CHAPITRE VI
SÉNÈaUE A DIT VRAI.
MANQUE d'indépendance CHEZ LES HISTORIENS ROMAINS. — LA SITUATION DE NÉRON. — CELLE d'AGRIPPINE. — LA PRO- BABILITÉ DES FAITS. — LE CARACTÈRE DE SÉNÈQUE. — SON AMBITION DU POUVOIR. — A-T-IL CRAINT LA MORT?
MANQUE d'indépendance CHEZ LES HISTORIENS ROMAINS.
„ Toutes les fois, dit Voltaire'), que j'ai lu l'abominable „ histoire de Néron et de sa mère Agrippine j'ai été tenté de „n'en rien croire. L'intérêt du genre humain est que tant „ d'horreurs aient été exagérées; elles font trop de honte à la „ nature. . . Il y a dans la mort d' Agrippine des circonstances „ qu'il est impossible de croire ... On ne pouvait construire „un tel vaisseau sans que les ouvriers ne se doutassent qu'il
1) Le Pyrrhonisme de Thistoire. Ch. XIII.
„ était destiné à faire périr quelque personnage important; ce „ prétendu secret devait être connu de Rome entière; Agrip- „pine devait en être informée. . . Mais des rameurs en se „ penchant peuvent-ils faire renverser une galère, un bateau „même de pêcheurs? Et d'ailleurs ces rameurs se seraient- „ils volontiers exposés au naufrage ? . . . Je crois avec horj.reur que Néron donna son consentement au meurtre de sa „mère ; mais je ne crois point à l'histoire de la galère ... La „cyropédie de Xénophon est un roman; mais des fables qui „ enseignent la vertu valent mieux que des histoires mêlées „de fables qui ne racontent que des forfaits."
La pénétration habituelle de Voltaire lui a permis, sans approfondir l'examen de tous les détails, de reconnaître que les historiens ne nous ont rapporté au sujet de la mort d'Agiippine que des fables aussi épouvantables qu'absurdes.
Martial ') avait déjà mis la postérité en garde en disant à sa muse: „ Apprends-moi ce que fait Canius Rufus ? S'occupe- „t-il d'écrire les faits mémorables du principat de Claude ou „de réfuter les mensonges qu'un écrivain a accumulés sur „Néron?"
Quel est l'auteur qu'il traite si sévèrement? Serait-ce Cluvius, serait-ce Rusticus, ou quelque autre annahste aussi peu véridique et judicieux que ceux-ci? Nous ne pouvons le savoir; les pamphlétaires pullulaient alors. Tacite en convient-). „L'histoire de Caius, de Claude, et de Néron , dit-il , „altérée par la peur au temps de leur puissance fut écrite ,, après leur mort par des haines toutes vives encore" ^).
L'historien qui aurait voulu être impartial et véridique de-
1) Liv. 111. épig. 20.
2) A. XVI, 6. Odio magis quàm ex lide.
vait donc prendre bien des précautions pour ne pas être la dupe des récits dictés par les passions politiques.
Il avait encore à se mettre en garde contre lui-même, car la vérité historique était fort exposée à être défigurée par le penchant naturel qui portait tout auteur à vouloir plaire à ses lecteurs et les intéresser par les tableaux de drames émouvants *). L'histoire, en effet, n'était généralement considérée comme un genre de littérature, une matière à faire montre d'imagination et d'éloquence. Ainsi Claude, qui se piquait d'être un écrivain, composait, avec l'aide de Tite Live et de Sulpicius Flavus, des œuvres historiques qu'il faisait lire devant un nombreux public pour soulever des applaudissements ^).
Mais l'historien avait surtout à éviter d'avoir maille à partir avec la police vigilante des licteurs des édiles, et de ne point donner prise à l'avidité des délateurs qui formaient une police occulte, sans attache officielle, et par cela même terrible, insaisissable. Personne n'était à l'abri d'une dénonciation faite par un affranchi, un esclave de la maison, un ami que tentait à un moment donné le prix de la trahison. Comme le conseil des Dix à Venise le Principat à Rome n'avait pas à son service une armée régulière de policiers; mais la surveillance politique était faite bien plus sûi^ement par la haine, la jalousie et la cupidité qui avaient toute liberté d'action.
