LA NOUVELLE MISSION CONFIÉE A ANICETUS
L'auteur nous replonge aussitôt dans les embarras les plus inextricables. „Qu'Anicetus, aurait dit le commandant des „ prétoriens, achève son entreprise! Et aussitôt, le navarque „sans hésiter demande à consommer le crime. Néron alors „s'écrie qu'à dater seulement de ce jour le pouvoir lui est „ donné, donné par un affranchi, et il prie Anicetus de se „ hâter et de prendre avec lui les hommes les plus dévoués ,.à ses ordres."
Anicetus dans le conseil , auprès de Sénèque et de Burrhus ! Est-ce possible ? Comment s'est-il sauvé ? Et en tous cas qu'aurait-il pu dire pour expliquer son insuccès aussi complet. Après le désastre de la Hougue Louis XIV pouvait recevoir avec honneur TourviUe au château de Versailles, et lui déclarer que sa défaite était aussi glorieuse qu'une victoire et n'avait pas altéré la confiance qu'il avait en lui. Mais Néron, ce César lâche et méchant, aurait-il pu faire une pareille réception à un infâme et maladroit gredin qui n'aurait pas su perpétrer le crime dont il avait assumé la responsabilité? A l'auteur de l'effroyable situation dans laquelle il se trouvait ?
L'avis de Burrhus n'est pas moins incompréhensible. Quand il se serait agi de pénétrer de force dans le château d'Agrippine qui était défendu par une armée d'esclaves que Néron
craint de voir fondre sur son palais, c'est à Anicetus que Burrhus aurait voulu confier cette nouvelle mission, plus difficile, plus délicate que la première? Il faut évidemment que l'auteur du récit compte sur la parfaite crédulité de ses lecteurs.
Passons outre. Néron a dit à Anicetus de se hâter, de surprendre Agrippine avant qu'elle n'ait mis sa résidence en état de défense. Nous avions à craindre que, dans le désir de réparer ses bévues d'amiral, Anicetus ne mit trop de précipitation à partir. Il n'en sera rien. Nous allons le voir se transformer en homme d'une prudence consommée , en légiste.
„ Anicetus, nous dit Tacite, apprenant qu'Agerinus venait „d'entrer au palais, comme messager d' Agrippine a l'idée „ d'arranger une scène pour avoir un prétexte d'accusation „contre elle. Tandis qu'il expose l'objet de sa mission, il lui „jette une épée entre les jambes. Puis comme s'il eut surpris „le messager avec cette arme, il le fait arrêter afin de pou- „voir dire qu' Agrippine avait tenté de faire assassiner son ,,fils, et qu'après avoir vu la honte et les conséquences qui „ résulteraient pour elle de la découverte de son crime, elle „s'était donnée la mort."
On le voit, avant de partir Anicetus se préoccupe de la renommée du prince; le plan de défense d'aboi'd: puis le meurtre, si c'est possible. Est-ce là notre navarque qui vient de diriger de si belles manœuvres nautiques?
Suétone qui ne nous a parlé ni des détails du naufrage , ni de l'abord au lac Lucrin, ne prononce pas lenom de Sénèque, ni celui de Burrhus en cette affaire. Il nous dit: „Néron ne „sut d'abord que résoudre; mais au moment où un affranchi „de sa mère, Lucius Agerinus, venait lui apporter la nouvelle „ qu'elle était saine et sauve, il laissa tomber en secret un „poignard auprès de lui, le fit saisir, mettre aux fers comme
„un assassin envoyé par Agrippine. Puis il ordonna qu'on la „mit à mort et répandit le bruit qu'elle s'était tuée elle-même „pour ne pas survivre à la découverte de son crime."
