‹ Sénèque et la mort d'Agrippine, étude historiqueChapitre 43 sur 53 · I,E CARACTÈRE DE SÉNÈQUE · texte numérisé non relu

I,E CARACTÈRE DE SÉNÈQUE

Quels motifs auraient pu déterminer Sénôque à se couvrir de honte en prenant la défense d'un parricide? Ils n'auraient pu être que la faiblesse de caractère, l'amour du pouvoir, ou la crainte de la mort.

Faiblesse de caractère? Pour l'admettre, il faut, croyonsnous, se refuser à tenir compte des faits.

Est-il démontré, est-il probable qu'il ait écrit à Polybeune lettre indigne d'un Stoïcien, indigne même, dit-on, d'un homme soucieux de sa dignité, d'un simple romain?

D'abord qu'elle fut l'accusation portée contre lui qui motiva son exil ? Aurait-il été l'amant d'Agrippine , ou de Julie ? On ne peut appuyer cette hypothèse sur rien de sérieux. A en croire les historiens, il n'y aurait pas eu un personnage influent au palais, un domestique apte à servir ses intérêts, ou un prétendant au principat dont Agrippine n'ait voulu être ou n'ait été l'amante; c'est donc là une accusation banale qui ne peut atteindre Sénèque. D'ailleurs, au dire de Tacite, Suilius, dans les accusations qu'il porta contre lui au Sénat, n'aurait rien formulé de précis; il se serait borné à dire vaguement que Sénèque avait porté l'adultère dans la famille de Germanicus ^) et n'aurait fait aucune allusion aux causes de son exil.

Les délateurs, même ceux de profession, n'étaient pas les premiers venus. Beaucoup d'entre eux avaient, comme Suilius, leur siège dans la Curie. Ils ne m.anquaient ni d'élo-

quence, ni d'habileté. Suilius n'ignorait pas que le seul moyen , ou du moins le plus sûr , de perdre Sénèque était de le faire passer pour un hypocrite, un faux Stoïcien, et l'isoler ainsi de son parti qui faisait sa force et dont il était le chef. Or, il faut avouer qu'il ne devait avoir dans son scrinium aucun document sérieux, positif, puisqu'il se vit réduit à des insinuations. Il savait, il est vrai, et c'est en cela que consiste son habilité, que si les insinuations ne peuvent être prouvées, elles ne peuvent être non plus péremptoirement refutées et produisent ainsi toujours un certain effet sur les auditeurs qui ne pensent point par eux-mêmes et surtout sur ceux, hélas trop nombreux en tout temps!, que dévore une jalousie secrète contre tous les hommes supérieurs. Malgré cela le réquisitoire de SuDius tourna à sa confusion. Il n'était pas de taille à ébranler alors la situation de Sénèque, ni la considération dont il jouissait dans la Curie, et au dehors dans l'opinion publique.

Nous ne savons, et nous ne pourrons sans doute jamais rien savoir de positif au sujet des circonstances qui amenèrent l'expulsion de Sénèque de Rome, et son internement dans l'île de Corse. Nous inchnons cependant à penser qu'il a dû être frappé à la suite de quelques-unes de ces conjurations qui faisaient trembler Claude ^) et dans lesquelles on ne manquait jamais de rencontrer des Stoïciens.

Quoiqu'il en soit, Sénèque a-t-il été ou non pris de nostalgie? Comme Madame de Staël demandait à revoir son ruisseau de la rue du Bac, a-t-il désiré rentrer à Eome? Rien n'est plus naturel, rien n'est plus légitime, et ne paraît plus certain.

A-t-il fait des démarches dans ce but? De telles démar-

1) SuL'tonc Claude 13, 35, 36.

ches ne peuvent être par elles-mêmes une chose déshonorante; il ne pouvait y avoir de déshonneur que dans leur forme, dans la bassesse des prières, ou dans celle des personnes auxquelles elles s'adressaient.

Il faut d'abord remarquer que ce n'était pas une grâce directe que Sénèque avait à solliciter de Claude. En sa qualité de Père, il n'avait pu être ft'appé d'exil que par un arrêt du Sénat, et après avoir été entendu dans sa défense; il n'avait pu l'être par un simple arrêt de Claude. Il est bien entendu que nous ne parlons ici que d'une question de forme; Claude et ses conseillers disposant de la majorité sénatoriale pouvaient faire exiler qui ils voulaient. Mais pas plus qu'il ne pouvait bannir, le prince ne pouvait de sa propre autorité gracier un sénateur et jamais Claude en pareil cas n'empiéta sur les droits du Sénat ').

