LA PEOBABILITÉ DES FAITS
Nous avons dit que la sincérité du rapport officiel de Sénèque était appuyée par la vraisemblance et la probabilité des faits qu'on peut, admettre pour réels parmi ceux que racontent les légendes Néroniennes.
Quand nous disons sincérité du message, nous n'entendons point parler des ornements oratoires dont il a été revêtu. Ainsi nous ne nous portons nullement garant de la piété filiale de Néron, des chaudes larmes que lui aurait coûtées la mort de sa mère, de la délicatesse de sentiments qui l'aurait empêché de reconnaître l'évidence de ses desseins criminels. C'est de la rhétorique, et nous sommes de l'avis
de Quintilien, c'est de la bonne rhétorique; mais ce n'est pas autre chose. Par sincérité du message nous entendons parler de l'exactitude du fond.
Il convient d'abord de bien établir la question. D'un côté Néron était fort capable de tuer sa mère; il est même permis de supposer qu'il avait peut-être l'intention de le faire; mais de l'autre, Agrippine était tout aussi capable dans sa fureur contre son fils de le faire assassiner. Il ne s'agit que de chercher à savoir, de ces deux personnages pour lequels le crime était un moyen naturel d'arriver à leur but, qui a le plus probablement voulu faire périr l'autre durant les fêtes de Minerve à Baies.
Dans tout ce que les historiens nous ont rapporté au sujet de ce drame, on peut remarquer qu'il n'y a que deux faits que l'accord des auteurs semble devoir mettre hors de doute.
Le premier, c'est l'absence d'Agrippine de Baies au début des Quinquatries , l'incertitude de sa venue ou plutôt la très grande probabilité qu'elle n'y viendrait pas.
Par suite il semble donc que Néron et ses familiers tout capables qu'ils fussent de vouloir faire périr Agrippine, n'auraient pu baser leurs combinaisons sur une pareille et si douteuse éventualité. — Agrippine, au contraire, si elle avait projeté de se débarrasser de son fils, était sûre de l'atteindre à Baies, où eUe devait le supposer tout occupé de ses plaisirs , ne l'attendant pas , ne se défiant pas d'ehe à ce moment ;
Et distracta epulis ad cunctas aula patebat Insidias.
Et c'était si naturel , que c'est vers Baies surtout que se portent encore les idées des organisateurs de la conjuration de Pison ; c'est là qu'ils pensent qu'il leur sera plus facile de frapper Néron ^). Comme le prince se plaisait aux bords du golfe de
Naples, comme il allait souvent à Baies, Epicharis, l'habile et peu commune courtisane , fut chargée d'attirer dans le complot le commandant de la flotte, de lui montrer que rien ne serait plus facile que d'en finir avec lui à son prochain séjour. Elle échoua, fut arrêtée et jetée au cachot. Malgré cela on persista à regarder vers Baies ^). On proposa à Pison , mais en vain car c'eût été violer les lois de l'hospitahté , délaisser frapper Néron chez lui, dans une des visites qu'il avait coutume de faire aux patriciens dans leurs villas du golfe, sur les bords duquel il déposait toute étiquette. On peut voir certainement ici cet esprit d'imitation qui caractérise d'ordinaire les conspirateurs. Depuis que Georges Cadoudal tenta de faire périr Bonaparte en choisissant le moment où il se rendrait à l'opéra, que de fois, malgré tant de non-réussites, pareille occasion n'a-t-elle pas été recherchée, considérée comme la plus naturelle pour frapper d'autres souverains?
Le second fait, c'est la présence d'Agerinus à la villa de Néron, son arrestation, et l'accusation qui fut portée contre lui.
Or que penser de lui ? Doit-il être considéré comme un simple messager, ou un sicaire aux gages d'Agrippine?
La relation de Tacite qui nous montre Anicetus retardant son départ pour arranger une comédie n'a aucune vraisemblance. Celle de Suétone qui lui fait jeter une épée entre les jambes par Néron lui-même n'est guères plus probable. Posons maintenant la question inverse. Agrippine a-t-elle pu envoyer à Néron un de ses affranchis pour le poignarder? Tacite nous ^) n'pond : „Pouvait-il se trouver un homme assez dénué „de raison pour croire que ce fut l'effet du hasard, ou qu'une „femme échappée à ce danger eût envoyé un homme seul
-l) A XIV, 11.