Les ouvrages d'histoire étaient l'objet d'une surveillance aussi active que les discours et les poésies qui se débi-
1) Voltaire, Pyrrh. XVI. « Mais cette manière d'écrire l'histoire est aussi
«difficile que dangereuse; ce serait une étude pour le lecteur et non un delasse- »ment. Le public aime mieux les fables. On lui en donne".
2) Suétone, Claude 41.
taient dans les conférences publiques ou les réunions privées.
Tant que le principat demeura électif dans la famille d'Auguste, les auteurs avaient eu à redouter les peines les plus terribles , s'ils se permettaient de faire l'éloge de Brutus et de Cassius , s'ils s'abstenaient de les traiter de brigands et de parricides '). Ainsi sous Tibère Crémutius Cordus fut accusé d'avoir publié des Annales où il louait Brutus et nommait Cassius le dernier des Romains; traduit pour ce fait devant le Sénat , après une admirable défense qui ne lui permit pas de lire son acquittement sur le visage des Pères, il dut se donner la mort; et les édiles firent rechercher et brûler ses livres^).
Le devoir et le droit de ne laisser parvenir à la postérité que ce que l'on considérait comme vrai, ou que ce qu'on voulait qu'elle considérât comme vrai, paraissaient inhérents à l'exercice du pouvoir politique % Aussi Caïus prétendait-il exclure de toutes les bibUothèques les œuvres d'Homère et celles de Tite Live qu'il traitait de mauvais et infidèles historiens *). Sous les princes qui succédèrent aux Césars , il fallait éviter de parler d'eux ou les quahfier de monstres infâmes; il fallait dénaturer les motifs et les faits dans la relation des événements de leurs principats ^) ou se taire.
La liberté de l'historien n'existait donc pas; fort loin de là. On risquait sa tête à écrire l'histoire avec indépendance. Pour quelques allusions répandues dans son ouvrage, Domitien fit condamner à mort Hermogène de Tarse, et les hbraires qui en avaient fait faire des copies furent mis en
2) Tacite, A. IV, 34. Sénèque, Marcia.
3) Parmi les autres ouvrages dont le Se'nat avait ordonné la destruction on peut citer encore ceux de Titus Labienus et de Cassius Severus. Suet., Calig. 76.
4) Suétone, Calig.
5) Tacite, H. II, 101.
croix ^). Ainsi tenir les auteurs et les éditeurs pour solidaires et les frapper en même temps est un principe de législation qui, on le voit, n'est pas neuf.
Les éditeurs d'ouvrages nouveaux n'étaient pas seuls à redouter la vigilance des licteurs, des édiles et des délateurs. Les manuscrits des panégyriques des Césars qui étaient étalés chez les libraires autrefois, avaient, on le pense bien, disparu de leurs magasins. On aurait certainement couru en vain le Forum, la voie Sacrée, tout le quartier d'Argilète^) pour acheter une histoire de Claude ou de Néron écrite au temps de leur puissance. Il est même à-peu-près certain qu'on ne conserva plus aucun de ces écrits dans les bibliothèques particulières dans la crainte de paraître partager les regrets du peuple pour Néron'}. L'hérésie politique était alors aussi à redouter que le fut plus tard l'hérésie religieuse*); et voilà pourquoi nous n'avons vu arriver jusqu'à nous aucun des nombreux panégyriques qui devaient, croyait-on, quand ils furent écrits, porter à la postérité l'éloge des Césairs.
D'autre part , si malgré le péril un bel esprit pouvait céder à la tentation de lancer une épigramme , de cadencer quelques distiques, aucun puissant mobile n'excitait les écrivains à rechercher et à publier la vérité sur les événements comtemporains. Dans quel but l'auraient ils fait ? Quel profit aurait-on retiré des veilles et des dépenses en frais de papier et de copistes? C'est pourquoi Juvenal déclare que c'était le plus
1) Suet., Dom. X.
2) Walkcnaer, Horace. Liv. 3, Ch. 4.
3) (Quelques exemplaires de l'ouvrage de Cordus furent conservés par des mains de'vouées mais ils furent soigneusement cachés, manserunt occultati.
