LES ROMAINS ONT JUSTEMENT CONSIDÉRÉ SÉNÈQUE COMME UN EMINENT STOÏQUE
Aussi malgré toutes les diatribes des pamphlétaires, dans l'école romaine on étudiait et on commentait les ouvrages de Sénèque; on en faisait si grand cas qu'ils étaient à-peu-près
1) Inst. or. Liv. X, ch. 1er.
2) Claritudine virtnium a dit aussi Tacite. Voir page 223.
les seuls qui se trouvassent aux mains de la Jeunesse '). Elle avait un culte pour lui *). On trouvait sublime ce qui nous paraît déclamatoire, parce que son emphase était naturel; c'était le goût de l'époque; et si le style est l'homme, le style est aussi le siècle. Cependant dans les oeuvres de Sénèque ce n'était pas la forme qui séduisait. On y puisait par dessus tout l'élévation de sentiments et l'enthousiasme pour la vertu qui éclataient à chaque page et pénétraient les âmes.
Pour bien apprécier la valeur de l'estime qu'on avait pour Sénèque, n'oublions pas que l'école romaine était surtout une école] d'action, et que les maîtres n'étaient écoutés que lorsqu'on ne doutait pas du parfait accord de leurs actes et de leurs principes; or, quelle que put être la divergence des idées au sujet de la forme de la constitution , il était un principe sur lequel aucun Stoïcien ne devait broncher, c'est que l'homme d'état ne pouvait en aucun cas transiger avec sa conscience. En quelque situation qu'il se trouvât, il devait proclamer et défendre ce qu'il croyait être le bien public. Il lui fallait être capable , comme le dit Perse '), „d'imposer à ,,1'émeute par son courage et sa dignité; il lui fallait oser „dire au forum ou dans la curie : ceci est mal , ceci n'est pas „juste; il ne devait faire le chien couchant ni devant le peu- „ple, ni devant le prince." Eh bien, les Stoïciens ont pensé que Sénèque n'avait pas failh à ses^devoirs.
Ils ne doutaient pas que celui qui au faîte de la puissance et dans la condition de fortune qui y était attachée , avait continué à observer la disciphne et les pratiques de la secte,
1) Tum autem soins hic fere in manibiis adolescuntium fuit. Inst. or. X , 1.
2) Id. Puerorum amore comprobaretur. . . amabant eum magis quàm imitabantur.
3) Perse, Sat. IV, 5 à 15.
qui couchait sur un dur matelas, qui ne mangeait que des légumes et des fruits , qui ne buvait que de l'eau , que celui-là avait eu au cœur le ténor ^ le zèle de la vertu.
D'autre part l'ingratitude de Néron pour lui; ses liaisons avec les conjurés qui voulurent renverser le tyran; le partage de leur sort; sa mort admirable de calme et de courage ; ses adieux à la vie que tout le monde savait par cœur ; tout ce qu'on disait alors et racontait de sa vie l'avait fait mettre au rang des plus fermes défenseurs de la liberté, de la justice, et des lois.
Cette étude imparfaite , mais sérieuse et loyale , nous donne la conviction que les Stoïques romains ont eu raison de placer si haut en leur estime Sénèque , et de le considérer comme un des plus éminents d'entre eux. 11 en fut, le plus eminent peut-être; car qui plus que lui a, comme le voulait l'école, fait le bien?
Personne , en effet , n'a plus contribué à répandre ces grands principes de morale qui semblent aujourd'hui des banalités, mais qui comme toutes les parties de la science humaine ont coûté bien des efforts à nos aïeux.
Et s'il ne se laissa point emporter par la fougue de Brutus; s'il n'eût point l'inflexibilité de Caton; comme eux il sacrifia sa vie pour la cause du droit.
Il ne rêva pas cependant comme eux tel retour chimérique du passé; il fit mieux: il comprit que le parti Stoïcien ne pourrait acquérir et conserver la puissance politique que par la prudence, la sagesse, l'esprit de gouvernement; il osa le dire et voulut le montrer.
Il est vrai que malgré l'éclat de son administration, malgré
les nombreuses et utiles réformes qu'il fit décréter, son renversement du pouvoir, l'élimination de ses amis des fonc' tions publiques, firent penser un moment qu'il avait eu tort; mais, comme il arrive toujours, les idées justes germèrent et se développèrent dans les esprits; le parti philosophique reconnut enfin que Sénèque avait sagement tracé la nouvelle et véritable ligne de conduite qu'il devait suivre, celle qui devait assurer son triomphe; il se décida à l'adopter et on le vit alors prendre sûrement en mains les rênes de l'état, et donner au monde l'heureux siècle de paix et de prospérité qu'on a justement appelé Yâge d'or de l'empire.
Le lecteur partagera-t-il notre sentiment? Nous voudrions l'espérer. Mais bien rarement une main dévouée réussit à panser les blessures qu'a faites la calomnie: la pointe de ses traits porte presque toujours un poison mortel.
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