Ainsi Sénèque ne pouvait que solliciter ou faire solliciter de lui le dépôt à la Curie de la proposition de son rappel. Nous devons croire cependant qu'une proposition venue de cette source eût été accueillie favorablement; et que d'autre part sans l'initiative du prince aucun Père ne l'aurait faite et surtout n'aurait pu la faire adopter. En ce sens on peut dire, nous en convenons, que le sort de Sénèque était entre les mains de Claude. Or Claude, on le sait, était mené par ses affranchis ^); c'était donc à eux qu'il fallait s'adresser ; et parmi eux, un des plus influents était Polybe. Si donc le stoïcien exilé avait eu à faire parvenu' une supplique au César, il était tout naturel qu'il se servit de l'intermédiaire de ce personnage.

1) Saétone id. 13: Netninem exsaliim nisi ex Senatus auctoritate restituit.

2) Suétone id. 28, 29.

Polybe d'ailleurs ne paraît pas avoir été un gredin infâme. Et comme on doit toujours avoir le courage de son opinion, nous dirons que rien, selon nous, autorise à blâmer Sénèque d'avoir été en relation avec lui, quand nous avons vu Barea Soranus, Cornélius Scipion, Burrhus, se porter les cautions de Pallas, qui fut tant décrié depuis. Polybe, en effet, parait avoir gagné la faveur de Claude par son érudition, et sa participation aux études du prince •), par les travaux littéraires qu'il faisait pour lui.

Mais quoi qu'il en soit Sénèque lui a-t-il écrit, s'est-il servi de son intermédiaire? Aucun historien, du moins à notre connaissance, ne l'a dit formellement. Dion seul parle de lettres que Sénèque dans son exil aurait adressées aux affranchis de Claude, et il n'en désigne aucun. Cependant Polybe étant un de ces affranchis, admettons que Sénèque se soit adressé à lui. On nous accordera bien qu'il ne suffit pas qu'un homme politique exilé eût écrit au bibliothécaire de Claude pour mériter la flétrissure. Il nous faudrait savoir ce qu'il lui a dit.

Or, pour le rapporter Dion s'est trouvé fort embarrassé. Quoi qu'il ait longtemps vécu à Rome, fouillé les bibliothèques et les archives, il ne trouvait aucune trace des lettres de Sénèque aux familiers du Palatin , pas plus celles à Polybe que d'autres. Les annahstes n'en parlaient même pas. Il en conclut alors et affirme que durant sa puissance Sénèque prit soin de faire rechercher et détruire les originaux et les copies qui en avaient été faites ^). A l'entendre nous devions en conséquence renoncer à savoir les termes exacts" dont s'était servi le Chef de l'école romaine, et nous n'avions qu'à nous rapporter à lui.

1) Suétone, Claude 40, 41, 42. 2) Liv. 61. ch. 10.

Que nous faut-il donc penser de l'écrit qui nous est parvenu sous le nom de consolation à Polybe, Est-ce la lettre de Sénèque?

En une telle situation un sentiment instinctif de doute s'empare de notre esprit dès l'abord; et ce doute s'accentue, se fortifie à l'examen du document.

Pour Diderot, et il en donne de nombreuses et assez bonnes raisons, ces fragments qualifiés de consolation à Polybe ne sont qu'une „rabutinade" et ne peuvent pas être du philosophe 1). Avant lui Juste Lipse avait formulé les mêmes conclusions. Mr. Bouillet , qui a fait les commentaires de l'édition Lemaire , déclare également qu'à son avis nous nous trouvons en présence de l'œuvre d'un faussaire.

Nous nous permettrons d'appeler l'attention sur deux observations: 1°. Il est dit dans ces fragments:^) „ Claude ainter- „cédé en ma faveur auprès du Sénat; il a fait plus que me „ donner la vie, il l'a demandée pour moi." Ainsi Sénèque se déclare reconnaissant du rôle de Claude dans cette circonstance, ce qui est contraire aux sentiments que lui prête Tacite et qui semblent avoir influencé sa conduite dans les événements ultérieurs. — 2". Il n'est fait aucune allusion aux motifs de son exil. Or, est-il admissible que Sénèque, sollicitant son rappel, ait pu se dispenser d'en parler, de se justifier. Ce silence absolu prouve, croyons-nous, que l'auteur de la Consolation n'aurait pas su dire plus que nous à ce sujet.

Nous ne savons donc pas en quels termes Sénèque aurait écrit à Polybe , et rien ne nous autorise à l'accuser d'avoir fait preuve en cette occasion de bassesse de caractère.

1) Essai Livre II = 89, 90, 91. Livre I = 29, 30, 31 et les notes de Naigeon.

