LA SITUATION DE NÉRON
Voyons d'abord la situation de Néron.
Quand Tacite veut exposer les motifs qui ont pu pousser impérieusement Néron à faire périr sa mère , que trouve-t-il à dire? L'opposition d'Agrippine à son mariage avec Poppée et l'excitation qu'il reçoit de cette femme; voilà selon lui quelles furent les causes déterminantes du crime.
Mais si Agrippine avait été l'obstacle à cette union, et si cette union légale était le but que poursuivaient les deux amants, nous aurions dû voir aussitôt sa disparition de la scène, Octavie répudiée, et Poppée revêtue du titre d'épouse. Or Néron paraissait si peu y songer alors que ce ne fut que 4 ans plus tard qu'il le réalisa ^); et ce ne fut pas sans difficultés. Il avait fallu répudier Octavie; cette répudiation souleva l'opinion publique ; il y eut émeute à Rome , émeute assez menaçante pour faire plier Néron et le forcer à garder la fille de Claude; et quand le projet fût repris, Octavie fut accusée d'adultère, exilée; alors, en convient Tacite^), „Burrhus „ était mort ; et le parti des gens de bien réduit à un seul „ chef non militaire, Sénèque, avait perdu l'autorité qu'il avait „ possédée jusqu'à ce jour."
Poppée ne pouvait alors ambitionner d'autre titre que celui de maîtresse. Néanmoins l'influence qu'elle exerçait ainsi
sur Néron avait dû surexciter la jalousie d'Agrippine contre elle et par suite une haine implacable ne pouvait manquer d'animer ces deux femmes Tune contre l'autre.
Aussi un motif plus vraisemblable, plus sérieux eût été le désir impatient de Néron, désir entretenu et exploité par Poppée '), de s'affranchir de l'autorité et de l'influence que sa mère eût voulu conserver ou reprendre sur lui et sur les affaires de l'État.
Mais alors Agrippine, et cela malgré l'esprit conciliant quoique ferme de Sénèque et de Burrhus, avait été privée d'honneurs , renvoyée du Palatin ; elle n'avait plus de gardes , signe de l'autorité effective; elle se trouvait abandonnée, réduite à l'impuissance; des délateurs avaient même cru qu'ils pouvaient sans crainte et avec profit dévoiler ou essayer d'établir qu'elle formait un complot contre la vie de son fils. Burrhus et Sénèque avaient été chargés d'instruire l'affaire et de faire punu- Agrippine si elle était reconnue coupable; ils avaient procédé à son interrogatoire; soit prudence politique, soit qu'Agrippine se justifiât, ils avaient, il est vrai, déclaré la dénonciation mal fondée; il n'en résultait pas moins ce fait considérable de la déchéance d'Agrippine; il ne pouvait lui rester aucun privilège, aucun prestige après avoir été traitée en justiciable, en prévenue; elle était surveillée avec plus de soin que jamais, et réléguée au palais d'Antonia ou à Antium, elle pouvait être éloignée davantage.
Ainsi appuyé sur Sénèque et Burrhus, Néron devait se sentir fort; il avait pour lui l'armée, le Sénat, le parti des Stoïciens et avec eux l'opinion des classes dirigeantes ; il était le heatus possidens du pouvou* légal et de la force ; il pouvait se tenir sur la défensive et attendre.