„armé d'un glaive pour frapper le prince au milieu de ses „gardes et de sa flotte"? Cela veut dire: personne ne sait ce qui c'est passé dans le palais, si Agerinus portait ou non une arme; en toute autre occasion Agrippine était bien femme à vouloir faire poignarder son fils; mais en ce moment, échappée du naufrage, avait-elle la libre réflexion pour mûrir un pareiï dessein? Or il faut, nous l'avons vu, écarter l'idée du naufrage. En ce cas rien n'empêcherait donc de croire à la tentative d'Agrippine ; et même en admettant la catastrophe maritime, il est plus probable qu'eUe aurait songé à sa vengeance, à faire frapper Néron, qu'à ordonner la recherche du testament d'une suivante. Puis Tacite, a-t-il raison de dire que pour une telle entreprise elle n'aurait pas fait la sottise d'envoyer un homme seul? A notre avis, tout au contraire eUe n'aurait eu que ce moyen à employer avec chance de succès. Une troupe armée, en effet, n'aurait certainement pas pu envahir le palais; il n'y avait que la ruse qui eût pu assurer le coup, et la ruse devait être cachée sous la faiblesse.
Il nous faut aussi remarquer, chose importante dans cette affaire, que les historiens sont unanimes à reconnaître que l'envoi d'Anicetus à Baules n'aurait eu lieu qu'après l'arrestation d'Agerinus, c'est-à-dire après qu'on eut en mains la preuve ou de quoi présenter comme preuve de la tentative criminelle d'Agrippine, le moyen de justifier aux yeux du public les mesures les plus rigoureuses qu'on aurait été amené à prendre contre efle. Or, confier à Anicetus la mission de tuer clandestinement Agrippine, et en même temps le mettre à la tête d'une troupe nombreuse de matelots chargée de faire l'investissement du château de Baules, sont choses contradictoires. Cette absence de mystère, ce déploiement de forces ne se comprendraient qu'au cas oià il se fut agi de
s'emparer de la personne d'Agrippine pour la faire passer en jugement, pour la retenir en prison, ou pour la conduire en exil.
Si donc l'on affranchit son esprit de cette prévention née des études classiques et entretenue par l'opinion générale, c'est-à-dire par l'opinion irréfléchie, il nous semble que rien ne peut empêcher d'admettre qu'Agerinus ait été, comme l'a dit Sénèque, un sicaire d'Agrippine.
Et puisque le coup projeté par elle n'avait pas réussi, puisqu'elle se savait découverte ou craignait de l'être, la fille de Germanicus n'était pas femme à paraître sur la selette des criminels; elle ne pouvait hésiter à s'y soustraire en se donnant la mort, ou la demandant à la main d'un des siens. Arria, Plancine, la rivale de sa mère, et d'autres illustres exemples lui avaient enseigné ce qu'en pareil cas devait faire une matrone romaine. Peut-être est-ce Mnester, ce serviteur dévoué qui l'aurait frappée de son glaive et se serait tué à son tour sur son bâcher, autant par attachement à sa maitresse que par crainte d'être châtié pour sa fidélité.
Nous devons donc renoncer à considérer comme historique la dramatique scène du ^Jrappe au ventre". Ce n'est jamais qu'avec un sentiment d'ennui que l'on quitte des illusions dans lesquelles notre pensée était habituée à vivre. Ici toutefois nous ne pouvons éprouver qu'un médiocre regret. Il est d'autres illusions dont la perte est plus affligeante. N'est-il pas pénible d'apprendre que l'héroïque mort de Regulus n'est qu'un mythe de la vanité romaine? N'est-il pas" désolant de savoir que le Tite-Live de la Révolution fi'ançaise, Lamartine, en nous traçant avec son magique pinceau le tableau du dernier banquet des Girondins, nous a peint une scène qui n'a eu d'existence que dans son imagination? N'en voulons cependant pas à l'étude; elle nous procure de douces sa-
tisfactions en échange des illusions perdues. Amiais Plato, sed magis arnica veritas.