2) Consol. 32.

Tout au contraire on peut observer que les conseillers de Claude n'auraient pas trouvé dans sa supplique des indices suffisants pour leur faire penser qu'ils trouveraient dorénavant dans Sénèque un homme malléable à leur gré, et qu'ils ont continué à le craindre comme un des chefs redoutables de l'opposition, puisqu'ils ont fait maintenir son exil. C'est d'autant moins discutable que c'est pour avoir un appui contre eux qu'Agrippine usa de son influence pour obtenir son rappel.

Nous répéterons enfin la remarque que nous avons déjà faite; c'est que Sénèque dès son retour redevint le chef du parti stoïcien. Donc sa conduite avant son expulsion de Rome et durant son séjour en Corse, ne lui avait pas fait perdre l'estime qu'on avait pour son talent et son caractère.

Pourquoi et à quel titre devons-nous nous montrer plus sévères, plus exigeants que ses contemporains?

Examinons maintenant la conduite de Sénèque au pouvoir, son attitude habituelle vis-à-vis de Néron.

„Burrhus et lui, dit Tacite^), tous deux gouverneurs du „jeune prince, étaient restés unis, ce qui se voit rarement „ quand on partage le pouvoir; à des titres différents ils avaient „obtenu un crédit égal, Burrhus par la sévérité de ses mœurs „et ses talents mihtaires, Sénèque par son éloquence, sa pro- „bité et sa bienveillance. On aurait vu bien des crimes si jjSénèque et Burrhus ne les avaient empêchés."

Ailleurs*), il nous dit: „Un jour que les ambassadeurs de „rArménie plaidaient la cause de leur pays devant le Sénat „convoqué au Palatin, Agrippine allait aux yeux des Pères jjparalysés d'émotion^ s'asseoir près de Néron pour partager „avec elle la présidence, quand Sénèqiie avertit le prince d'aller

1) id. XIII. G. 2) A. XIII. 2: Prsesiderc siraul parabat, nisi cieteris

pavore defiiis, Seneca admonuisset, etc.

„aw devant de sa mère, et de la sorte sans manquer au res- „pect filial, tout affront fut évité au Sénat."

Nous le voyons encore déployer une admirable fermeté lorsqu'Agrippine fut accusée d'ourdir une conspiration pour renverser son fils et amener l'élection de Rubellius Plautus *). Des délateurs, on le sait, venaient d'informer Néron des projets attribués à sa mère. Il en était terrifié ; il voulait faire périr aussitôt Agrippine et Plautus; il voulait enlever la préfecture du prétoire à Burrhus qu'il accusait de n'avoir pas su ou voulu faire exercer une active surveillance sur les menées de sa mère. En présence d'un prince troublé par la peur, le soupçon, animé du désir furieux de se débarrasser de ceux qui peuvent ou veulent lui disputer son rang de „ Premier", que vont faire ces deux hommes? Vont-ils pour ne pas compromettre leurs positions, pour éviter d'être accusés de complicité avec Agrippine, se faire une arme contre elle de la délation dont elle a été l'objet, et souscrire à sa mort? Telle eut été certainement la conduite de vulgaires ambitieux , d'hommes sans fermeté, sans profond sentiment de la légalité et de la justice; mais telle ne sera pas la leur. ,,0n ne „doit pas, disent-ils à Néron, refuser à personne le droit de „se défendre, et encore moins à une mère. Il peut y avoir „ erreur ou calomnie; la voix qui l'acîcuse est la voix d'une „ennemie. Nous l'interrogerons dès demain; nous lui ferons „connaître les faits dont on l'accuse et le nom des dénoncia- „teurs; nous écouterons ses explications; si nous la trouvons „ coupable, elle sera punie malgré son rang; mais si elle se ^justifie, elle ne saurait être frappée". Ce qu'ils ont osé dire, ils l'ont fait; et aucune mesure nouvelle ne fut prise contre Agrippine à cette occasion.

1) A. XlII. 19, 21.

Rien donc n'autorise à penser que Sénèque et Burrhus aient été des ministres tremblants devant Néron, fascinés par la peur que leur aurait inspirée le tyran cruel et tout puissant.

