responsabilité d'une décision nécessaire pour sauve-garder leur honneur, leur ]K)Uvoir, et leur vie.
Il nous semble d'ailleurs peu probable que Sénèque et Burrhus fussent alors à Baies auprès du prince; car d'ordinaire les Césars ne s'absentaient jamais de la capitale sans y laisser des hommes investis de leur confiance pour l'expédition des affaires et la police de la ville. Cependant rien ne s'oppose
d'une manière absolue à ce qu'ils se soient trouvés aux Quinquatries en Campanie.
Supposons donc qu'appelés auprès du prince, et décidés à le sauver, ils aient émis leur avis et déclaré qu'il fallait faire périr Agrippine. Burrhus ayant refusé le concours des soldats sous ses ordres, que va-t-il proposer?