4) Quand !e code de Justinien, en son chapitre de Summa trinitate, attribue à Constantin une loi qui punit de mort toute personne qui aura e'crit des ouvrages contre les chrétiens, ou qui en sera trouvée possesseur, il ne fait que reproduire en faveur du nouveau parti religieux qui triomphait, les dispositions légales dont avaient bénéficie les anciens partis dominants.
ingrat des métiers que pouvait entreprendre un homme de lettres *).
Les travaux historiques ne nourrissaient donc que les écrivains au service des princes au pouvoir.
Aussi quoique Tacite nous jure *) „ qu'il racontera le prin- „cipat de Tibère et ceux de ses successeurs sans haine et „sans sympathie, parce qu'il n'y a en lui aucun motif de „passion", nous avons peine à le croire. Rien nous dit qu'il ait voulu être sincèrement impartial; rien nous autorise à croire qu'il ait pu l'être. N'a-t-il pas été influencé par la reconnaissance qu'il devait à „Vespasien qui avait commencé „sa fortune, à Titus qui l'avait augmentée, à Domitien qui „ravait portée à son comble"^)? N'avons-nous pas le droit de nous demander jusqu'à quel point Tacite aurait eu le courage de l'indépendance? Quand on l'entend louer d'une façon si convaincue l'habilité et la prudence dont son beau-père Agricola avait fait preuve dans sa conduite et dans ses écrits durant les temps de troubles politiques *), on est fondé à croire qu'il a suivi son exemple, et s'est bien donné garde de déplaire aux princes qui le protégeaient.
Il laisse même bien voir qu'il n'est pas exempt d'inquiétude et qu'il est gêné en entrepenant d'écrire sous les yeux de Trajan l'histoire des Flaviens, ses bienfaiteurs. „ Je réserve „pour ma vieillesse, dit-il, le soin de raconter l'époque du „principat de Nerva et celui de la domination de Trajan, „époque au sujet de laquelle j'éprouve des sentiments qu'il „m'est doux d'avoir et qu'on peut exprimer sans crainte" ^).
1) Juvenal, Sat. VII: v. 98—105.
... et crescit multâ damnosa papyro.
4) Agricola VI— XLII.
5) Tacite H. I, 1.
En tous cas, ce qui est manifestement indéniable, c'est que ni Tacite, ni Suétone, ni Dion n'ont fait preuve d'un esprit scientifique et judicieux dans le choix des sources auxquelles ils ont puisé les faits qu'ils nous ont transmis.
En cet état de choses, que devons -nous faii'e? Faut-il, éliminant les circonstances invraisemblables ou contradictoires, essayer de reconstituer quelque récit qui revête l'apparence de l'histoire? Nous ne le croyons pas. S'aviser d'écrire une vie de Romulus en transformant la louve en une bergère, l'ascencion en quelque phénomène météorologique, en faisant du fondateur mythique de Rome un personnage dont on puisse admettre les actions , un petit trait c'est se tromper soi-même et tromper le lecteur ; c'est substituer les créations de son imagination à celles de l'imagination de ceux qui par intérêt ou amourpropre national ont établi la légende. Il n'est pas permis à la critique de supprimer dans les récits d'un auteur les contradictions, les invraisemblances, et les impossibilités qui marquent son incompétence, sa partialité, ou son manque de sincérité; la déposition d'un historien est comme celle d'un témoin; elle forme un tout; et c'est commettre un faux que de la corriger pour la présenter sous une forme qui mérite créance; c'est commettre une action plus coupable encore quand les modifications ou suppressions de témoignages ont pour but ou pour résultat de déplacer les responsabihtés, d'étabhr la criminahté d'un personnage devant le tribunal de la postérité; et on ne saurait trouver d'excuse dans le peu d'intérêt , dans les sentiments de répulsion qu'inspire l'accusé. Il est souvent fâcheux de ne pouvoir connaître la vérité ; mais douter, savoir qu'on ignore, vaut cent fois mieux que de prendre pour la vérité les rêves de son cerveau.
Toutefois dans l'épouvantable affaire qui fait le sujet de notre étude, nous pouvons remarquer que tandis que les his-
toriens ne nous rapportent que des faits contradictoires, invraisemblables, impossibles, la relation officielle de Sénèque porte le cachet de la sincérité ; elle s'accorde avec la situation qu'avait alors Néron; avec celle qui avait été faite à Agrippine; elle a pour elle la vraisemblance et la probabilité.