Ainsi un envoyé d 'Agrippine pénètre chez Néron. Les partisans de la mère disent que c'était un simple messager, porteur de paroles de paix , qu'elle était incapable de vouloir faire tuer son fils ; que Néron , lui , dans sa mauvaise foi a déclaré que ce messager n'était qu'un assassin, et a ordonné de tuer sa mère. Les partisans du fils soutiennent que l'envoyé d'Agrippine n'était qu'un sicaire qui voulait poignarder Néron ; qu'aussitôt qu' Agrippine fat informée que son coup avait manqué, que l'homme était mis aux fers, allait être mis à la question, et tout avouer, elle prit le seul parti que le soin de son honneur lui laissait, celui de se donner la mort.
Les deux versions sont contradictoires; et il nous faudra après examen choisir celle qui nous paraîtra susceptible d'être acceptée comme véridique ou probable.
Suivons maintenant Anicetus dans son expédition.
Le trajet nocturne par mer de Baies à Baules n'aurait été , parait-il, facile et naturel que pour Agrippine. Son envoyé Agerinus n'avait trouvé aucune difficulté à suivre la voie publique; et Anicetus, lui-même, le marin, ne songe pas à embarquer ses soldats ; un peu d'instants il se rend de la villa de Néron au château d' Agrippine.
„La foule, nous dit Tacite, allait porter ses félicitations à „la mère du prince, quand elle vit arriver une troupe armée „et menaçante; aussitôt elle se dispersa. Anicetus après avoir „fait investir la résidence par ses hommes, enfonce les por-
„tes, se saisit des esclaves qui accourent, et arrive àl'appar- „tement d'Agrippine.
„La plupart de ses gens avaient quitté leurs postes saisis „de crainte à la vue des assaillants. Dans sa chambre éclai- „rée par une faible lumière, il ne restait près d'elle qu'une „ seule suivante.
„Agrippine était de plus en plus inquiète de ne voir per- „ sonne arriver de la part de son fils, pas même Agerinus, ,, quand un bruit étrange se fit entendre au milieu du silence „de la nuit et lui annonça un malheur suprême. A ce moment ,,la suivante qui veillait auprès d'elle, l'abandonne à son tour. ^,Toi aussi ^ lui dit-elle; et elle aperçoit Anicetus accompagné „du triérarque Herculeius et du centurion Oloaritus. Elle leur „déclare que s'ils venaient prendre de ses nouvelles, ils pouvaient ,, annoncer qu'elle allait bien; que s'ils venaient la tuer, elle „ voulait croire que son fils était innocent et incapable de „parricide. Les meurtriers alors entourent le lit; Herculeius „lui porte un coup de bâton sur la tête, et quand le centu- „rion tire son épée: frappe au ventre dit-elle; et elle expira „frappée de plusieurs coups."
„0n s'accorde sur ces faits," dit Tacite, Est-ce possible? On ne pourrait invoquer que le témoignage des assassins. Ont-ils parlé d'eux-mêmes et de Néron d'une façon si injurieuse , si contraire à la relation officielle ? Non ; car Anicetus et les compagnons qu'on lui donne en cette affaire furent des hommes qui demeurèrent dévoués à Néron jusqu'à sa chute. Et si pour gagner les bonnes grâces des princes qui prirent ensuite le pouvoir, ils avaient consenti à se mettre en jeu de la sorte, quelle confiance pourrions-nous avoir en leur parole?
La trop grande précision de détails en cette occasion prouve que l'historien place sa mission moins dans la recherche des
faits démontrés que dans l'art de peindre et d'animer les personnages dont il s'occupe. Et ici, il faut en convenir, son tableau laisse beaucoup à désirer. Le tu quoque adressé à la servante n'est pas sorti d'une féconde imagination. L'abandon dans lequel est laissée Agrippine par tous les gens de son service n'est pas naturel ; femme habile et séduisante, elle savait acquérir et entretenir le dévouement de ceux qui la servaient, témoin Mnester qui se tua sur son bûcher. Après avoir entendu le tumulte des hommes d'armes dans son château , après avoir vu fuir tous ceux qui l'entouraient , quand elle aperçoit près d'elle des hommes armés de glaives et de bâtons, quand parmi eux elle reconnaît Anicetus, leur demander s'ils viennent prendre des nouvelles de sa santé nous semble une question par trop naïve dans la bouche d' Agrippine. Puis lui faire ajouter sans attendre de réponse que s'ils viennent commettre un crime, elle en croira son fils innocent, c'est dénaturer le caractère de cette femme altière et violente; le frappe au ventre, voilà ce qu'elle aurait pu dire.