L'hypothèse de Diderot est toute gratuite , quand il suppose que Néron imposa à Sénèque la lettre au Sénat par la menace, quand il écrit: „Le tigre captieux lui tendait un piège. „Je vais, se disait-il à lui-même, le placer entre la mort „s'il refuse et le déshonneur s'il accepte". Rien ne nous semble plus éloigné de la vérité et de la situation respective des personnages. Néron avait alors plus besoin de l'appui de Sénèque et de Burrhus que ceux-ci n'avaient besoin de sa confiance. C'était beaucoup plus à eux, à l'estime et au crédit dont ils jouissaient, qu'aux manœuvres d'Agrippine qu'il devait son élection au principat; ces hommes illustres le savaient bien , et ils avaient conscience de leur force. Rappelonsnous l'expression du sentiment que Tacite suppose avoir dû être naturellement celui de Néron à la mort de sa mère: „dans son trouble , dit-il , il ne voit qu'eux seuls qui puissent Je sauver et il les fait mander aussitôt". ') Sont-ce là aux yeux de l'historien des hommes que le jeune prince a l'habitude de faire plier à ses volontés , ou sont-ce au contraire des hommes sur la valeur, le talent, et l'énergie desquels il avait coutume de s'appuyer? Aussi il affirme que c'est Burrhus qui l'a rassuré au sujet de la fidélité de l'armée , lui a présenté les centurions et les tribuns, leur a fait baiser sa main pour signe de renouvellement de leur serment; que c'est Sénèque qui rédigea le message au Sénat et se chargea de maintenir le grand corps d'Etat dans les mêmes sentiments à son égard; que Néron leur dut ainsi un grand service, celui d'avoir empêché toute révolution à Rome; qu'il leur dut la confirmation de son élévation au principat.

i) A. XIV. 7.

Néron, pour tout ce qui concernait les affaires de l'empire, continua donc à demeurer entièrement soumis aux avis de Sénèque et de Burrhus; il semble n'avoir été prince que de nom.

Ce ne sera que quelques années plus tard, qu'un parti de flatteurs, d'ambitieux vulgaires réussira à pousser Néron à s'affranchir de la tutelle de Sénèque ^) , à prendre en mains le pouvoir, et que ce parti parviendra à réunir une majorité dans le Sénat.

Mais avant de tomber Sénèque résistera courageusement à tout acte qui lui paraîtra injuste ou illégal, quel que fût l'intérêt politique qui parut le commander. Ainsi lui, le philosophe, il protesta énergiquement contre la spoliation des temples des provinces, quoiqu'elle eût pour but l'embellissement de la Capitale qui sortait de ses cendres *).

Le témoignage de ses ennemis vaut encore mieux. Ecoutons les arguments qu'ils présentent à Néron, pour le perdre: „z7 est^ disent-ils^), V obstacle permanent à vos plaisirs ^ le ^censeur de votre goût pour le chant ^ il déclare digtie de ,.mépris l'art de conduire les chevaux dans l'arène". Evidemment ils ne pouvaient dire au prince que ce que celui-ci était à même de constater chaque jour; ils ne faisaient qu'envenimer , exploiter le sentiment de haine ou d'ennui que devait avoir Néron devenu homme, avide d'avoir le pouvoir qui lui était délégué, contre un conseiller auquel il avait longtemps obéi, et qui se croyait en droit de lui faire des remontrances.

Enfin Tacite *) reconnaît que Sénèque fut autorisé à dure aux émissaires de Néron, „ qu'il n'était pas de sa nature enchn „à la flatterie ; que personne ne savait cela mieux que le

1) A. XIV. 42: Certe finitam Neronis pueritiam, et robur juventse adesse, exueret magistram.

3) A. XV. 45. 3j A. XIV. 52. 4) A. XV. 61,

,^prince qui avait eu plus souvent occasion de reconnaître son ^^indépendance que de rencontrer sa servilité'". Il nous rapporte de plus que l'opinion générale avait une si haute idée du caractère de Sénèque qu'elle ne douta point que de tous les personnages qui périrent à l'occasion de la conjuration de Pison, l'illustre philosophe fut celui dont la mort causa le plus de joie à Néron ').

On prétendait même que depuis quelque temps il cherchait à se débarrasser de Sénèque, et qu'il avait tenté de le faire empoisonner ^). Le fait est peut-être vrai. Mais en tout cas , ce qu'il nous importe de constater, c'est qu'on n'aurait point supposé que Néron eût nourri de tels sentiments à l'égard de Sénèque, si on l'avait considéré comme un homme faible de caractère. Croire le prince réduit à se servir clandestinement de poison, n'est-ce pas faire voir que malgré les obsessions de Poppée et de Tigellin, il avait conservé l'habitude de respecter le précepteur, le conseiller, et qu'il semblait plus craindre la puissance morale du philosophe que le philosophe ne craignait son pouvoir.

Voilà ce que les historiens, qui sont loin d'être toujours bienveillants, rapportent de la conduite poUtique de Sénèque, de sa vie publique. Est-ce là ce qu'on appelle un trembleur?

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