Aussi comme Dion Cassius se montre ici , et par exception , supérieur de cent coudées à Tacite, quand il nous dit: „A „leur vue Agrippine comprend le motif qui les amène, et „s'élançant de son ht, elle déchire sa tunique,- montre son „ corps nu, et s'écrie: frappe, Anicetus, frappe ce ventre qui „a enfanté Néron."
Que ce tableau est beau, simple, concis! Mais l'admiration pour cette page de l'écrivain ne doit pas faire tomber la plume des mains de la critique historique. Cette scène ne peut qu'avoir été imaginée; et rien n'est moins probable que s'il y a eu ordre de faire périr Agrippine, Anicetus en ait été chargé.
Continuons l'énumération des scènes lugubres qu'on s'est
plu à placer dans le château de Baules durant cette nuit. Elles n'ont rien de bien intéressant par elles-mêmes; mais elles font voir sous l'empire de quelles idées se sont formées les légendes Néroniennes.
„Au sujet de la mort d'Agrippine, dit Suétone, on a rap- ,,porté des choses atroces sur des autorités équivoques. Né- „ron serait accouru pour voir le cadavre de sa mère; il „ l'aurait touché; il en aurait loué la beauté des formes et „fait quelques critiques; pendant cet examen il aurait de- „ mandé à boire."
„Les uns, dit Tacite, prétendent qu'il voulut voir le ca- „davre de sa mère, et qu'il loua la beauté de son corps ; d'au- „tres le nient."
Tacite et Suétone n'osent rien affirmer; et ils ne se montrent pas tendres pour Néron. Mais Dion qui écrit plus tard, alors que la légende est devenue histoire incontestée, se croit en droit d'être affirmatif. „ Quand on annonça à „ Néron, dit-il, que sa mère avait été enfin tuée, il ne vou- „lut pas y croire sans l'avon' vu de ses propres yeux. Il la „flt mettre entièrement nue pour examiner ses blessures, et „ contemplant son corps il prononça ces paroles encore plus „abominables que le meurtre: je ne pensais pas que ma mère „fût si belle."
L'histoire nous montre divers personnages qui ont tenu à s'assurer par eux-mêmes que l'ennemi redoutable dont ils avaient voulu se défaire était bien mort et ne viendrait plus troubler leur sécurité. Lorsque Henri III eut ordonné le meurtre de Guise, il vint le voir étendu, inanimé, et le contemplant avec le sentiment d'un trembleur à peine rassuré, „il me semble, dit-il, encore plus grand mort que vi- „vant." — Cromwell se fit aussi présenter la bière qui conte- „nait le corps de Charles I^^ et soulevant sa tête, „c'était
dit-il, un homme bien constitué et auquel était promise une longue vie."
Néron aurait-il voulu s'assurer que sa mère était bien morte et qu'il était désormais débarrassé de ses exigences tyranniques? Ce n'est pas nous qui nous posterions garant que la perversité précoce du jeune prince ne put aller jusque-là. Mais le fait est-il probable? C'est toute la question. Et la poser, après l'examen de tous les contes fabuleux qui ont été mis en circulation sur la mort d'Agrippine, c'est la résoudre.
Terminons. Tacite nous dit: „Le corps d'Agrippine fut „brûlé la nuit même sur un lit de table et sans pompe; et „le bûcher allumé, Mnester un de ses affranchis se perça de „son épée, soit par amour de sa maîtresse, soit par crainte „du supphce."